Kato (Verhaeren)

PoèmesSociété du Mercure de France (p. 121-124).
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KATO


Après avoir lavé les puissants mufles roux
De ses vaches, curé l’égout et la litière,
Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux,
Ouvert, au jour levant, une porte à chatière.

Kato, la grasse enfant, la pataude, s’assied,
Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque,
Sur le viel escabeau, qui ne tient que d’un pied,
Dans un coin noir, où luit encor un noctiluque.

Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart ;
Les pieds sont nus dans les sabots. Voici sa pose :
Le sceau dans le giron, les jambes en écart,
Les cinq doigts grapilleurs étirant le pis rose,


Pendant qu’au réservoir d’étain jaillit le lait,
Qu’il s’échappe à jet droit, qu’il mousse plein de bulles,
Et que le nez rougeaud de Kato s’en repaît,
Comme d’un blanc parfum de pâles renoncules.

C’est sa besogne à l’aube, au soir, au cœur du jour,
De venir traire, à pleine empoignade, ses bêtes,
En songeant d’un œil vide aux bombances d’amour,
Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes,

De son gars, le meunier, un grand rustaud râblé,
Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse,
Qui la guette au moulin, tout en veillant au blé,
Et la bourre de baisers gras dès qu’elle passe.

Mais son étable avec ses vaches la retient,
Elles sont là, dix, vingt, trente, toutes en graisse,
Leur croupe se haussant dans un raide maintien,
Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l’aise.

Propres ? Rien ne luit tant que le poil de leur peau ;
Fortes ? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée ;
Leur grand souffle, dans l’auge emplie, ameute l’eau,
Leur coup de corne enfonce une cloison d’emblée.


Elles mâchonnent tout d’un appétit goulu :
Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines,
Le col allongé droit et le mufle velu,
Avec des ronflements satisfaits de narines,

Avec des coups de dent donnés vers le panier,
Où Kato fait tomber les raves qu’elle ébarbe,
Avec des regards doux fixés sur le grenier,
Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.

L’écurie est construite à plein torchis. Le toit,
Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramées,
Sur sa charpente haute étrangement s’asseoit
Et jusqu’aux murs étend ses ailes déplumées.

Les lucarnes du fond permettent au soleil
De chauffer le bétail de ses douches ignées,
Et le soir, de frapper d’un cinglement vermeil
Les marbres blancs et roux des croupes alignées.

Mais, au dedans, s’attise une chaleur de four,
Qui monte des brassins, des ventres et des couches
De bouse mise en tas, pendant qu’autour
Bourdonne l’essaim noir et sonore des mouches.


Et c’est là qu’elle vit, la pataude, bien loin
Du curé qui sermonne et du fermier qui rage,
Qu’elle a son coin d’amour dans le grenier à foin,
Où son garçon meunier la roule et la saccage,

Quand l’étable au repos est close prudemment,
Que la nuit autour d’eux répand sa somnolence,
Qu’on n’entend rien, sinon le lourd mâchonnement
D’une bête éveillée au fond du grand silence.