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L’Attentat du Niederwald
Revue des Deux Mondes3e période, tome 67 (p. 669-680).

Le 28 septembre 1883, une grande fête se célébra dans le Nassau, près de Rüdesheim, au sommet du Niederwald, qui fait face à Bingen et commande une admirable vue sur le Rhin. On inaugurait ce jour-là le monument de la Germania, consacré à la gloire des armes allemandes et à la fondation du nouvel empire, de qui dépendent aujourd’hui les destinées de l’Europe. L’empereur Guillaume était venu présider en personne à cette imposante cérémonie. Il était accompagné du prince impérial, du roi de Saxe, du grand-duc de Bade, du grand-duc de Hesse-Darmstadt, des princes Frédérick-Charles, Guillaume et Albert de Prusse, du prince Luitpold de Bavière, d’autres princes encore et de plusieurs ministres. Le plus ancien des historiens grecs, celui qu’on a surnommé le père de l’histoire, pensait que le monde est gouverné par une divinité jalouse, ombrageuse et tracassière, toujours prête à appesantir son bras sur les superbes qui se croient quelque chose et à leur rappeler qu’ils sont à la merci de ses caprices. Ce dieu jaloux ne trouvera jamais rien à reprendre ni dans les sentimens ni dans les discours de l’empereur Guillaume. Le 28 septembre, il prit la parole pour renvoyer à un autre que lui toute la gloire des batailles gagnées. Il déclara que la Providence avait tout fait, que lorsqu’elle médite d’étonner le monde par de grands événemens, elle choisit elle-même son heure, son endroit et ses outils. Il ajouta que le monument qu’on allait inaugurer était destiné à perpétuer le souvenir de ceux qui étaient morts au champ d’honneur, à témoigner de la reconnaissance des vivans, à exciter l’émulation de la postérité, que Dieu y pourvoirait. Cela dit, il mit chapeau bas et tendit la main à tous les princes qui l’entouraient. Il avait beaucoup plu dans la nuit ; comme par enchantement, le temps s’était remis au beau. La cérémonie, qu’un ciel radieux favorisa jusqu’au bout, ne fut troublée par aucun accident, et de la Sprée jusqu’à l’Isar, toute l’Allemagne en parla.

Peu s’en était fallu cependant que ce jour de fête ne se transformât tout à coup en un jour d’épouvante, d’horreur et de sang. Toute cette foule joyeuse, accourue de toutes parts pour saluer l’empereur et la Germania, ne se doutait pas qu’elle venait d’échapper à un effroyable danger ; elle avait passé à côté d’une catastrophe sans la voir. La veille, à la tombée de la nuit, deux hommes, l’un compositeur d’imprimerie, l’autre ouvrier sellier, étaient montés au Niederwald par la route préparée pour le cortège impérial. Le plus jeune, qui n’avait que vingt ans, portait sous son bras un paquet qui contenait une bouteille et une cruche de grès. Dans la cruche et dans la bouteille il y avait de la dynamite, des capsules et une mèche. Ils s’arrêtèrent à dix minutes du monument, près d’un drain qui traversait la route en biais. Une ouverture y avait été ménagée ; ils en profitèrent pour y déposer leur dynamite ; puis, ayant déroulé la mèche, ils l’enfouirent sous des feuilles et des herbes, en ayant soin de laisser à découvert l’un des bouts, pour être sûrs de le retrouver. Après quoi ils retournèrent à Rüdesheim, où ils ne réussirent à se loger dans aucune hôtellerie, tant la Germania avait attiré de curieux ; mais un tailleur obligeant consentit à leur offrir un gîte.

Ces deux scélérats, dont le visage n’avait rien de rébarbatif ni de farouche, étaient Prussiens l’un et l’autre. Ils arrivaient tout courant de la très industrieuse cité d’Elberfeld, où s’était tramé le sinistre complot. On leur avait représenté que, le 28 septembre, « toute la compagnie, die ganze Cesellschaft, » se trouverait rassemblée sur la route du Niederwald, que la destinée leur offrait une occasion unique de délivrer le monde d’un empereur et d’une dizaine de princes, de frapper un de ces coups qui font trembler la terre et dont elle garde à jamais la mémoire. On n’avait pas eu besoin de leur en dire plus long ; ils avaient senti tout de suite la beauté de leur entreprise, et ils s’étaient mis en chemin avec un joyeux empressement, comme des gens qu’on invite à une partie de plaisir. Sans doute, ils dormirent d’un bon somme chez l’obligeant tailleur de Rüdesheim qui les hébergea sous son toit. Le lendemain, dès la première heure, ils étaient à leur poste. Quand les cloches, sonnant à toute volée, et les fanfares des trompettes annoncèrent l’arrivée du cortège, ils venaient de se séparer. Küchler faisait le guet ; Rupsch, chargé de l’exécution, fumait an cigare qui devait lui servir à allumer la mèche.

Les experts ont affirmé que, dans les conditions où avait été préparé l’attentat, le revêtement de pierre et le gravier qui recouvrait le drain auraient été projetés à vingt mètres à la ronde avec assez de violence pour faire voler en éclats les voitures et pour tuer infailliblement quiconque se trouvait à portée. Cependant le cortège passa et un peu plus tard, il redescendit sans qu’aucune explosion se fût produite. Le ministère public a reconnu dans cette affaire le doigt de Dieu. D’autres ont rendu grâce à la pluie qui était tombée en abondance pendant la nuit ; ils ont pensé, que la mèche imbibée d’eau, n’avait pu s’allumer. D’autres encore ont mieux aimé croire qu’au dernier moment, Rupsch avait été pris d’une défaillance, que son crime vu de près lui avait fait peur, qu’un scrupule tardif ayant glacé son cœur et sa main, la mèche n’avait pas brûlé parce qu’il ne l’avait pas allumée. Toutefois il en coûtait aux deux émissaires de retourner à Elberfeld sans avoir rien fait. Après la cérémonie, ils revinrent chercher leur cruche et leur bouteille, et le soir une violente détonation se faisait entendre près d’une cantine en planches où se donnait un concert. Heureusement le mal ne fut pas grand. Quelques planches furent brisées ; deux hommes, légèrement blessés, perdirent connaissance. La police rechercha aussitôt les coupables ; elle eut peine à les atteindre, ils ne furent arrêtés que cinq mois après. L’instruction judiciaire traîna aussi en longueur ; Küchler et Rupsch n’ont été jugés par le tribunal impérial de Leipzig que te 22 décembre 1884. Ils ont été condamnés à mort l’un et l’autre. Leur crime et le jugement rendu contre eux fournissent matière à plus d’une réflexion.

L’attentat manqué du Niederwald fait penser à certains forfaits commis récemment en Russie ; les intentions et les procédés sont les mêmes. En réalité, les nihilistes russes et les anarchistes allemands sont deux races d’hommes bien différentes. M. de Bismarck remarquait l’an dernier, dans une séance du Reichstag, « que le nihilisme moscovite se recrute surtout dans le prolétariat des carrières libérales, dans l’excédent de diplômés que l’éducation savante des gymnases fait affluer dans la vie civile, et que la vie civile n’a pas la force de digérer, parmi les boursiers des universités qui, en terminant leurs études, rêvaient un avenir à la tête de la société comme gouverneurs et hauts dignitaires, et qui le jour où ils cessent de toucher leur pension, en sont réduits à chercher un emploi de garde de nuit ou quelque autre gagne-pain du même genre. « Les anarchistes allemands qui à des degrés divers ont trempé dans l’attentat du Niederwald appartenaient tous à la classe ouvrière ; il n’y avait parmi eux aucun étudiant visionnaire ou perverti. De mystérieuses semences, apportées par le vent, étaient tombées dans ces cerveaux incultes, et la graine avait levé. Instruits à l’école de la misère, ils n’avaient pas eu besoin de suivre des cours à l’université pour se convaincre que la société est l’ondée sur l’injustice, que tout capitaliste est un exploiteur, que les maçons ont le droit d’habiter les maisons qu’ils bâtissent et les tisserands de regarder comme leur bien la toile qu’ils ont tissée, qu’au surplus il est inutile de raisonner avec le bourgeois, qu’il faut recourir à la force pour triompher de ses ineptes préventions et de ses criminelles résistances.

La plupart étaient de bonne foi ; des sophistes leur avaient fait leur leçon, ils la répétaient avec candeur. Küchler a étonné ses juges par son air d’ingénuité presque bonasse, Rupsch par l’expression presque enfantine de son visage imberbe, avec lequel s’accordait mal sa grosse voix de basse. Ce bon jeune homme, fils de braves paysans du cercle de Naumburg, se croyait sérieusement tenu de conformer sa conduite à ses doctrines. Un jour qu’il avait commis un détournement, comme son patron lui en demandait raison, il monta sur ses ergots et se vanta d’avoir lu quelque part que la propriété est le vol. Quand on lui représentait le danger de ses liaisons avec les anarchistes, il répondait fièrement que si jamais il sentait son cas véreux, il se fourrerait dans la bouche une cartouche de nitroglycérine et se ferait sauter la cervelle. Il n’en a rien fait ; si ingénu qu’on soit, la candeur se concilie quelquefois avec la hâblerie.

Les lois d’exception ne produisent pas toujours les effets qu’on en attend. Celle que le Reichstag a votée en 1878, sur la pressante invitation de M. de Bismarck, interdit les publications socialistes et édicté des peines contre quiconque les colporte ou les répand. Il s’est trouvé cependant que les anarchistes d’Elberfeld recevaient, sans que la police s’en doutât, la fameuse Freiheit que publiait à Londres M. Most. Elle leur arrivait de partout, même d’Amérique. Ils y lisaient « que le temps des discours est passé, qu’il faut en venir à l’action et prouver aux classes dominantes que l’anarchiste allemand n’a peur ni de la hache, ni de la potence. » Ils y lisaient aussi « que les socialistes révolutionnaires, s’ils veulent égaler les exemples que leur donnent de nobles jeunes gens russes, doivent se tenir au courant des progrès techniques de toutes les matières explosives. » Ils y lisaient encore « que l’imprimerie et la nitroglycérine sont les plus belles inventions des temps modernes, que l’une nous fournit le moyen de propager nos idées, l’autre celui de les mettre à exécution. »

La loi de 1878 donne à la police locale le droit d’interdire ou de dissoudre toute réunion convoquée dans une vue d’agitation socialiste. Si les anarchistes d’Elberfeld ne tenaient pas d’assemblées publiques, ils ne laissaient pas de se réunir fréquemment, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, le plus souvent chez le cordonnier Holzhauer. Dans leurs conventicules illicites et secrets, que personne n’inquiéta jamais, ils traitaient en toute liberté de leurs petites affaires, et ils posaient en principe que le jour où l’on ferait quelque chose, le mieux serait de choisir pour exécuteurs de jeunes célibataires, attendu que, s’il leur arrive malheur, ils ne laissent pas derrière eux une femme et des enfans que le parti doit nourrir.

En vertu de cette même loi de 1878, la police a le droit d’interdire ou de saisir les collectes destinées à la propagation des doctrines subversives. Quand il fallut trouver de l’argent pour envoyer au Niederwald Küchler et Rupsch, toutes les bourses s’ouvrirent, et Dieu sait pourtant qu’on n’était point riche. La plupart ne savaient pas précisément de quoi il retournait, mais ils devinaient tous qu’on s’occupait de monter un coup, et le teinturier Söhngen donna 8 marcs, le rubanier Rheinbach en donna 9 et quelques pfennigs. Chacun vida ses poches ; aux 32 marcs qu’on eut bien vite réunis s’en ajoutèrent 40 généreusement avancés par le tisserand Palm. On assure que ce dernier entretenait de secrètes intelligences avec la police, que ses dénonciations ont singulièrement facilité l’instruction du procès. Si le fait est exact, il faut convenir que Palm est le plus dangereux des agens provocateurs et que les commissaires de police qui le prennent à leur solde jouent gros jeu.

M. Most devra prêcher longtemps encore les anarchistes allemands avant qu’ils aient appris « des nobles jeunes gens russes D qu’il leur propose pour modèles à honorer leurs (crimes par la hauteur de leur courage et l’audace de leur impénitence. Les anarchistes d’Elberfeld, à l’exception d’un seul, ont fait une triste figure devant le tribunal de Leipzig. Dès le jour de leur arrestation, Rupsch et Küchler n’ont plus songé qu’à sauver leur tête ; ils ont scandalisé leurs juges par la bassesse de leurs excuses et leur acharnement à se charger l’un l’autre. Rupsch, s’il faut l’en croire, n’avait accepté l’aimable mission qu’on lui confiait que pour faire un voyage d’agrément au Niederwald, pour assister à la fête, pour contempler l’empereur, qu’il n’avait jamais vu. Se sentant surveillé par son incommode et farouche compagnon, il feignit d’allumer la mèche avec son cigare, qu’il avait eu la précaution de laisser s’éteindre. Küchler l’ayant sommé de renouveler sa tentative, il eut soin cette fois de couper la mèche par le milieu pour que le feu ne se communiquât pas à la dynamite. Si l’on s’en rapporte au témoignage de Küchler, c’est lui qui a fait avorter le complot. Pour empêcher Rupsch d’accomplir son horrible projet, il a exigé que la bouteille et la cruche fussent déposées dans un drain ; il comptait bien que la pluie qui était tombée et qui tombait encore noierait la mèche. Küchler et Rupsch, Rupsch et Küchler, ces deux bons apôtres, se sont vantés chacun à son tour d’avoir sauvé la vie à leur empereur. Les nihilistes russes font meilleure contenance ; ils tuent, mais ils savent mourir. Le juge se trouvait dans une situation bizarre, qui pourtant ne l’a point embarrassé. Il s’agissait d’un crime qui n’a pas été commis, d’une tentative manquée qui n’a laissé aucune trace et dont personne n’aurait jamais eu connaissance si Rupsch et Küchler avaient été discrets. On leur demandait compte de l’explosion qui s’était produite à Rüdesheim, près d’une cantine où se donnait un concert. Une fois entrés dans la voie des aveux, ils ont dit ce qu’ils étaient venus faire au Niederwald, de quelle mission ils avaient consenti à se charger. Il est vrai qu’à leur témoignage s’ajoute la dénonciation de Palm ; mais un, des défenseurs d’office, M. le conseiller de justice Fenoer, qui s’est acquitté de sa tâche avec autant de conscience que de talent, n’a pas craint de dire que la haute cour accordait elle-même moins de créance aux assertions suspectes de ce tisserand qu’à la parole des huit accusés.

Au surplus, Palm ne se trouvait pas, le 28 septembre, sur le Niederwald ; comment saurait-il ce qui s’y est passé ? Or Küchler et Rupsch s’accordent à avouer qu’ils ont préparé l’attentat en déposant de la dynamite dans une fosse de drainage, mais une simple préparation n’est pas un commencement d’exécution. Quant au reste, chacun d’eux a affirmé, protesté qu’il était résolu à ne point accomplir les ordres qu’il avait reçus. Si on 4es considérait tous les deux comme des menteurs, on en était réduit à ne rien savoir ; si on leur accordait quelque créance, on était obligé de reconnaître que l’un d’eux au moins méritait quelque indulgence pour avoir reculé devant son forfait. Le juge en a décidé autrement. Il a pensé que Küchler et Rupsch étaient véridiques quand ils se chargeaient réciproquement, qu’ils étaient indignes de foi dans tout ce qu’ils alléguaient à leur décharge, et il les a condamnés l’un et l’autre à la peine de mort pour crime de haute trahison. Nous ne discutons pas sa sentence, mais il est permis de dire qu’il n’a pas dénoué, qu’il a tranché.

Le seul des accusés qui ait gardé jusqu’au bout une fière et superbe attitude, sans essayer un instant de disputer sa tête à ses juges, est le Saxon Reinsdorf, qui avait été l’instigateur de l’attentat et s’en faisait gloire. M. de Bismarck comparait naguère le socialisme à ce prophète dont Thomas Moore a raconté l’histoire en beaux vers, et qui, défiguré par une horrible plaie, ne se dévoilait jamais devant ses séides de peur que sa laideur ne les mit en fuite. « La démocratie socialiste, disait M. de Bismarck, a les mêmes raisons que le prophète du poète irlandais pour ne pas découvrir son vrai visage. » Le jour qu’elle a comparu en cour d’assises dans la personne de Reinsdorf, elle a hardiment relevé son voile, et bien que son visage ne fût défiguré par aucune plaie, l’assistance a tressailli. C’était celui d’un homme maigre, aux joues creuses, aux cheveux d’un blond rougeâtre, peignés avec soin ; son regard provocant exprimait l’audace, l’insolence, le défi, et son langage était aussi effrayant que ses yeux. Par la bouche de Reinsdorf, l’anarchisme allemand a déclaré à l’Allemagne entière que la fin justifie les moyens, et qu’une saine morale autorise l’assassinat quand il y va du salut de la société et du monde. A vrai dire, Reinsdorf ne perpétrait pas de sa main ses forfaits bienfaisans ; il imaginait, il concevait, il préparait, mais il n’opérait pas lui-même, il envoyait au Niederwald un enfant de vingt ans. On ne peut dire de lui « qu’il se sauvait dans l’ombre en poussant l’assassin. » Ce n’était point par lâcheté, mais par orgueil qu’il se ménageait. Il se sentait nécessaire ; c’était à lui que venaient les idées, un Rupsch lui semblait bon pour les exécuter. Le crime a ses penseurs ; il faut respecter leurs méditations et ne pas exposer aux accidens ces têtes précieuses et inventives qui travaillent pour le bonheur de l’humanité.

Natif de Pegau, le typographe Reinsdorf avait mené une existence aventureuse et vagabonde. Il était assez habile dans son métier, ne manquait pas d’instruction ; il savait le français, l’anglais, et trouvait facilement du travail. Mais il avait l’humeur inquiète et l’horreur de toutes les servitudes ; aucune place ne lui était bonne, il ne s’entendait avec aucun patron, et sa vie n’a été qu’une longue promenade. On l’a vu tour à tour à Francfort, à Naumburg, à Stettin, à Berlin, à Hanovre, à Manheim, à Fribourg-en-Brisgau, à Genève, à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Leipzig, à Buda-Pesth, à Munich, à Nancy. Où qu’il fût, il s’enveloppait de mystère et changeait sans cesse de nom. Mais quelques précautions qu’il eût prises, il avait subi plus d’une condamnation, tantôt pour colportage de brochures interdites, tantôt pour port d’armes, prohibé, tantôt pour s’être approprié les papiers d’un autre. En sortant de prison, il recommençait à courir, et grâce à l’assistance de ses amis, il se tirait d’affaire ; il recevait des lettres et des fonds de Paris, de Londres et de New-York.

Il passait pour un homme qui ferait un jour parler de lui, qui inscrirait son nom dans les fastes de l’histoire. Il croyait lui-même à sa destinée, et si durs que fussent les temps, son courage ne se démentit jamais ; il se nourrissait de son fiel, et sa haine lui tenait chaud. Cet anarchiste haïssait de toute son âme les empereurs, les princes, les parlemens, les armées permanentes, les juges d’instruction et les agens de police ; mais il détestait encore plus les démocrates socialistes qui rêvent de transformer la société par des moyens doux, et les démocrates socialistes lui rendaient injure pour injure, menace pour menace. De toutes les haines qui peuvent travailler an cœur d’homme, aucune n’est plus violente que celle que ressentent l’un pour l’autre un possibiliste et un anarchiste. Ces frères ennemis se dénoncent quelquefois, et Reihsdonf en fit l’expérience. Une petite feuille qui compte parmi les plus avancées le recommanda un jour aux rigueurs de la police prussienne. Quand le président de la cour a interrogé Reinsdorf sur ses opinions, il s’est trouvé que son programme ne différait guère de celui de la démocratie sociale. Reinsdorf a déclaré que les anarchistes se proposaient de délivrer les hommes de tout souci et de tout chagrin, qu’ils entendaient les soustraire, dans la mesure du possible, à la nécessité de travailler et les affranchir à jamais de la détestable tyrannie des sots et des superstitieux. Pour amener ces beaux résultats, il suffit de transformer la production privée en production anarchique, de supprimer les patrons et les capitalistes, d’exproprier le sol, les terres, les fabriques, les machines, les maisons, et de les rendre à la communauté. Cela se fera en un tour de main, et la misère disparaîtra de ce monde, sans que personne soit obligé de travailler plus de deux heures par jour. Quant aux juges et aux gendarmes, ils n’auront plus rien à faire, et il n’y en aura plus. Qu’aura-t-on besoin d’eux ? Tous les hommes, étant parfaitement heureux, ne seront plus tentés de commettre ni crimes ni délits, ni même de simples contraventions. M. Bebel, qui représente au Reichstag la démocratie sociale, en avait dit à peu près autant. Il demande, lui aussi, l’expropriation universelle, l’abolition de tout ce qui existe et l’établissement d’une société nouvelle, qui se gouvernera par ces trois maximes : point de travail sans jouissance, point de jouissance sans travail, à chacun sa part des produits communs. A la vérité, M. Bebel n’est pas bien sûr qu’on puisse réduire à deux heures la durée moyenne du travail quotidien ; peut-être sera-t-on obligé de travailler chaque jour pendant trois ou quatre heures. Mais ce n’est pas une de ces questions sur lesquelles on se brouille. Pourquoi ne pas l’ajourner ? On la réglera plus tard à l’amiable.

Ce n’est point la conformité des opinions qui fait les bons ménages ; on a beau s’entendre en métaphysique et en morale, quand les humeurs ne s’accordent pas, on se querelle à propos de tout. Reinsdorf avait de bonnes raisons d’en vouloir aux démocrates socialistes qui l’avaient expulsé de leurs assemblées. Il les regardait comme un parti de bourgeois gras et pleins de morgue qui aimaient à bien vivre, die gleich den Bourgeois in Saus und Braus lebten. Quelqu’un leur avait proposé d’établir dès ce jour « l’égalité économique parmi tous les socialistes, » et de faire part de leurs économies aux pauvres diables qui n’aiment à travailler que deux heures et ne mettent rien de côté ; ils n’avaient point entendu à cet arrangement. On voit, dans une pièce d’Aristophane, un communiste de bonne foi qui dit à un autre : « Ne comptes-tu pas porter à la masse ce qui t’appartient ? — Je m’en garderai bien, répond l’autre, avant de savoir ce que feront nos voisins ; donner n’est pas dans nos mœurs, il est plus agréable de recevoir. »

Reinsdorf avait plus d’un grief contre la démocratie sociale. Il lui reprochait l’étroitesse de ses vues, ses scrupules, sa pusillanimité, la préférence qu’elle donne aux moyens doux sur les moyens violens. Comment s’entendrait-on avec des niais qui croient à la vertu magique du bulletin de vote, qui s’imaginent que la société nouvelle sortira un jour des urnes électorales et que, d’ici là, les ouvriers seront plus heureux parce que M. Bebel fera des discours au ReichstagI Les anarchistes maigres méprisent les parlemens autant qu’ils exècrent les empereurs. Reinsdorf ne croyait qu’à la révolution, et il voulait la préparer par des attentats, mettre la police sur les dents, épouvanter, affoler le bourgeois, le convaincre qu’il n’est en sûreté nulle part, qu’il est environné d’embûches, que la terre tremble sous ses pieds, que son bonheur et sa vie ne tiennent qu’à un fil : « Quel but vous proposiez-vous en envoyant Rupsch au Niederwald ? — Je voulais faire une démonstration. — Convenez que vous aviez formé le projet de tuer l’empereur, le prince impérial, le roi de Saxe. — Je ne pensais pas plus à celui-ci qu’à celui-là ; quand il n’y aurait eu qu’un cheval de tué, j’en aurais pris mon parti. — Vous deviez vous dire cependant que plus d’une vie d’homme serait en danger. — Assurément ; mais lorsqu’on se lance dans certaines entreprises, il ne faut pas être trop minutieux. — Et vous ne vous êtes fait aucun scrupule d’imposer à Rupsch l’exécution d’un crime qu’il pouvait payer de sa tête ? — Quand les principes anarchiques le veulent, on ne regarde pas à ces détails : Dann darf man solche Kleinigkeiten nicht beachten. »

Si atroce que fût son mépris pour certains détails, les juges ont senti que Reinsdorf était le seul des accusés qui eût du caractère, qu’il y avait de la sincérité dans son fanatisme comme dans son orgueil, que les autres étaient des natures basses, à qui il en coûtait peu de désavouer leur crime et de chercher leur salut dans le malheur d’autrui. Reinsdorf a témoigné une dédaigneuse indulgence à ceux de ses complices qui le chargeaient pour se justifier. Il a dit au tribunal : « Ce sont de pauvres têtes et de petits cœurs ; jugez de ce que sera l’anarchisme quand il emploiera à ses desseins de plus nobles instrumens, car vous voyez comme nous sommes forts dès maintenant. La conduite de Rupsch et des autres accusés vous montre avec quelle facilité les idées anarchiques se développent parmi les ouvriers allemands. Rupsch n’était qu’un novice, un ignare ; il m’a suffi de lui dire quelques mots à l’oreille, et il s’est tenu prêt à partir pour le Niederwald. Il lui fallait de l’argent, il en a demandé, il en a trouvé. Par malheur, l’attentat n’a pas réussi ; ce n’est pas à la Providence que je m’en prends, mais à une défaillance de Rupsch. Qu’on songe avec quel matériel d’hommes, mit welchem Menschenmaterial, nous avons tenté d’exécuter notre complot ! Ce sont des gens qui racontent naïvement leurs secrets au premier venu, comme s’il n’y avait point de police dans le monde. Et pourtant ce n’est qu’au bout de six mois et grâce à des dénonciations de traîtres que la police est parvenue à mettre la main sur nous… Croyez-moi, nos idées feront leur chemin, quand il y aurait cent tribunaux de l’empire… Vous n’êtes pas pour moi la justice, vous n’êtes que la force. Si nous disposions d’un certain nombre de corps d’armée anarchistes, je ne serais pas ici devant vous… le remercie mon avocat de la peine qu’il s’est donnée pour me sauver ; mais je ne suis pas ici pour me défendre. J’aime mieux finir sur l’échafaud que languir dans une prison. Prenez ma tête ; quand j’en aurais dix, je les sacrifierais avec joie pour hâter la fin de cette misérable, de cette abjecte société où nous vivons. » Comme Rupsch, comme Küchler, Reinsdorf a été condamné à mort. Il faut lui rendre cette justice que, s’il faisait peu de cas de la vie des autres, il a fait bon marché de la sienne.

M. Most, qui depuis deux ans s’est établi en Amérique, a prononcé à Philadelphie l’oraison funèbre de ce martyr en présence de plus de cent membres des divers groupes, portant tous à la boutonnière un ruban rouge : « Devant le tribunal, leur a-t-il dit, Reinsdorf était non un accusé, mais un accusateur, une Némésis de la révolution sociale. Cet homme m’apparaît comme un héros des temps antiques. Son mot d’ordre était court et net : au traître, la corde ; au mouchard, le couteau ; au piètre, le poison ; au bourreau, la balle, et au prince la bombe ! » Le défenseur de Reinsdorf à Leipzig, M. Fenner, a jugé tout autrement son client. Il l’a représenté comme un fanatique, qui avait juré d’obliger le monde à parler de lui, mais dont la santé était si profondément atteinte qu’après avoir manqué son coup, il n’avait plus de raison de tenir à la vie. A ce compte, il faudrait voir en lui une sorte d’Érostrate poitrinaire. Les Éphèsiens rendirent une loi qui interdisait de prononcer le nom du fou qui avait brûlé leur temple ; en dépit de la loi, ce nom n’a pas péri ; aujourd’hui encore, tout l’univers le sait. Si, comme Érostrate, Reinsdorf avait réussi dans son crime, il aurait comme lui conquis l’immortalité. Une mèche détrempée par la pluie a refusé, de s’allumer, et Reinsdorf tombera sûrement dans l’oubli.

M. de Bismarck., comme on sait, tient le socialisme d’état pour le moyen, le plus efficace de combattre les doctrines subversives. — « Proclamez le droit au travail, disait-il ; assurez l’ouvrier contre la maladie, contre les accidens, garantissez-lui l’existence quand il sera vieux. Si vous ne reculez pas devant les sacrifices, MM. les socialistes enfleront vainement leurs pipeaux, et nous verrons de jour en jour leur nombre diminuer. » Mais il estime que les mesures philanthropiques n’ont tout leur effet que lorsqu’on les accompagne de mesures, énergiquement, répressives. Aux termes de la loi votée en 1878 et prorogée le 10 mai de l’an dernier, par 189 voix contre 157, les autorités centrales de l’empire, moyennant l’assentiment du conseil fédéral, ont la faculté de restreindre à leur gré le droit de réunion et la liberté de séjour dans les districts où se fait sentir l’agitation socialiste ; elles les soumettent à ce régime très dur qu’on a appelé le petit état de siège, et livrent le socialisme à la discrétion de la police.

Les adversaires de M. de Bismarck ont souvent représenté au Reichstag que le socialisme d’état offre moins d’avantages que d’inconvéniens, qu’on ne combat pas efficacement la démocratie sociale en lui empruntant ses principes et ses procédés, qu’un gouvernement qui se charge d’assurer l’ouvrier aura mauvaise grâce à refuser de le nourrir, de le loger, de le vêtir, qu’il est fâcheux de faire naître des espérances qui seront fatalement déçues et de se lier par des engagemens qu’on ne pourra tenir. En ce qui concerne la loi de 1878, les adversaires du chancelier s’accordèrent à dénoncer les funestes conséquences qu’elle pouvait avoir. M. Windthorst déclara que les lois d’exception font toujours plus de mal que de bien, que la répression à outrance avait aidé au développement du nihilisme en Russie, et pourrait avoir les mêmes effets en Allemagne. L’un des chefs du parti libéral, M. de Stauffenberg, affirma qu’en mettant la démocratie sociale hors du droit commun, en lui interdisant de professer ouvertement ses principes, en l’obligeant à envelopper de mystère ses opinions et ses projets, on travaillait pour les anarchistes, pour les hommes de violence et de sang, que l’agitation à ciel découvert est moins dangereuse que les menées occultes et que les complots des sociétés secrètes : « Les mesures que vous avez prises contre la presse socialiste, disait-il le 8 mai 1884, n’ont profité qu’au journal de M. Most, dont les doctrines ont depuis lors pris racine en Allemagne. Si l’on n’abolit pas la loi, il faudra bientôt se résoudre à l’aggraver, car tant qu’elle subsistera, vos agens provocateurs y aidant, la situation ne fera qu’empirer. » Quant au célèbre orateur progressiste, M. Richter, il ne craignit pas d’avancer « que le parti socialiste et la puissance de M. de Bismarck avaient grandi ensemble, que ce parti était comme une ombre de M. le chancelier de l’empire. »

L’attentat du Niederwald et certains incidens qui ont ému récemment toute la population de la riche cité de Francfort semblent donner raison aux adversaires de M. de Bismarck ; mais il ne faut pas attendre de lui qu’il consente à passer condamnation. Il répondra sûrement que, si malgré la loi de 1878, on a vu le nombre des socialistes s’accroître sensiblement au Reichstag et les anarchistes former d’effroyables complots, dont la pensée, il y a quelques années encore, n’aurait pu entrer dans aucune tête allemande, tout le mal doit être imputé aux libéraux, aux progressistes, qui, dans leurs gazettes comme dans leurs discours, se permettent de dénigrer le gouvernement, d’incriminer ses intentions, de déverser sur lui le blâme et le mépris. Voilà, selon lui, les gens qui sèment la tempête, quoiqu’ils maudissent la moisson : — « Quand un ouvrier, disait-il le 20 mars 1884, entend ces messieurs qui sont l’ornement de la science, mais qui, en politique, n’ont jamais rien fait pour leur pays, s’exprimer sur notre compte en termes injurieux et méprisans, comment cet homme inculte pourrait-il croire en nous ? Par leur travail d’opposition, les progressistes ont tué la confiance ; ils sont les pionniers qui ouvrent le chemin à la démocratie sociale par leurs perfides et mensongères déclamations. »

Il ajoutait le 9 mai : « Que le parti de la démocratie sociale puisse arriver à la souveraineté, nous empoisonner la moelle et le sang, je ne le pense pas ; mais j’en crois bien capable le parti progressiste ; son poison est plus puissant que celui du socialisme. » Il avait rappelé à ce propos l’attentat de Ferdinand Blind, lequel essaya, le 7 mai 1866, d’assassiner à Berlin un président du conseil, qui depuis est devenu le chancelier d’un grand empire. Il n’hésita pas à soutenir que cet étudiant était « le vase où avaient été versées toutes les théories du libéralisme d’alors. » — « M. Richter, s’écria-t-il, peut croire qu’il ne tiendrait qu’à moi de fouiller plus profondément dans la pourriture de cette tombe et de lui montrer des choses qui le toucheraient de plus près encore. » Selon toute apparence, si M. de Bismarck fouille quelque jour dans la pourriture du tombeau de Reinsdorf, c’est encore M. Richter qu’il y trouvera.

Que doit-on conclure de là ? C’est que la loi contre l’agitation socialiste ne suffit point, qu’il faut en promulguer une autre contre l’agitation libérale, contraindre les progressistes à ne rien publier et à ne se réunir jamais, les livrer au bon plaisir de la police, faire peser sur leur tête l’éternelle menace d’un arrêt d’expulsion. M. de Bismarck n’aura garde de proposer cette loi. L’omnipotence elle-même a ses impuissances, et il est des choses que l’homme d’état le plus fort, le plus audacieux, n’ose pas même rêver de faire.


G. VALBERT.