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L’Annexion de l’île Saint-Barthélemy à la France

L’Annexion de l’île Saint-Barthélemy à la France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 32 (p. 417-432).
L'ANNEXION
DE
SAINT-BARTHELEMY
A LA FRANCE

L’acquisition que vient de faire le gouvernement de la république dans la mer des Antilles n’est pas due, grâce au ciel, au génie des batailles, la diplomatie aux allures ténébreuses n’y a pas joué de rôle, et personne en France, à l’occasion de cet accroissement de notre territoire colonial, n’a songé à monter au Capitole. On s’en est tenu, avec un peu trop de sans-façon, il nous semble, à inscrire cette annexion au budget comme s’il se fût agi de l’achat d’un tableau ou d’un matériel quelconque de guerre. Nous eussions désiré qu’il en eût été parlé sinon longuement, du moins avec déférence, soit à la tribune du sénat, soit à celle de la chambre des députés. Le procédé eût été de bon goût à l’égard de nos nouveaux compatriotes, quelque peu nombreux qu’ils soient ; puis, pas une âme vraiment française ne fût restée à coup sûr indifférente devant le fait de ce territoire revenant sans lutte ni sanglantes représailles à ses anciens possesseurs, après un siècle de séparation. Qui ne devine les espérances que l’annonce de ce simple événement eût fait naître dans les cœurs patriotes ? Nous les avons senti s’éveiller en nous, ces chères espérances, et c’est pour cela que nous avons regretté qu’une voix autorisée ne saluât pas de quelques paroles de bienvenue le retour d’une ancienne colonie à la mère patrie.

Ce qu’il y a d’agréable dans cette affaire, c’est que jamais on ne vit acquéreurs plus modestes, annexés plus satisfaits. Ces annexés, ce sont des familles créoles d’origine normande, ravies de redevenir officiellement françaises. L’île Saint-Barthélemy fut offerte par un roi de France à un monarque du nord à l’époque où il était permis aux souverains de disposer à leur gré des peuples et des provinces. Chose admirable, dans cette petite île des Antilles, à Saint-Barthélemy, comme dans toutes les colonies qui nous ont été enlevées, au Canada, à la Nouvelle-Orléans, à l’Ile-de-France, à Saint-Domingue, la population blanche est restée attachée à la France par le cœur et le souvenir. Après bientôt cent ans de séparation, c’est encore notre langue qui est la seule en usage dans les familles riches de l’île, les coutumes, les modes y sont françaises, de même que la majorité des habitans y est catholique. Aussi, le 18 mars 1878, jour que l’on peut appeler le jour du rapatriement, l’île entière a-t-elle acclamé la réapparition du drapeau tricolore. Pas un regard irrité ne s’est détourné de ce spectacle émouvant, personne n’a songé à le fuir pour aller cacher, loin d’une soldatesque en fête, de la honte ou des regrets impuissans. Pourquoi donc, hélas ! toutes les annexions n’ont-elles pas cet aimable caractère !


I

L’île Saint-Barthélemy fait partie du groupe des petites Antilles, appelées également îles du Vent, en raison des terribles cyclones et ouragans qui, de juillet en octobre, y font rage. Elle est située par 65° 12’ longitude ouest et 17° 58’ latitude nord, à quatre lieues au sud-est d’une île également française, appelée Saint-Martin.

Il est bien difficile de se défendre d’un vif sentiment d’admiration lorsque, à la saison des calmes, on se trouve pour la première fois dans la mer des Antilles, au centre de cette belle nappe liquide d’où tant de terres magnifiques émergent couronnées d’une luxuriante végétation, sous un ciel si bleu qu’il en paraît sombre, tellement l’azur y est entassé en couches profondes. Comme pour fêter l’arrivée de l’émigrant au seuil du Nouveau-Monde, une brise enjouée lui apporte de terre les arômes pénétrans de la flore tropicale. La mer, sur une vaste étendue, mise à l’abri des vents du large par une immense ceinture d’îlots, s’est comme transformée en un lac d’azur, d’un calme immuable. Jamais la lumière du jour ne se montre à l’œil de l’homme plus éclatante que sous ces latitudes, et si la clarté est la joie des yeux, c’est là, dans de lumineuses régions où se trouve Saint-Barthélemy, qu’il leur faut venir la goûter.

Au temps heureux où sur mer le navire à voiles n’avait pas encore été remplacé par le bateau à vapeur, et sur terre la chaise de poste par le chemin de fer, le voyageur pouvait contempler à loisir l’admirable panorama des Antilles. Accoudé sur le bastingage d’un fin voilier, sans être incommodé par la trépidation d’une hélice ou la puanteur des huiles d’une machine, il jouissait pendant de longues heures des perspectives sans cesse renouvelées qui s’offraient à lui, baies sombres, falaises escarpées, pics couronnés de vapeurs bleuâtres. Après le morne, au sommet duquel s’élevait un pin solitaire, apparaissaient la forêt frémissante des cocotiers, les champs de cannes à sucre au feuillage vert-pâle, une déchirure aux flancs d’une montagne, et, dans cette déchirure, un torrent et la végétation à laquelle des eaux pures donnent la fraîcheur et la vie. Il y avait aussi ce que nous appelions, nous que rien ne hâtait, les bonnes fortunes des voyages en mer, c’est-à-dire les jours d’accalmie à quelques encablures d’une côte inconnue. — Passagers, nous disait le capitaine, — si vous aviez la chance d’avoir un capitaine poli et d’un bon naturel, — sautez dans la yole, prenez vos fusils, faites-vous descendre à terre et débarrassez-moi de votre présence jusqu’à ce que le vent revienne ! — Et l’on partait joyeux, rêvant rencontre de sauvages, de boas, de forêts vierges ou d’animaux féroces… Avec quelle volupté on déjeunait à l’ombre d’un tamarin ou d’un bananier, avec une conserve d’Europe et une bouteille d’un bon vin de France ! Vous faisait-on du bord le signal d’embarquer, vous reveniez au bateau sans chaussures, il est vrai, déchiré par les épines, brûlé du soleil, couvert jusqu’aux genoux de la vase des palétuviers, mais heureux plus qu’un roi de votre excursion, soit que vous eussiez cueilli une fleur inconnue, trouvé un insecte rare, un papillon aux ailes d’or, ou tout simplement un coquillage enfoui bien vivant dans le sable humide. Que d’heures charmantes passées à étiqueter, à classer avec amour ces richesses, sources inépuisables de souvenirs, alors qu’après vents et marées, tempêtes et naufrages, vous étiez rentré définitivement au port !

Sous les tropiques, la végétation, et surtout la végétation du littoral des Antilles, a subi une transformation aussi radicale que celle qui s’est produite en Europe à la suite de plusieurs siècles de culture. L’île Saint-Barthélemy ne doit donc rien avoir aujourd’hui de l’aspect sous lequel elle se montra aux yeux ravis de Christophe Colomb. Au lieu de la hauteur boisée qu’il dut découvrir et dont les ondulations étaient cachées par de hautes forêts, il verrait actuellement une succession de vertes collines s’étendre jusqu’à la mer, puis au pied de ces collines la coquette ville de Gustavia, avec ses maisons blanches, ses tuiles rouges, encadrée à droite et à gauche par des bouquets de cocotiers et quelques murs déchiquetés. Aux arbres séculaires ont succédé des champs de maïs et de manioc, des plantations d’arachides, d’ananas, de tabac et de coton. On trouve en effet réunie à Saint-Barthélemy comme dans une serre immense toute la flore des Antilles, depuis la fougère arborescente, l’oranger, le citronnier, l’arbre à pain, le goyavier, l’avocatier, la pomme cannelle et la pomme cythère, jusqu’au cactus en boule, dit tête à l’anglais, cactus ébouriffé, épineux, qui sert d’excellente clôture aux plantations. La faune est pauvre, mais du moins on n’y connaît aucun animal dangereux, et le trigonocéphale à fer de lance, qui fait tant de victimes à la Martinique, y est inconnu. Il y a de belles variétés de tourterelles comme dans toutes les îles de l’Atlantique et du Pacifique, et cependant le ramier des Antilles ne s’y voit qu’accidentellement ; la pintade s’y reproduit en liberté, et l’ortolan y est commun ; à l’époque où les oiseaux sont en quête d’un doux hivernage, l’île est envahie par des bandes d’émigrans emplumés, et alors la chasse aux flamans, aux pluviers et aux canards sauvages devient très productive. L’agouti, que l’on trouve à chaque pas dans l’intérieur de l’île Sainte-Lucie, est inconnu à Saint-Barthélemy ; il n’y a de curieux que l’anolis, beau lézard, long d’un pied, d’un vert d’émeraude et d’une agilité surprenante. C’est une des plus belles espèces connues, et dont nous n’avons rencontré l’égale en longueur qu’en Égypte. On a répété à satiété que l’île Saint-Barthélemy manquait d’eau au point d’en rendre le séjour sinon impossible, du moins très difficile. Il n’y a, il est vrai, ni lacs, ni rivières, ni fontaines, mais, à la saison des ouragans, la pluie est recueillie avec soin dans des citernes propres et spacieuses, et ses eaux emmagasinées suffisent non-seulement aux besoins des habitans, mais encore aux nécessités de l’agriculture et aux arrosages des prairies, La population de l’île Saint-Barthélemy est de 2,800 habitans, pas plus, et pourtant elle réunit en elle toutes les couleurs, toutes les nuances d’un habit d’arlequin. Il n’y a, du reste, que l’œil exercé d’un vieux créole qui puisse classer sans se tromper les résultats de croisemens si divers : qui ne s’y tromperait ? le blanc et la négresse produisent le mulâtre ; mais si la mulâtresse s’allie au noir, elle produit le cafre, et si la cafresse s’allie au nègre, elle produit le grippe ; la mulâtresse s’allie-t-elle au blanc, alors elle produit le mestif ; si la mestive s’allie de nouveau à un blanc, elle produit le quarteron, et ainsi de suite… Quoi qu’il en soit, cette population bigarrée, dont une moitié habite Gustavia, la capitale, et l’autre moitié l’intérieur de l’île, vit dans une entente parfaite. Qu’est devenue la race autochtone des grandes et petites Antilles ? Où découvrir un descendant pur des doux Indiens qui accueillirent le grand navigateur génois à San Salvador et à Haïti avec une touchante simplicité ? On croit qu’aux environs de Santiago de Cuba il est un petit village du nom de Caney qui en est encore peuplé, et c’est tout. Une partie de cette race a dû périr faute d’air et de soleil dans les galeries des mines d’or et d’argent que les Espagnols exploitèrent à outrance. Ce qui en resta s’est fondu, mélangé avec les nègres importés d’Afrique aux Antilles pour suppléer aux vides qu’avait faits la conquête. Comme on le pense bien, l’intrusion du noir n’améliora nullement la race indigène, race élégante et fine, devant laquelle les rois d’Europe et leurs cours restèrent, au dire des historiens, pâmés d’admiration. Du reste, les Espagnols, qui, pendant très longtemps, n’osèrent pas amener en Amérique les femmes blanches de leurs pays, ont laissé aussi de leurs relations avec les Indiennes bon nombre de preuves vivantes, et l’on peut affirmer qu’il n’est guère aux Antilles un homme de couleur qui n’ait dans les veines quelques gouttes de sang castillan. Il en est des Caraïbes comme des Indiens, et pourtant les premiers ont laissé leur nom à un archipel et à une mer. Saint-Barthélemy, comme toutes les Antilles du Vent, dut en être peuplé. Ils ont disparu, ou du moins le Caraïbe de race pure n’existe plus, à l’exception de deux ou trois rejetons misérables, dégradés par l’ivresse, et que l’on peut rencontrer encore dans la possession anglaise de Sainte-Lucie. Ceux qu’on voit là ont le teint cuivré, la peau huilée et la face épilée. On a peine à se persuader, en les considérant, qu’on ait devant les yeux les descendans de ces Caraïbes qui furent la terreur des Indiens, l’épouvante des Espagnols, qu’ils mangeaient, dit-on, et l’effroi de nos compatriotes, qu’ils vinrent bravement attaquer quelques années après notre installation à l’île Saint-Barthélemy. On sait qu’un cacique de Haïti demanda à Christophe Colomb de l’aider à combattre ces farouches insulaires. Mais Colomb refusa sagement ; il est à remarquer qu’il fut en cela moins chevaleresque que Magellan, lequel, se croyant lié par un pacte de sang avec un petit roi d’Océanie, n’hésita pas à épouser les querelles de son allié, à combattre pour sa cause, ne voulant pas qu’un Européen pût passer pour parjure même aux yeux d’un sauvage. Le chevaleresque Magellan en mourut, mais quelle auréole dans les deux hémisphères autour de ce nom glorieux ! Pour en finir avec les Caraïbes, disons que l’extinction de leur race fut poursuivie jusqu’au XVIIIe siècle par les conquérans des Antilles, sans distinction de nationalité, et qu’il n’est resté comme échantillons de leur industrie que des armes sans originalité et des poteries grossières.

II

C’est dans l’année 1658, Mazarin étant ministre, que cinquante Français, sous les ordres de M. Poincy, gouverneur de l’île Saint-Christophe, prirent possession au nom de la France de l’île Saint-Barthélemy ainsi que des dix îlots qui l’avoisinent et dont nous ne nommerons que les principaux : la Chèvre, la Frégate, les Deux-Boulangers et la Fourche. Les débuts de l’occupation ne furent pas heureux, car peu d’années après la conquête, une descente de guerriers caraïbes venus de Saint-Vincent et de la Dominique suspendit le développement de la colonie naissante. Malgré tout, en 1670 l’île était habitée par quatre cents blancs européens et cinq cents Africains, Quels hommes étaient ces quatre cents Européens ? De rudes compagnons, il est permis de le supposer, lorsqu’on sait qu’en 1637 Louis XIII nomma gouverneur de la Martinique un chef d’aventuriers du nom de Duparquet, et que trois ans après d’autres aventuriers venus des côtes de Normandie fondèrent Saint-Domingue. Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il existe encore de nos jours, dans l’intérieur même de Saint-Barthélemy, un petit village du nom de Lorient, habité par une colonie que l’on assure être d’origine normande. On aime généralement à supposer aux Antilles que, comme les blancs aux yeux bleus des Saintes et de la Désirade, les blancs aux yeux bleus de Lorient descendent en ligne directe des fameux flibustiers normands qui au XVIIe siècle étonnèrent les deux mondes de leur audace » Lorient étant situé à huit kilomètres tout au plus de Gustavia, rien ne sera plus aisé que de nous assurer par nous-même, en nous y rendant, si ses habitans ont en effet gardé quelque chose du langage, de l’énergie et de la rudesse de leurs ancêtres. La manière la plus agréable d’aller au petit village de Lorient, c’est d’y aller pédestrement, le cigare de la Havane aux lèvres, le bambou à la main ; et cependant les chevaux de l’île Sainte-Barthélemy sont excellens, d’une sûreté de pied remarquable, d’autant plus remarquable qu’on ne les ferre jamais : demandez plutôt ; à nos officiers de marine qui, aussitôt à terre, s’empressent de les monter, au risque d’en descendre contre leur gré avec plus d’empressement encore. En laissant derrière soi les quais à fleur d’eau de Gustavia, on se dirige, vers le morne escarpé sur lequel s’élève le fort peu redoutable qui commande les abords de la rade. Par un grand soleil, l’ascension paraîtra pénible et la route poudreuse à l’excès ; mais, dès qu’on sera arrivé au sommet de l’âpre colline, on se sentira aussitôt rafraîchi par une délicieuse brise de mer et récompensé de ses fatigues par la vue d’une belle vallée, celle de Saint-Jean, qui s’étend sous vos pieds éclatante de verdure. Pour le voyageur qui suppose que le brin d’herbe qui croît aux Antilles ne diffère pas de celui qui croît à Longchamps, le paysage n’a rien de tropical ; pas d’arbres exotiques, pas de palmiers isolés, pas de tamarins monstrueux, mais des cultures à fleur de terre, des herbages, quelque chose comme une vue sur la vallée d’Auge, avec des chevaux, des bœufs, des chèvres, des pintades et des oies en liberté ; ce qui complète l’illusion, c’est la vue de la mer à l’horizon. Que votre imagination se prête à faire sortir du sol de cette vallée quelques pommiers à cidre, et vous vous croirez aux environs de Falaise. Le site n’en est pas moins ravissant ; il plaît d’autant plus qu’on le découvre dans un encadrement de roches d’une nudité effrayante et surgissant d’une terre renommée par son aridité, Du reste, les coquettes maisons de campagne qui ont été élevées sur la hauteur au bord de la route prouvent que le lieu est fort beau, tout en témoignant du goût intelligent que les Suédois ont des beautés de la nature.

De la fraîche vallée de Saint-Jean, il faut descendre ensuite sur le bord de la mer où l’arrivée subite d’un promeneur ne manque jamais de mettre en fuite de grands vols d’échassiers, de mouettes et de pélicans gris. Ceux-ci, comme les albatros, sont tellement lourds et niais sur terre que, si vous avez un peu d’adresse et de justesse dans le coup d’œil vous pouvez en abattre quelques-uns d’un coup de pierre. Le mieux est de laisser ces pauvres oiseaux animer ces solitudes, d’autant que leur chair est exécrable. Des bords de la mer, on se dirige de nouveau vers un morne au sommet duquel une grande croix se détache sur le ciel ; elle est fixée dans de grosses roches noires et entourée de cactus gigantesques. La nuit, par un beau clair de lune, avec un peu d’exaltation dans les idées, le lieu doit avoir un caractère de sinistre poésie, D’ailleurs, il a une très mauvaise réputation ; on ne l’appelle dans la contrée que le « Coupe-gorge. » Pour rien au monde, après le coucher du soleil, vous ne feriez passer un indigène de Saint-Barthélemy en vue de la croix, des roches noires et des grands cactus. Les zambos, — fils de nègre et de femme indienne, — y venaient autrefois prendre leurs ébats ; ils s’y réunissaient pour assassiner les blancs qui avaient l’imprudence de s’y rendre isolément. Ces zambos ne sont plus à craindre aujourd’hui, mais la terreur est restée attachée à leur nom et au lieu qui leur servait de refuge.

Du haut de la colline redoutée, on distingue parfaitement plusieurs des îlots qui entourent d’une ceinture de corail et de verdure l’île de Saint-Barthélemy. Ce sont de jolis rochers, d’un accès difficile, servant de perchoirs aux oiseaux de mer et de passage. Il y a des cabris, — gazelles des Antilles, — qui vivent là en liberté et en grand nombre ; on les prend comme les papillons, au filet.

Du « Coupe-gorge » à Lorient, il ne faut que quelques minutes. Lorient est un coquet village comme on en voit beaucoup à Ceylan et à Singapore : des maisonnettes au centre d’un bois de cocotiers, chaque maisonnette ayant son enclos séparé. Ici, la séparation est en pierres sèches ; aux Indes, elle est en bambous. Lorient est entouré de hautes collines, la plupart cultivées ; les habitans y semblent à l’abri des ouragans ; on n’y voit que filets, instrumens de pêche, pelles et charrues d’un modèle tellement primitif qu’un enfant les manœuvrerait sans peine. Une belle église toute neuve, dont la pointe élégante dépasse les plus hauts cocotiers, indique que les prétendus descendans des Normands sont restés catholiques. Mais leurs ancêtres sont-ils bien venus des côtes de Normandie aux Antilles ? Nous ne le croyons pas. Le premier soin du voyageur, après avoir offert un cigare aux habitans actuels et s’être assis à leur table, est de les faire parler… Eh bien, ces braves gens n’ont rien de normand dans leur langage ; ils s’expriment, il est vrai, tous en français, mais en excellent français, en un français du bon vieux temps, de l’époque où l’on disait septante ou nonante pour soixante-dix et quatre-vingt-dix ; mais combien de nos bons amis de Normandie voudraient parler sans accent comme les Normands du Lorient des Antilles ! Faisons remarquer en passant que l’aristocratie flamande et hollandaise ne s’exprime pas autrement aujourd’hui lorsqu’elle par le français. En somme, ils sont d’origine française, et on serait mal reçu à leur dire le contraire ; ils sont aussi d’une belle race, et il est peu d’hommes plus vigoureux et plus solides sur leurs jambes ; leur peau est brune, hâlée, presque noire, mais il est incontestable que leurs ancêtres devaient avoir la peau blanche et le teint fleuri. Il n’a pas fallu moins de deux siècles et demi pour que leur épiderme perdît sa blancheur primitive. Quelques-uns de ces hommes ont des yeux bleus qui étincellent sous des cils noirs, mais cela ne prouve pas qu’ils procèdent plutôt de Normandie ou de Bretagne que des Flandres. Hélas ! ce n’est pas seulement la couleur de la peau qui se modifie à la longue sous les tropiques ; l’énergie physique et morale, l’esprit d’entreprise, le courage au travail, la vivacité de la conception y reçoivent de rudes atteintes. Si les célèbres « Frères de la Côte » pouvaient voir aujourd’hui leurs descendans occupés avec une lenteur de créole à raccommoder des filets ou à aiguiser mollement un soc de charrue, ils diraient à coup sûr que ce ne sont pas là les héritiers de leur sang, et peut-être n’auraient-ils pas tort. Quoi qu’il en soit, le village de Lorient, avec son heureuse situation au bord de la mer, son bois de cocotiers et sa population blanche, mérite la visite de tous ceux que le hasard fait venir en touristes dans les Antilles françaises.

Le principal avantage de Saint-Barthélemy, autrefois, c’était son beau port, appelé port du Carénage par les Français, et en face duquel les Suédois ont construit Gustavia. « C’est, disait au siècle dernier le père Dutertre, un havre qui pénètre d’un quart de lieue dans la terre par une entrée large de cinquante pas ; il en a plus de trois cents de longueur en quelques endroits, et aux plus étroits, deux cents. Il est accessible en toute saison même pour les plus grands navires. » Un port de cette étendue, quelle que fût sa profondeur, n’a pas dû être inconnu des flibustiers. C’est évidemment du fond de ces havres bien avancés dans les terres, ignorés de leurs ennemis, que ces hardis aventuriers s’élançaient par compagnie ou matelotage de vingt-cinq à trente hommes à l’abordage des galions espagnols. — « On ne sait pas, dit Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, d’où vient le mot de flibustiers, et cependant la génération passée vient de nous raconter les prodiges que ces flibustiers ont faits. » Il nous semble qu’on peut retrouver l’étymologie du mot de flibustier dans l’expression de flying boat ou bateau ailé, surtout lorsqu’on sait que les flibustiers, au nombre desquels se trouvaient des Anglais, des Bretons et des Normands, n’employaient que des barques légères, non pontées ; le succès de leurs coups de main dépendait de la promptitude de leurs attaques [1]. C’est aussi sur ces petits îlots qui entourent Saint-Barthélemy et qui portent les noms de la Frégate, de la Tortue et de la Fourmi’, que los demonios de la mar, comme les appelaient les Espagnols, se rendaient pour cacher leurs butins ou en faire le partage. De quelles discussions épouvantables, de quelles rivalités sanglantes, de quelles saturnales indescriptibles ces vertes îles des Antilles n’ont-elles pas été les témoins ! On raconte aussi que les flibustiers y enfouissaient leurs prises lorsque, pressés de reprendre la mer, ils n’avaient pu les réaliser et en dépenser la valeur en débauches. Tous les historiens du XVIIe et du XVIIIe siècle s’accordent, du reste, pour dire beaucoup de mal des flibustiers. Un des plus célèbres les traite de « tigres doués d’un peu de raison. » Cependant nous avons vu que Louis XIII ne méprisa pas leur concours ; Louis XIV ne se montra pas plus dédaigneux à leur égard. Il avait permis, en 1679, l’armement de plusieurs corsaires qui étaient partis d’un port de France pour aller s’emparer de Carthagène en Colombie ; cette ville était alors sur cette côte la plus riche et la plus forte. Secondés par sept vaisseaux de la marine royale, les corsaires commencèrent le siège de Carthagène ; mais ils eussent certainement échoué dans leur entreprise, s’ils n’eussent invité les flibustiers à venir à leur aide. Dès que la brèche fut ouverte par les canons de l’escadre, ces hommes intrépides s’y précipitèrent ; escaladant les chevaux de frise sous une pluie de fer, ils s’emparèrent de la ville en un tour de main. Nous avons déjà dit que la France n’entra en partage de l’île Saint-Dominique avec les Espagnols que grâce à leur concours. Le plus haut fait de l’un de ces flibustiers est celui d’un Dieppois, du nom de Legrand, possesseur, lui vingt-neuvième, d’une barque armée de quatre petits canons. Par un gros temps et une mer démontée, Legrand ne craignit pas de s’élancer à l’abordage d’un galion qui, chargé d’un énorme trésor, faisait route du Nouveau-Monde pour l’Espagne. Il s’en rendit maître en quelques instans, tellement lui et ses compagnons inspiraient de terreur aux Espagnols. Ce qu’il y a de curieux dans cette prise, c’est que Legrand, en escaladant le bord ennemi, fit couler son propre bateau.

Ces galions qui allaient porter aux rois d’Espagne l’or et l’argent des Antilles et du Mexique n’étaient pas, comme on pourrait le supposer, de simples bâtimens marchands. C’étaient de véritables vaisseaux de guerre, armés de cinquante canons, pouvant porter douze cents hommes d’infanterie ; les officiers qui les commandaient recevaient du roi leur commission ; le commandant prenait le titre de général et avait le privilège de faire arborer l’étendard royal au haut du grand mât. Indépendamment des galions qui partaient douze fois par an de Carthagène pour Cadix, et dont un si grand nombre, en longeant les Iles sous-le-vent tombèrent aux mains de nos flibustiers, il y avait aussi d’autres galions non moins convoités qui allaient de Manille à Acapulco, dans la Nouvelle-Espagne, et vice versa. Pendant notre séjour aux îles Philippines, nous avons pu recueillir quelques curieuses informations sur leur direction et leur chargement. Peut-être n’est-ce pas ici tout à fait la place d’en parler, mais elles ont leur intérêt, car tout ce qui tient aux Antilles, pays sans histoire, mérite d’être recueilli.

Il partait chaque année un vaisseau, deux tout au plus, de Manille pour Acapulco. L’époque choisie pour son départ était en juillet ; il n’arrivait à sa destination définitive, c’est-à-dire dans l’Amérique occidentale, qu’en décembre, janvier, ou même février. Après avoir débarqué sa cargaison à Acapulco, il repartait pour Manille en mars et n’y arrivait qu’en juin. Il fallait un an, à peu de chose près, pour l’aller et le retour d’un galion. Quoiqu’il n’y eût à la mer qu’un seul vaisseau à la fois, un autre se tenait prêt à partir aussitôt après l’arrivée de celui qui était attendu. Ainsi à Cavite, qui est le port militaire de Manille, il y avait toujours trois ou quatre vaisseaux en état de prendre la mer afin que le commerce ne fût jamais interrompu par suite d’un naufrage ou d’une capture des flibustiers. Ces vaisseaux avaient les mêmes hauts privilèges que ceux qui naviguaient entre Carthagène et Séville ; ils avaient le même armement et jaugeaient de douze cents à deux mille tonneaux, ce qui est énorme pour l’époque. Les petits embarquaient six cents soldats, les grands douze cents ; comme la cargaison variait beaucoup de l’aller au retour, la manière d’avitailler et d’équiper les galions variait aussi. Au départ de Manille, le galion était tellement chargé de soieries et de porcelaines de Chine, d’épices et d’autres riches produits de l’Inde, que les canons de la galerie d’en bas restaient à fond de cale jusqu’aux approches du cap Saint-Lucas, cap difficile à doubler et où la rencontre des ennemis des Espagnols était fréquente. Pour ne pas faire occuper par des provisions de bouche les places destinées aux marchandises, il n’y avait à bord que le nombre d’hommes strictement nécessaires aux manœuvres. Au retour, comme le galion n’avait pour tout chargement que de l’or et de l’argent du Mexique, la batterie d’en bas restait armée, le nombre des matelots était augmenté, tous les passagers qui se présentaient étaient admis, enfin deux compagnies d’infanterie montaient également à bord pour aller relever aux Philippines les camarades qui depuis un an y tenaient garnison. Équipage, soldats et passagers formaient un total de douze cents hommes. En partant de la Nouvelle-Espagne, le capitaine du galion tâchait de gagner le treizième ou quatorzième degré de latitude, et suivait ce parallèle jusqu’à ce qu’il eût en vue Guam, la capitale actuelle des îles Mariannes. Pour qu’il ne dépassât pas cette île durant les nuits du mois de juin, époque présumée du passage du galion, un feu énorme était allumé sur les hauteurs. Le capitaine mettait ensuite le cap sur la pointe Espiritu de l’île de Samar, une des Philippines. Là, il avait ordre de bien observer les signaux qui lui seraient faits de terre aussi bien à Espiritu qu’à Cataudanas, Birribaronzo et Butuan. Il y avait dans ces parages des Indiens postés de distance en distance, avec mission d’allumer des feux dès qu’ils apercevaient le galion. Si le capitaine remarquait qu’après l’extinction d’un premier feu quatre autres s’allumaient, il devait en conclure qu’il y avait des ennemis dans l’archipel. En ce cas, son devoir était de rallier le port le plus voisin, d’y jeter ses trésors et d’en défendre les approches avec son artillerie. Mais, si à la suite de l’apparition d’un premier feu deux autres lueurs se montraient, le commandant en inférait que la mer était libre et qu’il pouvait continuer sa route jusqu’à Manille. Dans cette ville, des salves d’artillerie annonçaient à la population l’arrivée du bateau, les cloches de ses nombreuses églises sonnaient à toute volée, et une procession sortait de la cathédrale pour aller sur le môle recevoir, avec des chants d’allégresse, la croix et la bannière, l’heureux capitaine, l’équipage et les passagers.

A Cadix, l’arrivée des galions donnait lieu aux mêmes démonstrations religieuses. Une année, en 1740, année néfaste, un vaisseau avec sa riche cargaison était anxieusement attendu à Manille. Bientôt, les habitans atterrés apprirent qu’il était tombé aux mains, dans les parages du cap de l’Espiritu-Santo, d’un marin tout aussi intrépide que nos flibustiers, celles du trop célèbre Anson. Il y avait une valeur de 10 millions de francs à bord du galion capturé !


III

Les Anglais se donnèrent le facile plaisir de s’emparer deux fois de l’île Saint-Barthélemy ; la première fois sous Louis XIV, en 1689, la seconde, sous Louis XV en 1769. La proie était maigre, ils nous l’abandonnèrent sans regrets, mais ils se gardèrent bien de restituer jamais la Jamaïque aux Espagnols auxquels ils l’avaient enlevée. La raison en est simple : la Jamaïque est une des plus belles des Antilles, et avant l’abolition de l’esclavage elle en était une des plus productives.

En 1780, Gustave III, se trouvant en paix avec ses voisins, s’occupa du développement du commerce de la Suède. Il conclut d’abord avec la Russie et le Danemark ce fameux traité de neutralité armée qui eut une grande influence sur les progrès du commerce dans le nord. Aussitôt que les États-Unis d’Amérique furent parvenus à faire reconnaître leur indépendance, le roi de Suède entra en négociation avec eux, pour un traité d’alliance et d’amitié, qui fut signé à Paris, le 3 avril 1783. L’année suivante, il parut une convention entre le roi de Suède et le roi de France, par laquelle les sujets français obtinrent le droit d’entrepôt de leurs marchandises dans la ville de Gothenbourg ; en échange, l’île française de Saint-Barthélemy fut cédée aux Suédois. Tout aussitôt la ville et le port de Gustavia furent créés ; ce dernier, doté de quais magnifiques, fut déclaré port franc dans l’intention d’y attirer les vaisseaux du commerce disposés à faire un trafic régulier et même de la contrebande avec les ports anglais, espagnols et français des îles voisines. Pour que l’administration intérieure de l’île Saint-Barthélemy attirât les immigrans, sous toutes les latitudes ennemis des règlemens et des lois, on la composa simplement de six fonctionnaires : un gouverneur, un secrétaire, un capitaine de port, un ingénieur et un huissier. Sancho Pança, dans son gouvernement de l’île Barataria, n’eut pas un pouvoir plus étendu et en même temps plus paternel que celui qui fut donné aux gouverneurs suédois de Saint-Barthélemy. Ils étaient à la fois le pouvoir exécutif, le pouvoir militaire, et le pouvoir judiciaire ; afin de faire respecter tant de puissance, ils avaient sous leurs ordres une milice locale de vingt-un hommes, — trois caporaux et dix-huit soldats, recrutés dans la population française de l’île. Aujourd’hui le doyen de ces braves gens est un soldat qui entra au service sous Bernadotte, en 1825 ! Les gouverneurs étaient assistés, mais dans les circonstances graves seulement, d’un conseil privé, composé de six notables habitans ; ce conseil avait le droit d’émettre des idées, jamais celui de faire une loi.

Comment avouer qu’avec tant d’avantages offerts aux navires marchands, qu’avec tant de licences accordées aux immigrans en quête d’une liberté absolue, Gustavia ne prospéra pas ? Sa rade resta déserte et vides ses entrepôts ; loin d’enrichir le budget de la Suède, d’être un débouché à ses productions, il fut bientôt constaté que la colonie était un fardeau pour la métropole et qu’il y aurait avantage à s’en défaire. Le commerce de Saint-Barthélemy n’a jamais consisté, en effet, qu’en un échange des produits du sol avec les îles voisines et principalement avec l’île anglaise de Saint-Christophe : elle leur vend du bétail, du poisson salé et des cargaisons d’ananas ; elle en reçoit de la farine, du froment, des étoffes, et ce qui est nécessaire aux besoins de la vie. La principale industrie du pays est l’élevage du bétail ; les propriétaires riches ou peu fortunés s’en occupent à tous les degrés, trahissant ainsi une fois de plus leur origine normande. Les habitans qui n’ont pas de terres ou de fermes à cultiver tressent des chapeaux ; les pailles viennent de Cuba et c’est pour le compte de quelques marchands de Saint-Thomas qu’elles sont travaillées. On fait aussi à Saint-Barthélemy des éventails très élégans, des fleurs très belles en écailles nacrées de poisson. La pêche y occupe beaucoup de bras ; l’on peut avoir aisément de quinze à vingt livres de poisson pour une bagatelle, vingt-cinq centimes tout au plus. La vie est extrêmement facile dans toute l’étendue de l’île ; les loyers sont d’un bon marché inimaginable, le reste à l’avenant. L’air qu’on y respire est tellement sain, par suite de l’absence de marécages et d’étangs, que l’on n’y connaît ni médecin, ni chirurgien, ni dentiste, ni pharmacien. Bien d’autres professions libérales y sont inconnues. Croira-t-on qu’il n’y a pas à Gustavia un seul marchand d’étoffes, de modes, de confection et de mercerie ? Les habitans sont contraints de s’adresser aux magasins des îles voisines ; mais cet inconvénient est sans importance, car il y a quinze caboteurs à Saint-Barthélemy, et les relations sont très fréquentes avec toutes les petites Antilles.

Quand le gouvernement de la république consentit à reprendre Saint-Barthélemy des mains de la Suède, la population fut loyalement consultée. A l’exception d’une centaine de protestans luthériens de nationalité suédoise qui s’abstinrent fort naturellement, l’annexion fut votée à l’unanimité. Quatre cents méthodistes anglais optèrent également pour la France. Ici, les rivalités, les haines religieuses sont absolument inconnues ; catholiques, méthodistes, luthériens, vivent dans une entente parfaite. Ils protestent en quelque sorte contre les souvenirs néfastes que le nom de Saint-Barthélemy a le triste privilège de leur rappeler trop souvent. Du reste, le caractère des habitans est renommé par son affabilité ; on ne vit pas sans profit sous le gouvernement bon et honnête de la Suède, et la preuve en est flagrante : on n’a jamais constaté à Gustavia ni vols ni meurtres ; s’il y a des contraventions, elles sont insignifiantes. A l’exception de la petite troupe armée dont nous avons parlé, on n’y connaît ni agens de police, ni gendarmes. Les mœurs, un peu relâchées dans les colonies françaises de l’équateur, sont très pures à Saint-Barthélemy chez le blanc comme chez l’homme de couleur. La mulâtresse séduisante qui, à la Guadeloupe et surtout à la Martinique, donne largement ses faveurs, périrait ici d’isolement et d’ennui. Il est vrai que les dimanches y sont aussi respectés et aussi ennuyeux que les dimanches à Londres, mais selon toute probabilité l’occupation française introduira à Gustavia un peu de notre gaîté, et personne n’en sera fâché.

Saint-Barthélemy a été cédé par la Suède à la France au prix dérisoire de 320,000 francs. La Suède n’a même pas insisté pour obtenir le paiement de certains édifices qui lui appartiennent et qui cependant deviennent notre propriété par suite de l’annexion. Sait-on ce que ce généreux pays a fait des 320,000 francs ? Elle les a donnés aux fonctionnaires de l’Ile pour les dédommager de la perte de leurs postes. Et la milice ? On ne nous a pas dit ce qu’elle deviendrait. Nous espérons bien que M. le gouverneur de la Guadeloupe, qui va avoir Saint-Barthélemy sous sa juridiction, ne fera pas regretter le gouvernement suédois à de vieux soldats français. Quant à Saint-Barthélemy, — pauvre île Saint-Barthélemy ! elle tombe du rang de possession coloniale à celui de simple commune.

Il ne nous reste plus qu’à raconter comment s’annexe un pays quand les habitans de ce pays ont appelé l’annexion et ont affirmé leurs volontés par un vote indépendant. Le 15 mars, M. Couturier, gouverneur de la Guadeloupe, chargé de représenter la France à Gustavia, M. Eggiman, directeur de l’intérieur* M. Bernardy de Sigoyer, procureur général, s’embarquaient à la Basse-Terre sur la frégate française la Victoire ; elle portait le pavillon du contre-amiral Maudet, qui commande en chef la division navale des Antilles et du golfe du Mexique. Mgr Blonger, évêque de la Guadeloupe, accompagné de son clergé, prenait également passage sur la Victoire, L’aviso à vapeur le Magicien recevait, de son côté, à son bord divers représentans de l’autorité civile et militaire aux Antilles. Dès le lendemain matin, les deux bateaux français étaient déjà en rade de Gustavia, où ils trouvaient un autre aviso français, le Guichen, commandé par un lieutenant de vaisseau, M. Boulineau, et la corvette de guerre suédoise la Vanadis, entièrement pavoisée. A six heures du matin, par un lever de soleil splendide, par une mer d’un calme parlait, la compagnie de débarquement de la Vanadis se rendit à terre, suivie une heure après par celle de la Victoire. Les deux troupes formèrent la haie du débarcadère au palais du gouverneur, puis aux deux points extrêmes de la haie furent placées les deux musiques de la corvette suédoise et de l’amiral français. A neuf heures, M. le gouverneur de la Guadeloupe prit terre et se rendit, suivi d’un brillant état-major, au palais où l’attendait le gouverneur suédois, l’honorable M. Ulrich. En ce moment, la ville de Gustavia avait un aspect des plus animés et des plus gais. Chaque maison, pourvue d’un mât de pavillon, avait arboré son drapeau, et les habitans, sans distinction de couleur, se pressaient joyeux et le sourire aux lèvres sur le passage du cortège. Pas un cri ne fut poussé, il est vrai, non par manque de souffle ou faute d’enthousiasme, mais la foule ici a le respect de l’autorité ; elle crie lorsqu’elle est certaine que cela n’incommode personne.

Après les présentations d’usage, M. le gouverneur Ulrich lut à haute voix le traité de cession et le procès-verbal de la prise de possession ; puis, les signatures apposées sur les deux documens, à un signal donné au dehors, le pavillon suédois fut « amené, » et le pavillon français fut « hissé » sur le fort, le palais du gouverneur et les édifices publics. En rade, les trois bâtimens français se pavoisèrent pendant que l’artillerie du fort et de la rade enveloppait Gustavia de fumée et l’ébranlait du tonnerre de ses salves. Au même moment, un Te Deum solennel était chanté par Mgr Blonger à la cathédrale.

Deux proclamations ont été affichées le jour même, se touchant en quelque sorte, sur les édifices publics. L’une émanait de sa majesté Oscar, « roi de Suède et de Norvège, des Goths et des Vandales. » Le roi y remerciait ses anciens sujets de leur fidélité et les déliait de toute obéissance envers lui et la couronne de Suède ; l’autre, adressée par le gouverneur de la Guadeloupe aux habitans de Saint-Barthélemy, se terminait ainsi : « Avec le drapeau qui flotte maintenant sur votre rivage, la république française vous apporte les bienfaits de ses institutions et la protection de ses lois. Tous les droits, toutes les garanties qu’elle assure aux citoyens français sont aujourd’hui les vôtres… Vous pouvez compter sur ma sollicitude la plus constante et la plus vigilante… Vous avez toujours aimé la France ; vous lui appartenez aujourd’hui par la nationalité… Unissons donc nos sentimens par ces cris : Vive la France ! vive la République ! »

Nous ne pouvons qu’applaudir comme le fit la population de Saint-Barthélemy aux paroles de M. le gouverneur de la Guadeloupe. Puisse la France, indépendamment des droits de citoyen qu’elle offre à ceux qui furent les fidèles sujets de la Suède, leur apporter des élémens d’une prospérité qui font autant défaut à notre nouvelle colonie qu’aux autres Antilles françaises. Voter pour ses conseillers municipaux, ses députés ou ses sénateurs, c’est assurément beaucoup, en France ; mais sous l’équateur, à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Désirade et bientôt à Saint-Barthélemy, c’est moins important. Dans ces régions, il n’y a que l’homme dit de couleur qui s’occupe de politique : les blancs purs et les nègres s’en abstiennent, les premiers parce qu’ils sont aujourd’hui en minorité, les seconds parce qu’ils ne connaissent d’autre politique que celle de vivre sans travailler… Et c’est si facile dans ces contrées bénies du ciel ! Mais les élémens de prospérité que nous demandons pour les Antilles, quels sont-ils ? dira-t-on. C’est de n’avoir, comme les Anglais, pour gouverner nos colonies que des fonctionnaires civils, de délivrer le commerce de toute entrave administrative, de déclarer ports francs tous les ports ; enfin, jutant par patriotisme que pour alléger le service de notre infanterie de marine, astreindre ceux qui naissent dans une colonie française, sans distinction de caste, au service militaire. Tels seraient les moyens à employer, croyons-nous, pour ramener la vie dans ces corps épuisés que nous appelons les Antilles françaises. Mais ne nous le dissimulons pas : ces moyens ne seront appliqués, que le jour où, pour bien connaître ce qu’il faut à nos possessions d’outre-mer, il sera créé un ministère des colonies, tout à fait indépendant du ministère de la marine.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. D’après Littré, flibustier vient du hollandais vrybuiter.