Kultur (Lenotre)


« Kultur »
In : Prussiens d’hier et de toujours, tome I

PARIS
Librairie académique
PERRIN ET Cie
1916





3 avril 1915.

Si l’on pouvait supposer les Allemands capables d’une de ces mystifications qui marquent dans l’histoire des plaisanteries épiques, d’une de ces farces d’atelier telles qu’en perpétrait jadis le joyeux Vivier, on serait tenté de croire que leur fameuse « kultur » – « la kultur » dont ils se disent si fiers – est une invention vaudevillesque destinée à égayer considérablement, si possible, l’épopée tragique de leurs voraces et brutales convoitises. Mais c’est là une hypothèse inadmissible et déraisonnable : l’ironie est inconnue de l’autre côté du Rhin, et lorsque les Boches exaltent le miraculeux raffinement de leur civilisation, ils y croient « dur comme fer » et sont profondément convaincus que le monde entier jalouse leur éclatante supériorité.

Cette conviction périlleuse, d’origine exclusivement prussienne, n’est pas nouvelle ; elle date du temps lointain où la Prusse était, sous ses premiers rois, un piètre État que le dédain des grandes puissances pour ces demi-sauvages laissait inconsidérément se développer. J’aurais bien voulu connaître celui qui, le premier, lança ce mot de kultur dont la fortune fut si singulière ; je crois que c’est Kant ; mais je n’en suis pas certain. Il faudrait, pour être fixé sur ce point, avoir le courage de lire tous les écrits des philosophes allemands, et il y en a ! Un « poilu » reculerait devant une telle entreprise...

Kant posait donc en principe que « l’ordre social parfait est le dernier terme de la culture », et que « l’homme a deux fins et deux devoirs : la perfection pour soi et le bonheur des autres ». « Vis-à-vis de moi, argumentait-il, je dois avoir en vue la perfection, non le bonheur ; vis-à-vis des autres je dois me proposer le bonheur, non la perfection. » On pourrait là trouver en germe toutes les outrecuidantes maximes qui ont bouffi d’orgueil la moutonnière Allemagne et l’on conduite à la plus néfaste infatuation.

Car vous pensez bien que dans ce pays d’ergoteurs et de logiciens les propositions de Kant ont été reçues mieux que paroles d’Évangile ; tous les professeurs de Berlin, d’Iéna, de Tübingen et d’ailleurs, s’acharnant là-dessus depuis un siècle, se sont persuadés qu’ils ont mis le précepte en pratique : Kant avait indiqué le chemin de la perfection sociale et ses commentateurs, dès la fin du XVIIIe siècle, rêvaient l’âge d’or et parlaient déjà d’en faire bénéficier le monde entier ; Fichte glorifiait l’État prussien comme étant l’éducateur du genre humain. Scharnhorst et ses collaborateurs se vantaient d’avoir « imprimé pour jamais à l’armée prussienne le caractère d’une sérieuse culture » ; le mot avait fait fortune : avant même les désastres de 1806, l’Allemagne entière en était grisée ; il revenait à tout propos et l’on enseignait dans toutes les chaires que « le triomphe de cette culture serait celui de Dieu sur la terre et la défaite de la bande de Satan, c’est-à-dire de la France.

Partie sur cette voie engageante, mais dangereuse, la philosophie allemande dérailla : Hardenberg, sous le pseudonyme de Novalis, prophétise – avant 1800 – que « l’Allemagne devance les autres peuples européens et travaille à une époque supérieure de la culture » – encore ! Cette avance incontestable doit lui donner « sur les nations voisines une écrasante prépondérance » ; – Schelling, qui vivait dans la première moitié du XIXe siècle, en arrive à se demander si le destin de l’Allemand n’est pas, tout simplement, « l’immortel destin de l’homme, en ce sens que seul il franchit toutes les différentes étapes que les autres peuples représentent isolément, pour réaliser à la fois la plus haute et la plus riche unité dont soit capable la nature humaine » ... Qu’on ne s’étonne pas de ce galimatias : ces doktors allemands, grands emmagasineurs de formes et d’idées, ne parviennent jamais à les exposer à leur gré, et – comme l’a fort justement remarqué Lavisse – « portent en eux un chaos dans l’attente d’un fiat lux qui ne viendra jamais ».

S’ils écrivent péniblement, ils n’en ont pas moins la conviction indéracinable de leur perfection. Frédéric Schlegel, en 1842[sic], enseigne, le plus sérieusement du monde, que « l’Allemagne synthétise le goût artistique des Italiens, la rhétorique des Français, le talent historique des Anglais, la poésie et le patriotisme des Espagnols, de sorte que l’esprit germanique est le sens intérieur qui réunira ces quatre forces élémentaires en une vivante conscience ; ainsi renaîtra le Verbe impérissable ». On avait déjà entendu dire, par Schelling, que « ce Verbe divin s’incarnait chez l’Allemand, éducateur providentiel de l’humanité », et peu à peu on en vint à plaindre, très sérieusement, ces pauvres peuples qui n’avaient pas le bonheur d’être allemands, et à prêcher simultanément l’épanouissement de la culture et de la force germaniques. Le doux Schleiermacher, en vertu de cette activité teutonne, s’écriait : « Je prends possession du monde entier ! » et Schelling, dans un délire de satisfaction conquérante, se proclamait « le maître de la nature » ! Plus récemment Th. Lange écrivait : « Les peuples à l’entour sont ou bien des fruits mûrs, bientôt flétris, qu’un prochain orage peut secouer de l’arbre, tels que Turcs, Grecs, Espagnols, Portugais – ou bien ils sont orgueilleux de leur race, mais sénilement raffinés, comme les Français. Nous, Allemands, nous sommes destinés à être la férule qui corrige et guérit toutes ces dégénérescences. »

À ceux qui auraient le loisir et la liberté d’esprit nécessaires pour étudier de près ce cas de vanité épidémique, unique dans les annales humaines, je signale un petit volume de M. René Lote, professeur au lycée de Troyes : Du christianisme au germanisme ; l’évolution religieuse du XVIIIe siècle et la déviation de l’idéal moderne en Allemagne. On y pourra suivre les différentes phases de la maladive infatuation que l’Allemagne doit à ses philosophes et l’on y verra comment, fidèles aux leçons de Kant, les Teutons, ayant atteint la perfection et n’ayant plus, pour leur propre part, à progresser, ont entrepris de s’occuper du bonheur des autres peuples. Ils y travaillent.

Et comment !

L’Histoire, qui bien certainement étudiera, comme un surprenant phénomène, la naissance et les progrès de la célèbre culture, ne s’arrêtera pas là et aura la curiosité d’en connaître les manifestations et les résultats pratiques. L’Histoire sera bien étonnée. Il convient de prendre ici pour guide le très récent volume où M. Joseph Reinach a réuni les commentaires quotidiens dont son incontestable compétence en matière militaire éclaire, depuis le premier jour de la guerre, les communiqués officiels ; commentaires toujours réfléchis, instructifs, réconfortants, journal sincère et vibrant de nos angoisses, de nos espoirs et de notre confiance[1]. On touche là le point d’aboutissement de la culture allemande. « Allemands, Allemands, si savants et si ignorants ! » s’écriait déjà Michelet. Ignorants, en effet, de tout ce qui fait la noblesse de l’âme humaine, la loyauté même élémentaire, la droiture, le respect de la foi jurée : de cela, ils ne savent rien. Il faut être devenu soi-même étranger à l’honneur pour asseoir toute sa politique sur la certitude que l’intérêt le plus bas et la peur priment partout l’honneur et le droit. « L’Allemagne dit à la Russie : laisse écraser la Serbie par l’Autriche ; elle dit à la France : laisse la Russie aux prises avec l’Autriche ; elle dit à la Belgique : livre-moi les routes qui conduisent au cœur de la France ; elle dit à l’Angleterre : abandonne la Belgique et la France. » Elle se flatte que la Belgique s’inclinera, que l’Angleterre trahira, que la Russie aura peur, que la France demandera grâce ; elle escompte des troubles en Pologne, l’émeute à Paris... De quel limon sont faites les âmes qui n’attendent des autres que lâcheté et trahison ?

Est-ce donc cela l’âge d’or prédit par leurs philosophes ? La réincarnation du « Verbe impérissable » ? Où donc est l’influence de la culture ? Ils sont les mêmes que les jugeait, il y a près de vingt siècles, Tacite : « Les Germains, à la fois très féroces et très retors, nés pour le mensonge » ; les mêmes aussi que les jugeait Napoléon, disant de la Prusse : « C’est une mauvaise nation. » Leurs vaisseaux, poursuivis, se cachent, changent de pavillon et se vendent, par télégraphe, aux Turcs. Culture ? Leur artillerie bombarde les villes ouvertes ; ils fusillent les femmes, mutilent les enfants, s’imaginent répandre la terreur et ne soulèvent que l’horreur. Depuis les Vandales et les Huns il n’y eut jamais d’armée plus féroce, plus barbare que celle qui, au mois d’août dernier, se rua sur l’Occident. Au moins les Vandales, dont les professeurs allemands eux-mêmes ont fait le cauchemar de l’Histoire, ne savaient pas le prix de ce qu’ils détruisaient ; encore boueux de leurs marais de Silésie, ils ne se flattaient pas de connaître la beauté, de « synthétiser en eux les dons artistiques parcimonieusement répartis entre les autres peuples » ; une forteresse, un temple, c’était tout un. Ceux-ci savent, et de cet art ogival dont, à force d’impostures scientifiques, ils ont cherché à faire un art allemand, ils détruisent, sans nécessité stratégique, les joyaux les plus vulnérables. Ils jettent des bombes sur Notre-Dame. Ils écrasent de leurs obus la merveille de Reims et les dentelles de pierre, vieilles de cinq siècles, tombent en débris sous l’incessante mitraille de leurs canons. Culture ? Culture encore, sans doute, les pastilles, les gants incendiaires, les jets de vitriol et de pétrole enflammé, les poings coupés, les blessés achevés, et non point dans l’excitation et la rage du combat, mais froidement, par obéissance. M. Joseph Reinach cite un document qui doit prendre place au dossier de la culture : c’est l’affiche posée à Reims en septembre 1914, lors de l’occupation ennemie : « Afin d’assurer la sécurité des troupes, énonce ce placard, et afin de répondre du calme de la population, les personnes nommées ci-après ont été prises en otages ; elles seront pendues à la moindre tentative de désordre. La ville sera entièrement ou partiellement brûlée et les habitants pendus, si une infraction quelconque est commise... » Et c’est signé : Par ordre de l’autorité allemande. Ne croyez pas que c’est un faux. L’affiche est encore sur les murs de Reims, et M. Léon Bourgeois en a rapporté un exemplaire à Paris. Brûlée, pendus… Culture !

Je pense à tous ces songes-creux de doktors et de pédagogues allemands, aux Hegel, aux Treitschke, aux Fichte, aux Hardenberg, aux Schelling, aux Herder, aux Schlegel, aux Schleiermacher de tous rangs et de toutes doctrines, à ces placides rêveurs dont l’existence paisible s’écoula dans les petites villes universitaires de la Saxe, du Brandebourg ou de la Thuringe. Ils vivaient parmi leurs livres, allaient le soir à la brasserie, l’esprit bourré de syllogismes fallacieux et de raisonnements estropiés, satisfaits d’eux-mêmes, gonflés de leurs orgueilleuses utopies, nourrissant de la lecture du grand Kant leur folie d’apparence anodine, suivant en aveugles le chemin qu’ils croyaient être celui de la félicité universelle due à l’hégémonie allemande et qui les conduisait vers la barbarie.

C’est cela que les Teutons doivent à la culture. Si ce n’est la plus monstrueuse fourberie, c’est à coup sûr la plus colossale faillite qu’aura enregistrée l’Histoire.



  1. La Guerre de 1914 ; les commentaires de Polybe, par M. Joseph Reinach, 1 vol. in-12.