Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome I/09

Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (1p. 89-98).

L’ART DE CHASSER LES FEUX FOLLETS



Nous sommes au printemps. Le ciel est calme et serein ; le temps est magnifique ; pas un seul nuage au-dessus de l’horizon, — on va peut-être croire que nous faisons ici une composition d’écolier, mais n’importe, continuons. Le soleil, qui arrive au terme de sa course, dore les Laurentides. Tout dans la nature annonce le retour de la belle saison ; les musiciens du bocage remplissent l’air de leurs notes harmonieuses ; le ruisseau, au doux murmure, serpente à travers la prairie ; le léger zéphir agite mollement le feuillage ; les troupeaux broutent paisiblement l’herbe tendre ; le laboureur revient du champ en fredonnant des refrains joyeux. En un mot, notre globe terrestre reprend une nouvelle vie. Ce n’est ni plus ni moins qu’une de ces délicieuses journées si bien chantées par les poètes.

Après avoir contemplé un instant ce spectacle toujours ravissant, nous continuons notre promenade sentimentale, comme disait M. H. Larue, de regrettée mémoire. Nous étions alors sur le chemin de Beauport. Mais où diriger nos pas ? Le panorama que nous avons devant nous est si grandiose ! L’air que nous respirons est si pur ! Et toutes ces merveilles de la nature que nous admirons sont si sublimes !

Québec, la vieille cité de Champlain, le Gibraltar de l’Amérique, attire nos regards. Noyé, pour ainsi dire, dans les flots d’une lumière étincelante et entouré d’une nappe d’eau tranquille que sillonnent des centaines de coquettes embarcations, Stadaconé ressemble à une reine assise sur un trône d’or, portant une riche couronne et environnée d’une nombreuse cour. Toute l’histoire de notre jeune et belle patrie se déroule alors à notre esprit. Mais, nous l’avouons en toute sincérité, ce jour-là nous étions plus disposé à contempler les chefs-d’œuvre de la création qu’à nous livrer à l’étude. Nous chassons donc aussitôt ces précieux souvenirs et nous poussons une pointe vers la ville dans le but d’y trouver de nouvelles et pures jouissances.

Arrivé dans la rue du Pont, que nous parcourons jusqu’à la rue Saint-Joseph, nous faisons demi-tour à gauche et nous nous acheminons vers l’est, tout en marchant nonchalamment comme un roi fainéant dans les rues de Paris.

Nous regardons à droite, nous regardons à gauche. Rien ne peut satisfaire notre curiosité. Nous sommes peut-être exigeant. Que voulez-vous ? le journaliste est curieux comme un enfant de dix ans, d’aucuns disent comme une vieille fille ; mais nous respectons trop le beau sexe pour nous servir d’une semblable comparaison.

Nous continuons notre course au hasard. Nous arrivons au Palais. Palais ! ce mot nous rappelle encore de nombreux souvenirs historiques ; mais chassons-les de nouveau. Ici, nous faisons une courte halte, et nous portons nos regards dans toutes les directions. Rien ne nous attire, rien ne nous plaît, rien ne nous récrée. Nous allions retourner sur nos pas, lorsque nous apercevons un rassemblement près de la gare du chemin de fer du Pacifique. Nous nous approchons du cercle formé par une dizaine de personnes et au centre duquel parle et gesticule un citoyen du faubourg Saint-Roch, un homme qui jouit d’une grande réputation comme chasseur. Les auditeurs semblent porter une attention suivie au discours que débite le chasseur. Nous faisons de même ; nous écoutons de nos deux oreilles. Nous étions arrivé fort à point, car le citoyen de Saint-Roch commençait à raconter une anecdote intéressante. Voici ce que nous avons entendu ; c’est une histoire vraie, vous allez voir.

« Un soir, disait le chasseur, j’étais assis près de la porte de mon poêle, tout en tirant une touche, et je ruminais sur une affaire peu importante pour vous, messieurs ; mais tout de même ça me tracassait. J’avais douze belles poules, et je ne savais où les hiverner ; je n’avais pas de place convenable. Comment faire ? Je ne pouvais me décider à les vendre, car mes poules pondaient dru comme mouches. Je formais mille projets et je les rejetais aussitôt par mon seul vote. Dans mon esprit, il n’y a que le parti ministériel, la gauche ou la loyale opposition (quelle affreuse accolade : loyale et opposition !) n’existe pas. J’étais encore à réfléchir sur le parti que je devais prendre, lorsque quelqu’un frappe à ma porte. Je m’empresse d’ouvrir ; c’est un brave habitant de Charlesbourg. Après les saluts d’usage, mon visiteur nocturne me fait connaître le but de son voyage.

« — Est-ce que vous n’auriez pas par hasard, me dit-il, un Petit Albert en votre possession ?

« — Certainement, répondis-je.

« — Ça vous gênerait-il de me le prêter pour une journée ou deux ? Voici pourquoi : depuis une quinzaine, nous voyons dans la cave de ma maison un fife follette (feu follet) qui apparaît tous les soirs et à la même heure. La femme et les enfants en ont tellement peur, qu’ils ne veulent plus descendre dans la cave, même pendant le jour. Avec votre Petit Albert, j’apprendrai le moyen de le chasser.

« — Vous n’avez pas besoin du Petit Albert pour vous débarrasser de ce feu follet. Je puis faire la besogne moi-même, si vous le désirez.

« — Ah ! que vous êtes bon, monsieur ; je vous paierai comme il faut, si vous faites ce que vous dites. « — Ça ne vous coûtera pas cher. Tenez, si vous voulez m’hiverner une douzaine de poules, nous serons quittes.

« — J’accepte volontiers votre marché.

« — Très bien. Demain soir, à 8 heures, je serai chez vous. Au revoir. »

« Le lendemain, à l’heure convenue, j’étais au rendez-vous. En entrant, on accourt à ma rencontre comme à un sauveur. On me prenait pour un grand homme, ni plus ni moins. Je riais sous cape de la réception dont j’étais l’objet. Sans perdre de temps, je me mets à l’œuvre. Je m’adresse au propriétaire en lui disant :

« — Vous m’avez dit que le feu follet faisait son apparition à la même heure.

« — Oui, monsieur.

« — Pensez-vous qu’on puisse le voir maintenant ?

« — J’en suis sûr. Mon fife follette apparaît toujours à la même place, dans le coin nord-ouest de la cave ; il n’est pas plus gros qu’un jaune d’œuf, et ça dessine une traînée lumineuse, comme la queue d’une comète, sur toute la largeur de la maison.

« — C’est bien. Je vais descendre à présent dans la cave. Ouvrez la trappe.

« — Mais attendez un peu. Nous allons vous donner une chandelle.

« — Pas du tout. Il ne me faut pas de lumière. Et, à tout bruit que vous entendrez, vous ne bougerez pas. Je courrai peut-être un grand danger dans la lutte que je vais soutenir. Mais encore une fois, ne bougez pas, et ne soufflez mot. »

« La trappe s’ouvre, et je m’enfonce dans la profondeur des ténèbres, armé seulement d’un énorme gourdin.

« J’aperçois aussitôt le feu follet à l’endroit qui m’avait été indiqué. J’engage le combat sur-le-champ. Je trouve la soupe chaude ou mieux encore chaussure a mon pied, car j’avais affaire à un terrible ennemi. J’avais beau le rosser de coup, il revenait sans cesse à la charge. Les cris de mort que je poussais ne l’effrayaient pas ; ils semblaient, au contraire, redoubler son énergie et son activité. Il y avait un bon quart d’heure que la lutte était engagée, et la victoire paraissait encore douteuse. J’étais fatigué, je suais à grosses gouttes ; sans mentir, j’avais les cheveux mouillés comme une lavette. Le feu follet se moquait de mon impuissance ; il folâtrait autour de moi en faisant entendre des exclamations de joie et des rires sardoniques. J’étais fou de colère. Prenant mon bâton à deux mains, je fonce de nouveau sur mon ennemi, et je le terrasse enfin. Le combat était terminé, et je restais vainqueur. Le feu follet s’était dissipé en une fumée bleuâtre.

« Le propriétaire de la maison ayant soulevé la trappe à ma demande, je rejoins les gens accourus de toutes parts pour être témoins de mes prouesses ; ils tremblaient tous de frayeur. Épuisé de fatigue, je tombe dans un fauteuil qu’on me présente. Je suis sur le point de perdre connaissance. La mère et ses filles s’approchent de moi avec une serviette et un bassin ; elles m’inondent le visage d’eau froide, et je reviens à la vie.

« — Je suis parfaitement bien maintenant, leur dis-je. J’ai eu une rude besogne à faire, mais je puis dire comme César à la bataille de Pharsale : Veni, vidi, vici, Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. »

« Toutes ces bonnes et braves gens restent étonnés et n’osent se fier à mes paroles.

« — Vous paraissez douter de mon triomphe sur l’ennemi. Eh bien ! que le propriétaire descende dans la cave avec moi, et il se convaincra que le feu follet a disparu, et à tout jamais. »

« Le maître de la maison et quatre de ses amis qui étaient venus assister au départ du feu follet se rendent à mon invitation et constatent avec plaisir que j’ai dit la vérité ; il n’y a plus de queue de comète dans le coin nord-ouest de la cave. Lorsqu’à leur retour ils annoncent cette grande et heureuse nouvelle, un cri de joie s’échappe de toutes les poitrines.

« Au moment où j’allais souhaiter le bonjour à cette nombreuse société, le propriétaire me dit, après m’avoir comblé de bénédictions et de remerciements :

« — Vos poules, vous n’aurez pas besoin de les apporter, j’irai les chercher moi-même. »

« Et le lendemain, mes douze volailles étaient placées en hivernement à Charlesbourg. »

Le chasseur avait cessé de parler, et l’auditoire gardait le silence. On voyait que tous les auditeurs n’étaient pas convaincus de la véracité de son récit. L’un deux s’adressa au chasseur et lui demanda de nouvelles explications sur la manière dont il s’était pris pour vaincre le feu follet.

« C’était bien simple, reprit-il. Vous devez vous imaginer que la lutte que je vous ai rapportée n’a jamais eu lieu, pour la bonne raison qu’il n’y avait pas plus de feu follet que sur la main. En descendant dans la cave, je vis bien une petite lumière dans un coin. Je m’approchai de cet endroit, et je découvris une fissure dans le mur du solage à travers laquelle pénétrait la lumière que projetait la lampe d’une maison voisine. Je pris alors un peu de boue que je pétris dans le creux de ma main et je bouchai le trou. Il n’y avait plus de feu follet ni de traînée lumineuse comme la queue d’une comète.

« C’était là tout mon secret pour chasser les feux follets. »

Un franc éclat de rire accueille ces dernières paroles, et la foule de curieux se disperse.