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Revue des Deux Mondes tome 26, 1878
Cucheval-Clarigny

L’avortement du congrès


L’AVORTEMENT DU CONGRÈS


I.

« Je tromperais la chambre, si je lui laissais l’impression que la conférence aura devant elle une tâche aisée à accomplir. Les parties à consulter sont nombreuses : toutes viendront à la conférence avec leurs idées et leurs intérêts, et chacune d’elles, en abordant la tâche commune, envisagera les questions non-seulement en elles-mêmes, mais encore au point de vue de leur influence sur la politique européenne, qui en somme se compose de l’ensemble de toutes ces questions. Arriver à concilier toutes les divergences ne sera pas, pour les négociateurs, une tâche d’une difficulté ordinaire. Le gouvernement fera ce qu’il pourra pour amener un résultat satisfaisant ; mais quel sera le résultat ? Il ne serait sage de la part de personne de vouloir le prédire. » C’est en ces termes, qui ne sauraient être taxés d’un excès d’optimisme, que lord Derby s’exprimait au sein de la chambre des lords, le 8 mars dernier. Le traité de San-Stefano avait été signé dans la soirée du 3 mars ; mais la teneur n’en était point encore connue, et l’opinion s’était accréditée qu’avertie par l’impression que les préliminaires de la paix avaient produite, la Russie avait adouci la rigueur de quelques-unes des conditions imposées à la Turquie. Quels eussent été et les sentimens du peuple anglais et le langage de ses ministres, si la vérité tout entière leur avait été connue !

C’est le 23 mars seulement que le texte du traité a été officiellement communiqué aux gouvernemens occidentaux : il a été immédiatement rendu public, et l’on a pu se convaincre combien la Russie a tenu peu de compte du programme élaboré par la conférence de Constantinople, quoique la nécessité d’assurer l’exécution de ce programme ait été le prétexte invoqué par elle pour déclarer la guerre à la Turquie. La conférence avait demandé pour les Bulgares des franchises locales et une administration chrétienne : la Russie fait de la Bulgarie une principauté autonome qu’un tribut à fixer ultérieurement rattachera seul à l’empire turc, et elle donne à cette principauté un territoire dont rien ne faisait prévoir et dont rien ne justifie l’étendue. A. l’ouest les montagnes de l’Albanie, à l’est la Mer-Noire, au nord le Danube et au sud l’archipel : telles seront les limites de la nouvelle principauté, dont la superficie, plus que double de celle de la Belgique et de la Hollande réunies, égalera celle de l’Angleterre ou les deux tiers du territoire de la France. La configuration en sera des plus bizarres, et sans le secours d’une carte il est impossible de se faire une idée des mille détours de cette frontière capricieuse qui descend jusqu’aux confins de la Thessalie, passe à cinq kilomètres seulement de Salonique, touche le rivage de l’archipel, remonte ensuite vers le nord pour contourner Andrinople à une distance de sept à huit kilomètres, puis redescend jusqu’à trente kilomètres au plus de la mer de Marmara, et ne laisse à Constantinople qu’une banlieue de quarante à cinquante kilomètres.

La Turquie perd donc ainsi d’un seul coup les trois quarts de son territoire européen ; il ne lui reste que des provinces pauvres, peu fertiles et peu peuplées qu’il lui sera impossible de gouverner, et plus impossible encore de défendre. Constantinople ne communiquera plus avec la Thessalie et l’Albanie que par une route d’étapes qui traversera la Bulgarie, soustraite à l’autorité du sultan. Comme les nouvelles frontières stipulées en faveur de la Servie et du Monténégro arrivent presque à se toucher, l’Albanie ne communiquera, à son tour, avec la Bosnie et l’Herzégovine qu’à travers le territoire monténégrin ou le territoire serbe, à moins qu’on ne réussisse à établir une route en suivant la crête des montagnes qui sépareront les deux nouveaux états, route qui demeurerait du reste à la merci des anciens vassaux du sultan. Si cette délimitation monstrueuse devenait définitive, la Turquie d’Europe resterait divisée en trois tronçons séparés les uns des autres et n’ayant de communication indépendante que par mer. Qu’une révolte vînt à éclater dans une province, les mouvemens des troupes turques seraient subordonnés au bon vouloir de quelqu’une des nouvelles principautés, peut-être de celle qui aurait fomenté l’insurrection ou qui espérerait en profiter, et toute répression pourrait être rendue impossible. On peut donc dire, sans être taxé d’exagération, que l’extension donnée à la future principauté bulgare a eu pour objet de préparer et même de rendre inévitable à bref délai le complet effacement de la domination musulmane en Europe.

C’est en vain qu’on essaierait d’invoquer à l’appui de cette délimitation de la Bulgarie des raisons ethnographiques. La conférence de Constantinople, bien qu’ayant fait de. larges concessions aux plénipotentiaires russes, avait été loin d’assigner une semblable étendue au territoire réputé bulgare. Si, au nord des Balkans, les trois quarts de la population sont incontestablement d’origine bulgare, la proportion se renverse au sud des Balkans ; à mesure qu’on s’avance vers L’ouest ou qu’on se rapproche de la mer, l’élément bulgare diminue, et il finit même par disparaître complètement. Sur 6 millions d’âmes que comprendra la future principauté, on ne comptera guère plus de 3 millions de Bulgares contre 1 million et demi de musulmans, 1 million de Grecs et 4 ou 500,000 Albanais ou Illyriens. Une moitié de la population continuera donc d’être soumise à une race étrangère chez laquelle elle ne trouvera peut-être pas pour ses mœurs, ses usages et sa foi religieuse la tolérance et l’impartialité que les chrétiens de la Turquie d’Europe ont toujours rencontrées chez les musulmans. La même objection peut être élevée contre d’autres stipulations du traité. Les territoires annexés, au Monténégro sont exclusivement habités par des Albanais musulmans ou catholiques, et les districts cédés à la Servie sont peuplés d’Albanais et de Bulgares.

Si la Russie n’avait suivi, comme elle prétend l’avoir fait, d’autre règle que la distribution des populations, jamais elle n’aurait étendu la Bulgarie jusqu’à l’archipel, mais elle tenait essentiellement, non pour les Bulgares, mais pour elle-même, à donner à la principauté un port sur cette mer. Aussi la côte de l’archipel, depuis le golfe d’Orfano jusqu’au golfe de Lagos, devient-elle terre bulgare, bien qu’il soit impossible d’y trouver un seul village qui ne soit exclusivement peuplé de Grecs ou de musulmans. A l’embouchure du Karasou, en face de l’île de Thaso et abrité par elle, se trouve le meilleur mouillage de l’archipel. C’est là, à Kavala, que sera créé et fortifié avec l’or de la Russie un grand port pour lequel la nature n’a presque rien laissé à faire à l’homme. Ce port sera une station navale, admirablement placée, d’où une escadre russe surveillera facilement la navigation de la mer Egée et l’entrée des Dardanelles. Le port d’Antivari, que la Turquie cède au Monténégro, est destiné à un rôle semblable. La Russie acquiert ainsi la disposition de deux ports excellens, l’un à proximité des Dardanelles, et l’autre à l’entrée de l’Adriatique ; elle pourra sans crainte faire quitter à ses escadres les eaux de la Baltique, où les glaces les emprisonnent pendant de longs mois, et les tenir dans la Méditerranée, où Kavala et Antivari leur serviront de dépôts en temps de paix et de refuges en temps de guerre, sans qu’elle ait à se préoccuper de défendre des ports protégés par la neutralité de la Bulgarie ou du Monténégro ; ils lui seraient plus onéreux et moins utiles s’ils lui appartenaient en propre. C’est aux nations qui ont des intérêts dans la Méditerranée à réfléchir au parti que la Russie pourra tirer de cette sorte toute nouvelle de fidéi-commis.

Tout vestige de la domination musulmane doit disparaître de la Bulgarie : les forteresses seront rasées ; aucun soldat turc n’y pourra séjourner. Les institutions destinées à régir la principauté seront élaborées par une assemblée de notables sous la surveillance, c’est-à-dire sous l’influence directe d’une commission russe. C’est aussi un commissaire russe qui sera chargé de mettre ces institutions en vigueur, d’organiser la nouvelle administration et de la diriger pendant au moins deux années. Lorsque cette administration aura fonctionné pendant une année, des délégués européens pourront assister à sa marche, mais en simples témoins, à la condition que la Russie et la Turquie y consentent toutes les deux, et qu’un accord se soit établi entre les puissances à l’égard des questions orientales. Par accord on ne doit évidemment entendre ici que la détermination d’acquiescer à tout ce que la Russie aura fait ou décidé. C’est encore un commissaire russe qui présidera à l’organisation des milices de la principauté, et l’aversion bien connue des Bulgares pour le service militaire, dont les Turcs les ont toujours exemptés, permet de croire que pendant longtemps les instructeurs et les officiers de cette milice seront empruntés à la Russie. Enfin, pendant deux années à partir de la conclusion de la paix définitive, c’est-à-dire à partir du jour, encore impossible à prévoir, où le traité de San Stefano aura reçu tous ses complémens et obtenu la sanction de l’Europe, la Bulgarie sera occupée par 50,000 Russes, à l’entretien desquels elle devra pourvoir. Quelle pourra être, dans de telles conditions, l’autorité du prince qui sera appelé à gouverner la Bulgarie ? Est-ce aller trop loin que de dire qu’une semblable organisation n’est qu’une annexion déguisée ?

La Russie a eu soin de se réserver par le traité la décision de toutes les questions importantes. Des commissions mixtes doivent prononcer sur toutes les contestations qui s’élèveront entre la Turquie d’une part, les Bulgares, les Monténégrins ou les Serbes de l’autre, soit au sujet de la délimitation des territoires, soit au sujet de la disposition des propriétés publiques ou des biens abandonnés ; mais ces commissions mixtes ne fonctionneront que sous la surveillance de commissaires russes, et c’est évidemment à ceux-ci que le dernier mot appartiendra. Les provinces laissées à la Turquie doivent toutes recevoir des institutions conformes aux bases qui avaient été établies par la conférence de Constantinople. Les détails de ces institutions seront élaborés, dans chaque province, par des commissions spéciales dans lesquelles l’élément indigène participera largement. Le résultat des travaux de ces commissions locales sera soumis à la Porte, mais celle-ci, avant de rien promulguer, devra prendre l’avis du gouvernement russe. C’est donc la Russie qui prononcera en dernier ressort sur les propositions des commissions locales et qui déterminera définitivement l’organisation des provinces turques : la Porte, réduite à un rôle purement passif, ne fera que promulguer des règlemens préparés en dehors d’elle, et approuvés ou réformés par la Russie. Il n’y aura donc plus dans tout l’Orient d’autre autorité que celle de la Russie, de qui les populations devront tout recevoir et tout attendre.

Cependant, si léonin que ce traité doive paraître, la Russie a atténué ou habilement voilé quelques-unes de ses demandes primitives. Andrinople et Salonique devaient d’abord être englobées dans la Bulgarie : ces deux villes restent sous la domination turque, mais Andrinople, à peu près enclavé dans le territoire bulgare, sera soumis à une sorte de blocus perpétuel ; quant à Salonique, dont le commerce était alimenté par les exportations de la péninsule, cette ville s’en verra bientôt dépouillée. Il suffira d’établir, le long de la vallée du Karasou, un chemin de fer de peu d’étendue et d’une exécution facile pour relier Kavala au réseau ferré déjà construit et y amener tous les produits du pays. Le tribut à imposer à la nouvelle principauté avait été affecté à l’amortissement de l’indemnité de guerre et devait être payé directement à la Russie ; mais la situation faite à la Bulgarie, occupée par des troupes russes, administrée par des fonctionnaires russes, et versant ses contributions au trésor russe, devenait trop manifeste. Le tribut de la Bulgarie sera donc versé dans une banque à désigner par la Porte et qui pourra être au besoin celle de Saint-Pétersbourg : la Porte donnera à la Russie des délégations sur cette banque, et le même résultat sera obtenu sans que l’Europe ait rien à dire. Il paraît également incontestable que, conformément aux idées développées par le prince Wassiltchikof dans le Severny Vestnik, les négociateurs russes avaient demandé six vaisseaux cuirassés à choisir dans l’escadre turque, en offrant de déduire le prix de ces vaisseaux du montant de l’indemnité. Ici encore, pour rassurer l’amour-propre du sultan et prévenir les réclamations de l’Angleterre, il a fallu recourir à un détour. L’article 19 du traité renvoie à une convention spéciale la détermination du mode de paiement de l’indemnité ainsi que des garanties à fournir par la Turquie. Il est évident que la Porte ne sera jamais en état de payer ni le capital ni même les intérêts de 1,200 millions : elle livrera un à un à la Russie ses cuirassés, dont l’entretien sera devenu une lourde charge pour ses finances obérées : l’Europe, qui n’aurait point toléré la cession de la flotte entière, fermera les yeux sur une série d’aliénations partielles qui aboutiront au même résultat.

Aucun artifice de rédaction, aucun commentaire si subtil qu’il soit, ne peut dissimuler ce fait incontestable et éclatant que le traité de San-Stefano retire à l’empire turc tout élément de vitalité et met cet empire à la discrétion de la Russie, désormais maîtresse de son sort. Constantinople n’a plus d’autre protection que ses murailles : aucune barrière n’en défend plus les approches. Sur un signe du tsar, la Bulgarie, prenant le rôle qu’a joué la Servie, proclamera son indépendance. Si l’intervention de la Russie est jugée nécessaires une armée russe débarquera en terre bulgare, à dix ou douze lieue, du Bosphore et sera le lendemain sous les murs mêmes de Constantinople. Qu’on ne croie pas néanmoins que la Russie se hâtera de mettre fin à la domination musulmane. Non-seulement elle attendra que l’Europe, remise de la secousse qu’elle éprouve aujourd’hui, se soit familiarisée avec l’idée d’un changement plus radical encore ; mais l’existence d’un empire turc abaissé, dépendant, obligé d’obéir à tout ordre venu de Saint-Pétersbourg, lui sera plus avantageuse que la possession même de Constantinople. Ne perdons pas de vue que le traité de San-Stefano enlève à la Turquie sa frontière arménienne qui, bien que mal défendue, a suffi à protéger l’Asie-Mineure contre une invasion. Privée de port, sur la côte d’Asie, la Russie n’avait d’autre base d’opération contre l’Arménie que Tiflis et le chemin de fer qui relie cette ville au réseau des provinces méridionales de l’empire : à mesure que son armée s’avançait sur le territoire ottoman, elle était contrainte de s’affaiblir pour assurer ses communications, et ses approvisionnemens devenaient de plus en plus difficiles. La Russie acquiert en Batoum un port excellent ; trois forteresses : Ardahan, Kars et Bayazid, lui serviront désormais de dépôts et de places d’armes, et comme sa frontière est portée jusqu’à la chaîne du Soghanli-Dagh, il suffira désormais à une armée russe d’emporter ou de masquer Erzeroum, pour s’avancer sans obstacle au cœur de l’Asie-Mineure et pousser, au besoin, jusqu’au Bosphore par la route que tous les conquérans asiatiques ont suivie. Ce n’est donc pas de Constantinople seulement que le traité de San-Stefano fait tomber les défenses : il ouvre l’Asie-Mineure à la Russie, et il ne reste plus au sultan d’autre rôle que celui d’un vassal obéissant. Le sultan ouvrira ou fermera les détroits suivant les convenances de la politique russe : au nom d’une neutralité proclamée à propos, il arrêtera au passage les escadres anglaises qui voudraient pénétrer dans la Mer-Noire, et il préservera de toute attaque les provinces méridionales de l’empire moscovite. L’influence morale et l’autorité religieuse du sultan seront également au service du tsar, s’il vient à éclater quelque conflit entre la Russie et une puissance asiatique, ou la Perse, ou Boukhara, ou l’Afghanistan, ou l’Angleterre elle-même. Le traité de San-Stefano fait donc passer toutes les populations slaves sous le joug de la Russie, et il met l’Orient tout entier aux pieds de cette puissance.

Comment la Russie a-t-elle pu penser que l’Europe acquiescerait sans mot dire à d’aussi grands changemens, et qu’aucun des intérêts menacés n’élèverait la voix ? Plusieurs faits ont contribué à entretenir chez le gouvernement russe cette illusion. C’est d’abord et surtout la facilité avec laquelle la Russie a obtenu, en 1871, une première révision du traité de 1856. L’alliance des trois empereurs était loin d’être alors aussi étroite qu’elle l’est devenue. L’affermissement de cette alliance et l’affaiblissement de la France semblaient condamner l’Angleterre à l’isolement. Le gouvernement anglais lui-même, soit qu’il eût conscience de cet isolement, soit qu’il ne se crût pas assuré d’être soutenu par l’opinion publique, paraissait ne pouvoir s’arrêter à aucune politique. Tandis qu’une opposition ardente, prenant en main la cause prétendue du christianisme, servait admirablement la politique russe, les membres du cabinet anglais n’osaient invoquer ni le respect des traités ni la nécessité de maintenir l’équilibre européen : ils ne s’accordaient même pas sur le langage à tenir, et la divergence de leurs idées s’accusait à chaque instant par des discours contradictoires. Lorsque l’Angleterre eut refusé de s’associer à la protestation que l’Autriche voulait faire, au nom du traité de Paris, contre la convention entre la Roumanie et le tsar, et se fut bornée à opposer une déclaration platonique à l’entrée des troupes russes en campagne, la Russie crut n’avoir plus à redouter aucun acte d’énergie de la part d’un gouvernement et d’un pays aussi profondément divisés. Si l’Angleterre n’essayait pas de venir en aide à la Turquie encore debout et capable d’une résistance sérieuse, pourrait-elle entreprendre de protéger et de relever la Turquie abattue aux pieds d’un ennemi victorieux ? Le gouvernement russe crut donc qu’il lui suffisait de vaincre, et que, lorsque la Turquie serait à terre, le peuple anglais, prenant philosophiquement son parti du désastre irréparable de son ancienne alliée, ne refuserait pas d’accepter une part dans l’héritage de « l’homme malade. » Pouvait-il attendre une autre conduite d’un cabinet dont un membre influent qualifiait la guerre de Crimée d’erreur fatale et de faute à jamais regrettable ? La Russie demeura donc convaincue que, par une habile distribution des dépouilles de la Turquie, elle obtiendrait aisément l’adhésion de l’Europe, et que la conclusion de la paix serait suivie à bref délai d’un congrès où se renouvellerait une curée qui laisserait loin derrière elle et le partage de la Pologne et la distribution des royaumes et des principautés en 1815. Elle prenait les devans en dépeçant la Turquie en tronçons dont l’aréopage européen n’aurait plus qu’à désigner les heureux destinataires.

Dans un article dont le véritable sens n’a pu échapper à personne, le Journal de Saint-Pétersbourg du 11 mars semblait y convier les puissances en désignant les lots que chacune d’elles pourrait s’attribuer. Personne ne contesterait à l’Autriche la possession de l’Herzégovine et de la Bosnie. Qui empêchait l’Angleterre de s’assurer la libre disposition de l’isthme de Suez en mettant la main sur l’Égypte ? S’il lui fallait une garantie supplémentaire, elle avait le choix entre la Crète, ou l’île de Lesbos, ou l’île de Ténédos en face des Dardanelles, ou peut-être même Gallipoli. On ne pouvait être plus conciliant. L’Angleterre ne réclamerait pas en vain pour le roi de Grèce, beau-frère du prince de Galles. Le Journal de Saint-Pétersbourg n’excluait même pas du partage la France et l’Italie, si le désir leur venait de participer à la curée. Trop clairvoyant pour croire au succès de ce qu’il appelait dédaigneusement « la politique des pourboires, » M. de Bismarck n’a pas refusé néanmoins de faire appuyer par ses journaux officieux l’idée d’un partage, et de sonder à cet égard les cabinets de Vienne et de Londres. Si ces ouvertures avaient été agréées, M. de Bismarck aurait laissé faire : seulement, quand le partage aurait été consommé, et que chacun aurait eu pris sa part de dépouilles, le chancelier aurait fait observer que, tandis que tous les états s’arrondissaient aux dépens de la Turquie, l’Allemagne ne pouvait être seule à ne recevoir aucun agrandissement, et il aurait réclamé, à titre d’équivalent, l’annexion d’Anvers et de la Hollande. Il aurait allégué que, la maison d’Orange-Nassau étant sur le point de s’éteindre, puisque l’unique héritier de la couronne refuse de se marier, l’annexion de la Hollande à l’Allemagne ne serait guère qu’un avancement d’hoirie. Il suffit de lire les journaux néerlandais, qui n’ont pas caché leurs craintes, pour se convaincre que ce n’est point là une conjecture sans fondement.

Les journaux russes ont refusé longtemps de prendre au sérieux les préparatifs militaires de l’Angleterre ; ils n’y voulaient voir que des mesures de précaution pour s’emparer de l’Égypte sans qu’il fût possible aux puissances méditerranéennes d’y faire obstacle. Quant à l’adhésion de l’Autriche, elle paraissait encore moins douteuse. Les Russes sont aujourd’hui détrompés, et leur désappointement s’exhale en plaintes amères. L’Autriche n’a pas voulu prendre l’Herzégovine et la Bosnie au mépris des traités et pour de pures raisons de convenance, parce qu’elle craint de donner un exemple qui puisse un jour être invoqué contre elle. Il lui faudrait accorder à ces nouveaux sujets les mêmes droits qu’aux anciens, et il y a déjà assez de députés slaves qui siègent au parlement de Pesth. L’Angleterre, qui a renoncé à administrer ses colonies malgré la communauté d’origine, de langage et de mœurs, ne se soucie point d’avoir à gouverner et à défendre l’Égypte ; c’est à peine si elle peut suffire à recruter le personnel administratif et militaire de son empire indien. Il serait impossible à une administration européenne de faire produire à l’Égypte ce que le khédive en tire. Il est donc plus avantageux pour les créanciers anglais que les fellahs soient pressurés à l’aise par un prince oriental dont les agens sont familiers avec l’emploi du bâton. L’Angleterre et l’Autriche ont refusé de sanctionner, pour un prix trop médiocre, les immenses avantages que la Russie cherchait à s’assurer. Il a fallu que le tsar se décidât à demander cette sanction à un congrès ; mais était-il possible de concilier tant d’intérêts divergens ?


II

Il est digne de remarque qu’à l’exception du Monténégro, qui reçoit plus qu’il n’aurait eu droit de réclamer en prenant pour base l’uti possidetis, et plus qu’il n’a jamais songé à demander, aucun pays ne se montre satisfait des résultats de la guerre ; le peuple russe n’est peut-être pas le moins mécontent de tous. Au début des hostilités, la plus folle confiance régnait à Saint-Pétersbourg : la campagne ne devait être pour l’armée russe qu’une promenade militaire, et l’on s’apprêtait d’avance à célébrer des victoires dont on ne doutait pas. Quand les échecs se succédèrent, quand l’armée d’Arménie fut refoulée jusqu’au pied du Caucase, quand l’armée du Danube fut arrêtée dans les plaines de la Bulgarie, que les deuils se multiplièrent jusque dans les familles de la plus haute noblesse, et qu’on vit arriver presque journellement d’immenses convois de malades et de blessés, l’ivresse des premiers jours fit place au découragement et à l’abattement le plus profond. Lorsqu’enfin la fortune se prononça pour les Russes, et qu’une série de succès étourdissans les amenèrent en quelques semaines des bords du Danube jusque sous les murs de Constantinople, les exigences de l’opinion grandirent en proportion des terreurs que l’on avait éprouvées. Il ne pouvait plus être question de satisfactions d’amour-propre ; des résultats positifs et permanens étaient indispensables. Il était impossible d’admettre que la Russie pût avoir à passer de nouveau par de pareilles épreuves : la nation avait droit à recevoir le prix légitime, le prix tout entier des efforts qui avaient été faits, des trésors qui avaient été dépensés, des flots de sang qui avaient été répandus. Pourquoi s’arrêter à mi-chemin ? Pourquoi marchander à tant de familles en deuil la consolation d’un triomphe définitif de la patrie sur l’ennemi héréditaire ? N’était-ce point une dérision de se contenter d’un lambeau de l’Arménie et de quelques villages sur les bords du Danube ? Pourquoi ne pas prendre et ne pas garder Constantinople ? Pourquoi surtout refuser à de braves soldats qui l’avaient bien gagné la satisfaction d’entrer dans une ville qui était à leur merci ? Tel était le langage de tout ce qui tenait de près ou de loin à l’armée, des comités panslavistes et des journaux de Moscou. Aux yeux d’une partie considérable de la nation russe, le traité de San-Stefano ne répond pas aux espérances légitimes du pays : c’est un acte de faiblesse vis-à-vis des nations occidentales et une concession inutile parce que l’envie et la haine du nom russe sont les seuls sentimens qui animent ces nations, et qu’aucune marque d’abnégation ne saurait les satisfaire. Il est facile de comprendre que les « patriotes » ou les « vrais Russes, » comme se plaisent à s’intituler les gens qui professent cette opinion sur le traité de San-Stefano, ne pouvaient accueillir favorablement l’idée d’un congrès qui examinerait ce traité insuffisant et qui pourrait élever la prétention de le réviser.

Les classes dirigeantes et surtout le monde officiel jugent la situation plus froidement. Dans ces sphères éclairées, on n’oublie pas que, si la Russie n’a pas vu une coalition se former contre elle comme en 1854, et si on a laissé le champ libre devant ses armées, elle le doit à l’engagement qu’elle a pris de respecter les intérêts des autres puissances. La neutralité de l’Europe n’a été obtenue et assurée que par la promesse de ne pas occuper Constantinople, de n’accroître le territoire européen de la Russie par aucune annexion, et de ne toucher aux questions d’intérêt général que de concert avec l’Europe. Aussi le Journal de Saint-Pétersbourg, tout en ouvrant ses colonnes aux effusions du patriotisme russe, a-t-il rappelé à ses lecteurs que « le gouvernement du tsar avait promis de consulter l’Europe sur tout changement qui aurait un caractère européen, que cette promesse avait contribué à la localisation de la guerre, et que, même n’en eût-il pas été ainsi, elle devait être tenue. » Et le journal semi-officiel terminait par ces mots, qui contiennent un aveu : « C’est là une considération patriotique du premier ordre qui échappe à trop de personnes. »

Si tels sont les sentimens du peuple russe, de quel œil les Serbes doivent-ils envisager le traité de San-Stefano ? Depuis le réveil de la question d’Orient, les feuilles de Belgrade évoquent sans cesse le souvenir d’un empereur serbe nommé Douschan, dont l’existence même est fort contestée, qui aurait réuni sous son sceptre tous les peuples établis au sud du Danube. La résurrection de ce grand empire serbe par la délivrance des populations chrétiennes et le renversement de la domination musulmane, telle était la mission attribuée à la Serbie. Il appartenait à la principauté de jouer vis-à-vis des Turcs le rôle du Piémont vis-à-vis des Autrichiens, et de s’étendre graduellement jusqu’à la Mer-Noire et jusqu’à l’archipel. Ce sont ces visées ambitieuses qui ont mis par deux fois les armes aux mains du prince Milan. Malheureusement pour la Serbie, si elle nourrissait les mêmes projets que le Piémont, elle n’avait pas comme celui-ci affaire à un allié désintéressé. La France pouvait souhaiter que la frontière autrichienne, trop voisine des Alpes, fût reportée du Tessin sur le Mincio : elle ne songeait pas à acquérir pour elle-même un pouce de terre italienne. Uniquement préoccupée de ses intérêts, la Russie n’a aucun motif de favoriser les desseins de la Serbie au détriment des siens propres : aussi n’a-t-elle tenu aucun compte des aspirations de ce petit peuple inquiet et remuant. Les Serbes avaient espéré obtenir au moins toute la région qui a conservé le nom de Vieille-Serbie, bien qu’il ne s’y trouve plus depuis longtemps aucune famille serbe : il ne leur a été accordé qu’une rectification de frontière et quelques districts dont la population est d’environ 250,000 habitans. La constitution d’une grande principauté bulgare, quatre fois plus étendue que la Serbie, trois fois plus peuplée, et lui barrant le chemin dans toutes les directions, met fin pour toujours aux rêves d’agrandissement indéfini qu’on avait pu caresser à Belgrade. Aussi l’Istok, organe des patriotes serbes, se répand-il en plaintes amères contre la Russie, qu’il accuse d’avoir trompé et trahi, la nation serbe. Ces accusations sont relevées avec une extrême vivacité par les journaux panslavistes de Moscou. Si la Serbie, disent ceux-ci, éprouve un désappointement après avoir fait des sacrifices considérables, pourquoi a-t-elle voulu jouer un rôle au-dessus de ses forces ? Pourquoi a-t-elle assumé une prétendue mission que personne n’avait pensé à lui donner ? Pourquoi a-t-elle pris les armes contre la Turquie, lorsque personne ne le lui demandait, et que son intervention armée pouvait faire naître la mésintelligence entre la Russie et l’Autriche ? Faut-il lui rappeler qu’il y a dans la presqu’île des Balkans des millions de Bulgares, de Grecs et d’Illyriens dont les droits valent ceux des Serbes ? Comment la Serbie, qui peut à peine s’administrer elle-même et dont les querelles intérieures n’ont point de terme, pourrait-elle gouverner et s’assimiler des populations étrangères ? Elle obtient encore plus qu’elle n’aurait droit de prétendre, car les districts qui lui sont cédés sont peuplés, les uns de Bulgares et les autres d’Albanais. — Ces récriminations de la presse russe ne demeurent pas sans réponse, et le gouvernement serbe a annoncé l’intention de porter devant le congrès les réclamations de la principauté. En attendant, dans tout le pays occupé, soit par les troupes serbes, soit par les troupes roumaines, les Bulgares, auxquels les Russes ont appris qu’ils étaient libres, se soulèvent et attaquent indifféremment Serbes et Roumains : quant à leurs libérateurs, ils se bornent encore à les rançonner et à les voler. Peu charmés de ces procédés de leurs « petits frères, » les commandans russes ont dû faire pendre plus de Bulgares que les Turcs n’en avaient bâtonnés, en dix années.

Les Roumains ont un plus légitime sujet de plainte que les Serbes. C’est grâce, à leur connivence que les Russes ont pu franchir le Danube sans coup férir, ravitailler librement et facilement leurs armées et tourner le quadrilatère turc. Quand les troupes russes eurent été abattues et désorganisées par leur défaite devant Plevna, quand il suffisait d’une offensive vigoureuse des généraux turcs pour rejeter les envahisseurs au-delà du Danube, l’entrée en ligne de l’armée roumaine rétablit l’équilibre des forces, elle permit aux réserves russes d’arriver à temps, et, dans les assauts victorieux donnés à Plevna, il est tombé autant de soldats roumains que de grenadiers russes. Ce sont des services dont l’importance ne peut être méconnue. En retour, la Roumanie n’avait stipulé que son indépendance, qui ne pouvait faire doute, et la faculté de traiter directement avec la Turquie de l’indemnité de guerre qu’elle estimait lui être due. L’intention du gouvernement roumain n’était point de réclamer de la Porte une somme d’argent ; il se proposait uniquement de demander la cession de la Dobroudja afin d’avoir en sa possession tout le cours inférieur du Danube, dont une seule rive lui avait été donnée par le traité de 1856, Quelle n’a donc pas été la déception du gouvernement roumain en apprenant par la publication des préliminaires de paix que la Russie s’était fait céder la Dobroudja et qu’elle comptait lui en imposer l’échange contre la Bessarabie !

L’indignité des procédés ajoutait encore à l’amertume du désappointement. Le journal russe le Golos a reconnu loyalement que la Roumanie aurait dû être instruite des intentions de la Russie au moment où l’on négociait avec elle la convention militaire. Loin qu’il en ait été ainsi, ce projet d’échange a été soigneusement caché à la Roumanie, même après qu’il eut été porté à la connaissance du gouvernement anglais, en juin 1877. Le colonel Arion, envoyé par le gouvernement roumain pour prendre part à la négociation de l’armistice et des préliminaires de paix, a été tenu à l’écart par les plénipotentiaires russes et laissé dans une ignorance complète des questions qui se débattaient. C’est après la signature des préliminaires, et seulement par leur publication ; que les Roumains ont appris avec toute l’Europe que leur alliée disposait d’une partie de leur territoire. Le coup était d’autant plus cruel que cette portion de la Bessarabie que le tsar veut reprendre est un démembrement de la Moldavie, dont elle a été détachée en 1812 par les Turcs pour être cédée à la Russie, qui voulait porter sa frontière jusqu’au Danube. Le traité de 1856 n’avait donc fait que ramener sous l’administration roumaine un pays habité de tout temps par des Roumains. On voulait arracher de nouveau à la Roumanie ce lambeau de son territoire, et c’était la main d’un allié qui, pour prix de ses services, lui infligeait cette mutilation ! Un cri de douleur et d’indignation s’éleva dans toute la principauté, et la presse y fit écho. Les feuilles russes ont affecté de tourner en ridicule cette irritation du peuple roumain ; un des correspondans du Golos écrivait ironiquement à ce journal : « Ce n’est dans toute la Roumanie que pleurs, gémissemens et grincemens de dents. C’est la nouvelle que la Russie allait reprendre la portion de la Bessarabie que lui a enlevée le traité de Paris, qui a causé ce grand désespoir. Toute la presse a poussé un hurlement. Le Resbouit a paru hier encadré de noir. La douleur, la colère et un désespoir, prenant parfois la forme d’une ardeur belliqueuse, se sont emparés de tous les Roumains. La question bessarabienne est la grande calamité du jour. »

Cette douleur patriotique est digne de respect parce qu’elle est sincère : la Roumanie se la fût sans doute épargnée en ne contractant pas avec la Russie une alliance qui devait rappeler celle de la brebis avec le lion, et en demeurant fidèle aux traités qui lui assuraient la protection de l’Europe. C’est sur ces mêmes traités, méconnus par elle dans une pensée d’ambition, qu’elle est réduite à appuyer aujourd’hui sa résistance aux volontés tyranniques de son allié. Le prince et son gouvernement, qu’on avait soupçonnés de connivence avec la Russie, ont repoussé catégoriquement les propositions du tsar quand elles leur ont été communiquées officiellement. Les chambres roumaines, à l’unanimité, ont approuvé cette conduite : elles ont même refusé d’examiner si, au cas où la Russie occuperait la Bessarabie de vive force, il conviendrait de prendre possession de la Dobroudja. Toutes les troupes roumaines disponibles ont été envoyées dans la Bessarabie afin de contraindre la Russie à faire usage de la force. C’est donc en vain que la Russie a espéré séduire les Roumains par la perspective de posséder sur la Mer-Noire un port de l’importance de Kustendjé. Les productions agricoles de l’Europe centrale, pour être embarquées à Kustendjé, devraient y être amenées par le chemin de fer, après avoir emprunté d’abord la voie fluviale : elles auraient donc à supporter les frais de plusieurs transbordemens, tandis que, depuis les améliorations apportées à la navigation du Danube, elles peuvent être embarquées directement sur des navires assez forts pour traverser la Mer-Noire et la Méditerranée. Les Roumains comprennent, et l’Europe comprendra avec eux, que remettre en la possession de la Russie, à partir du confluent du Pruth à Reni jusqu’à Toultcha, où le fleuve se divise en plusieurs branches, la seule rive du Danube qui soit habitée et qui soit abordable, c’est rendre cette puissance l’arbitre de la navigation danubienne et de tout le commerce de l’Europe centrale. Le gouvernement roumain a donc adressé à toutes les grandes puissances, à la date du 9 mars, un mémorandum où il fait connaître l’échange qui lui a été proposé et où il déclare « le repousser énergiquement. » Ce mémorandum ne contient aucune récrimination contre la Russie : à peine fait-il allusion « aux sacrifices de sang et d’argent en retour desquels la Roumanie espérait une meilleure récompense, » il ne fait pas valoir non plus les légitimes appréhensions que doivent inspirer les vues ambitieuses de la Russie ; il se borne à invoquer la nécessité pour la Roumanie de conserver un territoire dont la restitution, en 1856, a exercé l’influence la plus favorable sur sa prospérité commerciale, et le devoir pour les puissances de rester fidèles à la politique qui les a déterminées « à assurer la libre navigation du fleuve qui forme la principale artère commerciale de l’Europe centrale, en confiant la garde de ses embouchures à un pays d’importance secondaire dont la constante déférence aux intentions des puissances était par là même certaine. » Enfin il exprime la crainte que la perte de la Bessarabie ne produise dans la Roumanie une commotion et des souffrances qui pourraient devenir une cause de « nouveaux troubles » en Orient. On ne peut que rendre justice à la modération et à l’habileté du mémorandum roumain ; malheureusement il est à craindre que la résistance du gouvernement de Bucharest ne se heurte à une détermination inflexible : aux motifs politiques qui dictent la demande de la Russie se joignent des raisons d’orgueil national et d’amour-propre personnel. Sans doute, la Russie veut arriver jusqu’au Danube, afin d’avoir le droit d’intervenir chaque fois qu’il s’agira de réglementer la navigation de ce grand fleuve ; mais en même temps elle veut reprendre possession d’un territoire qui a été russe pendant quarante-quatre ans, le tsar veut effacer jusqu’au dernier vestige du traité de Paris.

La Serbie n’est pas le seul état dont les rêves d’ambition soient détruits par la constitution de la Bulgarie en principauté autonome et par l’extension donnée au territoire bulgare. La Grèce s’est toujours considérée comme l’héritière présomptive de l’empire ottoman, elle prétend que Canning était guidé par cette pensée en travaillant à faire reconnaître l’indépendance hellénique, et c’est à ce titre que la mémoire de cet homme d’état est demeurée en grande vénération à Athènes. La cession spontanée des îles Ioniennes n’a fait que confirmer les Grecs dans la croyance que l’Angleterre leur donnerait par fractions successives les dépouilles de la Turquie. « N’allez-vous pas nous faire céder la Crète ? N’est-il pas temps qu’on nous donne la Thessalie et la Macédoine ? » Telle est l’invariable question adressée par les Grecs aux représentans de l’Angleterre, dès qu’un incident quelconque surgit en Orient. Si on leur reproche l’instabilité de leur gouvernement, ou le désordre de leurs finances, ils s’excusent sur l’impossibilité où ils sont, avec un pays aussi peu fertile et une population aussi pauvre et aussi peu nombreuse, de soutenir la dépense d’une monarchie et d’un gouvernement parlementaire. Donnez-nous, disent-ils, la Macédoine et Constantinople, et la Grèce deviendra bien vite un royaume riche et prospère. — Il faut dire adieu à ce rêve, si la principauté bulgare, absorbant et la Thrace et la Macédoine presque tout entières, ferme à jamais à la race hellénique le chemin de Constantinople. Aussi la Grèce réclame-t-elle contre l’extension de la Bulgarie jusqu’à la mer Egée ; elle proteste contre la règle adoptée par les plénipotentiaires russes de ne prendre en considération que l’importance numérique des races établies dans la presqu’île des Balkans sans tenir compte de l’influence, de la richesse acquise et de la supériorité de civilisation. Elle fait valoir que là même où les Grecs sont moins nombreux que les Bulgares, ils tiennent dans leurs mains tout le commerce, toute l’industrie et tous les capitaux, et que ce sont eux qui font vivre les Bulgares en les occupant comme laboureurs et comme ouvriers.

Est-il juste de subordonner la race la plus intelligente et la plus civilisée à celle qui n’a pour elle que la supériorité du nombre ? Les réclamations de la Grèce étaient une bonne fortune pour le gouvernement anglais : elles pouvaient servir d’argumens au sein du congrès pour faire remanier les limites de la Bulgarie et, en les écartant des côtes de l’archipel, empêcher la création à Kavala d’un port bulgare ou plutôt d’un port russe. L’Angleterre aurait eu mauvaise grâce à y mettre obstacle en son nom, il valait mieux laisser la parole à la Grèce, dont les plaintes, si elles étaient accueillies, conduiraient au résultat désiré. On peut donc croire que M. Wyndham ne découragea pas le gouvernement grec d’entreprendre une campagne auprès des grandes puissances. Déjà celles-ci, en invitant le gouvernement grec à rappeler les troupes qu’il avait fait entrer en Thessalie, lui avaient donné l’assurance, constatée dans une circulaire de ce gouvernement à ses agens diplomatiques, en date du 7 février, « qu’une question hellénique serait débattue au sein du futur congrès, et que la cause des populations grecques de la Turquie ne manquerait pas d’être le sujet d’un sérieux examen de la part des plénipotentiaires qui y siégeraient. » S’autorisant de ces assurances, le ministre des affaires étrangères d’Athènes, M. Delyanni, par une dépêche circulaire en date du 23 février, demanda formellement que la Grèce fût admise au futur congrès « comme le représentant naturel des aspirations nationales des populations grecques de l’empire ottoman. » Lord Derby, qui avait déjà été pressenti sur cette demande et s’y était montré favorable, s’empressa de répondre que « dans l’opinion du gouvernement anglais le gouvernement grec était parfaitement fondé à avoir un représentant au congrès, et que cette opinion serait portée sans retard à la connaissance des autres puissances. » Cette réponse est du 9 mars, et les déclarations faites par les ministres anglais au sein du parlement démontrent que lord Derby n’a pas perdu un seul jour pour communiquer aux puissances et pour appuyer auprès d’elles la demande du cabinet d’Athènes. Il résulte également de ces déclarations que la Russie a fait une réponse évasive, en demandant à quel titre et dans quelles conditions l’Angleterre comprenait que la Grèce siégeât au congrès, et si son admission n’entraînait pas celle du Monténégro, de la Serbie et de la Roumanie, qui élevaient la même prétention. A cette objection implicite, on pouvait répondre qu’il n’y a point d’assimilation à établir entre la Grèce, depuis longtemps admise au rang d’état indépendant, et les principautés vassales de l’empire turc, qui en sont encore à poursuivre la reconnaissance de leur indépendance. Une raison irréfutable s’opposait à ce que la Grèce siégeât au congrès : c’est que cet état n’a pas été partie au traité de 1856, et que les signataires de ce traité ont seuls qualité pour procéder à sa révision ; mais on pouvait en agir avec la Grèce comme la conférence de Londres avec la Belgique en 1831 : autoriser le gouvernement grec à accréditer auprès du congrès un représentant qui non-seulement serait consulté par les plénipotentiaires, mais qui serait appelé au sein du congrès lorsque cette assemblée examinerait les questions dans lesquelles la Grèce serait intéressée.

Arrivons maintenant aux griefs d’une puissance dont le mécontentement est plus à redouter que celui de la Grèce ou de la Roumanie. L’Autriche ne peut voir d’un bon œil les agrandissemens qui étendraient le Monténégro jusqu’aux confins de l’Herzégovine, et la cession d’Antivari doit surtout lui causer un vif déplaisir. La cour de Vienne a toujours combattu la prétention émise par le Monténégro d’obtenir un port sur l’Adriatique. Elle soutient que les produits en fort petit nombre et de mince valeur que le Monténégro peut avoir à exporter trouvent un écoulement facile par les ports autrichiens ou turcs, où ils ne sont frappés d’aucun droit. La principale industrie des Monténégrins, lorsqu’ils ne pillent pas leurs voisins de la plaine, est de faire le long des frontières illyriennes de l’Autriche une contrebande que la configuration du pays rend presque impossible à réprimer. S’ils demandent un port, ce n’est pas pour faire le commerce, c’est pour voir se former, à proximité de leurs montagnes, un entrepôt où les marchandises destinées à alimenter la contrebande soient apportées librement et à loisir, au lieu d’être débarquées furtivement sur une côte inhospitalière. Antivari aux mains des Monténégrins est la ruine des douanes autrichiennes, comme Gibraltar est la ruine des douanes espagnoles. Ce n’est là que le moindre des griefs de l’Autriche. Cette puissance, pour qui la liberté du Danube est une question de prospérité commerciale et presque d’existence, et à qui le traité de 1856 a été si profitable, ne peut voir sans appréhension la Russie chercher à rentrer en possession des bouches du grand fleuve, à pénétrer dans la commission qui règle la navigation danubienne, et à s’y ménager la prépondérance, qui appartient aujourd’hui au gouvernement autrichien. La Russie, en effet, n’entrera pas seule dans la commission ; elle y fera entrer avec elle les états qui auront conquis leur indépendance. Au point de vue politique, le traité de San-Stefano met fin à l’influence que l’Autriche exerçait dans la vallée du Danube et dans la presqu’île des Balkans, soit directement, soit par le crédit dont elle jouissait à Constantinople. De la Mer-Noire à l’Adriatique va s’étendre une chaîne non interrompue de petits états qui devront à la Russie ou leur existence ou leur indépendance, qui ne pourront attendre que du tsar l’agrandissement qu’ils souhaitent tous, et qui seront à la merci de ce souverain. Comment ne seraient-ils pas tous tenus en respect par la Bulgarie, avec les proportions qu’on veut lui donner, avec le rôle que les représentans, directs ou indirects de la Russie, les fonctionnaires et les officiers russes vont jouer pour longtemps dans cette principauté ? L’Autriche va donc voir naître le long de sa frontière méridionale, en contact avec les provinces les moins civilisées et les plus remuantes de son empire, des foyers d’agitation slave d’où partira une propagande redoutable. La cour de Vienne ne peut oublier que, si l’on illuminait à Pesth à chaque succès des Turcs, on illuminait dans les provinces slaves et jusque dans Prague à chacune des victoires de la Russie. Cette principauté bulgare, si bizarrement constituée, où toutes les races s’entremêlent et où le gouvernement va être remis précisément à la race la moins intelligente et la moins avancée, demeurera-t-elle longtemps paisible ? Les musulmans, les Grecs, les Illyriens, qui forment une moitié de la population, accepteront-ils longtemps la domination d’une race considérée par eux comme inférieure ? Chacune des explosions du fanatisme musulman ou de l’orgueil grec, en remuant le monde slave, mettra en péril la paix intérieure de l’Autriche, et, en provoquant une intervention directe ou déguisée de la Russie, consolidera la prépondérance moscovite dans l’Europe orientale.

Aucune puissance n’avait donc un intérêt plus direct et plus manifeste que l’Autriche au maintien d’un état de choses qui lui donnait, dans la Turquie, une voisine paisible, dépourvue d’ambition et pleine de déférence. A cet état de choses, qui avait fait ses preuves de stabilité, le traité de San-Stefano va substituer une situation précaire, évidemment transitoire, et grosse de complications incessantes dont l’Autriche souffrira la première et plus qu’aucune autre puissance. Ne soyons donc pas surpris du langage tenu au sein de la délégation hongroise, lorsque le comte Andrassy a demandé le vote d’un crédit de 60 millions de florins. Les orateurs de l’opposition, en annonçant la résolution de voter le crédit, ont exprimé l’appréhension qu’il ne fût déjà trop tard, et que le gouvernement n’eût laissé échapper le moment favorable d’agir en ne prenant pas dès le début une attitude énergique. A laisser les événemens suivre leur cours, n’avait-on pas compromis les intérêts de l’Autriche en rendant à peu près impossible le rétablissement de l’intégrité territoriale de la Turquie, seule solution qui pût donner une satisfaction complète à ces intérêts ? Les orateurs qui tenaient ce langage le 19 mars ne connaissaient encore que les préliminaires de paix ; qu’eussent-ils dit, s’ils avaient eu sous les yeux le texte du traité de San-Stefano ! En réponse aux critiques dont sa temporisation avait été l’objet, le comte Andrassy a constaté que cette conduite avait tout au moins le mérite d’avoir conservé jusqu’à présent à la monarchie les bienfaits de la paix ; il a ajouté qu’elle n’avait rien compromis, puisqu’il était encore temps de faire valoir et de défendre les intérêts qui seraient jugés en péril. Le comte Andrassy ne pouvait confesser qu’une attitude énergique avait été rendue impossible par l’alliance des trois empereurs, que l’influence du souverain qui se croyait personnellement engagé vis-à-vis du tsar s’était en toute occasion exercée dans le sens de l’abstention, que la Prusse avait toujours recommandé une politique expectante, enfin que la situation de l’Europe et l’état des finances autrichiennes ne permettaient pas à l’Autriche d’agir seule, et que toutes les velléités d’intervention ou de médiation du cabinet de Vienne avaient dû s’évanouir en présence des hésitations, des contradictions et des reculades de l’Angleterre. Le ministre autrichien aurait pu ajouter pour sa justification, et l’on doit reconnaître à sa louange, que, dans ses communications aux puissances, il n’a cessé de rappeler à toutes, et spécialement à la Russie, qu’il ne dépend pas d’une seule partie contractante de mettre à néant des traités que l’Europe a contre-signés, et que ces traités ne peuvent être révisés que par l’intervention de l’Europe. Ce n’est donc point sans quelque fondement qu’il a demandé à ses critiques de suspendre leur jugement définitif. La thèse soutenue par le comte Andrassy, les 19 et 20 mars, dans les discussions auxquelles se sont livrées les délégations hongroise et autrichienne, a été que, pour la protection des intérêts de la monarchie, la voie des négociations avait été préférable à l’emploi des armes. Voilà pourquoi l’Autriche, dès qu’elle a connu la signature des préliminaires de paix, a mis en avant l’idée d’une conférence ou d’un congrès, bien qu’elle ne recule pas devant la perspective d’un appel à la force, s’il devient nécessaire d’y recourir en dernier ressort. Quelle serait l’attitude de l’Autriche au sein du congrès, s’il se réunissait ? Sur ce point, on est contraint jusqu’ici de s’en rapporter à la déclaration faite le 9 mars par le comte Andrassy devant les deux délégations réunies. Il ne faut pas perdre de vue que cette déclaration a été lue, que tous les termes, par conséquent, en avaient été soigneusement pesés. Il en ressort ces trois points : que, dès le début de la crise, le cabinet de Vienne a fait connaître à la Russie ce qu’il considérait comme les intérêts de l’Autriche et « qu’il a revendiqué son droit de les faire valoir lors du règlement définitif de la paix ; » qu’en proposant un congrès il a demandé et croit devoir demander que « les résultats de la guerre soient limités de façon à ne léser ni les intérêts autrichiens, ni les intérêts de l’Europe ; » enfin qu’il ne doute pas que la voix de l’Europe ne soit entendue « parce que l’état qui voudrait régler des questions européennes suivant son seul bon plaisir devrait pouvoir compter sur l’appui d’une coalition capable d’imposer sa volonté à l’Europe, et que cette coalition n’existe pas. » Cette déclaration est la plus importante de toutes : elle donne à entendre, sous une forme voilée, que la Russie ne peut compter pour soutenir des prétentions excessives ni sur le concours de l’Autriche, ni sur l’appui de l’Allemagne. Elle a reçu une nouvelle confirmation du langage que le comte Andrassy a tenu, le 19 mars, en parlant de ses relations personnelles avec M. de Bismarck, et en mettant ses auditeurs en garde contre les interprétations qui avaient été données au discours du chancelier allemand. Malgré la modération étudiée de la déclaration lue par le comte Andrassy, il est évident que le cabinet de Vienne ne donne pas son adhésion à certaines stipulations du traité de San-Stefano, qu’il est résolu à demander et qu’il compte obtenir des satisfactions.

Est-il nécessaire d’entrer dans de longs détails pour démontrer que le traité de San-Stefano lèse les intérêts de l’Angleterre, d’une puissance dont le commerce dans la Mer-Noire et dans les contrées riveraines du Danube dépasse en importance celui de toutes les autres nations réunies ? Laissons la parole à un homme à qui personne ne contestera une connaissance profonde de l’Orient. Informé confidentiellement par le comte Schouvalof des conditions que la Russie comptait imposer à la Turquie lorsqu’on traiterait de la paix, lord Derby avait fait part de cette communication à l’ambassadeur anglais à Constantinople. Dans deux dépêches, en date des 13 et 19 juin 1877, M. Layard émettait l’avis que les plus grands revers pourraient seuls déterminer le sultan à subir des conditions qui conduiraient fatalement à une dissolution presque immédiate de son empire ; après avoir fait ressortir les conséquences inévitables des projets de la Russie, et se plaçant au point de vue des intérêts anglais, il s’exprimait comme il suit, le 19 juin :

« Il est vital pour nos intérêts les plus graves, pour des intérêts dont aucune expression ne saurait rendre l’importance et encore moins l’exagérer, que nous soyons prêts à nous interposer pour sauver l’empire turc d’une dissolution complète. Quand même nous nous serions déterminés à abandonner cet empire à son sort, nous ne nous sommes pas déterminés à abandonner de même les intérêts les plus considérables de l’empire britannique. Assurément la politique qui nous a fait soutenir la Turquie pour nos propres fins et pour notre sécurité et non par un amour abstrait des Turcs et de leur religion, politique approuvée et pratiquée par les plus grands hommes d’état, n’est pas de celles que les événemens de ces derniers mois, qui n’ont aucun rapport avec elle, suffisent à mettre à néant. Cette politique est basée en partie sur la conviction que la Turquie est un obstacle aux projets ambitieux de la Russie en Orient, et que le sultan, chef reconnu de la religion musulmane, est un allié utile, sinon nécessaire, pour l’Angleterre, qui compte des millions de mahométans parmi ses sujets. Il peut être dépouillé de son empire et réduit à la condition d’un potentat asiatique de cinquième ordre ; mais il sera toujours le chef de l’Islam, et le monde musulman, dans une lutte pour son existence même, peut se retourner contre l’Angleterre, comme la principale cause du danger qui le menace.

« Je sais que certaines personnes qui ne sont pas sans autorité sont disposées à traiter légèrement cette idée d’une union des musulmans, mais je suis persuadé, par ce que je vois se passer autour de moi et par ce que j’ai appris, qu’il faut la prendre en sérieuse considération. Il est à peine nécessaire d’insister sur les résultats de l’effondrement et du partage de l’empire ottoman pour l’équilibre des puissances et sur l’immense danger que ferait courir à la liberté et à la civilisation l’établissement d’un vaste empire militaire slave embrassant l’orient de l’Europe. Si le gouvernement de sa majesté juge qu’il n’y a rien à faire pour s’opposer aux desseins de la Russie, nous devrions au moins être préparés à servir de médiateurs lorsque le moment arrivera… Par là, nous pouvons recouvrer et conserver une partie de cette grande et prépondérante influence, — j’hésite à employer le mot de prestige, qui a provoqué des sorties si violentes, — dont l’Angleterre jouissait naguère parmi les nations et les communautés musulmanes et même chrétiennes de l’Orient, et qu’elle est à même d’employer pour son bien et pour le leur. »

Les appréhensions que M. Layard exprimait pour le prestige de l’Angleterre en Orient n’ont pas tardé à recevoir une éclatante confirmation. Le 15 mars, l’Angleterre a appris avec stupeur par le télégraphe que la veille lord Lytton avait réuni le conseil de l’Inde, lui avait soumis et lui avait fait voter d’urgence un bill qui supprimait la liberté de la presse dans l’Hindoustan. En demandant le vote immédiat de cette mesure, lord Lytton avait dit « qu’il agissait par un sentiment profond de la lourde responsabilité qui pesait sur lui, que toutes les traditions et toutes les convictions de sa vie étaient en faveur de la liberté de la pensée ; mais que, dans son opinion bien arrêtée, le bill était impérieusement exigé par la loi suprême du salut de l’état. » L’avocat général avait mis sous les yeux du conseil un dossier comprenant plus de 1,500 articles, de date récente, dans lesquels l’administration anglaise était attaquée avec une extrême violence, et le gouvernement des souverains musulmans ou hindous rappelé comme une ère de prospérité. Nombre de ces articles contenaient un appel à la révolte, d’autres prédisaient la chute prochaine de la domination anglaise, d’autres enfin annonçaient que le fameux Nana Sahib, « revenant à la tête d’une armée russe, allait rétablir sous les auspices du tsar une dynastie nationale. » Le conseil de l’Inde avait voté à l’unanimité le bill qui autorisait les fonctionnaires anglais à mander les propriétaires des journaux indigènes et à exiger d’eux, soit un cautionnement considérable, qui serait confisqué sans jugement à la première faute commise, soit l’engagement écrit de soumettre leurs articles en épreuves à un censeur désigné. Le bill avait été promulgué dans les vingt-quatre heures. Cette nouvelle, arrivant après des correspondances où il était question de l’attitude équivoque de plusieurs des princes indigènes, de l’insulte que l’un d’eux avait faite au lieutenant gouverneur du Bengale, et des armemens secrets qu’on attribuait à Holkar et à Scindiah, ne pouvait manquer de produire une impression profonde en l’Angleterre.

Comment, malgré les enseignemens de l’histoire et de nombreux avertissemens, l’Angleterre et ses hommes d’état ont-ils pu perdre de vue le lien étroit que des traditions séculaires ont établi entre toutes les populations asiatiques, et qui fait tressaillir l’Inde à chaque réveil de la question d’Orient ? L’accueil fait aujourd’hui à M. Gladstone, chaque fois qu’il se montre en public, dit assez sur qui le peuple anglais fait retomber la responsabilité d’une politique sans prévoyance et sans fermeté. Les radicaux anglais ont rendu à la Russie l’inappréciable service de jeter et d’entretenir le doute dans un grand nombre d’esprits, d’obscurcir à l’aide d’une fausse sentimentalité des questions où la droiture et la résolution eussent été les meilleurs guides, d’empêcher un grand courant d’opinion de se former, enfin de faire pénétrer l’incertitude et la division jusqu’au sein du cabinet. Forts de leur passé et assurés de la confiance publique, un Pitt, un Canning, un Palmerston n’auraient pas hésité à prendre une initiative énergique ; mais lord Beaconsfield, malgré ses grandes qualités, n’a jamais été populaire, et il n’est entouré que de médiocrités ou d’hommes trop jeunes pour avoir encore acquis de l’autorité. En rédigeant le protocole de Londres, lord Derby avait entrevu l’honneur de dénouer pacifiquement une crise redoutable, et de réussir où la conférence de Constantinople avait échoué. La faiblesse humaine autorise à croire que, lorsque le refus de la Turquie eut fait évanouir cette flatteuse espérance, le ministre anglais vit sans trop de déplaisir la Russie se charger de donner une leçon aux ministres du sultan. Il crut, comme les Russes eux-mêmes, à une campagne de courte durée, dont le résultat serait d’imposer aux Turcs l’exécution du programme de la conférence. Quand le prince Gortchakof, en donnant des assurances satisfaisantes relativement à Constantinople et à l’Égypte, parla d’autonomie pour les Bulgares, lord Derby n’y vit qu’un des points du programme commun des puissances : il négligea de demander quelle extension la Russie entendait donner à la Bulgarie, qui n’existait point à l’état de province avec des limites définies, et quelle sorte d’autonomie elle comptait stipuler en faveur des Bulgares ; quant à la cession de Batoum, que la Russie comptait obtenir comme indemnité de guerre, le ministre anglais n’y attacha point d’importance. Une conversation avec le comte Schouvalof ne tarda pas cependant à lui faire connaître le programme de la Russie dans toute son étendue, mais lord Derby ne paraît point en avoir fait l’objet d’observations sérieuses ; il n’insista pas quand le prince Gortchakof eut déclaré ne pouvoir arrêter les limites de la Bulgarie aux Balkans. Lord Derby ne signala ni au gouvernement russe ni aux autres cabinets ce que le programme dont il avait reçu communication avait d’excessif et d’inacceptable pour l’Angleterre : il se garda surtout d’en instruire le parlement, qui venait d’approuver à une grande majorité le maintien de la neutralité, et dont les dispositions auraient pu être modifiées par la révélation des intentions de la Russie. Le cabinet anglais s’arrêta à la ligne de conduite à laquelle le gouvernement autrichien dut aussi se résigner : laisser provisoirement le champ libre à la Russie, et demander à celle-ci, lors du règlement de la paix, l’abandon d’une partie de ses exigences, comme si des concessions ne devaient pas être plus difficiles à obtenir d’un pays victorieux que d’un belligérant incertain de la victoire.

Rien ne vint donc avertir le public anglais et lui faire pressentir que les négociations pour le rétablissement de la paix donneraient presque fatalement naissance à une crise européenne. C’est cependant cette politique d’attente, d’atermoiement et de faiblesse que les radicaux anglais ont persisté à dénoncer comme une politique belliqueuse. Les premiers actes de virilité que lord Beaconsfield arracha à la pusillanimité de ses collègues : la convocation anticipée du parlement et la demande du crédit de 6 millions de livres provoquèrent un redoublement d’accusations. Le 30 janvier, la veille du jour où la discussion devait s’ouvrir sur la demande de crédit, M. Gladstone, dans un banquet auquel les libéraux d’Oxford l’avaient convié, se faisait un titre d’honneur de l’agitation qu’il avait organisée et conduite depuis plusieurs mois ; et au cours des débats, un autre libéral, collaborateur assidu du Times, sir William Vernon Harcourt, mettait les ministres au défi de provoquer des réunions populaires, et de demander aux citoyens assemblés l’approbation de leur politique. Défi imprudent que les ministres pourraient aujourd’hui renvoyer à leurs adversaires ! Jamais revirement plus complet et plus éclatant ne s’opéra avec autant de promptitude.

Les procédés de la Russie, en froissant outre mesure l’orgueil anglais, ont singulièrement contribué à déterminer et à précipiter ce retour de l’opinion. Le refus de la médiation et même des bons offices de l’Angleterre a été la première blessure. Les détours employés pour retarder la négociation de l’armistice et des préliminaires, puis pour en retarder la signature pendant que les généraux russes poursuivaient leur marche en avant, le mystère dont la négociation fut entourée, le silence gardé sur les conditions précises de l’armistice et des préliminaires de paix, qui ne furent connus que lorsque les troupes russes étaient déjà dans la banlieue de Constantinople, tout vint ajouter à l’irritation croissante du peuple anglais. Les allées et venues de la flotte anglaise, quittant la baie de Besika pour y revenir dès le lendemain, faisaient un piteux contraste avec la décision et la promptitude d’action du gouvernement russe. Le passage des Dardanelles par l’escadre de l’amiral Hornby n’apporta quelque soulagement à l’amour-propre national que pour devenir presque immédiatement une cause nouvelle d’exaspération : en effet, cette mesure, qui n’aurait provoqué aucune observation de la part des Russes, et qui aurait peut-être modéré leurs exigences, si elle avait été prise au début des négociations, fut pour eux un prétexte de s’affranchir des stipulations de l’armistice : ils se firent autoriser par le sultan à occuper San-Stefano, sur la mer de Marmara, à quelques kilomètres à peine de Constantinople, et, s’ils n’occupèrent point Constantinople, ce fut à la condition que la flotte anglaise irait mouiller sur la côte asiatique de la mer de Marmara, et n’opérerait aucun débarquement ni d’hommes ni de matériel. Deux notes furent échangées les 17 et 21 février pour constater cet arrangement, qui réduisait à une simple tolérance la présence des vaisseaux anglais dans les eaux turques. Enfin le gouvernement russe mit le comble à la mesure en se prétendant hors d’état de donner aucun renseignement sur les négociations de San-Stefano, comme si le télégraphe n’existait pas, et comme si une seule clause du traité pouvait être écrite sans que la rédaction en eût au préalable été agréée à Saint-Pétersbourg. Il était trop facile de voir que ce mystère n’avait d’autre but que de lier la Turquie par des engagemens définitifs et de placer l’Europe, lorsqu’elle se réunirait en congrès, en face de faits accomplis et en apparence irrévocables. La publication des dépêches de M. Layard, en prouvant que lord Derby connaissait déjà depuis plusieurs mois les exigences de la Russie et avait été averti de leur gravité, avait déjà irrité l’opinion contre le chef du foreign office : le déchaînement contre son imprévoyance et sa faiblesse devint tel que le mot de mise en accusation fut murmuré jusqu’au sein du parlement, tandis que les ovations étaient prodiguées à lord Beaconsfield. L’explosion du sentiment populaire fut si forte qu’il n’était plus possible aux ministres anglais d’hésiter sur la voie dans laquelle ils devaient entrer : la conduite la plus énergique et la plus ferme pouvait seule répondre au vœu de la nation.

Ce fut dans cet esprit qu’ils examinèrent l’attitude à prendre au sein du congrès ; mais ne s’y trouveraient-ils pas en face d’une Allemagne prête à user de toute son influence en faveur de la Russie ?

Le sentiment de M. de Bismarck sur la question d’Orient était un problème qui exerçait depuis longtemps la sagacité de la diplomatie. On aurait pu, cependant, induire du langage tenu en diverses circonstances par le chancelier allemand, qu’indifférent au sort de la Turquie il ne se préoccupait des événemens d’Orient qu’autant qu’ils pouvaient amener un conflit entre la Russie et l’Autriche, et mettre en péril cette alliance des trois empereurs dont l’Allemagne recueille le principal profit. Le 1er décembre 1876, à l’occasion de la réunion du Reichstag, M. de Bismarck donna un grand dîner parlementaire, à la suite duquel il s’entretint avec les principaux députés ministériels de la question d’Orient, qui semblait prendre une tournure menaçante, et on lui prêta le langage suivant : « Je n’ai pas une très haute opinion de la vocation de la Russie pour protéger et civiliser les sujets chrétiens de la Porte. L’armée russe n’est pas non plus très bien préparée pour la guerre, si mes renseignemens sont exacts. Cependant, si nous essayions de déconseiller la campagne qui est sur le tapis, quoiqu’elle ne soit pas encore certaine, nous risquerions de blesser les susceptibilités de la nation russe, ce qui serait pire que de froisser son gouvernement. S’il doit y avoir une guerre. l’Allemagne demeurera neutre, et au bout de quelque temps elle offrira ses services pour le rétablissement de la paix. C’est seulement dans le cas où l’Autriche serait entraînée dans la lutte et gravement atteinte que l’Allemagne interviendrait pour sauver l’existence de l’empire austro-hongrois dans sa forme et dans ses limites actuelles. La conservation de l’empire d’Autriche est indispensable à la sécurité de l’Allemagne, et je n’hésite pas à dire que, si la question d’Orient devait allumer la guerre entre la Russie et l’Autriche, celle-ci, quelle que fût l’issue de la campagne, pourrait compter sur l’appui de nos armes pour le maintien de son intégrité. » Ce langage était significatif ; mais on doit reconnaître que, quelques jours après, le 5 décembre, en répondant à une interpellation du député Richter, M. de Bismarck fut moins explicite ; « aussi longtemps, dit-il, que le gouvernement actuel sera au pouvoir, il demeurera en termes d’entente et d’amitié avec la Russie. En parlant ainsi, je ne me borne pas à exprimer mes vues personnelles, j’exprime aussi les sentimens de sa majesté l’empereur. L’alliance qui a si étroitement uni les trois empereurs depuis quelque temps déjà est encore dans toute sa force. Nos relations avec l’Angleterre ne sont pas moins amicales qu’avec la Russie… Dans le désir que nous avons de maintenir des rapports d’amitié avec l’Angleterre, la Russie et l’Autriche, il est de notre intérêt d’essayer d’éviter un conflit entre ceux que nous souhaitons de comprendre dans la même affection ; mais, si une guerre devait éclater, je conseillerais certainement à sa majesté de suivre l’exemple donné par Frédéric-Guillaume IV en 1854, et de se tenir en dehors de la lutte, à moins que les intérêts de sa couronne ne fussent atteints ou menacés. » Toutefois, ainsi que le député Liebknecht le rappelait le 19 février dernier, M. de Bismarck, après avoir contesté que la Russie nourrît aucun projet de conquête en soulevant la question d’Orient, ajouta que, s’il en était autrement dans l’avenir, si la Russie venait à changer d’intention, la conduite de l’Allemagne changerait également. Il convient encore de rappeler que chacune des entrevues qui eurent lieu à l’automne dernier entre M. de Bismarck et le comte Andrassy fut célébrée par la presse officieuse de Berlin comme une marque et une confirmation de l’étroite communauté de vues qui existait entre ces deux hommes d’état. Néanmoins la neutralité bienveillante de l’Allemagne a été si utile à la Russie en déterminant la neutralité de l’Autriche et l’abstention de l’Angleterre, que l’opinion européenne s’est obstinée à croire à une entente secrète entre Berlin et Saint-Pétersbourg.

Une vive curiosité ne pouvait donc manquer de s’attacher à l’interpellation que M. de Bennigsen avait annoncé l’intention de faire au sein du Reichstag « sur la situation politique en Orient et sur l’attitude prise ou à prendre par le gouvernement de l’empire. » Disons tout de suite que le télégraphe a très inexactement rendu le langage tenu par M. de Bismarck dans la séance du 19 février. Le prince-chancelier a pris trois fois la parole dans le cours de la discussion pour répondre à divers orateurs : de là l’incohérence apparente de l’unique discours qu’on a mis dans sa bouche, en le composant d’emprunts à trois allocutions distinctes. Le premier de ces discours a eu pour objet de définir la neutralité de l’Allemagne, qui veut bien jouer entre la Russie et l’Autriche le rôle d’intermédiaire officieux et de conseiller amical, « d’honnête courtier, » pour se servir du mot employé par M. de Bismarck, mais non le rôle d’un arbitre ou d’un juge, qui a pu donner des avis, mais qui a refusé en toute occasion et refusera toujours de peser sur les décisions d’un de ces deux empires au profit de l’autre, ne voulant donner de grief à aucun des deux : il se termine par la déclaration catégorique que l’Allemagne ne saurait manquer à une amitié séculaire et, au mépris des services rendus, contribuer à violenter la Russie. Il semblait donc que le chancelier penchât décidément en faveur de la Russie ; mais M. Windthorst, qui a pris la parole immédiatement après M. de Bismarck, a donné une explication spirituelle et probablement juste de ces effusions de reconnaissance et d’amitié à l’adresse de la Russie. « Je considère, a dit cet orateur, que le discours de M. de Bennigsen, qui n’a pas fait son interpellation sans être approuvé, et celui du chancelier ne forment qu’un tout : ces discours se complètent l’un par l’autre ; et si, à ma grande satisfaction, M. de Bennigsen a proclamé que l’intérêt de l’Autriche est aussi le nôtre, j’ai cru, à entendre le chancelier, qu’il jugeait utile, pour faire contre-poids à cette déclaration, de donner à la discussion un ton plus accentué dans le sens russe. » M. Windthorst ajoutait qu’il avait eu besoin d’être rassuré par la connexité qu’il avait remarquée entre les paroles de M. de Bennigsen et celles de M. de Bismarck ; qu’autrement il aurait pu craindre qu’on ne se fût volontairement aveuglé sur les desseins de la Russie. Piqué au vif par les sarcasmes de l’orateur catholique, M. de Bismarck reprit la parole pour contester avec âpreté qu’il eût jamais perdu de vue les vrais intérêts de l’Allemagne. « Je puis assurer M. Windthorst, dit-il en terminant, qu’il n’a pas besoin de défendre vis-à-vis de nous les intérêts de l’Autriche. Nos rapports avec l’Autriche sont ceux de la réciprocité, de la pleine franchise et de la confiance mutuelle, et ce n’est pas seulement de monarque à monarque, de gouvernement à gouvernement, — non, je suis personnellement avec le comte Andrassy, à ma grande joie et à mon bonheur, dans des relations amicales qui lui donnent la possibilité de me poser ouvertement toute question qu’il juge nécessaire dans l’intérêt de l’Autriche, et il a la conviction que je lui réponds la vérité, comme je suis convaincu qu’il me dit la vérité sur les intentions de l’Autriche. » De ces deux discours, l’un à la louange de la Russie, l’autre à la louange de l’Autriche et du comte Andrassy, qui représente dans le cabinet de Vienne l’élément anti-russe, lequel contient le fond de la pensée de M. de Bismarck ? L’un et l’autre, croyons-nous, expriment les sentimens du chancelier, qui veut avant tout sauvegarder son œuvre de prédilection, l’alliance des trois empires. L’Allemagne ne fera point à la Russie une guerre que le roi Guillaume considérerait comme fratricide ; mais, à cela près, elle n’épargnera rien afin d’obtenir pour l’Autriche toutes les satisfactions que cette puissance réclamera. M. de Bismarck ne saurait agir autrement sans heurter les sentimens de l’Allemagne. Il est à remarquer en effet que, même en mettant à part le discours d’un orateur polonais et celui de M. Liebknecht, remplis tous les deux des plus vives attaques contre la Russie, tous les orateurs qui représentent les diverses nuances du Reichstag, M. de Bennigsen comme M. Windthorst, M. Hamel comme M. de Bethusy-Huc, M. Lœwe comme M. Heildorf, se sont prononcés pour que l’Allemagne appuyât et défendît les intérêts autrichiens : pas un seul orateur ne s’est montré favorable à l’alliance russe. Aussi, tandis que les feuilles russes, en commentant les paroles de M. de Bismarck, ont laissé percer un peu de désappointement, le comte Andrassy, au sein de la délégation hongroise, a exprimé toute la satisfaction que lui causaient les déclarations du chancelier allemand.

Il est d’ailleurs un fait qui ne saurait passer inaperçu : c’est la présence à Berlin du prince de Galles, au lendemain même du débat sur l’interpellation Bennigsen. Quelque affection que l’héritier de la couronne d’Angleterre puisse porter à sa nièce, il est permis de croire que les fêtes d’un mariage princier ne l’appelaient pas seules à Berlin, qu’il avait voulu sonder les intentions de l’empereur Guillaume et du gouvernement allemand dans le cas d’un conflit armé entre la Grande-Bretagne et la Russie. L’Angleterre peut, au même titre que la Russie, invoquer à Berlin les souvenirs de 1870, et elle n’a pas réclamé et obtenu pour prix de sa neutralité la mise à néant d’un traité européen. S’éloigne-t-on beaucoup de la vérité en pensant que cette neutralité de l’Allemagne, souhaitée par l’Autriche et réclamée par l’Angleterre, est aussi la limite des services que M. de Bismarck pourra rendre à la Russie ? En outre, quelques indices donnent à croire que le chancelier a dû désapprouver certaines des exigences de la Russie. Quand, le 19 février, il résumait les demandes de cette puissance pour établir qu’elles ne lésaient aucun des intérêts de l’Allemagne, il parlait d’après les préliminaires qui étaient arrivés à sa connaissance le 13 février seulement, et il définissait ainsi l’autonomie de la Bulgarie : « La : situation de la Bulgarie serait à peu près celle de la Serbie avant l’évacuation de Belgrade et des autres points fortifiés. » M. de Bismarck supposait donc que les Turcs conserveraient les forteresses du quadrilatère et continueraient d’y tenir garnison, tandis que la Russie exige le démantèlement de ces forteresses et interdit à tout soldat turc l’entrée du territoire bulgare. De même, M. de Bismarck considérait les limites de la Bulgarie comme devant faire l’objet de négociations entre les puissances. Si le chancelier allemand ignorait les véritables exigences du gouvernement de Saint-Pétersbourg, ses éloges de la modération russe se tournent en critiques : s’il en était instruit et feignait à dessein de se méprendre, ses paroles contenaient un avertissement impossible à méconnaître. Enfin, quant à la tâche du congrès lui-même, M. de Bismarck l’a définie le 19 février, comme faisaient l’Autriche et l’Angleterre, et comme le veut le droit international, quand il a dit en termes exprès : « Tout ce qui sera un changement apporté aux stipulations de 1856 aura besoin de la sanction des puissances signataires. » On ne pouvait être plus net et plus précis. A propos de l’indemnité de guerre, le langage de M. de Bismarck n’a pas été moins explicite. « Cette indemnité, a-t-il dit, si elle doit se payer en argent, ne regarderait que les belligérans ; mais, si elle doit se payer en territoire, elle concernerait les signataires du traité de Paris, et devrait être réglée avec leur sanction. » On le voit, si la Russie se proposait de réduire le rôle du congrès à celui d’un simple bureau d’enregistrement, cette prétention n’avait pas l’assentiment du chancelier allemand, qui n’eût point accepté une tâche aussi modeste. En revendiquant la présidence du congrès, si sa réunion avait lieu en territoire allemand, M. de Bismarck invoquait légitimement un usage consacré par la courtoisie diplomatique. Cette présidence, en lui donnant la direction des délibérations, eût ajouté à son influence personnelle ; et, si les remarques qui précèdent ont quelque justesse, on est fondé à croire que cette influence ne se fût pas exercée exclusivement en faveur de la Russie, et qu’au contraire l’Allemagne, tenant compte des intérêts de l’Autriche et du mécontentement de l’Angleterre, eût appuyé diverses modifications au traité de San-Stefano.


III

Après avoir exposé, autant que possible d’après les documens officiels, les dispositions des puissances au moment où s’ouvraient les négociations pour la réunion d’une conférence, il nous reste à résumer ces négociations et à en expliquer l’avortement. Une première question se présente à l’esprit : la Russie, dont les prétentions ont rendu le congrès impossible, en a-t-elle jamais voulu sincèrement la réunion ? Le doute à cet égard ne semble pas possible. Indépendamment des engagemens qu’elle avait pris vis-à-vis de l’Angleterre et de l’Autriche, et qu’elle avait réitérés à diverses fois, la Russie avait souscrit le protocole annexé au traité de 1871, lequel dit expressément « qu’il est de principe essentiel dans la loi des nations qu’aucune puissance ne peut se dégager des obligations d’un traité ni en modifier les stipulations, à moins du consentement de toutes les puissances contractantes, obtenu au moyen d’un arrangement amiable. »

Un traité qui modifiait la situation faite en 1856 à la Roumanie, à la Serbie, au Monténégro par le commun consentement de l’Europe, et changeait les limites de ces principautés, qui retirait à la Roumanie un territoire qui lui avait été attribué, et le remplaçait par une province détachée du territoire turc, qui bouleversait toutes les conditions politiques de la presqu’île des Balkans, ne pouvait être soustrait à la sanction de l’Europe. On a pu voir que l’opinion de M. de Bismarck sur ce point ne différait pas de celle des autres gouvernemens.

Les obligations internationales de la Russie imposaient donc à cette puissance d’obtenir l’adhésion de l’Europe : un intérêt politique de premier ordre lui commandait la même conduite. Les militaires dans l’ivresse du triomphe pouvaient s’irriter que la Russie pût être contrainte de soumettre à l’assentiment de l’Europe les résultats de ses victoires ; les hommes politiques comprenaient que l’assentiment de l’Europe était indispensable pour rendre définitifs les résultats de la guerre, et que cet acquiescement valait d’être acquis au besoin par quelques sacrifices. Les raisons de cette nécessité ont été indiquées avec une grande force par M. de Bismarck dans son discours du 19 février. « Supposons, a-t-il dit, qu’une entente ne puisse s’établir sur les faits accomplis ; supposons que les puissances qui ont le plus intérêt à contester les stipulations du traité disent : « Il ne nous convient pas en ce moment de faire la guerre pour cette cause ; mais nous n’acceptons pas non plus ce qui s’est fait, et nous réservons nos décisions. » Ce serait là assurément une situation qui, pour la politique russe elle-même, ne peut être désirable. La politique russe dit avec raison : « Nous n’avons pas envie de nous exposer, tous les dix ou vingt ans, à la nécessité d’une campagne turque très meurtrière, très pénible et très coûteuse. » Mais elle ne peut désirer non plus substituer à ce danger celui d’une complication austro-anglaise se renouvelant peut-être tous les dix ou vingt ans. Je crois donc qu’il est dans l’intérêt de la Russie aussi bien que de toutes les autres puissances d’arriver à un arrangement et de ne pas renvoyer la solution de cette affaire à une époque ultérieure et peut-être moins favorable. »

M. de Bismarck admettait, il est vrai, que l’absence ou l’insuccès d’un congrès n’aurait pas pour conséquence inévitable une collision entre les puissances. « Si la Russie, disait-il, ne pouvait obtenir à présent l’acquiescement des autres signataires du traité de 1856, elle s’en consolerait avec la maxime : Beati possidentes. » Seulement, s’il est loisible à la Russie de maintenir de son mieux les faits accomplis, il n’est pas en son pouvoir d’en imposer le respect aux autres puissances. Comment contraindre celles-ci à reconnaître l’autonomie de la Bulgarie et l’indépendance de la Serbie et du Monténégro ? Si les négocians anglais refusent d’acquitter à Kavala, devenu port bulgare par la seule volonté de la Russie, d’autres droits que ceux qu’ils payaient à la douane turque, et si ce refus est appuyé par un vaisseau cuirassé ; si l’Autriche refuse de reconnaître l’autorité du Monténégro sur Antivari, et bloque ce port comme un repaire de contrebandiers, que fera la Russie à moins de déclarer la guerre à l’Angleterre et à l’Autriche ? Si les puissances maritimes dont les sujets sont créanciers de la Turquie s’entendaient pour occuper Varna, Bourgas et les autres ports de la Mer-Noire, considérés par elles comme continuant d’appartenir au sultan, et pour y percevoir les droits de douane au profit de leurs nationaux, la Russie ferait-elle la guerre à une moitié de l’Europe pour protéger les finances d’une prétendue Bulgarie ? Le gouvernement russe serait ainsi sans cesse sous le coup d’un conflit avec toute puissance qui voudrait faire naître une querelle.

La réunion d’un congrès était donc désirable pour la Russie, et le prince Gortchakof en accueillit d’autant plus favorablement la proposition qu’il était loin de prévoir les difficultés qui allaient surgir. Le prince était convaincu que tout différend avec l’Autriche serait aisément aplani par l’entremise de l’Allemagne, au moyen de concessions dont le germe avait été déposé à dessein dans les articles relatifs aux délimitations territoriales, par l’admission d’une révision ultérieure. Quant à l’Angleterre, dont il mesurait l’énergie aux tergiversations de lord Derby, le chancelier russe comptait qu’elle serait réduite à l’impuissance par la conscience de son isolement, et qu’en dernier ressort elle préférerait une compensation quelconque à une guerre dans laquelle elle ne serait soutenue par personne, et qu’il paraissait impossible de faire accepter par le peuple anglais. L’adhésion de la Russie à la réunion d’un congrès fut donc annoncée, dès le 7 mars, par le Journal de Saint-Pétersbourg dans un article attribué au baron Jomini, l’un des secrétaires du prince Gortchakof, et où se trahissaient la confiance du gouvernement russe et l’attente d’un succès diplomatique. Mais l’on devait trouver l’Autriche moins facile à satisfaire, l’Allemagne moins complaisante et l’Angleterre plus énergique et plus résolue qu’on ne comptait.

Ce fut le gouvernement autrichien qui prit l’initiative de proposer une conférence entre les puissances européennes. Le 4 février, le jour même où il apprit la signature des préliminaires de paix et avant même d’en connaître le texte, il chargea par le télégraphe l’ambassadeur d’Autriche à Londres d’inviter le gouvernement anglais à une conférence à laquelle prendraient part toutes les puissances signataires des traités de 1856 et 1871. Le lendemain, le comte de Beust remettait à lord Derby une note officielle dans laquelle la position de l’Autriche se trouvait ainsi définie : « L’Autriche-Hongrie, en sa qualité de puissance signataire des actes internationaux qui ont eu pour objet de régler le système politique en Orient, a toujours réservé, en présence de la guerre actuelle, sa part d’influence sur le règlement définitif des conditions de la paix future. Le gouvernement impérial de Russie, auquel nous avons fait part de ce point de vue, l’a pleinement apprécié. » L’adhésion de l’Angleterre fut immédiate : celle des autres puissances fut également obtenue, mais des objections s’élevèrent contre le choix de Vienne comme lieu de la réunion des plénipotentiaires. Bade fut substitué à Vienne, et ne tarda pas à être remplacé par Berlin pour complaire à M. de Bismarck. Le chancelier allemand avait exprimé le désir qu’à la conférence entre de simples plénipotentiaires, obligés d’en référer pour le moindre détail à leur gouvernement, on substituât une réunion des ministres dirigeans, et que cette réunion eût lieu à Berlin. Ce changement dans la qualité des négociateurs avait pour conséquence de transformer la conférence en un congrès. M. de Bismarck acceptait de le présider, mais il laissait à l’Autriche le soin d’établir un accord entre les gouvernemens : il se réservait de ne convoquer le congrès qu’après que l’adhésion de toutes les puissances aurait été obtenue. Le cabinet de Vienne, par une note officielle du 7 mars, transforma donc sa proposition d’une conférence en une proposition pour la réunion d’un congrès. En acceptant officiellement cette proposition, le 9 mars, lord Derby aborda pour la première fois la question sur laquelle un accord s’est trouvé impossible à établir, à savoir le programme du congrès projeté. « Il est à désirer, écrivit-il au comte de Beust, qu’il soit bien entendu que toutes les questions débattues dans le traité de paix entre la Russie et la Turquie seront considérées comme devant être discutées dans le congrès, et qu’aucun changement dans l’état des choses précédemment établi par les traités ne peut être reconnu valide tant qu’il n’aura pas obtenu l’assentiment des puissances. » Voilà le point sur lequel le cabinet anglais n’a jamais varié et n’a pu obtenir satisfaction. Il demandait en outre l’assurance qu’il n’existait point entre la Russie et la Turquie d’autres engagemens que ceux qui étaient consignés dans le traité de San-Stefano, enfin il réservait pour l’Angleterre une pleine et entière liberté d’action sur toutes les questions, quelles que fussent les décisions auxquelles le congrès arriverait, la loi des majorités ne pouvant être applicable à une semblable réunion. Il n’y eut pas de contestation sur ces derniers points : la Russie déclara qu’elle reconnaissait à toutes les puissances une liberté d’action dont elle entendait se prévaloir elle-même ; elle donna ensuite l’assurance formelle que le traité de San-Stefano ne contenait point d’articles secrets, et qu’il n’existait pas davantage de traité secret entre elle et la Turquie.

Restait la question des pouvoirs du congrès, sur laquelle le gouvernement russe faisait donner verbalement au comte Andrassy des assurances qui paraissaient satisfaisantes, mais évitait toute explication directe avec l’Angleterre. Lord Derby prit le parti de s’adresser, le 16 mars, au comte Schouvalof, en demandant catégoriquement si la Russie acceptait la condition posée par le cabinet anglais et qu’il formulait dans les termes suivans : « Le gouvernement de sa majesté veut, avant de prendre part au congrès, qu’il soit bien entendu que tous les articles du traité conclu entre la Russie et la Turquie seront soumis au congrès, non pour qu’ils soient nécessairement acceptés, mais afin qu’on puisse examiner quels articles seront acceptés ou discutés par les différentes puissances, et quels ne le seront pas. »

La question qui se débattait entre les deux gouvernemens était de savoir si le congrès arrêterait lui-même le programme de ses travaux ou si ce programme lui serait tracé par la Russie. L’opinion du cabinet anglais, comme lord Derby l’a déclaré à la chambre des lords, était que le congrès devait prendre pour base de ses travaux le traité de Paris, non pour le maintenir, mais pour le modifier. Tant que ce traité n’avait pas été régulièrement modifié d’un commun accord, entre ses signataires, il demeurait obligatoire pour ceux-ci. Il fallait donc que le congrès, prenant successivement chacun des articles du traité de 1856, le comparât aux stipulations du traité de San-Stefano qui y dérogeaient, et s’entendît sur la réduction à adopter pour mettre cet article en rapport avec la situation nouvelle. L’accord entre les puissances ne pourrait sans doute être obtenu qu’autant que des modifications plus ou moins importantes du traité de San-Stefano seraient consenties par la Russie, et ce serait à cette puissance à voir, à propos de chaque question, si elle pouvait ou non déférer aux demandes de l’Europe. Là était précisément le péril que la Russie voulait éviter. Si les puissances se mettaient d’accord sur une modification grave, si, par exemple, elles étaient unanimes à demander que la Bulgarie ne s’étendît pas au sud de la chaîne des Balkans, ou que les forteresses du quadrilatère fussent conservées, avec droit pour la Turquie d’y tenir garnison, la Russie était assurément maîtresse de repousser cette modification ; mais elle demeurait atteinte et convaincue, aux yeux de l’opinion européenne, d’avoir maintenu une exigence condamnée par le jugement de toutes les puissances, et son refus, en mettant fin à toute délibération, faisait peser sur elle seule la responsabilité de l’échec du congrès et de toutes les conséquences qui en pouvaient résulter. C’était là la situation dans laquelle la Russie s’était trouvée à la conférence de Vienne en 1855. Son refus de consentir à la neutralisation de la Mer-Noire mit fin à la conférence ; mais l’accord qui s’était établi entre les puissances subsista après la séparation des plénipotentiaires, et se traduisit par un ultimatum devant lequel la Russie dut céder. Le gouvernement du tsar ne voulait à aucun prix qu’un accord pût s’établir contre lui au sein du congrès, et le mettre dans l’alternative de céder sur des points importans ou d’encourir le danger d’une nouvelle coalition. Ce gouvernement admettait qu’aucune des stipulations du traité de San-Stefano ne devait être ignorée du congrès, afin que cette assemblée fût assurée de délibérer en connaissance de cause : aussi annonçait-il l’intention de communiquer officiellement le texte du traité à toutes les puissances. Il reconnaissait que chaque plénipotentiaire avait le droit de dire son sentiment sur tous les articles du traité sans distinction. Il reconnaissait encore que les questions auxquelles on serait unanime à attribuer un caractère européen ne pourraient être valablement et définitivement réglées que par le congrès, mais il se réservait le droit d’accepter ou de refuser la discussion sur toute question qu’il jugerait exclusivement russe. La réunion des représentans des puissances aurait eu ainsi tout à la fois le caractère d’une académie politique et d’un congrès : les plénipotentiaires auraient eu le droit de dire leur sentiment sur chacune des stipulations intervenues entre la Russie et la Turquie, mais on n’aurait mis en discussion que les articles sur lesquels la Russie aurait accepté la juridiction du congrès. Lord Derby avait donc raison de dire au parlement que le différend entre la Russie et l’Angleterre ne portait pas sur une question de mots, mais sur le fond même des choses.

M. de Bismarck comprit immédiatement combien les points de vue auxquels se plaçaient les deux gouvernemens d’Angleterre et de Russie étaient inconciliables, et, pour prévenir un échec déjà trop facile à prévoir, il proposa de remettre à une conférence préliminaire, siégeant à Berlin et composée des ambassadeurs accrédités près l’empereur d’Allemagne, le règlement de toutes les questions relatives à la procédure du congrès. Il espérait que les ambassadeurs, en se plaçant au point de vue pratique et en soumettant à un examen préalable toutes les questions à traiter au sein du congrès, arriveraient à une transaction acceptable pour tout le monde. Le cabinet de Londres, qui se sentait sur un terrain solide, refusa de le quitter, et déclina la proposition de l’Allemagne. En même temps, il insista plus vivement que jamais pour avoir une réponse catégorique de la Russie. Il n’en obtint que la promesse de la communication officielle du traité aussitôt que les ratifications auraient été échangées et auraient donné à cet acte un caractère définitif en ce qui concernait la Russie et la Turquie. Cette promesse était accompagnée de la déclaration que chaque puissance aurait au sein du congrès la pleine liberté de ses appréciations et de son action. On tournait donc toujours dans le même cercle. Le cabinet de Londres apprenait en même temps que le prince Gortchakof avait déclaré à l’envoyé de Roumanie que la Russie ne permettrait jamais que la rétrocession de la Bessarabie fût discutée au sein du congrès. On acquérait donc ainsi la preuve que la Russie entendait soustraire à la décision de l’Europe une des questions les plus graves qui pût être soulevée à propos du traité de San-Stefano et précisément une de celles sur lesquelles la compétence du congrès était le moins contestable. Aussi, lorsque le 27 mars la Russie eut répondu à une dernière mise en demeure de la part du cabinet anglais par le maintien pur et simple de ses déclarations antérieures, toute idée de réunir un congrès dut être abandonnée.

Depuis le jour où l’antagonisme des vues s’était manifesté, la Russie s’était habituée à la perspective d’une rupture avec l’Angleterre. Elle avait pensé d’abord que le congrès pourrait se réunir sans la participation du cabinet de Londres, mais M. de Bismarck ne partagea point cette manière de voir, et refusa d’admettre la possibilité que rien de sérieux pût s’accomplir ou même être tenté sans le concours de l’Angleterre. Sans doute la France et l’Italie ne pouvaient être indifférentes à tout changement apporté à l’équilibre des forces dans le bassin de le Méditerranée, mais elles n’avaient ni l’une ni l’autre d’intérêt direct et pressant qui fût engagé dans la question d’Orient : toutes deux se garderaient de compromettre ou d’aliéner leur liberté d’action, lorsque l’absence de l’Angleterre leur fournirait un motif légitime de s’abstenir ; on devait donc tenir pour certain que ni l’une ni l’autre ne voudraient prendre part à une réunion qui n’aurait plus un caractère européen. Battue de ce côté, la Russie revint à l’idée d’un arrangement direct avec l’Autriche qui lui permettrait de braver le mécontentement de l’Angleterre. En même temps que le prince Gortchakof faisait remettre au cabinet anglais une réponse dont les conséquences inévitables étaient trop faciles à prévoir, il envoyait à Vienne en mission particulière le négociateur même du traité de San-Stefano, le général Ignatief, chargé de pressentir le cabinet de Vienne sur les modifications qui pourraient le satisfaire.

L’objet de cette mission ne pouvait échapper à lord Beaconsfield, qui comprit que le plus sûr moyen d’empêcher le cabinet de Vienne de céder aux promesses et aux obsessions dont il allait être l’objet, était de lui prouver par un acte éclatant que l’Angleterre était résolue enfin à agir même seule, et qu’il n’y avait pas lieu pour l’Autriche de sacrifier inconsidérément ses intérêts, lorsqu’il dépendait d’elle d’obtenir l’appui d’une grande puissance. Lord Beaconsfield fit donc décider par le conseil, convoqué d’urgence, que les réserves de l’armée active seraient appelées sous les armes, et que l’autorisation de faire cet appel serait sans retard demandée au parlement. Cette résolution du cabinet anglais, en même temps qu’elle déterminait la retraite, depuis longtemps souhaitée, de lord Derby, a produit immédiatement tous les fruits, qu’on en devait attendre. Certain du bon vouloir de l’Allemagne et rassuré par la hardiesse avec laquelle l’Angleterre s’engageait à fond, le cabinet de Vienne n’a pas hésité à maintenir sa manière de voir au sujet du traité de San-Stefano, à en repousser certaines stipulations et à revendiquer sur toutes le droit d’examen de l’Europe. La mission du général Ignatief a donc échoué. Ce seul résultat suffirait à justifier la résolution prise par le cabinet anglais : cette résolution était d’ailleurs commandée par les incidens qui se produisaient sur les rives du Bosphore. Sous prétexte que la rade de San-Stefano est trop exposée aux coups de vent du sud, les généraux russes annoncèrent que la garde russe s’embarquerait pour Odessa à Buyuk-Déré, et ils acheminèrent immédiatement quelques régimens dans cette direction. Buyuk-Déré est situé au point où le Bosphore est le plus resserré. Les batteries qui défendent le détroit ne sont fortifiées que du côté de la mer, rien ne pouvait donc empêcher les Russes de s’établir fortement sur ce point. Aucun bâtiment de transport n’était arrivé ; aucun même n’était annoncé. Il était évident que les Russes, qui pouvaient aller, quelques lieues plus loin, s’embarquer au port de Bourgas sur la Mer-Noire, avaient voulu en réalité se saisir du point le plus important du Bosphore, et se ménager le moyen, en s’emparant des batteries turques, d’empêcher l’entrée d’une flotte anglaise dans la Mer-Noire, au cas où une rupture éclaterait entre les deux puissances. Une protestation très vive des autorités turques obligea les généraux russes à ramener leurs troupes dans leurs anciennes positions : ils déclarèrent alors qu’ils n’évacueraient pas le territoire ottoman tant que la flotte anglaise continuerait à séjourner dans la mer de Marmara. Leurs projets d’embarquement à Buyuk-Déré n’étaient donc pas sincères.

Les choses en sont là aujourd’hui. Au point de vue militaire, les forces anglaises et russes sont toujours en présence, se surveillant mutuellement, et le moindre incident peut amener une collision. Au point de vue diplomatique, lord Salisbury, qui a succédé à lord Derby dans les fonctions de chef du foreign office, a débuté par l’envoi d’une circulaire qui est un véritable acte d’accusation contre la Russie, et où sont résumées les critiques de toute nature qui peuvent être adressées au traité de San-Stefano. De son côté, le frère du tsar, le grand-duc Nicolas, rend visite au sultan et à ses ministres, fait échange de présens avec eux, parcourt Constantinople accompagné d’officiers en uniforme, et prend moralement possession de la capitale turque. La Roumanie déclare qu’elle tient pour nul un traité conclu sans sa participation ; le tsar répond par la menace d’occuper militairement la Roumanie et de faire désarmer l’armée roumaine. Le conflit, pour être latent, n’en est pas moins engagé partout : éclatera-t-il à ciel ouvert, ou est-il encore possible de l’arrêter ? Si les agrandissemens stipulés en faveur de la Serbie et du Monténégro étaient restreints de façon qu’il ne fût plus au pouvoir de ces deux principautés d’isoler la Bosnie et l’Herzégovine de l’Albanie ; si la limite de la Bulgarie, indûment étendue jusqu’à l’archipel, était reportée à l’intérieur des terres, de façon qu’il fût possible aux Turcs de communiquer, sans quitter le territoire ottoman, avec les provinces occidentales qui leur sont laissées, les principales objections des puissances seraient levées, et une transaction serait facile sur tous les autres points. Seulement le but de la Russie, qui est de mettre l’empire ottoman dans l’impossibilité de vivre, ne serait plus atteint, et il est à craindre que l’orgueil militaire et l’exaltation du patriotisme slave ne fassent refuser par la Russie des concessions qui pourraient paraître imposées par l’intimidation. Une collision deviendrait alors inévitable et prochaine ; et il est probable que le malheureux sultan serait contraint de donner le signal d’une lutte dans laquelle disparaîtraient peut-être les débris de son empire. Suivant l’influence qui deviendra prédominante à Constantinople, le sultan sommera la Russie, au nom du traité de San-Stefano, d’évacuer le territoire ottoman, ou il sommera l’Angleterre, au nom du traité de Paris, de retirer son escadre de la mer de Marmara. A l’une comme à l’autre de ces demandes, c’est le canon qui répondra.


CUCHEVAL-CLARIGNY