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L'Armée anglaise au XIXe siècle. Le field-Marshal sir John Burgoyne et les réformes militaires

L'Armée anglaise au XIXe siècle. Le field-Marshal sir John Burgoyne et les réformes militaires
Revue des Deux Mondes3e période, tome 14 (p. 40-72).
L’ARMEE ANGLAISE
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

LE FIELD-MARSHAL SIR JOHN BURGOYNE ET LES REFORMES MILITAIRES DE LA GRANDE-BRETAGNE.

Life and Correspondence of sir John Burgoyne, baronnet, by his son-in-law lieut.-col. the hon. George Wrottesley, Royal Engineers; London 1873.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne n’a presque jamais eu de lutte armée à soutenir sur son propre territoire. Lorsqu’il s’est lancé dans les aventures des guerres continentales, il a toujours préféré fournir à ses alliés des subsides plutôt que des bataillons. Ce n’est qu’en Asie qu’il a fait des conquêtes. Aussi l’armée anglaise diffère-t-elle sous bien des rapports des autres armées européennes. Elle est peu nombreuse; elle se recrute uniquement par des enrôlemens volontaires; il n’y a pas longtemps, les grades d’officiers s’y vendaient encore à prix d’argent. En un mot, elle était organisée tout entière à l’image d’un autre siècle. Le respect de la tradition y dominait tout. Est-ce bien tradition qu’il faut dire? Le mot routine ne serait-il pas plus exact? Il importe peu de discuter la justesse de l’expression. L’essentiel à constater ici dès le début de cette étude est que les troupes anglaises ne différaient guère en 1854, à la bataille de l’Aima, et peut-être même en 1870, de ce qu’elles avaient été en 1814, à la bataille de Toulouse. Bien plus, à quarante ans de distance, les hommes n’étaient pas tous changés; il en vint en Crimée qui avaient combattu sous Wellington dans la guerre de la Péninsule. Ces vétérans n’étaient point dans les rangs de la troupe assurément, ni même dans les grades subalternes, ils étaient au moins dans les états-majors, si bien que la vie de certains d’entre eux résume toute l’histoire militaire de la Grande-Bretagne depuis le commencement du siècle jusqu’à nos jours. L’un des plus remarquables à ce point de vue est sans contredit le field-marshal sir John Burgoyne, breveté lieutenant des ingénieurs militaires en 1798, retiré du service actif en 1868 et mort trois ans plus tard dans la charge honorifique de constable de la Tour de Londres. A suivre d’un bout à l’autre cette longue carrière bien remplie, on passe en revue à peu près tous les événemens auxquels l’armée anglaise prit part en trois quarts de siècle; on apprend à quelles vicissitudes elle fut soumise et quelles réformes y étaient devenues nécessaires.


I.

Il existait sous George III un général Burgoyne qui fut mêlé aux événemens politiques et militaires de ce règne. Il avait épousé une fille de lord Derby, onzième du nom. Quoiqu’il fût issu d’une bonne famille du comté de Warwick, ce mariage pouvait compter pour une mésalliance. Lady Burgoyne étant morte sans postérité, le général contracta peu de temps après une union irrégulière, et mourut en 1792, laissant quatre enfans naturels sans aucune fortune. L’aîné, John Fox Burgoyne, était alors âgé de dix ans; on lui avait donné pour parrain le célèbre Fox, ami de son père, ce qui ne lui était pas d’une grande ressource. Ce qui valait mieux, lord Derby, grand-père du ministre actuel, le prit en amitié et se chargea de son éducation. Ce grand seigneur n’avait peut-être pas les qualités brillantes de son fils et de son petit-fils, qui tiennent la place que l’on sait dans l’histoire parlementaire contemporaine. Il est connu surtout comme le fondateur des fameuses courses de chevaux auxquelles son nom et celui de sa résidence d’Epsom restent attachés. Du moins il était généreux avec à-propos. L’enfant dont il devenait le père adoptif fit plus tard honneur à son patronage.

John Burgoyne sortit à seize ans de l’académie militaire de Woolwich. A cette époque, l’Angleterre ne laissait pas aux jeunes officiers le temps de s’amollir dans les douceurs de la vie de garnison. En 1800, il s’embarquait pour la première fois avec le corps de troupes envoyé à la conquête de Malte. On ignore aujourd’hui ce qu’était alors un voyage dans la Méditerranée. Partie de Woolwich le 15 avril, après diverses relâches à Spithead, à Gibraltar, à Mahon, la flotte n’arrivait à Malte que le 23 juillet. On sait que la garnison française, enfermée dans La Valette, se rendit après quarante jours de blocus, ses vivres étant épuisés. Burgoyne passa là quatre années presque tranquilles, sauf des missions temporaires qui lui donnaient occasion de visiter tantôt l’Egypte et tantôt la Grèce; puis il revint en Angleterre pour être envoyé bientôt après en Suède avec un corps expéditionnaire qui n’y fit rien d’utile. Enfin en 1808 il s’embarqua de nouveau pour le Portugal avec l’armée commandée par sir John Moore. Cette première campagne dans la Péninsule ne fut pas heureuse pour les Anglais. Napoléon les obligea de se rembarquer assez vite. L’année suivante, ils y revenaient sous le commandement de sir Arthur Wellesley, depuis lord Wellington. Burgoyne en était encore. Alors commença pour lui une série de marches et de retraites, de combats et de sièges qui se prolongea jusqu’en 1814.

Une singulière campagne en vérité que ces cinq années de latte dans la Péninsule, et un singulier général en chef que lord Wellington! Méthodique, temporisateur, il était juste l’opposé du brillant capitaine qu’il eut ensuite la rare fortune de vaincre à Waterloo. Ceux de nos généraux qui ont combattu côte à côte avec les Anglais sur le plateau de la Chersonèse reconnurent à quarante ans de distance dans Raglan, Burgoyne et tant d’autres les dignes élèves de Wellington, calmes, flegmatiques, suivant d’un œil également attentif les faits de guerre et les négociations diplomatiques. Wellington ne livre bataille que si les chances sont toutes de son côté, autrement il préfère se replier; se trouve-t-il en face de forces supérieures, il recule avec lenteur derrière les lignes de Torres-Vedras, il y attend avec patience que les événemens extérieurs obligent l’ennemi à se retirer. Entreprend-il un siège, il ne s’obstine pas jusqu’au bout; dès qu’il se sent menacé par une armée de secours, il décampe à la veille peut-être de réussir. Au fait, le temps travaillait en sa faveur; pourquoi eût-il sacrifié des soldats? La campagne de Russie, celle d’Allemagne en 1813, lui profitaient autant que des victoires et sans lui rien coûter. Notre armée, rappelée en France par les désastres d’outre-Rhin, lui livrait l’Espagne jusqu’aux Pyrénées. Du reste il était libre dans ses allures autant que le fut jamais général en chef, car il était si loin de Londres qu’il n’en pouvait recevoir que de rares directions. Le gouvernement portugais s’effaçait devant lui. C’est Burgoyne qui le dit : « Lord Wellington a toutes les ressources du Portugal dans la main, et sa parole est la loi. » Ce qu’il y avait de meilleur dans l’armée portugaise était à la solde de l’Angleterre; les troupes de ce contingent, mieux payées que le reste, étaient en outre commandées par des officiers anglais. Enfin aucune considération d’humanité n’embarrassait lord Wellington dans ce pays qui n’était pas le sien. Piller les villes, détruire les ponts et brûler les villages, cela n’excitait guère de scrupules dans l’âme d’un général qui avait précédemment fait la guerre contre Tippoo-Sahib. Autant qu’on en peut juger par son journal et par sa correspondance, Burgoyne a été un médiocre admirateur de Wellington. Peut-être était-ce une conséquence de cette disposition d’esprit que l’on reproche souvent aux officiers des armes savantes d’être trop enclins à la critique. De son côté, Wellington, plus habitué aux manœuvres stratégiques qu’aux lentes opérations d’un siège, ne se rendait pas bien compte sans doute des délais nécessaires qu’exigent des travaux de sape et de mine. « Le bruit court, écrit encore Burgoyne pendant le second siège de Badajoz, qui devait être infructueux comme le premier, le bruit court que sa seigneurie aurait dit : « Si j’entreprends un autre siège, j’en serai moi-même l’ingénieur. » Quelques fautes que l’on ait commises, je suppose cependant qu’il ne s’en est pas aperçu, et je crois même qu’il ne les aperçoit pas encore. » Badajoz ne fut enlevée d’assaut que l’année suivante après un troisième investissement, et encore l’armée anglaise y perdit-elle 3,000 tués ou blessés, quoique la garnison fût inférieure à 5,000 hommes. Que ce fût faute de matériel de siège, impéritie du commandement ou maladresse des ingénieurs, il est certain que des places fortes de bien faible importance arrêtaient longtemps Wellington. Burgoyne, lui, s’en prend le plus souvent aux soldats anglais qui se prêtent de mauvaise grâce aux travaux de siège. Un jour, il avoue que ses hommes n’exécutent pas les ouvrages de terrassement dans l’espace de temps indiqué par les auteurs français. Une autre fois, devant Burgos, il regarde à distance les Anglais creuser une tranchée, en même temps que les Français en creusent une de leur côté : chez ceux-ci, on voit les pelletées de terre jetées à intervalles réguliers par dessus le parapet; chez les premiers, à peine aperçoit-on une pelletée en l’air de temps en temps. Ces remarques ne sont pas insignifiantes; elles tiennent au caractère particulier des deux nations. En Crimée encore, on vit plus tard les mêmes faits se reproduire.

A Badajoz, Burgoyne n’avait eu qu’un rôle subalterne ; s’il s’y était distingué, ce que personne ne lui conteste, c’était en conduisant à l’assaut la division du général Picton, à laquelle il était attaché. Devant Burgos, il était commandant du génie, sous les ordres immédiats de Wellington. Au dire des écrivains français qui ont raconté ces événemens, le château de Burgos était une bicoque qui n’aurait pas dû résister plus d’une semaine. Il s’y trouvait une garnison de 2,000 hommes, mais quels hommes! En partie des traînards que l’armée française laissait derrière elle en effectuant sa retraite. Les Anglais étaient nombreux au contraire; leurs meilleurs soldats se trouvaient là, seulement leur artillerie était un peu faible. Après trente-deux jours d’investissement et un assaut infructueux, le général en chef se résolut à lever le siège, sur l’avis des mouvemens que le maréchal Soult exécutait dans le sud pour le couper de sa base d’opérations. La défense fit grand honneur au général Dubreton, gouverneur du château. Au contraire, on a souvent reproché au général Burgoyne l’échec qu’il éprouva dans cette circonstance. Au printemps de 1855 notamment, au moment critique du siège de Sébastopol, les journaux de Londres rappelaient avec amertume cet insuccès de ses jeunes années. Est-ce à lui qu’en doit revenir le reproche ou à Wellington? Les circonstances ont-elles exercé une influence majeure que le talent des assiégeans ne pouvait dominer? Il y a du vrai sans doute dans toutes ces suppositions. Wellington ne savait pas se résoudre à donner l’assaut avec des troupes assez nombreuses. Burgoyne avait attaqué, dit-on, du côté le plus avantageux pour la défense. L’armée anglaise était si pauvre en ingénieurs militaires que le commandant du génie n’avait pour auxiliaires que des officiers empruntés aux autres armes. L’artillerie était insuffisante et mal servie, les outils manquaient; les soldats d’infanterie, improvisés sapeurs ou mineurs, n’allaient pas de bon cœur à cette besogne périlleuse. Qu’est-ce à dire? devons-nous croire que, trois ans après sa descente en Portugal, l’armée anglaise manquait encore des accessoires les plus indispensables? Peut-être cette dernière hypothèse est-elle la moins contestable. On verra plus loin d’autres faits qui démontrent à quel point les services essentiels de l’armée anglaise ont toujours été mal organisés.

En 1813, les événemens se précipitèrent, le maréchal Soult ramenait toutes ses troupes vers les Pyrénées, Burgos était évacué; il n’y eut d’autre siège que celui de Saint-Sébastien, dont Burgoyne dirigea les travaux, le lieutenant-colonel Fletcher, son supérieur en grade, ayant été tué dès le début. Cependant Wellington ne l’aimait toujours guère. Aussi, après cette affaire qu’il conduisit à bien, avec d’autant plus de mérite que la résistance fut héroïque, se retrouva-t-il au second rang. On le laissa devant Bayonne qui ne fut que bloqué et non assiégé, tandis que le gros de l’armée se dirigeait vers Toulouse à la poursuite du maréchal Soult; puis la paix fut signée en Europe, elle ne l’était pas encore en Amérique. A peine Burgoyne avait-il eu le temps de revenir en Angleterre, d’y revoir sa famille et ses amis, qu’il recevait l’ordre de s’embarquer encore une fois. Il était l’ingénieur le plus élevé en grade dans une nouvelle expédition dirigée contre les États-Unis. Échec ou succès, le résultat devait rejaillir sur lui, bien qu’il n’eût pas été consulté sur les moyens et le but de cette entreprise.

Il s’agissait cette fois de conquérir la Nouvelle-Orléans. L’amiral Cochrane, qui croisait dans le golfe du Mexique, s’était mis en tête, on ne sait d’après quels renseignemens trop superficiels, que cette ville serait enlevée d’un coup de main. Le commandant des troupes, sir Edward Pakenham, n’avait pas tant de confiance; mais, avant qu’il fût arrivé, l’amiral avait déjà mis à terre une partie des troupes envoyées d’Angleterre. L’opération se présentait dans de mauvaises conditions. Sur l’une et l’autre rive du Mississipi, le terrain est marécageux; il n’y avait pas alors d’autres routes que les digues du fleuve, où les troupes en marche étaient exposées au feu des canonnières américaines. La Nouvelle-Orléans était défendue par de nombreuses batteries que le général Jackson avait construites et armées avec diligence. Telle était la place qu’il était question d’enlever avec des troupes qui ne pouvaient recevoir de secours que de la flotte, et la flotte était obligée de rester au large. L’attaque eut lieu cependant ; les Anglais s’approchèrent en bateaux armés par le lac Pontchartrain. Ils furent repoussés, sir Edward Pakenham y perdit la vie. Burgoyne était d’avis qu’une seconde tentative serait couronnée de succès, et en effet le général Jackson était sur le point d’évacuer la ville; mais les chefs de l’expédition se découragèrent. Ils vinrent bien inutilement assiéger le fort Bowyer à l’entrée de la baie de Mobile; s’en étant emparés, ils jugèrent l’honneur satisfait et revinrent en Europe. N’est-on pas frappé, en étudiant les guerres du premier empire, du grand nombre d’expéditions malheureuses que les Anglais ont tentées pendant cette période sur le littoral des contrées avec lesquelles ils étaient en lutte? C’était la faute des amiraux, paraît-il, qui s’imaginaient, avec quelques troupes de débarquement, enlever d’un coup de main une ville fortifiée, une flotte, un arsenal. Le gouvernement anglais cédait à leurs instances, leur envoyait des régimens ; il arrivait ce qu’on vient de voir à la Nouvelle-Orléans. Pour Burgoyne, c’était, après Burgos, une campagne sans gloire dont le souvenir devait peser sur sa carrière. De plus il y perdit une belle occasion d’être mis en relief. De retour en Europe au mois de juin 1815, il eut le chagrin d’apprendre qu’il n’y avait plus de place pour lui dans l’armée qui opérait en Belgique contre Napoléon.

La guerre était bien finie cette fois. Burgoyne n’y avait pas perdu son temps, car il en sortait avec le grade de lieutenant-colonel; presque encore un enfant lorsqu’il était parti, il revenait un homme fait, mis en réputation par les actions auxquelles il avait pris part. Ces dix-sept années de son existence s’étaient écoulées dans les camps, sous tous les climats, depuis la Suède jusqu’au Caire, depuis Constantinople jusqu’au golfe du Mexique. Quelle éducation pour un jeune homme bien doué, instruit, assez studieux pour ne pas manquer d’écrire chaque soir le journal de sa vie ! Eh bien ! le le croirait-on ? Dans ce journal, dans les lettres qu’il adresse à sa sœur et à lord Derby, son bienveillant protecteur, dans les notes qu’il se plaît à rédiger comme un memento de ce qu’il a vu ou observé, le lecteur cherche en vain une impression, un entraînement des sens. Non; on dirait que l’officier anglais est passé devant les pyramides sans les voir, qu’il a traversé les bosquets d’orangers du Portugal sans en respirer les parfums. La Grèce et Malte n’ont pas évoqué de souvenirs historiques dans l’esprit de cet ancien élève d’Eton. Tout ce qu’il sait dire, c’est qu’ici les maisons se construisent en briques, qu’ailleurs les transports s’effectuent à dos d’âne. Cependant je rencontre une fois une note émue; son cheval favori, un fidèle serviteur qu’il avait depuis trois ans, est gravement blessé à la bataille de Vittoria. On croirait presque qu’il n’a pas éprouvé plus de regrets à la mort de tant de compagnons d’armes qu’il laisse sur le sol de la Péninsule. Ceci n’est pas dit pour le simple plaisir de critiquer. Burgoyne s’y révèle tout entier, homme froid, compassé, que rien n’agite ni ne trouble. Tel il était en Portugal, et tel nos généraux le retrouvèrent encore devant Sébastopol; mais, objectera-t-on, à cette époque des guerres de la Péninsule, c’était l’insouciance de la jeunesse, c’était l’amour du métier, qui dominaient en lui : s’il n’a pas regardé autour de lui, c’est que le spectacle et l’agitation d’un camp suffisaient à l’aliment de son esprit. Cependant un peu plus tard il revient à Lisbonne. Dom Pedro, empereur du Brésil, avait abdiqué la couronne de Portugal au profit de sa fille doña Maria. Dom Miguel, frère de dom Pedro, prétendait supplanter sa nièce. L’Espagne lui était favorable; la Grande-Bretagne lui était contraire. Afin d’éviter l’intervention espagnole, le cabinet de Londres avait décidé d’intervenir lui-même. Une armée anglaise, commandée par sir William Clinton, débarquait à Lisbonne en janvier 1827; Burgoyne en était le principal ingénieur. Il n’y eut cette fois ni siège à faire ni bataille à livrer. Le temps ne manquait pas pour examiner le pays ou pour en étudier les mœurs ; mais notre héros n’éprouve aucune sympathie pour la contrée bénie du soleil où les hasards de la guerre le ramènent pour la seconde fois. Il s’aperçoit avec étonnement que le nom de Wellington n’excite aucun enthousiasme chez les Portugais; n’est-ce pas de l’ingratitude après les services qu’il leur a rendus? Ces grands services, on s’en souvient, ce n’est ni d’avoir pacifié le Portugal, ni de l’avoir protégé contre les exactions des gens de guerre; c’est d’avoir repoussé jusqu’aux Pyrénées les Français qui avaient commencé par repousser les Anglais jusqu’à Lisbonne. Anglais ou Français, il importait peu au paysan des Algarves de savoir par qui il était pressuré. Burgoyne ne l’entend pas ainsi. On lui a raconté que Wellington a eu le tort grave de renvoyer les bataillons portugais, à la fin de la campagne, sans prendre le soin de leur adresser la moindre parole de remercîment. Voilà le beau grief que l’on a contre lui. C’est affaire d’amour-propre. Pour bien connaître ce peuple, ajoute-t-il, lisez Don Quichotte. Il a raison : l’immortel chef-d’œuvre de Cervantes est mieux qu’un roman ; c’est une peinture de mœurs qui, si chargée qu’elle soit de détails grotesques, n’en représente pas moins les sentimens généreux d’une nation. Rien n’est sans doute plus éloigné de l’idéal qu’un officier du génie anglais se forge dans son imagination. Celui-ci, lorsque les ennemis de l’état lui laissent des loisirs, ne s’avise pas de se transformer en redresseur de torts ; n’ayant plus occasion d’être utilement ingénieur militaire, il rêve d’être ingénieur civil. Cette bonne fortune échut en effet à Burgoyne à l’époque où les règles du service en temps de paix ne lui offraient qu’un avenir d’une désolante uniformité.

En 1831, lord Stanley étant secrétaire d’état pour l’Irlande, le gouvernement fit voter par le parlement la création d’une commission des travaux publics (board of works) à Dublin. Les commissaires, au nombre de trois, avaient pour mission de présider à l’entretien des routes et des canaux, de surveiller l’emploi des emprunts contractés pour diverses constructions d’utilité générale. Il existait déjà plusieurs commissions de ce genre en Irlande; mais elles étaient composées de membres à titre gratuit qui ne voulaient encourir aucune responsabilité personnelle, ou d’ignorans qui ne pouvaient exercer aucun contrôle efficace. Les trois commissaires du nouveau board devaient coûter ensemble au trésor 2,200 livres sterling par an; au moins ils étaient recrutés avec soin. Le colonel Burgoyne en avait la présidence; il paraît, d’après sa correspondance, qu’il se sépara sans trop de regrets de ses compagnons d’armes. La carrière militaire lui souriait moins depuis qu’il la voyait encombrée. Il y avait cependant une assez jolie situation à cette époque. Depuis son retour de Portugal, il était chargé des fortifications de Portsmouth, situation bien rétribuée aussi, car l’usage attribuait à l’ingénieur militaire le produit en argent du fourrage récolté sur les terrains de la place; c’était un bénéfice indirect de 600 livres sterling, année commune. Le fait vaut la peine d’être recueilli, ne fut-ce qu’à cause de son étrangeté.

Quoique sir John Burgoyne ait vécu pendant un demi-siècle en relations fréquentes avec les principaux hommes d’état de son pays, il ne semble pas qu’il ait jamais eu d’opinion politique bien définie. Était-il whig ou tory? on ne saurait le conclure de sa correspondance, non plus que de ce que rapporte de lui son biographe. Au fond, il paraît être plutôt, comme l’étaient la plupart des élèves de Wellington, ce que l’on appelle chez nous un homme de gouvernement, plus enclin à compter sur la prévoyance et la sagacité de ceux qui tiennent le pouvoir qu’à se fier aux ressources indisciplinées de l’initiative personnelle. Il eut l’occasion d’en donner la preuve dans une affaire d’importance presque aussitôt qu’il eut assumé les nouvelles fonctions qui lui étaient confiées. On commençait à beaucoup parler des chemins de fer, il y en avait déjà quelques lignes en Angleterre, l’Irlande n’en possédait pas encore. Sur l’initiative du marquis de Lansdowne, la chambre des lords demanda au gouvernement d’instituer une commission de personnes compétentes pour examiner l’état des voies de communication en Irlande et étudier les avantages que ce pays retirerait de la création d’un réseau de voies ferrées. Cette commission fut bien composée; outre le colonel Burgoyne, il s’y trouvait M. Griffith, un éminent géologue, et M. Barlow, professeur à l’académie de Woolwich, dont les découvertes en physique et en mécanique sont connues. Bien qu’il n’y eût guère de chemins de fer à cette époque, les gens prévoyans comprenaient déjà qu’il n’était pas sans inconvénient d’abandonner à des spéculateurs le soin de développer cette admirable invention. En dressant d’avance un plan bien conçu, en réunissant sous une même direction les entreprises rivales dont la concurrence pouvait être préjudiciable au public, on risquait moins de gaspiller les ressources de la nation, et l’on devait arriver plus promptement à desservir les régions peu favorisées. La commission de 1836 étudia la question des voies ferrées à ce point de vue, et elle en fit de volumineux rapports qui ne manquèrent pas d’attirer l’attention. Peu de personnes admirent les conclusions des commissaires, tant elles étaient en désaccord avec les opinions courantes sur ce sujet. On était alors dans la fièvre des chemins de fer, la concurrence illimitée était le mot d’ordre du jour; on imaginait que le monopole entraverait tout progrès, découragerait toute initiative. Cependant le ministère présenta à la chambre des communes un bill pour l’exécution des mesures proposées par la commission. Les dispositions en étaient peu compliquées, il s’agissait d’autoriser le gouvernement à émettre des bons de l’échiquier dont le produit servirait à construire les chemins de fer d’Irlande; l’intérêt à 3 1/2 pour 100 et l’amortissement calculé sur le taux de 1 1/2 pour 100 devaient être payés, à défaut d’un produit net, par une taxe spéciale sur les comtés que les lignes desserviraient. La première ligne projetée était celle de Dublin à Cork, et les travaux en devaient être exécutés par les soins du board dont Burgoyne avait la présidence. Les commissaires n’avaient pas d’ailleurs dissimulé leur opinion que les chemins de fer irlandais ne produiraient qu’un bénéfice net inférieur à 4 pour 100.

Le bill fut vivement combattu par sir Robert Peel, aux yeux de qui l’exécution de chemins de fer par l’état était une atteinte au principe économique sur lequel repose la prospérité commerciale du royaume-uni. A l’entendre, il était malséant que le gouvernement entrât en compétition avec des entreprises privées ; l’argent du public ne devait pas plus servir à cet usage qu’à construire des filatures. On reconnaît les argumens qui ont servi tant de fois en pareille circonstance; ils étaient nouveaux à cette époque, si bien que les partisans du projet éprouvèrent sans doute quelque embarras d’y répondre. Une crise politique survint, le bill fut retiré. Il est vraisemblable que bien des gens regrettent aujourd’hui que le plan de MM. Burgoyne, Griffith et Barlow n’ait pas été adopté. Où en sont en effet les chemins de fer irlandais construits par le seul effort des entreprises privées? Sur 3,000 kilomètres, il y en a 800 qui ne rapportent rien à leurs actionnaires. De trente-cinq compagnies qui les ont construits, il n’en reste pas dix dont la situation soit prospère. Une vive réaction se manifeste, on le sait, contre le système anglais de la concurrence illimitée en matière de voies ferrées. Il est curieux de voir Burgoyne être dès le début l’adversaire d’un régime économique que beaucoup de ses compatriotes regardent aujourd’hui comme une erreur.

Tout en s’occupant de chemins de fer, de routes et de canaux, l’ancien ingénieur militaire n’avait pas oublié les occupations de ses jeunes années. Devenu général, tandis qu’il exerçait des fonctions civiles, il avait eu l’occasion de présenter divers projets de défense pour les côtes d’Irlande. En 1845, le poste d’inspecteur-général des fortifications devenait vacant par la retraite du titulaire; il s’y vit appelé. Il avait alors soixante-trois ans, l’âge auquel en tout pays, en Angleterre même à présent, un militaire n’est plus jugé capable de remplir des fonctions actives. Or, que l’on veuille bien le remarquer, être inspecteur-général des fortifications n’est pas une sinécure. C’est à cet officier que revient le soin d’organiser la défense matérielle du royaume. Ce que fit Burgoyne en cette qualité, ou plutôt ce qu’il voulut faire, on le verra plus tard. Le moment n’était pas favorable aux travaux de la guerre, car tout le monde, depuis le premier ministre jusqu’au plus modeste négociant, n’avait en tête que de développer la prospérité industrielle de la Grande-Bretagne. C’était déjà le beau temps des économistes de Manchester, qui se refusaient à admettre les éventualités de guerre dans leurs prévisions d’avenir. Les événemens de 1848 n’entamèrent pas trop cette confiance excessive; mais d’autres complications survinrent bientôt.

Aux premiers symptômes d’une rupture entre le sultan et l’empereur de Russie, le cabinet de Londres se demanda, si l’armée anglaise était appelée à intervenir, sous quelle forme et dans quel lieu s’exercerait cette intervention. Aussi dès le mois de janvier 1854 Burgoyne présente-t-il au ministère Aberdeen un plan de campagne pour la future guerre d’Orient. On s’exagérait alors la faiblesse des Turcs et la force de leurs adversaires. On n’imaginait guère qu’Omer-Pacha fût capable de barrer le passage aux Russes; l’on s’attendait à voir ceux-ci, dès le début des hostilités, franchir le Danube et marcher sur les Dardanelles. Il faut une armée européenne de 25,000 hommes, 10,000 Anglais et 15,000 Français, pour sauver Constantinople, se disait-on à Londres, peu ou point de cavalerie, pas d’autres chevaux que ceux de l’artillerie. Burgoyne, ayant étudié la carte, découvrait le long du Bosphore un emplacement facile à défendre avec des fortifications improvisées, un autre Torres-Vedras; mais la carte ne donnait que des renseignemens vagues. Il offrit d’y aller voir de sa personne. Il avait alors soixante-douze ans; l’âge n’y faisait rien. Il partit à deux jours de là.

A Paris, lord Cowley le présente à l’empereur et au maréchal Vaillant, encore indécis, paraît-il. « C’est moi qui règle les affaires de l’Europe, écrit-il à lady Burgoyne après cette entrevue; ma conversation semble avoir impressionné l’empereur et le ministre des affaires étrangères et les avoir convaincus qu’on peut faire plus qu’ils n’imaginaient. » Huit jours après, tandis qu’il vogue vers Constantinople en compagnie d’un officier français, le colonel Ardant, lord Cowley lui écrit : « Vous serez heureux d’apprendre que votre visite à Paris a produit un changement sensible dans les vues de l’empereur; il fait les préparatifs d’une expédition terrestre pour le cas bien probable où les dernières négociations échoueraient. » Jusqu’à ce moment, il avait été question d’une expédition maritime seulement; on commençait à parler d’une armée de vingt-cinq mille hommes; chacun sait ce qu’il en fallut envoyer plus tard. Ce n’est donc pas seulement la dernière guerre de l’empire qui a été engagée sans que le gouvernement en eût calculé les conséquences.

L’excursion du général Burgoyne s’était prolongée plus qu’il ne l’avait prévu au départ. Non content d’explorer les environs de Constantinople en vue d’y créer un camp défensif, il s’était rendu à Shumla au quartier-général d’Omer-Pacha, qu’il avait trouvé plein de confiance. En conséquence, le plan de campagne qu’il propose se modifie déjà. Le camp retranché des Dardanelles n’est pas à négliger, car personne ne peut affirmer que les Russes ne forceront pas la ligne des Balkans; ce sera dans tous les cas une excellente base d’opérations; toutefois les alliés ne doivent pas garder une attitude défensive, ils ne peuvent attendre les bras croisés que l’ennemi vienne les attaquer sur les rives du Bosphore. Il convient donc de se porter davantage en avant, à Varna par exemple, d’où l’armée se rabattrait au besoin sur le Danube si les Russes parvenaient à franchir ce fleuve. A Varna, les alliés auront leur flotte avec eux, ils commanderont la Mer-Noire, ils menaceront la Géorgie ou la Crimée, suivant les circonstances. Quelques personnes parlent bien déjà de diriger l’attaque contre Sébastopol; cependant ce serait une entreprise téméraire. L’histoire de l’Angleterre est pleine de tentatives de débarquement qui ont échoué presque toujours. Pour prendre Sébastopol, il faudrait d’abord conquérir la Crimée, en expulser l’armée russe avant de s’attaquer à la forteresse principale ; celle-ci, privée de secours, bloquée par mer, ne tarderait pas à se rendre. Telles sont les impressions que le vieux général rapportait de son rapide voyage en Orient.

Au mois de juin, l’armée anglo-française était à Varna. Burgoygne, de retour en Angleterre, suivait de loin les opérations. Les Russes n’avaient pas franchi le Danube, au contraire, ils avaient levé le siège de Silistrie. Ils ne menaçaient plus les provinces danubiennes; qu’allait-on faire? Clore la guerre, puisque le but était atteint, la Turquie était sauvée. Il est vraisemblable qu’en Angleterre aussi bien qu’en France l’opinion publique aurait été mécontente de si grands armemens pour un résultat si modeste, puisque enfin la Russie restait entière, qu’elle n’avait rien perdu qu’un peu de prestige et qu’elle se trouvait en mesure de recommencer au premier jour cette tentative d’invasion avortée. Si l’on continuait, au contraire, un seul but était digne de l’effort des troupes alliées, s’emparer de Sébastopol et détruire la flotte russe, c’est-à-dire anéantir la puissance du tsar dans la Mer-Noire.

Lorsqu’on repasse aujourd’hui cette histoire, à la distance où nous sommes des événemens, on n’ose plus se dissimuler que l’expédition de Crimée fut une aventure téméraire, que la raison condamnait et qu’un succès tardif, chèrement payé, eut peine à justifier. Lord Raglan et le maréchal Saint-Arnaud, dans leurs campemens de Varna, se trouvaient peut-être bien embarrassés d’agir : ils ignoraient l’état des défenses de Sébastopol du côté de la terre; ils savaient seulement que les fronts de mer étaient si bien armés que les flottes alliées se risqueraient en vain à les attaquer. Leurs gouvernemens les avaient prévenus que le tsar n’avait pas plus de 50,000 hommes en Crimée; qu’en savait-on? Et d’ailleurs cette armée ne grossissait-elle pas à mesure que les Russes s’éloignaient du Danube? Autre complication : tant que les principautés étaient le champ de bataille et, à vrai dire, l’enjeu de la victoire, l’Autriche menaçait les flancs de l’armée russe; dès que la lutte se transportait sur le terrain de l’empire, l’Autriche, désintéressée, ne reviendrait-elle pas au rôle de puissance neutre? Toutes ces considérations furent pesées sans doute, à Londres comme à Paris, et cependant ce fut de là que parvint un beau jour aux commandans en chef, dont l’un au moins ne s’en souciait guère, l’ordre d’entreprendre cette nouvelle expédition des Argonautes.

Le 13 juillet, lord Raglan recevait du duc de Newcastle, ministre de la guerre, une lettre ainsi conçue : « La levée du siège de Silistrie et la retraite de l’armée russe au-delà du Danube donnent un aspect tout à fait nouveau à la guerre, et rendent nécessaire de considérer quels seront nos prochains mouvemens. Le cabinet est unanimement d’avis que, à moins que le maréchal Saint-Arnaud et vous vous ne vous sentiez pas assez préparés, vous fassiez le siège de Sébastopol, car nous sommes plus que jamais convaincus qu’il sera impossible de conclure une paix honorable et durable sans la prise de cette forteresse et la capture de la flotte russe. L’empereur des Français a exprimé son entière adhésion à cette opinion, et, je pense, il écrit dans ce sens au maréchal [1]. » Ceci n’était qu’une lettre privée. La dépêche officielle, arrivée trois jours après, était plus impérative encore; elle ne laissait à lord Raglan que le choix entre obéir ou résigner son commandement. M. Kinglake raconte qu’au reçu de cette dépêche lord Raglan fit appeler sir George Brown, celui de ses divisionnaires qu’il consultait le plus volontiers, un sexagénaire comme lui et comme lui encore un élève de Wellington. « Nous avons, vous et moi, l’habitude, lui répondit celui-ci, de nous demander dans les cas graves comment aurait fait le grand duc en pareille circonstance. Ma conviction est qu’il n’eût pas accepté la responsabilité de ce que l’on veut vous faire faire. Néanmoins je suis d’avis d’obéir, car la lettre du duc de Newcastle est si précise que, si vous refusez, il enverra quelqu’un de moins scrupuleux pour exécuter ses instructions. » Lord Raglan fut convaincu, et en prit son parti. Il est de fait qu’il n’y avait alors dans l’armée anglaise personne qui osât tenir tête aux ministres comme l’avait fait Wellington au temps des guerres de la Péninsule. Les généraux français, les amiraux des deux nations, se décidèrent aussi promptement à courir la chance qu’on leur imposait. Ce qu’ils en pensaient au fond, la correspondance de Burgoyne va nous l’apprendre, du moins pour quelques-uns d’entre eux.

De retour à Londres au mois de mai, Burgoyne avait repris les fonctions d’inspecteur-général des fortifications. Par son âge, par sa situation et son expérience, il semble qu’il devait être le conseiller intime d’un ministre de la guerre civil tel qu’était le duc de Newcastle, étranger aux questions de stratégie et d’art militaire. Le général Tylden, commandant des ingénieurs militaires, lui écrivait fréquemment de Varna pour le tenir au courant des opérations. Celui-ci non plus n’avait aucun enthousiasme pour l’expédition projetée. Il s’effrayait surtout des difficultés du débarquement à opérer en face d’un ennemi peut-être supérieur en nombre, sur une côte plate d’où la flotte serait chassée par le moindre coup de vent. « Je pense, écrivait-il en juillet sitôt l’affaire décidée, qu’il est bien tard pour commencer le siège de Sébastopol, même si les généraux en chef sont assez fous pour l’entreprendre. » Peut-être le vieux courtisan Burgoyne s’était-il donné garde de manifester son opinion, voyant que le public, aussi bien que le ministère, penchaient pour tenter l’aventure. Toujours est-il qu’au commencement d’août, comme les troupes allaient s’embarquer, le duc de Newcastle lui demanda d’aller rejoindre lord Raglan. Il accepta sans hésitation. Il arrivait à Varna avant que la flotte alliée eût mis à la voile.

Franchement, s’il eût dit ce qu’il en pensait, il eût inquiété bien des gens qui avaient au contraire besoin d’être rassurés. Ainsi il écrit à sa femme aussitôt débarqué : «J’imagine que les généraux en chef prennent la responsabilité entière de ce grand projet ; s’ils ont consulté Brown et Canrobert, ce n’est que sur les détails. Il n’y avait pas à compter que j’eusse à donner mon avis arrivant si tard et ayant plutôt la réputation d’un ingénieur que toute autre; je me réjouis qu’il en soit ainsi, car j’avoue ne pas comprendre sur quel raisonnement on s’est basé. Ce n’est pas le moment de décourager personne, aussi n’ai-je communiqué à personne l’opinion que je puis vous dire confidentiellement à distance. C’est l’entreprise la plus désespérée que l’on ait jamais conçue. » Et puis que d’objections il entasse dans cette correspondance, et qu’il aurait mieux fait, étant si convaincu, de dire tout haut à ceux qui avaient la responsabilité! Pour débarquer en pays ennemi, il faut beaucoup de temps, ou bien l’on commencera la campagne avec des approvisionnemens incomplets. Les communications entre l’armée et la flotte seront incertaines, les mauvais temps du mois de septembre peuvent les interrompre. On n’aura plus alors ni base d’opérations, ni ligne de retraite. On va s’attaquer, avec des forces médiocres, à l’une des forteresses d’un vaste empire, défendue par une armée nombreuse, pourvue de toutes les ressources militaires que fournit une grande nation. Bref, ce serait un bonheur si le mauvais temps forçait d’ajourner à la saison suivante.

Trois jours après, il dîne avec les généraux français. Le maréchal Saint-Arnaud convient qu’il y a des difficultés, beaucoup de difficultés, mais il faut bien faire quelque chose. Au fond Saint-Arnaud n’était pas forcé de dire son opinion. Le colonel Trochu remarque finement que Guillaume le Conquérant ne s’est pas tant inquiété de débarquer à l’aventure, et que, bien mieux, il a brûlé ses vaisseaux après avoir mis pied à terre. Le vétéran anglais, un peu flatté de cette comparaison, ne se rassure pas si vite; de ce qu’une expédition téméraire a réussi jadis, il n’en conclut pas que toutes doivent réussir. Il a vu bien souvent, dit-il, les Anglais échouer dans des circonstances plus favorables, tandis qu’il ne les a jamais vus triompher dans une entreprise aussi hardie; d’ailleurs il ajoute en lui-même que les Français en parlent à leur aise. Si c’est un insuccès qui se prépare, ils n’auront pas contre eux tous les journaux de l’Angleterre pour leur reprocher d’y avoir pris part. Cependant un mot du prince Napoléon qu’on lui rapporte lui apprend que l’affaire peut être plus grave pour ses alliés qu’il ne le suppose. « Cette expédition est une bêtise, aurait dit ce prince, qui manifeste très haut sa désapprobation; un échec compromettra la dynastie en France, tandis que chez vous ce ne sera qu’un changement de ministère. » Assurément Burgoyne se sera rappelé cet aveu lorsque seize ans plus tard, après Sedan, l’empereur lui confiait que des considérations politiques l’avaient forcé à faire la marche la plus imprudente et la moins stratégique.

Enfin les alliés ont pris pied sur la plage de Kalamita ; ils gagnent la bataille de l’Alma. Burgoyne est de l’avis du maréchal Saint-Arnaud que, comme effet moral, cette victoire vaut autant qu’un renfort de 20,000 hommes; mais que va devenir l’armée anglo-française au lendemain de ce premier succès? Se jeter sur Sébastopol! Il est vraisemblable que la ville est défendue par une garnison plus nombreuse que les assaillans. Attaquer les forts situés sur la rive droite de la Tchernaya ? On les a devant soi; les équipages de siège sont à bord des navires. Il suffit de quelques jours pour les débarquer; mais de Sébastopol à Eupatoria, la côte de Crimée ne présente aucun abri : au premier coup de vent, la flotte gagnera le large; les troupes resteront bloquées en pays ennemi. Il vaut mieux changer de base d’opérations, contourner Sébastopol à distance et venir, au sud de cette forteresse, prendre position sur le plateau de la Chersonèse. Il y a là du moins des baies bien abritées, Balaclava, Kamiesch, où les navires des deux nations se trouveront en sûreté. Burgoyne appuya vivement ce changement de front que les généraux en chef exécutèrent le 27 septembre. Il ne montra pas moins de résolution lorsque fut discutée, entre les deux états-majors, la question de savoir si l’on brusquerait l’attaque ou si l’on entamerait les travaux de siège ordinaires. Il insista vivement pour ce dernier parti, par quoi il fit preuve de plus de prudence que de perspicacité, car le général Todleben convient lui-même que la place n’était pas en état de repousser un assaut [2]. Au surplus, à peine la tranchée est-elle ouverte qu’il se désespère encore; le sol est rocheux, à peine s’y trouve-t-il quelques pouces de terre que l’on puisse entamer à la pioche; les travaux des alliés avancent avec lenteur, tandis que les Russes ont de tous côtés de bons retranchemens, des batteries bien armées et bien servies grâce aux ressources qu’ils retirent de leur flotte. Ce n’est pas un siège dans les conditions ordinaires des opérations de cette sorte ; c’est une armée opposée à une armée sur un terrain facile à défendre, et la plus nombreuse des deux n’est pas celle qui occupe le plateau de la Chersonèse.

L’ingénieur anglais allait avoir de plus graves ennuis. Au début, les deux armées, fortes de 25,000 hommes chacune ou à peu près, s’étaient également partagé la besogne : chacune avait un front d’égale étendue à attaquer; mais, tandis que les Français recevaient des renforts qui remplissaient les vides causés par le feu ou par la maladie et même triplaient leur effectif primitif, les Anglais diminuaient en nombre de jour en jour, et leurs morts n’étaient pas remplacés. En janvier 1855, ils n’étaient plus que 12,000. Aussi leurs travaux restaient-ils en retard, outre que les soldats de cette nation ne se résignent pas volontiers à manier la pelle et la pioche. Ils n’avaient pas de sapeurs comme les nôtres, pas de train des équipages pour effectuer les transports entre Balaclava et le camp. Tout leur manquait en un mot, sauf la bravoure ; or la lutte à la baïonnette n’est après tout qu’un intermède assez rare dans la guerre de siège. Le général Canrobert avait un devoir à remplir; il était obligé de se plaindre que la part de l’œuvre commune dont les Anglais s’étaient chargés restât en souffrance. Non-seulement il fallait qu’il le fît constater par lord Raglan; de plus, sentant la responsabilité que des retards prolongés feraient peser sur lui-même, il devait encore informer le gouvernement français des obstacles soulevés par l’inertie des Anglais. Que quelque blâme dût en retomber sur le général Burgoyne, c’était inévitable. En effet, les rapports du général Canrobert, communiqués à lord Cowley, par ordre de l’empereur, arrivèrent à Londres au moment où l’opinion publique s’attaquait grièvement aux généraux de Crimée. On reprochait aux ministres d’avoir confié le commandement des troupes à des vieillards dans une guerre lointaine où l’énergie mentale et physique n’était pas moins nécessaire que la prudence. Le duc de Newcastle dut céder la place à lord Panmure, dont l’un des premiers actes fut de rappeler en Angleterre sir John Burgoyne. L’infortuné général ne revint pas tout de suite cependant. Conservé pendant deux mois encore par lord Raglan, qui le consultait volontiers sur la direction à donner aux travaux du siège, il discuta et arrêta avec le général Niel les opérations militaires dont l’attaque de Malakof était le point essentiel. Il est à croire qu’il ne tenait pas beaucoup lui-même à prolonger son séjour en Crimée; l’armée anglaise, réduite comme elle l’était, n’y jouait plus un rôle satisfaisant pour son amour-propre. « Nos forces sont si mesquines dans l’armée combinée, écrit-il en février, que c’est devenu presque une expédition française, et que nos alliés poursuivent leur plan sans même nous consulter pour la forme. Si les campagnes futures se font dans de telles conditions, nous n’aurons plus d’Alma ni d’Inkermann à inscrire dans nos annales. »

En somme, Burgoyne retira peu de gloire de la guerre de Crimée. L’opinion publique fut injuste envers lui, comme elle l’est toujours envers ceux qui préparent un succès que d’autres obtiennent ensuite; mais à distance l’historien doit être plus équitable. Certes on ne peut comparer la situation qu’il avait alors dans le camp anglais à celle du général de Moltke dans l’armée prussienne. Ses conseils étaient intermittens en quelque sorte ; cependant personne n’a plus contribué que lui à l’élaboration des plans de campagne qui finirent par réussir. Lors de son premier voyage en Orient au mois de février 1854, il signale Sébastopol comme l’objectif que les alliés pourront avoir en vue dans le cas où les Russes se retireraient derrière le Danube, au lieu de livrer bataille auprès de Constantinople. L’expédition dont il trace déjà le plan ne ressemble en rien à celle qui fut entreprise; il imagine en effet que l’armée anglo-française tiendra la campagne, qu’elle battra l’ennemi dans le nord de la Crimée avant de se rabattre sur Sébastopol. L’invasion résolue, il se retrouve près de lord Raglan, à la veille de l’embarquement. Il est prudent alors, si prudent qu’il désespère presque du succès. Après l’Aima, il ne songe plus qu’à prendre une position inexpugnable sur le plateau de la Chersonèse; il blâme le projet téméraire de ceux qui voudraient brusquer l’attaque; mais pour le siège régulier qu’il conseille d’exécuter, il faut des ressources que lord Raglan ne possède point. Le fardeau retombe presque en entier sur l’armée française. Les troupes anglaises s’évanouissent. C’est la puissance militaire de son pays qui s’effondre. Était-ce sa faute si l’Angleterre n’avait plus de soldats, si le ministère n’avait rien prévu de ce qu’exigeait une expédition de cette importance? Il n’en était pas coupable, et néanmoins on ne doit pas l’absoudre tout à fait, car les fonctions qu’il avait occupées auparavant lui avaient permis de constater d’avance ce qui manquait à ses compagnons d’armes. Ce n’est pas de l’impéritie devant Sébastopol qu’on aurait dû lui reprocher; c’est de l’imprévoyance avant la déclaration de guerre.

Le plus étrange est que l’expérience acquise en Crimée ne servit de rien, ou à peu près. Les Anglais semblèrent se dire que, n’étant pas assez bien outillés pour courir les chances d’une guerre européenne, le mieux était de se désintéresser des affaires de l’Europe, que personne assurément n’aurait l’audace de les venir attaquer chez eux. Il a fallu des calamités plus récentes pour les arracher à cette fausse sécurité. De retour à Londres, Burgoyne redevint inspecteur-général des fortifications. Comme dans les années antérieures, il élabora des projets de défense que l’état du budget ne permettait pas d’entreprendre, des réformes militaires que personne ne se souciait d’exécuter. Les honneurs lui arrivaient par un effet nécessaire de l’âge. En 1865, lord Palmerston lui conférait la dignité de constable de la Tour de Londres, sinécure étrange qui n’est qu’un titre sans fonction ni salaire. Un peu plus tard, en 1868, il avait quatre-vingt-deux ans, — le moment de la retraite lui parut arrivé. Ce fut alors qu’il fut nommé field-marshal, la plus haute dignité qu’il y ait dans l’armée anglaise. Son esprit était encore vif; il ne se désintéressait d’aucun récit militaire. Les événemens de 1870 le surprirent. Attaché à l’armée française par un lien de confraternité depuis les événemens de Crimée, il eut la singulière idée d’en donner le témoignage en adressant des lettres de condoléance à l’empereur Napoléon III après Sedan, à Bazaine après la capitulation de Metz. Sur ces entrefaites, une affreuse catastrophe le frappa dans ses plus chères affections. Son fils, officier de navire distingué, commandait le Captain, un navire cuirassé de nouveau modèle, qui périt corps et biens dans le golfe de Biscaye au mois de septembre 1870. Le vétéran anglais ne survécut que de quelques mois à ce malheur.

En tout temps, en tout pays, les hommes qui consacrent soixante-dix ans de leur existence au service de leur patrie sont rares; ils méritent d’être loués. Cependant, s’ils ont occupé des emplois éminens pendant la plus grande partie d’une si longue carrière, le biographe doit se demander en outre, avant d’honorer leur mémoire, s’ils ont marqué leur passage par des réformes utiles. Cette question se pose surtout lorsqu’il s’agit d’un homme de guerre, car il n’est point de profession où la routine soit plus nuisible que dans l’art militaire; il n’en est point qui se transforme au même degré dans l’espace d’une génération. Que sir John Burgoyne ait eu de bonnes intentions, on en acquerra la certitude par l’exposé qui va suivre des projets maintes fois proposés par lui. Mît-il trop peu de persistance au service de ses idées, ou bien rencontra-t-il trop d’inertie chez les hommes d’état de qui le succès dépendait? Toujours est-il que, lui vivant, la Grande-Bretagne resta désarmée ou à peu près en face des autres puissances européennes. Peut-être n’avait-il au fond que le malheur de vivre dans un siècle où lord Melbourne, un whig cependant, disait : « Rien n’est dangereux comme un homme qui arrive aux affaires avec l’idée qu’il y a quelque chose à faire. » Rien n’est plus étrange, dirions-nous avec plus de raison, que le contraste entre la politique agressive de la Grande-Bretagne depuis 1830 jusque vers 1870, et la faiblesse insigne des moyens militaires dont elle disposait.


II.

L’histoire politique de notre pays sous le règne de Louis-Philippe enregistre à chaque instant de profonds dissentimens entre la France et l’Angleterre. Après la question égyptienne, c’est le droit de visite, puis l’affaire de Taïti, que suit à bref intervalle la grosse négociation des mariages espagnols. Un homme d’état éminent, non moins bon écrivain qu’habile diplomate, M. le comte de Jarnac, dont la mort prématurée a laissé tant de regrets, rappelait ici même il y a peu de temps [3] les principales circonstances de cette histoire en attribuant la plupart de ces désaccords au caractère fâcheux de lord Palmerston. Ceci ne semble pas précisément exact. Il est plus vraisemblable que lord Palmerston ne fut en diverses occasions que l’interprète fidèle des préjugés de ses compatriotes. Au sortir d’une lutte gigantesque qui lui avait coûté plus d’or que de sang répandu, après s’être trouvé, par un singulier bonheur, face à face avec les derniers débris de l’armée française sur le champ de bataille de Waterloo, après avoir vaincu Napoléon, le gouvernement britannique se persuada qu’il était lui-même invincible, que sa flotte ne rencontrerait de rivale dans aucun océan, et que personne ne réussirait à opérer une descente sur son territoire, puisque Bonaparte y avait échoué. Lord Palmerston avait été deux fois secrétaire de la guerre; bien plus, les fonctions militaires de commandant en chef lui avaient été confiées par intérim. Il avait pu connaître par les rapports ou par la conversation des généraux ce qui manquait aux troupes anglaises. La correspondance de sir John Burgoyne est pleine de renseignemens de ce genre; les autres ne devaient pas être plus discrets. Cependant quelle infatuation dans cette lettre que Palmerston adresse à son frère en 1835 : « Le fait est que la Russie est une grosse plaisanterie [4], et que, si l’Angleterre voulait y aller franchement, nous la rejetterions d’un demi-siècle en arrière dans une seule campagne; mais Nicolas, fier et indolent, sait cela, il refrénera sa fierté et modérera son insolence quand il s’apercevra que l’Angleterre est fermement résolue et pleinement préparée à lui résister. » C’est Palmerston encore un peu plus tard qui, sur une insinuation de M. Thiers, que la France supportera peut-être Mehemet-Ali, répond à son ambassadeur à Paris : « Si la France jette le gant, nous ne refuserons pas de le relever; si elle commence la guerre, elle y perdra sa marine, ses colonies, son commerce; son armée d’Algérie cessera de lui être à charge, et Mehemet-Ali sera jeté dans le Nil. » Quelle confiance imperturbable dans les ressources militaires de sa patrie ! Au fait, peut-on attendre moins de l’homme qui déclare, au retour d’une excursion sur le continent, que décidément il n’y a pas de climat qui vaille celui des îles britanniques!

En réalité, le royaume-uni est pour ainsi dire désarmé à cette époque. L’effectif des troupes s’élevait bien à 100,000 hommes à peu près; mais il y en avait 20,000 dans l’Inde et 40,000 dans les autres stations lointaines. L’artillerie comptait 40 bouches à feu tout au plus, sans chevaux ni caissons. La milice n’existait que sur le papier. A peu de temps de là, l’agitation suscitée en Irlande par O’Connell compromit à tel point la sécurité de cette île que le gouvernement admit en principe qu’une armée de 20,000 hommes y serait toujours nécessaire. Défalcation faite des anciens soldats, des hobereaux de village et de leurs garde-chasses, le peuple anglais ne savait pas comment se charge un fusil; aussi ne pouvait-il encore être question des volontaires.

Plus nombreuse, l’armée anglaise eût été impuissante, car ce n’est pas assez qu’il y ait des fantassins et de bons officiers de troupes, s’il manque le reste, c’est-à-dire des canons et des chevaux, des magasins bien garnis, des équipages, des intendans habiles à se procurer les vivres de chaque jour. De nos jours, la liste des accessoires est encore plus étendue. Rien de tout cela ne s’improvise, et ces accessoires exigent des dépenses en temps de paix, en sorte que toute nation prudente conserve un gros budget militaire, lors même qu’elle entretient fort peu de soldats sous l’uniforme. Il n’est peut-être pas de nation européenne qui ait méconnu ce principe au même degré que la Grande-Bretagne. Déjà, pendant la guerre d’Espagne, l’insuffisance des préparatifs était manifeste. Burgoyne s’en plaint sans cesse : il réclame des soldats dressés par avance aux travaux de mine et de sape; les moyens de transport font défaut, les outils même ne se trouvent pas en quantité voulue; il se voit dans l’obligation de recruter dans les corps de troupes des auxiliaires de bonne volonté, lorsqu’il faut des officiers du génie pour conduire les opérations d’un siège [5].

Wellington suppléait tant bien que mal à ces défaillances en pressurant le pays où il faisait vivre son armée. Il est à croire que, désireux de se tenir indépendant autant que possible du contrôle ministériel, il rendait peu de comptes de ses besoins ou ne demandait que des soldats et de l’argent. La paix conclue, la gloire qu’il s’était acquise faisait de lui le chef naturel de l’armée; mais il était en même temps un homme politique, avide de conserver sa réputation, soigneux par conséquent d’éviter les luttes parlementaires. Il était alors d’avis que les militaires devaient se tenir cois, les pouvoirs publics étant plus disposés à rogner le budget de la guerre qu’à l’augmenter. Les années s’écoulèrent. Outre qu’il y avait peu de chances que la Grande-Bretagne fût lancée de nouveau dans les aventures d’un conflit européen, Wellington se persuadait volontiers, tout au moins permettait-il aux officiers de la jeune génération de se persuader que les élémens militaires dont il avait tiré bon parti seraient encore suffisans à l’occasion. S’il conçut quelques velléités de réforme vers le déclin de sa vie, il n’eut pas l’énergie de les soutenir avec assez d’insistance pour qu’elles fussent suivies d’exécution.

Burgoyne montra plus de prévoyance. En 1846, — il vient d’être nommé inspecteur-général des fortifications, — l’une des premières affaires qui l’occupent est l’armement de l’infanterie. C’est vers cette époque que les belles recherches de MM. Tamisier, Delvigne et Minié prouvèrent qu’il est possible de mettre entre les mains des soldats une carabine de précision. A cette époque aussi, l’on commençait à soupçonner dans les états-majors la nécessité d’enseigner aux troupes l’usage de ces fusils de nouveau modèle dont l’efficacité n’est réelle qu’autant que le soldat apprend au préalable à s’en servir. Les recherches et les découvertes des officiers français étaient connues en Angleterre. Lord Anglesey, l’une des autorités militaires du jour, n’aurait pas mieux demandé que d’instituer des écoles de tir; mais, pour acheter des cibles et des cartouches, il aurait fallu demander un crédit supplémentaire aux ministres, qui ne se souciaient nullement d’en faire la proposition au parlement. Ceci n’était au reste qu’une question secondaire. A ce moment survint, sans que l’on devine pourquoi, une sorte de panique dans le monde officiel de la Grande-Bretagne. La situation politique extérieure n’avait pourtant rien de plus menaçant que les années précédentes. L’affaire des mariages espagnols n’était pas plus inquiétante que la question d’Orient en 1840; cependant sir John Burgoyne d’abord, ensuite lord Palmerston, éclairé par de nouveaux avis, enfin le duc de Wellington lui-même, émettent tour à tour et rendent publiques des appréciations sur la force défensive de leur pays dont l’orgueil britannique ne pouvait manquer de s’alarmer.

Les observations du général Burgoyne, présentées sous forme de note « sur les résultats probables d’une guerre avec la France, » n’avaient d’abord été communiquées qu’aux membres du cabinet. Là-dessus lord Palmerston, chef du foreign-office, illuminé peut-être d’une clarté subite, se mit à rédiger de son côté un rapport sur la défense de l’Angleterre. Ces deux pièces sont curieuses en vérité. Le commerce et la politique, disait Palmerston, rendent la France et l’Angleterre rivales sur tous les points du globe; de là des conflits incessans d’où la guerre peut surgir au premier jour. Nos voisins sont hospitaliers pour chacun de nous en particulier; mais ils n’ont pas oublié le passé : presque tous éprouvent un sentiment de haine profonde contre nous. Contre une telle nation, il faut en tout temps se tenir prêt à combattre à armes égales. Nous sommes loin de cette égalité de forces. En ce qui concerne la flotte, la France possède autant de vaisseaux armés que nous. Quant aux troupes de l’armée de terre, déduction faite de ce qu’exigent ses possessions algériennes, elle compte encore plus de deux cent mille hommes, dont moitié seraient prêts à s’embarquer à quinze jours de délai pour nous envahir. La France a des magasins bien pourvus; ses frontières, tant maritimes que terrestres, sont couvertes par des places fortifiées. Paris est à l’abri d’un coup de main grâce à ses fortifications; des chemins de fer, construits avec l’aide des capitaux anglais, fournissent des facilités nouvelles pour le transport des hommes et des approvisionnemens. Que nos voisins menacent nos colonies des Indes occidentales au début de la guerre, notre flotte les y suivra à la hâte. Par un brusque retour, ils peuvent se trouver maîtres de la Manche pendant une semaine ou deux. C’est alors cent mille hommes avec des chevaux et de l’artillerie qui débarqueront à l’improviste sur notre littoral.

En vérité, les auteurs de la Bataille de Dorking et d’autres pamphlets ingénieux que vit éclore l’année 1871 n’ont rien inventé. Palmerston avait tout dit vingt-cinq ans avant eux. A ne supposer qu’une armée de débarquement de 30,000 à 40,000 Français, continue-t-il encore, qui les empêchera de marcher sur Londres sans même avoir une bataille à livrer? Sur ce point, Burgoyne était encore plus affirmatif. Tant dans la Grande-Bretagne qu’en Irlande, il y a 30,000 hommes de troupes régulières; il en faut de 20,000 à 25,000 pour défendre les arsenaux, il ne reste plus qu’une armée de 5,000 à 10,000 hommes pour tenir tête à l’invasion, avec cette circonstance aggravante que l’Angleterre n’a pas une seule forteresse, et que même les ports militaires ne sont pas à l’abri d’un coup de main. Woolwich, le plus important des arsenaux, n’est pas fortifié et ne peut l’être à cause de sa situation topographique. Quel remède à cette situation inquiétante? Il faut enrôler 30,000 hommes de plus dans l’armée permanente, constituer une forte réserve, fortifier Plymouth, Portsmouth et Sheerness, construire des batteries de côte partout où le débarquement de l’ennemi est à craindre, créer des ports de refuge où les bâtimens de guerre trouveraient un abri. En résumé, il est nécessaire d’augmenter le budget ordinaire de la guerre et de faire un emprunt pour l’exécution des ouvrages de défense qu’exige impérieusement la sécurité du royaume.

Peut-être l’agitation que Palmerston et Burgoyne s’efforçaient d’exciter en faveur d’une réforme militaire ne serait-elle pas sortie des cercles officiels; mais Wellington vivait encore à cette époque. Chef vénéré de l’armée anglaise, il avait en quelque sorte le monopole de parler en son nom. Va-t-il donc se déclarer satisfait et blâmer ces imprudens novateurs? Nullement; il vient à leur aide avec l’autorité que lui donnent les souvenirs d’une grande époque. Tout ce qu’ont dit les autres, il l’approuve. Accroissement de l’armée permanente, fortifications, reconstitution de l’armement, tout cela est indispensable à son avis, et il termine par une invocation touchante : « J’ai atteint avec honneur l’âge de soixante-dix-sept ans; que le Tout-Puissant veuille bien ne pas me rendre le témoin d’une tragédie contre laquelle mes compatriotes ne veulent pas se prémunir ! » Ainsi s’exprimait-il dans une lettre adressée au général Burgoyne, lettre qui n’était pas destinée à la publicité, mais dont les copies passèrent de main en main, si bien que les journaux finirent par en avoir connaissance et la publier. Il en fut fort contrit, non sans motif.

Le parti de la paix, dont MM. Bright et Cobden étaient les apôtres éloquens, jouissait alors d’un grand crédit au-delà de la Manche. On ne s’en douterait guère en se rappelant quelle faible influence il exerça six ans plus tard, au jour de la déclaration de guerre contre la Russie. Il en est toujours ainsi, dans tous les temps et dans tous les pays. La masse du peuple, qui s’imprègne d’idées pacifiques lorsque la politique internationale est calme, se passionne au contraire pour la guerre dès que les nuages s’amoncellent à l’horizon. Dans un discours prononcé à Manchester, M. Cobden traitait avec peu de cérémonie la lettre du grand duc, « Je n’ai pas, comme tant d’autres gens, de la vénération pour un général victorieux... N’est-ce pas un spectacle lamentable qu’une main incapable de tenir plus longtemps l’épée écrive une lettre qui soulèvera de mauvaises passions entre deux grandes nations voisines?.. Quand j’ai lu cette lettre, en arrivant à la conclusion, je me suis dit : il a soixante-dix-sept ans; cela explique et excuse tout. »

Cependant le ministère, qui avouait n’avoir pas plus d’armes que de poudre et, pis encore, n’avoir pas de soldats, ne pouvait s’abstenir, quoique la situation économique fût loin d’être favorable : les recettes du trésor faiblissaient, le budget se soldait par un déficit. Malgré tout, lord John Russell présenta le 18 février 1848 à la chambre des communes un bill sur l’augmentation de l’armée et l’organisation de la milice; la dépense devait être couverte par l’impôt sur le revenu, élevé pour la circonstance de 7 pence à 1 shilling par livre sterling. Survint tout à coup la révolution qui changeait le gouvernement de la France. Ce fut un prétexte pour retirer des propositions que la chambre avait accueillies froidement. Bien plus, sur le rapport d’une commission nommée à l’instigation des économistes de Manchester, le budget militaire de 1847-48 fut réduit, et enfin le discours du trône prononcé à l’ouverture de la session de 1849 annonçait que l’état des affaires avait permis d’opérer des réductions importantes sur les évaluations de l’année précédente. L’exposition universelle de 1851 fut aux yeux de beaucoup de gens l’indice d’une réconciliation sincère entre les nations; lorsqu’on vit le duc de Wellington et M. Cobden échanger une poignée de main dans la grande nef de Hyde-Park, on se dit que ce dernier était décidément dans le vrai, puisque le plus illustre représentant de l’armée anglaise ne lui gardait plus rancune.

Le coup d’état de décembre ne laissa pas toutefois d’exciter quelques inquiétudes en Angleterre. Lord Derby en profita pour faire passer un bill en vertu duquel 80,000 miliciens devaient être enrégimentés; l’armée régulière recevait en outre un accroissement de quelques milliers d’hommes. Cela était bien insuffisant. Armement et équipement, magasins et transports, tout était à refaire. En 1852, lord Hardinge, grand-maître de l’artillerie, organisa des batteries de campagne; par ses soins, il y eut alors 120 bouches à feu attelées. Il en existait à peine les années précédentes. Telle était la détresse où se trouvait l’armée anglaise lorsqu’il fallut envoyer une expédition en Orient. S’étonnera-t-on maintenant qu’elle ait manqué de tout sur le plateau de la Chersonèse? Enfin une panique plus sérieuse peut-être se produisit encore en 1858, Cette fois le gouvernement, informé par des rapports secrets que des armemens extraordinaires s’exécutaient en France, s’alarma plus que le public. L’Inde était en pleine insurrection, une expédition avait été envoyée en Chine; il restait tout au plus dans les îles britanniques 20,000 hommes de l’armée régulière et 18,000 miliciens propres à tenir la campagne, à supposer que les dépôts des régimens et les pensionnaires fussent suffisans pour fournir des garnisons à tous les arsenaux. Cependant c’était encore une fausse alerte; les préparatifs de l’empereur Napoléon III n’avaient pas la Grande-Bretagne pour objectif, comme on l’apprit quelques mois plus tard.

Il est à remarquer que nous avions eu seuls jusqu’alors le privilège d’exciter les inquiétudes de nos voisins d’outre-Manche, inquiétudes assez vaines en somme et faciles à calmer, puisque aucune de ces crises, ni celles que lord Palmerston provoquait lui-même avec une singulière insouciance sous le règne de Louis-Philippe, ni celles qui le surprenaient à l’improviste sous le second empire, n’avaient eu la vertu de lui inspirer des réformes radicales et nécessaires. Les enseignemens de la malheureuse expédition de Crimée avaient été méconnus; tout au plus l’opinion publique en avait-elle fait un thème d’accusation contre les disciples de Wellington, dont l’influence restait prédominante au ministère de la guerre. Le parti de la paix conservait son prestige : les économistes de Manchester étaient toujours en faveur près des populations laborieuses des campagnes et des villes industrielles. De l’avis unanime, la France n’était-elle pas le seul ennemi héréditaire contre lequel il y eût à se mettre en garde? Et puisqu’en un demi-siècle les alternatives de froideur et d’entente cordiale, d’alliance et de désaccord, n’avaient pas une fois rompu la trêve des deux nations, quelle chance n’y avait-il pas pour que la paix fût éternelle? Cette belle confiance s’évanouit, hélas ! aux derniers jours de 1870. Cette fois l’alarme était sérieuse. Le gouvernement résolut de ne plus se contenter de demi-mesures. Disons d’abord ce qu’était au juste l’armée britannique : on saisira mieux ensuite les transformations qu’elle subit à cette époque; puis l’examen de ce qui existe aujourd’hui nous apprendra jusqu’à quel point ces dernières réformes ont été avantageuses.

Dans les hautes régions administratives où s’élaborent le recrutement et l’organisation de l’armée anglaise, il subsiste encore maintenant une dualité de commandement que des étrangers ont peine à concevoir. Le commandant en chef, nommé par commission royale, s’occupe de la discipline des troupes, c’est aussi lui qui confère les grades d’officiers ; choisi parmi les généraux le plus en réputation, indifférent à la politique courante, dont il doit se tenir éloigné, il survit aux crises ministérielles. Au contraire, le ministre de la guerre est un membre du cabinet, sujet par conséquent à disparaître devant un vote hostile du parlement ; c’est par les soins de celui-ci que l’armée se recrute, qu’elle est payée, nourrie, habillée, équipée. Cette dualité ne s’effacera pas sans doute de sitôt, car elle tient à l’essence même du gouvernement britannique. L’armée ne cesse pas en définitive d’être l’armée du souverain, en dépit du régime parlementaire. Sur ses vieux jours, Wellington recommandait à la reine Victoria de veiller à ce que les liens d’affection et de dévoûment entre elle et ses soldats ne fussent jamais relâchés. La reine, fidèle à cette recommandation du sujet le plus loyal qu’elle ait jamais eu, a pris soin de conférer le commandement en chef à son propre cousin, le duc de Cambridge, qui ne manque pas d’ailleurs d’expérience puisqu’il était divisionnaire en Crimée; mais le peuple anglais est trop jaloux de ses libertés pour admettre que le plus gros chapitre du budget des dépenses soit soustrait au contrôle des mandataires du pays. Aussi l’administration des horse-guards (comme on appelle les bureaux du commandant en chef) a-t-elle plus d’honneurs que de pouvoirs. Il ne lui appartient même pas de déplacer les troupes ou de leur assigner des villes de garnison.

Quant aux bureaux du ministère de la guerre, on y retrouverait, sous une forme peu différente, chacune des grandes subdivisions administratives usitées chez nous. Le ministre n’est pas militaire, non plus que le sous-secrétaire d’état parlementaire qui l’assiste dans les discussions devant les chambres. Un second sous-secrétaire d’état, qualifié de permanent, est étranger à la politique ; il a pour mission de conserver les traditions bureaucratiques que de trop fréquentes modifications ministérielles pourraient faire disparaître. Au-dessous de ces trois personnages, qui ont la haute main sur tout, mentionnons seulement le surveyor-general, chargé des approvisionnemens de tout ordre, le secrétaire financier, le directeur de l’artillerie, l’inspecteur-général des fortifications, le directeur-général du service médical. A ces divers services spéciaux, dépendant du ministère, s’en est adjoint récemment un nouveau non moins important, l’état-major général (intelligence department), qui dirige les mouvemens des troupes et prépare les ordres de mobilisation. On le voit, le ministère empiète de plus en plus sur les attributions des horse-guards [6].

Depuis un temps immémorial, l’armée anglaise s’est toujours recrutée par enrôlemens volontaires. Dans le principe, le roi se contentait de passer contrat avec quelques gentilshommes, non moins riches que braves, qui se chargeaient, moyennant finance, de lever et d’entretenir chacun un régiment. Par économie, ils ne racolaient que des gens de la plèbe. Il n’y eut nul changement sous ce rapport lorsque la couronne prit le recrutement à son compte, si bien que, en cas de besoin extrême, les sergens allaient chercher dans les prisons les détenus pour dettes, parfois même des hommes condamnés pour délits communs. Par économie encore, l’engagement était à vie. Au contraire, le corps d’officiers ne comprenait que des nobles, en sorte qu’il y avait dans l’armée ce contraste étrange que les hommes de troupes appartenaient aux plus basses classes et le commandement à l’élite de la nation. De là vint aussi la vénalité des grades. L’armée était encore en 1870 à peu près ce qu’elle avait été un siècle auparavant. Toutefois l’enrôlement à vie avait disparu. L’engagé volontaire se liait au service pour douze ans d’abord; il renouvelait ensuite son contrat pour onze ans, après quoi il passait dans la catégorie des pensionnaires et n’était plus rappelé sous les armes qu’en temps de guerre et encore pour tenir garnison dans les villes fortifiées.

L’armée régulière, recrutée comme il vient d’être dit, était sous les ordres du commandant en chef pour la discipline et du ministre de la guerre pour le reste de son organisation. La milice était sous les ordres des lords-lieutenans de comté. Il n’en fut question de façon sérieuse que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. D’après l’acte qui l’instituait, ce devait être une force locale recrutée par voie de tirage au sort, et commandée par les propriétaires ruraux sous l’autorité du lord-lieutenant, qui en nommait les officiers. Quoiqu’elle ait eu un semblant d’organisation pendant les guerres du premier empire, la milice s’était réduite presqu’à rien. Un acte, voté chaque année par le parlement depuis 1829, a suspendu l’opération du tirage au sort, que l’on n’avait peut-être jamais prise au sérieux. En 1870, le recrutement se faisait par engagemens volontaires comme pour l’armée régulière, par conséquent la milice faisait concurrence à celle-ci sur le marché. Enfin des volontaires à pied et à cheval (yeomanry) auraient fourni à l’occasion un supplément de troupes, d’un effectif fort nombreux sans doute, mais plus disposées à considérer le métier des armes comme une distraction que comme une affaire sérieuse.

Ainsi, pour résumer, une armée d’engagés volontaires, peu nombreuse, comptant beaucoup d’hommes vieillis sous l’uniforme, avec un corps d’officiers que l’éducation et la fortune tenaient à distance du soldat, — peu ou point de réservistes pour combler les vides en temps de guerre, — une milice mal organisée, que le gouvernement ne pouvait faire sortir du royaume, — des volontaires aussi peu disciplinés que des gardes nationaux : voilà ce qu’était l’armée anglaise il n’y a pas longtemps. Ajoutons que, par un esprit d’économie excessive, le parlement avait négligé de fortifier les côtes, de renouveler l’équipement et le matériel de guerre, de remplir les magasins et les arsenaux. La guerre de Crimée avait mis au jour toutes ces misères ; mais le public n’avait attribué l’échec de l’armée devant Sébastopol qu’à l’incapacité des vieux généraux qu’elle avait à sa tête. Il est vrai que le péril d’une organisation si vicieuse n’éclatait pas aux yeux. Il n’avait été question jusqu’alors que de guerres prolongées durant des années. Les Anglais se disaient que, avec leur patriotisme, avec les immenses ressources de leurs manufactures, ils rattraperaient vite le temps perdu le jour où ce serait nécessaire. Par cela même qu’ils ménageaient leur budget pendant la paix, ils seraient en mesure de faire des sacrifices indéfinis au moment voulu ; mais voici tout à coup que l’Allemagne se montre capable de mettre en ligne une armée de plusieurs centaines de mille hommes, toute équipée et toute armée, quinze jours après une déclaration de guerre. Il fallait bien reconnaître que le danger était grand à négliger les préparatifs militaires comme on l’avait fait jusqu’alors.

On modifie d’un trait de plume des règlemens administratifs sans que personne en ait souci ; on modifie sans trop de peine les lois, voire la constitution d’un peuple : il n’est pas si facile de modifier les mœurs, les habitudes séculaires d’une nation. Or l’armée anglaise était l’image exacte de la société anglaise dans ses traits généraux. Comment par exemple imposer l’obligation du service militaire aux citoyens d’un pays qui a horreur de toute loi restrictive? D’ailleurs l’empire britannique a cela de particulier, que la moitié de ses troupes tiennent garnison hors d’Europe. Sur 184,000 hommes enrégimentés dans l’armée régulière au 1er janvier 1874, il y en avait 63,000 aux Indes, 26,000 dans les colonies depuis Gibraltar jusqu’en Chine, et 95,000 seulement dans la Grande-Bretagne. Que l’on suppose des recrues arrivant sous les drapeaux, les uns vont partir pour Hong-kong ou pour Bombay, tandis que d’autres resteront dans leur pays natal, par le seul hasard du numéro du régiment qui leur est assigné. Il n’y aurait donc nulle parité dans le traitement qui leur serait fait. En plus, la conscription suppose un temps de service assez court ; les régimens envoyés hors d’Europe restent absens sept années, et l’on évite autant que possible d’en changer les hommes pendant ce temps pour éviter de doubles frais de voyage. Tout se justifiait par des raisons de même valeur. A ceux qui se récriaient contre la vénalité des grades, les Anglais répondaient qu’acheter un brevet n’est pas plus immoral que de solliciter la faveur d’un ministre, et que cela supprime les compétitions fâcheuses inspirées par le désir d’avancer vite. La milice, avec son organisation rudimentaire, répondait aussi aux besoins d’un pays où le gentilhomme campagnard aime à paraître, par les insignes d’un grade militaire, le supérieur des paysans qui l’entourent. A la condition d’être riche et bien élevé, bon chasseur et hardi cavalier, un jeune propriétaire rural avait toutes les qualités requises pour faire un officier de milice. Il aimait à se figurer qu’en cas d’invasion, — un cas qui ne se présentait jamais, — il risquerait volontiers sa vie pour défendre sa patrie. En attendant, cela ne gênait ni ses occupations, ni ses plaisirs, et lui procurait quelque honneur.

Le bill présenté au parlement par M. Cardwell au printemps de 1871 avait pour but de répudier toutes ces traditions archaïques. Les dispositions principales en étaient de racheter les grades contre indemnité à payer aux titulaires actuels, de transférer à la couronne le droit de nommer les officiers de milice afin que ceux-ci eussent les mêmes droits et fussent astreints aux mêmes devoirs que les officiers de l’armée active, de soumettre les miliciens et les volontaires au code militaire lorsqu’ils seraient réunis pour leur instruction ou pour exécuter des manœuvres, d’autoriser le ministre de la guerre à congédier les engagés avant l’expiration de leur douzième année de service à la condition de rejoindre leur corps au premier appel. Par ce dernier moyen, on espérait constituer une réserve nombreuse de bons soldats qui permettrait de maintenir au complet l’effectif des régimens en campagne. L’enrôlement volontaire restait d’ailleurs le mode usuel de recrutement pour la milice aussi bien que pour l’armée active, sauf que le ministère avait le droit de recourir au tirage au sort pour la milice en cas d’extrême péril.

On n’a pas oublié les incidens qui se produisirent pendant la discussion de ce bill. La chambre des communes avait approuvé le rachat des grades; la chambre des lords, plus attachée à la routine, le repoussa. Alors M. Gladstone, par une manœuvre hardie, retira l’article de loi contesté, fit voter par les communes une somme suffisante pour indemniser les officiers dépossédés, puis il fit prononcer le rachat par un acte de la prérogative royale. Les autres articles ne soulevèrent guère de difficultés. Il restait à mettre en œuvre ces dispositions nouvelles. Si quelques personnes avaient trouvé la réforme téméraire, d’autres au contraire lui reprochaient d’être trop timide. Ainsi l’on remarquait avec raison que la création d’une réserve exigerait un recrutement plus que double; au lieu de conserver les soldats douze ans sous les drapeaux, vingt-trois ans même lorsqu’ils contractaient un réengagement, on ne les garderait plus que six années environ. Au lieu d’enrégimenter 20,000 hommes chaque année, il en faudrait 40,000 au moins, à supposer que l’effectif ne fût pas augmenté. Où trouver tant de soldats de bonne volonté? C’est affaire d’argent, répondait-on; en y mettant le prix, on s’en procurera autant qu’il sera nécessaire.

Ce n’est pas tout d’avoir des sabres, des canons et des baïonnettes. Il est admis maintenant que les troupes doivent être prêtes à entrer en campagne une semaine ou deux après que l’ordre leur en est donné. Un plan de mobilisation doit être arrêté d’avance, en sorte que chaque bataillon connaisse son lieu de rassemblement, chaque officier sache l’emploi qu’il occupera. Pour l’armée anglaise, ce plan est plus compliqué que pour toute autre armée du continent, en raison des élémens qui la composent. S’agit-il en effet d’une opération au dehors des îles britanniques, les régimens de l’armée régulière marcheront seuls; une invasion est-elle imminente, tous sont appelés à défendre la patrie, réguliers, miliciens, et volontaires. En vue de cette double conjoncture, les troupes sont réparties en huit corps d’armée de chacun trois divisions. Le premier corps, dont le quartier-général est à Colchester, entre Londres et la Mer du Nord, ne comprend que des troupes de l’armée active ; c’est à lui que reviendrait l’honneur de s’embarquer dès le début de la guerre pour une expédition lointaine. Le second, à Aldershot, contient deux divisions de réguliers et une de milice; le troisième a une division de réguliers composée des régimens à pied de la garde, les plus belles troupes de l’armée britannique, avec deux divisions de milice; il est cantonné autour de Croydon. Quant aux cinq derniers corps, qui ont leurs quartiers-généraux à Dublin, Salisbury, Chester, York et Edinburgh, il n’y a dans chacun d’eux qu’une brigade de troupes régulières, c’est-à-dire ce qu’il en faut au plus strict pour soutenir les régimens de la milice. En définitive, les trois premiers corps participeront, en tout ou en partie, aux opérations d’une guerre offensive; les cinq derniers sont chargés de la défense du pays.

Comme la moitié de l’armée est envoyée à tour de rôle dans l’Inde ou dans les autres stations lointaines, on ne sait pas quels régimens seront présens dans la métropole au jour de la déclaration de guerre. Aussi les régimens composant chaque brigade sont-ils désignés dans l’ordre de mobilisation non par leur numéro d’ordre, mais par la garnison qu’ils occupent. C’était peut-être inévitable. Toutefois cette façon de procéder présente l’inconvénient que les troupes destinées à faire campagne ensemble seront quelquefois étrangères les unes aux autres, ce que l’on a voulu éviter dans les organisations des armées continentales. Pour les miliciens, chaque bataillon sait au contraire à quel corps il appartient. On a pris soin de les encadrer dans les corps d’armée voisins des comtés où ils se recrutent; à ce titre, c’est une force locale. Il y a néanmoins quelques exceptions : il n’est guère vraisemblable que les côtes de l’Ecosse soient menacées d’un débarquement; les miliciens écossais viennent donc en grand nombre se joindre aux troupes qui défendent le midi de l’Angleterre. Par un autre motif, les Irlandais reçoivent la même destination, et sont remplacés en Irlande par des bataillons venant d’Angleterre. On craint, paraît-il, qu’ils ne soient pas fidèles à leur drapeau dans un moment de crise. Ajoutons enfin que la yeomanry fournira des éclaireurs aux divers corps d’armée, que les volontaires garderont les arsenaux et les forteresses du littoral avec quelques bataillons de réguliers mis en réserve. Voilà en somme l’organisation complète, qui comprendrait un effectif de 350,000 hommes environ tant en réguliers qu’en miliciens. Bien entendu, ceci n’existe encore que sur le papier. Non-seulement l’effectif actuel est beaucoup moindre, — en réalité, il n’est guère que de la moitié, — mais de plus ces huit corps d’armée n’ont encore ni leurs états-majors, ni leurs équipages, ni rien de ce qu’il faut en un mot pour entrer en campagne du jour au lendemain.

Avoir 350,000 hommes sous les armes au jour du danger, tel est le rêve des hommes d’état anglais. Il y a trente ans, Burgoyne se serait tenu content, s’il eût compté qu’il y en aurait dix fois moins. A coup sûr, ces 350,000 hommes, lorsque les magasins de l’armée seront pourvus de tout ce qui leur manque encore, suffiront à la défense du sol britannique. Il ne serait même pas indispensable que tous fussent de bons soldats. Par malheur, les cadres sont à moitié vides. Il y a quatre années déjà que M. Cardwell a obtenu du parlement les réformes qui devaient régénérer la puissance de nos voisins. Qu’en est-il sorti de ces réformes si vivement critiquées par les uns, attendues par les autres? Des polémiques ardentes qui viennent de se produire entre les partisans et les adversaires des institutions militaires de l’empire britannique arrivent à point pour nous révéler la situation réelle de l’armée anglaise.

D’abord le moins contestable est que les hommes font défaut. La statistique officielle donne des résultats navrans sous ce rapport. L’armée régulière a reçu 104,000 enrôlés depuis cinq ans, et qu’a-t-elle perdu? 100,000 hommes en tout, dont 20,000 réformés, 12,000 qui se sont rachetés, 11,000 morts, 18,000 libérés ou retraités après expiration de leur engagement, enfin 18,000 déserteurs et 8,000 congédiés parce que les sergens recruteurs les avaient embauchés, quoique indignes de porter les armes en raison de condamnations antérieures. Quant aux miliciens, on en recrute 30,000 par an environ, et l’on en compte à présent 100,000 inscrits, fort peu dressés aux exercices militaires. La première année, ils passent deux mois au régiment, un mois chacune des, années suivantes; ce n’est pas ainsi que se forment de bons soldats. Leur paie est au surplus fort modeste. Sous les drapeaux, ils sont traités sur le même pied que les réguliers; le reste du temps, ils reçoivent une indemnité annuelle de 150 francs : ils sont libres, il est vrai, de se livrer aux travaux de leur profession. Il n’en coûterait guère d’augmenter cette indemnité, qui est peut-être insuffisante; mais alors les sergens recruteurs de la milice feraient du tort à ceux de l’armée active qui sont déjà dans l’embarras. En effet, les 20,000 recrues de chaque année sont loin de suffire à l’effectif que l’on voudrait avoir, et cependant ces 20,000 hommes ne sont pas tous de bonne qualité. Il y a dans le nombre quantité de jeunes garçons de dix-sept à dix-huit ans. Dernièrement un régiment partant pour l’Inde avait une moitié de son effectif au-dessous de vingt ans. Comme un acte du parlement interdit avec raison d’envoyer de trop jeunes soldats dans cette contrée, dont les adultes vigoureux ont peine eux-mêmes à supporter le climat, il fallut faire permuter ces jeunes gens avec les hommes faits des autres régimens de la métropole. Ainsi tous les soldats au-dessous de vingt ans restent en Angleterre, si bien que les troupes cantonnées autour de Londres, en vue d’une guerre éventuelle, sont en grande partie hors d’état de tenir campagne. Ce n’est pas tout : que dire de ces 18,000 déserteurs et de ces 8,000 autres congédiés comme indignes! On a calculé que depuis quatorze ans la moyenne des déserteurs s’est toujours élevée au quart des enrôlés. C’est qu’il y a quantité d’hommes qui font métier de s’enrôler pour toucher la prime d’engagement et déserter ensuite; c’est que les sergens recruteurs, ne sachant où s’adresser, embauchent à tout hasard les vagabonds des grandes villes dont le dossier judiciaire est souvent bien chargé.

Les Anglais ne veulent pas se l’avouer encore, la conscription appliquée à la milice tout au moins est le seul remède que comporte la situation. Avec le tirage au sort et le service obligatoire pour tous les hommes à qui l’aptitude physique ne fait pas défaut, ils se donneraient à bref délai une armée territoriale respectable par le nombre et la qualité. Le goût naturel qu’ils ont pour les exercices corporels leur rend plus facile l’éducation militaire. Peut-être n’y aurait-il plus alors d’inconvénient à recruter l’armée active à prix d’argent. Peut-être en effet les troupes mercenaires valent-elles autant que d’autres pour les garnisons coloniales auxquelles la Grande-Bretagne se voit obligée de pourvoir dans une si large mesure. D’autres améliorations nécessaires viendraient ensuite sans beaucoup de peine. Maintenant les sous-officiers, quelque méritans qu’ils soient, n’obtiennent presque jamais l’épaulette; à défaut d’une loi formelle, l’usage s’y oppose. C’est une coutume aristocratique qu’il est aisé d’abolir. Les vieux soldats rentrent dans la vie civile dénués de ressources; s’ils ont appris un métier dans leur jeune âge, après douze ou vingt ans de service ils ne s’en souviennent plus. Rien n’empêche de leur réserver, comme on le fait en France, une part des emplois dont le gouvernement dispose. Le soldat ayant l’autorisation de se marier, les casernes sont encombrées de femmes et d’enfans au détriment de la discipline; cela n’a plus raison d’être avec des engagemens de courte durée. Encore quelques modifications de ce genre, l’armée anglaise ne se distinguera plus des armées continentales. Quant au reste, armement, équipement, mobilisation, ce n’est qu’affaire d’argent. Les Anglais ne seront jamais en peine d’y satisfaire dès qu’ils en auront appris la nécessité. Leur budget et leur industrie sont inépuisables.

Lorsque les régimens des gardes sortirent de Londres au printemps de 1854 pour se rendre en Orient, la population leur fit une ovation que méritait leur fière mine, que mérita plus encore leur attitude sur les champs de bataille de l’Aima et d’Inkermann quelques mois plus tard. Lorsque Wellington fit campagne de Lisbonne aux Pyrénées, il avait déjà des régimens pareils, recrutés n’importe comment d’hommes illettrés, un peu débauchés peut-être, mais qu’une discipline de fer et une longue pratique des armes avaient transformés en vaillans soldats. C’est plaisir sans doute de commander à de telles troupes. Aussi Wellington et ses élèves, les chefs du contingent britannique devant Sébastopol, professaient-ils un dédain absolu pour les soldats improvisés des grandes armées modernes; mais de ces troupes d’élite, on sait ce qu’il en restait au printemps de 1855. L’hiver de Crimée, le feu de l’ennemi, les maladies n’en avaient guère épargné, et l’Angleterre était hors d’état de remplacer ceux qui manquaient dans les rangs. Je ne sais quel petit prince allemand, au siècle dernier, s’était occupé de son armée avec la plus vive sollicitude; il avait les plus beaux régimens que l’on pût imaginer. Un jour, on le sollicita d’entrer en guerre par ce motif, à défaut de meilleur, que de pareilles troupes méritaient qu’on leur offrît l’occasion de se distinguer. « Oh! non, répondit-il; la guerre me gâterait mes régimens que j’ai pris tant de peine à former. » C’est bien vrai, les corps d’élite sont faits pour la parade, et c’est pour cela qu’il n’en faut plus. Les Anglais s’en sont convaincus un peu tard, encore à temps néanmoins. Ils ont entrepris avec fermeté la réorganisation de leurs forces. Ce qu’il leur reste à faire pour avoir une bonne armée est peu de chose en comparaison de ce qu’ils ont fait déjà. Souhaitons qu’ils achèvent vite les réformes qu’ils ont bien commencées. De tous les peuples européens, en dépit de vieux préjugés qui s’éteignent chaque jour sur l’une et l’autre rive de la Manche, c’est nous qui devons suivre avec le plus d’intérêt et le moins de jalousie leurs progrès militaires.


H. BLERZY.

  1. Le texte de cette lettre et quelques détails qui vont suivre sont empruntés à l’ouvrage bien connu de M. Kinglake. C’est un auteur dont il faut se défier lorsqu’il parle de nos compatriotes ; en ce qui concerne les actes et les opinions de lord Raglan, dont il était le secrétaire, il mérite assurément quelque confiance.
  2. Voyez les Premiers jours du siège de Sébastopol, dans la Revue du 15 septembre 1869.
  3. Voyez la Revue du 1er avril 1873.
  4. Le texte même est plus énergique : Russia is a great humbug. Voyez The Life of viscount Palmerston, par lord Dalling.
  5. Sous les murs de Sébastopol, le vieux général se plaisait à raconter un incident presque grotesque survenu dans l’un des sièges de la Péninsule par suite de cette absence de bonne direction. Il avait un jour tracé sur le terrain et marqué par des piquets l’alignement à suivre pour une tranchée; la nuit venue, un sapeur français vint déplacer les piquets et modifier l’alignement de telle sorte, que la tranchée était enfilée par les feux de la place.
  6. La chambre des communes ne se contente pas de discuter le budget annuel de la guerre : elle se réserve en outre de voter chaque année le mutiny bill, en vertu duquel les déserteurs sont punis. Faute de renouveler cette loi en temps utile, elle enlèverait au commandant en chef le pouvoir de conserver les soldats sous les drapeaux. La précaution n’est-elle pas superflue?