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L'ANCIENNE EGYPTE
D'APRES
LES DERNIERES DECOUVERTES

L'EXPOSITION EGYPTIENNE DU CHAMP DE MARS.

Il y a maintenant douze armées que je faisais connaître ici même les découvertes récentes dont l’Égypte ancienne avait été l’objet [1]. En 1865, M. Ernest Renan, dans une lettre écrite des bords du Nil [2] a exposé aux lecteur de la Revue les résultats des fouiles de M. Mariette, qui ont si prodigieusement agrandi le domaine de l’archéologie égyptienne. Depuis, les investigations des égyptologues ont encore enrichi cette science de faits importans. L’exposition ! Egyptienne du Champ de Mars peut mieux qu’aucun musée de l’Europe donner une idée de ces nouvelles conquêtes de l’érudition et de l’art.

Toute la vieille société pharaonique sort pièce à pièce du sépulcre où elle dormait depuis trois et quatre mille ans, attendant, comme les momies qu’elle déposait dans les tombes, le moment où le souverain maître du monde viendrait rendre la vie à ces membres qu’un reste de chaleur n’avait point abandonnés. Elle avait dispersé en mille lieux ses inscriptions hiéroglyphiques, qui sont comme sa longue épitaphe, et qu’à force de patience et de savoir la philologie déchiffre et commente. L’interprétation des textes égyptiens a fait tant de progrès qu’on est arrivé à traduire des passages qui étaient demeurés inextricables pour Champollion et ses successeurs immédiats. La sûreté de ces traductions a reçu une confirmation éclatante par la découverte faite il y a un peu moins de deux années d’une grande inscription bilingue dans les ruines de Sân. Cette inscription, qui remonte au règne de Ptolémée III (Évergète Ier) et date de l’an 238 avant notre ère, aurait été d’un prix inestimable, si la découverte en avait eu lieu il y a cinquante ans ; elle eût épargné à Champollion bien des tâtonnemens et des erreurs. Aujourd’hui elle a peu ajouté à ce que nous savions de la langue égyptienne. On se serait aisément passé du texte grec pour la traduire ; mais ce pendant de la pierre de Rosette a l’avantage de donner aux incrédules, s’il en reste encore, la preuve irrécusable que l’égyptologie est une science positive, car les mots grecs correspondant aux divers groupes de signes hiéroglyphiques justifient d’une manière décisive les sens auxquels l’étude des textes égyptiens avait conduit.

Le fait qui se dégage chaque jour avec plus d’évidence des informations de toute sorte fournies par des monumens embrassant une suite de plus de trente-cinq siècles, c’est que la civilisation et l’art remontent sur les bords du Nil à des temps antérieurs à toute histoire, que l’Égypte fut dès l’origine coulée dans un moule qui s’est altéré à peine avec les âges, et que durent respecter les conquérans étrangers qui parvinrent à y établir leur domination. Ce moule fut celui d’une monarchie théocratique qu’on ne trouve nulle part ailleurs plus fortement conçue, plus solidement assise, et qui transforma le pays en un vaste organisme religieux où tout gravitait autour du roi, image visible de la Divinité, où l’individu s’effaçait pour ne faire place qu’à une idée, celle de perpétuer ici-bas le culte des dieux, dont le pharaon est l’élu, l’incarnation et le mandataire. Cette vérité historique, nous allons la suivre dans ses détails et la vérifier sous différentes formes en contemplant les monumens réunis par M. Mariette dans le Champ de Mars, et en prenant pour guides les dernières publications auxquelles la science égyptologique a donné lieu.


I

Longtemps on fut enclin à supposer que les listes de rois que nous a laissées Manéthon n’avaient, au moins pour les dynasties les plus reculées, aucune réalité historique ; les monumens ont donné plus que raison à l’écrivain égyptien en démontrant que, bien loin d’avoir surchargé son tableau de pharaons imaginaires, il en avait passé plusieurs dont on retrouve les cartouches et les légendes. On ne possède, il est vrai, aucun monument antérieur à la IVe dynastie, mais dès cette époque, qu’il est impossible de faire remonter à moins de cinq mille ans, l’Égypte était déjà constituée en une monarchie théocratique telle que nous la retrouvons deux mille cinq cents ans après, et son organisation était déjà arrivée à sa forme définitive. Ainsi ce qu’Hérodote a dit de l’Égypte de son temps est en grande partie applicable à l’époque où s’élevaient les pyramides.

La chronologie de l’ancien empire égyptien, qui se termine à la XIe dynastie, a été dernièrement l’objet d’un travail approfondi dans le mémoire de M. de Rougé intitulé : Recherches sur les monumens qu’on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, et où l’auteur a discuté avec autant de sagacité que de méthode les résultats qui ressortent des témoignages fournis par les textes nouvellement découverts. Dans ces textes d’une prodigieuse antiquité, on voit se former ce respect sans bornes de la royauté qui se transforme en un véritable culte et finit par faire du pharaon le dieu visible de ses sujets. Les monarques égyptiens sont plus que des pontifes souverains, ce sont de réelles divinités. Ils nomment aux plus hautes fonctions sacerdotales, et ont par conséquent les prêtres sous leur dépendance. Toute la famille royale, les princesses comprises, était investie de fonctions sacrées, ce qui achevait de donner à cette monarchie un caractère éminemment théocratique. Dès la IVe dynastie, on voit le roi Chafra ou Safra, le fondateur de la deuxième des grandes pyramides, prendre le titre de fils de Ra, le dieu-soleil, et cette épithète devient plus tard l’accessoire obligé de tout nom de pharaon. Il s’intitule en même temps, « le dieu grand, le dieu bon, » il s’identifie avec la grande divinité Horus parce que, comme le dit une stèle traduite par M. Mariette, « le roi est l’image de Ra parmi les vivans. »

On peut voir à l’exposition égyptienne du Champ de Mars deux statues de ce pharaon, qui est le Chephren dont parle Hérodote et le Souphis II des listes de Manéthon. Ses traits respirent une majesté divine. Derrière sa tête est un épervier, symbole du soleil, qui étend sur lui ses ailes ouvertes en signe de protection. C’est que le prince, en montant sur le trône, se transfigurait, pour ainsi dire, aux yeux de ses sujets. De son vivant, il obtenait une complète apothéose. Voilà pourquoi il prenait une sorte de nom symbolique et mystérieux au moment de son intronisation. Ce nom se lit dès une époque reculée dans les légendes royales sur un étendard que surmonte un épervier couronné. Le titre officiel de « roi de la Haute et de la Basse-Égypte, » celui de « seigneur du vautour et de l’uræus, » qui a symboliquement le même sens, ne se séparèrent plus désormais de diverses épithètes destinées à exalter jusqu’aux cieux la grandeur du pharaon. Plus tard, le monarque, sera appelé « le seigneur soleil de justice, » parce que c’est de lui que tout émane dans l’ordre moral et dans l’ordre matériel ; il règle tout, comme l’astre du jour règle les phénomènes cosmiques.

La divinité du roi, commencée sur terre, se complétait en quelque sorte et se perpétuait dans l’autre vie. Tous les pharaons morts deviennent des dieux, de façon qu’après chaque règne le panthéon égyptien s’enrichit d’une nouvelle divinité. La série des pharaons, constituait ainsi une succession de dieux auxquels le monarque régnant devait adresser ses hommages et ses invocations. De là ces monumens (la salle des ancêtres de Karnak et les deux tables d’Abydos) où l’on voit un pharaon offrant un culte à ses prédécesseurs. La liste en est si longue que, dans les inscriptions commémoratives de leur piété, les rois sont obligés de faire un choix parmi les noms de tous les princes divinisés. La science de la chronologie égyptienne a tiré de précieuses indications de ces inscriptions qui nous dénomment les souverains de l’Égypte en les rangeant suivant un certain ordre.

Le culte des pharaons fut si persistant et si révéré qu’on vit subsister jusqu’à l’époque ptolémaïque l’adoration des rois de l’âge le plus reculé. Ces rois avaient leurs prêtres particuliers, attachés quelquefois aux autels de deux ou plusieurs monarques à la fois. Le pharaon est si bien homme et dieu, il réunit en lui si véritablement les deux natures qu’il s’adresse à lui-même un culte. Divers monumens figurent le prince présentant des offrandes à sa propre image, à son propre nom. Son passage sur la terre n’est qu’un court pèlerinage, car qu’est-ce que la vie de l’homme qui, au dire des plus anciens témoignages égyptiens, a pour limite extrême cent dix ans, en face de cette éternité de grandeur et de gloire qui l’attend ? Aussi n’a-t-il qu’une préoccupation, son existence à venir, sa vie future. La principale affaire pour lui, c’est de s’élever un tombeau, ainsi que l’attestent les inscriptions remontant aux plus vieilles dynasties. Dans les titres qu’il prend, il n’oublie pas de mentionner le nom spécial de sa sépulture. Voilà pourquoi chaque pyramide royale était désignée sur les bords du Nil par le nom du monarque dont elle contenait les restes. Un sacerdoce était établi en son honneur près de cette pyramide, même de son vivant, car dès que le pharaon était monté sur le trône commençait le culte rendu à sa divinité dans un édifice funéraire, sorte de temple voisin de la pyramide et qui n’avait pas d’autre destination.

De hauts personnages, souvent des alliés de la famille royale, tenaient à honneur dans les anciens temps, ainsi qu’on le voit par les tombeaux de Gyzeh et de Sakkarah, d’exercer le sacerdoce dans les monumens commémoratifs des rois qu’ils servaient ou qu’ils avaient servis. On comprend quel prestige une pareille exaltation de la royauté devait donner en Égypte à la puissance souveraine. Cette puissance, déjà si grande chez les peuples de l’Asie voisins de cette contrée, prenait le caractère d’une véritable idolâtrie. Les Égyptiens n’étaient à l’égard de leur roi que des esclaves tremblans, obligés d’exécuter aveuglément ses ordres.

Tandis que les classes inférieures de la société étaient maintenues dans un véritable servage, que les cultivateurs du sol, les sua-u, passaient avec la terre aux nouveaux propriétaires, que nul ne pouvait abandonner le pays sans la volonté du roi, comme le montre la clause d’extradition réciproque contenue dans le traité d’alliance de Ramsès II et du prince de Khet, les fonctionnaires ne constituaient que l’humble domesticité du pharaon. Les plus insignifiantes faveurs de celui-ci à leur égard sont mentionnées dans leurs épitaphes comme leurs titres de gloire les plus éclatans. L’un, par exemple, a été autorisé à toucher aux genoux du roi et dispensé de se prosterner jusqu’à terre devant lui ; l’autre a obtenu le privilège de garder ses sandales dans le palais du prince. Pour s’accommoder d’un semblable régime, pour consentir à s’annuler complètement comme individu et à n’être que le docile ouvrier de la gloire du maître, il fallait que l’Égyptien, ainsi que l’ont été presque tous les peuples de l’Orient, fût totalement dépourvu de ce sentiment d’indépendance, de dignité personnelle, qui est la force et le titre de noblesse des nations occidentales modernes, et perce déjà chez les Grecs et les Romains ; mais pour que ce régime ait duré tant de siècles sans se modifier notablement, il a fallu aussi que l’Égyptien fût profondément pénétré de l’idée que le gouvernement auquel il était soumis émanait de la volonté divine. Une vive foi religieuse pouvait seule lui inspirer la résignation nécessaire à sa condition servile. C’est une pareille résignation qui explique la facilité avec laquelle les fellahs, descendans des anciens Égyptiens, et en général les nations musulmanes acceptent le joug de fer que leur impose une autorité capricieuse et tyrannique. La doctrine du fatalisme contribue beaucoup à entretenir cette absence de ressort moral nécessaire à celui qui est condamné à vivre sous le despotisme oriental. Les sociétés asiatiques n’ont pu dépasser un certain niveau de civilisation et se débarrasser de certains restes de barbarie précisément parce qu’elles tendent, par le milieu dans lequel elles placent les âmes, à étouffer en elles ces instincts de liberté individuelle qui peuvent seuls assurer les droits de la justice et de l’humanité. En Égypte, tout tendait en effet à assujettir les esprits à un culte étroit qui ne laissait aucune place à l’indépendance de la pensée. La religion enserrait comme dans un inextricable lacis toutes les existences et tous les actes ; rien n’était négligé pour que les imaginations fussent de bonne heure pliées à une foi absolue dans les dogmes qu’elle enseignait. De cette façon, la prépondérance sacerdotale n’avait à redouter aucune révolte, et après avoir subsisté quatre mille ans, peut-être, davantage, elle n’a pu être détruite que par une foi religieuse nouvelle qui s’empara des esprits quand le contact avec les idées helléniques, dû à l’établissement de la dynastie des Ptolémées, eut ébranlé l’omnipotence de la théologie nationale. Nous allons nous en convaincre en étudiant d’après les monumens récemment expliqués cette religion des pharaons, qui apparaissait aux Grecs entourée d’un cortège si imposant de mystères et avait chez eux un tel renom de sagesse.

Hérodote, en visitant l’Égypte, fut frappé de l’excessive dévotion des habitans ; aussi nous les représente-t-il comme les plus religieux des hommes et surpassant tous les autres peuples par le culte qu’ils rendent aux dieux. En effet, sans parler de ces pompes sacrées dont la majesté frappait vivement les étrangers, de ces fêtes magnifiques où l’on portait processionnellement les naos ou châsses des divinités et les barques qui leur étaient consacrées, fêtes innombrables dont le calendrier était souvent inscrit à l’entrée des temples, sans rappeler ces vastes sanctuaires où les bas-reliefs, les peintures, les décorations, étaient répandus à profusion, on se trouvait sans cesse sur les bords du Nil en présence d’une pensée religieuse. Tout en Égypte portait l’empreinte de la religion. L’écriture était si remplie de symboles sacrées et d’allusions aux mythes divine, qu’en dehors de la religion égyptienne l’emploi en devenait pour ainsi dire impossible. Les lettres et les sciences n’étaient que des branches de la théologie, et les livres qui en traitaient formaient une sorte de code sacré dont la composition était attribuée à un dieu, Thoth, assimilé par les Grecs à leur Hermès. Les arts ne travaillaient guère qu’en vue du culte et pour la glorification des dieux ou des rois divinisés. Les prescriptions religieuses étaient si multipliées, si impératives, qu’il n’était pas possible d’exercer une profession, de pourvoir même à sa nourriture et à ses premiers besoins sans avoir constamment présentes à la mémoire les règles établies par les prêtres. Chaque province avait ses dieux spéciaux, ses rites particuliers, ses animaux sacrés. Il semble même que l’élément sacerdotal ait présidé dans le principe à la distribution du pays en nomes, et que ce fussent à l’origine des districts religieux. L’Égyptien ne vivait en réalité que pour pratiquer son culte, et, de même que le pharaon était avant tout préoccupé de son identification future avec la Divinité, son fidèle sujet n’avait ici-bas d’autre pensée que le sort qui l’attendait dans l’autre vie. Cette existence future, il croyait en apercevoir dans mille phénomènes naturels les images et les symboles ; mais elle lui était plus particulièrement annoncée par le cours quotidien du soleil. Cet astre lui semblait reproduire chaque jour dans la marche qu’il accomplit les transformations réservées à l’âme humaine. Pour un peuple ignorant de la véritable nature des corps célestes, une telle conception n’avait au reste rien d’étrange. Le soleil ou, comme disaient les Égyptiens, Ra, passe alternativement du séjour des ténèbres ou de la mort dans le séjour de la lumière ou de la vie. Ses feux bienfaisans font naître et entretiennent l’existence ; le soleil joue donc par rapport à l’univers le rôle de générateur, de père ; il engendre la vie, mais il n’a point été engendré ; existant par lui-même, il est à lui-même son propre générateur. Ce symbolisme une fois accepté, il s’accusa de plus en plus, et l’imagination des Égyptiens chercha dans la succession des phénomènes solaires l’indication des phases diverses de l’existence humaine. Chaque point de la course de l’astre lumineux fut regardé comme correspondant aux différentes étapes de cette existence.

Ra ne s’offrait pas d’ailleurs seulement comme le prototype céleste de l’homme qui naît, vit et meurt pour renaître encore ; ainsi que chez les autres peuples polythéistes de l’antiquité, il était considéré comme une divinité, comme la divinité suprême, parce qu’il est le plus éclatant, le plus grand des astres qui suggérèrent surtout à l’homme l’idée d’êtres supérieurs et tout-puissans. La conception théologique des Égyptiens ne s’arrêta pas là ; elle le subdivisa pour ainsi dire en plusieurs divinités. Envisagé dans ses diverses stations, sous ses divers aspects, il devint un dieu différent, ayant son nom particulier, ses attributs, son culte. C’est un trait que la mythologie égyptienne a de commun avec la mythologie des Aryas. Ainsi le soleil dans son existence nocturne est Atoum ; quand il brille au méridien, il est Ra ; quand il fait naître et entretient la vie, il est Khéper. Ce furent là les trois formes principales de la divinité solaire ; mais on en imagina beaucoup d’autres. Comme la nuit précède le lever du jour, Atoum fut considéré comme né avant Ra et sorti d’abord seul de l’abîme ou du chaos. On réunit les trois manifestations de la puissance polaire en une triade divine qui devint le prototype d’une foule d’autres triades composées avec des divinités qui personnifiaient les diverses relations du soleil avec la nature, ses diverses influences sur les phénomènes cosmiques !

L’anthropomorphisme s’insinua dans ces premières conceptions sabéistes, ainsi que cela se vit pour les dieux du Véda, et les Egyptiens conçurent la génération des dieux comme s’étant opérée suivant des voies identiques à la génération humaine. Voilà pourquoi ils transportèrent dans leur théogonie les idées qu’ils se faisaient sur le rôle respectif des sexes dans cet acte mystérieux de la nature. Diodore de Sicile, qui nous a conservé tant de précieuses informations sur cette étrange contrée, nous dit que, dans l’opinion des Égyptiens, le père est l’unique auteur de l’enfant ; la mère ne fait que lui donner la nourriture et la demeure. C’était aussi à ce rôle qu’était rabaissé dans la théogonie le principe féminin personnifie à Thèbes dans la déesse Maut, à Sais dans la déesse Neilh, mère du soleil. Ce principe ne représentait que la nature purement inerte, que le milieu sans vie au sein duquel la génération s’était opérée. Aussi, pour emprunter le langage mystique des prêtres égyptiens, la mère génératrice des dieux était-elle une création du dieu Noum ou Chnouphis, individualisation du souffle divin qui anime la matière, du mens agitans molem, symbolisé par le bélier, car ce qui s’était produit pour le soleil se produisit aussi pour la Divinité, conçue d’une manière plus générale et plus élevée. Chacun de ses actes fut personnifié en un dieu séparé, en une nouvelle personne divine. Chnouphis est la divinité animant la matière et lui donnant la vie ; c’est le premier des démiurges. On voit par là que, d’après la doctrine qui prévalut en Égypte, la matière inerte, réceptacle de la vie, identifiée au principe femelle, était non co-éternelle à Dieu, mais née de son souffle comme nous le représente la Genèse. L’assimilation du cours du soleil à la génération se compliqua d’un symbolisme nouveau. L’hémisphère inférieur où descend l’astre après son coucher fut personnifié par la déesse Hathor. Celle-ci était conséquemment donnée comme la mère de Ra ; on admettait qu’elle avait porté dans son sein le père des êtres, et la vache lui fut donnée pour symbole. Les Grecs s’imaginèrent y reconnaître leur Aphrodite. Adoré comme sortant des flancs de cette vache divine, le soleil prenait le nom d’Horus ; on le figurait comme un enfant sortant d’une fleur de lotus. A son entrée dans le monde, il était reçu par cette même vache, déifiée alors sous le nom de Noub.

La navigation étant en Égypte le mode de transport habituel, car le Nil constituait la grande artère de communication, c’était sur une barque que l’on représentait dans sa course soit la triade solaire, soit le soleil de l’hémisphère inférieur, emblème de l’autre vie. Ce soleil infernal prenait plus spécialement le nom d’Osiris. On lui assignait pour compagnons et assesseurs les douze heures de la nuit, personnifiées en autant de dieux à la tête desquels on plaçait Horus, c’est-à-dire le soleil levant lui-même, et le mythe racontait que ce dieu perçait de son dard le serpent Apophis, ou Apap, personnification des vapeurs crépusculaires que l’astre naissant dissipe par ses feux, conception identique à celle qui suggéra aux Aryas l’idée du serpent Ahi, dont triomphe Indra.

Cette lutte contre les ténèbres d’Osiris ou d’Horus, son fils, qui n’en est que la reproduction, fut tout naturellement rapprochée de celle du bien et du mal par un symbolisme que l’on retrouve également dans l’Inde. De là une fable devenue fort populaire en Égypte et à laquelle font allusion une foule de monumens. Le mal fut personnifié par un dieu particulier, Set ou Sutekh, confondu par les Grecs avec leur Typhon, et sous les coups duquel on disait qu’Osiris avait succombé. Ressuscité par les prières et les invocations d’Isis, son épouse, qui reproduit les traits de Maut, de Neith et d’Hathor, il avait trouvé un vengeur dans son fils Horus. La passion d’Osiris, la douleur d’Isis, la défaite finale de Set, tout cela fournit à la légende un thème inépuisable de créations qui rappellent ce que l’on retrouve en diverses religions de l’Orient, et notamment l’histoire de Cybèle et d’Atys, de Venus et d’Adonis.

Une fois la course du soleil regardée comme le type de l’existence dans le monde infernal, la doctrine de l’autre vie chez les Égyptiens n’eut pour se constituer qu’à reproduire le même symbolisme. L’homme ne descend dans la tombe que pour ressusciter ; après sa résurrection, il reprendra une vie nouvelle à côté ou dans le sein de l’astre lumineux. L’âme est immortelle comme Ra, et elle accomplit le même pèlerinage. Aussi voit-on sur certains couvercles de sarcophages l’âme figurée par un épervier à tête humaine tenant dans ses serres les deux anneaux de l’éternité, et au-dessus, comme emblème de la vie nouvelle réservée au défunt, le soleil levant, assisté dans son cours par les déesses Isis et Nephthys. Cela explique pourquoi la période solaire symbolisée par l’oiseau Vennou (le vanneau), que les Grecs appelèrent le phénix, fut l’image du cycle de la vie humaine ; l’oiseau mystérieux était censé accompagner l’homme durant sa course dans le monde inférieur. Le mort ressuscitait après ce pèlerinage infernal ; l’âme devait rentrer dans le corps afin de lui rendre le mouvement et la vie, ou, pour parler le langage de la mythologie égyptienne, le défunt arrivait finalement à la barque du soleil, il y était reçu par Ra, le dieu scarabée, et devait briller de l’éclat qu’il lui empruntait. Les tombeaux, les cercueils, abondent en peintures qui retracent les diverses scènes de cette existence invisible. Une des vignettes du rituel funéraire représente la momie couchée sur un lit funèbre, et l’âme ou épervier à tête humaine volant vers elle et lui apportant la croix ansée, symbole de la vie ; la même idée apparaît sous des formes analogues sur plusieurs cénotaphes.

Cette doctrine, qui avait peut-être été importée d’Asie en Égypte, remonte à la plus haute antiquité ; elle conduisait nécessairement à inspirer un grand respect pour les restes des morts, puisqu’ils devaient un jour être rappelés à la vie, et elle a été l’origine de l’usage d’embaumer les cadavres. Les Égyptiens tenaient à conserver intact et à protéger contre toute destruction ce corps destiné à jouir d’une existence plus parfaite. Ils s’imaginaient d’ailleurs qu’ainsi entourées d’enveloppes les momies n’étaient pas privées de toute espèce de vie, et le rituel nous montre que le défunt était supposé se servir encore de ses organes et de ses membres ; mais afin de mieux assurer la conservation de la chaleur vitale, on recourait à l’emploi de formules mystiques prononcées au moment des funérailles, à de certaines amulettes que l’on plaçait sur la momie. La principale de ces amulettes était un disque plat en carton, en toile ou en cuivre, sur lequel étaient gravées ou tracées à l’encre des légendes symboliques, et que l’on déposait sous la tête du mort. De là le nom d’hydrocéphale que les antiquaires ont donné à ce disque. En général la plupart des cérémonies funéraires, les enveloppes diverses des momies, les sujets peints soit à l’intérieur, soit à l’extérieur des cercueils, ont trait aux différentes phases de la résurrection, telles que la cessation de la raideur cadavérique, le fonctionnement nouveau des organes, le retour de l’âme.

La croyance à notre immortalité ne s’est jamais séparée de l’idée d’une rémunération future de nos actions, et c’est ce qu’on observe en particulier dans l’ancienne Égypte. Quoique tous les corps descendissent dans le monde infernal, dans le ker-neter, ils n’étaient pas néanmoins tous assurés de la résurrection. Pour l’obtenir, il fallait n’avoir commis aucune faute grave, soit en action, soit en pensée, comme cela ressort de la scène de la psychostasie ou pèsement de l’âme, figurée dans le rituel funéraire et sur plusieurs cercueils de momies. Le mort devait être jugé par Osiris et ses quarante-deux assesseurs ; son cœur était placé dans un des plateaux de la balance que tenaient Horus et Anubis ; dans l’autre, on voit l’image de la justice ; le dieu Thoth enregistrait le résultat du pèsement. De ce jugement, rendu dans la « salle de la double justice, » dépendait le sort irrévocable de l’âme. Le défunt était-il convaincu de fautes irrémissibles, il devenait la proie d’un monstre infernal à tête d’hippopotame ; il était décapité par Horus ou par Smu, une des formes de Set, sur le nemma ou échafaud infernal. L’anéantissement de l’être était tenu par les Égyptiens pour le châtiment réservé aux méchans. Quant au juste, purifié de ses péchés véniels par un feu que gardaient quatre génies à face de singe, il entrait dans le plérome, et, devenu le compagnon d’Osiris, de l’être bon par excellence, Ounnowre, il était nourri par lui de mets délicieux. Toutefois le juste lui-même, parce qu’en sa qualité d’homme il avait été nécessairement pécheur, n’arrivait pas à la béatitude finale sans avoir traversé bien des épreuves. Le mort, en descendant dans le ker-neter, se voyait obligé de franchir quinze pylônes ou portiques gardés par des génies armés de glaives ; il n’y pouvait passer qu’en prouvant ses bonnes actions ; il était soumis à de rudes travaux et devait cultiver les vastes champs de ce séjour infernal, qui était comme une Égypte souterraine et coupée de fleuves et de canaux. Il avait à soutenir contre des monstres, des animaux fantastiques, de terribles combats, et ne triomphait qu’en s’armant de formules sacramentelles, d’exorcismes qui remplissent onze chapitres du rituel. L’une de ces bêtes, acharnée à la perte de l’âme, véritable démon, était le grand serpent Rewrow ou Apap, l’ennemi du soleil. Entre autres moyens singuliers auxquels le défunt avait recours pour conjurer ces fantômes diaboliques était celui d’assimiler chacun de ses membres à ceux des divers dieux [3], ce qui avait la vertu de diviniser en quelque sorte sa substance ou donnait le change à ces démons, qu’on ne se représentait pas moins crédules que le Satan dépeint par les légendes du moyen âge. Le mort, en plaidant en faveur de son innocence, en rappelant, suivant les expressions de divers textes égyptiens, qu’il s’était attaché à Dieu par son amour, qu’il avait donné du pain à celui qui avait faim, de l’eau à celui qui avait soif, des vêtemens à celui qui était nu, un asile à l’abandonné, en tenant un discours qu’on croirait sorti de la bouche d’un chrétien, mettait plus sa confiance dans la protection des dieux que dans ses propres mérites, et il comptait plus sur les prières des saints patrons que sur la justice divine, inconséquence qui se retrouve ailleurs que chez les Égyptiens. Le méchant à son tour, avant d’être anéanti, était condamné à souffrir mille tortures, et sous la forme d’esprit malfaisant il revenait ici-bas inquiéter les hommes et s’attacher à leur perte ; il entrait dans le corps d’animaux immondes. Le soleil, personnifié dans Osiris, fournissait, on le voit, le thème de toute la métempsycose égyptienne. Du dieu qui anime et entretient la vie, il était devenu le dieu rémunérateur et sauveur, comme cela est arrivé pour d’autres divinités solaires, Vichnou et Hercule par exemple. On en vint même à regarder Osiris comme accompagnant le mort dans son pèlerinage infernal, comme prenant l’homme à sa descente dans le ker-neter et le conduisant à la lumière éternelle. Ressuscité le premier d’entre les morts, il faisait ressusciter les justes à leur tour, après les avoir aidés à triompher de toutes les épreuves. Si l’on n’avait pas retrouvé les phases successives par lesquelles ont passé les personnifications des actions solaires avant de représenter des faits purement humains, on pourrait douter de la réalité d’une si complète transformation ; mais l’étude des livres religieux de l’Inde, comme celle des textes hiéroglyphiques, démontre que ces personnifications se sont faites graduellement chair, et qu’une pure allégorie a fini par donner naissance à une légende ayant toutes les apparences de la biographie d’un être personnel.

Cette curieuse doctrine de la vie future est surtout éclairée par le rituel funéraire, qui portait chez les Égyptiens le titre de Livre de la manifestation au jour. Grâce au savant commentaire qu’en publie, en ce moment M. de Rougé, nous commençons à pénétrer dans le dédale de cette mythologie compliquée, toute hérissée d’un symbolisme qu’il a fallu sa rare sagacité pour débrouiller. Une révision de ce livre fut exécutée à une date qu’on ne saurait exactement désigne, mais qui ne paraît pas antérieure à la XXVIe dynastie. Le rituel renferme des parties beaucoup plus anciennes et remonte certainement à 3000 ans et plus avant notre ère. Divers témoignages placent la rédaction des principaux chapitres sous le règne de Ta-ta-ti, de la première dynastie, et on rencontre en effet surgelas monumens antérieurs à l’invasion des peuples pasteurs des textes qui se retrouvent dans ce livre funéraire.

La foi dans la mythologie que je viens d’exposer ne s’ébranla pas en Égypte pendant toute la durée de la domination pharaonique ; elle paraît au contraire s’être fortifiée de plus en plus. La liturgie se chargea sans cesse de formules et de rites nouveaux ; les fêtes en l’honneur des dieux devinrent innombrables. C’est au reste l’histoire de presque toutes les liturgies ; loin de se simplifier, elles vont toujours se grossissant de dévotions nouvelles, de nouveaux actes d’adoration. La nature du polythéisme égyptien se prêtait d’ailleurs merveilleusement à ces additions ; il pouvait sans cesse ajouter des dieux, la nature étant illimitée dans ses manifestations. Une pareille multiplicité de dieux obscurcissait la notion de l’unité divine, mais elle ne l’effaça pas complètement. Cette notion faisait-elle originairement le fond de la religion des bords du Nil, ou s’est-elle dégagée du mouvement des idées ? C’est ce qu’il est encore impossible de décider. Le certain, c’est qu’elle remonte très haut en Égypte ; elle apparaît nettement à celui qui écarte le cortège de divinités diverses dont on a entouré la Divinité suprême et qui ne sont que les personnifications de ses attributs. C’est ce qu’avait reconnu un auteur alexandrin, Jamblique, dans son traité des Mystères des Egyptiens. « Le dieu égyptien, écrit-il, quand il est considéré comme cette force cachée qui amène les choses à la lumière, s’appelle Ammou ; quand il est l’esprit intelligent qui résume toutes les intelligences, il est Émeth (Imhotep des textes hiéroglyphiques) ; quand il est celui qui accomplit toute chose avec art et vérité, il s’appelle Phtah ; enfin, quand il est le dieu bon et bienfaisant, on le nomme Osiris. » Des témoignages bien antérieurs à Jamblique prouvent que la croyance à l’unité divine était l’essence de la théogonie égyptienne dès l’ancien empire et les premiers temps du nouveau. Une stèle du musée de Berlin, de la XIXe dynastie, nomme Ammon le dieu « seul vivant en substance ; » une autre stèle de la même époque le qualifie de « seule substance éternelle, » de « seul générateur dans le ciel et la terre qui ne soit pas engendré, » idée qui reparaît pour toutes les divinités qui, sous des noms divers, reproduisent les traits principaux de la Divinité suprême. Dans chacune des triades qu’adoraient les différens nomes, le dieu principal se donne naissance à lui-même. Voilà pourquoi, il reçoit l’épithète de mari de sa mère, car on se le représente comme s’étant engendré lui-même. Considéré comme père, le dieu demeure la grande divinité, le vrai patron du temple ; considéré comme fils, il devient par une sorte de dédoublement la troisième personne de la triade et représente plus spécialement le côté humain de la Divinité ; mais, ainsi que le remarque judicieusement M. Mariette, le père et le fils n’en sont pas moins le dieu-un, tout en étant double ; le premier est le dieu éternel, le second n’est qu’un symbole vivant destiné à affirmer l’éternité de l’autre.

Les analogies de cette conception avec la trinité chrétienne n’échapperont à personne, et qu’il s’appelle Ammon, Chnouphïs, Phtah, Osiris, le dieu qui s’engendre lui-même ressemble par bien des côtés au Dieu des chrétiens. En effet Ammon, le chef de la triade thébaine, le Jupiter du panthéon égyptien, est bien le dieu tel que le comprend notre théologie. Il est, ainsi que le signifie son nom, le ressort caché qui pousse la nature à se renouveler sans cesse, il constitue l’essence même de l’existence divine ; mais, dans l’impossibilité de saisir cette essence mystérieuse, de l’atteindre dans son principe, les Égyptiens y substituaient en l’adorant la plus éclatante de ses manifestations ; le soleil, qui sous le nom d’Ammon-Ra devenait le roi des dieux, le seigneur du ciel, et était également donné comme s’engendrant lui-même.

On peut voir à l’exposition du Champ de Mars une jolie figurine en bronze de ce dieu, une autre du même métal de Maut, sa mère et son épouse, et une troisième de Khons, son fils. les Grecs avaient confondu Ammon avec Chnouphis, représenté comme ayant la tête de bélier, et dont il existe une statuette à l’exposition. Chnouphis est le souffle d’Ammon, c’est-à-dire le souffle ou l’esprit divin, première manifestation de l’énergie divine. A Philœ, il est appelé « celui qui fait tout ce qu’il y a, le créateur des êtres, le premier existant, le père des pères, la mère des mères. » Plus d’un trait le rapproche de Phtah, assimilé par les Grecs à Vulcain.

Le propre des polythéismes, c’est de n’être point exclusifs, de ne point repousser absolument les dieux des théogonies étrangères ; Le polythéiste, tout en honorant ses dieux nationaux, ne déniait pas l’existence des dieux des autres peuples, seulement il ne les adorait pas. L’Égypte, parquée en districts religieux, se prêta toutefois moins que la Grèce et Rome aux emprunts du dehors, et elle ne paraît avoir introduit dans son panthéon qu’un très petit nombre de divinités exotiques ; encore ne les accepta-t-elle que quand celles-ci eurent reçu une sorte de déguisement égyptien. C’est ce qui arriva pour l’une de ces divinités chananéennes ou assyriennes désignées sous le nom de Baal et que révéraient comme leur dieu national les Hycsos ou pasteurs. Pour le faire pénétrer dans les sanctuaires du peuple soumis, les conquérans durent l’assimiler à l’adversaire d’Osiris, Set ou Sutekh, qui, malgré l’horreur qu’il inspirait, avait un temple à Memphis dès les anciennes dynasties, et y recevait un culte au même titre sans doute que le dieu-mauvais est adoré par certains peuples sauvages qui redoutent sa puissance. Les Hycsos, ennemis des pharaons, qui se regardaient comme des émanations d’Osiris et de Ra, tinrent sans doute à se mettre sous la protection d’un dieu qui combattait celui de ces monarques, et ils ne voulurent pas que leur divinité spéciale pût être confondue avec Ammon-Ra. De là la réhabilitation momentanée du dieu Set et l’importance de son culte pendant la domination des Hycsos ; mais les peuples pasteurs une fois expulsés de l’Égypte, le nom de Set-Baal ne fut plus prononcé qu’avec imprécation ; on revint à toute l’horreur qu’il avait inspirée. La dévotion pour ce dieu persista toutefois à Avaris, où les conquérans étrangers avaient laissé derrière eux une nombreuse population agricole de leur race qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Sous la XIXe dynastie, on vit pourtant refleurir le culte de Set, remis en honneur par des princes qui s’honoraient de descendre d’un roi pasteur ; mais ce retour eut peu de durée, et les martelages, qu’a subis le ; nom du dieu sur les monumens, la rareté de ses figures, prouvent qu’il inspira de nouveau une aversion profonde. Ce qui était arrivé pour le dieu Set se reproduisit à certains égards pour Aten-Ra, le dieu du disque rayonnant, dont un roi de la XIXe dynastie, Aménophis IV, introduisit le culte à l’instigation de sa mère, d’origine étrangère.


II

Voilà qui montre combien était puissante et homogène la constitution religieuse de l’Égypte. Dès que l’influence étrangère cessait de se faire sentir, le culte reprenait sa forme traditionnelle. Ni la domination des Perses, ni celle des Ptolémées, ni celle des Romains ne put altérer l’antique religion pharaonique. De tous les polythéismes, celui qui opposa la résistance la plus opiniâtre aux conquêtes du christianisme, ce fut cette religion, qui comptait encore des sectateurs au VIe siècle de notre ère. C’est que la religion égyptienne avait si profondément pénétré dans l’esprit et les habitudes du pays, qu’elle faisait pour ainsi dire partie de l’organisation intellectuelle et physique des habitans. Qu’on se figure en effet l’influende que devaient exercer des prescriptions observées héréditairement depuis trois ou quatre mille ans et peut-être davantage. Les physiologistes ont constaté que les qualités acquises durant plusieurs générations finissent par se transmettre avec le sang et passer à l’état d’instinct. La dévotion égyptienne devenait donc ainsi instinctive. Tout d’ailleurs était calculé en Égypte pour ne point laisser échapper l’homme par quelque côté au joug de la foi. Aux observances multipliées du culte venaient se joindre une foule de superstitions liées à la religion elle-même, et qui donnaient naissance à des rites constituant un culte nouveau, superstitions astrologiques, superstitions magiques, dont témoignent des papyrus qui ont exercé la sagacité d’égyptologues tels que MM. Birch et Chabas. Ainsi s’explique l’abondance des amulettes, des charmes, des talismans que nous fournit le sol égyptien, et dont on trouve à l’exposition du Champ de Mars une curieuse collection.

Les songes jouaient aussi un grand rôle dans les croyances de la terre de Misraïm ; ils étaient tenus universellement pour des révélations divines. Nous avons à cet égard de nombreux témoignages dans la Bible et les auteurs anciens, que les textes hiéroglyphiques n’ont fait que confirmer. L’importance qu’on leur attribua paraît surtout s’être augmentée au temps de la domination éthiopienne. Sous la XXVe dynastie, Sabacon, effrayé par un songe, se décide à quitter l’Égypte. C’est sur la foi d’un rêve que Séthos (le Sebichos de Manéthon, le Scha-ba-to-ka des inscriptions hiéroglyphiques) attaque le roi assyrien Sennachérib, campé devant Péluse. La superstition exerçait un empire encore plus absolu sur les Éthiopiens que sur les Égyptiens, dont ils subissaient l’influence religieuse et sociale. La théocratie arriva chez eux à son comble. Suivant Diodore de Sicile et Strabon, les prêtres éthiopiens jouissaient d’une telle autorité que, lorsqu’il leur en prenait fantaisie, ils envoyaient au roi l’ordre de se tuer. C’était surtout à l’aide d’oracles que ces prêtres dirigeaient le gouvernement. Une stèle expliquée par M. Mariette nous montre, sous un monarque éthiopien, les grands dignitaires décernant la couronne à celui qu’un oracle avait désigné. Cet oracle, comme ceux de l’Égypte en général, se manifestait par certains signes des simulacres divins que les prophètes interprétaient à leur guise. Ainsi il est rapporté qu’en Ethiopie celui des prêtres qui, dans une certaine procession, était touché accidentellement par l’idole, obtenait la couronne.

En Égypte, l’autorité absolue dont les rois étaient investis dut maintenir dans de plus étroites limites la puissance sacerdotale, car les prêtres, exerçant des fonctions civiles et même militaires, relevaient, directement à ce titre du souverain. Toutefois le pharaon ne dut pas pour cela échapper à l’influence d’hommes dont la science était supérieure à la sienne et qui pouvaient à leur gré faire parler les dieux. Imbu des mêmes croyances que ses sujets, il subit l’action des idées superstitieuses qu’elles entretenaient, et, comme cela est arrivé si souvent ailleurs, le prêtre dut tenir en respect le despote. Sous la XIXe dynastie, on voit grandir considérablement l’importance des grands-pontifes d’Ammon ; ils finissent, sous les derniers Ramsès, par gouverner l’empire, et se préparent à l’usurpation de la couronne que marque la XXIe dynastie.

L’Égypte fut donc au plus haut degré une terre sainte, et sa population un peuple d’adorateurs des dieux. La religion y était non-seulement la grande affaire, mais l’affaire presque exclusive ; elle dominait tout. Cette religion, à qui l’étudie dans sa théologie mystique, ne s’offre pas comme un pur amas de fables puériles et ridicules ; le sens cosmique, astronomique, moral, parfois profond, de ses symboles en fait oublier aux savans la grossièreté, la bizarrerie ou même l’obscénité. On trouve dans cette théogonie des conceptions qui rappellent soit les croyances chrétiennes, soit les spéculations philosophiques, de l’ancienne Grèce ; mais le voile dont elle s’enveloppa invitait plus à l’idolâtrie que les mystères des autres religions polythéistes. Le peuple, ne pouvant le percer, devait s’arrêter aux formes extérieures, faites plutôt pour rabaisser que pour élever les pensées religieuses, et confondait l’emblème avec la réalité.

Rien ne montre cela d’une manière plus palpable que le culte des animaux. L’usage des symboles tirés de la nature animée, qui a laissé des traces si nombreuses dans l’écriture hiéroglyphique, avait conduit à donner pour emblème à chaque divinité l’animal qui rappelait ses énergies et ses vertus. On fut ainsi amené à vénérer ces animaux comme les images vivantes des dieux [4] ; on les plaça dans les temples, on leur rendit des adorations, on les embauma après leur mort. En plusieurs lieux, on finit par les prendre pour des incarnations mêmes de la divinité qu’ils symbolisaient. C’est ce qui arriva notamment pour le taureau. Honoré à Memphis comme l’image d’Osiris depuis le règne d’un roi de la IIe dynastie, Kaiechos (Kakau), il fut plus tard regardé comme une incarnation du dieu. Ainsi au culte d’une divinité bienfaisante et rémunératrice se trouva substituée l’adoration d’un animal stupide, et le sanctuaire devint une étable. Cette idolâtrie toutefois trouvait dans les inventions théologiques des prêtres une justification qui en effaçait la grossièreté. Le culte d’Apis, identifié après sa mort, avec Osiris (Sarapis ou Sérapis), s’expliquait par un mythe qui n’est pas sans quelque ressemblance avec l’idée chrétienne de l’incarnation. Osiris, le dieu-bon et bienfaisant, était, au dire des docteurs égyptiens, descendu au milieu des hommes, et, pour leur salut, s’était abaissé jusqu’à l’humble condition de la brute. Par un miracle spécial, la vache qui avait donné naissance à Apis était demeurée vierge. Phtah, la sagesse divine personnifiée, avait pris la forme d’un feu céleste pour féconder la vache ; mais le miracle ne s’était pas accompli qu’une fois : il se renouvelait à la mort de chaque Apis, et le veau où s’incarnait Osiris à nouveau était reconnus comme le bouddha, aux signes particuliers qu’il portait sur le corps [5].

Ainsi une zoolâtrie purement symbolique dégénéra en une idolâtrie abjecte, et au lieu de s’adresser à Un Dieu unique, incréé, éternel, les adorations des Égyptiens s’adressèrent à des bœufs, à des boucs, à des chats, à des ibis. Cette superstition révoltait les étrangers, et Juvénal s’écriait avec mépris :

Quis nescit, Volusi Bithynice, quaila démens
Ægyptus portenta colat ?

A cette superstition venait se joindre le fanatisme. L’attachement qu’avait pour ses dieux l’habitant de chaque nome lui faisait regarder comme des sacrilèges ceux des nomes voisins qui, honorant d’autres divinités, immolaient et mangeaient les animaux qui étaient à ses yeux des incarnations divines. De là des haines, des rivalités religieuses de province à province dont nous par le ce même Juvénal :

Odit uterque locus, quum solos credat habendos
Esse deos quos ipse colit,

divisions dont la politique des rois tirait profit, parce qu’elles empêchaient qu’il ne s’ourdît entre les diverses provinces des complots pour échapper à leur autorité, tandis qu’eux, images vivantes d’Osiris [6], la seule divinité commune à toute l’Égypte, recevaient les hommages de tous les nomes à la fois.

Nulle part l’empreinte du génie théocratique de l’Égypte n’est plus marquée que dans l’art. C’est pour le culte avant tout que la pierre, est taillée, sculptée, décorée de peintures, qu’elle s’amoncelle en ouvrages gigantesques. Partout la dévotion conduit la main de l’artiste. Les temples nous offrent à peine une statue de dieu qui ne porte pas la trace d’une consécration, c’est-à-dire qui n’ait pas été érigée pour appeler les bénédictions célestes sur le personnage qui l’a fait exécuter. En élevant ces sanctuaires répandus à profusion dans toute l’Égypte, l’architecte devait obéir à des règles déterminées, car l’ornementation était conçue et les scènes peintes étaient disposées de façon à mettre l’édifice en relation à la fois avec le ciel et avec la terre. On choisissait pour les plafonds les scènes ayant trait aux phénomènes célestes, et pour les soubassemens celles qui se rapportaient aux phénomènes terrestres. Il y avait pour chaque ville, pour chaque temple une terminologie mystique applicable aux divers édifices ou parties d’édifice. Aussi le prêtre était-il seul en état de diriger ces constructions grandioses. Les architectes dont on a retrouvé les monumens sont des prêtres, comme Hapi, le directeur des bâtimens du roi Teta (vie dynastie) ou Bakenkhonsou, à la fois grand-prêtre d’Ammon et principal architecte de Thèbes sous Seti Ier et Ramsès II.

On aura une idée de ces temples en étudiant au Champ de Mars la restauration du petit temple de Philæ, qu’a exécutée un habile architecte, M. Drevet, pour y loger les richesses de l’exposition égyptienne ; mais ce n’est là qu’un faible spécimen de ce qu’on rencontre aux bords du Nil, les dieux y avaient de bien plus magnifiques demeures. Ces sanctuaires, malgré de prodigieuses dimensions, n’étaient pourtant pas consacrés au culte de tous. Chaque Égyptien possédait sa chapelle, où il faisait ses dévotions. Le temple n’était en réalité que l’oratoire du pharaon. A lui seul et aux prêtres qui l’assistaient pour les hommages rendus aux divinités, il était permis de pénétrer dans ces splendides édifices. Nous aurons de ceux-ci une idée plus complète et plus juste par la publication que M. Mariette a entreprise de ses fouilles, et qui comprendra les temples d’Abydos, de Denderah et de Djebel-Barkal.

Qu’on se représente un édifice quadruple de Notre-Dame de Paris, tel qu’était par exemple le grand temple de Karnak ; eh bien ! ce vaste sanctuaire était tout entier réservé aux dévotions du roi. Chaque chambre, chaque chapelle était affectée à des rites spéciaux que le monarque accomplissait à de certaines fêtes et que nous indiquent les inscriptions. Les textes hiéroglyphiques deviennent surtout fort explicites au temps des Ptolémées, peut-être parce que la tradition de la liturgie tendait alors à se perdre. A Abydos, on a retrouvé sept chambres voûtées présentant une série de cent quarante scènes (vingt par chambre) où l’on voit le roi Seti Ier le fondateur du temple, accomplissant dans l’une des postures de l’adoration un rite spécial. La légende indique la prière qu’il devait prononcer en chacune de ces cérémonies, qui avaient lieu à certains anniversaires ; la nature des offrandes à faire est soigneusement déterminée. Au côté droit du sanctuaire, c’étaient des objets matériels et solides ; au côté gauche, on brûlait des parfums. On le voit, la liturgie égyptienne n’avait rien abandonné à l’arbitraire. Ainsi l’inscription de Bakenkhonsou, si habilement expliquée par Th. Déveria, nous apprend que dans le culte des morts on devait offrir des fleurs à l’image du défunt et des libations à son corps.

A la classe des monumens religieux il faut ajouter les tombeaux, sanctuaires d’un autre ordre, plus multipliés encore que les temples, et qui étaient d’ailleurs souvent accompagnés de chapelles où les parens venaient à certains jours présenter des offrandes au défunt. Ces tombeaux sont parfois des hypogées creusés dans la déclivité des collines et consistant en une ou plusieurs chambres destinées aux momies ; la façade est souvent une œuvre d’architecture ; tantôt ce sont des pyramides élevées dans la plaine et où un caveau a été ménagé pour le mort ; tantôt la chapelle, qui est toute remplie de bas-reliefs, de stèles, d’inscriptions, de tables d’offrandes, de statues, recouvre un puits dont l’entrée a été toujours soigneusement dissimulée. Ce puits vertical aboutit à des chambres souterraines. Après les funérailles, dont le rituel nous fait connaître le cérémonial, le puits était comblé avec du sable, de la terre et des pierres. Il existe enfin des tombes beaucoup plus modestes : elles se réduisent à un simple trou de quelques mètres de profondeur ; l’on y descendait le cercueil, et on ne laissait au-dessus de cette excavation, après l’avoir hermétiquement bouchée, aucun monument commémoratif. Ces divers modes de sépulture prévalurent suivant les temps et les lieux. La même variété s’observe pour les cercueils, auxquels on donnait presque toujours la forme d’une momie, ou sur lequel était représentée l’image du défunt. Tantôt ce sont des sarcophages de granité, comme on les rencontre surtout à Memphis, tantôt des caisses de bois peintes intérieurement et extérieurement, ainsi que cela se voit à Thèbes.

Les particuliers en agissaient donc ordinairement comme les rois. Leur grande préoccupation était d’avoir une belle sépulture, ou tout au moins une sépulture qui fût à l’abri des déplacemens, des profanations. Aussi choisissait-on des emplacemens n’ayant rien à craindre des débordemens du Nil. Tandis que leurs maisons étaient petites, étroites, bâties en bois ou en briques, que le mobilier paraît en avoir été fort simple, les Égyptiens déployaient dans les tombeaux un luxe remarquable ; c’étaient à leurs yeux de véritables demeures, des demeures pour l’éternité ! On y accumulait les objets les plus précieux, on y déposait un grand nombre de ceux qui avaient appartenu au défunt. Un spécimen de ce luxe funéraire nous est fourni par la collection de joyaux découverte il y a quelques années à Drah-Abou’I-Neggah (partie de Thèbes) dans le tombeau de la reine Aah-Hotep, femme de Kamès, dernier roi de la XVIIe dynastie, et mère d’Amosis, premier roi de la XVIIIe.

Ces joyaux, qu’on peut voir à l’exposition universelle, comprennent des colliers, des pendans d’oreilles, des bracelets d’or et de perles de l’exécution la plus élégante, une magnifique chaîne d’or d’où pend un scarabée d’un travail exquis, plusieurs haches et hachettes en or et en argent et une belle hache à manche de bois de cèdre recouvert d’une feuille d’or, divers poignards dont l’un à gaîne et à lame d’or, un pectoral ayant la forme d’un naos ou petite chapelle, un chasse-mouche ou flabellum, un miroir vernissé d’or, un sceptre recourbé à l’extrémité et entouré d’une large feuille d’or en spirale. On comprend que de telles richesses devaient tenter l’avidité des vivans, et malgré le respect que les Égyptiens professaient pour les tombeaux, malgré la croyance qu’ils avaient qu’un dieu spécial à tête de chacal, Anubis, veillait à la conservation des sépultures ainsi qu’à celle des momies, des mains coupables les violèrent plus d’une fois. A Thèbes, sous le règne de Ramsès IX, il s’organisa une bande de voleurs qui s’abattit sur la nécropole de cette ville. Les tombeaux des gens du commun furent d’abord dépouillés, puis les tentatives se portèrent sur les tombes des prêtresses du temple d’Ammon, enfin les voleurs s’attaquèrent aux sépultures royales. L’autorité s’émut de ces méfaits ; une commission fut nommée, des gens arrêtés, une enquête ordonnée. C’est le procès-verbal de cette enquête que nous a conservé le papyrus Abbott. La crainte des vols, comme aussi une modification dans les idées sur l’existence future, firent peu à peu abandonner l’usage primitif de placer dans les tombeaux des richesses mondaines, des meubles, des ustensiles et jusqu’à des alimens dont on supposait sans doute que le mort faisait usage ; on n’y déposa plus que des objets d’une destination purement funéraire, en vue d’assurer le repos du défunt et son pèlerinage dans le ker-neter. C’est ce qui commence à se produire sous le moyen empire. Ces objets sont des figurines reproduisant l’image de la momie, des scarabées, des vases, notamment ceux que nous appelons improprement canopes, où l’on déposait les entrailles retirées du corps avant l’embaumement, enfin l’out’a ou œil d’Horus, emblème du soleil.

Tous les monumens de l’Égypte, même les palais des rois, qui présentaient encore le caractère de sanctuaires, puisque le pharaon était l’image visible du soleil, avaient donc une destination religieuse. C’est la religion en Égypte qui fit vivre, qui guida l’art et l’empêcha de prendre cette liberté d’allures, cette souplesse, cette variété qu’on admire dans l’art hellénique : aussi pendant toute la série des siècles a-t-il gardé le même cachet ; le style seul a quelque peu varié.

Les monumens et les simulacres de l’ancien empire se distinguent par une plus grande simplicité dans les règles que s’impose l’artiste et par l’harmonie des lignes. On en a un exemple dans les deux magnifiques statues du roi Chafra ou Chephren que M. Mariette a découvertes avec cinq autres plus mutilées du même pharaon dans la chapelle voisine du grand sphinx où celui-ci était adoré sous le nom d’Armachis, personnification du soleil levant. Ces deux statues figurent aujourd’hui dans le parc de l’exposition. L’une d’elles est d’une conservation si parfaite qu’on la croirait sortie tout récemment des mains du sculpteur, quoiqu’elle ait plus de cinq mille ans. L’auteur de la deuxième pyramide a déjà reçu cette pose hiératique qui ne varia plus jusqu’à la chute définitive de l’empire égyptien. Sous la XIVe dynastie, la sculpture devint moins réaliste qu’elle ne l’était au temps des IVe, Ve et VIe dynasties, dont les figures si pleines de vérité et d’expression retirées de la nécropole de Sakkarah, caractérisent mieux qu’aucune autre la statuaire de ces âges reculés. Il suffit pour s’en convaincre de comparer ces curieuses statues, dont plusieurs sont à l’exposition, aux figures de Thoutmès et d’Aménophis que possède le musée du Turin. Sous la XXVIe dynastie, l’art égyptien n’a plus la même vérité d’expression qui frappe tant dans les statues des anciennes dynasties, mais il acquiert plus de délicatesse et de fini. C’est sous ces rois que furent, construits à Saïs les portiques du temple de Phtah, qu’Hérodote met au-dessus de tout ce qu’il avait vu en Égypte. L’art ne commence vraiment à décliner que sous les Ptolémées, au contact de l’art grec, qui produit sur lui le même effet qu’une civilisation d’un ordre supérieur sur une civilisation d’un ordre moins élevé ; au lieu de régénérer celle-ci, la première l’altère et la frappe d’impuissance. L’art pharaonique fut de même poussé à la décadence par ses relations avec celui des Hellènes. Ainsi, durant sa longue existence, l’art égyptien, tout en subissant des variations dues aux transformations du goût, au changement des habitudes et à la modification de certaines idées, est constamment demeuré empreint d’un caractère hiératique ; il est resté enfermé dans le cercle que le sacerdoce lui avait tracé, et il s’est éteint sans se métamorphoser.


III

Une dernière preuve que l’Égypte fut avant tout une théocratie, que son histoire fut conséquemment, comme celle des Israélites, plutôt une histoire sacrée qu’une histoire profane, c’est que ses annales militaires mêmes ne sont, pour ainsi dire, que les fastes de l’action divine. Les victoires qui ont si fort étendu la puissance des pharaons sont les témoignages de la protection dont les ont entourés les dieux. Voilà pourquoi ces hauts faits ornaient les murailles extérieures des temples. Les discours que les légendes mettent dans la bouche des divinités ou des rois attestent le caractère religieux des guerres soutenues par les Égyptiens contre les nations étrangères. Ils sont le peuple des adorateurs du vrai Dieu, les exterminateurs des impies ; c’est pour la gloire d’Ammon-Ra qu’ils combattent. Écoutons plutôt les paroles que, sur une stèle de Karnak, la grande divinité du panthéon égyptien adresse à Thoutmès III, prince de la XVIIIe dynastie. J’emprunte la traduction de M. de Rougé. « Je suis établi dans ma demeure ; je t’apporte et te donne la victoire et la puissance sur toutes les nations. J’ai fait pénétrer tes esprits et ta crainte dans tous les pays, et ta terreur jusqu’aux limites des supports du ciel… Les princes de toutes les nations sont réunis dans ta main… Tu as pénétré chez tous les peuples, le cœur joyeux ; aucun n’a pu résister à tes ordres ; c’est moi qui t’ai conduit quand tu les approchais… Mon esprit, qui réside sur ta tête, a détruit tes ennemis. » Dans ce discours d’Ammon-Ra, chaque verset commence par ces mots : « je suis venu, » après lesquels se place le récit d’une victoire qui débute, invariablement par la formule : « je t’ai accordé de frapper…. » Le tout se termine par ces mots du dieu : « je suis établi sur le trône d’Horus pour des milliers d’années, étant ton image vivante pour l’éternité. » Le poème de Pentaour, que nous a conservé le papyrus Sallier, et qui célèbre le plus populaire des exploits de Ramsès II Meïamoun. (le Sésostris des Grecs), fait dire à ce monarque pressé par ses ennemis et déjà presque abandonné des siens : « Ammon abaissera ceux qui méconnaissent sa divinité… Opprobre à qui résiste à tes desseins,… bonheur à qui te comprend, ô Ammon ;… je te préfère à des myriades d’archers, à des millions de cavaliers, à des myriades de jeunes héros, fussent-ils tous réunis ensemble… Les ruses des hommes ne sont rien, Ammon l’emportera sur eux. »

Comme protecteur des guerriers, Ammon-Ra recevait le nom de Month ou Mantou ; c’était, dit M. de Rougé, la personnification du soleil qui darde ses rayons, dont l’action est mortelle sous le climat de l’Égypte aux heures les plus ardentes de la journée. Month correspond au Jéhovah Tsebaoth des Hébreux. L’exposition du Champ de Mars nous offre une charmante figurine en bronze de ce dieu. Il est représenté tenant de la main droite un glaive recourbé curieusement travaillé et ayant deux petites cornes sur le front ; sa coiffure est composée de trois bouquets de papyrus que l’on voit d’ordinaire sur la tête des dieux-enfans.

Les tableaux de combats dont les temples sont décorés et les légendes qui les accompagnent fournissent de précieuses indications pour la détermination des noms des villes et des contrées de l’ancienne Égypte, comme pour ceux des pays limitrophes où les pharaons ont tant de fois porté leurs armes. C’est ainsi que M. H. Brugsch a pu reconstruire dans un ouvrage justement estimé la géographie de ces temps, travail d’une pénétrante érudition que de nouvelles recherches ont complété et rectifié. On peut également mesurer l’étendue du cercle dans lequel s’exerça l’autorité des pharaons et par suite l’influence égyptienne. Dès la plus haute antiquité, les Égyptiens furent en relation avec les peuplades de l’Ethiopie, et leurs expéditions dans la région du Haut-Nil se sont continuées pendant toute la durée de l’empire. Un monument du règne de Thoutmès III donne la liste de cent quinze de ces peuplades ordinairement désignées dans les inscriptions sous le nom générique de nations du midi. Au nombre des peuples de cette partie de l’Afrique, il faut ranger les Nehès ou Nahasu, que les représentations qui en sont données font reconnaître pour les nègres et que certains textes nous dépeignent comme buvant « l’eau du ciel, » parce qu’ils ne s’abreuvaient pas de l’eau du Nil. Les Nahasu apparaissent dès la VIe dynastie. Ainsi la race nègre existait déjà trois ou quatre mille ans avant notre ère, fait extrêmement important pour l’ethnologie. Depuis la vie jusqu’au commencement de la XVIIIe dynastie, il y a eu dans la Haute-Nubie plusieurs royaumes indépendans ; mais à partir du règne de Thoutmès III la plus grande partie de ces états furent soumis par les pharaons. C’est à une époque moins reculée que paraissent remonter les guerres des Égyptiens avec les populations asiatiques. Les premières avec lesquelles les Égyptiens entrèrent en relation furent naturellement les tribus du Sinaï. Snefru, le premier roi de la IVe dynastie, eut à les combattre pour établir ses ouvriers dans les mines de cuivre de Ouadi-Magarah. Ces tribus sinaïtiques sont appelées Menti-u par les textes hiéroglyphiques.

Dès la fin de l’ancien empire, des nations venues de régions de l’Asie plus éloignées inquiétèrent les Égyptiens, et les chefs de l’une d’elles s’établirent dans la Basse-Égypte, où leur domination dura quatre siècles ; ce furent les Hycsos ou pasteurs. Chassés par Amosis, le premier roi de la XVIIIe dynastie, les Hycsos rentrèrent en Asie, et s’y fondirent sans doute avec des peuples de même origine contre lesquels les monarques de cette dynastie et de la dynastie suivante se signalèrent par leurs exploits. Cette race des Hycsos se distingue sur les monumens égyptiens par de petits yeux, un nez fortement arqué, quoique plat, des joues osseuses, des lèvres épaisses. A cette grande famille appartenaient les Khétas ou peuples du Khet, qui habitaient le pays d’Alep et la vallée du Bas-Oronte, ainsi que l’a établi M. P. Buchère, et dont il est bien souvent question dans les hiéroglyphes. Ce sont les Kittim de la Bible, qui plus tard colonisèrent l’île de Chypre. La Syrie, la Palestine, la Phénicie, tombèrent sous la XVIIIe dynastie au pouvoir des Égyptiens. Thoutmès Ier leur imposa son joug ; mais plus tard se forma une grande confédération des populations asiatiques qui refoula les pharaons jusqu’aux frontières de l’Égypte. Thoutmès III répara ces défaites et porta jusqu’à Ninive ses armes victorieuses. Sous Aménophis III, les possessions égyptiennes continuent de s’étendre jusqu’aux bords de l’Euphrate. Ramsès Ier, Seti Ier, Ramsès II, sont sans cesse en guerre avec les nations de l’Asie occidentale ; mais leur domination de ce côté s’est déjà ébranlée, et déjà aussi se prépare l’indépendance des peuples qui, sous la dynastie précédente, avaient été contraints d’accepter l’autorité des pharaons. Les Khétas, peuple belliqueux qui combattait sur des chars, s’unissent par une formidable alliance avec vingt autres tribus asiatiques, et après dix-huit ans de luttes Ramsès II Meïamoun ne réussit à les vaincre qu’en concluant avec ceux que la veille encore il appelait une race vile une paix aussi honorable pour eux que pour lui et qui paraît avoir assuré la tranquillité à la fin de son long règne de soixante-sept ans. Les guerres se sont souvent renouvelées depuis entre les Égyptiens et les populations de la Syrie et de l’Assyrie désignées par les premiers sous le nom générique de Rutennu, mais les pharaons n’ont à aucune époque dépassé dans leurs expéditions la Mésopotamie et la Chaldée.

A l’ouest de l’Égypte se trouvaient des peuples d’une autre race auxquels les peintures donnent des traits qui rappellent ceux des Européens : des yeux ordinairement bleus, des cheveux bruns, blonds et quelquefois roux. Ils apparaissent tous avec une coiffure particulière, formée d’une longue tresse recourbée qui passe par-devant l’oreille et retombe jusque sur l’épaule. Les textes les comprennent sous le nom générique de Tahennou ou Tamehou. On distingue parmi eux les Rebu ou Lebu, qui sont les Libyens, et les Maschuasch ou Masuas, dans lesquels M. Brugsch reconnaît les Maxyes d’Hérodote. Ceux-ci, adonnés à la culture et à l’élève des bestiaux, avaient une nombreuse cavalerie, et les Égyptiens se servirent des prisonniers qu’ils avaient faits chez eux et chez quelques-uns de leurs confédérés pour composer des corps d’auxiliaires.

Sous Séti Ier, Merenphtah, Ramsès III, ces nations libyennes se mesurèrent avec les armées des pharaons. La plus redoutable des attaques qu’ils dirigèrent contre l’Égypte eut lieu sous le fils et successeur du grand Sésostris ; ils s’avancèrent assez près de Memphis. Les circonstances de cette invasion se lisent sur la muraille extérieure du temple principal de Karnak, et M. de Rougé a récemment porté son attention sur ces curieuses inscriptions, dont la publication est due à un égyptologue allemand fort distingué, M. Duemichen. Pour combattre Merenphtah, les Libyens s’étaient unis à d’autres peuples de la mer ou des îles de la mer, ainsi que le disent les légendes, les Sakalas, les Sardaina, les Tursa, les Akaiuas et les Leka, dans lesquels M. de Rougé reconnaît les Sicules, les Sardes, les Tyrrhéniens, les Achéens ou Grecs et les Lydiens. Si ces identifications se confirment, il faut en conclure que, dès le XIVe siècle avant notre ère, les populations de l’Europe méridionale avaient déjà fondé des établissemens sur la côte d’Afrique, et il y a là une grave présomption pour admettre que les Tamehou appartenaient à notre race. Ces peuples d’ailleurs ne nous sont pas représentés comme des sauvages sans civilisation et sans culture. Les inscriptions de Karnak nous apprennent que dans sa défaite le chef des Libyens perdit ses joyaux d’or et d’argent, ses ustensiles de bronze, les parures de sa femme, ses meubles, ses arcs, ses épées, ses animaux domestiques (bœufs, chèvres, ânes).

Ainsi, à une époque où l’histoire n’est encore ailleurs pour nous que ténèbres, l’Asie et l’Afrique étaient peuplées, et la civilisation y avait déjà fait quelques progrès. Les Egyptiens ne formaient pas une nation isolée dans sa puissance et sa grandeur. Des liens de parenté devaient les rattacher à quelques-unes de ces races ; mais ces liens, quels étaient-ils ? Là réside un problème difficile, encore obscur, sur lequel toutefois M. de Rougé, dans ses Recherches sur les monumens qu’on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, a jeté une lumière inattendue. Disons quelques mots des résultats auxquels il a été conduit.

Les Égyptiens ne nous ont rien appris de leur véritable origine ; comme bien d’autres peuples, ils avaient oublié leur berceau, et, persuadés qu’ils étaient nés sur le sol même que fertilise le Nil, ils se donnaient pour avoir été créés par le dieu-soleil Ra. Ils ne s’attribuent d’autre appellation que celles d’hommes (Rut), mot qui par la confusion de R et L et de T et D, propre à l’égyptien, est identique à l’hébreu Lud (pluriel Ludim), dont la Genèse fait un des fils de Misraïm. Or comme sous cette dernière appellation les Israélites désignaient tout un ensemble de peuples fixés sur le littoral sud-est de la Méditerranée, il faut en conclure que, d’après la Genèse, les Égyptiens ou Ludim appartenaient à la même souche que la race qui peuple en partie la côte de Syrie et de Palestine. L’étude de la langue égyptienne confirme cette donnée. Les formes de cette langue la rattachent par des liens assez nombreux aux idiomes de la famille syro-araméenne. Ces affinités sont devenues plus apparentes depuis qu’on a approfondi la connaissance de l’ancien égyptien, dont le copte est dérivé. Il est donc à supposer que les Rut pénétrèrent dans la Basse-Égypte par l’isthme de Suez, puis s’avancèrent en remontant le cours du Nil. Ils doivent avoir rencontré là une autre population, vraisemblablement de même origine, que les textes égyptiens appellent les Anu, et qui sont manifestement les Anamim de la Genèse. C’étaient les véritables autochthones ; ils s’étendaient jusqu’en Nubie, et les pharaons eurent plusieurs fois à les combattre. Sous la IVe dynastie, on les trouve établis dans la presqu’île sinaïtique ; ils ont dû dans le principe occuper une partie du delta, car Héliopolis paraît avoir tiré de la présence de ce peuple son nom égyptien de An, porté également par Denderah et Hermonthis dans la Thébaïde. La Genèse fait encore mention de deux peuples dans cette région du monde primitif, les Patrusim (pluriel de Patros), nom qui semble emprunté à un mot égyptien, Ptores, signifiant pays du midi, et les Naptukim, c’est-à-dire habitans de la ville de Phtah, autrement dit Memphis [7].

L’Égypte a donc reçu, selon toute apparence, ses premiers habitans de l’Asie ; elle fut peuplée par cette race de Cham qui comprenait les tribus de la Palestine, de l’Arabie et de l’Ethiopie, personnifiées dans la Bible par les noms de Chanaan, de Cousch et de Phuth (Punt des textes égyptiens). Son antique civilisation fut conséquemment la sœur de celle qui éleva dans le pays de Chinâr la puissante Babylone et dans le pays d’Assour Ninive et Kalah. Sur les bords de l’Euphrate et du Tigre, comme sur ceux du Nil, les croyances religieuses ont été le principal et presque l’unique ressort de l’activité humaine. Dans l’une et l’autre contrée, le sacerdoce, étroitement lié à la royauté, donna naissance à une monarchie absolue qui prenait dans la religion son point d’appui et son autorité, et dont le gouvernement intelligent amena la société à un degré remarquable de culture et d’industrie ; mais cette civilisation théocratique, après avoir imprimé à l’homme un certain essor, l’arrêta dès qu’il voulut sortir du moule dans lequel elle l’avait façonné. Telle est l’histoire de toutes les institutions qui manquent de cette flexibilité nécessaire pour s’adapter aux transformations des croyances, des opinions et des usages ; elles finissent par étouffer ceux qu’elles ont d’abord fait vivre. Au lieu de conserver la force de la société, elles en hâtent la décadence ; elles sont comme les langes dont on enveloppe l’enfant pour le protéger à son berceau, et qui atrophieraient ses membres, si l’on ne prenait soin de les en dégager quand ils commencent à grossir.


ALFRED MAURY.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre 1855.
  2. Voyez la Revue du 1er avril 1864.
  3. C’est notamment ce qu’indique la légende d’une caisse de momie en bois provenant de Thèbes, et qui porte à l’exposition le n° 26.
  4. C’est par un enchaînement d’idées toutes semblables que certaines sectes de l’Orient révèrent la colombe et s’interdisent d’en manger la chair, parce que l’Esprit-Saint a revêtu la forme de cet oiseau.
  5. Voyez à ce sujet l’intéressant mémoire de M. Mariette sur la mère d’Apis (Paris 1856, in-4°), et mon article de la Revue du 1er septembre 1855.
  6. Aussi le dieu Osiris est-il représenté avec les attributs de la royauté, le fouet et le crochet, comme on peut le voir dans deux jolies statuettes de l’exposition égyptienne.
  7. La Bible désigne de même Thèbes par sa divinité, et l’appelle No-Amon (la ville d’Ammon).