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Revue des Deux Mondes tome 21, 1877
Constant Martha

L’oraison funèbre chez les Romains


L'ORAISON FUNEBRE
CHEZ LES ROMAINS

Quand Agrippine rapporta d’Orient les cendres de Germanicus, et que de Brindes à Rome, de ville en ville, et tout le long de la route, elle eut traversé les douloureux hommages d’une foule de toutes parts accourue et sans cesse renaissante, Tibère, ne voulant pas voir se renouveler sous ses yeux, les témoignages d’un enthousiasme qui était une injure pour lui-même, ordonna que les funérailles de son trop adoré neveu se feraient sans pompe. Le peuple murmura : « Où sont les institutions de nos ancêtres ? Quoi ! on refuse au héros les vers composés pour perpétuer le souvenir de la vertu, on lui refuse encore les honneurs usités de l’oraison funèbre ! » C’était en effet un des plus antiques usages de célébrer en des occasions et sous des formes diverses les hommes illustres qui avaient bien servi la patrie, usage si antique que les premiers essais de la littérature romaine s’y rattachent et en sont sortis. Avant qu’il y eût des poètes à Rome, les jeunes garçons étaient amenés dans les festins pour chanter aux sons de la flûte les exploits des héros ; avant qu’il y eût des orateurs politiques, on faisait sur le Forum, dans un discours public, du haut d’une tribune, l’éloge funèbre des nobles défunts. La poésie et l’éloquence ont donc leurs lointaines racines dans ces vieilles et patriotiques institutions. Bien plus, comme chaque famille patricienne conservait pieusement dans ses archives privées les éloges funèbres de ses membres, les premiers écrivains qui tentèrent de raconter les annales de Rome furent obligés de recourir, faute d’autres documens détaillés, à ces documens domestiques, si bien que ces vieux usages donnèrent naissance non-seulement à la poésie et à l’éloquence, mais à l’histoire même. Pour ne parler ici que de l’oraison funèbre, cette coutume qui remonte peut-être au temps des rois, qui parait au grand jour dès l’établissement de la république, qui durait encore sous l’empire, en excitant tant de regrets quand par hasard on y dérogeait, une coutume si enracinée tenait au sentiment le plus profond du peuple romain, au culte pour ses grands hommes, qui se confondait avec le culte de la patrie. L’oraison funèbre à Rome n’est donc pas une invention littéraire des temps cultivés, une cérémonie oratoire pour une assemblée de délicats : elle a été naïvement créée par le peuple ou pour le peuple ; elle est sortie des mœurs, elle a servi à les fortifier et à les maintenir, enfin elle a été comme une des pièces les plus durables de l’éducation civique.


I

Rome, qui en littérature a presque tout emprunté aux Grecs, ne leur est pas redevable de l’oraison funèbre. Ce sont les Romains qui ont imaginé ce genre d’éloquence, et sur ce point ils ont devancé les Athéniens eux-mêmes. Cela est affirmé par Denys d’Halicarnasse et par Plutarque, et le témoignage de ces deux écrivains grecs mérite d’autant plus de crédit qu’il est plus désintéressé. Denys assure que la première harangue funèbre fut prononcée à Rome seize ans avant que les Athéniens se fussent avisés de célébrer ainsi les morts de Marathon. Cette première harangue romaine fut celle que fit Valérius Publicola en l’honneur de son collègue Brutus, qui avait chassé les Tarquins. Pour être né sur le sol national, l’éloge funèbre à Rome eut des caractères particuliers qu’il n’eut pas en Grèce. Chez les Romains il était consacré à un homme, chez les Grecs il était collectif, accordé seulement aux guerriers tombés ensemble dans une bataille ou dans une même campagne. Ainsi furent honorés par Périclès les soldats morts dans la guerre du Péloponèse et par Démosthène ceux de Chéronée. De là, selon Denys, un autre caractère distinctif : en Grèce, on ne célébrait que le courage, puisqu’il ne s’agissait que de héros militaires ; à Rome, on vantait encore les vertus civiles. On voit ici comment la diversité des institutions s’impose même à l’éloquence. La démocratique Athènes, la république jalouse qui avait inventé l’ostracisme, se garde bien de glorifier ses grands citoyens, de peur d’exalter l’orgueil des familles et de susciter un nouveau Pisistrate ; l’aristocratique Rome, au contraire, se fait un devoir d’offrir à l’admiration du peuple les hommes distingués des maisons patriciennes et ne craint pas de les couvrir de gloire : cette gloire rejaillit sur tout le patriciat.

L’histoire de l’oraison funèbre est courte, parce que les écrivains latins des siècles lettrés ne fournissent que bien peu de renseignemens. Leur dédain ou leur silence tient à plusieurs causes. D’abord ils n’étaient pas en général curieux de connaître les anciens monumens littéraires de Rome, dont ils méprisaient la langue vieillie et rude. Au temps d’Auguste, la délicatesse des esprits négligeait l’antiquité romaine, comme au temps de Louis XIV elle ignorait le moyen âge. L’ancienne éloquence funèbre de Rome passa donc inaperçue, comme du reste l’éloquence politique du même temps, sur laquelle nous saurions peu de chose, s’il ne s’était rencontré dans les siècles de décadence des grammairiens, raffinés aussi, mais à rebours, blasés sur l’art régulier des œuvres classiques et qui, dans leur admiration rétrospective pour la demi-barbarie des vieux âges, nous ont conservé des fragmens et des phrases des plus anciens orateurs. Pour des raisons particulières, l’éloquence funèbre dut même être négligée plus que toute autre. Ces sortes de harangues étaient trop fréquentes, puisqu’on en prononçait à toutes les funérailles patriciennes, et que peu à peu ces honneurs furent prodigués, même dans les municipes, aux plus minces personnages, hommes ou femmes, ainsi qu’en témoignent les inscriptions des tombeaux. L’accoutumance ôtait donc de leur intérêt à ces discours. A cette banalité s’ajoutait celle de la composition, qui ne pouvait guère varier, l’usage voulant que l’on fît toujours avec l’éloge du mort celui de tous ses ancêtres. Combien de fois a-t-on dû faire, dans la suite des temps, celui des Cornélius, des Fabius ou des héros de quelque illustre et nombreuse famille ! L’uniformité de ces discours était inévitable. Chose plus fâcheuse, comme la coutume exigeait que le discours fût prononcé par le plus proche parent du défunt, l’orateur, se trouvant désigné par d’autres raisons que son éloquence, pouvait n’être pas éloquent, et c’est bien d’aventure quand il l’était. Enfin l’éloquence funèbre, eût-elle le plus grand éclat, ne pouvait laisser de vifs et durables souvenirs, parce que, calme de sa nature, elle n’offrait pas le dramatique intérêt des grandes luttes politiques et judiciaires qui chaque jour agitaient les esprits ; elle était bien vite oubliée au milieu de ce bruit sans cesse renaissant et noyée dans les tempêtes civiles. Si ce sont des étrangers, des Grecs séjournant à Rome, Polybe surtout, qui nous ont laissé sur ces coutumes les plus intéressans détails, c’est que la nouveauté du spectacle leur offrait encore des surprises et parlait à leurs yeux et à leur âme. Nous ne voulons pas peindre en ce moment ce spectacle des funérailles illustres avec leur long cortège de musiciens, de pleureuses chantant les louanges du mort, de chars portant les images de ses ancêtres, immense cérémonie où le peuple était officiellement convoqué, où il accourait comme à la célébration d’un lugubre triomphe ; mais c’est au milieu de cet appareil de la mort et de la gloire qu’il faut toujours replacer et se figurer l’éloquence funèbre romaine. Ainsi seulement peuvent reprendre quelque vie les rares souvenirs épars que nous allons recueillir, avec lesquels on en est réduit à recomposer son histoire.

S’il est vrai, comme l’affirment Denys d’Halicarnasse et Plutarque, que la première oraison funèbre fut celle que le consul Valérius Publicola prononça en l’honneur de son collègue Brutus qui chassa les rois, ce genre d’éloquence eut pour les Romains une glorieuse et touchante origine. Il aurait donc été inspiré par le plus grand événement de l’histoire romaine, il se confondrait, avec les plus chers souvenirs de la liberté conquise, et serait comme une des premières parures de la république naissante. Cet éloge de Brutus, ajoute Plutarque, fut si fort goûté du peuple que, depuis, la coutume s’établit de rendre un pareil honneur à tous les grands personnages. Quoi qu’il en soit de cette haute origine, et bien qu’on en puisse à la rigueur douter, parce que les Romains étaient toujours fort enclins à faire remonter leurs plus nobles coutumes à l’établissement même de la république, toujours est-il qu’on rencontre de bonne heure çà et là dans l’histoire romaine la mention d’un certain nombre de ces éloges. L’an 481 avant notre ère, le consul Fabius prononça l’éloge funèbre de son frère Q. Fabius et de son collègue Manlius, tués dans une bataille contre les Véiens. L’orateur était ce Fabius qui avait refusé le triomphe en répondant : « Quand sa maison pleurait son frère, quand la république était veuve de ses consuls, il n’accepterait pas un laurier flétri par les larmes de sa patrie et celles de sa propre famille, » belle phrase qui sans doute est de Tite-Live et non de ce Fabius, trop belle ou plutôt trop apprêtée pour ces temps antiques. En louant les deux héros, dit encore l’historien, il montra beaucoup de générosité, puisqu’il leur donna des louanges dont lui-même avait mérité la plus grande part. Dix ans plus tard, en 471, Appius Claudius, accusé devant le peuple, étant mort avant la fin du procès ou il avait par son insolente hauteur déconcerté et fait trembler ses accusateurs mêmes, les Tribuns s’opposèrent à son éloge funèbre ; mais, sur les prières de son fils, qui réclama « au nom de l’ancienne coutume romaine, » le peuple ne voulut pas qu’on dérobât ce dernier honneur aux restes d’un grand homme, et il écouta son éloge, après sa mort, d’une oreille aussi favorable qu’il avait écouté son accusation pendant sa vie. Il faut que l’usage de l’éloge funèbre fût déjà bien enraciné pour que la foule tînt à celui d’un homme qui lui était si odieux.

De ces discours, il ne reste rien que de lointains et vagues souvenirs. Nous entrevoyons les scènes, mais les paroles nous échappent. Il faut attendre encore près de deux siècles, jusqu’à l’an 221 avant notre ère, pour rencontrer un éloge dont on ait, sinon le texte, du moins le résumé. C’est celui de Lucius Métellus, prononcé par Quintus Métellus, son fils. Le père avait été grand pontife, deux fois consul, dictateur, maître de la cavalerie, un des quindécemvirs pour le partage des terres, et le premier, disait-on par erreur, il avait montré au peuple, pendant son triomphe, des éléphans pris dans la première guerre punique. Le fils rappelait tous ces honneurs et ajoutait, selon le témoignage de Pline, « que les dix biens les plus grands et les meilleurs, que les sages passent leur vie à chercher, son père les avait possédés dans leur plénitude. Il avait voulu être le premier guerrier de son temps, le meilleur orateur, le plus brave général, diriger sous ses auspices les affaires les plus importantes, être revêtu de la plus haute magistrature, avoir la plus haute sagesse, être le chef du sénat, acquérir une grande fortune par des moyens honorables, laisser beaucoup d’enfans, être le plus illustre citoyen de la république ; tous ces avantages, son père les avait obtenus, et aucun autre, depuis la fondation de Rome, n’avait eu un tel bonheur. » On a remarqué que ces biens énumérés rentrent un peu les uns dans les autres. Il semble que l’orateur ait tenu à trouver dans la vie de son père dix avantages et qu’il ait fait servir deux fois les mêmes, sous un autre nom, pour arriver au nombre désiré. On voit là l’inexpérience qui tâtonne et ne distingue pas bien les idées ; mais ce morceau a pour nous de l’intérêt, parce qu’on y saisit déjà une certaine velléité oratoire. A l’énumération des titres, qui faisait le fond de ces éloges, s’ajoutent ici des pensées un peu philosophiques. Nous avons sous les yeux comme un plan d’oraison funèbre romaine. Un autre caractère digne d’être noté, c’est que dans ce discours il n’y a rien de triste. Il ne s’agit que d’honneur et de bonheur. Selon les anciens, le bonheur, qui est un don des dieux, faisait partie du mérite.

A peu près vers le même temps, en 213, nous rencontrons un discours qui paraît avoir été touchant, celui où le vieux Fabius, le temporiseur, l’adversaire d’Annibal, le bouclier de Rome, rendit les derniers honneurs à son fils qui était mort au sortir du consulat. La douleur d’un père regrettant devant tout le peuple un fils enlevé dans la force de l’âge et dans le premier éclat de sa gloire est plus pathétique que la douleur d’un fils célébrant son père chargé d’années. Il paraît que ce fut un imposant spectacle qui laissa de longs souvenirs. Le vieux Fabius était un vrai Romain des temps antiques dont le langage, dit Plutarque, « était conforme à ses mœurs, tout substance, avec poids et profondeur de sentences et de conceptions singulières et propres à lui. » Chose nouvelle, Fabius, non-seulement rédigea son discours, mais le publia. Cicéron, dans le traité de la vieillesse, fait dire à Caton : « L’éloge que Fabius prononça est dans toutes les mains ; lorsque nous le lisons, quel est le philosophe que nous oserions lui comparer ? » Ainsi voilà un éloge funèbre qui a produit une profonde impression même sur des lecteurs, que Cicéron a eu entre les mains et qu’il admirait, non point sans doute pour le style, qui devait être d’une trop antique simplicité, mais pour le ferme langage de la douleur paternelle héroïquement contenue.

Enfin il existe un petit fragment d’un éloge funèbre en l’honneur de Scipion Émilien, le destructeur de Carthage et de Numance, qui fut trouvé un matin mort dans son lit, selon toute vraisemblance, assassiné. Cet éloge, composé en 129 par son ami Lélius, fut prononcé par Fabius, frère de l’illustre défunt. Nous en avons la péroraison, trouvée dans les scolies du Pro Milone : « On ne saurait assez rendre grâces aux dieux immortels pour avoir fait naître de préférence dans notre cité un homme d’un tel cœur et d’un tel génie, et on ne saurait assez s’affliger de le voir mort, et de la mort que l’on sait, dans un temps où tous ceux qui avec vous désirent le salut de la république auraient le plus besoin de le voir vivant, Quirites. » Ce fragment a du prix, parce que la parole y a déjà une certaine ampleur. Cette péroraison a frappé Cicéron, qui y fait allusion dans son discours pour Murena et la résume en ces termes : « Quand Fabius, dit-il, fit l’éloge de l’Africain, il remercia les dieux de ce qu’ils avaient fait naître un tel homme dans la république plutôt que partout ailleurs, parce qu’il fallait que l’empire du monde fût où était Scipion. » Ici encore on doit remarquer une chose nouvelle et insolite, Lélius composa ce discours pour être prononcé par un autre. Cela devait plus tard arriver souvent quand l’orateur de la famille n’était pas éloquent. Lélius était le plus intime ami de Scipion, il avait partagé avec lui les périls de la guerre et du Forum ; leur union était aussi célèbre que celle d’Oreste et de Pylade. Celui-ci était le plus grand capitaine du temps, celui-là le plus grand orateur, et ce dut être pour les Romains un objet d’admiration de voir cette fidèle amitié survivre à la mort et l’éloquence de l’un, contrairement à l’usage, se mettre encore au service de l’autre.

S’il nous reste peu de fragmens de cette éloquence, nous pouvons du moins nous figurer clairement le plan d’un éloge funèbre, plan pour nous assez étrange, qui n’est pas celui qu’on choisirait aujourd’hui. L’orateur faisait d’abord l’éloge du mort, dit Polybe, et, quand cet éloge était terminé, il abordait seulement celui des ancêtres en commençant par le plus ancien, par l’auteur de la race, et redescendait de héros en héros jusqu’au défunt. On voit que l’ordre chronologique n’était pas ce qu’on recherchait. Dans la première partie du discours, dans l’éloge du mort, on célébrait, dit Polybe, ses vertus et les actions qu’il avait accomplies. Cicéron entre dans plus de détails, et, en donnant les règles du panégyrique en général, il fait une visible allusion à l’éloge funèbre, puisqu’il adresse ses conseils à ceux qui ont à écrire un discours semblable à celui qu’écrivit Lélius sur Scipion. « On parlera, dit-il, des dons de la fortune comme la naissance, les richesses, la puissance, la beauté, le génie. Si celui dont nous faisons l’éloge a possédé ces avantages, nous le louerons d’en avoir fait un bon usage ; s’il en a été privé, nous dirons qu’il a su s’en passer ; s’il les a perdus, qu’il en a souffert la perte avec constance. Les actions qui ont été accompagnées de fatigues et de dangers présentent le sujet le plus fécond, parce que la vertu vraiment héroïque est celle qui se dévoue pour les autres. Les honneurs décernés avec éclat, les prix accordés au mérite, donnent aussi beaucoup de lustre aux éloges, etc. » Nous abrégeons ces conseils donnés par Cicéron, qui conduit l’orateur pas à pas avec une sollicitude méticuleuse dont on ne doit pas s’étonner. Chez les anciens, où tout citoyen, fût-il peu instruit ou peu exercé, pouvait être obligé de parler en public, la rhétorique, aujourd’hui si suspecte et décréditée, était une maîtresse secourable qui soutenait les novices et soulageait même les plus habiles. Elle fournissait des cadres où l’esprit n’avait plus que la peine d’entrer. Ces compartimens, tracés d’avance par la rhétorique, font penser à nos papiers administratifs partagés en colonnes que tout employé est à même de remplir et qui le dispensent de tous les efforts qu’exigeraient l’invention et l’ordonnance.

La seconde partie du discours, celle qui était invariablement consacrée à l’éloge des ancêtres, offrait moins de difficultés encore. Ici l’orateur pouvait à la rigueur ne rien fournir lui-même. Il n’avait qu’à consulter les archives de la famille, où s’étaient accumulés de génération en génération, depuis des siècles, tous les éloges prononcés aux funérailles successives de tous les membres défunts. Il avait donc sous les yeux, sous la main, des annales toutes rédigées. S’il lui avait pris fantaisie de faire un très long discours, il lui aurait suffi de mettre bout à bout tous les éloges précédens dont la suite eût ainsi présenté toute l’histoire de la famille ; mais ce n’est pas ainsi qu’il devait procéder. Selon toute vraisemblance, il résumait cette histoire, ne rappelait que les faits les plus importans, énumérait les consulats, les triomphes ou les récompenses éclatantes décernées dans la suite des âges à cette succession de héros. Cette simplicité commode du travail, cette rédaction toute faite ou cette sèche énumération de titres honorifiques expliquent comment on pouvait, sans risquer une mésaventure oratoire, charger du discours le plus proche parent, quel qu’il fût, eût-il peu de culture et nul talent. En effet, comme dans la suite des orateurs qui s’étaient succédé il s’en était trouvé certainement un ou plusieurs qui avaient célébré les ancêtres en bons termes, le dernier venu, ayant à traiter le même sujet, pouvait toujours redire ce qui avait été bien dit une première fois, sans que personne s’aperçût de la redite et du plagiat. Ainsi dans ces discours il n’y avait de vraiment nouveau que la partie consacrée à l’éloge du défunt. Cet éloge allait rejoindre dans les archives, dans le tablinum de la famille, les éloges précédens, et de cette manière se formait couche par couche, comme par alluvions, le dépôt de la gloire domestique, dépôt qui dans les temps antiques n’aurait pu se former, si l’usage des oraisons funèbres n’avait pas été établi. Grâce à cet usage, chaque noble famille possédait une suite non interrompue de notices biographiques qui était comme une partie importante de l’histoire générale de Rome. Aussi est-ce là que les premiers historiens de Rome ont dû puiser quand ils voulurent raconter l’histoire détaillée, car les documens officiels, les Grandes Annales, les Annales des pontifes, étaient nécessairement sommaires et ne contenaient que les faits les plus généraux. De là vient que l’histoire romaine est née dans une de ces maisons patriciennes. Si le premier historien romain a été un Fabius, Fabius Pictor, c’est qu’appartenant à une famille illustre, laquelle de père en fils avait rempli les grandes charges et avait été mêlée aux plus grands événemens, il trouvait sous sa main, chez lui, des documens précieux que tout autre n’aurait pu facilement se procurer.

Cet orgueil des familles, en fondant l’histoire, contribua, il est vrai, à la falsifier. Comme il y avait entre les nobles maisons une émulation de gloire, chacune était naturellement tentée, pour surpasser toutes les autres, d’embellir ses propres annales, surtout dans ces magnifiques cérémonies funèbres où on avait pour témoin tout le peuple, dont il était si utile de capter l’admiration. Les historiens romains furent souvent induits en erreur par ces éloges intéressés. Il faut se rappeler que sur les premiers siècles de Rome on avait fort peu de documens, que les archives privées étaient parmi les plus importans, que les discours prononcés aux funérailles en faisaient partie, et que les historiens ne pouvaient pas ne point les consulter ; ils coururent donc le risque d’être souvent trompés par la vanité domestique, et se montrèrent surtout fort embarrassés de raconter des événemens dont l’honneur était revendiqué par plusieurs nobles maisons. Tite-Live se plaint, non sans amertume, avec la gravité d’un auteur dont la bonne foi est perplexe : « Je suis convaincu que les souvenirs du passé ont été altérés par les éloges funèbres, alors que chaque famille voulait tirer à soi la gloire des actions et des dignités. De là sans doute cette confusion dans les œuvres de chacun et dans les monumens publics de l’histoire. » Pour comprendre comment les monumens publics eux-mêmes ont pu être altérés par les orgueilleuses fantaisies des particuliers, on ne doit pas oublier que l’antique histoire de Rome, — les Grandes Annales, — avait été détruite dans l’incendie de la ville par les Gaulois, et que, pour rétablir cette histoire, on fut sans doute obligé de recourir aux archives privées que quelques familles avaient mises en sûreté dans le Capitole demeuré intact. Ainsi les mensonges de la vanité reçurent une sorte de consécration officielle. Pour recomposer leurs vieilles annales, les Romains avaient dû faire, après l’incendie, ce qu’on fit à Paris après le désastre de la commune, alors qu’on rétablit, à l’aide de documens particuliers, les registres publics de l’état civil. Cicéron se plaint comme Tite-Live, et de plus montre clairement comment se faisaient ces mensonges : « On y trouve des faits qui ne sont point arrivés, des triomphes imaginaires, des consulats dont on a grossi le nombre, de fausses généalogies. On y anoblit des plébéiens en coulant des hommes d’une origine obscure dans une famille illustre qui porte le même nom ; comme si je me disais issu de M. Tullius, qui était patricien, et qui fut consul dix ans après l’expulsion des rois. » Chose assez plaisante, Cicéron, deux pages plus haut, fait volontairement un pareil mensonge, lorsque, s’adressant à son ami Brutus, son interlocuteur, il lui dit : « Brutus, qui a chassé les rois, est le premier auteur de ta race. » Cicéron savait fort bien que son ami était de famille plébéienne, et, menteur à son tour comme une oraison funèbre, il falsifiait l’histoire pour faire un compliment. Du reste, ces altérations de la vérité historique n’étaient pas toujours réprouvées. Pline l’Ancien est d’avis que placer parmi les images de ses ancêtres des héros qui n’appartiennent pas à votre maison, attribuer ainsi à sa famille des exploits sur lesquels elle n’a aucun droit, cela marque un beau naturel, c’est montrer qu’on estime la gloire, c’est rendre un hommage à la vertu : Etiam mentiri clarorum imagines erat aliquis virtutum amor. Cet hommage malheureusement ressemble beaucoup trop à celui que, suivant le proverbe, l’hypocrisie rend à la vertu, ou à celui que le vol rend à la propriété d’autrui.

Il y avait dans ces discours funèbres d’autres mensonges, ceux-ci plus innocens, puisqu’ils ne portaient pas sur l’histoire proprement dite, mais seulement sur l’histoire fabuleuse, qui appartient à l’imagination, et où il est permis à la vanité de se donner carrière. Dans tous les pays et dans tous les temps, l’aristocratie tient à se rattacher aux héros légendaires, et, quand la religion le permet, aux dieux mêmes. Suétone nous a conservé un fragment de l’éloge prononcé par Jules César aux funérailles de sa tante, où on peut voir un exemple de ces ambitieuses prétentions. César se déclare hardiment issu des rois et des dieux : « Ma tante Julie descend des rois par sa mère et des dieux immortels par son père, car c’est d’Ancus Marcius qu’est sortie la maison royale des Marcius, dont ma mère portait le nom, et c’est de Vénus que sortent les Jules, souche de notre famille », Il ajoutait fièrement et non sans quelque grandeur dans le style : « On trouve ainsi dans notre race et la sainteté des rois qui règnent sur les hommes, et la majesté des dieux qui règnent sur les rois mêmes. » C’est à peu près la phrase de Bossuet parlant de Dieu, qui se glorifie de faire la loi aux rois. Simple questeur à trente-deux ans, César avait déjà ces prétentions royales et divines qui, peu de temps après, furent acceptées par l’histoire et par la poésie. C’est sur elles que repose tout l’édifice de l’Enéide.

Il ne faut pas s’étonner de cette audace de César, qui brave si fort le ridicule. A Rome, ces choses ne prêtaient pas même au sourire. Pourquoi César ne serait-il pas issu de Vénus, quand d’autres, les Fabius par exemple, descendaient d’Hercule en droite ligne ? Plusieurs nobles familles avaient leurs grands parens dans l’Olympe, D’autres prenaient pour aïeule quelque nymphe honorée et devenue l’objet d’un culte rustique. D’autres, n’osant pas se proclamer, comme les Jules, petits-fils de Vénus, remontaient du moins jusqu’à Énée, ce qui revenait au même, puisque Énée était fils de la déesse, mais ce qui prouve chez eux une certaine réserve de langage. Les plus modestes se rattachaient à un des compagnons du héros troyen, trouvant sans doute que c’était encore une origine glorieuse. On profitait des plus lointaines ressemblances de noms pour prouver cette descendance. Ainsi la famille Cœcilia prétendait avoir pour auteur Cœcadès. Pour croire à une pareille parenté de noms, il faut avoir bien envie de descendre de quelqu’un. La science historique à Rome, loin de railler ces généalogies, venait au contraire les confirmer doctement, et le savant Varron entre autres avait composé un livre sur les Familles troyennes. Denys d’Halicarnasse affirme aussi que de son temps, au temps d’Auguste, il existait encore cinquante de ces familles. La plupart de ces légendes, devenues de l’histoire, étaient l’œuvre des Grecs. Quand vint le temps où ceux-ci parurent à Rome pour y chercher fortune, leur science de la mythologie, leur art de jouer avec les mots et les noms, et surtout leur complaisance vénale, fabriquèrent aux Romains les plus belles généalogies, et leur fournirent de poétiques ancêtres à un juste prix. On serait même assez tenté de croire que ces malins étrangers, profitant de l’ignorance romaine, se faisaient un plaisir d’abuser la simplicité de leurs vainqueurs en leur faisant parfois adopter une origine compromettante, témoin Galba, qui, devenu empereur, exposa dans son palais son arbre généalogique où sa race se rattachait à Pasiphaé. Quand on se fait soi-même ses aïeux, on pourrait les mieux choisir, et il n’y a pas de quoi se vanter d’avoir pour arrière-grand-père le Minotaure. Quant au mérite littéraire et oratoire des discours funèbres, Cicéron n’en a pas une haute idée et en parle avec quelque dédain. « Les éloges que nous prononçons au Forum, dit-il, ont la nue concision d’un témoignage dépourvu d’ornement. » Il ajoute ce jugement, qui peut surprendre les modernes : « Une cérémonie funèbre s’accommode peu de la pompe de l’éloquence. » Cicéron ne prévoyait pas que ce genre d’éloquence deviendrait de tous le plus pompeux, et que les discours les plus majestueux et les plus magnifiques qu’il y ait au monde seraient précisément des oraisons funèbres. Mais s’il n’a pas pu soupçonner le développement que ce genre prendrait, il a peut-être bien jugé de ce qu’il fut en général à Rome. Là, comme en célébrant le défunt on faisait en même temps l’éloge de ses ancêtres, qu’on racontait sommairement leur vie, le discours devait le plus souvent ressembler à un sec précis d’histoire. De plus, l’éloge funèbre à Rome resta presque toujours un discours de famille, consacré à la gloire domestique, et par conséquent enfermé en d’assez étroites limites. D’ailleurs le parent, fils ou frère, à qui l’usage imposait cette fonction funéraire pouvait n’avoir pas de talent. Chez nous, l’oraison funèbre est devenue si imposante parce qu’à l’éloge du défunt elle a mêlé de hautes pensées sur les mystères de la vie et de la mort, sur la politique, la morale, la religion, et surtout parce que dans le choix de l’orateur on proportionnait pour ainsi dire le panégyriste au héros, en confiant par exemple la gloire d’un Gondé au génie d’un Bossuet.

Cependant il faut n’accepter qu’avec une certaine réserve le témoignage dédaigneux de Cicéron, puisque lui-même, on l’a vu, en plus d’un endroit se montre sensible à la beauté de ces discours et qu’il admire celui du vieux Fabius et va même jusqu’à imiter celui de Lélius. Nous avons peine à croire que ces éloges solennels aient été maigres et secs. Ils devaient au contraire, autant du moins que le permettaient en chaque siècle l’état de l’éloquence et le progrès de la culture littéraire, ne pas manquer d’une certaine emphase. Les fragmens que nous venons de citer sont sur un ton qui n’est pas trop modeste. On peut d’ailleurs s’en rapporter à l’orgueil des familles, qui ont dû se faire les honneurs à elles-mêmes de leur mieux. La preuve qu’on attachait une grande importance à ces morceaux d’éloquence, c’est qu’on tint à les publier avant même qu’on songeât à publier les discours politiques, car les plus anciens monumens écrits de l’éloquence romaine, selon Cicéron, sont les éloges funèbres. On voit d’ailleurs par bien des exemples que, si l’orateur de la famille, désigné par l’usage, paraissait devoir rester au-dessous de sa tâche, on chargeait de composer le discours un orateur en renom. Bien plus, même quand l’orateur de la famille avait du talent, on préférait recourir à un talent supérieur. C’est ainsi que Lélius, le plus élégant et le plus habile orateur de son temps, écrivit deux éloges de Scipion Émilien, l’un, dont nous avons déjà parlé, pour le frère du défunt, l’autre pour son neveu Tubéron, alors pourtant que Tubéron était un homme fort cultivé, un politique accoutumé à la tribune, qui excellait dans la discussion, mais dont le langage dur et d’une sécheresse stoïque paraissait peu convenir à une grande cérémonie. Cicéron lui-même prêta son talent sans égal à la douleur d’autrui et écrivit pour Serranus, un père qui avait à prononcer l’éloge de son fils, un discours qui rendit, dit-il, ses funérailles très touchantes : funus perluctuosum fuit. Que de fois les familles ont dû emprunter le talent des grands orateurs sans que nous le sachions et sans que le public romain se doutât de cet emprunt, qu’on était intéressé à tenir secret !

D’ailleurs dans les grandes solennités, dans ce qu’on appelait les funérailles publiques, honneur décerné, au nom du sénat et du peuple, à d’illustres personnages, l’orateur était désigné par le sénat et naturellement choisi pour son talent. Sous la république, aux funérailles de Sylla, ce fut le plus célèbre orateur du temps, dit Appien sans le nommer, qui prononça l’éloge du terrible dictateur. Sous l’empire, où ces honneurs extraordinaires étaient un peu prodigués, ces éloges officiels n’étaient pas rares, car Quintilien dit « que les oraisons funèbres sont une des fonctions de nos magistrats qui souvent en sont chargés par un sénatus-consulte. » Pour ne citer qu’un exemple, un grand citoyen, Verginius Rufus, qui avait refusé l’empire, fut célébré après sa mort par Tacite sur le Forum dans un discours « qui répandit un nouvel éclat sur les Rostres, » et Pline ajoute « que ce fut le bonheur suprême de cet homme de bien d’être loué par le plus éloquent homme du siècle, laudator éloquerdissimus. » Ces discours prononcés sur de pareils personnages par de pareils orateurs n’ont pas dû être médiocres, et si, chose que nous ignorons, ils n’ont pas mérité l’admiration, du moins furent-ils admirés par les contemporains.

S’il faut en croire un savant allemand, M. Huebner, nous possédons sans nous en douter une oraison funèbre romaine, l’Agricola de Tacite. Selon ce savant fort ingénieux, mais un peu téméraire, Tacite, retenu par des fonctions publiques dans une lointaine province, ne retourna à Rome que quatre ans après la mort d’Agricola, et comme après ce long délai le temps était passé du discours d’usage, il eut la pensée d’honorer du moins son illustre beau-père par un éloge écrit sous forme d’oraison funèbre. Nous aurions donc comme un exemplaire de cette antique éloquence perdue. Cette opinion a paru fort paradoxale et a été combattue par MM. Urlichs, Hoffmann et Hirzel ; mais peut-être ne manque-t-il à cette opinion que d’être présentée avec plus de mesure et d’être mieux défendue. M. Huebner, au lieu de produire à l’appui de sa thèse des exemples peu probans, aurait pu dire que plus d’une fois, quand un homme considérable mourait loin de Rome et par conséquent n’avait pu recevoir les honneurs usités sur le Forum, le parent qui eût été chargé de prononcer son éloge en faisait un sous forme de livre, en donnant plus ou moins à cet écrit le caractère de l’éloge funèbre. C’est ainsi que Brutus, le meurtrier de César, écrivit celui de son beau-père Appius Claudius, mort en Eubée, et celui de son oncle Caton, qui s’était si tragiquement suicidé à Utique. Pourquoi Tacite n’aurait-il pas fait de même ? Sans doute l’Agricola à un caractère plus historique qu’oratoire. Il renferme des considérations ethnographiques, géographiques, sur la Bretagne, conquise par Agricola, et d’autres détails qui conviendraient peu à un discours funèbre prononcé devant le peuple ; mais on conçoit qu’après quatre ans révolus Tacite n’ait pas cru devoir faire un simple discours d’apparat, même sous la forme du livre, et que le futur historien des Annales ait déjà cédé à la tentation de faire de l’histoire. Seulement il a été inspiré par les sentimens qu’il eût montrés au Forum comme orateur ; il a entrepris, dit-il lui-même, ce livre par piété filiale, professione pietatis, et rien n’empêche de croire que la péroraison, par exemple, ne soit semblable à celles qu’on faisait d’ordinaire aux funérailles devant le cercueil : « S’il est un séjour pour les mânes des hommes vertueux, si les grandes âmes, comme les philosophes aiment à le penser, ne s’éteignent pas avec le corps, repose en paix, et, mettant fin à nos faiblesses, à nos regrets, à nos plaintes efféminées, rappelle-nous, nous ta famille, à la contemplation de tes vertus, qu’il n’est pas permis de pleurer. C’est par notre admiration, c’est par d’immortelles louanges, c’est en te ressemblant, si nous en avons la force, que nous devons t’honorer… » Cette belle et touchante apostrophe, qui renferme des sentimens analogues à ceux qu’on lit dans un certain nombre d’inscriptions funéraires et qui semblent avoir été d’usage, donne l’idée de ce que pouvait dire dans la péroraison un orateur à la tribune. Quoi qu’il en soit, nous croyons voir dans cette fin de l’Agricola comme un lointain retentissement et un souvenir, involontaire si l’on veut, de l’éloquence funèbre, et si par hasard on admettait que de pareils accens ont parfois retenti sur le Forum, on pourrait conclure qu’il y eut des jours où des éloges romains, par leur élévation pathétique, ont égalé nos oraisons funèbres. M. Huebner aurait pu citer à l’appui de son opinion, selon nous en bien des points hasardée et trop absolue, la péroraison de l’éloge d’Auguste prononcé par Tibère, telle que nous la trouvons dans Dion Cassius et qui est assez conforme à celle de Tacite ; « Il ne faut donc pas le pleurer, et, tandis que nous rendons son corps à la nature, nous devons éternellement révérer son âme comme celle d’un dieu, » Sans doute cette oraison funèbre d’Auguste n’est pas authentique : Dion, selon l’usage des historiens anciens, l’a composée lui-même ; mais les auteurs, pour donner quelque crédit à leurs discours inventés, étaient obligés de respecter les coutumes et d’observer les vraisemblances. Si le discours de Tibère se termine ainsi, c’est qu’ainsi se terminaient les discours véritables. La fiction ne peut être que l’image de la réalité.

Nous ne voudrions pas trop exalter un genre d’éloquence dont nous savons si peu de chose et dont nous sommes obligé de deviner les mérites ; nous reconnaissons volontiers que ces discours devaient être le plus souvent fort compromis par l’inexpérience des orateurs ou leur jeune âge, car les jeunes gens recherchaient ces occasions funèbres et paisibles pour faire sans encombre leurs débuts oratoires ; mais, si on entendait de faibles harangues, on assistait à des scènes dont la diversité devait aux yeux de la foule renouveler l’intérêt. Chez nous, aux grandes funérailles, la cérémonie oratoire est toujours la même et n’offre rien de surprenant. L’orateur est un prêtre, il remplit un religieux office, et, à part le talent, qui peut varier, son apparition, sa personne, son costume, sont aussi prévus que la couleur des tentures qui décorent le temple. Combien plus attachante était la diversité de ces cérémonies à Rome et combien aussi les situations étaient plus touchantes ! L’immense et naïve multitude rassemblée sur le Forum était déjà émue quand elle voyait monter à la tribune un fils venant célébrer l’honneur de son père, eu un père qui avait à ses pieds le cercueil de son fils, et quand ce père était le grand Fabius, cinq fois consul, prince du sénat, le sauveur de Rome, que de sentimens civiques à la fois et humains devaient faire battre les cœurs : Bien des scènes extraordinaires pourraient être dépeintes ici, si elles n’étaient pas si connues. Qu’on se rappelle seulement la harangue de Paul Emile, qui n’est pas, il est vrai, une oraison funèbre proprement dite, mais qui mériterait ce nom. Après avoir en peu de jours renversé le puissant royaume de Macédoine et fait prisonnier le roi Persée, il avait perdu ses deux enfans, les seuls qui lui restassent, l’un cinq jours avant, l’autre trois jours après son triomphe, le plus magnifique triomphe qu’on eût jamais célébré. Quand il prononça le discours où il rendait compte au peuple de ses opérations militaires, il ne put s’empêcher de parler d’un deuil domestique qui laissait désormais sa maison vide et, comme il dit, n’y laissait plus que le vieux Paul Emile. Il se proposa comme un exemple des vicissitudes humaines, fit voir que lui le vainqueur était plus malheureux que le roi vaincu, puisque celui-ci, tout captif qu’il était avec ses enfans captifs, avait du moins la douceur de les voir vivans ; mais il n’avait pas, ajoutait-il, le droit de se plaindre, car, connaissant les trahisons ordinaires de la fortune, et sachant que les grandes prospérités sont compensées par de grands revers, il avait formé le souhait que le malheur, s’il devait éclater, tombât sur sa propre famille plutôt que sur la république. Il faut lire dans Tite-Live et dans Plutarque cette harangue d’une si sereine magnanimité, où l’orateur, loin de demander des consolations, semblait vouloir consoler le peuple de sa propre infortune. Comment un tel langage aurait-il pu ne pas produire sur la foule une impression profonde ? voilà des scènes qui ne sont point possibles quand le discours funèbre est prononcé par un orateur d’office et qui doivent leur touchante beauté non-seulement à la grande âme de l’orateur, mais encore à cette circonstance, que l’orateur mène lui-même son deuil.

D’autres scènes, pour nous un peu étranges, mais qui ne semblaient pas telles aux Romains, pouvaient toucher par leur puérilité même quand montait à la tribune un adolescent orphelin ou même un enfant. Octave fit l’éloge funèbre de son aïeule Julie à douze ans ; Tibère fut plus précoce encore, n’ayant que neuf ans quand il rendit les honneurs à son père. Aucun ancien rapportant ces faits ne témoigne d’étonnement. Il n’y avait pas trop lieu de s’étonner de cette précocité, puisqu’on savait bien que ces enfans avaient un excellent précepteur, un maître de rhétorique, et que leurs discours n’avaient pas dû leur coûter. Les populations méridionales ne trouvent rien de disgracieux ou de choquant à ces graves enfantillages. Aujourd’hui encore à Rome, la veille de Noël, dans certaines églises, sur une estrade, sorte de tribune, de petites filles de six ans prononcent de longs discours oratoires sur les mérites de l’enfant divin. A côté de ces gentillesses, qui ne laissaient pas de remuer les cœurs, qu’on se figure maintenant l’oraison funèbre de Jules César par Antoine, qui fut tout un drame tumultueux et terrible que Shakspeare a jugé digne de son théâtre. En des temps plus calmes, sous l’empire, peut-on croire qu’il n’y eût pas une immense curiosité quand l’empereur lui-même paraissait à la tribune pour rendre les honneurs funèbres à un membre de sa famille ? Auguste y parut plusieurs fois pour célébrer successivement, après leur mort, son neveu Marcellus, son gendre Agrippa, sa sœur Octavie, son fils adoptif Drusus. La multiplicité de ces deuils dans une même famille souveraine pouvait être pour le peuple un sujet de compatissantes réflexions. D’autres oraisons funèbres devaient offrir un grand intérêt politique lorsque le nouveau prince, après son avènement, faisait l’éloge de son prédécesseur, lorsque par exemple l’énigmatique Tibère prononça celui d’Auguste et qu’on put se demander ce qu’il fallait craindre ou espérer. Il y eut même de ces funérailles impériales où la solennité de la mort finit en divertissante comédie, quand le jeune Néron célébra les vertus et la sagesse de l’imbécile Claude. Comme les oreilles avaient dû se dresser pour entendre cette oraison funèbre, artistement composée par Sénèque, discours qu’il était si difficile de faire, plus difficile encore de faire accepter, alors que personne n’avait d’illusions sur les mérites du défunt, Néron moins que personne, alors que plus d’un dans l’assemblée pouvait même soupçonner l’orateur d’avoir empoisonné son héros ! La foule, longtemps attentive et décente, n’y tint plus et finit par éclater de rire. D’autre part, le peuple, en entendant louer le meilleur des empereurs, Antonin le Pieux, par le meilleur des princes, Marc-Aurèle, ne dut-il pas se livrer à la joie de ses espérances et goûter les promesses d’un beau règne ? Ainsi, dans ces solennités oratoires de la mort nécessairement uniformes, l’âge, le talent, la situation de l’orateur ranimaient la curiosité, et des scènes sublimes, pathétiques, piquantes même, offraient à la multitude un intérêt que ne peuvent avoir nos régulières cérémonies.

Ce serait un rapprochement bien forcé que de comparer les éloges romains avec nos oraisons funèbres, puisque un des termes de la comparaison nous fait presque entièrement défaut, mais il convient pourtant de hasarder ici quelques réflexions. Nous ne nous refusons pas à croire, avec Cicéron, qu’en général ces éloges ont été médiocres ; ils devaient l’être le plus souvent, comme du reste ils l’ont été chez nous. Si nous n’avions pas eu par le plus glorieux hasard un Bossuet pour prêter à l’oraison funèbre son enthousiasme et sa poésie biblique, et si par la plus extraordinaire conjoncture Bossuet lui-même n’avait pas rencontré les sujets les plus dignes de son éloquence, une révolution inouïe, la chute d’un trône et d’une église, puis toutes les fragilités de la jeunesse, de la beauté, de la grâce réunies dans une seule personne royale, enfin l’héroïsme et le génie de celui qui passait pour le premier des capitaines, pense-t-on que l’oraison funèbre occuperait une grande place dans l’histoire de notre littérature ? Qui lit aujourd’hui celles de Mascaron, de Fléchier, de Bourdaloue, véritables orateurs pourtant, mais dont tout le talent n’a pu donner une vie durable à des discours qui, par leur nature même, semblent devoir ne pas longtemps survivre aux morts ? L’orateur romain n’avait qu’un avantage, mais il était grand, c’était de pouvoir exalter franchement, sans restriction et sans scrupule religieux, les vertus et les grandeurs humaines, devant une assemblée de citoyens, une foule populaire prompte à s’émouvoir, pour qui d’ailleurs les louanges accordées au défunt étaient en même temps les louanges de la patrie. Chez nous au contraire, au temps de Louis XIV, l’orateur sacré, à la fois prêtre et homme de cour, ne sait comment concilier les devoirs et les bienséances de son double caractère, obligé tour à tour d’exalter les grandeurs devant les grands et de les abattre devant Dieu, et, dans cette perplexité oratoire, il est même certain de ne pas persuader son cercle restreint d’invités composé d’ambitieux et de courtisans, lesquels ne croient pas à la vanité des grandeurs et y croient si peu qu’ils aspirent dans le moment même aux dignités que la mort a rendues vacantes, et durant le discours où on feint de mettre en pièces la gloire du défunt ne pensent qu’à en recueillir pour eux-mêmes les précieux débris. Orateur et auditoire sont également dans une sorte de contrainte, et après eux le lecteur, dont l’esprit se rend avec peine à ces discours toujours un peu mensongers qui ne reposent pas sur une véritable sincérité historique, où la flatterie est d’autant plus choquante qu’elle est prodiguée au nom d’une austère religion qui la réprouve, où de plus, par une trop visible contradiction, on méprise la gloire tout en glorifiant outre mesure le héros. De là une éloquence brillante, mais sans crédit, où le sermon fait tort à l’histoire et l’histoire au sermon, une pompe convenue, décoration passagère et périssable qui ne dure guère plus longtemps que les catafalques, les titres, les inscriptions et tout ce que Bossuet appelle les vaines marques de ce qui n’est plus.


II

Les honneurs de l’oraison funèbre furent accordés même aux femmes. Au temps de Camille, après le sac de Rome par les Gaulois, la république voulut, pour accomplir un vœu, envoyer un vase d’or à Delphes, et comme l’or manquait, les dames de leur propre mouvement offrirent leurs bijoux : « en récompense de quoi, dit Plutarque traduit par Amyot, le Sénat ordonna qu’elles seraient louées publiquement de harangues funèbres après leur trépas, ni plus ni moins que les grands et honorables hommes. » Ce témoignage de Plutarque, bien qu’il soit conforme à celui de Tite-Live, a embarrassé quelquefois les historiens de la littérature romaine, parce qu’il est en désaccord avec celui de Cicéron disant que pareil honneur a été rendu pour la première fois par Catulus à sa mère Popilia, en l’an 102, au temps de Marius. Cette contradiction n’est qu’apparente et s’explique. Plutarque parle d’un privilège extraordinaire et personnel qui fut officiellement octroyé aux généreuses matrones qui avaient fait le sacrifice, d’un droit qui naturellement s’éteignit avec elles, tandis que Cicéron mentionne la première oraison funèbre qu’un orateur ait faite en l’honneur d’une dame, de son autorité privée. Cet exemple devint coutume, et depuis toutes les matrones âgées reçurent cet honneur. Le grand novateur, Jules César, innova sur ce point en célébrant, le premier, une jeune femme, son épouse Cornélie, ce qui lui valut l’amour du peuple « comme homme débonnaire et de nature cordiale. » Ainsi peu à peu l’usage devint général, et les grandes familles purent, sans distinction de sexe ni d’âge, honorer d’un discours public leurs membres défunts.

L’éloge des femmes devait être aussi simple que l’était leur vie. Bien que la matrone romaine fût plus libre que la femme athénienne, qu’elle ne fût pas enfermée dans un gynécée et qu’elle eût le droit de paraître dans les compagnies, son vrai mérite et sa gloire étaient de passer pour une bonne et exacte maîtresse de maison, de présider au travail de ses servantes, de travailler elle-même de ses mains. Dans un temple, celui du dieu Sancus, se trouvait une statue en bronze, image de Caia Cœcilia, femme de Tarquin l’Ancien, et à côté d’elle ses sandales et ses fuseaux précieusement conservés, comme symboles de son assiduité à la maison et de son travail journalier. Cette statue, qu’on voyait encore au temps de Plutarque, représentait l’idéal proposé aux dames romaines. C’est aussi de cette façon que nous apparaissent dans l’histoire les dames dont on veut nous donner une noble idée. La sœur d’Horace est en train d’achever un vêtement pour son fiancé Curiace ; la chaste Lucrèce inspire au jeune Tarquin un amour furieux, étant vue tard dans la nuit au milieu de ses servantes avec sa quenouille, en matrone accomplie. Même dans les temps de décadence et de corruption, l’idéal subsiste, et le maître du monde, Auguste, se pique encore de ne porter que des vêtements filés par sa femme ou sa sœur, ou même par ses filles, qui pourtant, s’il en faut croire la chronique légère de Rome, étaient loin de passer tout leur temps à filer.

En lisant les nombreuses inscriptions recueillies sur les tombeaux des femmes, on peut se figurer quelles vertus on aimait en elles, et par suite quel devait être le ton de leur éloge funèbre : « Elle fut très bonne, très belle, pieuse, pudique, soumise. » On ajoutait : « Elle garda la maison, domiseda, elle fila la laine, lanifica. » Ce dernier mot était pour les Romains si caractéristique qu’il finit par exprimer non plus un travail, mais une vertu, et par prendre un sens purement moral, comme on le voit par les mots qui l’entourent. Rien ne fait mieux comprendre ces sortes d’éloges qu’une épitaphe qui doit être fort ancienne, à en juger par la langue et l’orthographe, et qui est un chef-d’œuvre de simplicité décente. C’est la pierre du tombeau qui parle : « Passant, bref est mon discours, arrête et lis. C’est ici le tombeau d’une belle femme. Ses-parens l’appelèrent Claudia. Elle aima son mari de tout son amour : elle mit au monde deux fils ; elle laissa l’un sur la terre et l’autre déjà enfermé dans le sein de la terre ; elle fut aimable en ses discours et noble dans sa démarche ; elle garda la maison et fila la laine. J’ai dit ; passe ! » En latin, cette épitaphe est charmante parce que le contraste d’une vieille langue et d’une orthographe archaïque avec la délicatesse du sentiment lui donne plus de grâce. On y trouve même un trait exquis, quand la pierre qui parle, après avoir arrêté le passant, l’engage à continuer bien vite son chemin de peur qu’une présence prolongée ne profane le repos et le silence d’une si pudique et discrète personne.

Par cela que la vie des femmes était enfermée en d’étroites limites et que, pour être parfaite, elle devait être partout la même, leurs éloges funèbres étaient uniformes. Il n’y avait point là des différences d’actions, d’honneurs de titres, comme dans les éloges des hommes. Une longue inscription, celle de Murdia, laisse voir que le panégyriste a quelque scrupule de redire ce qui a été déjà dit tant de fois ; après avoir épuisé la liste des vertus féminines il conclut avec une sorte de découragement : « Enfin elle était semblable à toutes les honnêtes femmes. » Il expose même longuement la cause de son embarras, non sans noblesse : « L’éloge des femmes honnêtes est toujours à peu près le même dans sa simplicité, parce que leurs qualités naturelles, non altérées sous la garde de leur propre surveillance, n’exigent pas la variété des expressions, et comme on ne leur demande à toutes que la même bonne renommée et qu’il est difficile à une femme de se donner des qualités nouvelles, sa vie ne pouvant guère sortir d’une paisible uniformité, elle cultive nécessairement des vertus communes, pour ne pas risquer, en négligeant une de ces vertus, de ternir toutes les autres. » L’orateur est embarrassé de dire du nouveau et le déclare ingénument. Eh bien ! par une assez étrange fortune, la modeste gloire de ces existences cachées, dont on était en peine de parler, est parvenue jusqu’à nous, tandis que les éloges des hommes les plus illustres ont péri. Le temps a englouti les oraisons funèbres des consuls et des triomphateurs en respectant celles de quelques matrones. Ce fait peut s’expliquer. Les éloges des hommes, par cela qu’ils étaient publiés, n’avaient que l’éphémère durée du papier ou du parchemin, tandis que ceux des femmes, qu’il eût été malséant de faire passer de main en main, étaient gravés sur la pierre durable des tombeaux. Leur brièveté relative permettait ce mode de publication, et le caractère sacré des sépultures mettait de chastes mémoires à l’abri des profanes et indiscrets propos. M. Mommsen a fait voir que trois longues inscriptions que nous possédons en grande partie, consacrées à Turia, à Murdia, à Matidia, ne sont autre chose que des oraisons funèbres transportées sur la pierre. L’éloge de Murdia offre une particularité curieuse : un fils y célèbre les vertus de sa mère, laquelle s’est remariée et a eu d’autres enfans. L’orateur, qui est d’un premier lit, remercie sa mère de ne pas l’avoir frustré au profit de ses frères nés d’un autre père. Il fait ainsi au public des confidences de famille, il parle longuement d’affaires, en vrai Romain. On ne s’attend pas à rencontrer dans une oraison funèbre des détails tels que ceux-ci : « Elle institua héritiers tous ses fils à titre égal, en réservant une part à sa fille. On reconnaît son amour maternel à cette sollicitude, à cette égalité de partage. A son mari, elle légua une certaine somme d’argent pour relever le droit de la dot par un témoignage d’estime. Pour ce qui me concerne, elle se rappela le souvenir de mon père, et, s’inspirant de lui et de sa propre droiture, après estimation faite, elle me laissa par testament un prélegs, non pour me préférer âmes frères en leur faisant tort ; mais par égard pour mon père, en mémoire de sa libéralité, elle résolut de me rendre ce que, au jugement de son mari, elle possédait de mon patrimoine, tenant ainsi à ce que ces biens, dont elle n’avait que le dépôt, redevinssent ma propriété, etc. » A travers ce style formaliste courent des effusions de tendresse et de reconnaissance. Une pareille oraison funèbre ne pouvait être faite qu’à Rome, où on mêlait les affaires au sentiment. On est tout étonné de se sentir touché par cette élégie, qui semble avoir été composée dans un greffe, et par ce langage si méticuleusement précis, que nous sommes aujourd’hui accoutumés à lire sur du papier timbré et non sur un tombeau.

Une autre inscription qui présente les mêmes caractères, l’éloge de Turia, est plus précieuse encore et plus instructive. Est-ce une longue épitaphe ou bien une oraison funèbre ? Il serait hors de propos de discuter ce point, puisque dans les deux cas ce serait toujours un hommage funèbre rendu à une matrone. Dans cette inscription, remarquable par son étendue et par les intéressans détails qu’elle renferme, un mari, un personnage consulaire, Lucrétius Vespillo, célèbre les vertus de sa femme, dont le rare dévoûment lui a sauvé la vie durant les proscriptions du triumvirat. Ayant perdu ce modèle des épouses après quarante et un ans de mariage, il épanche avec ses regrets les secrets les plus intimes de sa maison. Pour mettre en lumière la délicatesse de sa femme en affaires, il parle de testamens, de partages, de dots, en établissant si bien les distinctions du droit, que cette épitaphe est devenue aujourd’hui le texte de savantes discussions juridiques. Il fallait que le public romain fût bien familier avec la langue du droit pour qu’on se crût autorisé à l’entretenir d’affaires domestiques si compliquées. De même que, dans les funérailles des hommes qui avaient joué un rôle politique, on se plaisait à dérouler toute la gloire de la famille, ainsi, dans les éloges plus modestes des femmes, il semble qu’on se fît un devoir de montrer jusqu’à quel point la famille était honnête, et d’étaler à tous les yeux les arrangemens, les contrats, les comptes entre parens comme des témoignages de cette honnêteté. Évidemment le public prenait grand intérêt à voir dévoiler ces mystères qu’aujourd’hui on se garderait bien de divulguer. L’éloge funèbre devenait ainsi une suite de confidences, parmi lesquelles il y en avait parfois d’assez surprenantes sur le ménage et les plus secrets entretiens des époux. Ainsi dans cette inscription le mari nous révèle un touchant entretien qu’il eut avec sa femme au sujet d’une proposition qu’elle lui fit un jour et qu’il repoussa avec horreur, mais qui fait bien connaître l’abnégation héroïque de cette épouse sans pareille : « Désespérant de ta fécondité, affligée de ne pouvoir me donner des enfans, ne voulant pas que ce mariage stérile m’ôtât à jamais l’espoir d’une postérité, tu me parlas de divorcer pour ouvrir ma maison vide à la fécondité d’une autre épouse…, me promettant de regarder les enfans qui naîtraient comme tiens, ajoutant que notre patrimoine resterait commun, qu’il n’y aurait pas séparation de biens, que ceux-ci demeureraient comme par le passé sous ma main, que tu leur donnerais encore tes soins, si je le voulais ; qu’ainsi il n’y aurait rien de changé dans notre communauté et que désormais tu aurais pour moi les sentimens d’une sœur… Je dois avouer que cette proposition me transporta de colère et me mit hors de moi… Parler entre nous de divorce ! nous séparer avant que la loi fatale de la mort nous sépare ! te figurer que tu puisses cesser d’être ma femme ! Ai-je donc le désir et le besoin d’avoir des enfans au point de manquer à ma foi conjugale ? mais pourquoi en dire davantage ? tu demeuras ma femme, car je n’aurais pu céder à ton vœu sans me déshonorer et sans faire notre commun malheur. » Cette très longue inscription, dont les fragmens rempliraient bien dix pages de nos livres, est tout entière, sous forme d’une apostrophe, adressée non au public, mais à la défunte. Cette forme inusitée, bien que fort remarquable par sa continuité, n’est pas ce qui nous étonne le plus. Ce qui frappe surtout, c’est la confiance, l’abandon, la familiarité avec laquelle on expose à tous les regards les sentimens d’une femme, de sa propre femme, jusqu’à rappeler les conversations conjugales sur le sujet le plus délicat. Et pourtant ce n’est pas un homme simple qui parle, c’est un personnage consulaire, ce que nous appellerions un homme du grand monde. Dans ces éloges funèbres, il y a une candeur peu discrète, bien que toujours noble. Les Romains n’étaient pas retenus dans leurs rapports avec le public par le bon ton, le bel usage et les mille réserves de la sociabilité moderne. Ce sont précisément ces épanchemens familiers qui donnaient tout leur prix à ces sortes de discours ou d’inscriptions. Au lieu des jugemens généraux en termes vagues que les bienséances modernes imposent à l’éloge funèbre d’un particulier, les Romains entendaient ou lisaient l’histoire de toute une vie et, quand il s’agissait d’une femme, l’histoire d’une vie d’autant plus intéressante qu’elle s’était passée à l’ombre du foyer, et que pour la première fois le voile était levé sur un mystère domestique. Apprendre les secrets d’une famille, des détails sur sa fortune, sur l’arrangement de ses intérêts, sur les sentimens du mari et de la femme et apprendre tout cela par la bouche du mari lui-même, c’était assurément un très grave plaisir qui en tout pays tiendrait en éveil l’attention populaire. Je ne sais quel honnête Romain disait un jour qu’il voudrait habiter une maison de verre pour que chacun pût voir ce qu’il y faisait ; l’éloge funèbre à Rome, grade à la simplicité antique, avait souvent quelque chose de cette transparence.

Nous venons de recueillir les rares et menus fragment de toute cette éloquence funèbre qui a paru à des critiques anciens et modernes assez chétive, et qui pourtant n’est pas indigne d’une sérieuse attention. Pour en comprendre la grandeur et le prestige, il ne faut pas se la figurer dans les siècles lettrés, au temps de Cicéron par exemple, en un temps où l’honneur de ces éloges, accordés à tout le monde, était devenu banal, où les discours étaient tenus devant une populace sans patrie et sans naïve simplicité, et où d’ailleurs l’éclat de l’éloquence politique et judiciaire éteignait tout autour d’elle. On doit se représenter l’oraison funèbre à l’époque des guerres puniques, alors que ces solennités oratoires étaient le privilège des illustres familles, et quand il y avait encore un vrai peuple romain, à la fois inculte et capable de nobles émotions. On fait mal l’histoire de la littérature quand on juge les discours destinés à la foule selon leur valeur littéraire, uniquement au point de vue de l’art, sans se rappeler les circonstances, les mœurs, les usages, le degré de culture, les sentimens des auditeurs. Nous autres lettrés, nous sommes toujours tentés de chercher partout le talent, même dans les siècles où il n’y avait pas encore de nom pour désigner la chose. Mais y a-t-il grand talent en général dans les œuvres populaires ? En trouve-t-on toujours dans les discours, dans les prières, dans les chants patriotiques, dans tout ce qui a ému la multitude ? Si dans deux mille ans on retrouvait tout à coup les vers de la Marseillaise perdue, qui pourrait croire facilement que ces faibles rimes ont excité un si furieux enthousiasme et ont versé à des millions d’hommes l’ivresse de la gloire et de la mort ? Pense-t-on qu’à Rome, dans les temps les plus anciens, les orateurs politiques même, pour produire de puissans effets, aient eu besoin de beaucoup d’art ou de talent naturel ? Nous connaissons quelques-unes de leurs harangues ou de leurs phrases ; elles nous paraissent ternes et froides, mais elles ont été vivantes en leur temps, en leur lieu. Telle phrase épaisse et lourde a pesé dans la balance de la politique, telle autre qui est rude a été toute-puissante par sa rudesse même, telle invective grossière a mis l’état en péril, telle maxime banale l’a sauvé. Si l’orateur a été sec, c’est que le public n’était pas exigeant, et que la brièveté était plutôt le signe de la force. Le temps, l’opportunité, l’état des esprits et des âmes, l’ignorance même, tout cela a pu prêter à certains discours qui nous paraissent abrupts une vertu que toutes les rhétoriques du monde ne sauraient donner. Il en fut ainsi de l’oraison funèbre, qui devait son imposant caractère non à l’art de l’orateur, mais aux grands sentimens qu’il éveillait dans l’immense et naïve assemblée. L’honneur des nobles familles, la gloire de Rome, la religion de la mort, la cérémonie de l’appareil funéraire, voilà surtout ce qui parlait aux imaginations et aux cœurs. Si l’éloquence n’était pas dans le discours, elle était dans le spectacle. Seulement, pour comprendre ces sentimens populaires, il faut se remettre sous les yeux la scène des funérailles. Nous osons dire qu’une oraison funèbre de Bossuet, fût-ce celle du grand Condé, qui n’avait pour théâtre qu’une église et pour auditoire qu’un public choisi, produisait un moindre effet que le simple discours d’un Romain parlant sur le Forum, du haut de la tribune, ayant pour auditoire tout le peuple attiré par la splendeur des funérailles patriciennes et pour témoins les images des ancêtres, on serait tenté de dire les ancêtres mêmes, quand on se rappelle ces curieux et presque incroyables détails que nous fournit l’histoire.

On sait que dans les grandes maisons on rangeait le long de l’atrium, en des armoires semblables à de petites chapelles, les portraits des personnages qui avaient illustré la famille, des bustes en cire, autrefois moulés, après leur mort, sur le visage même des héros, de vrais portraits, auxquels on ajoutait la couleur du teint, et parfois des yeux de verre, pour mieux représenter les apparences de la vie. Au-dessous de chaque buste, on lisait une inscription relatant les titres honorifiques, les hauts faits accomplis, une sorte d’histoire abrégée dont l’orateur, dans son oraison funèbre, ne manquait pas de faire usage. Le jour des funérailles d’un membre de la famille, on tirait tous les bustes de leur retraite vénérée ; ils faisaient partie du cortège, mais non pas, comme on croit souvent, portés sur des piques ou des javelines. Non, la figure de cire pouvait, grâce à un mécanisme commode, se détacher du buste même et, comme nos masques, s’appliquer sur un visage vivant. Des acteurs chargés de représenter chaque personnage s’affublaient avec noblesse de cette figure empruntée. De plus, chacun de ces acteurs devait imiter la démarche et les gestes traditionnellement connus du grand homme dont il jouait le rôle. C’était comme une sublime mascarade dont personne n’était tenté de sourire, et qui produisait, au moins sur ceux qui la voyaient pour la première fois, une extraordinaire impression. Tous ces acteurs portant chacun le costume qui convenait à la dignité de l’antique héros dont il était l’image, la robe de pourpre, si celui-ci avait été consul, la robe d’or s’il avait été un triomphateur, montaient chacun sur un char au milieu du plus magnifique appareil. Les consuls en effigie étaient précédés de leurs licteurs avec les faisceaux renversés, le triomphateur voyait devant lui la file des chars qui portaient aussi l’image du butin fait jadis sur les ennemis par lui vaincus. Il y eut six cents chars aux funérailles de Marcellus, à celles de Sylla six mille. Enfin venait, étendu sur un lit de parade, porté sur les épaules de ses fils ou de ses parens, le défunt couvert de ses vêtemens d’apparat, et, s’il était dans un cercueil fermé, au-dessus se trouvait son image en cire. Ici commence la scène oratoire qui nous occupe. Ce long cortège une fois arrivé au Forum, ou plaçait le mort contre la tribune aux harangues, quelquefois couché, le plus souvent debout ; les ancêtres, ces morts vivans, descendaient de leurs chars et allaient s’asseoir sur des chaises d’ivoire rangées en demi-cercle au pied de la tribune. Alors l’orateur, qui était un fils, un frère ou un parent du défunt, prononçait son discours devant ce sénat d’aïeux en présence desquels il semblait qu’il ne fût point permis de mentir. On comprend dès lors de quel noble intérêt pouvait être un pareil discours, si inculte qu’il fût, déclamé par un orateur ému de son propre deuil, qui, dans la revue des gloires de sa famille, promenait la main sur toutes ces têtes héroïques, les désignant du geste l’une après l’autre. La simple énumération des titres prenait une majesté pathétique quand on avait ainsi sous les yeux le héros qui les avait mérités. Combien aussi la vue de ce mort debout pouvait émouvoir, on le vit bien aux funérailles de Jules César, quand tout à coup son effigie, mue par un ressort caché, se mit à tourner lentement, montrant de tous côtés les vingt-trois coups de poignard et les blessures saignantes du grand homme. Le peuple, à cette vue, emporté par une pitié furieuse, courut aussitôt mettre le feu au palais où César avait reçu la mort. Polybe, à qui nous empruntons la plupart de ces détails, et qui, comme étranger, a été peut-être plus sensible à l’émouvante nouveauté de ces scènes, leur attribue un grand effet moral. C’est une bonne fortune pour nous, en pareil sujet, de pouvoir nous appuyer sur les paroles d’un témoin si véridique, de tous les historiens le moins déclamateur. Il fait part de ses impressions, et, comme s’il voulait répondre d’avance à toutes nos curiosités, il nous dit de point en point quels sentimens les différentes parties du discours funèbre éveillaient dans la foule. Pendant la première partie, consacrée aux vertus et aux actions du défunt : « Voyez ce qui arrive, dit-il, les assistans se rappellent, se remettent sous les yeux tout ce qu’il a fait, et non-seulement ceux qui ont pris part à ces actions, mais ceux-là même qui n’y ont point participé sont tellement émus, que le deuil d’une famille devient le deuil du peuple. » Dans la seconde partie, dans l’éloge des ancêtres : « Ainsi la renommée des citoyens vertueux se renouvelle sans cesse et devient immortelle ; ainsi se fait connaître à tous et passe de bouche en bouche, à travers les générations, la gloire de ceux qui ont bien servi la patrie. » Ce qui paraît avoir encore plus touché Polybe, c’est l’apparition des ancêtres : « Non, dit-il, il n’est pas de plus beau spectacle pour un jeune homme épris de la gloire. Voir la réunion de tous ces hommes célèbres, par leur vertu, les voir en quelque sorte revivre et respirer dans leurs images, quel puissant aiguillon ! Non, on n’imagine rien de plus beau. » Cet effet produit par les images sur la jeunesse romaine est constaté aussi par Salluste, non pas, il est vrai, sur la jeunesse de son temps, dont le cœur n’était plus ouvert à l’enthousiasme ; Salluste parle non de ce qu’il a vu autour de lui, mais de ce qu’il a appris, et renvoie précisément au temps de Polybe : « J’ai souvent entendu dire que Q. Maximus, P. Scipion et les autres grands hommes de notre république avaient coutume de déclarer que la vue des images de leurs ancêtres allumait dans leur âme un ardent amour de la vertu. » Ces témoignages, surtout celui de Polybe, parlant de ce qu’il a vu, prouvent qu’il ne s’agit pas ici d’une fastueuse et vaine cérémonie faite uniquement pour es yeux.

La vue des ancêtres debout sur leurs chars avec l’appareil de leurs dignités, en exaltant les âmes d’élite, ne laissait pas indifférente la multitude même, qui, devant ce long cortège et ce défilé des siècles, se familiarisait avec les annales de Rome. On s’accoutumait à reconnaître les hommes illustres, à les distinguer les uns des autres, à mettre les noms sur les visages, on se les montrait du doigt ; Celui-ci a vaincu Annibal ! celui-là a détruit Carthage ! On ne peut guère imaginer un meilleur cours populaire d’histoire romaine. Quand par hasard, pour une cause ou une autre, une image manquait, la foule la cherchait des yeux. Ainsi, lorsque César, aux funérailles de sa tante Julie, qui avait été la femme de Marias, eut la hardiesse de faire reparaître l’image proscrite du grand proscrit, qu’on n’avait plus revue depuis la victoire de Sylla, on battit des mains, on applaudit le jeune audacieux « d’avoir en quelque sorte ramené des enfers les honneurs de Marius en la ville de Rome après un si long temps qu’on les avait tenus ensevelis. » Sous le règne de Tibère, aux obsèques de Junie, femme de Cassius-et sœur de Brutus, parmi les nombreuses images de vingt familles illustres, le peuple sut bien remarquer l’absence des deux meurtriers de César, ce qui fait dire à Tacite « qu’ils brillaient entre tous par cela même qu’on ne les voyait pas. » Ces grands spectacles n’étaient donc pas perdus même pour le peuple. C’est ici le moment de remarquer avec quel sûr instinct de sa grandeur future Rome a tenu de bonne heure à faire connaître aux citoyens sa propre histoire. En un temps où l’écriture était à peine connue, ou du moins n’était pas vulgaire, les grands pontifes étaient déjà chargés d’inscrire sur un tableau blanc les principaux événemens de l’année et d’exposer ces annales dans leur maison ouverte, « pour que le public, dit Cicéron, pût toujours les consulter, potestas ut esset populo cognoscendi. » Avec les mêmes sentimens, les nobles familles laissaient voir dans la partie la plus accessible de leur demeure les bustes de leurs membres célèbres avec une instructive légende historique. Ensuite, qu’étaient les oraisons funèbres, sinon des biographies et des fragmens d’histoire romaine ? Enfin ce cortège des ancêtres n’était-il pas en chair et en os une parlante évocation du passé ? C’étaient là de belles institutions civiques en un temps où il n’y avait pas de livres. L’idée morale et patriotique y domine ; on pensait que, pour produire des héros, le plus sûr moyen est de mettre l’héroïsme des pères sous les yeux des enfans ; on le pensait et on le disait expressément, selon Valère Maxime : « Si on place à l’entrée des maisons les images des ancêtres avec leurs titres, c’est pour avertir les descendans, non-seulement de lire, mais d’imiter les vertus. » Que dans ce dessein les Romains aient parfois trop embelli leurs annales, qu’ils y aient glissé de glorieux mensonges, cela ne peut étonner chez un peuple qui mettait le patriotisme bien au-dessus de la vérité. Peut-être aujourd’hui sommes-nous tombés dans un excès contraire.

Sous prétexte de vérité stricte, nous avons trouvé un savant plaisir à diminuer nos gloires, allant, nous aussi, jusqu’à l’hyperbole, mais en sens inverse, à l’hyperbole du mépris ; en vers, en prose, dans les livres, sur le théâtre, nous avons déchiré nos grands hommes et usé de notre culture littéraire pour ravager consciencieusement le plus beau patrimoine de la patrie. D’autre part, pendant des siècles en France, on n’a pas même tenté d’apprendre au peuple sa propre histoire, et même on semble avoir voulu la lui cacher. Les grossiers Romains au temps des guerres puniques étaient mieux tenus au courant de leurs annales que nos multitudes dans les siècles les plus lettrés. Le plus pauvre quirite, sans ouvrir un livre, pouvait voir à de certains jours l’histoire romaine passer dans la rue. Tandis que nous ne pouvons donner à nos enfans d’élite que des livres illustrés de portraits, les jeunes Romains nobles avaient sous les yeux les images en relief des hommes illustres, empreintes fidèles de leur visage, avec leurs titres de gloire. Leur maison renfermait donc à la fois des annales et un musée historique, que de temps en temps un orateur expliquait dans une oraison funèbre, un musée vivant qui sortait quelquefois de son immobilité séculaire et marchait sur le Forum.

Il nous a semblé qu’un genre d’éloquence si antique, si national, si naturellement sorti des institutions d’un grand peuple, ne mérite pas le silence où les historiens de la littérature l’ont laissé, et qu’en prenant la peine d’ôter au sujet ses épines, en montrant quelles furent les infirmités et les grandeurs de cette éloquence, on pourrait en faire une assez lucide histoire qui ne manquerait pas d’un certain intérêt, sinon littéraire, du moins politique et moral ; mais, pour faire cette histoire il faut accorder quelque chose à l’imagination et par elle décrire ce que des documens, certains sans doute, mais rares et incomplets, nous laissent seulement entrevoir. Il ne suffit pas en effet de recueillir comme des ossemens desséchés dans la poussière des âges, les témoignages épars, les fragmens, les inscriptions, et de les ranger froidement en ordre, à leur date, en de méthodiques compartimens ; ils ne prennent toute leur valeur que si à leur aide on recompose l’être moral dont ils sont comme les débris. Il faut donc par la pensée ranimer ces restes inertes, les replacer dans leur monde disparu, se représenter avec vraisemblance la vie dont nous n’avons plus sous les yeux que les vestiges éteints, deviner enfin les sentimens et les émotions d’un peuple depuis si longtemps enseveli, en recourant à une science assez incertaine, il est vrai, et qui n’a pas de nom, mais qu’on pourrait appeler l’archéologie des âmes.


CONSTANT MARTHA.