L’Âme bretonne série 2/Appendice


Honoré Champion (série 2 (1908)p. 350-358).

APPENDICE



I. — On sait qu’aucune des pièces du Barzaz-Breiz ne porte de références. C’est seulement le 2 septembre 1907, par un article fort intéressant du Nouvelliste de Bretagne, signé P. V. (Pierre de la Villemarqué ?) et publié à l’occasion des fêtes données à Pont-Aven par M. Théodore Botrel, qu’ont été révélés pour la première fois au public les noms de quelques-uns des chanteurs habituels de l’auteur du Barzaz. Le passage, croyons-nous, vaut d’être cité :

« Que dire de cette petite ville qui n’ait déjà été dit ?… C’est sur ces coteaux, au nord de Pont-Aven, que s’étagent les bois et les taillis du Plessix, surnommés Bois d’Amour par les touristes et qui dépendent de la propriété du Plessix, en breton Quinquis, où demeurait la mère de l’auteur du Barzaz-Breiz. C’est là qu’elle moissonna pour elle et, plus tard, pour son fils une riche collection de chants populaires à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XIXe… C’est là que chantaient autrefois pour la dame du Plessix-Nizon les bardes ignorés qui s’appelaient Annaïc Le Breton, Annaïc Olivier, Pierre Michelet, Marie-Jeanne Penquerh et tant d’autres dont La Villemarqué n’a pas livré les noms dans ses éditions du Barzaz-Breiz, mais que sa mère avait consignés dans des notes manuscrites…»

Connus à temps et du vivant de ceux qui les portaient, ces noms eussent singulièrement facilité l’enquête réclamée par Le Men, Luzel et M. d’Arbois de Jubainville. Après un siècle, ils ne sont plus que des curiosités ; mais nous avons tenu à les transcrire ici.

II. — M. François Gélard ne s’est pas borné à enquêter sur le bonhomme Système. Son attention respectueuse et discrète s’est portée aussi sur « la petite Noémi » dont il croit avoir eu la bonne fortune de retrouver l’acte de naissance. Je donne ici ce document, encore inédit, avec les intéressants commentaires dont l’a fait suivre mon correspondant.

« Mairie de Tréguier. — No 24. Du onzième jour du mois d’avril mil huit cent dix-huit. Acte de naissance de Noémie (sic) Marie Tallibart, née le jour d’hui à huit heures du soir, fille légitime de François-Jean Tallibart, âgé de quarante-sept ans, profession de horloger, et de Marie-Jeanne Le Louédec, âgée de trente-six ans, profession de marchande, demeurant à Tréguier. — L’enfant, présenté à l’officier de l’état-civil a été reconnu être du sexe féminin. La déclaration de la naissance a été faite par ledit sieur François-Jean Tallibart, âgé de quarante-sept ans, profession de horloger, père de l’enfant, demeurant à Tréguier. — Premier témoin : Charles Le Louédec, âgé de vingt trois ans, profession de marin, demeurant à Paimpol. Second témoin : François Le Brigant, âgé de quarante-trois ans, profession de greffier du juge de paix, demeurant à Tréguier. — Lecture donnée de ce que dessus, les comparans et les témoins ont déclaré signer : F. Tallibart, Le Brigant, Henriette Rouxel, Louédec. — Constaté, suivant la loi, par moi, Duportal du Goasmeur, maire, officier de l’état-civil soussignant : Duportal du Goasmeur. »

M. Gélard n’a pu recueillir encore de souvenirs très précis relativement à Noémie Tallibart. Il possède du moins quelques renseignements sur sa famille : « Son père, petit horloger besogneux, chargé d’enfants, — la légende lui en prête dix-sept ou vingt-et-un et j’ai relevé sur les registres de l’état-civil les noms de onze d’entre eux — habitait à Tréguier une vieille maison du XVIe ou du commencement du XVIIe siècle située au bas de la Grande Place, presque à l’intersection de la rue Ernest-Renan. Cette maison est occupée aujourd’hui par un café-restaurant. J’y ai moi-même connu, pendant mes années de collège, deux sœurs de Noémie : Mlles Marie-Caroline, née le 5 septembre 1809, et Léocadie-Marie-Françoise, née le 17 février 1816. La première mourut, à un âge respectable, le 16 juillet 1893 ; la seconde décéda peu avant. Elles tenaient dans la maison paternelle un petit commerce de papeterie et recevaient les collégiens sans aménité. Une femme qui les servit pendant de longues années vit encore à Ploudaniel. Elle s’appelle Marie-Yvonne le Gruiec et pourrait éclaircir quelque peu le mystère qui règne à Tréguier autour de Noémie. À la vérité, j’ai une autre source de renseignements, mais je crains d’y puiser : l’un des frères de Noémie, je ne sais lequel et je ne sais à quelle date, partit pour la Turquie et s’établit comme horloger à Constantinople. Il revint au pays natal, cousu de l’or des infidèles, et vécut ses derniers jours dans une charmante villa édifiée sur les coteaux de Plouguiel, au-dessus de l’estuaire, parmi de jolis bois de sapins, et que l’on nomme encore de ce chef « Constantinople ». Son fils, M. Aristide Tallibart, gendre de M. Le Goaster, jadis bien connu dans la région trégorroise, habite aujourd’hui cette maison. Je pourrai m’adresser en lui en dernier recours : on me dit que c’est un homme charmant et un lettré. — Des Tallibart furent aussi boulangers à Tréguier. Marie-Jeanne Le Louédec, mère de Noémie, mourut le 13 juin 1834 ; Jean-François Tallibart le 4 janvier 1840. C’est probablement à cette date que Noémie, âgée alors de vingt-deux ans, quitta Tréguier, — pour quelle destination ? Je ne sais encore, mais M. Psichari assure qu’elle est enterrée dans le cimetière de Louannec. Cela est plus que vraisemblable, puisque Renan s’exprime ainsi dans son supplément aux Souvenirs d’Enfance : « Je ne répondis rien à mon interlocuteur, mais je m’assis sous un vieux hêtre, à l’angle du cimetière, en face de la mer. » Il est avéré que Renan demeura, toute sa vie, dans les termes de la plus grande amitié avec la famille Tallibart et je ne sais si eux-mêmes ne se réclament point de sa parenté ».

Souhaitons que M. Gélard poursuive et mène à bien son enquête sur « la petite Noémi », l’une des plus pures et des plus délicates figures des Souvenirs d’Enfance et celles de toutes peut-être où s’est arrêté avec le plus de complaisance le pinceau d’Ernest Renan. Rien de ce qui touche à ce maître écrivain ne saurait nous laisser indifférents. Toutefois de telles enquêtes, par suite des « interversions légères de temps et de lieu » que Renan a glissées dans ses Souvenirs, pour « dépister les identifications qu’on pourrait être tenté d’établir », demeureront toujours incertaines et sujettes à caution. Noémie, comme pense M. Gélard, dort elle son dernier sommeil dans le cimetière marin de Louannec ? Il est certain, tout au moins, qu’elle mourut à Tréguier, — j’entends la Noémie dont mon correspondant a relevé l’acte de naissance sur les registres de cette ville et dont il a retrouvé un peu plus tard, sur les mêmes registres, l’acte de décès :

« Mairie de Tréguier. — No 83. Du quinzième jour du mois de septembre mil huit cent cinquante-sept à huit heures du matin, acte de décès de Noémie-Marie Tallibart, née à Tréguier, département des Côtes-du Nord, âgée de trente-neuf ans, profession de …, domiciliée à Tréguier, décédée aujourd’hui à quatre heures du matin, fille de François-Jean Tallibart et de Marie-Jeanne Le Louédec, célibataire. — La déclaration du décès sus-mentionné a été faite par Charles Quellien, demeurant à Tréguier, âgé de vingt-neuf ans, profession de sacristain, qui a dit être voisin de la défunte, et par Pierre-Marie Dorliac, âgé de vingt-neuf ans, profession de propriétaire, qui a dit être aussi voisin de la défunte. — Lecture donnée de ce que dessus, les comparans et les témoins ont déclaré signer : Quellien, Dorliac P. M. — Constaté suivant la loi par moi, Aimé Le Glen, adjoint délégué, officier de l’état-civil soussignant : — Le Guen, adjoint. »

Et, maintenant, reste à prouver que cette Noémie Tallibart était bien « la petite Noémi » d’Ernest Renan. Je le crois pour ma part et M. Gélard le croit aussi. Il est très remarquable en effet qu’aucune autre personne du prénom de Noémie ne figure sur les registres de l’état civil de Tréguier entre le commencement et le milieu du siècle dernier. M. Gélard en a acquis la certitude. Mais il nous doit d’autres preuves, d’autres témoignages, plus décisifs encore que ceux qu’il nous a communiqués. Attendons sa prochaine moisson.

III — On connaît le douloureux épilogue de l’affaire Yan Dargent. Rouverte par ordre supérieur, l’instruction de cette affaire aboutit au renvoi devant le tribunal correctionnel de Morlaix de M. Ernest Pargent et de M. l’abbé Guivarc’h (juin 1908) : tous deux furent acquittés et il n’en pouvait être autrement. Mais la secousse morale avait été trop forte pour M. Ernest Dargent qui succomba quelques jours après.

« N’oublions jamais l’héroïque exemple que nous a donné l’admirable honnête homme qui va dormir ici son dernier sommeil, prononçait devant la tombe prématurée de M. Ernest Dargent M. le commandant Duvivier. Pour s’éviter à lui-même, pour éviter surtout à sa digne compagne toutes les affres, toutes les angoisses de son calvaire, il lui eût suffi de dire un mot, un seul. « Lâchez donc votre Recteur, lui criait-on. Cessez de le couvrir et l’accusation tombera, car ce n’est point à vous qu’on en veut. » Ce geste qu’on lui demandait, Ernest Dargent refusa noblement de le faire : « Je vous soutiendrai jusqu’à la mort », dit-il à son vieux curé. Et, ainsi qu’il en avait fait la promesse, c’est en effet jusqu’à la mort qu’il l’a défendu. »

Ajoutons que M. Ernest Dargent, illustrateur et graveur de talent, continuait dignement la tradition paternelle et s’était fait une place distinguée dans l’art contemporain.

IV. — L’appel que j’adressais à la municipalité carhaisienne a été entendu,

« Personnellement, m’écrivait, le 4 juillet 1907, M. Lancien, maire de Carhaix, je suis tout à fait de votre avis, et mon intention est bien de créer une Salle La Tour d’Auvergne, car, pour un musée, il n’y faut guère songer. Actuellement le local nous manque et j’attends, pour pouvoir faire cette création, le départ de la caisse d’épargne qui occupe une salle au rez-de-chaussée de la mairie. À l’une des réunions du comité des directeurs de la caisse d’épargne, j’ai obtenu de ces messieurs un vote décidant la construction d’une maison spéciale pour la caisse. Ce sera fait dans deux ans environ, époque à laquelle je pourrai réaliser l’idée que vous émettez dans votre si intéressant article… »

Nous prenons note avec satisfaction de la promesse de M. le maire de Carhaix.

V. — Sur l’origine des noms gallois, voici une troisième opinion qui n’est peut-être pas la moins raisonnable :

« Lorsque Llewelyn Fawr, m’écrit le barde Jaffrennou, eut été défait et tué et que le Pays de Cambrie fut annexé au royaume d’Angleterre, il fut décrété que tous les noms gallois devraient être anglicisés sur tous les actes publics. La plupart des noms anciens de la période glorieuse des Galles (jusqu’à 1200) sombrèrent, sauf quelques Gwynn, quelques Llewelyn, quelques Owen et quelques Emrys (ou Rhys, ou Priée pour Ap Rliys). Un grand nombre de Gallois s’appelaient alors Ab un tel, Ab Yorwerth, Ab Joan, Ab Gwilym, Ab Thomas ; ces noms furent saxonisés à laide du génitif saxon s ou es et fils de Joan ou John devint Jones ; fils de Yorwerth : Edwards ; fils de Gwilym : Williams, etc. Ces trois noms sont les plus fréquents. Il y a, à la Bibliothèque-Libre (Free Library) de Cardiff, me disait M. Ballinger le bibliothécaire, lors de ma visite à cette Bibliothèque, 150 livres en gallois, publiés par 130 Jones différents, de 1800 à 1899. »

VI — Étymologiquement, selon certains savants, Graal se rattache à gradus, mot latin désignant une sorte de coupe où l’on pouvait étager les mets gradatim ; selon d’autres à gratus, qui signifie agréable, « pour la raison, disent-ils, que les mets servis dans un plat sont agréables à manger ! » On n’est pas plus ingénieux. Je croirais volontiers, pour ma part, que le mot Graal ne vient ni de gradus ni de gratus et que c’est tout simplement un mot celtique dont le sens s’est perdu en route. Aussi bien le catino sacro de Gênes ressemble beaucoup plus à un bassin qu’à une coupe. M. Robert de Montesquiou, dans un de ses poèmes, en a donne une description fort exacte :

Le Graal véritable est dans un temple à Gênes.
Une vigne en émail l’encercle de ses chaînes ;
D’une seule émeraude énorme il fut taillé…

Voilà en effet sa particularité. On connaît peu d’émeraudes aussi belles, aussi grandes surtout, et c’est ce qui explique, sans plus, que l’Italie ait tant tenu à sa conservation.