Ouvrir le menu principal



Deuxième partieModifier

Lettre I à JulieModifier

J’ai pris et quitté cent fois la plume ; j’hésite dès le premier mot ; je ne sais quel ton je dois prendre ; je ne sais par où commencer ; et c’est à Julie que je veux écrire ! Ah ! malheureux ! que suis-je devenu ? Il n’est donc plus ce temps où mille sentiments délicieux coulaient de ma plume comme un intarissable torrent ! Ces doux moments de confiance et d’épanchement sont passés, nous ne sommes plus l’un à l’autre, nous ne sommes plus les mêmes, et je ne sais plus à qui j’écris. Daignerez-vous recevoir mes lettres ? vos yeux daigneront-ils les parcourir ? les trouverez-vous assez réservées, assez circonspectes ? Oserais-je y garder encore une ancienne familiarité ? Oserais-je y parler d’un amour éteint ou méprisé, et ne suis-je pas plus reculé que le premier jour où je vous écrivis ? Quelle différence, ô ciel ! de ces jours si charmants et si doux, à mon effroyable misère ! Hélas ! je commençais d’exister, et je suis tombé dans l’anéantissement ; l’espoir de vivre animait mon cœur ; je n’ai plus devant moi que l’image de la mort ; et trois ans d’intervalle ont fermé le cercle fortuné de mes jours. Ah ! que ne les ai-je terminés avant de me survivre à moi-même ! Que n’ai-je suivi mes pressentiments après ces rapides instants de délices où je ne voyais plus rien dans la vie qui fût digne de la prolonger ! Sans doute, il fallait la borner à ces trois ans ou les ôter de sa durée : il valait mieux ne jamais goûter la félicité que la goûter et la perdre. Si j’avais franchi ce fatal intervalle, si j’avais évité ce premier regard qui me fit une autre âme, je jouirais de ma raison, je remplirais les devoirs d’un homme, et sèmerais peut-être de quelques vertus mon insipide carrière. Un moment d’erreur a tout changé. Mon œil osa contempler ce qu’il ne fallait point voir. Cette vue a produit enfin son effet inévitable. Après m’être égaré par degrés, je ne suis qu’un furieux dont le sens est aliéné, un lâche esclave sans force et sans courage, qui va traînant dans l’ignominie sa chaîne et son désespoir.

Vains rêves d’un esprit qui s’égare ! Désirs faux et trompeurs désavoués à l’instant par le cœur qui les a formés ! Que sert d’imaginer à des maux réels de chimériques remèdes qu’on rejetterait quand ils nous seraient offerts ? Ah ! qui jamais connaîtra l’amour, t’aura vue, et pourra le croire, qu’il y ait quelque félicité possible que je voulusse acheter au prix de mes premiers feux ? Non, non : que le ciel garde ses bienfaits, et me laisse, avec ma misère, le souvenir de mon bonheur passé. J’aime mieux les plaisirs qui sont dans ma mémoire et les regrets qui déchirent mon âme, que d’être à jamais heureux sans ma Julie. Viens, image adorée, remplir un cœur qui ne vit que par toi ; suis-moi dans mon exil, console-moi dans mes peines, ranime et soutiens mon



espérance éteinte. Toujours ce cœur infortuné sera ton sanctuaire inviolable, d’où le sort ni les hommes ne pourront jamais t’arracher. Si je suis mort au bonheur, je ne le suis point à l’amour qui m’en rend digne. Cet amour est invincible comme le charme qui l’a fait naître ; il est fondé sur la base inébranlable du mérite et des vertus ; il ne peut périr dans une âme immortelle ; il n’a plus besoin de l’appui de l’espérance, et le passé lui donne des forces pour un avenir éternel.

Mais toi, Julie, ô toi qui sus aimer une fois, comment ton tendre cœur a-t-il oublié de vivre ? Comment ce feu sacré s’est-il éteint dans ton âme pure ? Comment as-tu perdu le goût de ces plaisirs célestes que toi seule étais capable de sentir et de rendre ? Tu me chasses sans pitié, tu me bannis avec opprobre, tu me livres à mon désespoir, et tu ne vois pas dans l’erreur qui t’égare, qu’en me rendant misérable tu t’ôtes le bonheur de tes jours ! Ah ! Julie, crois-moi, tu chercheras vainement un autre cœur ami du tien ; mille t’adoreront sans doute, le mien seul te savait aimer.

Réponds-moi maintenant, amante abusée ou trompeuse : que sont devenus ces projets formés avec tant de mystère ? Où sont ces vaines espérances dont tu leurras si souvent ma crédule simplicité ? Où est cette union sainte et désirée, doux objet de tant d’ardents soupirs, et dont ta plume et ta bouche flattaient mes vœux ? Hélas ! sur la foi de tes promesses, j’osais aspirer à ce nom sacré d’époux et me croyais déjà le plus heureux des hommes. Dis, cruelle, ne m’abusais-tu que pour rendre enfin ma douleur plus vive et mon humiliation plus profonde ? Ai-je attiré mes malheurs par ma faute ? Ai-je manqué d’obéissance, de docilité, de discrétion ? M’as-tu vu désirer assez faiblement pour mériter d’être éconduit, ou préférer mes fougueux désirs à tes volontés suprêmes ? J’ai tout fait pour te plaire, et tu m’abandonnes ! Tu te chargeais de mon bonheur, et tu m’as perdu ! Ingrate, rends-moi compte du dépôt que je t’ai confié ; rends-moi compte de moi-même, après avoir égaré mon cœur dans cette suprême félicité que tu m’as montrée et que tu m’enlèves. Anges du ciel, j’eusse méprisé votre sort ; j’eusse été le plus heureux des êtres… Hélas ! je ne suis plus rien, un instant m’a tout ôté. J’ai passé sans intervalle du comble des plaisirs aux regrets éternels : je touche encore au bonheur qui m’échappe… j’y touche encore, et le perds pour jamais !… Ah ! si je le pouvais croire ! si les restes d’une espérance vaine ne soutenaient… O rochers de Meillerie, que mon œil égaré mesura tant de fois, que ne servîtes-vous mon désespoir ! J’aurais moins regretté la vie quand je n’en avais pas senti le prix.

Lettre II de Milord Edouard à ClaireModifier

Nous arrivons à Besançon, et mon premier soin est de vous donner des nouvelles de notre voyage. Il s’est fait sinon paisiblement, du moins sans accident, et votre ami est aussi sain de corps qu’on peut l’être avec un cœur aussi malade. Il voudrait même affecter à l’extérieur une sorte de tranquillité. Il a honte de son état et se contraint beaucoup devant moi ; mais tout décèle ses secrètes agitations : et si je feins de m’y tromper, c’est pour le laisser aux prises avec lui-même, et occuper ainsi une partie des forces de son âme à réprimer l’effet de l’autre.

Il fut fort abattu la première journée ; je la fis courte, voyant que la vitesse de notre marche irritait sa douleur. Il ne me parla point, ni moi à lui : les consolations indiscrètes ne font qu’aigrir les violentes afflictions. L’indifférence et la froideur trouvent aisément des paroles, mais la tristesse et le silence sont alors le vrai langage de l’amitié. Je commençai d’apercevoir hier les premières étincelles de la fureur qui va succéder infailliblement à cette léthargie. A la dînée, à peine y avait-il un quart d’heure que nous étions arrivés, qu’il m’aborda d’un air d’impatience. Que tardons-nous à partir ? me dit-il avec un sourire amer ; pourquoi restons-nous un moment si près d’elle ? Le soir il affecta de parler beaucoup, sans dire un mot de Julie : il recommençait des questions auxquelles j’avais répondu dix fois, il voulut savoir si nous étions déjà sur terres de France, et puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai. La première chose qu’il fait à chaque station, c’est de commence quelque lette qu’il déchire ou chiffonne un moment après. J’ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons, sur lesquels vous pourrez entrevoir l’état de son âme. Je crois pourtant qu’il est parvenu à écrire une lettre entière.

L’emportement qu’annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne saurais dire quel en sera l’effet et le terme ; car cela dépend d’une combinaison du caractère de l’homme, du genre de sa passion, des circonstances qui peuvent naître, de mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer. Pour moi, je puis répondre de ses fureurs, mais non pas de son désespoir ; et, quoi qu’on fasse, tout homme est toujours maître de sa vie.

Je me flatte cependant qu’il respectera sa personne et mes soins, et je compte moins pour cela sur le zèle de l’amitié, qui n’y sera pas épargné, que sur le caractère de sa passion et sur celui de sa maîtresse. L’âme ne peut guère s’occuper fortement et longtemps d’un objet sans contracter des dispositions qui s’y rapportent. L’extrême douceur de Julie doit tempérer l’âcreté du feu qu’elle inspire, et je ne doute pas non plus que l’amour d’un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus d’activité qu’elle n’en aurait naturellement sans lui.

J’ose compter aussi sur son cœur ; il est fait pour combattre et vaincre. Un amour pareil au sien n’est pas tant une faiblesse qu’une force mal employée. Une flamme ardente et malheureuse est capable d’absorber pour un temps, pour toujours peut-être, une partie de ses facultés ; mais elle est elle-même une preuve de leur excellence et du parti qu’il en pourrait tirer pour cultiver la sagesse ; car la sublime raison ne se soutient que par la même vigueur de l’âme qui fait les grandes passions, et l’on ne sert dignement la philosophie qu’avec le même feu qu’on sent pour une maîtresse.

Soyez-en sûre, aimable Claire, je ne m’intéresse pas moins que vous au sort de ce couple infortuné, non par un sentiment de commisération qui peut n’être qu’une faiblesse, mais par la considération de la justice et de l’ordre, qui veulent que chacun soit placé de la manière la plus avantageuse à lui-même et à la société. Ces deux belles âmes sortirent l’une pour l’autre des mains de la nature ; c’est dans une douce union, c’est dans le sein du bonheur, que, libres de déployer leurs forces et d’exercer leurs vertus, elles eussent éclairé la terre de leurs exemples. Pourquoi faut-il qu’un insensé préjugé vienne change les directions éternelles et bouleverser l’harmonie des êtres pensants ? Pourquoi la vanité d’un père barbare cache-t-elle ainsi la lumière sous le boisseau, et fait-elle gémir dans les larmes des cœurs tendres et bienfaisants, nés pour essuyer celles d’autrui ? Le lien conjugal n’est-il pas le plus libre ainsi que le plus sacré des engagements ? Oui, toutes les lois qui le gênent sont injustes, tous les pères qui l’osent former ou rompre sont des tyrans. Ce chaste nœud de la nature n’est soumis ni au pouvoir souverain ni à l’autorité paternelle, mais à la seule autorité du Père commun qui sait commander aux cœurs, et qui, leur ordonnant de s’unir, les peut contraindre à s’aimer.

Que signifie ce sacrifice des convenances de la nature aux convenances de l’opinion ? La diversité de fortune et d’état s’éclipse et se confond dans le mariage, elle ne fait rien au bonheur ; mais celle d’humeur et de caractère demeure, et c’est par elle qu’on est heureux ou malheureux. L’enfant qui n’a de règle que l’amour choisit mal, le père qui n’a de règle que l’opinion choisit plus mal encore. Qu’une fille manque de raison, d’expérience pour juger de la sagesse et des mœurs, un bon père y doit suppléer sans doute ; son droit, son devoir même est de dire : Ma fille, c’est un honnête homme, ou, c’est un fripon ; c’est un homme de sens, ou, c’est un fou. Voilà les convenances dont il doit connaître ; le jugement de toutes les autres appartient à la fille. En criant qu’on troublerait ainsi l’ordre de la société, ces tyrans le troublent eux-mêmes. Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social ; ceux qui le règlent par la naissance ou par les richesses sont les vrais perturbateurs de cet ordre ; ce sont ceux-là qu’il faut décrier ou punir.

Il est donc de la justice universelle que ces abus soient redressés ; il est du devoir de l’homme de s’opposer à la violence, de concourir à l’ordre ; et, s’il m’était possible d’unir ces deux amants en dépit d’un vieillard sans raison, ne doutez pas que je n’achevasse en cela l’ouvrage du ciel, sans m’embarrasser de l’approbation des hommes.

Vous êtes plus heureuse, aimable Claire ; vous avez un père qui ne prétend point savoir mieux que vous en quoi consiste votre bonheur. Ce n’est peut-être ni par de grandes vues de sagesse, ni par une tendresse excessive, qu’il vous rend ainsi maîtresse de votre sort ; mais qu’importe la cause si l’effet est le même et si, dans la liberté qu’il vous laisse, l’indolence lui tient lieu de raison ? Loin d’abuser de cette liberté, le choix que vous avez fait à vingt ans aurait l’approbation du plus sage père. Votre cœur, absorbé par une amitié qui n’eut jamais d’égale, a gardé peu de place aux feux de l’amour ; vous leur substituez tout ce qui peut y suppléer dans le mariage : moins amante qu’amie, si vous n’êtes la plus tendre épouse vous serez la plus vertueuse, et cette union qu’a formée la sagesse doit croître avec l’âge et durer autant qu’elle. L’impulsion du cœur est plus aveugle, mais elle est plus invincible : c’est le moyen de se perdre que de se mettre dans la nécessité de lui résister. Heureux ceux que l’amour assortit comme aurait fait la raison, et qui n’ont point d’obstacle à vaincre et de préjugés à combattre. Tels seraient nos deux amants sans l’injuste résistance d’un père entêté. Tels malgré lui pourraient-ils être encore, si l’un des deux était bien conseillé.

L’exemple de Julie et le vôtre montrent également que c’est aux époux seuls à juger s’ils se conviennent. Si l’amour ne règne pas, la raison choisira seule ; c’est le cas où vous êtes : si l’amour règne, la nature a déjà choisi ; c’est celui de Julie. Telle est la loi sacrée de la nature, qu’il n’est pas permis à l’homme d’enfreindre, qu’il n’enfreint jamais impunément, et que la considération des états et des rangs ne peut abroger qu’il n’en coûte des malheurs et des crimes.

Quoique l’hiver s’avance et que j’aie à me rendre à Rome, je ne quitterai point l’ami que j’ai sous ma garde que je ne voie son âme dans un état de consistance sur lequel je puisse compter. C’est un dépôt qui m’est cher par son prix et parce que vous me l’avez confié. Si je ne puis faire qu’il soit heureux, je tâcherai de faire au moins qu’il soit sage, et qu’il porte en homme les maux de l’humanité. J’ai résolu de passer ici une quinzaine de jours avec lui, durant lesquels j’espère que nous recevrons des nouvelles de Julie et des vôtres, et que vous m’aiderez toutes deux à mettre quelque appareil sur les blessures de ce cœur malade, qui ne peut encore écouter la raison que par l’organe du sentiment.

Je joins ici une lettre pour votre amie : ne la confiez, je vous prie, à aucun commissionnaire, mais remettez-la vous-même.

Fragments joints à la lettre précédente

I

Pourquoi n’ai-je pu vous voir avant mon départ ? Vous avez craint que je n’expirasse en vous quittant ? Cœur pitoyable, rassurez-vous. Je me porte bien… je ne souffre pas… je vis encore… je pense à vous… je pense au temps où je vous fus cher… j’ai le cœur un p eu serré… la voiture m’étourdit… je me trouve abattu… Je ne pourrai longtemps vous écrire aujourd’hui. Demain peut-être aurai-je plus de force… ou n’en aurai-je plus besoin…

II

Où m’entraînent ces chevaux avec tant de vitesse ? Où me conduit avec tant de zèle cet homme qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi, Julie ? Est-ce par ton ordre ? Est-ce en des lieux où tu n’es pas ?… Ah ! fille insensée !… je mesure des yeux le chemin que je parcours si rapidement. D’où viens-je ? où vais-je ? et pourquoi tant de diligence ? Avez-vous peur, cruels, que je ne coure pas assez tôt à ma perte ? O amitié ! ô amour ! est-ce là votre accord ? sont-ce là vos bienfaits ?…

III

As-tu bien consulté ton cœur en me chassant avec tant de violence ? As-tu pu, dis, Julie, as-tu pu renoncer pour jamais… Non, non : ce tendre cœur m’aime, je le sais bien. Malgré le sort, malgré lui-même, il m’aimera jusqu’au tombeau… Je le vois, tu t’es laissé suggérer… Quel repentir éternel tu te prépares !… Hélas ! il sera trop tard !… Quoi ! tu pourrais oublier… Quoi ! je t’aurais mal connue !… Ah ! songe à toi, songe à moi, songe à… Ecoute, il en est temps encore… Tu m’as chassé avec barbarie, je fuis plus vite que le vent… Dis un mot, un seul mot, et je reviens plus prompt que l’éclair. Dis un mot, et pour jamais nous sommes unis : nous devons l’être… nous le serons… Ah ! l’air emporte mes plaintes !… et cependant je fuis ! Je vais vivre et mourir loin d’elle !… Vivre loin d’elle !…

Lettre III de milord Edouard à JulieModifier

Votre cousine vous dira des nouvelles de votre ami. Je crois d’ailleurs qu’il vous écrit par cet ordinaire. Commencez par satisfaire là-dessus votre empressement, pour lire ensuite posément cette lettre ; car je vous préviens que son sujet demande toute votre attention.

Je connais les hommes ; j’ai vécu beaucoup en peu d’années ; j’ai acquis une grande expérience à mes dépens, et c’est le chemin des passions qui m’a conduit à la philosophie. Mais de tout ce que j’ai observé jusqu’ici je n’ai rien vu de si extraordinaire que vous et votre amant. Ce n’est pas que vous ayez ni l’un ni l’autre un caractère marqué dont on puisse au premier coup d’œil assigner les différences, et il se pourrait bien que cet embarras de vous définir vous fît prendre pour des âmes communes par un observateur superficiel. Mais c’est cela même qui vous distingue, qu’il est impossible de vous distinguer, et que les traits du modèle commun, dont quelqu’un manque toujours à chaque individu, brillent tous également dans les vôtres. Ainsi chaque épreuve d’une estampe a ses défauts particuliers qui lui servent de caractère ; et s’il en vient une qui soit parfaite, quoiqu’on la trouve belle au premier coup d’œil, il faut la considérer longtemps pour la reconnaître. La première fois que je vis votre amant, je fus frappé d’un sentiment nouveau qui n’a fait qu’augmenter de jour en jour, à mesure que la raison l’a justifié. A votre égard ce fut tout autre chose encore, et ce sentiment fut si vif que je me trompai sur sa nature. Ce n’était pas tant la différence des sexes qui produisait cette impression, qu’un caractère encore plus marqué de perfection que le cœur sent, même indépendamment de l’amour. Je vois bien ce que vous seriez sans votre ami, je ne vois pas de même ce qu’il serait sans vous : beaucoup d’hommes peuvent lui ressembler, mais il n’y a qu’une Julie au monde. Après un tort que je ne me pardonnerai jamais, votre lettre vint m’éclairer sur mes vrais sentiments. Je connus que je n’étais point jaloux, ni par conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ; il vous faut les prémices d’une âme, et la mienne ne serait pas digne de vous.

Dès ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s’éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés, je fis auprès de votre père une démarche indiscrète, dont le mauvais succès n’est qu’une raison de plus pour exciter mon zèle. Daignez m’écouter, et je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.

Sondez bien votre cœur, ô Julie ! et voyez s’il vous est possible d’éteindre le feu don t il est dévoré. Il fut un temps peut-être où vous pouviez en arrêter le progrès ; mais si Julie, pure et chaste, a pourtant succombé, comment se relèvera-t-elle après sa chute ? Comment résistera-t-elle à l’amour vainqueur, et armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés ? Jeune amante, ne vous en imposez plus, et renoncez à la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue, s’il faut combattre encore : vous serez avilie et vaincue, et le sentiment de votre bonté étouffera par degrés toutes vos vertus. L’amour s’est insinué trop avant dans la substance de votre âme pour que vous puissiez jamais l’en chasser ; il en renforce et pénètre tous les traits comme une eau forte et corrosive, vous n’en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentiments exquis que vous reçûtes de la nature ; et, quand il ne vous restera plus d’amour, il ne vous restera plus rien d’estimable. Qu’avez-vous donc maintenant à faire, ne pouvant plus changer l’état de votre cœur ? Une seule chose, Julie, c’est de le rendre légitime. Je vais vous proposer pour cela l’unique moyen qui vous reste ; profitez-en tandis qu’il est temps encore ; rendez à l’innocence et à la vertu cette sublime raison dont le ciel vous fit dépositaire, ou craignez d’avilir à jamais le plus précieux de ses dons.

J’ai dans le duché d’York une terre assez considérable, qui fut longtemps le séjour de mes ancêtres. Le château est ancien, mais bon et commode ; les environs sont solitaires, mais agréables et variés. La rivière d’Ouse, qui passe au bout du parc, offre à la fois une perspective charmante à la vue, et un débouché facile aux denrées. Le produit de la terre suffit pour l’honnête entretien du maître, et peut doubler sous ses yeux. L’odieux préjugé n’a point d’accès dans cette heureuse contrée ; l’habitant paisible y conserve encore les mœurs simples des premiers temps, et l’on y trouve une image du Valais décrit avec des traits si touchants par la plume de votre ami ! Cette terre est à vous, Julie, si vous daignez l’habiter avec lui ; et c’est là que vous pourrez accomplir ensemble tous les tendres souhaits par où finit la lettre dont je parle.

Venez, modèle unique des vrais amants, venez, couple aimable et fidèle, prendre possession d’un lieu fait pour servir d’asile à l’amour et à l’innocence ; venez y serrer, à la face du ciel et des hommes, le doux nœud qui vous unit ; venez honorer de l’exemple de vos vertus un pays où elles seront adorées, et des gens simples portés à les imiter. Puissiez-vous en ce lieu tranquille goûter à jamais dans les sentiments qui vous unissent le bonheur des âmes pures ! puisse le ciel y bénir vos chastes feux d’une famille qui vous ressemble ! puissiez-vous y prolonger vos jours dans une honorable vieillesse, et les terminer enfin paisiblement dans les bras de vos enfants ! puissent nos neveux, en parcourant avec un charme secret ce monument de la félicité conjugale, dire un jour dans l’attendrissement de leur cœur : « Ce fut ici l’asile de l’innocence, ce fut ici la demeure des deux amants ! »

Votre sort est en vos mains, Julie ; pesez attentivement la proposition que je vous fais, et n’en examinez que le fond ; car d’ailleurs je me charge d’assurer d’avance et irrévocablement votre ami de l’engagement que je prends ; je me charge aussi de la sûreté de votre départ, et de veiller avec lui à celle de votre personne jusqu’à votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous marier publiquement sans obstacle ; car parmi nous une fille nubile n’a nul besoin du consentement d’autrui pour disposer d’elle-même. Nos sages lois n’abrogent point celles de la nature ; et s’il résulte de cet heureux accord quelques inconvénients, ils sont beaucoup moindres que ceux qu’il prévient. J’ai laissé à Vevai mon valet de chambre, homme de confiance, brave, prudent et d’une fidélité à toute épreuve. Vous pourrez aisément vous concerter avec lui de bouche ou par écrit à l’aide de Regianino, sans que ce dernier sache de quoi il s’agit. Quand il sera temps, nous partirons pour vous aller joindre, et vous ne quitterez la maison paternelle que sous la conduite de votre époux.

Je vous laisse à vos réflexions ; mais, je le répète, craignez l’erreur des préjugés et la séduction des scrupules, qui mènent souvent au vice par chemin de l’honneur. Je prévois ce qui vous arrivera si vous rejetez mes offres. La tyrannie d’un père intraitable vous entraînera dans l’abîme que vous ne connaîtrez qu’après la chute. Votre extrême douceur dégénère quelquefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chimère des conditions. Il faudra contracter un engagement désavoué par le cœur. L’approbation publique sera démentie incessamment par le cri de la conscience ; vous serez honorée et méprisable : il vaut mieux être oubliée et vertueuse.

P.-S. ─ Dans le doute de votre résolution, je vous écris à l’insu de notre ami, de peur qu’un refus de votre part ne vînt détruire en un instant tout l’effet de mes soins.

Lettre IV de Julie à ClaireModifier

Oh ! ma chère, dans quel trouble tu m’as laissée hier au soir ! et quelle nuit j’ai passé en rêvant à cette fatale lettre ! Non, jamais tentation plus dangereuse ne vint assaillir mon cœur ; jamais je n’éprouvai de pareilles agitations ; et jamais je n’aperçus moins le moyen de les apaiser. Autrefois, une certaine lumière de sagesse et de raison dirigeait ma volonté ; dans toutes les occasions embarrassantes, je discernais d’abord le parti le plus honnête, et le prenais à l’instant. Maintenant, avilie et toujours vaincue, je ne fais que flotter entre des passions contraires : mon faible cœur n’a plus que le choix de ses fautes ; et tel est mon déplorable aveuglement, que si je viens par hasard à prendre le meilleur parti, la vertu ne m’aura point guidée, et je n’en aurai pas moins de remords. Tu sais quel époux mon père me destine ; tu sais quels liens l’amour m’a donnés. Veux-je être vertueuse, l’obéissance et la foi m’imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre le penchant de mon cœur, qui préférer d’un amant ou d’un père ? Hélas ! en écoutant l’amour ou la nature, je ne puis éviter de mettre l’un ou l’autre au désespoir ; en me sacrifiant au devoir, je ne puis éviter de commettre un crime ; et, quelque parti que je prenne, il faut que je meure à la fois malheureuse et coupable.

Ah ! chère et tendre amie, toi qui fus toujours mon unique ressource, et qui m’as tant de fois sauvée de la mort et du désespoir, considère aujourd’hui l’horrible état de mon âme, et vois si jamais tes secourables soins me furent plus nécessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir, au prix du bonheur de ma vie, si je sais déférer aux leçons de l’amitié. Prends donc pitié de l’accablement où tu m’as réduite : achève, puisque tu as commencé ; supplée à mon courage abattu ; pense pour celle qui ne pense plus que par toi. Enfin, tu lis dans ce cœur qui t’aime : tu le connais mieux que moi. Apprends-moi donc ce que je veux, et choisis à ma place, quand je n’ai plus la force de vouloir ni la raison de choisir.

Relis la lettre de ce généreux Anglais ; relis-la mille fois, mon ange. Ah ! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l’amour, la paix, la vertu, peuvent, me promettre encore ! Douce et ravissante union des âmes, délices inexprimables même au sein des remords, dieux ! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale ? Quoi ! le bonheur et l’innocence seraient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré et les chers gages de sa tendresse !… Et j’hésite un seul moment ! et je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! et je ne suis pas déjà femme vertueuse et chaste mère de famille !… Oh ! que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! Que ne peuvent-ils être témoins de la manière dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu’ils ont remplis envers moi !… Et les tiens, fille ingrate et dénaturée, qui les remplira près d’eux, tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d’une mère que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfants à l’honorer ? Digne objet de l’aveugle tendresse d’un père et d’une mère idolâtres, abandonne-les au regret de t’avoir fait naître ; couvre leurs vieux jours de douleur et d’opprobre… et jouis, si tu peux, d’un bonheur acquis à ce prix !

Mon Dieu, que d’horreurs m’environnent ! quitter furtivement son pays ; déshonorer sa famille ; abandonner à la fois père, mère, amis, parents et toi-même ! et toi, ma douce amie ! et toi, la bien-aimée de mon cœur ! toi, dont à peine, dès mon enfance, je puis rester éloignée un seul jour ; te fuir, te quitter, te perdre, ne te plus voir !… Ah ! non : que jamais… Que de tourments déchirent ta malheureuse amie ! elle sent à la fois tous les maux dont elle a le choix, sans qu’aucun des biens qui lui resteront la console. Hélas ! je m’égare. Tant de combats passent ma force et troublent ma raison ; je perds à la fois le courage et le sens. Je n’ai plus d’espoir qu’en toi seule. Ou choisis, ou laisse-moi mourir.

Lettre V. RéponseModifier

Tes perplexités ne sont que trop bien fondées, ma chère Julie ; je les ai prévues et n’ai pu les prévenir ; je les sens et ne les puis apaiser ; et ce que je vois de pire dans ton état, c’est que personne ne t’en peut tirer que toi-même. Quand il s’agit de prudence, l’amitié vient au secours d’une âme agitée ; s’il faut choisir le bien ou le mal, la passion qui les méconnaît peut se taire devant un conseil désintéressé. Mais ici, quelque parti que tu prennes, la nature l’autorise et le condamne, la raison le blâme et l’approuve, le devoir, se tait ou s’oppose à lui-même ; les suites sont également à craindre de part et d’autre ; tu ne peux ni rester indécise ni bien choisir ; tu n’as que des peines à comparer, et ton cœur seul en est le juge. Pour moi, l’importance de la délibération m’épouvante, et son effet m’attriste. Quelque sort que tu préfères, il sera toujours peu digne de toi ; et ne pouvant ni te montrer un parti qui te convienne, ni te conduire au vrai bonheur, je n’ai pas le courage de décider de ta destinée. Voici le premier refus que tu reçus jamais de ton amie ; et je sens bien, par ce qu’il me coûte, que ce sera le dernier : mais je te trahirais en voulant te gouverner dans un cas où la raison même s’impose silence, et où la seule règle à suivre est d’écouter ton propre penchant.

Ne sois pas injuste envers moi, ma douce amie, et ne me juge point avant le temps. Je sais qu’il est des amitiés circonspectes qui, craignant de se compromettre, refusent des conseils dans les occasions difficiles, et dont la réserve augmente avec le péril des amis. Ah ! tu vas connaître si ce cœur qui t’aime connaît ces timides précautions ! Souffre qu’au lieu de te parler de tes affaires, je te parle un instant des miennes.

N’as-tu jamais remarqué, mon ange, à quel point tout ce qui t’approche s’attache à toi ? Qu’un père et une mère chérissent une fille unique, il n’y a pas, je le sais, de quoi s’en fort étonner ; qu’un jeune homme ardent s’enflamme, pour un objet aimable, cela n’est pas plus extraordinaire. Mais qu’à l’âge mûr, un homme aussi froid que M. de Wolmar s’attendrisse, en te voyant, pour la première fois de sa vie ; que toute une famille t’idolâtre unanimement ; que tu sois chère à mon père, cet homme si peu sensible, autant et plus peut-être que ses propres enfants ; que les amis, les connaissances, les domestiques, les voisins, et toute une ville entière, t’adorent de concert et prennent à toi le plus tendre intérêt : voilà ma chère, un concours moins vraisemblable, et qui n’aurait point lieu s’il n’avait en ta personne quelque cause particulière. Sais-tu bien quelle est cette cause ? Ce n’est ni ta beauté, ni ton esprit, ni ta grâce, ni rien de tout ce qu’on entend par le don de plaire : mais c’est cette âme tendre et cette douceur d’attachement qui n’a point d’égale ; c’est le don d’aimer, mon enfant, qui te fait aimer. On peut résister à tout, hors à la bienveillance ; et il n’y a point de moyen plus sûr d’acquérir l’affection des autres, que de leur donner la sienne. Mille femmes sont plus belles que toi ; plusieurs ont autant de grâce ; toi seule as, avec les grâces, je ne sais quoi de plus séduisant qui ne plaît pas seulement mais qui touche et qui fait voler tous les cœurs au-devant du tien. On sent que ce tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il cherche le va chercher à son tour.

Tu vois par exemple avec surprise l’incroyable affection de milord Edouard pour ton ami ; tu vois son zèle pour ton bonheur ; tu reçois avec admiration ses offres généreuses ; tu les attribues à la seule vertu : et ma Julie de s’attendrir ! Erreur, abus, charmante cousine ! A Dieu ne plaise que j’atténue les bienfaits de milord Edouard, et que je déprise sa grande âme ! Mais, crois-moi, ce zèle, tout pur qu’il est, serait moins ardent, si, dans la même circonstance, il s’adressait à d’autres personnes. C’est ton ascendant invincible et celui de ton ami qui, sans même qu’il s’en aperçoive, le déterminent avec tant de force, et lui font faire par attachement ce qu’il croit ne faire que par honnêteté.

Voilà ce qui doit arriver à toutes les âmes d’une certaine trempe ; elles transforment, pour ainsi dire, les autres en elles-mêmes ; elles ont une sphère d’activité dans laquelle rien ne leur résiste : on ne peut les connaître sans les vouloir imiter, et de leur sublime élévation elles attirent à elles tout ce qui les environne. C’est pour cela, ma chère, que ni toi ni ton ami ne connaîtrez peut-être jamais les hommes ; car vous les verrez bien plus comme vous les ferez, que comme ils seront d’eux-mêmes. Vous donnerez le ton à tous ceux qui vivront avec vous ; ils vous fuiront ou vous deviendront semblables, et tout ce que vous aurez vu n’aura peut-être rien de pareil dans le reste du monde.

Venons maintenant à moi, cousine, à moi qu’un même sang, un même âge, et surtout une parfaite conformité de goûts et d’humeurs, avec des tempéraments contraires, unit à toi dès l’enfance :

Congiunti eran gl’ albergbi,

Ma più congiunti i cori ;

Conforme era l’etate,

Ma ’l pensier più cnnforme,

Que penses-tu qu’ait produit sur celle qui a passé sa vie avec toi cette charmante influence qui se fait sentir à tout ce qui t’approche ? Crois-tu qu’il puisse ne régner entre nous qu’une union commune ? Mes yeux ne te rendent-ils pas la douce joie que je prends chaque jour dans les tiens en nous abordant ? Ne lis-tu pas dans mon cœur attendri le plaisir de partager tes peines et de pleurer avec toi ? Puis-je oublier que, dans les premiers transports d’un amour naissant, l’amitié ne te fut point importune, et que les murmures de ton amant ne purent t’engager à m’éloigner de toi, et à me dérober le spectacle de ta faiblesse ? Ce moment fut critique, ma Julie ; je sais ce que vaut dans ton cœur modeste le sacrifice d’une honte qui n’est pas réciproque. Jamais je n’eusse été ta confidente si j’eusse été ton amie à demi, et nos âmes se sont trop bien senties en s’unissant pour que rien les puisse désormais séparer.

Qu’est-ce qui rend les amitiés si tièdes et si peu durables entre les femmes, je dis entre celles qui sauraient aimer ? Ce sont les intérêts de l’amour, c’est l’empire de la beauté ; c’est la jalousie des conquêtes : or, si rien de tout cela nous eût pu diviser, cette division serait déjà faite. Mais quand mon cœur serait moins inepte à l’amour, quand j’ignorerais que vos feux sont de nature à ne s’éteindre qu’avec la vie, ton amant est mon ami, c’est-à-dire mon frère : et qui vit jamais finir par l’amour une véritable amitié ? Pour M. d’Orbe, assurément il aura longtemps à se louer de tes sentiments, avant que je songe à m’en plaindre, et je ne suis pas plus tentée de le retenir par force, que toi de me l’arracher. Eh ! mon enfant, plût au ciel qu’au prix de son attachement, je te pusse guérir du tien ! Je le garde avec plaisir, je le céderais avec joie.

A l’égard des prétentions sur la figure, j’en puis avoir tant qu’il me plaira ; tu n’es pas fille à me les disputer, et je suis bien sûre qu’il ne t’entra de tes jours dans l’esprit de savoir qui de nous deux est la plus jolie. Je n’ai pas été tout à fait si indifférente ; je sais là-dessus à quoi m’en tenir, sans en avoir le moindre chagrin. Il me semble même que j’en suis plus fière que jalouse ; car enfin les charmes de ton visage, n’étant pas ceux qu’il faudrait au mien, ne m’ôtent rien de ce que j’ai, et je me trouve encore belle de ta beauté, aimable de tes grâces, ornée de tes talents : je me pare de toutes tes perfections, et c’est en toi que je place mon amour-propre le mieux entendu. Je n’aimerais pourtant guère à faire peur pour mon compte, mais je suis assez jolie pour le besoin que j’ai de l’être. Tout le reste m’est inutile, et je n’ai pas besoin d’être humble pour te céder.

Tu t’impatientes de savoir à quoi j’en veux venir. Le voici. Je ne puis te donner le conseil que tu me demandes, je t’en ai dit la raison : mais le parti que tu prendras pour toi, tu le prendras en même temps pour ton amie ; et quel que soit ton destin, je suis déterminée à le partager. Si tu pars, je te suis ; si tu restes, je reste : j’en ai formé l’inébranlable résolution ; je le dois, rien ne m’en peut détourner. Ma fatale indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être le mien ; et puisque nous fûmes inséparables dès l’enfance, ma Julie, il faut l’être jusqu’au tombeau.

Tu trouveras, je le prévois, beaucoup d’étourderie dans ce projet : mais, au fond, il est plus sensé qu’il ne semble ; et je n’ai pas les mêmes motifs d’irrésolution que toi. Premièrement, quant à ma famille, si je quitte un père facile, je quitte un père assez indifférent, qui laisse faire à ses enfants tout ce qui leur plaît, plus par négligence que par tendresse : car tu sais que les affaires de l’Europe l’occupent beaucoup plus que les siennes, et que sa fille lui est moins chère que la Pragmatique. D’ailleurs, je ne suis pas comme toi fille unique ; et avec les enfants qui lui resteront, à peine saura-t-il s’il lui en manque un.

J’abandonne un mariage prêt à conclure ? Manco male, ma chère ; c’est à M. d’Orbe, s’il m’aime, à s’en consoler. Pour moi, quoique j’estime son caractère, que je ne sois pas sans attachement pour sa personne, et que je regrette en lui un fort honnête homme, il ne m’est rien auprès de ma Julie. Dis-moi, mon enfant, l’âme a-t-elle un sexe ? En vérité, je ne le sens guère à la mienne. Je puis avoir des fantaisies, mais fort peu d’amour. Un mari peut m’être utile, mais il ne sera jamais pour moi qu’un mari ; et de ceux-là, libre encore et passable comme je suis, j’en puis trouver un par tout le monde.

Prends bien garde, cousine, que, quoique je n’hésite point, ce n’est pas à dire que tu ne doives point hésiter, et que je veuille t’insinuer à prendre le parti que je prendrai si tu pars. La différence est grande entre nous, et tes devoirs sont beaucoup plus rigoureux que les miens. Tu sais encore qu’une affection presque unique remplit mon cœur, et absorbe si bien tous les autres sentiments, qu’ils y sont comme anéantis. Une invincible et douce habitude m’attache à toi dès mon enfance ; je n’aime parfaitement que toi seule, et si j’ai quelque lien à rompre en te suivant, je m’encouragerai par ton exemple. Je me dirai, j’imite Julie, et me croirai justifiée.

Billet de Julie à Claire

Je t’entends, amie incomparable, et je te remercie. Au moins une fois j’aurai fait mon devoir, et ne serai pas en tout indigne de toi.

Lettre VI de Julie à milord EdouardModifier

Votre lettre, milord, me pénètre d’attendrissement et d’admiration. L’ami que vous daignez protéger n’y sera pas moins sensible, quand il saura tout ce que vous avez voulu faire pour nous. Hélas ! il n’y a que les infortunés qui sentent le prix des âmes bienfaisantes. Nous ne savons déjà qu’à trop de titres tout ce que vaut la vôtre, et vos vertus héroïques nous toucheront toujours, mais elles ne nous surprendront plus.

Qu’il me serait doux d’être heureuse sous les auspices d’un ami si généreux, et de tenir de ses bienfaits le bonheur que la fortune m’a refusé ! Mais, milord, je le vois avec désespoir, elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel l’emporte sur votre zèle, et la douce image des biens que vous m’offrez ne sert qu’à m’en rendre la privation plus sensible. Vous donnez une retraite agréable et sûre à deux amants persécutés ; vous y rendez leurs feux légitimes, leur union solennelle ; et je sais que sous votre garde j’échapperais aisément aux poursuites d’une famille irritée. C’est beaucoup pour l’amour ; est-ce assez pour la félicité ? Non : si vous voulez que je sois paisible et contente, donnez-moi quelque asile plus sûr encore ; où l’on puisse échapper à la honte et au repentir. Vous allez au-devant de nos besoins, et, par une générosité sans exemple, vous vous privez pour notre entretien d’une partie des biens destinés au vôtre. Plus riche, plus honorée de vos bienfaits que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer près de vous, et vous daignerez me tenir lieu de père. Ah ! milord, serai-je digne d’en trouver un, après avoir abandonné celui que m’a donné la nature ?

Voilà la source des reproches d’une conscience épouvantée, et des murmures secrets qui déchirent mon cœur. Il ne s’agit pas de savoir si j’ai droit de disposer de moi contre le gré des auteurs de mes jours, mais si j’en puis disposer sans les affliger mortellement, si je puis les fuir sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudrait autant consulter si j’ai droit de leur ôter la vie. Depuis quand la vertu pèse-t-elle ainsi les droits du sang et de la nature ? Depuis quand un cœur sensible marque-t-il avec tant de soin les bornes de la reconnaissance ? N’est-ce pas être déjà coupable, que de vouloir aller jusqu’au point où l’on commence à le devenir ? Et cherche-t-on si scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand on n’est point tenté de le passer ? Qui ? moi ? J’abandonnerais impitoyablement ceux par qui je respire, ceux qui me conservent la vie qu’ils m’ont donnée, et me la rendent chère ; ceux qui n’ont d’autre espoir, d’autre plaisir qu’en moi seule ; un père presque sexagénaire, une mère toujours languissante ! Moi, leur unique enfant, je les laisserais sans assistance dans la solitude et les ennuis de la vieillesse, quand il est temps de leur rendre les tendres soins qu’ils m’ont prodigués ! Je livrerais leurs derniers jours à la honte, aux regrets, aux pleurs ? La terreur, le cri de ma conscience agitée, me peindraient sans cesse mon père et ma mère expirant sans consolation, et maudissant la fille ingrate qui les délaisse et les déshonore ? Non ! milord, la vertu que j’abandonnai m’abandonne à son tour, et ne dit plus rien à mon cœur : mais cette idée horrible me parle à sa place ; elle me suivrait pour mon tourment à chaque instant de mes jours, et me rendrait misérable au sein du bonheur. Enfin, si tel est mon destin qu’il faille livrer le reste de ma vie aux remords, celui-là seul est trop affreux pour le supporter ; j’aime mieux braver tous les autres.

Je ne puis répondre à vos raisons, je l’avoue, je n’ai que trop de penchant à les trouver bonnes. Mais, milord, vous n’êtes pas marié : ne sentez-vous point qu’il faut être père pour avoir droit de conseiller les enfants d’autrui ? Quant à moi, mon parti est pris ; mes parents me rendront malheureuse, je le sais bien ; mais il me sera moins cruel de gémir dans mon infortune, que d’avoir causé la leur, et je ne déserterai jamais la maison paternelle. Va donc, douce chimère d’une âme sensible, félicité si charmante et si désirée ! va te perdre dans la nuit des songes ; tu n’auras plus de réalité pour moi. Et vous, ami trop généreux, oubliez vos aimables projets, et qu’il n’en reste de trace qu’au fond d’un cœur trop reconnaissant pour en perdre le souvenir. Si l’excès de nos maux ne décourage point votre grande âme, si vos généreuses bontés ne sont point épuisées, il vous reste de quoi les exercer avec gloire ; et celui que vous honorez du titre de votre ami peut, par vos soins, mériter de le devenir. Ne jugez pas de lui par l’état où vous le voyez ; son égarement ne vient point de lâcheté, mais d’un génie ardent et fier qui se roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de stupidité que de courage dans une constance apparente ; le vulgaire ne connaît point de violentes douleurs, et les grandes passions ne germent guère chez les hommes faibles. Hélas ! il a mis dans la sienne cette énergie de sentiments qui caractérise les âmes nobles, et c’est ce qui fait aujourd’hui ma honte et mon désespoir. Milord, daignez le croire, s’il n’était qu’un homme ordinaire, Julie n’eût point péri.

Non, non, cette affection secrète qui prévint en vous une estime éclairée ne vous a point trompé. Il est digne de tout ce que vous avez fait pour lui sans le bien connaître ; vous ferez plus encore, s’il est possible, après l’avoir connu. Oui, soyez son consolateur, son protecteur, son ami, son père ; c’est à la fois pour vous et pour lui que je vous en conjure ; il justifiera votre confiance, il honorera vos bienfaits, il pratiquera vos leçons, il imitera vos vertus, il apprendra de vous la sagesse. Ah ! milord, s’il devient entre vos mains tout ce qu’il peut être, que vous serez fier un jour de votre ouvrage !

Lettre VII de JulieModifier

Et toi aussi, mon doux ami ! et toi l’unique espoir de mon cœur, tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse ! J’étais préparée aux coups de la fortune, de longs pressentiments me les avaient annoncés ; je les aurais supportés avec patience : mais toi pour qui je les souffre ! ah ! ceux qui me viennent de toi me sont seuls insupportables, et il m’est affreux de voir aggraver mes peines par celui qui devait me les rendre chères. Que de douces consolations je m’étais promises qui s’évanouissent avec ton courage ! Combien de fois je me flattai que ta force animerait ma langueur, que ton mérite effacerait ma faute, que tes vertus relèveraient mon âme abattue ! Combien de fois j’essuyai mes larmes amères en me disant : « Je souffre pour lui, mais il en est digne : je suis coupable, mais il est vertueux ; mille ennuis m’assiègent, mais sa constance me soutient, et je trouve au fond de son cœur le dédommagement de toutes mes pertes » ! Vain espoir que la première épreuve a détruit ! Où est maintenant cet amour sublime qui sait élever tous les sentiments et faire éclater la vertu ? Où sont ces fières maximes ? Qu’est devenue cette imitation des grands hommes ? Où est ce philosophe que le malheur ne peut ébranler, et qui succombe au premier accident qui le sépare de sa maîtresse ? Quel prétexte excusera désormais ma honte à mes propres yeux, quand je ne vois plus dans celui qui m’a séduite qu’un homme sans courage, amolli par les plaisirs, qu’un cœur lâche, abattu par les premiers revers, qu’un insensé qui renonce à la raison sitôt qu’il a besoin d’elle ? O Dieu ! dans ce comble d’humiliation devais-je me voir réduite à rougir de mon choix autant que de ma faiblesse ?

Regarde à quel point tu t’oublies : ton âme égarée et rampante s’abaisse jusqu’à la cruauté ! tu m’oses faire des reproches ! tu t’oses plaindre de moi !… de ta Julie !… Barbare !… Comment tes remords n’ont-ils pas retenu ta main ? Comment les plus doux témoignages du plus tendre amour qui fut jamais t’ont-ils laissé le courage de m’outrager ? Ah ! si tu pouvais douter de mon cœur, que le tien serait méprisable ! Mais non, tu n’en doutes pas, tu n’en peux douter, j’en puis défier ta fureur ; et dans cet instant même, où je hais ton injustice, tu vois trop bien la source du premier mouvement de colère que j’éprouvai de ma vie.

Peux-tu t’en prendre à moi, si je me suis perdue par une aveugle confiance, et si mes dessins n’ont point réussi ? Que tu rougirais de tes duretés si tu connaissais quel espoir m’avait séduite, quels projets j’osai former pour ton bonheur et le mien, et comment ils se sont évanouis avec toutes mes espérances ! Quelque jour, j’ose m’en flatter encore, tu pourras en savoir davantage, et tes regrets me vengeront de tes reproches. Tu sais la défense de mon père ; tu n’ignores pas les discours publics ; j’en prévis les conséquences, je te les fis exposer, tu les sentis comme nous ; et pour nous conserver l’un à l’autre, il fallut nous soumettre au sort qui nous séparait.

Je t’ai donc chassé, comme tu l’oses dire ! Mais pour qui l’ai-je fait, amant sans délicatesse ? Ingrat ! c’est pour un cœur bien plus honnête qu’il ne croit l’être, et qui mourrait mille fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi, que deviendras-tu quand je serai livrée à l’opprobre ? Espères-tu pouvoir supporter le spectacle de mon déshonneur ? Viens, cruel, si tu le crois, viens recevoir le sacrifice de ma réputation avec autant de courage que je puis te l’offrir. Viens, ne crains pas d’être désavoué de celle à qui tu fus cher. Je suis prête à déclarer à la face du ciel et des hommes tout ce que nous avons senti l’un pour l’autre ; je suis prête à te nommer hautement mon amant, à mourir dans tes bras d’amour et de honte : j’aime mieux que le monde entier connaisse ma tendresse que de t’en voir douter un moment, et tes reproches me sont plus amers que l’ignominie.

Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles, je t’en conjure ; elles me sont insupportables. O Dieu ! comment peut-on se quereller quand on s’aime, et perdre à se tourmenter l’un l’autre des moments où l’on a si grand besoin de consolation ? Non, mon ami, que sert de feindre un mécontentement qui n’est pas ? Plaignons-nous du sort, et non de l’amour. Jamais il ne forma d’union si parfaite ; jamais il n’en forma de plus durable. Nos âmes trop bien confondues ne sauraient plus se séparer ; et nous ne pouvons plus vivre éloignés l’un de l’autre, que comme deux parties d’un même tout. Comment peux-tu donc ne sentir que tes peines ? Comment ne sens-tu point celles de ton amie ? Comment n’entends-tu point dans ton sein ses tendres gémissements ? Combien ils sont plus douloureux que tes cris emportés ! Combien, si tu partageais mes maux, ils te seraient plus cruels que les tiens mêmes !

Tu trouves ton sort déplorable ! Considère celui de ta Julie, et ne pleure que sur elle. Considère dans nos communes infortunes l’état de mon sexe et du tien, et juge qui de nous est le plus à plaindre. Dans la force des passions, affecter d’être insensible, en proie à mille peines, paraître joyeuse et contente ; avoir l’air serein et l’âme agitée ; dire toujours autrement qu’on ne pense ; déguiser tout ce qu’on sent ; être fausse par devoir, et mentir par modestie : voilà l’état habituel de toute fille de mon âge. On passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des bienséances, qu’aggrave enfin celle des parents dans un lien mal assorti ! Mais on gêne en vain nos inclinations ; le cœur ne reçoit de lois que de lui-même ; il échappe à l’esclavage ; il se donne à son gré. Sous un joug de fer que le ciel n’impose pas, on n’asservit qu’un corps sans âme : la personne et la foi restent séparément engagées ; et l’on force au crime une malheureuse victime en la forçant de manquer de part ou d’autre au devoir sacré de la fidélité. Il en est de plus sages. Ah ! je le sais. Elles n’ont point aimé : qu’elles sont heureuses ! Elles résistent : j’ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses : aiment-elles mieux la vertu ? Sans toi, sans toi seul, je l’aurais toujours aimée. Il est donc vrai que je ne l’aime plus ?… Tu m’as perdue, et c’est moi qui te console !… Mais moi que vais-je devenir ?… Que les consolations de l’amitié sont faibles où manquent celles de l’amour ! Qui me consolera donc dans mes peines ? Quel sort affreux j’envisage, moi qui, pour avoir vécu dans le crime, ne vois plus qu’un nouveau crime dans des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer ma faute et mon amant, si je cède ? Où trouverai-je assez de force pour résister, dans l’abattement où je suis ? Je crois déjà voir les fureurs d’un père irrité. Je crois déjà sentir le cri de la nature émouvoir mes entrailles, ou l’amour gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi, je reste sans ressource, sans appui, sans espoir ; le passé m’avilit, le présent m’afflige, l’avenir m’épouvante. J’ai cru tout faire pour notre bonheur, je n’ai fait que nous rendre plus méprisables en nous préparant une séparation plus cruelle. Les vains plaisirs ne sont plus, les remords demeurent ; et la honte qui m’humilie est sans dédommagement.

C’est à moi, c’est à moi d’être faible et malheureuse. Laisse-moi pleurer et souffrir ; mes pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes se réparer ; et le temps même qui guérit tout ne m’offre que de nouveaux sujets de larmes. Mais toi qui n’as nulle violence à craindre, que la honte n’avilit point, que rien ne force à déguiser bassement tes sentiments ; toi qui ne sens que l’atteinte du malheur et jouis au moins de tes premières vertus, comment t’oses-tu dégrader au point de soupirer et gémir comme une femme, et de t’emporter comme un furieux ? N’est-ce pas assez du mépris que j’ai mérité pour toi, sans l’augmenter en te rendant méprisable toi-même, et sans m’accabler à la fois de mon opprobre et du tien ? Rappelle donc ta fermeté, sache supporter l’infortune, et sois homme. Sois encore, si j’ose le dire, l’amant que Julie a choisi. Ah ! si je ne suis plus digne d’animer ton courage, souviens-toi du moins de ce que je fus un jour ; mérite que pour toi j’aie cessé de l’être ; ne me déshonore pas deux fois.

Non, mon respectable ami, ce n’est point toi que je reconnais dans cette lettre efféminée que je veux à jamais oublier, et que je tiens déjà désavouée par toi-même. J’espère, tout avilie, toute confuse que je suis, j’ose espérer que mon souvenir n’inspire point des sentiments si bas, que mon image règne encore avec plus de gloire dans un cœur que je pus enflammer, et que je n’aurai point à me reprocher, avec ma faiblesse, la lâcheté de celui qui l’a causée.

Heureux dans ta disgrâce, tu trouves le plus précieux dédommagement qui soit connu des âmes sensibles. Le ciel dans ton malheur te donne un ami et te laisse à douter si ce qu’il te rend ne vaut pas mieux que ce qu’il t’ôte. Admire et chéris cet homme trop généreux qui daigne aux dépens de son repos prendre soin de tes jours et de ta raison. Que tu serais ému si tu savais tout ce qu’il a voulu faire pour toi ! Mais que sert d’animer ta reconnaissance en aigrissant tes douleurs ? Tu n’as pas besoin de savoir à quel point il t’aime pour connaître tout ce qu’il vaut ; et tu ne peux l’estimer comme il le mérite, sans l’aimer comme tu le dois.

Lettre VIII de ClaireModifier

Vous avez plus d’amour que de délicatesse, et savez mieux faire des sacrifices que les faire valoir. Y pensez-vous d’écrire à Julie sur un ton de reproches dans l’état où elle est, et parce que vous souffrez, faut-il vous en prendre à elle qui souffre encore plus ? Je vous l’ai dit mille fois, je ne vis de ma vie un amant si grondeur que vous ; toujours prêt à disputer sur tout, l’amour n’est pour vous qu’un état de guerre ; ou, si quelquefois vous êtes docile, c’est pour vous plaindre ensuite de l’avoir été. Oh ! que de pareils amants sont à craindre ! et que je m’estime heureuse de ’en avoir jamais voulu que de ceux qu’on peut congédier quand on veut, sans qu’il en coûte une larme à personne !

Croyez-moi, changez de langage avec Julie si vous voulez qu’elle vive ; c’en est trop pour elle de supporter à la fois sa peine et vos mécontentements. Apprenez une fois à ménager ce cœur trop sensible ; vous lui devez les plus tendres consolations : craignez d’augmenter vos maux à force de vous en plaindre, ou du moins ne vous en plaignez qu’à moi qui suis l’unique auteur de votre éloignement. Oui, mon ami, vous avez deviné juste ; je lui ai suggéré le parti qu’exigeait son honneur en péril, ou plutôt je l’ai forcée à le prendre en exagérant le danger, je vous ai déterminé vous-même, et chacun a rempli son devoir. J’ai plus fait encore ; je l’ai détournée d’accepter les offres de milord Edouard ; je vous ai empêché d’être heureux : mais le bonheur de Julie m’est plus cher que le vôtre ; je savais qu’elle ne pouvait être heureuse après avoir livré ses parents à la honte et au désespoir ; et j’ai peine à comprendre, par rapport à vous-même, quel bonheur vous pourriez goûter aux dépens du sien.

Quoi qu’il en soit, voilà ma conduite et mes torts ; et, puisque vous vous plaisez à quereller ceux qui vous aiment, voilà de quoi vous en prendre à moi seule ; si ce n’est pas cesser d’être ingrat, c’est au moins cesser d’être injuste. Pour moi, de quelque manière que vous en usiez, je serai toujours la même envers vous ; vous me serez cher tant que Julie vous aimera, et je dirais davantage s’il était possible. Je ne me repens d’avoir ni favorisé ni combattu votre amour. Le pur zèle de l’amitié qui m’a toujours guidée me justifie également dans ce que j’ai fait pour et contre vous ; et, si quelquefois je m’intéressais pour vos feux plus peut-être qu’il ne semblait me convenir, le témoignage de mon cœur suffit à mon repos ; je ne rougirai jamais des services que j’ai pu rendre à mon amie, et ne me reproche que leur inutilité.

Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez appris autrefois de la constance du sage dans les disgrâces, et je pourrais, ce me semble, vous en rappeler à propos quelques maximes ; mais l’exemple de Julie m’apprend qu’une fille de mon âge est pour un philosophe du vôtre un aussi mauvais précepteur qu’un dangereux disciple ; et il ne me conviendrait pas de donner des leçons à mon maître.

Lettre IX de milord Edouard à JulieModifier

Nous l’emportons, charmante Julie ; une erreur de notre ami l’a ramené à la raison. La honte de s’être mis un moment dans son tort a dissipé toute sa fureur, et l’a rendu si docile que nous en ferons désormais tout ce qu’il nous plaira. Je vois avec plaisir que la faute qu’il se reproche lui laisse plus de regret que de dépit ; et je connais qu’il m’aime, en ce qu’il est humble et confus en ma présence, mais non pas embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son injustice pour que je m’en souvienne, et des torts ainsi reconnus font plus d’honneur à celui qui les répare qu’à celui qui les pardonne.

J’ai profité de cette révolution et de l’effet qu’elle a produit, pour prendre avec lui quelques arrangements nécessaires avant de nous séparer ; car je ne puis différer mon départ plus longtemps. Comme je compte revenir l’été prochain, nous sommes convenus qu’il irait m’attendre à Paris, et qu’ensuite nous irions ensemble en Angleterre. Londres est le seul théâtre digne des grands talents, et où leur carrière est le plus étendue. Les siens sont supérieurs à bien des égards ; et je ne désespère pas de lui voir faire en peu de temps, à l’aide de quelques amis, un chemin digne de son mérite. Je vous expliquerai mes vues plus en détail à mon passage auprès de vous. En attendant, vous sentez qu’à force de succès on peut lever bien des difficultés, et qu’il y a des degrés de considération qui peuvent compenser la naissance, même dans l’esprit de votre père. C’est, ce me semble, le seul expédient qui reste à tenter pour votre bonheur et le sien, puisque le sort et les préjugés vous ont ôté tous les autres.

J’ai écrit à Regianino de venir me joindre en poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix jours que je passe encore avec notre ami. Sa tristesse est trop profonde pour laisser place à beaucoup d’entretien. La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie. J’attends cet état pour le livrer à lui-même, je n’oserais m’y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le rendrai en repassant, et ne le reprendrai qu’à mon retour d’Italie, temps où, sur les progrès que vous avez déjà faits toutes deux, je juge qu’il ne vous sera plus nécessaire. Quant à présent, sûrement il vous est inutile, et je ne vous prive de rien en vous l’ôtant quelques jours.

Lettre X à ClaireModifier

Pourquoi faut-il que j’ouvre enfin les yeux sur moi ? Que ne les ai-je fermés pour toujours, plutôt que de voir l’avilissement où je suis tombé, plutôt que de me trouver le dernier des hommes, après en avoir été le plus fortuné ! Aimable et généreuse amie, qui fûtes si souvent mon refuge, j’ose encore verser ma honte et mes peines dans votre cœur compatissant ; j’ose encore implorer vos consolations contre le sentiment de ma propre indignité ; j’ose recourir à vous quand je suis abandonné de moi-même. Ciel ! comment un homme aussi méprisable a-t-il pu jamais être aimé d’elle, ou comment un feu si divin n’a-t-il point épuré mon âme ? Qu’elle doit maintenant rougir de son choix, celle que je ne suis plus digne de nommer ! Qu’elle doit gémir de voir profaner son image dans un cœur si rampant et bas ! Qu’elle doit de dédains et de haine à celui qui put l’aimer et n’être qu’un lâche ! Connaissez toutes mes erreurs, charmante cousine ; connaissez mon crime et mon repentir ; soyez mon juge, et que je meure ; ou soyez mon intercesseur, et que l’objet qui fait mon sort daigne encore en être l’arbitre.

Je ne vous parlerai point de l’effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide et de mon insensé désespoir ; vous n’en jugerez que trop par l’égarement inconcevable où l’un et l’autre m’ont entraîné. Plus je sentais l’horreur de mon état, moins j’imaginais qu’il fût possible de renoncer volontairement à Julie, et l’amertume de ce sentiment, jointe à l’étonnante générosité de milord Edouard, me fit naître des soupçons que je ne me rappellerai jamais sans horreur, et que je ne puis oublier sans ingratitude envers l’ami qui me les pardonne.

En rapprochant dans mon délire toutes les circonstances de mon départ, j’y crus reconnaître un dessein prémédité, et j’osai l’attribuer au plus vertueux des hommes. A peine ce doute affreux me fût-il entré dans l’esprit que tout me sembla le confirmer. La conversation de milord avec le baron d’Etange, le ton peu insinuant que je l’accusais d’y avoir affecté, la querelle qui en dériva, la défense de me voir, la résolution prise de me faire partir, la diligence et le secret des préparatifs, l’entretien qu’il eut avec moi la veille, enfin la rapidité avec laquelle je fus plutôt enlevé qu’emmené : tout me semblait prouver, de la part de milord, un projet formé de m’écarter de Julie, et le retour que je savais qu’il devait faire auprès d’elle achevait, selon moi, de me déceler le but de ses soins. Je résolus pourtant de m’éclaircir encore mieux avant d’éclater, et dans ce dessein je me bornai à examiner les choses avec plus d’attention. Mais tout redoublait mes ridicules soupçons, et le zèle de l’humanité ne lui inspirait rien d’honnête en ma faveur, dont mon aveugle jalousie ne tirât quelque indice de trahison. A Besançon je sus qu’il avait écrit à Julie sans me communiquer sa lettre, sans m’en parler. Je me tins alors suffisamment convaincu, et je n’attendis que la réponse, dont j’espérais bien le trouver mécontent, pour avoir avec lui l’éclaircissement que je méditais.

Hier au soir nous rentrâmes assez tard, et je sus qu’il y avait un paquet de Suisse, dont il ne me parla point en nous séparant. Je lui laissai le temps de l’ouvrir ; je l’entendis de ma chambre murmurer, en lisant, quelques mots ; je prêtai l’oreille attentivement. « Ah ! Julie ! disait-il en phrases interrompues, j’ai voulu vous rendre heureuse… je respecte votre vertu… mais je plains votre erreur. » A ces mots et d’autres semblables que je distinguai parfaitement, je ne fus plus maître de moi ; je pris mon épée sous mon bras ; j’ouvris ou plutôt j’enfonçai la porte ; j’entrai comme un furieux. Non, je ne souillerai point ce papier ni vos regards des injures que me dicta la rage pour le porter à se battre avec moi sur-le-champ.

O ma cousine ! c’est là surtout que je pus reconnaître l’empire de la véritable sagesse, même sur les hommes les plus sensibles, quand ils veulent écouter sa voix. D’abord il ne put rien comprendre à mes discours, et il les prit pour un vrai délire. Mais la trahison dont je l’accusais, les desseins secrets que je lui reprochais, cette lettre de Julie qu’il tenait encore, et dont je lui parlais sans cesse, lui firent connaître enfin le sujet de ma fureur. Il sourit, puis il me dit froidement : « Vous avez perdu la raison, et je ne me bats point contre un insensé. Ouvrez les yeux, aveugle que vous êtes, ajouta-t-il d’un ton plus doux est-ce bien moi que vous accusez de vous trahir ? » Je sentis dans l’accent de ce discours je ne sais quoi qui n’était pas d’un perfide : le son de sa voix me remua le cœur ; je n’eus pas jeté les yeux sur les siens que tous mes soupçons se dissipèrent, et je commençai de voir avec effroi mon extravagance.

Il s’aperçut à l’instant de ce changement, il me tendit la main : « Venez, me dit-il ; si votre retour n’eût précédé ma justification, je ne vous aurais vu de ma vie. A présent que vous êtes raisonnable, lisez cette lettre, et connaissez une fois vos amis. » Je voulus refuser de la lire ; mais l’ascendant que tant d’avantages lui donnaient sur moi le lui fit exiger d’un ton d’autorité que, malgré mes ombrages dissipés, mon désir secret n’appuyait que trop.

Imaginez en quel état je me trouvai après cette lecture, qui m’apprit les bienfaits inouïs de celui que j’osais calomnier avec tant d’indignité. Je me précipitai à ses pieds : et, le cœur chargé d’admiration, de regrets et de honte, je serrais ses genoux de toute ma force sans pouvoir proférer un seul mot. Il reçut mon repentir comme il avait reçu mes outrages, et n’exigea de moi, pour prix du pardon qu’il daigna m’accorder, que de ne m’opposer jamais au bien qu’il voudrait me faire. Ah ! qu’il fasse désormais ce qu’il lui plaira : son âme sublime est au-dessus de celle des hommes, et il n’est pas plus permis de résister à ses bienfaits qu’à ceux de la Divinité.

Ensuite il me remit les deux lettres qui s’adressaient à moi, lesquelles il n’avait pas voulu me donner avant d’avoir lu la sienne, et d’être instruit de la résolution de votre cousine. Je vis, en les lisant, quelle amante et quelle amie le ciel m’a données ; je vis combien il a rassemblé de sentiments et de vertus autour de moi pour rendre mes remords plus amers et ma bassesse plus méprisable. Dites, quelle est donc cette mortelle unique dont le moindre empire est dans sa beauté, et qui, semblable aux puissances éternelles, se fait également adorer et par les biens et par les maux qu’elle fait ? Hélas ! elle m’a tout ravi, la cruelle et je l’en aime davantage. Plus elle me rend malheureux, plus je la trouve parfaite. Il semble que tous les tourments qu’elle me cause soient pour elle un nouveau mérite auprès de moi. Le sacrifice qu’elle vient de faire aux sentiments de la nature me désole et m’enchante ; il augmente à mes yeux le prix de celui qu’elle a fait à l’amour. Non, son cœur ne sait rien refuser qui ne fasse valoir ce qu’il accorde.

Et vous, digne et charmante cousine, vous, unique et parfait modèle d’amitié, qu’on citera seule entre toutes les femmes, et que les cœurs qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de chimère ; ah ! ne me parlez plus de philosophie : je méprise ce trompeur étalage qui ne consiste qu’en vains discours ; ce fantôme qui n’est qu’une ombre, qui nous excite à menacer de loin les passions, et nous laisse comme un faux brave à leur approche. Daignez ne pas m’abandonner à mes égarements ; daignez rendre vos anciennes bontés à cet infortuné qui ne les mérite plus, mais qui les désire plus ardemment et en a plus besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi-même, et que votre douce voix supplée en ce cœur malade à celle de la raison.

Non, je l’ose espérer, je ne suis point tombé dans un abaissement éternel. Je sens ranimer en moi ce feu pur et saint dont j’ai brûlé : l’exemple de tant de vertus ne sera point perdu pour celui qui en fut l’objet, qui les aime, les admire et veut les imiter sans cesse. O chère amante dont je dois honorer le choix ! ô mes amis dont je veux recouvrer l’estime ! mon âme se réveille et reprend dans les vôtres sa force et sa vie. Le chaste amour et l’amitié sublime me rendront le courage qu’un lâche désespoir fut prêt à m’ôter ; les purs sentiments de mon cœur me tiendront lieu de sagesse : je serai par vous tout ce que je dois être, et je vous forcerai d’oublier ma chute, si je puis m’en relever un instant. Je ne sais ni ne veux savoir quel sort le ciel me réserve ; quel qu’il puisse être, je veux me rendre digne de celui dont j’ai joui. Cette immortelle image que je porte en moi me servira d’égide, et rendra mon âme invulnérable aux coups de la fortune. N’ai-je pas assez vécu pour mon bonheur ? C’est maintenant pour sa gloire que je dois vivre. Ah ! que ne puis-je étonner le monde de mes vertus, afin qu’on pût dire un jour en les admirant : « Pouvait-il moins faire ? Il fut aimé de Julie ! »

P.-S. ─ Des nœuds abhorrés et peut-être inévitables ! Que signifient ces mots ? Ils sont dans sa lettre. Claire, je m’attends à tout ; je suis résigné, prêt à supporter mon sort. Mais ces mots… jamais, quoi qu’il arrive, je ne partirai d’ici que je n’aie eu l’explication de ces mots-là.

Lettre XI de JulieModifier

Il est donc vrai que mon âme n’est pas fermée au plaisir, et qu’un sentiment de joie y peut pénétrer encore ! Hélas ! je croyais depuis ton départ n’être plus sensible qu’à la douleur ; je croyais ne savoir que souffrir loin de toi, et je n’imaginais pas même des consolations à ton absence. Ta charmante lettre à ma cousine est venue me désabuser ; je l’ai lue et baisée avec des larmes d’attendrissement : elle a répandu la fraîcheur d’une douce rosée sur mon cœur séché d’ennuis et flétri de tristesse ; et j’ai senti, par la sérénité qui m’en est restée, que tu n’as pas moins d’ascendant de loin que de près sur les affections de ta Julie.

Mon ami, quel charme pour moi de te voir reprendre cette vigueur de sentiments qui convient au courage d’un homme ! Je t’en estimerai davantage, et m’en mépriserai moins de n’avoir pas en tout avili la dignité d’un amour honnête, ni corrompu deux cœurs à la fois. Je te dirai plus, à présent que nous pouvons parler librement de nos affaires ; ce qui aggravait mon désespoir était de voir que le tien nous ôtait la seule ressource qui pouvait nous rester dans l’usage de tes talents. Tu connais maintenant le digne ami que le ciel t’a donné : ce ne serait pas trop de ta vie entière pour mériter ses bienfaits ; ce ne sera jamais assez pour réparer l’offense que tu viens de lui faire, et j’espère que tu n’auras plus besoin d’autre leçon pour contenir ton imagination fougueuse. C’est sous les auspices de cet homme respectable que tu vas entrer dans le monde ; c’est à l’appui de son crédit, c’est guidé par son expérience, que tu vas tenter de venger le mérite oublié des rigueurs de la fortune. Fais pour lui ce que tu ne ferais pas pour toi ; tâche au moins d’honorer ses bontés en ne les rendant pas inutiles. Vois quelle riante perspective s’offre encore à toi ; vois quel succès tu dois espérer dans une carrière où tout concourt à favoriser ton zèle. Le ciel t’a prodigué ses dons ; ton heureux naturel, cultivé par ton goût, t’a doué de tous les talents ; à moins de vingt-quatre ans, tu joins les grâces de ton âge à la maturité qui dédommage plus tard des progrès des ans :

Frutto senile in su ’l giovenil fiore.

L’étude n’a point émoussé ta vivacité ni appesanti ta personne ; la fade galanterie n’a point rétréci ton esprit ni hébété ta raison. L’ardent amour, en t’inspirant tous les sentiments sublimes dont il est le père, t’a donné cette élévation d’idées et cette justesse de sens qui en sont inséparables. A sa douce chaleur, j’ai vu ton âme déployer ses brillantes facultés, comme une fleur s’ouvre aux rayons du soleil : tu as à la fois tout ce qui mène à la fortune et tout ce qui la fait mépriser. Il ne te manquait, pour obtenir les honneurs du monde, que d’y daigner prétendre, et j’espère qu’un objet plus cher à ton cœur te donnera pour eux le zèle dont ils ne sont pas dignes.

O mon doux ami, tu vas t’éloigner de moi !… O mon bien-aimé, tu vas fuir ta Julie !… Il le faut ; il faut nous séparer si nous voulons nous revoir heureux un jour ; et l’effet des soins que tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse une si chère idée t’animer, te consoler durant cette amère et longue séparation ; puisse-t-elle te donner cette ardeur qui surmonte les obstacles et dompte la fortune ! Hélas ! le monde et les affaires seront pour toi des distractions continuelles, et feront une utile diversion aux peines de l’absence. Mais je vais rester abandonnée à moi seule ou livrée aux persécutions, et tout me forcera de te regretter sans cesse : heureuse au moins si de vaines alarmes n’aggravaient mes tourments réels, et si, avec mes propres maux, je ne sentais encore en moi tous ceux auxquels tu vas t’exposer !

Je frémis en songeant aux dangers de mille espèces que vont courir ta vie et tes mœurs. Je prends en toi toute la confiance qu’un homme peut inspirer ; mais puisque le sort nous sépare, ah ! mon ami, pourquoi n’es-tu qu’un homme ? Que de conseils te seraient nécessaires dans ce monde inconnu où tu vas t’engager ! Ce n’est pas à moi, jeune, sans expérience, et qui ai moins d’étude et de réflexion que toi, qu’il appartient de te donner là-dessus des avis ; c’est un soin que je laisse à milord Edouard. Je me borne à te recommander deux choses, parce qu’elles tiennent plus au sentiment qu’à l’expérience, et que, si je connais peu le monde, je crois bien connaître ton cœur : n’abandonne jamais la vertu, et n’oublie jamais ta Julie.

Je ne te rappellerai point tous ces arguments subtils que tu m’as toi-même appris à mépriser, qui remplissent tant de livres, et n’ont jamais fait un honnête homme. Ah ! ces tristes raisonneurs ! quels doux ravissements leurs cœurs n’ont jamais sentis ni donnés ! Laisse, mon ami, ces vains moralistes et rentre au fond de ton âme : c’est là que tu retrouveras toujours la source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de fois de l’amour des sublimes vertus ; c’est là que tu verras ce simulacre éternel du vrai beau dont la contemplation nous anime d’un saint enthousiasme, et que nos passions souillent sans cesse sans pouvoir jamais l’effacer. Souviens-toi des larmes délicieuses qui coulaient de nos yeux, des palpitations qui suffoquaient nos cœurs agités, des transports qui nous élevaient au-dessus de nous-mêmes, au récit de ces vies héroïques qui rendent le vice inexcusable et font l’honneur de l’humanité. Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable, de la fortune ou de la vertu ? Songe à celle que le cœur préfère quand son choix est impartial ; songe où l’intérêt nous porte en lisant l’histoire. T’avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d’Héliogabale ? Pourquoi, s’ils étaient heureux, tes désirs ne te mettaient-ils pas à leur place ? C’est qu’ils ne l’étaient point, et tu le sentais bien ; c’est qu’ils étaient vils et méprisables, et qu’un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplais-tu donc avec le plus de plaisir ? Desquels adorais-tu les exemples ? Auxquels aurais-tu mieux aimé ressembler ? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point ! c’était l’Athénien buvant la ciguë, c’était Brutus mourant pour son pays, c’était Régulus au milieu des tourments, c’était Caton déchirant ses entrailles, c’étaient tous ces vertueux infortunés qui te faisaient envie, et tu sentais au fond de ton cœur la félicité réelle que couvraient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul, il est celui de tous les hommes, et souvent même en dépit d’eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler ; et si le plus méchant des hommes pouvait être un autre que lui-même, il voudrait être un homme de bien.

Pardonne-moi ces transports, mon aimable ami ; tu sais qu’ils me viennent de toi, et c’est à l’amour dont je les tiens à te les rendre. Je ne veux point t’enseigner ici tes propres maximes, mais t’en faire un moment l’application pour voir ce qu’elles ont à ton usage : car voici le temps de pratiquer tes propres leçons et de montrer comment on exécute ce que tu sais dire. S’il n’est pas question d’être un Caton ou un Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, être intègre et courageux, tenir sa foi, même aux dépens de sa vie. Les vertus privées sont souvent d’autant plus sublimes qu’elles n’aspirent point à l’approbation d’autrui, mais seulement au bon témoignage de soi-même ; et la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l’univers. Tu sentiras donc que la grandeur de l’homme appartient à tous les états, et que nul ne peut être heureux s’il ne jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de l’âme est dans la contemplation du beau, comment le méchant peut-il l’aimer dans autrui sans être forcé de se haïr lui-même ?

Je ne crains pas que les sens et les plaisirs grossiers te corrompent ; ils sont des pièges peu dangereux pour un cœur sensible, et il lui en faut de plus délicats. Mais je crains les maximes et les leçons du monde ; je crains cette force terrible que doit avoir l’exemple universel et continuel du vice ; je crains les sophismes adroits dont il se colore ; je crains enfin que ton cœur même ne t’en impose, et ne te rende moins difficile sur les moyens d’acquérir une considération, que tu saurais dédaigner si notre union n’en pouvait être le fruit.

Je t’avertis, mon ami, de ces dangers ; ta sagesse fera le reste : car c’est beaucoup pour s’en garantir que d’avoir su les prévoir. Je n’ajouterai qu’une réflexion, qui l’emporte, à mon avis, sur la fausse raison du vice, sur les fières erreurs des insensés, et qui doit suffire pour diriger au bien la vie de l’homme sage ; c’est que la source du bonheur n’est tout entière ni dans l’objet désiré ni dans le cœur qui le possède, mais dans le rapport de l’un et de l’autre ; et que, comme tous les objets de nos désirs ne sont pas propres à produire la félicité, tous les états du cœur ne sont pas propres à la sentir. Si l’âme la plus pure ne suffit pas seule à son propre bonheur, il est plus sûr encore que toutes les délices de la terre ne sauraient faire celui d’un cœur dépravé ; car il y a des deux côtés une préparation nécessaire, un certain concours dont résulte ce précieux sentiment recherché de tout être sensible et toujours ignoré du faux sage, qui s’arrête au plaisir du moment faute de connaître un bonheur durable. Que servirait donc d’acquérir un de ces avantages aux dépens de l’autre, de gagner au dehors pour perdre encore plus au dedans, et de se procurer les moyens d’être heureux en perdant l’art de les employer ? Ne vaut-il pas mieux encore, si l’on ne peut avoir qu’un des deux, sacrifier celui que le sort peut nous rendre à celui qu’on ne recouvre point quand on l’a perdu ? Qui le doit mieux savoir que moi, qui n’ai fait qu’empoisonner les douceurs de ma vie en pensant y mettre le comble ? Laisse donc dire les méchants qui montrent leur fortune et cachent leur cœur ; et sois sûr que s’il est un seul exemple du bonheur sur la terre, il se trouve dans un homme de bien. Tu reçus du ciel cet heureux penchant à tout ce qui est bon et honnête : n’écoute que tes propres désirs, ne suis que tes inclinations naturelles ; songe surtout à nos premières amours : tant que ces moments purs et délicieux reviendront à ta mémoire, il n’est pas possible que tu cesses d’aimer ce qui te les rendit si doux, que le charme du beau moral s’efface dans ton âme, ni que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des moyens indignes de toi. Comment jouir d’un bien dont on aurait perdu le goût ? Non, pour pouvoir posséder ce qu’on aime, il faut garder le même cœur qui l’a aimé.

Me voici à mon second point : car, comme tu vois, je n’ai pas oublié mon métier. Mon ami, l’on peut sans amour avoir les sentiments sublimes d’une âme forte : mais un amour tel que le nôtre l’anime et la soutient tant qu’il brûle ; sitôt qu’il s’éteint elle tombe en langueur, et un cœur usé n’est plus propre à rien. Dis-moi, que serions-nous si nous n’aimions plus ? Eh ! ne vaudrait-il pas mieux cesser d’être que d’exister sans rien sentir, et pourrais-tu te résoudre à traîner sur la terre l’insipide vie d’un homme ordinaire, après avoir goûté tous les transports qui peuvent ravir une âme humaine ? Tu vas habiter de grandes villes, où ta figure et ton âge, encore plus que ton mérite, tendront mille embûches à ta fidélité ; l’insinuante coquetterie affectera le langage de la tendresse, et te plaira sans t’abuser ; tu ne chercheras point l’amour, mais les plaisirs ; tu les goûteras séparés de lui, et ne les pourras reconnaître. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs le cœur de Julie ; mais je te défie de jamais retrouver auprès d’une autre ce que tu sentis auprès d’elle. L’épuisement de ton âme t’annoncera le sort que je t’ai prédit ; la tristesse et l’ennui t’accableront au sein des amusements frivoles ; le souvenir de nos premières amours te poursuivra malgré toi ; mon image, cent fois plus belle que je ne fus jamais, viendra tout à coup te surprendre. A l’instant le voile du dégoût couvrira tous tes plaisirs, et mille regrets amers naîtront dans ton cœur. Mon bien-aimé, mon doux ami, ah ! si jamais tu m’oublies… Hélas ! je ne ferai qu’en mourir ; mais toi tu vivras vil et malheureux, et je mourrai trop vengée.

Ne l’oublie donc jamais, cette Julie qui fut à toi, et dont le cœur ne sera point à d’autres. Je ne puis rien te dire de plus, dans la dépendance où le ciel m’a placée. Mais après t’avoir recommandé la fidélité, il est juste de te laisser de la mienne le seul gage qui soit en mon pouvoir. J’ai consulté, non mes devoirs, mon esprit égaré ne les connaît plus, mais mon cœur, dernière règle de qui n’en saurait plus suivre ; et voici le résultat de ses inspirations. Je ne t’épouserai jamais sans le consentement de mon père, mais je n’en épouserai jamais un autre sans ton consentement : je t’en donne ma parole ; elle me sera sacrée, quoi qu’il arrive, et il n’y a point de force humaine qui puisse m’y faire manquer. Sois donc sans inquiétude sur ce que je puis devenir en ton absence. Va, mon aimable ami, chercher sous les auspices du tendre amour un sort digne de le couronner. Ma destinée est dans tes mains autant qu’il a dépendu de moi de l’y mettre, et jamais elle ne changera que de ton aveu.

Lettre XII à JulieModifier

O qual fiamma di gloria, d’onore,

Scorrer sento per tutte le vene,

Alma grande, parlando con te !

Julie, laisse-moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang, tu me fais tressaillir, tu me fais palpiter ; ta lettre brûle comme ton cœur du saint amour de la vertu et tu portes au fond du mien son ardeur céleste. Mais pourquoi tant d’exhortations où il ne fallait que des ordres ? Crois que si je m’oublie au point d’avoir besoin de raisons pour bien faire, au moins ce n’est pas de ta part ; ta seule volonté me suffit. Ignores-tu que je serai toujours ce qu’il te plaira, et que je ferais le mal même avant de pouvoir te désobéir ? Oui, j’aurais brûlé le Capitole si tu me l’avais commandé, parce que je t’aime plus que toutes choses. Mais sais-tu bien pourquoi je t’aime ainsi ? Ah ! fille incomparable ! c’est parce que tu ne peux rien vouloir que d’honnête, et que l’amour de la vertu rend plus invincible celui que j’ai pour tes charmes.

Je pars, encouragé par l’engagement que tu viens de prendre, et dont tu pouvais t’épargner le détour ; car promettre de n’être à personne sans mon consentement, n’est-ce pas promettre de n’être qu’à moi ? Pour moi, je le dis plus librement, et je t’en donne aujourd’hui ma foi d’homme de bien, qui ne sera point violée : j’ignore dans la carrière où je vais m’essayer pour te complaire, à quel sort la fortune m’appelle ; mais jamais les nœuds de l’amour ni de l’hymen ne m’uniront à d’autres qu’à Julie d’Etange ; je ne vis, je n’existe que pour elle, et mourrai libre ou son époux. Adieu ; l’heure presse, et je pars à l’instant.

Lettre XIII à JulieModifier

J’arrivai hier au soir à Paris, et celui qui ne pouvait vivre séparé de toi par deux rues en est maintenant à plus de cent lieues. O Julie ! plains-moi, plains ton malheureux ami. Quand mon sang en longs ruisseaux aurait tracé cette route immense, elle m’eût paru moins longue, et je n’aurais pas senti défaillir mon âme avec plus de langueur. Ah ! si du moins je connaissais le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l’espace qui nous sépare, je compenserais l’éloignement des lieux par le progrès du temps, je compterais dans chaque jour ôté de ma vie les pas qui m’auraient rapproché de toi. Mais cette carrière de douleurs est couverte des ténèbres de l’avenir ; le terme qui doit la borner se dérobe à mes faibles yeux. O doute ! ô supplice ! mon cœur inquiet te cherche et ne trouve rien. Le soleil se lève, et ne me rend plus l’espoir de te voir ; il se couche, et je ne t’ai point vue ; mes jours, vides de plaisir et de joie, s’écoulent dans une longue nuit. J’ai beau vouloir ranimer en moi l’espérance éteinte, elle ne m’offre qu’une ressource incertaine et des consolations suspectes. Chère et tendre amie de mon cœur, hélas ! à quels maux faut-il m’attendre, s’ils doivent égaler mon bonheur passé !

Que cette tristesse ne t’alarme pas, je t’en conjure ; elle est l’effet passager de la solitude et des réflexions du voyage. Ne crains point le retour de mes premières faiblesses : mon cœur est dans ta main, ma Julie, et, puisque tu le soutiens, il ne se laissera plus abattre. Une des consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière lettre est que je me trouve à présent porté par une double force, et, quand l’amour aurait anéanti la mienne, je ne laisserais pas d’y gagner encore ; car le courage qui me vient de toi me soutient beaucoup mieux que je n’aurais pu me soutenir moi-même. Je suis convaincu qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. Les âmes humaines veulent être accouplées pour valoir tout leur prix ; et la force unie des amis, comme celle des lames d’un aimant artificiel, est incomparablement plus grande que la somme de leurs forces particulières. Divine amitié ! c’est là ton triomphe. Mais qu’est-ce que la seule amitié auprès de cette union parfaite qui joint à toute l’énergie de l’amitié des liens cent fois plus sacrés ? Où sont-ils ces hommes grossiers qui ne prennent les transports de l’amour que pour une fièvre des sens, pour un désir de la nature avilie ? Qu’ils viennent, qu’ils observent, qu’ils sentent ce qui se passe au fond de mon cœur ; qu’ils voient un amant malheureux éloigné de ce qu’il aime, incertain de le revoir jamais, sans espoir de recouvrer sa félicité perdue, mais pourtant animé de ces feux immortels qu’il prit dans tes yeux et qu’ont nourris tes sentiments sublimes : prêt à braver la fortune, à souffrir ses revers, à se voir même privé de toi, et à faire des vertus que tu lui as inspirées le digne ornement de cette empreinte adorable qui ne s’effacera jamais de son âme. Julie, eh ! qu’aurais-je été sans toi ? La froide raison m’eût éclairé peut-être ; tiède admirateur du bien, je l’aurais du moins aimé dans autrui. Je ferai plus, je saurai le pratiquer avec zèle ; et, pénétré de tes sages leçons, je ferai dire un jour à ceux qui nous auront connus : « O quels hommes nous serions tous, si le monde était plein de Julies et de cœurs qui les sussent aimer ! »

En méditant en route sur ta dernière lettre, j’ai résolu de rassembler en un recueil toutes celles que tu m’as écrites, maintenant que je ne puis plus recevoir tes avis de bouche. Quoiqu’ il n’y en ait pas une que je ne sache par cœur, et bien par cœur, tu peux m’en croire, j’aime pourtant à les relire sans cesse, ne fût-ce que pour revoir les traits de cette main chérie qui seule peut faire mon bonheur. Mais insensiblement le papier s’use, et, avant qu’elles soient déchirées, je veux les copier toutes dans un livre blanc que je viens de choisir exprès pour cela. Il est assez gros ; mais je songe à l’avenir, et j’espère ne pas mourir assez jeune pour me borner à ce volume. Je destine les soirées à cette occupation charmante, et j’avancerai lentement pour la prolonger. Ce précieux recueil ne me quittera de mes jours ; il sera mon manuel dans le monde où je vais entrer : il sera pour moi le contre-poison des maximes qu’on y respire ; il me consolera dans mes maux ; il préviendra ou corrigera mes fautes ; il m’instruira durant ma jeunesse ; il m’édifiera dans tous les temps, et ce seront, à mon avis, les premières lettres d’amour dont on aura tiré cet usage.

Quant à la dernière que j’ai présentement sous les yeux, toute belle qu’elle me paraît, j’y trouve pourtant un article à retrancher. Jugement déjà fort étrange : mais ce qui doit l’être encore plus, c’est que cet article est précisément celui qui te regarde, et je te reproche d’avoir même songé à l’écrire. Que me parles-tu de fidélité, de constance ? Autrefois tu connaissais mieux mon amour et ton pouvoir. Ah ! Julie, inspires-tu des sentiments périssables, et quand je ne t’aurais rien promis, pourrais-je cesser jamais d’être à toi ? Non, non, c’est du premier regard de tes yeux, du premier mot de ta bouche, du premier transport de mon cœur, que s’alluma dans lui cette flamme éternelle que rien ne peut plus éteindre. Ne t’eussé-je vue que ce premier instant, c’en était déjà fait, il était trop tard pour pouvoir jamais t’oublier. Et je t’oublierais maintenant ! maintenant qu’enivré de mon bonheur passé son seul souvenir suffit pour me le rendre encore ! maintenant qu’oppressé du poids de tes charmes je ne respire qu’en eux ! maintenant que ma première âme est disparue, et que je suis animé de celle que tu m’as donnée ! maintenant, ô Julie, que je me dépite contre moi de t’exprimer si mal tout ce que je sens ! Ah ! que toutes les beautés de l’univers tentent de me séduire, en est-il d’autres que la tienne à mes yeux ? Que tout conspire à l’arracher de mon cœur ; qu’on le perce, qu’on le déchire, qu’on brise ce fidèle miroir de Julie, sa pure image ne cessera de briller jusque dans le dernier fragment ; rien n’est capable de l’y détruire. Non, la suprême puissance elle-même ne saurait aller jusque-là, elle peut anéantir mon âme, mais non pas faire qu’elle existe et cesse de t’adorer.

Milord Edouard s’est chargé de te rendre compte à son passage de ce qui me regarde et de ses projets en ma faveur : mais je crains qu’il ne s’acquitte mal de cette promesse par rapport à ses arrangements présents. Apprends qu’il ose abuser du droit que lui donnent sur moi ses bienfaits pour les étendre au delà même de la bienséance. Je me vois, par une pension qu’il n’a pas tenu à lui de rendre irrévocable, en état de faire une figure fort au-dessus de ma naissance ; et c’est peut-être ce que je serai forcé de faire à Londres pour suivre ses vues. Pour ici, où nulle affaire ne m’attache, je continuerai de vivre à ma manière, et ne serai point tenté d’employer en vaines dépenses l’excédent de mon entretien. Tu me l’as appris, ma Julie, les premiers besoins, ou du moins les plus sensibles, sont ceux d’un cœur bienfaisant ; et tant que quelqu’un manque du nécessaire, quel honnête homme a du superflu ?

Lettre XIV à JulieModifier

J’entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m’offre qu’une solitude affreuse où règne un morne silence. Mon âme à la presse cherche à s’y répandre, et se trouve partout resserrée. « Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul », disait un ancien : moi, je ne suis seul que dans la foule, où je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon cœur voudrait parler, il sent qu’il n’est point écouté ; il voudrait répondre, on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu’à lui. Je n’entends point la langue du pays, et personne ici n’entend la mienne.

Ce n’est pas qu’on ne me fasse beaucoup d’accueil, d’amitiés, de prévenances, et que mille soins officieux n’y semblent voler au-devant de moi, mais c’est précisément de quoi je me plains. Le moyen d’être aussitôt l’ami de quelqu’un qu’on n’a jamais vu ? L’honnête intérêt de l’humanité, l’épanchement simple et touchant d’une âme franche, ont un langage bien différent des fausses démonstrations de la politesse et des dehors trompeurs que l’usage du monde exige. J’ai grand’peur que celui qui, dès la première vue, me traite comme un ami de vingt ans, ne me traitât, au bout de vingt ans, comme un inconnu, si j’avais quelque important service à lui demander ; et quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens, je présumerais volontiers qu’ils n’en prennent à personne.

Il y a pourtant de la réalité à tout cela ; car le Français est naturellement bon, ouvert, hospitalier, bienfaisant ; mais il y a aussi mille manières de parler qu’il ne faut pas prendre à la lettre, mille offres apparentes qui ne sont faites que pour être refusées, mille espèces de pièges que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je n’entendis jamais tant dire : « Comptez sur moi dans l’occasion, disposez de mon crédit, de ma bourse, de ma maison, de mon équipage. » Si tout cela était sincère et pris au mot, il n’y aurait pas de peuple moins attaché à la propriété ; la communauté des biens serait ici presque établie : le plus riche offrant sans cesse, et le plus pauvre acceptant toujours, tout se mettrait naturellement de niveau, et Sparte même eût eu des partages moins égaux qu’ils ne seraient à Paris. Au lieu de cela, c’est peut-être la ville du monde où les fortunes sont le plus inégales, et où règnent à la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère. Il n’en faut pas davantage pour comprendre ce que signifient cette apparente commisération qui semble toujours aller au-devant des besoins d’autrui, et cette facile tendresse de cœur qui contracte en un moment des amitiés éternelles.

Au lieu de tous ces sentiments suspects et de cette confiance trompeuse, veux-je chercher des lumières et de l’instruction ? C’en est ici l’aimable source, et l’on est d’abord enchanté du savoir et de la raison qu’on trouve dans les entretiens, non seulement des savants et des gens de lettres, mais des hommes de tous les états, et même des femmes : le ton de la conversation y est coulant et naturel ; il n’est ni pesant, ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoques. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes : on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art l’esprit et la raison, les maximes et les saillies, la satire aiguë, l’adroite flatterie, et la morale austère. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n’approfondit point les questions de peur d’ennuyer, on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mène à l’élégance : chacun dit son avis et l’appuie en peu de mots ; nul n’attaque avec chaleur celui d’autrui, nul ne défend opiniâtrement le sien ; on discute pour s’éclairer, on s’arrête avant la dispute ; chacun s’instruit, chacun s’amuse, tous s’en vont contents, et le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d’être médités en silence.

Mais au fond, que penses-tu qu’on apprenne dans ces conversations si charmantes ? A juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société ? à connaître au moins les gens avec qui l’on vit ? Rien de tout cela, ma Julie. On y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à l’erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n’est point nécessaire de connaître le caractère des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu’ils diront de chaque chose. Quand un homme parle, c’est pour ainsi dire son habit et non pas lui qui a un sentiment ; et il en changera sans façon tout aussi souvent que d’état. Donnez-lui tour à tour une longue perruque, un habit d’ordonnance et une croix pectorale, vous l’entendrez successivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme, et l’inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance, une autre pour l’épée. Chacun prouve très bien que les deux autres sont mauvaises, conséquence facile à tirer pour les trois. Ainsi nul ne dit jamais ce qu’il pense, mais ce qu’il lui convient de faire penser à autrui ; et le zèle apparent de la vérité n’est jamais en eux que le masque de l’intérêt.

Vous croiriez que le gens isolés qui vivent dans l’indépendance ont au moins un esprit à eux ; point du tout ; autres machines qui ne pensent point, et qu’on fait penser par ressorts. On n’a qu’à s’informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu’ils voient, des auteurs qu’ils connaissent ; là-dessus on peut d’avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître et qu’ils n’ont point lu ; sur une pièce prête à jouer et qu’ils n’ont point vue, sur tel ou tel auteur, qu’ils ne connaissent point, sur tel ou tel système dont ils n’ont aucune idée ; et comme la pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s’en vont, chaque soir, apprendre dans leurs sociétés ce qu’ils penseront le lendemain.

Il y a ainsi un petit nombre d’hommes et de femmes qui pensent pour tous les autres, et pour lesquels tous les autres parlent et agissent ; et comme chacun songe à son intérêt, personne au bien commun, et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux, c’est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un flux et reflux de préjugés, d’opinions contraires, où les plus échauffés, animés par les autres, ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugements, ses principes, qui ne sont point admis ailleurs. L’honnête homme d’une maison est un fripon dans la maison voisine : le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu, n’ont qu’une existence locale et circonscrite. Quiconque aime à se répandre et fréquente plusieurs sociétés doit être plus flexible qu’Alcibiade, changer de principes comme d’assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas, et mesurer ses maximes à la toise : il faut qu’à chaque visite il quitte en entrant son âme, s’il en a une ; qu’il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée ; qu’il la pose de même en sortant et reprenne, s’il veut, la sienne jusqu’à nouvel échange.

Il y a plus ; c’est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu’on s’avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d’autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne, et l’on est convenu qu’ils ne se ressembleraient point entre eux ; on n’exige pas même d’un auteur, surtout d’un moraliste, qu’il parle comme ses livres, ni qu’il agisse comme il parle ; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu’il n’est point obligé de concilier. En un mot, tout est absurde, et rien ne choque, parce qu’on y est accoutumé ; et il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet, quoique tous prêchent avec zèle les maximes de leur profession, tous se piquent d’avoir le ton d’une autre. Le robin prend l’air cavalier ; le financier fait le seigneur ; l’évêque a le propos galant ; l’homme de cour parle de philosophie ; l’homme d’État de bel esprit : il n’y a pas jusqu’au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien, se met en noir les dimanches pour avoir l’air d’un homme de palais. Les militaires seuls ; dédaignant tous les autres états, gardent sans façon le ton du leur, et sont insupportables de bonne foi. Ce n’est pas que M. de Muralt n’eût raison quand il donnait la préférence à leur société ; mais ce qui était vrai de son temps ne l’est plus aujourd’hui. Le progrès de la littérature a changé en mieux le ton général ; les militaires seuls n’en ont point voulu changer, et le leur, qui était le meilleur auparavant, est enfin devenu le pire.

Ainsi les hommes à qui l’on parle ne sont point ceux avec qui l’on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur, leurs lumières ne sont point dans leur esprit, leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n’aperçoit d’eux que leur figure, et l’on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant où le spectateur paisible est le seul être mû par lui-même.

Telle est l’idée que je me suis formée de la grande société sur celle que j’ai vue à Paris ; cette idée est peut-être plus relative à ma situation particulière qu’au véritable état des choses, et se réformera sans doute sur de nouvelles lumières. D’ailleurs, je ne fréquente que les sociétés où les amis de milord Edouard m’ont introduit, et je suis convaincu qu’il faut descendre dans d’autres états pour connaître les véritables mœurs d’un pays ; car celles des riches sont presque partout les mêmes. Je tâcherai de m’éclaircir mieux dans la suite. En attendant, juge si j’ai raison d’appeler cette foule un désert, et de m’effrayer d’une solitude où je ne trouve qu’une vaine apparence de sentiments et de vérité, qui change à chaque instant et se détruit elle-même, où je n’aperçois que larves et fantômes qui frappent l’œil un moment et disparaissent aussitôt qu’on les veut saisir. Jusques ici j’ai vu beaucoup de masques, quand verrai-je des visages d’hommes ?

Lettre XV de JulieModifier

Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement ; nous serons heureux en dépit du sort. C’est l’union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connaît point la loi des distances, et les nôtres se toucheraient aux deux bouts du monde. Je trouve comme toi que les amants ont mille moyens d’adoucir le sentiment de l’absence et de se rapprocher en un moment : quelquefois même on se voit plus souvent encore que quand on se voyait tous les jours ; car sitôt qu’un des deux est seul, à l’instant tous deux sont ensemble. Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs, je le goûte cent fois le jour : je vis plus solitaire, je suis environnée de tes vestiges, et je ne saurais fixer les yeux sur les objets qui m’entourent sans te voir tout autour de moi.

Qui cantô dolcemente, e qui s’assise ;

Qui si rivolse, e qui ritenne il passo ;

Qui co’ begl : occhi mi trafise il core ;

Qui disse una parola, et qui sorrise.

Mais toi, sais-tu t’arrêter à ces situations paisibles ? Sais-tu goûter un amour tranquille et tendre qui parle au cœur sans émouvoir les sens, et tes regrets sont-ils aujourd’hui plus sages que tes désirs ne l’étaient autrefois ? Le ton de ta première lettre me fait trembler. Je redoute ces emportements trompeurs, d’autant plus dangereux que l’imagination qui les excite n’a point de bornes, et je crains que tu n’outrages ta Julie à force de l’aimer. Ah ! tu ne sens pas, non, ton cœur peu délicat ne sent pas combien l’amour s’offense d’un vain hommage, tu ne songes ni que ta vie est à moi, ni qu’on court souvent à la mort en croyant servir la nature. Homme sensuel, ne sauras-tu jamais aimer ? Rappelle-toi, rappelle-toi ce sentiment si calme et si doux que tu connus une fois et que tu décrivis d’un ton si touchant et si tendre. S’il est le plus délicieux qu’ait jamais savouré l’amour heureux, il est le seul permis aux amants séparés ; et, quand on l’a pu goûter un moment, on n’en doit plus regretter d’autre. Je me souviens de réflexions que nous faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ses tristes plaisirs n’auraient que de n’être pas partagés, c’en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d’une imagination trop active, elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux ! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir ? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. O amour ! les tiennes sont vives ; c’est l’union des âmes qui les anime, et le plaisir qu’on donne à ce qu’on aime fait valoir celui qu’il nous rend.

Dis-moi, je te prie, mon cher ami, en quelle langue ou plutôt en quel jargon est la relation de ta dernière lettre ? Ne serait-ce point là par hasard du bel esprit ? Si tu as dessein de t’en servir souvent avec moi, tu devrais bien m’en envoyer le dictionnaire. Qu’est-ce, je te prie, que le sentiment de l’habit d’un homme ? qu’une âme qu’on prend comme un habit de livrée ? que des maximes qu’il faut mesurer à la toise ? Que veux-tu qu’une pauvre Suissesse entende à ces sublimes figures ? Au lieu de prendre comme les autres des âmes aux couleurs des maisons, ne voudrais-tu point déjà donner à ton esprit la teinte de celui du pays ? Prends garde, mon bon ami, j’ai peur qu’elle n’aille pas bien sur ce fond-là. A ton avis, les traslati du cavalier Marin, dont tu t’es si souvent moqué, approchèrent-ils jamais de ces métaphores, et si l’on peut faire opiner l’habit d’un homme dans une lettre, pourquoi ne ferait-on pas suer le feu dans un sonnet ?

Observer en trois semaines toutes les sociétés d’une grande ville, assigner le caractère des propos qu’on y tient, y distinguer exactement le vrai du faux, le réel de l’apparent, et ce qu’on y dit de ce qu’on y pense, voilà ce qu’on accuse les Français de faire quelquefois chez les autres peuples, mais ce qu’un étranger ne doit point faire chez eux ; car ils valent la peine d’être étudiés posément. Je n’approuve pas non plus qu’on dise du mal du pays où l’on vit et où l’on est bien traité ; j’aimerais mieux qu’on se laissât tromper par les apparences que de moraliser aux dépens de ses hôtes. Enfin, je tiens pour suspect tout observateur qui se pique d’esprit : je crains toujours que, sans y songer, il ne sacrifie la vérité des choses à l’éclat des pensées, et ne fasse jouer sa phrase aux dépens de la justice.

Tu ne l’ignores pas, mon ami, l’esprit, dit notre Muralt, est la manie des Français : je te trouve à toi-même du penchant à la même manie, avec cette différence qu’elle a chez eux de la grâce, et que de tous les peuples du monde c’est à nous qu’elle sied le moins. Il y a de la recherche et du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne parle point de ce tour vif et de ces expressions animées qu’inspire la force du sentiment ; je parle de cette gentillesse de style qui, n’étant point naturelle, ne vient d’elle-même à personne, et marque la prétention de celui qui s’en sert. Eh Dieu ! des prétentions avec ce qu’on aime ! n’est-ce pas plutôt dans l’objet aimé qu’on les doit placer, et n’est-on pas glorieux soi-même de tout le mérite qu’il a de plus que nous ? Non, si l’on anime les conversations indifférentes de quelques saillies qui passent comme des traits, ce n’est point entre deux amants que ce langage est de saison ; et le jargon fleuri de la galanterie est beaucoup plus éloigné du sentiment que le ton le plus simple qu’on puisse prendre. J’en appelle à toi-même. L’esprit eut-il jamais le temps de se montrer dans nos tête-à-tête, et si le charme d’un entretien passionné l’écarte et l’empêche de paraître, comment des lettres, que l’absence remplit toujours d’un peu d’amertume, et où le cœur parle avec plus d’attendrissement, le pourraient-elles supporter ? Quoique toute grande passion soit sérieuse, et que l’excessive joie elle-même arrache des pleurs plutôt que des ris, je ne veux pas pour cela que l’amour soit toujours triste ; mais je veux que sa gaieté soit simple, sans ornement, sans art, nue comme lui ; qu’elle brille de ses propres grâces, et non de la parure du bel esprit.

L’inséparable, dans la chambre de laquelle je t’écris cette lettre, prétends que j’étais, en la commençant, dans cet état d’enjouement que l’amour inspire ou tolère ; mais je ne sais ce qu’il est devenu. A mesure que j’avançais, une certaine langueur s’emparait de mon âme, et me laissait à peine la force de t’écrire les injures que la mauvaise a voulu t’adresser ; car il est bon de t’avertir que la critique de ta critique est bien plus de sa façon que de la mienne ; elle m’en a dicté surtout le premier article en riant comme une folle, et sans me permettre d’y rien changer. Elle dit que c’est pour t’apprendre à manquer de respect au Marini, qu’elle protège et que tu plaisantes.

Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux de si bonne humeur ? C’est son prochain mariage. Le contrat fut passé hier au soir, et le jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour fut gai, c’est assurément le sien ; on ne vit de la vie une fille si bouffonnement amoureuse. Ce bon M. d’Orbe, à qui de son côté la tête en tourne, est enchanté d’un accueil si folâtre. Moins difficile que tu n’étais autrefois, il se prête avec plaisir à la plaisanterie, et prend pour un chef-d’œuvre de l’amour l’art d’égayer sa maîtresse. Pour elle, on a beau la prêcher, lui représenter la bienséance, lui dire que si près du terme elle doit prendre un maintien plus sérieux, plus grave, et faire un peu mieux les honneurs de l’état qu’elle est prête à quitter ; elle traite tout cela de sottes simagrées ; elle soutient en face à M. d’Orbe que le jour de la cérémonie elle sera de la meilleure humeur du monde, et qu’on ne saurait aller trop gaiement à la noce. Mais la petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé ce matin les yeux rouges, et je parie bien que les pleurs de la nuit payent les ris de la journée. Elle va former de nouvelles chaînes qui relâcheront les doux liens de l’amitié ; elle va commencer une manière de vivre différente de celle qui lui fut chère ; elle était contente et tranquille, elle va courir les hasards auxquels le meilleur mariage expose ; et, quoi qu’elle en dise, comme une eau pure et calme commence à se troubler aux approches de l’orage, son cœur timide et chaste ne voit point sans quelque alarme le prochain changement de son sort.

O mon ami, qu’ils sont heureux ! ils s’aiment ; ils vont s’épouser ; ils jouiront de leur amour sans obstacles, sans craintes, sans remords. Adieu, adieu ; je n’en puis dire davantage.

P.- S. ─ Nous n’avons vu milord Edouard qu’un moment, tant il était pressé de continuer sa route. Le cœur plein de ce que nous lui devons, je voulais lui montrer mes sentiments et les tiens ; mais j’en ai eu une espèce de honte. En vérité, c’est faire injure à un homme comme lui de le remercier de rien.

Lettre XVI à JulieModifier

Que les passions impétueuses rendent les hommes enfants ! Qu’un amour forcené se nourrit aisément de chimères et qu’il est aisé de donner le change à des désirs extrêmes par les plus frivoles objets ! J’ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m’aurait causés ta présence ; et, dans l’emportement de ma joie, un vain papier me tenait lieu de toi. Un des plus grands maux de l’absence, et le seul auquel la raison ne peut rien, c’est l’inquiétude sur l’état actuel de ce qu’on aime. Sa santé, sa vie, son repos, son amour, tout échappe à qui craint de tout perdre ; on n’est pas plus sûr du présent que de l’avenir, et tous les accidents possibles se réalisent sans cesse dans l’esprit d’un amant qui les redoute. Enfin je respire ; je vis, tu te portes bien, tu m’aimes : ou plutôt il y a dix jours que tout cela était vrai ; mais qui me répondra d’aujourd’hui ? O absence ! ô tourment ! ô bizarre et funeste état où l’on ne peut jouir que du moment passé, et où le présent n’est point encore !

Quand tu ne m’aurais pas parlé de l’inséparable, j’aurais reconnu sa malice dans la critique de ma relation, et sa rancune dans l’apologie du Marini ; mais, s’il m’était permis de faire la mienne, je ne resterais pas sans réplique.

Premièrement, ma cousine (car c’est à elle qu’il faut répondre), quant au style, j’ai pris celui de la chose ; j’ai tâché de vous donner à la fois l’idée et l’exemple du ton des conversations à la mode ; et, suivant un ancien précepte, je vous ai écrit à peu près comme on parle en certaines sociétés. D’ailleurs ce n’est pas l’usage des figures, mais leur choix, que je blâme dans le cavalier Marin. Pour peu qu’on ait de chaleur dans l’esprit, on a besoin de métaphores et d’expressions figurées pour se faire entendre. Vos lettres mêmes en sont pleines sans que vous y songiez, et je soutiens qu’il n’y a qu’un géomètre et un sot qui puissent parler sans figures. En effet, un même jugement n’est-il pas susceptible de cent degré de force ? Et comment déterminer celui de ces degré qu’il doit avoir, sinon par le tour qu’on lui donne ? Mes propres phrases me font rire, je l’avoue, et je les trouve absurdes, grâce au soin que vous avez pris de les isoler ; mais laissez-les où je les ai mises, vous les trouverez claires, et même énergiques. Si ces yeux éveillés que vous savez si bien faire parler étaient séparés l’un de l’autre, et de votre visage, cousine, que pensez-vous qu’ils diraient avec tout leur feu ? Ma foi, rien du tout, pas même à M. d’Orbe.

La première chose qui se présente à observer dans un pays où l’on arrive, n’est-ce pas le ton général de la société ? Eh bien ! c’est aussi la première observation que j’ai faite dans celui-ci, et je vous ai parlé de ce qu’on dit à Paris, et non pas de ce qu’on y fait. Si j’ai remarqué du contraste entre les discours, les sentiments et les actions des honnêtes gens, c’est que ce contraste saute aux yeux au premier instant. Quand je vois les mêmes hommes changer les maximes selon les coteries, molinistes dans l’une, jansénistes dans l’autre, vils courtisans chez un ministre, frondeurs mutins chez un mécontent ; quand je vois un homme doré décrier le luxe, un financier les impôts, un prélat le dérèglement, quand j’entends une femme de la cour parler de modestie, un grand seigneur de vertu, un auteur de simplicité, un abbé de religion, et que ces absurdités ne choquent personne, ne dois-je pas conclure à l’instant qu’on ne se soucie pas plus ici d’entendre la vérité que de la dire, et que, loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle, on ne cherche pas même à leur faire penser qu’on croit ce qu’on leur dit ?

Mais c’est assez plaisanter avec la cousine. Je laisse un ton qui nous est étrange à tous trois, et j’espère que tu ne me verras pas plus prendre le goût de la satire que celui du bel esprit. C’est à toi, Julie, qu’il faut à présent répondre ; car je sais distinguer la critique badine des reproches sérieux.

Je ne conçois pas comment vous avez pu prendre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne sont point les Français que je me suis proposé d’observer : car si le caractère des nations ne peut se déterminer que par leurs différences, comment moi qui n’en connais encore aucune autre, entreprendrais-je de peindre celle-ci ? Je ne serais pas non plus si maladroit que de choisir la capitale pour le lieu de mes observations. Je n’ignore pas que les capitales diffèrent moins entre elles que les peuples, et que les caractères nationaux s’y effacent et confondent en grande partie, tant à cause de l’influence commune des cours qui se ressemblent toutes, que par l’effet commun d’une société nombreuse et resserrée, qui est le même à peu près sur tous les hommes et l’emporte à la fin sur le caractère originel.

Si je voulais étudier un peuple, c’est dans les provinces reculées, où les habitants ont encore leurs inclinations naturelles, que j’irais les observer. Je parcourrais lentement et avec soin plusieurs de ces provinces, les plus éloignées les unes des autres ; toutes les différences que j’observerais entre elles me donneraient le génie particulier de chacune ; tout ce qu’elles auraient de commun et que n’auraient pas les autres peuples, formerait le génie national, et ce qui se trouverait partout appartiendrait en général à l’homme. Mais je n’ai ni ce vaste projet ni l’expérience nécessaire pour le suivre. Mon objet est de connaître l’homme, et ma méthode de l’étudier dans ses diverses relations. Je ne l’ai vu jusqu’ici qu’en petites sociétés, épars et presque isolé sur la terre. Je vais maintenant le considérer entassé par multitudes dans les mêmes lieux, et je commencerai à juger par là des vrais effets de la société ; car s’il est constant qu’elle rende les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse et rapprochée, mieux ils doivent valoir ; et les mœurs, par exemple, seront beaucoup plus pures à Paris que dans le Valais ; que si l’on trouvait le contraire, il faudrait tirer une conséquence opposée.

Cette méthode pourrait, j’en conviens, me mener encore à la connaissance des peuples, mais par une voie si longue et si détournée, que je ne serais peut-être de ma vie en état de prononcer sur aucun d’eux. Il faut que je commence par tout observer dans le premier où je me trouve ; que j’assigne ensuite les différences, à mesure que je parcourrai les autres pays ; que je compare la France à chacun d’eux, comme on décrit l’olivier sur un saule, ou le palmier sur un sapin, et que j’attende à juger du premier peuple observé que j’aie observé tous les autres.

Veuille donc, ma charmante prêcheuse, distinguer ici l’observation philosophique de la satire nationale. Ce ne sont point les Parisiens que j’étudie, mais les habitants d’une grande ville ; et je ne sais si ce que j’en vois ne convient pas à Rome et à Londres, tout aussi bien qu’à Paris. Les règles de la morale ne dépendent point des usages des peuples ; ainsi, malgré les préjugés dominants, je sens fort bien ce qui est mal en soi ; mais ce mal, j’ignore s’il faut l’attribuer au Français ou à l’homme, et s’il est l’ouvrage de la coutume ou de la nature. Le tableau du vice offense en tous lieux un œil impartial, et l’on n’est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il règne, quoiqu’on y soit, que de relever les défauts de l’humanité quoiqu’on vive avec les hommes. Ne suis-je pas à présent moi-même un habitant de Paris ? Peut-être, sans le savoir, ai-je déjà contribué pour ma part au désordre que j’y remarque ; peut-être un trop long séjour y corromprait-il ma volonté même ; peut-être, au bout d’un an, ne serais-je plus qu’un bourgeois, si pour être digne de toi, je ne gardais l’âme d’un homme libre et les mœurs d’un citoyen. Laisse-moi donc te peindre sans contrainte les objets auxquels je rougisse de ressembler, et m’animer au pur zèle de la vérité par le tableau de la flatterie et du mensonge.

Si j’étais le maître de mes occupations et de mon sort je saurais, n’en doute pas, choisir d’autres sujets de lettres ; et tu n’étais pas mécontente de celles que je t’écrivais de Meillerie et du Valais : mais, chère amie, pour avoir la force de supporter le fracas du monde où je suis contraint de vivre, il faut bien au moins que je me console à te le décrire, et que l’idée de te préparer des relations m’excite à en chercher les sujets. Autrement le découragement va m’atteindre à chaque pas, et il faudra que j’abandonne tout si tu ne veux rien voir avec moi. Pense que, pour vivre d’une manière si peu conforme à mon goût, je fais un effort qui n’est pas indigne de sa cause ; et pour juger quels soins me peuvent mener à toi, souffre que je te parle quelquefois des maximes qu’il faut connaître, et des obstacles qu’il faut surmonter.

Malgré ma lenteur, malgré mes distractions inévitables, mon recueil était fini quand ta lettre est arrivée heureusement pour le prolonger ; et j’admire, en le voyant si court, combien de choses ton cœur m’a su dire en si peu d’espace. Non, je soutiens qu’il n’y a point de lecture aussi délicieuse, même pour qui ne te connaîtrait pas, s’il avait une âme semblable aux nôtres. Mais comment ne te pas connaître en lisant tes lettres ? Comment prêter un ton si touchant et des sentiments si tendres à une autre figure que la tienne ? A chaque phrase ne voit-on pas le doux regard de tes yeux ? A chaque mot n’entend-on pas ta voix charmante ! Quelle autre que Julie a jamais aimé, pensé, parlé, agi, écrit comme elle ! Ne sois donc pas surprise si tes lettres, qui te peignent si bien, font quelquefois sur ton idolâtre amant le même effet que ta présence. En les relisant je perds la raison, ma tête s’égare dans un délire continuel, un feu dévorant me consume, mon sang s’allume et pétille, une fureur me fait tressaillir. Je crois te voir, te toucher, te presser contre mon sein… Objet adoré, fille enchanteresse, source de délices et de volupté, comment, en te voyant, ne pas voir les houris faites pour les bienheureux ?… Ah ! viens… Je la sens… Elle m’échappe, et je n’embrasse qu’une ombre… Il est vrai, chère amie, tu es trop belle, et tu fus trop tendre pour mon faible cœur ; il ne peut oublier ni ta beauté ni tes caresses ; tes charmes triomphent de l’absence, ils me poursuivent partout, ils me font craindre la solitude ; et c’est le comble de ma misère de n’oser m’occuper toujours de toi.

Ils seront donc unis malgré les obstacles, ou plutôt ils le sont au moment que j’écris ! Aimables et dignes époux ! puisse le ciel les combler du bonheur que méritent leur sage et paisible amour, l’innocence de leurs mœurs, l’honnêteté de leurs âmes ! Puisse-t-il leur donner ce bonheur précieux dont il est si avare envers les cœurs faits pour le goûter ! Qu’ils seront heureux s’il leur accorde, hélas ! tout ce qu’il nous ôte ! Mais pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de consolation dans nos maux ? Ne sens-tu pas que l’excès de notre misère n’est point non plus sans dédommagement, et que s’ils ont des plaisirs dont nous sommes privés, nous en avons aussi qu’ils ne peuvent connaître ? Oui, ma douce amie, malgré l’absence, les privations, les alarmes, malgré le désespoir même, les puissants élancements de deux cœurs l’un vers l’autre ont toujours une volupté secrète ignorée des âmes tranquilles. C’est un des miracles de l’amour de nous faire trouver du plaisir à souffrir ; et nous regarderions comme le pire des malheurs un état d’indifférence et d’oubli qui nous ôterait tout le sentiment de nos peines. Plaignons donc notre sort, ô Julie ! mais n’envions celui de personne. Il n’y a point, peut-être, à tout prendre, d’existence préférable à la nôtre ; et comme la Divinité tire tout son bonheur d’elle-même, les cœurs qu’échauffe un feu céleste trouvent dans leurs propres sentiments une sorte de jouissance pure et délicieuse, indépendante de la fortune et du reste de l’univers.

Lettre XVII à JulieModifier

Enfin me voilà tout à fait dans le torrent. Mon recueil fini, j’ai commencé de fréquenter les spectacles et de souper en ville. Je passe ma journée entière dans le monde, je prête mes oreilles et mes yeux à tout ce qui les frappe ; et, n’apercevant rien qui te ressemble, je me recueille au milieu du bruit, et converse en secret avec toi. Ce n’est pas que cette vie bruyante et tumultueuse n’ait aussi quelque sorte d’attraits, et que la prodigieuse diversité d’objets n’offre de certains agréments à de nouveaux débarqués ; mais, pour les sentir, il faut avoir le cœur vide et l’esprit frivole ; l’amour et la raison semblent s’unir pour m’en dégoûter : comme tout n’est que vaine apparence, et que tout change à chaque instant, je n’ai le temps d’être ému de rien, ni celui de rien examiner.

Ainsi je commence à voir les difficultés de l’étude du monde, et je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connaître. Le philosophe en est trop loin, l’homme du monde en est trop près. L’un voit trop pour pouvoir réfléchir, l’autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il le considère à part ; et, n’en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d’autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place, et n’en sent ni la raison ni les vrais effets. L’homme du monde voit tout, et n’a le temps de penser à rien : la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir, et non de les observer ; ils s’effacent mutuellement avec rapidité, et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement, parce que le spectacle exige une continuité d’attention qui interrompt la réflexion. Un homme qui voudrait diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude, toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde, ne serait bien nulle part. Il n’y aurait d’autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces : l’un pour voir, l’autre pour réfléchir. Mais cela même est presque impossible, car la raison n’est pas un meuble qu’on pose et qu’on reprenne à son gré, et quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.

Je trouve aussi que c’est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu’observer n’observe rien, parce qu’étant inutile dans les affaires, et importun dans les plaisirs, il n’est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu’autant qu’on agit soi-même ; dans l’école du monde comme dans celle de l’amour, il faut commencer par pratiquer ce qu’on veut apprendre.

Quel parti prendrai-je donc, moi étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays et que la différence de religion empêcherait seule d’y pouvoir aspirer à rien ? Je suis réduit à m’abaisser pour m’instruire, et, ne pouvant jamais être un homme utile, à tâcher de me rendre un homme amusant. Je m’exerce, autant qu’il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse, et à prendre si bien ce qu’il y a de bon dans la société, que j’y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui eut voir le monde doit au moins en prendre les manières jusqu’à certain point ; car de quel droit exigerait-on d’être admis parmi des gens à qui l’on n’est bon à rien, et à qui l’on n’aurait pas l’art de plaire ? Mais aussi, quand il a trouvé cet art, on ne lui en demande pas davantage, surtout s’il est étranger. Il peut se dispenser de prendre part aux cabales, aux intrigues, aux démêlés ; s’il se comporte honnêtement envers chacun, s’il ne donne à certaines femmes ni exclusion ni préférence, s’il garde le secret de chaque société où il est reçu, s’il n’étale point les ridicules d’une maison dans une autre, s’il évite les confidences, s’il se refuse aux tracasseries, s’il garde partout une certaine dignité, il pourra voir paisiblement le monde, conserver ses mœurs, sa probité, sa franchise même, pourvu qu’elle vienne d’un esprit de liberté et non d’un esprit de parti. Voilà ce que j’ai tâché de faire par l’avis de quelque gens éclairés que j’ai choisis pour guides parmi les connaissances que m’a données milord Edouard. J’ai donc commencé d’être admis dans des sociétés moins nombreuses et plus choisies. Je ne m’étais trouvé, jusqu’à présent, qu’à des dîners réglés, où l’on ne voit de femme que la maîtresse de la maison ; où tous les désœuvrés de Paris sont reçus pour peu qu’on les connaisse ; où chacun paye comme il peut son dîner en esprit ou en flatterie, et dont le ton bruyant et confus ne diffère pas beaucoup de celui des tables d’auberges.

Je suis maintenant initié à des mystères plus sacrés. J’assiste à des soupers priés, où la porte est fermée à tout survenant, et où l’on est sûr de ne trouver que des gens qui conviennent tous, sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui les reçoivent. C’est là que les femmes s’observent moins, et qu’on peut commencer à les étudier ; c’est là que règnent plus paisiblement des propos plus fins et plus satiriques ; c’est là qu’au lieu des nouvelles publiques, des spectacles, des promotions, des morts, des mariages, dont on a parlé le matin, on passe discrètement en revue les anecdotes de Paris, qu’on dévoile tous les événements secrets de la chronique scandaleuse, qu’on rend le bien et le mal également plaisants et ridicules, et que, peignant avec art et selon l’intérêt particulier les caractères des personnages, chaque interlocuteur, sans y penser, peint encore beaucoup mieux le sien ; c’est là qu’un reste de circonspection fait inventer devant les laquais un certain langage entortillé, sous lequel, feignant de rendre la satire plus obscure, on la rend seulement plus amère, c’est là, en un mot, qu’on affile avec soin le poignard, sous prétexte de faire moins de mal, mais en effet pour l’enfoncer plus avant.

Cependant, à considérer ces propos selon nos idées, on aurait tort de les appeler satiriques, car ils sont bien plus railleurs que mordants, et tombent moins sur le vice que sur le ridicule. En général la satire a peu de cours dans les grandes villes, où ce qui n’est que mal est si simple, que ce n’est pas la peine d’en parler. Que reste-t-il à blâmer où la vertu n’est plus estimée et de quoi médirait-on quand on ne trouve plus de mal à rien ? A Paris surtout, où l’on ne saisit les choses que par le côté plaisant, tout ce qui doit allumer la colère et l’indignation est toujours mal reçu s’il n’est mis en chanson ou en épigramme. Les jolies femmes n’aiment point à se fâcher, aussi ne se fâchent-elles de rien ; elles aiment à rire ; et, comme il n’y a pas le mot pour rire au crime, les fripons sont d’honnêtes gens comme tout le monde. Mais malheur à qui prête le flanc au ridicule ! sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs, la vertu, il marque jusqu’au vice même ; il fait calomnier les méchants. Mais revenons à nos soupers.

Ce qui m’a le plus frappé dans ces sociétés d’élite, c’est de voir six personnes choisies exprès pour s’entretenir agréablement ensemble, et parmi lesquelles règnent même le plus souvent des liaisons secrètes, ne pouvoir rester une heure entre elles six, sans y faire intervenir la moitié de Paris ; comme si leurs cœurs n’avaient rien à se dire, et qu’il n’y eût là personne qui méritât de les intéresser. Te souvient-il, ma Julie, comment, en soupant chez ta cousine, ou chez toi, nous savions, en dépit de la contrainte et du mystère, faire tomber l’entretien sur des sujets qui eussent du rapport à nous, et comment à chaque réflexion touchante, à chaque allusion subtile, un regard plus vif qu’un éclair, un soupir plutôt devine qu’aperçu, en portait le doux sentiment d’un cœur à l’autre ?

Si la conversation se tourne par hasard sur les convives, c’est communément dans un certain jargon de société dont il faut avoir la clef pour l’entendre. A l’aide de ce chiffre, on se fait réciproquement, et selon le goût du temps, mille mauvaises plaisanteries, durant lesquelles le plus sot n’est pas celui qui brille le moins, tandis qu’un tiers mal instruit est réduit à l’ennui et au silence, ou à rire de ce qu’il n’entend point. Voilà, hors le tête-à-tête, qui m’est et me sera toujours inconnu, tout ce qu’il y a de tendre et d’affectueux dans les liaisons de ce pays.

Au milieu de tout cela, qu’un homme de poids avance un propos grave ou agite une question sérieuse, aussitôt l’attention commune se fixe à ce nouvel objet ; hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, tout se prête à la considérer par toutes ses faces, et l’on est étonné du sens et de la raison qui sortent comme à l’envi de toutes ces têtes folâtres. Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans une société de philosophes que dans celle d’une jolie femme de Paris ; les conclusions y seraient même souvent moins sévères : car le philosophe qui veut agir comme il parle y regarde à deux fois ; mais ici, où toute la morale est un pur verbiage, on peut être austère sans conséquence, et l’on ne serait pas fâché, pour rabattre un peu l’orgueil philosophique, de mettre la vertu si haut que le sage même n’y pût atteindre. Au reste, hommes et femmes ; tous, instruits par l’expérience du monde, et surtout par leur conscience, se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu’il est possible, toujours philosophant tristement, toujours dégradant par vanité la nature humaine, toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien, toujours d’après leur propre cœur médisant du cœur de l’homme.

Malgré cette avilissante doctrine, un des sujets favoris de ces paisibles entretiens, c’est le sentiment ; mot par lequel il ne faut pas entendre un épanchement affectueux dans le sein de l’amour ou de l’amitié, cela serait d’une fadeur à mourir ; c’est le sentiment mis en grandes maximes générales, et quintessencié par tout ce que la métaphysique a de plus subtil. Je puis dire n’avoir de ma vie ouï tant parler du sentiment, ni si peu compris ce qu’on en disait. Ce sont des raffinements inconcevables. O Julie ! nos cœurs grossiers n’ont jamais rien su de toutes ces belles maximes ; et j’ai peur qu’il n’en soit du sentiment chez les gens du monde comme d’Homère chez les pédants qui lui forgent mille beautés chimériques, faute d’apercevoir les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sentiment en esprit, et il s’en exhale tant dans le discours, qu’il n’en reste plus pour la pratique. Heureusement la bienséance y supplée, et l’on fait par usage à peu près les mêmes choses qu’on ferait par sensibilité, du moins tant qu’il n’en coûte que des formules et quelques gênes passagères qu’on s’impose pour faire bien parler de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu’à gêner trop longtemps ou à coûter trop cher, adieu le sentiment ; la bienséance n’en exige pas jusque-là. A cela près, on ne saurait croire à quel point tout est compassé, mesuré, pesé, dans ce qu’ils appellent des procédés ; tout ce qui n’est plus dans les sentiments, ils l’ont mis en règle, et tout est réglé parmi eux. Ce peuple imitateur serait plein d’originaux, qu’il serait impossible d’en rien savoir ; car nul homme n’ose être lui-même. Il faut faire comme les autres, c’est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fait, cela ne se fait pas : voilà la décision suprême.

Cette apparente régularité donne aux usages communs l’air du monde le plus comique, même dans les choses les plus sérieuses : on sait à point nommé quand il faut envoyer savoir des nouvelles ; quand il faut se faire écrire, c’est-à-dire faire une visite qu’on ne fait pas ; quand il faut la faire soi-même ; quand il est permis d’être chez soi ; quand on doit n’y être pas, quoiqu’on y soit ; quelles offres l’on doit faire, quelles offres l’autre doit rejeter ; quel degré de tristesse on doit prendre à telle ou telle mort ; combien de temps on doit pleurer à la campagne ; le jour où l’on peut revenir se consoler à la ville ; l’heure et la minute où l’affliction permet de donner le bal ou d’aller au spectacle. Tout le monde y fait à la fois la même chose dans la même circonstance ; tout va par temps comme les évolutions d’un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de marionnettes clouées sur la même planche, ou tirées par le même fil.

Or, comme il n’est pas possible que tous ces gens qui font exactement la même chose soient exactement affectés de même, il est clair qu’il faut les pénétrer par d’autres moyens pour les connaître ; il est clair que tout ce jargon n’est qu’un vain formulaire, et sert moins à juger des mœurs que du ton qui règne à Paris. On apprend ainsi les propos qu’on y tient, mais rien de ce qui peut servir à les apprécier. J’en dis autant de la plupart des écrits nouveaux ; j’en dis autant de la scène même, qui depuis Molière est bien plus un lieu où se débitent de jolies conversations que la représentation de la vie civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimériques, savoir : sur l’un, des arlequins, des pantalons, des scaramouches ; sur l’autre, des dieux, des diables, des sorciers. Sur le troisième on représente ces pièces immortelles dont la lecture nous faisait tant de plaisir, et d’autres plus nouvelles qui paraissent de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touchantes ; et si l’on y trouve quelques sentiments naturels et quelque vrai rapport au cœur humain, elles n’offrent aucune sorte d’instruction sur les mœurs particulières du peuple qu’elles amusent.

L’institution de la tragédie avait, chez ses inventeurs, un fondement de religion qui suffisait pour l’autoriser. D’ailleurs, elle offrait aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s’était délivré. Qu’on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l’ancienne tyrannie de la maison d’Autriche, l’amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes. Mais qu’on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu’importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques roulaient sur des événements réels ou réputés tels par les spectateurs, et fondés sur des traditions historiques. Mais que fait une flamme héroïque et pure dans l’âme des grands ? Ne dirait-on pas que les combats de l’amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois ? Juge de la vraisemblance et de l’utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet !

Quant à la comédie, il est certain qu’elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu’il s’y corrige de ses vices et de ses défauts, comme on ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence et Plaute se trompèrent dans leur objet ; mais avant eux Aristophane et Ménandre avaient exposé aux Athéniens les mœurs athéniennes ; et, depuis, le seul Molière peignit plus naïvement encore celles des Français du siècle dernier à leurs propres yeux. Le tableau a changé ; mais il n’est plus revenu de peintre. Maintenant on copie au théâtre les conversations d’une centaine de maisons de Paris. Hors de cela, on n’y apprend rien des mœurs des Français. Il y a dans cette grande ville cinq ou six cent mille âmes dont il n’est jamais question sur la scène. Molière osa peindre des bourgeois et des artisans aussi bien que des marquis ; Socrate faisait parler des cochers, menuisiers, cordonniers, maçons. Mais les auteurs d’aujourd’hui, qui sont des gens d’un autre air, se croiraient déshonorés s’ils savaient ce qui se passe au comptoir d’un marchand ou dans la boutique d’un ouvrier ; il ne leur faut que des interlocuteurs illustres, et ils cherchent dans le rang de leurs personnages l’élévation qu’ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spectateurs eux-mêmes sont devenus si délicats, qu’ils craindraient de se compromettre à la comédie comme en visite, et ne daigneraient pas aller voir en représentation des gens de moindre condition qu’eux. Ils sont comme les seuls habitants de la terre : tout le reste n’est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse, un maître d’hôtel, c’est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde, il faut être comme très peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde ; ce sont des bourgeois, des hommes du peuple, des gens de l’autre monde ; et l’on dirait qu’un carrosse n’est pas tant nécessaire pour se conduire que pour exister. Il y a comme cela une poignée d’impertinents qui ne comptent qu’eux dans tout l’univers, et ne valent guère la peine qu’on les compte, si ce n’est pour le mal qu’ils font. C’est pour eux uniquement que sont faits les spectacles ; ils s’y montrent à la fois comme représentés au milieu du théâtre, et comme représentants aux deux côtés ; ils sont personnages sur la scène, et comédiens sur les bancs. C’est ainsi que la sphère du monde et des auteurs se rétrécit ; c’est ainsi que la scène moderne ne quitte plus son ennuyeuse dignité : on n’y sait plus montrer les hommes qu’en habit doré. Vous diriez que la France n’est peuplée que de comtes et de chevaliers ; et plus le peuple y est misérable et gueux, plus le tableau du peuple y est brillant et magnifique. Cela fait qu’en peignant le ridicule des états qui servent d’exemple aux autres, on le répand plutôt que de l’éteindre, et que le peuple, toujours singe et imitateur des riches, va moins au théâtre pour rire de leurs folies que pour les étudier, et devenir encore plus fous qu’eux en les imitant. Voilà de quoi fut cause Molière lui-même ; il corrigea la cour en infectant la ville : et ses ridicules marquis furent le premier modèle des petits-maîtres bourgeois qui leur succédèrent.

En général, il y a beaucoup de discours et peu d’action sur la scène française : peut-être est-ce qu’en effet le Français parle encore plus qu’il n’agit, ou du moins qu’il donne un bien plus grand prix à ce qu’on dit qu’à ce qu’on fait. Quelqu’un disait, en sortant d’une pièce de Denys le Tyran : « Je n’ai rien vu, mais j’ai entendu force paroles. » Voilà ce qu’on peut dire en sortant des pièces françaises. Racine et Corneille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes que des parleurs ; et leur successeur est le premier qui, à l’imitation des Anglais, ait osé mettre quelquefois la scène en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien agencés, bien ronflants, où l’on voit d’abord que le premier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s’énonce en maximes générales. Quelque agités qu’ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu’à eux-mêmes ; une sentence leur coûte moins qu’un sentiment : les pièces de Racine et de Molière exceptées, le je est presque aussi scrupuleusement banni de la scène française que des écrits de Port-Royal, et les passions humaines, aussi modestes que l’humilité chrétienne, n’y parlent jamais que par on. Il y a encore une certaine dignité maniérée dans le geste et dans le propos, qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage, ni à l’auteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la scène, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes ; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, non content d’observer la décence en tombant comme Polyxène, il ne tombe point ; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui viennent d’expirer s’en retournent l’instant d’après sur leurs jambes.

Tout cela vient de ce que le Français ne cherche point sur la scène le naturel et l’illusion et n’y veut que de l’esprit et des pensées ; il fait cas de l’agrément et non de l’imitation, et ne se soucie pas d’être séduit pourvu qu’on l’amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle, mais pour voir l’assemblée, pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce ; et l’on ne songe à ce qu’on voit que pour savoir ce qu’on en dira. L’acteur pour eux est toujours l’acteur, jamais le personnage qu’il représente. Cet homme qui parle en maître du monde n’est point Auguste, c’est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est mademoiselle Gaussin ; et ce fier sauvage est Grandval. Les comédiens, de leur côté, négligent entièrement l’illusion dont ils voient que personne ne se soucie. Ils placent les héros de l’antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent les modes françaises sur l’habit romain ; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Caton poudré au blanc, et Brutus en panier. Tout cela ne choque personne et ne fait rien au succès des pièces : comme on ne voit que l’acteur dans le personnage, on ne voit non plus que l’auteur dans le drame : et si le costume est négligé, cela se pardonne aisément ; car on sait bien que Corneille n’était pas tailleur, ni Crébillon perruquier.

Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, tout n’est ici que babil, jargon, propos sans conséquence. Sur la scène comme dans le monde, on a beau écouter ce qui se dit, on n’apprend rien de ce qui se fait et qu’a-t-on besoin de l’apprendre ? Sitôt qu’un homme a parlé, s’informe-t-on de sa conduite ? N’a-t-il pas tout fait ? N’est-il pas jugé ? L’honnête homme d’ici n’est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n’effaceraient pas quarante ans d’intégrité. En un mot, bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guère à leurs discours, je vois qu’on ne les peint que par leurs discours, sans égard à leurs œuvres ; je vois aussi que dans une grande ville la société paraît plus douce, plus facile, plus sûre même que parmi des gens moins étudiés ; mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes ? Je n’en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences ; et sous ces dehors si ouverts et si agréables, les cœurs sont peut-être plus cachés, plus enfoncés en dedans que les nôtres. Etranger, isolé, sans affaires, sans liaisons, sans plaisirs, et ne voulant m’en rapporter qu’à moi, le moyen de pouvoir prononcer ?

Cependant je commence à sentir l’ivresse où cette vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui la mènent, et je tombe dans un étourdissement semblable à celui d’un homme aux yeux duquel on fait passer rapidement une multitude d’objets. Aucun de ceux qui me frappent n’attache mon cœur, mais tous ensemble en troublent et suspendent les affections, au point d’en oublier quelques instants ce que je suis et à qui je suis. Chaque jour en sortant de chez moi j’enferme mes sentiments sous la clef, pour en prendre d’autres qui se prêtent aux frivoles objets qui m’attendent. Insensiblement je juge et raisonne comme j’entends juger et raisonner tout le monde. Si quelquefois j’essaye de secouer les préjugés et de voir les choses comme elles sont, à l’instant je suis écrasé d’un certain verbiage qui ressemble beaucoup à du raisonnement. On me prouve avec évidence qu’il n’y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu’il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour lois, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.

Forcé de changer ainsi l’ordre de mes affections morales, forcé de donner un prix à des chimères, et d’imposer silence à la nature et à la raison, je vois ainsi défigurer ce divin modèle que je porte au dedans de moi, et qui servait à la fois d’objet à mes désirs et de règle à mes actions ; je flotte de caprice en caprice ; et mes goûts étant sans cesse asservis à l’opinion, je ne puis être sûr un seul jour de ce que j’aimerai le lendemain.

Confus, humilié, consterné, de sentir dégrader en moi la nature de l’homme, et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s’élevaient réciproquement, je reviens le soir, pénétré d’une secrète tristesse, accablé d’un dégoût mortel, et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d’air. O amour ! ô purs sentiments que je tiens de lui !… Avec quel charme je rentre en moi-même ! Avec quel transport j’y retrouve encore mes premières affections et ma première dignité ! Combien je m’applaudis d’y revoir briller dans tout son éclat l’image de la vertu, d’y contempler la tienne, ô Julie, assise sur un trône de gloire et dissipant d’un souffle tous ces prestiges ! Je sens respirer mon âme oppressée, je crois avoir recouvré mon existence et ma vie, et je reprends avec mon amour tous les sentiments sublimes qui le rendent digne de son objet.

Lettre XVIII de JulieModifier

Je viens, mon bon ami, de jouir d’un des plus doux spectacles qui puissent jamais charmer mes yeux. La plus sage, la plus aimable des filles est enfin devenue la plus digne et la meilleure des femmes. L’honnête homme dont elle a comblé les vœux, plein d’estime et d’amour pour elle, ne respire que pour la chérir, l’adorer, la rendre heureuse ; et je goûte le charme inexprimable d’être témoin du bonheur de mon amie, c’est-à-dire de le partager. Tu n’y seras pas moins sensible, j’en suis bien sûre, toi qu’elle aima toujours si tendrement, toi qui lui fus cher presque dès son enfance, et à qui tant de bienfaits l’ont dû rendre encore plus chère. Oui, tous les sentiments qu’elle éprouve se font sentir à nos cœurs comme au sien. S’ils sont des plaisirs pour elle, ils sont pour nous des consolations ; et tel est le prix de l’amitié qui nous joint, que la félicité d’un des trois suffit pour adoucir les maux des deux autres.

Ne nous dissimulons pas pourtant que cette amie incomparable va nous échapper en partie. La voilà dans un nouvel ordre de choses ; la voilà sujette à de nouveaux engagements, à de nouveaux devoirs ; et son cœur, qui n’était qu’à nous, se doit maintenant à d’autres affections auxquelles il faut que l’amitié cède le premier rang. Il y a plus, mon ami ; nous devons de notre part devenir plus scrupuleux sur les témoignages de son zèle ; nous ne devons pas seulement consulter son attachement pour nous et le besoin que nous avons d’elle, mais ce qui convient à son nouvel état, et ce qui peut agréer ou déplaire à son mari. Nous n’avons pas besoin de chercher ce qu’exigerait en pareil cas la vertu ; les lois seules de l’amitié suffisent. Celui qui, pour son intérêt particulier, pourrait compromettre un ami mériterait-il d’en avoir ? Quand elle était fille, elle était libre, elle n’avait à répondre de ses démarches qu’à elle-même, et l’honnêteté de ses intentions suffisait pour la justifier à ses propres yeux. Elle nous regardait comme deux époux destinés l’un à l’autre ; et, son cœur sensible et pur alliant la plus chaste pudeur pour elle-même à la plus tendre compassion pour sa coupable amie, elle couvrait ma faute sans la partager. Mais à présent tout est changé ; elle doit compte de sa conduite à un autre ; elle n’a pas seulement engagé sa foi, elle a aliéné sa liberté. Dépositaire en même temps de l’honneur de deux personnes, il ne lui suffit pas d’être honnête, il faut encore qu’elle soit honorée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire que de bien, il faut encore qu’elle ne fasse rien qui ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit pas seulement mériter l’estime de son mari, mais l’obtenir ; s’il la blâme, elle est blâmable ; et, fût-elle innocente, elle a tort sitôt qu’elle est soupçonnée : car les apparences mêmes sont au nombre de ses devoirs.

Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons sont bonnes, tu en seras le juge ; mais un certain sentiment intérieur m’avertit qu’il n’est pas bien que ma cousine continue d’être ma confidente, ni qu’elle me le dise la première. Je me suis souvent trouvée en faute sur mes raisonnements, jamais sur les mouvements secrets qui me les inspirent, et cela fait que j’ai plus de confiance à mon instinct qu’à ma raison.

Sur ce principe, j’ai déjà pris un prétexte pour retirer tes lettres, que la crainte d’une surprise me faisait tenir chez elle. Elle me les a rendues avec un serrement de cœur que le mien m’a fait apercevoir, et qui m’a trop confirmé que j’avais fait ce qu’il fallait faire. Nous n’avons point eu d’explication, mais nos regards en tenaient lieu ; elle m’a embrassée en pleurant ; nous sentions sans nous rien dire combien le tendre langage de l’amitié a peu besoin du secours des paroles.

A l’égard de l’adresse à substituer à la sienne, j’avais songé d’abord à celle de Fanchon Anet, et c’est bien la voie la plus sûre que nous pourrions choisir ; mais, si cette jeune femme est dans un rang plus bas que ma cousine, est-ce une raison d’avoir moins d’égards pour elle en ce qui concerne l’honnêteté ? N’est-il pas à craindre, au contraire, que des sentiments moins élevés ne lui rendent mon exemple plus dangereux, que ce qui n’était pour l’une que l’effort d’une amitié sublime ne soit pour l’autre un commencement de corruption, et qu’en abusant de sa reconnaissance je ne force la vertu même à servir d’instrument au vice ? Ah ! n’est-ce pas assez pour moi d’être coupable, sans me donner des complices, et sans aggraver mes fautes du poids de celles d’autrui ? N’y pensons point, mon ami : j’ai imaginé un autre expédient, beaucoup moins sûr à la vérité, mais aussi moins répréhensible, en ce qu’il ne compromet personne et ne nous donne aucun confident ; c’est de m’écrire sous un nom en l’air, comme, par exemple, M. du Bosquet, et de me mettre une enveloppe adressée à Regianino, que j’aurai soin de prévenir. Ainsi Régianino lui-même ne saura rien ; il n’aura tout au plus que des soupçons, qu’il n’oserait vérifier, car milord Edouard de qui dépend sa fortune m’a répondu de lui. Tandis que notre correspondance continuera par cette voie, je verrai si l’on peut reprendre celle qui nous servit durant le voyage de Valais, ou quelque autre qui soit permanente et sûre.

Quand je ne connaîtrais pas l’état de ton cœur, je m’apercevrais, par l’humeur qui règne dans tes relations, que la vie que tu mènes n’est pas de ton goût. Les lettres de M. de Muralt, dont on s’est plaint en France, étaient moins sévères que les tiennes ; comme un enfant qui se dépite contre ses maîtres, tu te venges d’être obligé d’étudier le monde sur les premiers qui te l’apprennent. Ce qui me surprend le plus est que la chose qui commence par te révolter est celle qui prévient tous les étrangers, savoir, l’accueil des Français et le ton général de leur société, quoique de ton propre aveu tu doives personnellement t’en louer. Je n’ai pas oublié la distinction de Paris en particulier et d’une grande ville en général ; mais je vois qu’ignorant ce qui convient à l’un ou à l’autre, tu fais ta critique à bon compte, avant de savoir si c’est une médisance ou une observation. Quoi qu’il ne soit, j’aime la nation française, et ce n’est pas m’obliger que d’en mal parler. Je dois aux bons livres qui nous viennent d’elle la plupart des instructions que nous avons prises ensemble. Si notre pays n’est plus barbare, à qui en avons-nous l’obligation ? Les deux plus grands, les deux plus vertueux des modernes, Catinat, Fénelon, étaient tous deux Français : Henri IV, le roi que j’aime, le bon roi, l’était. Si la France n’est pas le pays des hommes libres, elle est celui des hommes vrais ; et cette liberté vaut bien l’autre aux yeux du sage. Hospitaliers, protecteurs de l’étranger, les Français lui passent même la vérité qui les blesse ; et l’on se ferait lapider à Londres si l’on y osait dire des Anglais la moitié du mal que les Français laissent dire d’eux à Paris. Mon père, qui a passé sa vie en France, ne parle qu’avec transport de ce bon et aimable peuple. S’il y a versé son sang au service du prince, le prince ne l’a point oublié dans sa retraite, et l’honore encore de ses bienfaits ; ainsi je me regarde comme intéressée à la gloire d’un pays où mon père a trouvé la sienne. Mon ami, si chaque peuple a ses bonnes et mauvaises qualités, honore au moins la vérité qui loue, aussi bien que la vérité qui blâme.

Je te dira plus ; pourquoi perdrais-tu en visites oisives le temps qui te reste à passer aux lieux où tu es ? Paris est-il moins que Londres le théâtre des talents, et les étrangers y font-ils moins aisément leur chemin ? Crois-moi, tous les Anglais ne sont pas des lords Edouards, et tous les Français ne ressemblent pas à ces beaux diseurs qui te déplaisent si fort. Tente, essaye, fais quelques épreuves, ne fût-ce que pour approfondir les mœurs, et juger à l’œuvre ces gens qui parlent si bien. Le père de ma cousine dit que tu connais la constitution de l’Empire et les intérêts des princes, milord Edouard trouve aussi que tu n’as pas mal étudié les principes de la politique et les divers systèmes de gouvernement. J’ai dans la tête que les pays du monde où le mérite est le plus honoré est celui qui te convient le mieux, et que tu n’as besoin que d’être connu pour être employé. Quant à la religion, pourquoi la tienne te nuirait-elle plus qu’à un autre ? La raison n’est-elle pas le préservatif de l’intolérance et du fanatisme ? Est-on plus bigot en France qu’en Allemagne ? Et qui t’empêcherait de pouvoir faire à Paris le même chemin que M. de Saint-Saphorin a fait à Vienne ? Si tu considères le but, les plus prompts essais ne doivent-ils pas accélérer les succès ? Si tu compares les moyens, n’est-il pas plus honnête encore de s’avancer par ses talents que par ses amis ? Si tu songes… Ah ! cette mer… un plus long trajet… J’aimerais mieux l’Angleterre, si Paris était au delà.

A propos de cette grande ville, oserais-je relever une affectation que je remarque dans tes lettres ? Toi qui me parlais des Valaisanes avec tant de plaisir, pourquoi ne me dis-tu rien des Parisiennes ? Ces femmes galantes et célèbres valent-elles moins la peine d’être dépeintes que quelques montagnardes simples et grossières ? Crains-tu peut-être de me donner de l’inquiétude par le tableau des plus séduisantes personnes de l’univers ? Désabuse-toi, mon ami, ce que tu peux faire de pis pour mon repos est de ne me point parler d’elles ; et, quoi que tu m’en puisses dire, ton silence à leur égard m’est beaucoup plus suspect que tes éloges.

Je serais bien aise aussi d’avoir un petit mot sur l’Opéra de Paris, dont on dit ici des merveilles ; car enfin la musique peut être mauvaise, et le spectacle avoir ses beautés : s’il n’en a pas, c’est un sujet pour ta médisance, et du moins, tu n’offenseras personne.

Je ne sais si c’est la peine de te dire qu’à l’occasion de la noce il m’est encore venu ces jours passés deux épouseurs comme par rendez-vous : l’un d’Yverdun, gîtant, chassant de château en château, l’autre du pays allemand, par le coche de Berne. Le premier est une manière de petit-maître, parlant assez résolument pour faire trouver ses reparties spirituelles à ceux qui n’en écoutent que le ton ; l’autre est un grand nigaud timide, non de cette aimable timidité qui vient de la crainte de déplaire, mais de l’embarras d’un sot qui ne sait que dire, et du mal aise d’un libertin qui ne sent pas à sa place auprès d’une honnête fille. Sachant très positivement les intentions de mon père au sujet de ces deux messieurs, j’use avec plaisir de la liberté qu’il me laisse de les traiter à ma fantaisie et je ne crois pas que cette fantaisie laisse durer longtemps celle qui les amène. Je les hais d’oser attaquer un cœur où tu règnes, sans armes pour te le disputer : s’ils en avaient, je les haïrais davantage encore ; mais où les prendraient-ils, eux, et d’autres, et tout l’univers ? Non, non, sois tranquille, mon aimable ami : quand je retrouverais un mérite égal au tien, quand il se présenterait un autre que toi-même, encore le premier venu serait-il le seul écouté. Ne t’inquiète donc point de ces deux espèces dont je daigne à peine te parler. Quel plaisir j’aurais à leur mesurer deux doses de dégoût si parfaitement égales qu’ils prissent la résolution de partir ensemble comme ils sont venus, et que je pusse t’apprendre à la fois le départ de tous deux ?

M. de Crouzas vient de nous donner une réfutation des épîtres de Pope, que j’ai lue avec ennui. Je ne sais pas au vrai lequel des deux auteurs a raison ; mais je sais bien que le livre de M. de Crouzas ne fera jamais faire une bonne action, et qu’il n’y a rien de bon qu’on ne soit tenté de faire en quittant celui de Pope. Je n’ai point, pour moi, d’autre manière de juger de mes lectures que de sonder les dispositions où elles laissent mon âme, et j’imagine à peine quelle sorte de bonté peut avoir un livre qui ne porte point ses lecteurs au bien.

Adieu, mon trop cher ami, je ne voudrais pas finir sitôt ; mais on m’attend, on m’appelle. Je te quitte à regret, car je suis gaie et j’aime à partager avec toi mes plaisirs ; ce qui les anime et les redouble est que ma mère se trouve mieux depuis quelques jours ; elle s’est senti assez de force pour assister au mariage, et servir de mère à sa nièce, ou plutôt à sa seconde fille. La pauvre Claire en a pleuré de joie. Juge de moi, qui, méritant si peu de la conserver, tremble toujours de la perdre. En vérité elle fait les honneurs de la fête avec autant de grâce que dans sa plus parfaite santé ; il semble même qu’un reste de langueur rende sa naïve politesse encore plus touchante. Non, jamais cette incomparable mère ne fut si bonne, si charmante, si digne d’être adorée. Sais-tu qu’elle a demandé plusieurs fois de tes nouvelles à M. d’Orbe ? Quoiqu’elle ne me parle point de toi, je n’ignore pas qu’elle t’aime, et que, si jamais elle était écoutée, ton bonheur et le mien seraient son premier ouvrage. Ah ! si ton cœur sait être sensible, qu’il a besoin de l’être, et qu’il a de dettes à payer !

Lettre XIX à JulieModifier

Tiens, ma Julie, gronde-moi, querelle-moi, bats-moi ; je souffrirai tout, mais je n’en continuerai pas moins à te dire ce que je pense. Qui sera le dépositaire de tous mes sentiments, si ce n’est toi qui les éclaires, et avec qui mon cœur se permettrait-il de parler si tu refusais de l’entendre ? Quand je te rends compte de mes observations et de mes jugements, c’est pour que tu les corriges, non pour que tu les approuves ; et plus je puis commettre d’erreurs, plus je dois me presser de t’en instruire. Si je blâme les abus qui me frappent dans cette grande ville, je ne m’en excuserai point sur ce que je t’en parle en confidence ; car je ne dis jamais rien d’un tiers que je ne sois prêt à lui dire en face ; et, dans tout ce que je t’écris des Parisiens ; je ne fais que répéter ce que je leur dis tous les jours à eux-mêmes. Ils ne m’en savent point mauvais gré ; ils conviennent de beaucoup de choses. Ils se plaignaient de notre Muralt, je le crois bien : on voit, on sent combien il les hait, jusque dans les éloges qu’il leur donne ; et je suis bien trompé si, même dans ma critique, on n’aperçoit le contraire. L’estime et la reconnaissance que m’inspirent leurs bontés ne font qu’augmenter ma franchise : elle peut n’être pas inutile à quelques-uns ; et à la manière dont tous supportent la vérité dans ma bouche, j’ose croire que nous sommes dignes, eux de l’entendre, et moi de la dire. C’est en cela, ma Julie, que la vérité qui blâme est plus honorable que la vérité qui loue ; car la louange ne sert qu’à corrompre ceux qui la goûtent, et les plus indignes en sont toujours les plus affamés ; mais la censure est utile, et le mérite seul sait la supporter. Je te le dis du fond de mon cœur, j’honore le Français comme le seul peuple qui aime véritablement les hommes, et qui soit bienfaisant par caractère ; mais c’est pour cela même que je suis moins disposé à lui accorder cette admiration générale à laquelle il prétend même pour les défauts qu’il avoue. Si les Français n’avaient point de vertus, je n’en dirais rien ; s’ils n’avaient point de vices, ils ne seraient pas hommes ; ils ont trop de côtés louables pour être toujours loués.

Quant aux tentatives dont tu me parles, elles me sont impraticables, parce qu’il faudrait employer, pour les faire, des moyens qui ne me conviennent pas et que tu m’as interdits toi-même. L’austérité républicaine n’est pas de mise en ce pays ; il y faut des vertus plus flexibles, et qui sachent mieux se plier aux intérêts des amis et des protecteurs. Le mérite est honoré, j’en conviens ; mais ici les talents qui mènent à la réputation ne sont point ceux qui mènent à la fortune ; et quand j’aurais le malheur de posséder ces derniers, Julie se résoudrait-elle à devenir la femme d’un parvenu ? En Angleterre c’est tout autre chose, et quoique les mœurs y vaillent peut-être encore moins qu’en France, cela n’empêche pas qu’on n’y puisse parvenir par des chemins plus honnêtes, parce que le peuple ayant plus de part au gouvernement, l’estime publique y est un plus grand moyen de crédit. Tu n’ignores pas que le projet de milord Edouard est d’employer cette voie en ma faveur, et le mien de justifier son zèle. Le lieu de la terre où je suis le plus loin de toi est celui où je ne puis rien faire qui m’en rapproche. O Julie ! s’il est difficile d’obtenir ta main, il l’est bien plus de la mériter ; et voilà la noble tâche que l’amour m’impose.

Tu m’ôtes d’une grande peine en me donnant de meilleures nouvelles de ta mère. Je t’en voyais déjà si inquiète avant mon départ, que je n’osai te dire ce que j’en pensais ; mais je la trouvais maigrie, changée, et je redoutais quelque maladie dangereuse. Conservez-la-moi, parce qu’elle m’est chère, parce que mon cœur l’honore, parce que ses bontés font mon unique espérance, et surtout parce qu’elle est mère de ma Julie.

Je te dirai sur les deux épouseurs que je n’aime point ce mot, même par plaisanterie : du reste, le ton dont tu me parles d’eux m’empêche de les craindre, et je ne hais plus ces infortunés puisque tu crois les haïr. Mais j’admire ta simplicité de penser connaître la haine : ne vois-tu pas que c’est l’amour dépité que tu prends pour elle ? Ainsi murmure la blanche colombe dont on poursuit le bien-aimé. Va, Julie, va, fille incomparable, quand tu pourras haïr quelque chose, je pourrai cesser de t’aimer.

P.-S. ─ Que je te plains d’être obsédée par ces deux importuns ! Pour l’amour de toi-même, hâte-toi de les renvoyer.

Lettre XX de JulieModifier

Mon ami, j’ai remis à M. d’Orbe un paquet qu’il s’est chargé de t’envoyer à l’adresse de M. Silvestre, chez qui tu pourras le retirer ; mais je t’avertis d’attendre pour l’ouvrir que tu sois seul et dans ta chambre. Tu trouveras dans ce paquet un petit meuble à ton usage.

C’est une espèce d’amulette que les amants portent volontiers. La manière de s’en servir est bizarre ; il faut la contempler tous les matins un quart d’heure jusqu’à ce qu’on se sente pénétré d’un certain attendrissement ; alors on l’applique sur ses yeux, sur sa bouche, et sur son cœur : cela sert, dit-on, de préservatif durant la journée contre le mauvais air du pays galant. On attribue encore à ces sortes de talismans une vertu électrique très singulière, mais qui n’agit qu’entre les amants fidèles ; c’est de communiquer à l’un l’impression des baisers de l’autre à plus de cent lieues de là. Je ne garantis pas le succès de l’expérience ; je sais seulement qu’il ne tient qu’à toi de la faire.

Tranquillise-toi sur les deux galants ou prétendants, ou comme tu voudras les appeler, car désormais le nom ne fait plus rien à la chose. Ils sont partis : qu’ils aillent en paix. Depuis que je ne les vois plus, je ne les hais plus.

Lettre XXI à JulieModifier

Tu l’as voulu, Julie ; il faut donc te les dépeindre, ces aimables Parisiennes. Orgueilleuse ! cet hommage manquait à tes charmes. Avec toute ta feinte jalousie, avec ta modestie et ton amour, je vois plus de vanité que de crainte cachée sous cette curiosité. Quoi qu’il en soit, je serai vrai : je puis l’être ; je le serais de meilleur cœur si j’avais davantage à louer. Que ne sont-elles cent fois plus charmantes ! que n’ont-elles assez d’attraits pour rendre un nouvel honneur aux tiens !

Tu te plaignais de mon silence ! Eh, mon Dieu ! que t’aurais-je dit ? En lisant cette lettre, tu sentiras pourquoi j’aimais à te parler des Valaisanes tes voisines, et pourquoi je ne te parlais point des femmes de ce pays. C’est que les unes me rappelaient à toi sans cesse, et que les autres… Lis, et puis tu me jugeras. Au reste, peu de gens pensent comme moi des dames françaises, si même je ne suis sur leur compte tout à fait seul de mon avis. C’est sur quoi l’équité m’oblige à te prévenir, afin que tu saches que je te les représente, non peut-être comme elles sont, mais comme je les vois. Malgré cela, si je suis injuste envers elles, tu ne manqueras pas de me censurer encore ; et tu seras plus injuste que moi, car tout le tort en est à toi seule.

Commençons par l’extérieur. C’est à quoi s’en tiennent la plupart des observateurs. Si je les imitais en cela, les femmes de ce pays auraient trop à s’en plaindre : elles ont un extérieur de caractère aussi bien que de visage ; et comme l’un ne leur est guère plus favorable que l’autre, on leur fait tort en ne les jugeant que par là. Elles sont tout au plus passables de figure, et généralement plutôt mal que bien : je laisse à part les exceptions. Menues plutôt que bien faites, elles n’ont point la taille fine ; aussi s’attachent-elles volontiers aux modes qui la déguisent : en quoi je trouve assez simples les femmes des autres pays, de vouloir bien imiter des modes faites pour cacher les défauts qu’elles n’ont pas.

Leur démarche est aisée et commune. Leur port n’a rien d’affecté parce qu’elles n’aiment point à se gêner ; mais elles ont naturellement une certaine disinvoltura qui n’est pas dépourvue de grâces, et qu’elles se piquent souvent de pousser jusqu’à l’étourderie. Elles ont le teint médiocrement blanc et sont communément un peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur embellir la peau. A l’égard de la gorge, c’est l’autre extrémité des Valaisanes. Avec des corps fortement serrés elles tâchent d’en imposer sur la consistance ; il y a d’autres moyens d’en imposer sur la couleur. Quoique je n’aie aperçu ces objets que de fort loin, l’inspection en est si libre qu’il reste peu de chose à deviner. Ces dames paraissent mal entendre en cela leurs intérêts ; car, pour peu que le visage soit agréable, l’imagination du spectateur les servirait au surplus beaucoup mieux que ses yeux ; et, suivant le philosophe gascon, la faim entière est bien plus âpre que celle qu’on a déjà rassasiée, au moins par un sens.

Leurs traits sont peu réguliers ; mais, si elles ne sont pas belles, elles ont de la physionomie, qui supplée à la beauté, et l’éclipse quelquefois. Leurs yeux vifs et brillants ne sont pourtant ni pénétrants ni doux. Quoiqu’elles prétendent les animer à force de rouge, l’expression qu’elles leur donnent par ce moyen tient plus du feu de la colère que de celui de l’amour : naturellement ils n’ont que de la gaieté ; ou s’ils semblent quelquefois demander un sentiment tendre, ils ne le promettent jamais.

Elles se mettent si bien, ou du moins elles en ont tellement la réputation, qu’elles servent en cela, comme en tout, de modèle au reste de l’Europe. En effet, on ne peut employer avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont de toutes les femmes les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales ; mais les Parisiennes dominent la mode, et la savent plier chacune à son avantage. Les premières sont comme des copistes ignorants et serviles qui copient jusqu’aux fautes d’orthographe ; les autres sont des auteurs qui copient en maîtres et savent rétablir les mauvaises leçons.

Leur parure est plus recherchée que magnifique ; il y règne plus d’élégance que de richesse. La rapidité des modes, qui vieillit tout d’une année à l’autre, la propreté qui leur fait aimer à changer souvent d’ajustement, les préservent d’une somptuosité ridicule : elles n’en dépensent pas moins, mais leur dépense est mieux entendue ; au lieu d’habits râpés et superbes comme en Italie, on voit ici des habits plus simples et toujours frais. Les deux sexes ont à cet égard la même modération, la même délicatesse et ce goût me fait grand plaisir : j’aime fort à ne voir ni galons ni taches. Il n’y a point de peuple, excepté le nôtre, où les femmes surtout portent moins la dorure. On voit les mêmes étoffes dans tous les états, et l’on aurait peine à distinguer une duchesse d’une bourgeoise, si la première n’avait l’art de trouver des distinctions que l’autre n’oserait imiter. Or ceci semble avoir sa difficulté ; car quelque mode qu’on prenne à la cour, cette mode est suivie à l’instant à la ville ; et il n’en est pas des bourgeoises de Paris comme des provinciales et des étrangères, qui ne sont jamais qu’à la mode qui n’est plus. Il n’en est pas encore comme dans les autres pays, où les plus grands étant aussi les plus riches, leurs femmes se distinguent par un luxe que les autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la cour prenaient ici cette voie, elles seraient bientôt effacées par celles des financiers.

Qu’ont-elles donc fait ? Elles ont choisi des moyens plus sûrs, plus adroits, et qui marquent plus de réflexion. Elles savent que des idées de pudeur et de modestie sont profondément gravées dans l’esprit du peuple. C’est là ce qui leur a suggéré des modes inimitables. Elles ont vu que le peuple avait en horreur le rouge, qu’il s’obstine à nommer grossièrement du fard, elles se sont appliqué quatre doigts, non de fard, mais de rouge ; car, le mot changé, la chose n’est plus la même. Elles ont vu qu’une gorge découverte est en scandale au public ; elles ont largement échancré leur corps. Elles ont vu… oh ! bien des choses, que ma Julie, toute demoiselle qu’elle est, ne verra sûrement jamais. Elles ont mis dans leurs manières le même esprit qui dirige leur ajustement. Cette pudeur charmante qui distingue, honore et embellit ton sexe, leur a paru vile et roturière ; elles ont animé leur geste et leur propos d’une noble impudence ; et il n’y a point d’honnête homme à qui leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. C’est ainsi que cessant d’être femmes, de peur d’être confondues avec les autres femmes, elles préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie, afin de n’être pas imitées.

J’ignore jusqu’où va cette imitation de leur part, mais je sais qu’elles n’ont pu tout à fait éviter celle qu’elles voulaient prévenir. Quant au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait tout le progrès qu’ils pouvaient faire. Les femmes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs couleurs naturelles et aux charmes que pouvait leur prêter l’amoroso pensier des amants, que de rester mises comme des bourgeoises ; et si cet exemple n’a point gagné les moindres états, c’est qu’une femme à pied dans un pareil équipage n’est pas trop en sûreté contre les insultes de la populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur révoltée ; et, dans cette occasion, comme en beaucoup d’autres, la brutalité du peuple, plus honnête que la bienséance des gens polis, retient peut-être ici cent mille femmes dans les bornes de la modestie : c’est précisément ce qu’ont prétendu les adroites inventrices de ces modes.

Quant au maintien soldatesque et au ton grenadier, il frappe moins, attendu qu’il est plus universel, et il n’est guère sensible qu’aux nouveaux débarqués. Depuis le faubourg Saint-Germain jusqu’aux halles, il y a peu de femmes à Paris dont l’abord, le regard, ne soit d’une hardiesse à déconcerter quiconque n’a rien vu de semblable en son pays ; et de la surprise où jettent ces nouvelles manières naît cet air gauche qu’on reproche aux étrangers. C’est encore pis sitôt qu’elles ouvrent la bouche. Ce n’est point la voix douce et mignarde de nos Vaudoises ; c’est un certain accent dur, aigre, interrogatif, impérieux, moqueur, et plus fort que celui d’un homme. S’il reste dans leur ton quelque grâce de leur sexe, leur manière intrépide et curieuse de fixer les gens achève de l’éclipser. Il semble qu’elles se plaisent à jouir de l’embarras qu’elles donnent à ceux qui les voient pour la première fois ; mais il est à croire que cet embarras leur plairait moins si elles en démêlaient mieux la cause.

Cependant, soit prévention de ma part en faveur de la beauté, soit instinct de la sienne à se faire valoir, les belles femmes me paraissent en général un peu plus modestes, et je trouve plus de décence dans leur maintien. Cette réserve ne leur coûte guère ; elles sentent bien leurs avantages, elles savent qu’elles n’ont pas besoin d’agaceries pour nous attirer. Peut-être aussi que l’impudence est plus sensible et choquante, jointe à la laideur ; et il est sûr qu’on couvrirait plutôt de soufflets que de baisers un laid visage effronté, au lieu qu’avec la modestie il peut exciter une tendre compassion qui mène quelquefois à l’amour. Mais quoique en général on remarque ici quelque chose de plus doux dans le maintien des jolies personnes, il y a encore tant de minauderies dans leur manières, et elles sont toujours si visiblement occupées d’elles-mêmes, qu’on n’est jamais exposé dans ce pays à la tentation qu’avait quelquefois M. de Muralt auprès des Anglaises, de dire à une femme qu’elle est belle pour avoir le plaisir de le lui apprendre.

La gaieté naturelle à la nation, ni le désir d’imiter les grands airs, ne sont pas les seules causes de cette liberté de propos et de maintien qu’on remarque ici dans les femmes. Elle paraît avoir une racine plus profonde dans les mœurs, par le mélange indiscret et continuel des deux sexes, qui fait contracter à chacun d’eux l’air, le langage et les manières de l’autre. Nos Suissesses aiment assez à rassembler entre elles, elles y vivent dans une douce familiarité, et quoique apparemment elles ne haïssent pas le commerce des hommes, il est certain que la présence de ceux-ci jette une espèce de contrainte dans cette petite gynécocratie. A Paris, c’est tout le contraire ; les femmes n’aiment à vivre qu’avec les hommes, elles ne sont à leur aise qu’avec eux. Dans chaque société la maîtresse de la maison est presque toujours seule au milieu d’un cercle d’hommes. On a peine à concevoir d’où tant d’hommes peuvent se répandre partout ; mais Paris est plein d’aventuriers et de célibataires qui passent leur vie à courir de maison en maison ; et les hommes semblent, comme les espèces, se multiplier par la circulation. C’est donc là qu’une femme apprend à parler, agir et penser comme eux, et eux comme elle. C’est là qu’unique objet de leurs petites galanteries, elle jouit paisiblement de ces insultants hommages auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi. Qu’importe ? sérieusement ou par plaisanterie, on s’occupe d’elle, et c’est tout ce qu’elle veut. Qu’une autre femme survienne, à l’instant le ton de cérémonie succède à la familiarité, les grands airs commencent, l’attention des hommes se partage, et l’on se tient mutuellement dans une secrète gêne dont on ne sort plus qu’en se séparant.

Les femmes de Paris aiment à voir les spectacles, c’est-à-dire à y être vues ; mais leur embarras, chaque fois qu’elles y veulent aller, est de trouver une compagne ; car l’usage ne permet à aucune femme d’y aller seule en grande loge, pas même avec son mari, pas même avec un autre homme. On ne saurait dire combien, dans ce pays si sociable, ces parties sont difficiles à former ; de dix qu’on en projette, il en manque neuf : le désir d’aller au spectacle les fait lier ; l’ennui d’y aller ensemble les fait rompre. Je crois que les femmes pourraient abroger aisément cet usage inepte ; car où est la raison de ne pouvoir se montrer seule en public ? Mais c’est peut-être ce défaut de raison qui le conserve. Il est bon de tourner autant qu’on peut les bienséances sur des choses où il serait inutile d’en manquer. Que gagnerait une femme au droit d’aller sans compagne à l’Opéra ? Ne vaut-il pas mieux réserver ce droit pour recevoir en particulier ses amis ?

Il est sûr que mille liaisons secrètes doivent être le fruit de leur manière de vivre éparses et isolées parmi tant d’hommes. Tout le monde en convient aujourd’hui, et l’expérience a détruit l’absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant. On ne dit donc plus que cet usage est plus honnête, mais qu’il est plus agréable, et c’est ce que je ne crois pas plus vrai ; car quel amour peut régner où la pudeur est en dérision, et quel charme peut avoir une vie privée à la fois d’amour et d’honnêteté ? Aussi, comme le grand fléau de tous ces gens si dissipés est l’ennui, les femmes se soucient-elles moins d’être aimées qu’amusées : la galanterie et les soins valent mieux que l’amour auprès d’elles, et, pourvu qu’on soit assidu, peu leur importe qu’on soit passionné. Les mots même d’amour et d’amant sont bannis de l’intime société des deux sexes, et relégués avec ceux de chaîne et de flamme dans les romans qu’on ne lit plus.

Il semble que tout l’ordre des sentiments naturels soit ici renversé. Le cœur n’y forme aucune chaîne ; il n’est point permis aux filles d’en avoir un ; ce droit est réservé aux seules femmes mariées, et n’exclut du choix personne que leurs maris. Il vaudrait mieux qu’une mère eût vingt amants que sa fille un seul. L’adultère n’y révolte point, on n’y trouve rien de contraire à la bienséance : les romans les plus décents, ceux que tout le monde lit pour s’instruire, en sont pleins ; et le désordre n’est plus blâmable sitôt qu’il est joint à l’infidélité. O Julie ! telle femme qui n’a pas craint de souiller cent fois le lit conjugal oserait d’une bouche impure accuser nos chastes amours, et condamner l’union de deux cœurs sincères qui ne surent jamais manquer de foi ! On dirait que le mariage n’est pas à Paris de la même nature que partout ailleurs. C’est un sacrement, à ce qu’ils prétendent, et ce sacrement n’a pas la force des moindres contrats civils ; il semble n’être que l’accord de deux personnes libres qui conviennent de demeurer ensemble, de porter le même nom, de reconnaître les mêmes enfants, mais qui n’ont, au surplus, aucune sorte de droit l’une sur l’autre ; et un mari qui s’aviserait de contrôler ici la mauvaise conduite de sa femme n’exciterait pas moins de murmures que celui qui souffrirait chez nous le désordre public de la sienne. Les femmes, de leur côté, n’usent pas de rigueur envers leurs maris et l’on ne voit pas encore qu’elles les fassent punir d’imiter leurs infidélités. Au reste, comment attendre de part ou d’autre un effet plus honnête d’un lien où le cœur n’a point été consulté ? Qui n’épouse que la fortune ou l’état ne doit rien à la personne.

L’amour même, l’amour a perdu ses droits, et n’est pas moins dénaturé que le mariage. Si les époux sont ici des garçons et des filles qui demeurent ensemble pour vivre avec plus de liberté, les amants sont des gens indifférents qui se voient par amusement, par air, par habitude, ou pour le besoin du moment : le cœur n’a que faire à ces liaisons ; on n’y consulte que la commodité et certaines convenances extérieures. C’est, si l’on veut, se connaître, vivre ensemble, s’arranger, se voir, moins encore s’il est possible. Une liaison de galanterie dure un peu plus qu’une visite ; c’est un recueil de jolis entretiens et de jolies lettres pleines de portraits, de maximes, de philosophie, et de bel esprit. A l’égard du physique, il n’exige pas tant de mystère ; on a très sensément trouvé qu’il fallait régler sur l’instant des désirs la facilité de les satisfaire : la première venue, le premier venu, l’amant ou un autre, un homme est toujours un homme, tous sont presque également bons ; et il y a du moins à cela de la conséquence, car pourquoi serait-on plus fidèle à l’amant qu’au mari ? Et puis à certain âge tous les hommes sont à peu près le même homme, toutes les femmes la même femme ; toutes ces poupées sortent de chez la même marchande de modes, et il n’y a guère d’autre choix à faire que ce qui tombe le plus commodément sous la main.

Comme je ne sais rien de ceci par moi-même, on m’en a parlé sur un ton si extraordinaire qu’il ne m’a pas été possible de bien entendre ce qu’on m’en a dit. Tout ce que j’en ai conçu, c’est que, chez la plupart des femmes, l’amant est comme un des gens de la maison : s’il ne fait pas son devoir, on le congédie et l’on en prend un autre ; s’il trouve mieux ailleurs, ou s’ennuie du métier, il quitte, et l’on en prend un autre. Il y a, dit-on, des femmes assez capricieuses pour essayer même du maître de la maison ; car enfin c’est encore une espèce d’homme. Cette fantaisie ne dure pas ; quand elle est passée, on le chasse et l’on en prend un autre, ou s’il s’obstine, on le garde, et l’on en prend un autre.

« Mais, disais-je à celui qui m’expliquait ces étranges usages, comment une femme vit-elle ensuite avec tous ces autres-là qui ont ainsi pris ou reçu leur congé ? ─ Bon ! reprit-il, elle n’y vit point. On ne se voit plus, on ne se connaît plus. Si jamais la fantaisie prenait de renouer, on aurait une nouvelle connaissance à faire, et ce serait beaucoup qu’on se souvînt de s’être vus. ─ Je vous entends, lui dis-je ; mais j’ai beau réduire ces exagérations, je ne conçois pas comment, après une union si tendre, on peut se voir de sang-froid, comment le cœur ne palpite pas au nom de ce qu’on a une fois aimé, comment on ne tressaillit pas à sa rencontre. ─ Vous me faites rire, interrompit-il, avec vos tressaillements ; vous voudriez donc que nos femmes ne fissent autre chose que tomber en syncope ? »

Supprime une partie de ce tableau trop chargé sans doute, place Julie à côté du reste, et souviens-toi de mon cœur ; je n’ai rien de plus à te dire.

Il faut cependant l’avouer, plusieurs de ces impressions désagréables s’effacent par l’habitude. Si le mal se présente avant le bien, il ne l’empêche pas de se montrer à son tour ; les charmes de l’esprit et du naturel font valoir ceux de la personne. La première répugnance vaincue devient bientôt un sentiment contraire. C’est l’autre point de vue du tableau, et la justice ne permet pas de ne l’exposer que par le côté désavantageux.

C’est le premier inconvénient des grandes villes que les hommes y deviennent autres que ce qu’ils sont, et que la société leur donne pour ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai, surtout à Paris, et surtout à l’égard des femmes, qui tirent des regards d’autrui la seule existence dont elles se soucient. En abordant une dame dans une assemblée, au lieu d’une Parisienne que vous croyez voir, vous ne voyez qu’un simulacre de la mode. Sa hauteur, son ampleur, sa démarche, sa taille, sa gorge, ses couleurs, son air, son regard, ses propos, ses manières, rien de tout cela n’est à elle ; et si vous la voyiez dans son état naturel, vous ne pourriez la reconnaître. Or cet échange est rarement favorable à celles qui le font, et en général il n’y a guère à gagner à tout ce qu’on substitue à la nature. Mais on ne l’efface jamais entièrement ; elle s’échappe toujours par quelque endroit, et c’est dans une certaine adresse à la saisir que consiste l’art d’observer. Cet art n’est pas difficile vis-à-vis des femmes de ce pays ; car, comme elles ont plus de naturel qu’elles ne croient en avoir, pour peu qu’on les fréquente assidûment, pour peu qu’on les détache de cette éternelle représentation qui leur plaît si fort, on les voit bientôt comme elles sont ; et c’est alors que toute l’aversion qu’elles ont d’abord inspirée se change en estime et en amitié.

Voilà ce que j’eus occasion d’observer la semaine dernière dans une partie de campagne où quelques femmes nous avaient assez étourdiment invités, moi et quelques autres nouveaux débarqués, sans trop s’assurer que nous leur convenions, ou peut-être pour avoir le plaisir d’y rire de nous à leur aise. Cela ne manqua pas d’arriver le premier jour. Elles nous accablèrent d’abord de traits plaisants et fins, qui tombant toujours sans rejaillir, épuisèrent bientôt leur carquois. Alors elles s’exécutèrent de bonne grâce, et ne pouvant nous amener à leur ton, elles furent réduites à prendre le nôtre. Je ne sais si elles se trouvèrent bien de cet échange ; pour moi, je m’en trouvai à merveille ; je vis avec surprise que je m’éclairais plus avec elles que je n’aurais fait avec beaucoup d’hommes. Leur esprit ornait si bien le bon sens, que je regrettais ce qu’elles en avaient mis à le défigurer ; et je déplorais, en jugeant mieux des femmes de ce pays, que tant d’aimables personnes ne manquassent de raison que parce qu’elles ne voulaient pas en avoir. Je vis aussi que les grâces familières et naturelles effaçaient insensiblement les airs apprêtés de la ville ; car, sans y songer, on prend des manières assortissantes aux choses qu’on dit, et il n’y a pas moyen de mettre à des discours sensés les grimaces de la coquetterie. Je les trouvai plus jolies depuis qu’elles ne cherchaient plus tant à l’être, et je sentis qu’elles n’avaient besoin pour plaire que de ne se pas déguiser. J’osai soupçonner sur ce fondement que Paris, ce prétendu siège du goût, est peut-être le lieu du monde où il y en a le moins, puisque tous les soins qu’on y prend pour plaire défigurent la véritable beauté.

Nous restâmes ainsi quatre ou cinq jours ensemble, contents les uns des autres et de nous-mêmes. Au lieu de passer en revue Paris et ses folies, nous l’oubliâmes. Tout notre soin se bornait à jouir entre nous d’une société agréable et douce. Nous n’eûmes besoin ni de satires ni de plaisanteries pour nous mettre de bonne humeur ; et nos ris n’étaient pas de raillerie, mais de gaieté, comme ceux de ta cousine.

Une autre chose acheva de me faire changer d’avis sur leur compte. Souvent, au milieu de nos entretiens les plus animés, on venait dire un mot à l’oreille de la maîtresse de la maison. Elle sortait, allait s’enfermer pour écrire, et ne rentrait de longtemps. Il était aisé d’attribuer ces éclipses à quelque correspondance de cœur, ou de celles qu’on appelle ainsi. Une autre femme en glissa légèrement un mot qui fut assez mal reçu ; ce qui me fit juger que si l’absente manquait d’amants, elle avait au moins des amis. Cependant la curiosité m’ayant donné quelque attention, quelle fut ma surprise en apprenant que ces prétendus grisons de Paris étaient des paysans de la paroisse qui venaient, dans leurs calamités, implorer la protection de leur dame ; l’un surchargé de tailles à la décharge d’un plus riche, l’autre enrôlé dans la milice sans égard pour son âge et pour ses enfants ; l’autre écrasé d’un puissant voisin par un procès injuste ; l’autre ruiné par la grêle, et dont on exigeait le bail à la rigueur. Enfin tous avaient quelque grâce à demander, tous étaient patiemment écoutés, on n’en rebutait aucun, et le temps attribué aux billets doux était employé à écrire en faveur de ces malheureux. Je ne saurais te dire avec quel étonnement j’appris et le plaisir que prenait une femme si jeune et si dissipée à remplir ces aimables devoirs, et combien peu elle y mettait d’ostentation. Comment ! disais-je tout attendri, quand ce serait Julie elle ne ferait pas autrement. Dès cet instant je ne l’ai plus regardée qu’avec respect, et tous ses défauts sont effacés à mes yeux.

Sitôt que mes recherches se sont tournées de ce côté, j’ai appris mille choses à l’avantage de ces mêmes femmes que j’avais d’abord trouvées si insupportables. Tous les étrangers conviennent unanimement qu’en écartant les propos à la mode, il n’y a point de pays au monde où les femmes soient plus éclairées, parlent en général plus sensément, plus judicieusement, et sachent donner, au besoin, de meilleurs conseils. Otons le jargon de la galanterie et du bel esprit, quel parti tirerons-nous de la conversation d’une Espagnole, d’une Italienne, d’une Allemande ? Aucun ; et tu sais, Julie, ce qu’il en est communément de nos Suissesses. Mais qu’on ose passer pour peu galant, et tirer les Françaises de cette forteresse, dont à la vérité elles n’aiment guère à sortir, on trouve encore à qui parler en rase campagne, et l’on croit combattre avec un homme, tant elles savent s’armer de raison et faire de nécessité vertu. Quant au bon caractère, je ne citerai point le zèle avec lequel elles servent leurs amis ; car il peut régner en cela une certaine chaleur d’amour-propre qui soit de tous les pays ; mais quoique ordinairement elles n’aiment qu’elles-mêmes, une longue habitude, quand elles ont assez de constance pour l’acquérir, leur tient lieu d’un sentiment assez vif : celle qui peuvent supporter un attachement de dix ans le gardent ordinairement toute leur vie, et elles aiment leurs vieux amis plus tendrement, plus sûrement au moins que leurs jeunes amants.

Une remarque assez commune, qui semble être à la charge des femmes, est qu’elles font tout en ce pays, et par conséquent plus de mal que de bien ; mais ce qui les justifie est qu’elles font le mal poussées par les hommes, et le bien de leur propre mouvement. Ceci ne contredit point ce que je disais ci-devant, que le cœur n’entre pour rien dans le commerce des deux sexes ; car la galanterie française a donné aux femmes un pouvoir universel qui n’a besoin d’aucun tendre sentiment pour se soutenir. Tout dépend d’elles : rien ne se fait que par elles ou pour elles ; l’Olympe et le Parnasse, la gloire et la fortune, sont également sous leurs lois. Les livres n’ont de prix, les auteurs n’ont d’estime, qu’autant qu’il plaît aux femmes de leur en accorder ; elles décident souverainement des plus hautes connaissances, ainsi que des plus agréables. Poésie, littérature, histoire, philosophie, politique même ; on voit d’abord au style de tous les livres qu’ils sont écrits pour amuser de jolies femmes, et l’on vient de mettre la Bible en histoires galantes. Dans les affaires, elles ont pour obtenir ce qu’elles demandent un ascendant naturel jusque sur leurs maris, non parce qu’ils sont leurs maris, mais parce qu’ils sont hommes, et qu’il est convenu qu’un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne.

Au reste cette autorité ne suppose ni attachement ni estime, mais seulement de la politesse et de l’usage du monde ; car d’ailleurs il n’est pas moins essentiel à la galanterie française de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose : c’est un témoignage qu’on a vécu assez avec elles pour les connaître. Quiconque les respecterait passerait à leurs yeux pour un novice, un paladin, un homme qui n’a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d’équité que les honorer serait être indigne de leur plaire ; et la première qualité de l’homme à bonnes fortunes est d’être souverainement impertinent.

Quoi qu’il en soit, elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d’elles ; et voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d’affaires sont toujours repoussants et sans commisération ; et Paris étant le centre des affaires du plus grand peuple de l’Europe, ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C’est donc aux femmes qu’on s’adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux ; elles ne ferment point l’oreille à leurs plaintes ; elles les écoutent, les consolent et les servent. Au milieu de la vie frivole qu’elles mènent, elles savent dérober des moments à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; et si quelques-unes font un infâme commerce des services qu’elles rendent, des milliers d’autres s’occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse et l’opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indiscrets, et qu’elles nuisent sans scrupule au malheureux qu’elles ne connaissent pas, pour servir le malheureux qu’elles connaissent ; mais comment connaître tout le monde dans un si grand pays, et que peut faire de plus la bonté d’âme séparée de la véritable vertu, dont le plus sublime effort n’est pas tant de faire le bien que de ne jamais mal faire ? A cela près, il est certain qu’elles ont du penchant au bien, qu’elles en font beaucoup, qu’elles le font de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d’humanité qu’on y voit régner encore, et que sans elles on verrait les hommes avides et insatiables s’y dévorer comme des loups.

Voilà ce que je n’aurais point appris si je m’en étais tenu aux peintures des faiseurs de romans et de comédies, lesquels voient plutôt dans les femmes des ridicules qu’ils partagent que les bonnes qualités qu’ils n’ont pas, ou qui peignent des chefs-d’œuvre de vertus qu’elles se dispensent d’imiter en les traitant de chimères, au lieu de les encourager au bien en louant celui qu’elles font réellement. Les romans sont peut-être la dernière instruction qu’il reste à donner à un peuple assez corrompu pour que tout autre lui soit inutile : je voudrais qu’alors la composition de ces sortes de livres ne fût permise qu’à des gens honnêtes mais sensibles, dont le cœur se peignît dans leurs écrits ; à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des faiblesses de l’humanité, qui ne montrassent pas tout d’un coup la vertu dans le ciel hors de la portée des hommes, mais qui la leur fissent aimer en la peignant d’abord moins austère, et puis du sein du vice les y sussent conduire insensiblement.

Je t’en ai prévenue, je ne suis en rien de l’opinion commune sur le compte des femmes de ce pays. On leur trouve unanimement l’abord le plus enchanteur, les grâces les plus séduisantes, la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la galanterie, et l’art de plaire au souverain degré. Moi, je trouve leur abord choquant, leur coquetterie repoussante, leurs manières sans modestie. J’imagine que le cœur doit se fermer à toutes leurs avances ; et l’on ne me persuadera jamais qu’elles puissent un moment parler de l’amour sans se montrer également incapables d’en inspirer et d’en ressentir.

D’un autre côté, la renommée apprend à se défier de leur caractère ; elle les peint frivoles, rusées, artificieuses, étourdies, volages, parlant bien, mais ne pensant point, sentant encore moins, et dépensant ainsi tout leur mérite en vain babil. Tout cela me paraît à moi leur être extérieur, comme leurs paniers et leur rouge. Ce sont des vices de parade qu’il faut avoir à Paris, et qui dans le fond couvrent en elles du sens, de la raison, de l’humanité, du bon naturel. Elles sont moins indiscrètes, moins tracassières que chez nous, moins peut-être que partout ailleurs. Elles sont plus solidement instruites, et leur instruction profite mieux à leur jugement. En un mot, si elles me déplaisent par tout ce qui caractérise leur sexe qu’elles ont défiguré, je les estime par des rapports avec le nôtre qui nous font honneur ; et je trouve qu’elles seraient cent fois plutôt des hommes de mérite que d’aimables femmes.

Conclusion : si Julie n’eût point existé, si mon cœur eût pu souffrir quelque autre attachement que celui pour lequel il était né, je n’aurais jamais pris à Paris ma femme, encore moins ma maîtresse : mais je m’y serais fait volontiers une amie ; et ce trésor m’eût consolé peut-être de n’y pas trouver les deux autres.

Lettre XXII à JulieModifier

Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il n’était toujours point venu ; et, dévoré d’une mortelle impatience, j’ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin la huitième, j’ai reçu le paquet. A peine l’ai-je eu dans les mains, que, sans payer le port, sans m’en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi ; et, ne voyant le moment de rentrer chez moi, j’enfilais avec tant de précipitation des rues que je ne connaissais point, qu’au bout d’une demi-heure, cherchant la rue de Tournon où je loge, je me suis trouvé dans le Marais, à l’autre extrémité de Paris. J’ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement ; c’est la première fois que cela m’est arrivé le matin pour mes affaires : je ne m’en sers même qu’à regret l’après-midi pour quelques visites ; car j’ai deux jambes fort bonnes dont je serais bien fâché qu’un peu plus d’aisance dans ma fortune me fît négliger l’usage.

J’étais fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet ; je ne voulais l’ouvrir que chez moi, c’était ton ordre. D’ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n’y puis souffrir aucune sorte de distraction, et je veux avoir du temps et mes aises pour savourer tout ce qui me vient de toi. Je tenais donc ce paquet avec une inquiète curiosité dont je n’étais pas le maître ; je m’efforçais de palper à travers les enveloppes ce qu’il pouvait contenir ; et l’on eût dit qu’il me brûlait les mains à voir les mouvements continuels qu’il faisait de l’une à l’autre. Ce n’est pas qu’à son volume, à son poids, au ton de ta lettre, je n’eusse quelque soupçon de la vérité ; mais le moyen de concevoir comment tu pouvais avoir trouvé l’artiste et l’occasion ? Voilà ce que je ne conçois pas encore : c’est un miracle de l’amour ; plus il passe ma raison, plus il enchante mon cœur ; et l’un des plaisirs qu’il me donne est celui de n’y rien comprendre.

J’arrive enfin, je vole, je m’enferme dans ma chambre, je m’asseye hors d’haleine, je porte une main tremblante sur le cachet. O première influence du talisman ! j’ai senti palpiter mon cœur à chaque papier que j’ôtais, et je me suis bientôt trouvé tellement oppressé que j’ai été forcé de respirer un moment sur la dernière enveloppe… Julie !… ô ma Julie ! le voile est déchiré… je te vois… je vois tes divins attraits ! Ma bouche et mon cœur leur rendent le premier hommage, mes genoux fléchissent… Charmes adorés, encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu’il est prompt, qu’il est puissant, le magique effet de ces traits chéris ! Non, il ne faut point, comme tu prétends, un quart d’heure pour le sentir ; une minute, un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardents soupirs, et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d’une si cruelle amertume ? Avec quelle violence il me rappelle des temps qui ne sont plus ! Je crois, en le voyant, te revoir encore ; je crois me retrouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et que le ciel m’a donnés et ravis dans sa colère. Hélas ! un instant me désabuse, toute la douleur de l’absence se ranime et s’aigrit en m’ôtant l’erreur qui l’a suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on n’interrompt les tourments que pour les leur rendre plus sensibles. Dieux ! quels torrents de flammes mes avides regards puisent dans cet objet inattendu ! ô comme il ranime au fond de mon cœur tous les mouvements impétueux que ta présence y faisait naître ! O Julie, s’il était vrai qu’il pût transmettre à tes sens le délire et l’illusion des miens !… Mais pourquoi ne le serait-il pas ? Pourquoi des impressions que l’âme porte avec tant d’activité n’iraient-elles pas aussi loin qu’elle ? Ah ! chère amante ! où que tu sois, quoi que tu fasses au moment où j’écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l’amour et de la tristesse ? Ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés de mes ardents baisers ? Ne te sens-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes ?… Ciel ! qu’entends-je ? Quelqu’un vient… Ah ! serrons, cachons mon trésor… un importun !… Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux !… Puisse-t-il ne jamais aimer… ou vivre loin de ce qu’il aime !

Lettre XXIII à Madame d’OrbeModifier

C’est à vous, charmante cousine, qu’il faut rendre compte de l’Opéra ; car bien que vous ne m’en parliez point dans vos lettres, et que Julie vous ait gardé le secret, je vois d’où lui vient cette curiosité. J’y fus une fois pour contenter la mienne ; j’y suis retourné pour vous deux autres fois. Tenez-m’en quitte, je vous prie, après cette lettre. J’y puis retourner encore, y bâiller, y souffrir, y périr pour votre service ; mais y rester éveillé et attentif, cela ne m’est pas possible.

Avant de vous dire ce que je pense de ce fameux théâtre, que je vous rende compte de ce qu’on en dit ici ; le jugement des connaisseurs pourra redresser le mien si je m’abuse.

L’Opéra de Paris passe à Paris pour le spectacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le plus admirable qu’inventa jamais l’art humain. C’est, dit-on, le plus superbe monument de la magnificence de Louis XIV. Il n’est pas si libre à chacun que vous le pensez de dire son avis sur ce grave sujet. Ici l’on peut disputer de tout, hors de la musique et de l’Opéra ; il y a du danger à manquer de dissimulation sur ce seul point. La musique française se maintient par une inquisition très sévère ; et la première chose qu’on insinue par forme de leçon à tous les étrangers qui viennent dans ce pays, c’est que tous les étrangers conviennent qu’il n’y a rien de si beau dans le reste du monde que l’Opéra de Paris. En effet, la vérité est que les plus discrets s’en taisent, et n’osent rire qu’entre eux.

Il faut convenir pourtant qu’on y représente à grands frais, non seulement toutes les merveilles de la nature, mais beaucoup d’autres merveilles bien plus grandes que personne n’a jamais vues ; et sûrement Pope a voulu désigner ce bizarre théâtre par celui où il dit qu’on voit pêle-mêle des dieux, des lutins, des monstres, des rois, des bergers, des fées, de la fureur, de la joie, un feu, une gigue, une bataille et un bal.

Cet assemblage si magnifique et si bien ordonné est regardé comme s’il contenait en effet toutes les choses qu’il représente. En voyant paraître un temple, on est saisi d’un saint respect ; et pour peu que la déesse en soit jolie, le parterre est à moitié païen. On n’est pas si difficile ici qu’à la Comédie-Française. Ces mêmes spectateurs qui ne peuvent revêtir un comédien de son personnage ne peuvent à l’Opéra séparer un acteur du sien. Il semble que les esprits se roidissent contre une illusion raisonnable, et ne s’y prêtent qu’autant qu’elle est absurde et grossière. Ou peut-être que des dieux leur coûtent moins à concevoir que des héros. Jupiter étant d’une autre nature que nous, on en peut penser ce qu’on veut ; mais Caton était un homme, et combien d’hommes ont le droit de croire que Caton ait pu exister ?

L’Opéra n’est donc point ici comme ailleurs une troupe de gens payés pour se donner en spectacle au public : ce sont, il est vrai, des gens que le public paye et qui se donnent en spectacle ; mais tout cela change de nature, attendu que c’est une Académie Royale de musique, une espèce de cour souveraine qui juge sans appel dans sa propre cause, et ne se pique pas autrement de justice ni de fidélité. Voilà, cousine, comment, dans certains pays, l’essence des choses tient aux mots, et comment des noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui l’est le moins.

Les membres de cette noble Académie ne dérogent point. En revanche ils sont excommuniés, ce qui est précisément le contraire de l’usage des autres pays ; mais peut-être, ayant eu le choix, aiment-ils mieux être nobles et damnés, que roturiers et bénis. J’ai vu sur le théâtre un chevalier moderne aussi fier de son métier qu’autrefois l’infortuné Labérius fut humilié du sien quoiqu’il le fît par force et ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi l’ancien Labérius ne put-il reprendre sa place au cirque parmi les chevaliers romains ; tandis que le nouveau en trouve tous les jours une sur les bancs de la Comédie-Française parmi la première noblesse du pays ; et jamais on n’entendit parler à Rome avec tant de respect de la majesté du peuple romain qu’on parle à Paris de la majesté de l’Opéra.

Voilà ce que j’ai pu recueillir des discours d’autrui sur ce brillant spectacle ; que je vous dise à présent ce que j’y ai vu moi-même.

Figurez-vous une gaine large d’une quinzaine de pieds et longue à proportion, cette gaine est le théâtre. Aux deux côtés on place par intervalles des feuilles de paravent sur lesquelles sont grossièrement peints les objets que la scène doit représenter. Le fond est un grand rideau peint de même, et presque toujours percé ou déchiré, ce qui représente des gouffres dans la terre ou des trous dans le ciel, selon la perspective. Chaque personne qui passe derrière le théâtre, et touche le rideau, produit en l’ébranlant une sorte de tremblement de terre assez plaisant à voir. Le ciel est représenté par certaines guenilles bleuâtres, suspendues à des bâtons ou à des cordes, comme l’étendage d’une blanchisseuse. Le soleil, car on l’y voit quelquefois ; est un flambeau dans une lanterne. Les chars des dieux et des déesses sont composés de quatre solives encadrées et suspendues à une grosse corde en forme d’escarpolette ; entre ces solives est une planche en travers sur laquelle le dieu s’asseye, et sur le devant pend un morceau de grosse toile barbouillée, qui sert de nuage à ce magnifique char. On voit vers le bas de la machine l’illumination de deux ou trois chandelles puantes et mal mouchées, qui, tandis que le personnage se démène et crie en branlant dans son escarpolette, l’enfument tout à son aise : encens digne de la divinité.

Comme les chars sont la partie la plus considérable des machines de l’Opéra, sur celle-là vous pouvez juger des autres. La mer agitée est composée de longues lanternes angulaires de toile ou de carton bleu qu’on enfile à des broches parallèles, et qu’on fait tourner par des polissons. Le tonnerre est une lourde charrette qu’on promène sur le cintre, et qui n’est pas le moins touchant instrument de cette agréable musique. Les éclairs se font avec des pincées de poix-résine qu’on projette sur un flambeau ; la foudre est un pétard au bout d’une fusée.

Le théâtre est garni de petites trappes carrées qui, s’ouvrant au besoin, annoncent que les démons vont sortir de la cave. Quand ils doivent s’élever dans les airs, on leur substitue adroitement de petits démons de toile brune empaillée, ou quelquefois de vrais ramoneurs, qui branlent en l’air suspendus à des cordes, jusqu’à ce qu’ils se perdent majestueusement dans les guenilles dont j’ai parlé. Mais ce qu’il y a de réellement tragique, c’est quand les cordes sont mal conduites ou viennent à rompre ; car alors les esprits infernaux et les dieux immortels tombent, s’estropient, se tuent quelquefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promènent d’un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l’Opéra les tentations de saint Antoine. Chacune de ces figures est animée par un lourdaud de Savoyard qui n’a pas l’esprit de faire la bête.

Voilà, ma cousine, en quoi consiste à peu près l’auguste appareil de l’Opéra, autant que j’ai pu l’observer du parterre à l’aide de ma lorgnette ; car il ne faut pas vous imaginer que ces moyens soient fort cachés et produisent un effet imposant ; je ne vous dis en ceci que ce que j’ai aperçu de moi-même, et ce que peut apercevoir comme moi tout spectateur non préoccupé. On assure pourtant qu’il y a une prodigieuse quantité de machines employées à faire mouvoir tout cela ; on m’a offert plusieurs fois de me les montrer ; mais je n’ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts.

Le nombre des gens occupés au service de l’Opéra est inconcevable. L’orchestre et les chœurs composent ensemble près de cent personnes : il y a des multitudes de danseurs ; tous les rôles sont doubles et triples ; c’est-à-dire qu’il y a toujours un ou deux acteurs subalternes prêts à remplacer l’acteur principal, et payés pour ne rien faire jusqu’à ce qu’il lui plaise de ne plus rien faire à son tour ; ce qui ne tarde jamais beaucoup d’arriver. Après quelques représentations, les premiers acteurs, qui sont d’importants personnages, n’honorent plus le public de leur présence ; ils abandonnent la place à leurs substituts, et aux substituts de leurs substituts. On reçoit toujours le même argent à la porte, mais on ne donne plus le même spectacle. Chacun prend son billet comme à une loterie, sans savoir quel lot il aura : et quel qu’il soit, personne n’oserait se plaindre ; car, afin que vous le sachiez, les nobles membres de cette Académie ne doivent aucun respect au public : c’est le public qui leur en doit.

Je ne vous parlerai point de cette musique ; vous la connaissez. Mais ce dont vous ne sauriez avoir d’idée, ce sont les cris affreux, les longs mugissements dont retentit le théâtre durant la représentation. On voit les actrices, presque en convulsion, arracher avec violence ces glapissements de leurs poumons, les poings fermés contre la poitrine, la tête en arrière, le visage enflammé, les vaisseaux gonflés, l’estomac pantelant : on ne sait lequel est le plus désagréablement affecté, de l’œil ou de l’oreille ; leurs efforts font autant souffrir ceux qui les regardent, que leurs chants ceux qui les écoutent ; et ce qu’il y a de plus inconcevable est que ces hurlements sont presque la seule chose qu’applaudissent les spectateurs. A leurs battements de mains, on les prendrait pour des sourds charmés de saisir par-ci par-là quelques sons perçants, et qui veulent engager les acteurs à les redoubler. Pour moi, je suis persuadé qu’on applaudit les cris d’une actrice à l’Opéra comme les tours de force d’un bateleur à la foire : la sensation en est déplaisante et pénible, on souffre tandis qu’ils durent ; mais on est si aise de les voir finir sans accident qu’on en marque volontiers sa joie. Concevez que cette manière de chanter est employée pour exprimer ce que Quinault a jamais dit de plus galant et de plus tendre. Imaginez les Muses, les Grâces, les Amours, Vénus même, s’exprimant avec cette délicatesse, et jugez de l’effet ! Pour les diables, passe encore ; cette musique a quelque chose d’infernal qui ne leur messied pas. Aussi les magies, les évocations, et toutes les fêtes du sabbat, sont-elles toujours ce qu’on admire le plus à l’Opéra français.

A ces beaux sons, aussi justes qu’ils sont doux, se marient très dignement ceux de l’orchestre. Figurez-vous un charivari sans fin d’instruments sans mélodie, un ronron traînant et perpétuel de basses ; chose la plus lugubre, la plus assommante que j’aie entendue de ma vie, et que je n’ai jamais pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête. Tout cela forme une espèce de psalmodie à laquelle il n’y a pour l’ordinaire ni chant ni mesure. Mais quand par hasard il se trouve quelque air un peu sautillant, c’est un trépignement universel ; vous entendez tout le parterre en mouvement suivre à grand’peine et à grand bruit un certain homme de l’orchestre. Charmés de sentir un moment cette cadence qu’ils sentent si peu, ils se tourmentent l’oreille, la voix, les bras, les pieds, et tout le corps, pour courir après la mesure toujours prête à leur échapper ; au lieu que l’Allemand et l’Italien, qui en sont intimement affectés, la sentent et la suivent sans aucun effort ; et n’ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m’a-t-il souvent dit que dans les opéras d’Italie où elle est si sensible et si vive, on n’entend, on ne voit jamais dans l’orchestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l’organe musical ; les voix y sont rudes et sans douceur, les inflexions âpres et fortes, les sons forcés et traînants ; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple : les instruments militaires, les fifres de l’infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons des guinguettes, tout cela est d’un faux à choquer l’oreille la moins délicate. Tous les talents ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; et en général le Français paraît être de tous les peuples de l’Europe celui qui a le moins d’aptitude à la musique. Milord Edouard prétend que les Anglais en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent et ne s’en soucient guère, au lieu que les Français renonceraient à mille justes droits, et passeraient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu’ils ne sont pas les premiers musiciens du monde. Il y en a même qui regarderaient volontiers la musique à Paris comme une affaire d’État, peut-être parce que c’en fut une à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Timothée : à cela vous sentez qu’on n’a rien à dire. Quoi qu’il en soit, l’Opéra de Paris pourrait être une fort belle institution politique, qu’il n’en plairait pas davantage aux gens de goût. Revenons à ma description.

Les ballets, dont il me reste à vous parler, sont la partie la plus brillante de cet Opéra ; et considérés séparément, ils font un spectacle agréable, magnifique, et vraiment théâtral ; mais ils servent comme partie constitutive de la pièce, et c’est en cette qualité qu’il les faut considérer. Vous connaissez les opéras de Quinault ; vous savez comment les divertissements y sont employés : c’est à peu près de même, ou encore pis, chez ses successeurs. Dans chaque acte l’action est ordinairement coupée au moment le plus intéressant par une fête qu’on donne aux acteurs assis, et que le parterre voit debout. Il arrive de là que les personnages de la pièce sont absolument oubliés, ou bien que les spectateurs regardent les acteurs qui regardent autre chose. La manière d’amener ces fêtes est simple : si le prince est joyeux, on prend part à sa joie, et l’on danse ; s’il est triste, on veut l’égayer, et l’on danse. J’ignore si c’est la mode à la cour de donner le bal aux rois quand ils sont de mauvaise humeur : ce que je sais par rapport à ceux-ci, c’est qu’on ne peut trop admirer leur constance stoïque à voir des gavottes ou écouter des chansons, tandis qu’on décide quelquefois derrière le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais il y a bien d’autres sujets de danse : les plus graves actions de la vie se font en dansant. Les prêtres dansent, les soldats dansent, les dieux dansent, les diables dansent ; on danse jusque dans les enterrements, et tout danse à propos de tout.

La danse est donc le quatrième des beaux-arts employés dans la constitution de la scène lyrique ; mais les trois autres concourent à l’imitation ; et celui-là, qu’imite-t-il ? Rien. Il est donc hors d’œuvre quand il n’est employé que comme danse : car que font des menuets, des rigodons, des chaconnes, dans une tragédie ? Je dis plus : il n’y serait pas moins déplacé s’il imitait quelque chose, parce que, de toutes les unités, il n’y en a point de plus indispensable que celle du langage ; et un opéra où l’action se passerait moitié en chant, moitié en danse, serait plus ridicule encore que celui où l’on parlerait moitié français, moitié italien.

Non contents d’introduire la danse comme partie essentielle de la scène lyrique, ils se sont même efforcés d’en faire quelquefois le sujet principal, et ils ont des opéras appelés ballets qui remplissent si mal leur titre, que la danse n’y est pas moins déplacée que dans tous les autres. La plupart de ces ballets forment autant de sujets séparés que d’actes, et ces sujets sont liés entre eux par de certaines relations métaphysiques dont le spectateur ne se douterait jamais si l’auteur n’avait soin de l’en avertir dans un prologue. Les saisons, les âges, les sens, les éléments ; je demande quel rapport ont tous ces titres à la danse, et ce qu’ils peuvent offrir de ce genre à l’imagination. Quelques-uns même sont purement allégoriques, comme le carnaval et la folie ; et ce sont les plus insupportables de tous, parce que, avec beaucoup d’esprit et de finesse, ils n’ont ni sentiments, ni tableaux, ni situations, ni chaleur, ni intérêt, ni rien de tout ce qui peut donner prise à la musique, flatter le cœur, et nourrir l’illusion. Dans ces prétendus ballets l’action se passe toujours en chant, la danse interrompt toujours l’action, ou ne s’y trouve que par occasion, et n’imite rien. Tout ce qu’il arrive, c’est que ces ballets ayant encore moins d’intérêt que les tragédies, cette interruption y est moins remarquée ; s’ils étaient moins froids, on en serait plus choqué : mais un défaut couvre l’autre, et l’art des auteurs pour empêcher que la danse ne lasse, c’est de faire en sorte que la pièce ennuie.

Ceci me mène insensiblement à des recherches sur la véritable constitution du drame lyrique, trop étendues pour entrer dans cette lettre, et qui me jetteraient loin de mon sujet : j’en ai fait une petite dissertation à part que vous trouverez ci-jointe, et dont vous pourrez causer avec Regianino. Il me reste à vous dire sur l’Opéra français que le plus grand défaut que j’y crois remarquer est un faux goût de magnificence, par lequel on a voulu mettre en représentation le merveilleux, qui, n’étant fait que pour être imaginé, est aussi bien placé dans un poème épique que ridiculement sur un théâtre. J’aurais eu peine à croire, si je ne l’avais vu, qu’il se trouvât des artistes assez imbéciles pour vouloir imiter le char du soleil, et des spectateurs assez enfants pour aller voir cette imitation. La Bruyère ne concevait pas comment un spectacle aussi superbe que l’Opéra pouvait l’ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien, moi, qui ne suis pas un La Bruyère ; et je soutiens que, pour tout homme qui n’est pas dépourvu du goût des beaux-arts, la musique française, la danse et le merveilleux mêlés ensemble, feront toujours de l’Opéra de Paris le plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après tout, peut-être n’en faut-il pas aux Français de plus parfaits, au moins quant à l’exécution : non qu’ils ne soient très en état de connaître la bonne, mais parce qu’en ceci le mal les amuse plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu’applaudir ; le plaisir de la critique les dédommage de l’ennui du spectacle ; et il leur est plus agréable de s’en moquer, quand ils n’y sont plus, que de s’y plaire tandis qu’ils y sont.

Lettre XXIV de JulieModifier

Oui, oui, je le vois bien, l’heureuse Julie t’est toujours chère. Ce même feu qui brillait jadis dans tes yeux se fait sentir dans ta dernière lettre : j’y retrouve toute l’ardeur qui m’anime, et la mienne s’en irrite encore. Oui, mon ami, le sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs l’un contre l’autre, conservons par la communication leur chaleur naturelle contre le froid de l’absence et du désespoir, et que tout ce qui devrait relâcher notre attachement ne serve qu’à le resserrer sans cesse.

Mais admire ma simplicité ; depuis que j’ai reçu cette lettre, j’éprouve quelque chose des charmants effets dont elle parle ; et ce badinage du talisman, quoique inventé par moi-même, ne laisse pas de me séduire et de me paraître une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, un tressaillement me saisit comme si je te sentais près de moi. Je m’imagine que tu tiens mon portrait, et je suis si folle que je crois sentir l’impression des caresses que tu lui fais et des baisers que tu lui donnes ; ma bouche croit les recevoir, mon tendre cœur croit les goûter. O douces illusions ! ô chimères ! dernières ressources des malheureux ! ah ! s’il se peut, tenez-nous lieu de réalité ! Vous êtes quelque chose encore à ceux pour qui le bonheur n’est plus rien.

Quant à la manière dont je m’y suis prise pour avoir ce portrait, c’est bien un soin de l’amour ; mais crois que s’il était vrai qu’il fît des miracles, ce n’est pas celui-là qu’il aurait choisi. Voici le mot de l’énigme. Nous eûmes il y a quelque temps ici un peintre en miniature venant d’Italie ; il avait des lettres de milord Edouard, qui peut-être en les lui donnant avait en vue ce qui est arrivé. M. d’Orbe voulut profiter de cette occasion pour avoir le portrait de ma cousine ; je voulus l’avoir aussi. Elle et ma mère voulurent avoir le mien, et à ma prière le peintre en fit secrètement une seconde copie. Ensuite, sans m’embarrasser de copie ni d’original, je choisis subtilement le plus ressemblant des trois pour te l’envoyer. C’est une friponnerie dont je ne me suis pas fait un grand scrupule ; car un peu de ressemblance de plus ou de moins n’importe guère à ma mère et à ma cousine ; mais les hommages que tu rendrais à une autre figure que la mienne seraient une espèce d’infidélité d’autant plus dangereuse que mon portrait serait mieux que moi ; et je ne veux point, comme que ce soit, que tu prennes du goût pour des charmes que je n’ai pas. Au reste, il n’a pas dépendu de moi d’être un peu plus soigneusement vêtue ; mais on ne m’a pas écoutée, et mon père lui-même a voulu que le portrait demeurât tel qu’il est. Je te prie au moins de croire qu’excepté la coiffure, cet ajustement n’a point été pris sur le mien, que le peintre a tout fait de sa grâce et qu’il a orné ma personne des ouvrages de son imagination.

Lettre XXV à JulieModifier

Il faut, chère Julie, que je te parle encore de ton portrait ; non plus dans ce premier enchantement auquel tu fus si sensible, mais au contraire avec le regret d’un homme abusé par un faux espoir, et que rien ne peut dédommager de ce qu’il a perdu. Ton portrait a de la grâce et de la beauté, même de la tienne ; il est assez ressemblant, et peint par un habile homme ; mais pour en être content, il faudrait ne te pas connaître.

La première chose que je lui reproche est de te ressembler et de n’être pas toi, d’avoir ta figure et d’être insensible. Vainement le peintre a cru rendre exactement tes yeux et tes traits ; il n’a point rendu ce doux sentiment qui les vivifie, et sans lequel, tout charmants qu’ils sont, ils ne seraient rien. C’est dans ton cœur, ma Julie, qu’est le fard de ton visage, et celui-là ne s’imite point. Ceci tient, je l’avoue, à l’insuffisance de l’art ; mais c’est au moins la faute de l’artiste de n’avoir pas été exact en tout ce qui dépendait de lui. Par exemple, il a placé la racine des cheveux trop loin des tempes, ce qui donne au front un contour moins agréable, et moins de finesse au regard. Il a oublié les rameaux de pourpre que font à cet endroit deux ou trois petites veines sous la peau, à peu près comme dans ces fleurs d’iris que nous considérions un jour au jardin de Clarens. Le coloris des joues est trop près des yeux, et ne se fond pas délicieusement en couleur de rose vers le bas du visage comme sur le modèle ; on dirait que c’est du rouge artificiel plaqué comme le carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n’est pas peu de chose, car il te rend l’œil moins doux et l’air plus hardi.

Mais, dis-moi, qu’a-t-il fait de ces nichées d’amours qui se cachent aux deux coins de ta bouche, et que dans mes jours fortunés j’osais réchauffer quelquefois de la mienne ? Il n’a point donné leur grâce à ces coins, il n’a pas mis à cette bouche ce tour agréable et sérieux qui change tout à coup à ton moindre sourire, et porte au cœur je ne sais quel enchantement inconnu, je ne sais quel soudain ravissement que rien ne peut exprimer. Il est vrai que ton portrait ne peut passer du sérieux au sourire. Ah ! c’est précisément de quoi je me plains : pour pouvoir exprimer tous tes charmes, il faudrait te peindre dans tous les instants de ta vie.

Passons au peintre d’avoir omis quelques beautés ; mais en quoi il n’a pas fait moins de tort à ton visage, c’est d’avoir omis les défauts. Il n’a point fait cette tache presque imperceptible que tu as sous l’œil droit, ni celle qui est au cou du côté gauche. Il n’a point mis… ô dieux ! cet homme était-il de bronze ?… il a oublié la petite cicatrice qui t’est restée sous la lèvre. Il t’a fait les cheveux et les sourcils de la même couleur, ce qui n’est pas : les sourcils sont plus châtains, et les cheveux plus cendrés :

Bionda testa, occhi azurri, e bruno ciglio.

Il a fait le bas du visage exactement ovale ; il n’a pas remarqué cette légère sinuosité qui, séparant le menton des joues, rend leur contour moins régulier et plus gracieux. Voilà les défauts les plus sensibles. Il en a omis beaucoup d’autres, et je lui en sais fort mauvais gré ; car ce n’est pas seulement de tes beautés que je suis amoureux, mais de toi tout entière telle que tu es. Si tu ne veux pas que le pinceau te prête rien, moi, je ne veux pas qu’il t’ôte rien ; et mon cœur se soucie aussi peu des attraits que tu n’as pas, qu’il est jaloux de ce qui tient leur place.

Quant à l’ajustement, je le passerai d’autant moins que, parée ou négligée, je t’ai toujours vue mise avec beaucoup plus de goût que tu ne l’es dans ton portrait. La coiffure est trop chargée : on me dira qu’il n’y a que des fleurs ; eh bien ! ces fleurs sont de trop. Te souviens-tu de ce bal où tu portais ton habit à la valaisane, et où ta cousine dit que je dansais en philosophe ? Tu n’avais pour toute coiffure qu’une longue tresse de tes cheveux roulée autour de ta tête et rattachée avec une aiguille d’or, à la manière des villageoises de Berne. Non, le soleil orné de tous ses rayons n’a pas l’éclat dont tu frappais les yeux et les cœurs, et sûrement quiconque te vit ce jour-là ne t’oubliera de sa vie. C’est ainsi, ma Julie, que tu dois être coiffée ; c’est l’or de tes cheveux qui doit parer ton visage, et non cette rose qui les cache et que ton teint flétrit. Dis à la cousine, car je reconnais ses soins et son choix, que ces fleurs dont elle a couvert et profané ta chevelure ne sont pas de meilleur goût que celles qu’elle recueille dans l’Adone, et qu’on peut leur passer de suppléer à la beauté, mais non de la cacher.

A l’égard du buste, il est singulier qu’un amant soit là-dessus plus sévère qu’un père ; mais en effet je ne t’y trouve pas vêtue avec assez de soin. Le portrait de Julie doit être modeste comme elle. Amour ! ces secrets n’appartiennent qu’à toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son imagination. Je le crois, je le crois ! Ah ! s’il eût aperçu le moindre de ces charmes voilés, ses yeux l’eussent dévoré, mais sa main n’eût point tenté de les peindre ; pourquoi faut-il que son art téméraire ait tenté de les imaginer ? Ce n’est pas seulement un défaut de bienséance, je soutiens que c’est encore un défaut de goût. Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein ; on voit que l’un de ces deux objets doit empêcher l’autre de paraître ; il n’y a que le délire de l’amour qui puisse les accorder ; et quand sa main ardente ose dévoiler celui que la pudeur couvre, l’ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu l’oublies, et non que tu l’exposes.

Voilà la critique qu’une attention continuelle m’a fait faire de ton portrait. J’ai conçu là-dessus le dessein de le reformer selon mes idées. Je les ai communiquées à un peintre habile ; et, sur ce qu’il a déjà fait, j’espère te voir bientôt plus semblable à toi-même. De peur de gâter le portrait, nous essayons les changements sur une copie que je lui en ai fait faire, et il ne les transporte sur l’original que quand nous sommes bien sûrs de leur effet. Quoique je dessine assez médiocrement, cet artiste ne peut se lasser d’admirer la subtilité de mes observations ; il ne comprend pas combien celui qui me les dicte est un maître plus savant que lui. Je lui parais aussi quelquefois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant qui s’avise de cacher des objets qu’on n’expose jamais assez au gré des autres ; et quand je lui réponds que c’est pour mieux te voir tout entière que je t’habille avec tant de soin, il me regarde comme un fou. Ah ! que ton portrait serait bien plus touchant, si je pouvais inventer des moyens d’y montrer ton âme avec ton visage, et d’y peindre à la fois ta modestie et tes attraits ! Je te jure, ma Julie, qu’ils gagneront beaucoup à cette réforme. On n’y voyait que ceux qu’avait supposés le peintre, et le spectateur ému les supposera tels qu’ils sont. Je ne sais quel enchantement secret règne dans ta personne ; mais tout ce qui la touche semble y participer ; il ne faut qu’apercevoir un coin de ta robe pour adorer celle qui la porte. On sent, en regardant ton ajustement, que c’est partout le voile des grâces qui couvre la beauté ; et le goût de ta modeste parure semble annoncer au cœur tous les charmes qu’elle recèle.

Lettre XXVI à JulieModifier

Julie, ô Julie ! ô toi qu’un temps j’osais appeler mienne, et dont je profane aujourd’hui le nom ! la plume échappe à ma main tremblante ; mes larmes inondent le papier ; j’ai peine à former les premiers traits d’une lettre qu’il ne fallait jamais écrire ; je ne puis ni me taire ni parler. Viens, honorable et chère image, viens épurer et raffermir un cœur avili par la honte et brisé par le repentir. Soutiens mon courage qui s’éteint ; donne à mes remords la force d’avouer le crime involontaire que ton absence m’a laissé commettre.

Que tu vas avoir de mépris pour un coupable, mais bien moins que je n’en ai moi-même. Quelque abject que j’aille être à tes yeux, je le suis cent fois plus aux miens propres ; car, en me voyant tel que je suis, ce qui m’humilie le plus encore, c’est de te voir, de te sentir au fond de mon cœur, dans un lieu désormais si peu digne de toi, et de songer que le souvenir des plus vrais plaisirs de l’amour n’a pu garantir mes sens d’un piège sans appas et d’un crime sans charmes.

Tel est l’excès de ma confusion, qu’en recourant à ta clémence je crains même de souiller tes regards sur ces lignes par l’aveu de mon forfait. Pardonne, âme pure et chaste, un récit que j’épargnerais à ta modestie, s’il n’était un moyen d’expier mes égarements. Je suis indigne, de tes bontés, je le sais ; je suis vil, bas, méprisable ; mais au moins je ne serai ni faux ni trompeur, et j’aime mieux que tu m’ôtes ton cœur et la vie que de t’abuser un seul moment. De peur d’être tenté de chercher des excuses qui ne me rendraient que plus criminel, je me bornerai à te faire un détail exact de ce qui m’est arrivé. Il sera aussi sincère que mon regret ; c’est tout ce que je me permettrai de dire en ma faveur.

J’avais fait connaissance avec quelques officiers aux gardes et autres jeunes gens de nos compatriotes, auxquels je trouvais un mérite naturel, que j’avais regret de voir gâter par l’imitation de je ne sais quels faux airs qui ne sont pas faits pour eux. Ils se moquaient à leur tour de me voir conserver dans Paris la simplicité des antiques mœurs helvétiques. Ils prirent mes maximes et mes manières pour des leçons indirectes dont ils furent choqués, et résolurent de me faire changer de ton à quelque prix que ce fût. Après plusieurs tentatives qui ne réussirent point, ils en firent une mieux concertée qui n’eut que trop de succès. Hier matin ils vinrent me proposer d’aller souper chez la femme d’un colonel, qu’ils me nommèrent, et qui, sur le bruit de ma sagesse, avait, disaient-ils, envie de faire connaissance avec moi. Assez sot pour donner dans ce persiflage, je leur représentai qu’il serait mieux d’aller premièrement lui faire visite ; mais ils se moquèrent de mon scrupule, me disant que la franchise suisse ne comportait pas tant de façons, et que ces manières cérémonieuses ne serviraient qu’à lui donner mauvaise opinion de moi. A neuf heures nous nous rendîmes donc chez la dame. Elle vint nous recevoir sur l’escalier, ce que je n’avais encore observé nulle part. En entrant je vis à des bras de cheminées de vieilles bougies qu’on venait d’allumer, et partout, un certain air d’apprêt qui ne me plut point. La maîtresse de la maison me parut jolie, quoique un peu passée ; d’autres femmes à peu près du même âge et d’une semblable figure étaient avec elle ; leur parure, assez brillante, avait plus d’éclat que de goût ; mais j’ai déjà remarqué que c’est un point sur lequel on ne peut guère juger en ce pays de l’état d’une femme.

Les premiers compliments se passèrent à peu près comme partout ; l’usage du monde apprend à les abréger ou à les tourner vers l’enjouement avant qu’ils ennuient. Il n’en fut pas tout à fait de même sitôt que la conversation devint générale et sérieuse. Je crus trouver à ces dames un air contraint et gêné, comme si ce ton ne leur eût pas été familier ; et, pour la première fois depuis que j’étais à Paris, je vis des femmes embarrassées à soutenir un entretien raisonnable. Pour trouver une matière aisée, elles se jetèrent sur leurs affaires de famille ; et comme je n’en connaissais pas une, chacune dit de la sienne ce qu’elle voulut. Jamais je n’avais tant ouï parler de M. le colonel ; ce qui m’étonnait dans un pays où l’usage est d’appeler les gens par leurs noms plus que par leurs titres, et où ceux qui ont celui-là en portent ordinairement d’autres.

Cette fausse dignité fit bientôt place à des manières plus naturelles. On se mit à causer tout bas ; et, reprenant sans y penser un ton de familiarité peu décente, on chuchetait, on souriait en me regardant, tandis que la dame de la maison me questionnait sur l’état de mon cœur d’un certain ton résolu qui n’était guère propre à le gagner. On servit ; et la liberté de la table, qui semble confondre tous les états, mais qui met chacun à sa place sans qu’il y songe, acheva de m’apprendre en quel lieu j’étais. Il était trop tard pour m’en dédire. Tirant donc ma sûreté de ma répugnance, je consacrai cette soirée à ma fonction d’observateur, et résolus d’employer à connaître cet ordre de femmes la seule occasion que j’en aurais de ma vie. Je tirai peu de fruit de mes remarques ; elles avaient si peu d’idées de leur état présent, si peu de prévoyance pour l’avenir, et, hors du jargon de leur métier, elles étaient si stupides à tous égards, que le mépris effaça bientôt la pitié que j’avais d’abord pour elles. En parlant du plaisir même, je vis qu’elles étaient incapables d’en ressentir. Elles me parurent d’une violente avidité pour tout ce qui pouvait tenter leur avarice : à cela près, je n’entendis sortir de leur bouche aucun mot qui partît du cœur. J’admirai comment d’honnêtes gens pouvaient supporter une société si dégoûtante. C’eût été leur imposer une peine cruelle, à mon avis, que de les condamner au genre de vie qu’ils choisissaient eux-mêmes.

Cependant le souper se prolongeait et devenait bruyant. Au défaut de l’amour, le vin échauffait les convives. Les discours n’étaient pas tendres, mais déshonnêtes, et les femmes tâchaient d’exciter, par le désordre de leur ajustement, les désirs qui l’auraient dû causer. D’abord tout cela ne fit sur moi qu’un effet contraire, et tous leurs efforts pour me séduire ne servaient qu’à me rebuter. Douce pudeur, disais-je en moi-même, suprême volupté de l’amour, que de charmes perd une femme au moment qu’elle renonce à toi ! combien, si elles connaissaient ton empire, elles mettraient de soin à te conserver, sinon par honnêteté, du moins par coquetterie ! Mais on ne joue point la pudeur. Il n’y a pas d’artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter. Quelle différence, pensais-je encore, de la grossière impudence de ces créatures et de leurs équivoques licencieuses à ces regards timides et passionnés, à ces propos pleins de modestie, de grâce et de sentiments, dont… Je n’osais achever, je rougissais de ces indignes comparaisons… Je me reprochais comme autant de crimes les charmants souvenirs qui me poursuivaient malgré moi… En quels lieux osais-je penser à celle… Hélas ! ne pouvant écarter de mon cœur une trop chère image, je m’efforçais de la voiler.

Le bruit, les propos que j’entendais, les objets qui frappaient mes yeux, m’échauffèrent insensiblement ; mes deux voisines ne cessaient de me faire des agaceries, qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma tête s’embarrassait : j’avais toujours bu mon vin fort trempé, j’y mis plus d’eau encore, et enfin je m’avisai de la boire pure. Alors seulement je m’aperçus que cette eau prétendue était du vin blanc, et que j’avais été trompé tout le long du repas. Je ne fis point des plaintes qui ne m’auraient attiré que des railleries, je cessai de boire, il n’était plus temps ; le mal était fait. L’ivresse ne tarda pas à m’ôter le peu de connaissance qui me restait. Je fus surpris, en revenant à moi, de me trouver dans un cabinet reculé, entre les bras d’une de ces créatures, et j’eus au même instant le désespoir de me sentir aussi coupable que je pouvais l’être.

J’ai fini ce récit affreux : qu’il ne souille plus tes regards ni ma mémoire. O toi dont j’attends mon jugement, j’implore ta rigueur, je la mérite. Quel que soit mon châtiment, il me sera moins cruel que le souvenir de mon crime.

Lettre XXVII. RéponseModifier

Rassurez-vous sur la crainte de m’avoir irritée ; votre lettre m’a donné plus de douleur que de colère. Ce n’est pas moi, c’est vous que vous avez offensé par un désordre auquel le cœur n’eut point de part. Je n’en suis que plus affligée ; j’aimerais mieux vous voir m’outrager que vous avilir, et le mal que vous vous faites est le seul que je ne puis vous pardonner.

A ne regarder que la faute dont vous rougissez, vous vous trouvez bien plus coupable que vous ne l’êtes, et je ne vois guère en cette occasion que de l’imprudence à vous reprocher. Mais ceci vient de plus loin, et tient à une plus profonde racine, que vous n’apercevez pas, et qu’il faut que l’amitié vous découvre.

Votre première erreur est d’avoir pris une mauvaise route en entrant dans le monde : plus vous avancez, plus vous vous égarez ; et je vois en frémissant que vous êtes perdu si vous ne revenez sur vos pas. Vous vous laissez conduire insensiblement dans le piège que j’avais craint. Les grossières amorces du vice ne pouvaient d’abord vous séduire ; mais la mauvaise compagnie a commencé par abuser votre raison pour corrompre votre vertu, et fait déjà sur vos mœurs le premier essai de ses maximes.

Quoique vous ne m’ayez rien dit en particulier des habitudes que vous vous êtes faites à Paris, il est aisé de juger de vos sociétés par vos lettres, et de ceux qui vous montrent les objets par votre manière de les voir. Je ne vous ai point caché combien j’étais peu contente de vos relations : vous avez continué sur le même ton, et mon déplaisir n’a fait qu’augmenter. En vérité, l’on prendrait ces lettres pour les sarcasmes d’un petit-maître plutôt que pour les relations d’un philosophe, et l’on a peine à les croire de la même main que celles que vous m’écriviez autrefois. Quoi ! vous pensez étudier les hommes dans les petites manières de quelques coteries de précieuses ou de gens désœuvrés ; et ce vernis extérieur et changeant, qui devait à peine frapper vos yeux, fait le fond de toutes vos remarques ! Etait-ce la peine de recueillir avec tant de soin des usages et des bienséances qui n’existeront plus dans dix ans d’ici, tandis que les ressorts éternels du cœur humain, le jeu secret et durable des passions échappent à vos recherches ? Prenons votre lettre sur les femmes, qu’y trouverai-je qui puisse m’apprendre à les connaître ? Quelque description de leur parure, dont tout le monde est instruit ; quelques observations malignes sur leurs manières de se mettre et de se présenter ; quelque idée du désordre d’un petit nombre injustement généralisée : comme si tous les sentiments honnêtes étaient éteints à Paris, et que toutes les femmes y allassent en carrosse et aux premières loges ! M’avez-vous rien dit qui m’instruise solidement de leurs goûts, de leurs maximes, de leur vrai caractère, et n’est-il pas bien étrange qu’en parlant des femmes d’un pays un homme sage ait oublié ce qui regarde les soins domestiques et l’éducation des enfants ? La seule chose qui semble être de vous dans toute cette lettre, c’est le plaisir avec lequel vous louez leur bon naturel, et qui fait honneur au vôtre. Encore n’avez-vous fait en cela que rendre justice au sexe en général ; et dans quel pays du monde la douceur et la commisération ne sont-elles pas l’aimable partage des femmes ?

Quelle différence de tableau si vous m’eussiez peint ce que vous aviez vu plutôt que ce qu’on vous avait dit, ou du moins que vous n’eussiez consulté que des gens sensés ! Faut-il que vous, qui avez tant pris de soins à conserver votre jugement, alliez le perdre, comme de propos délibéré, dans le commerce d’une jeunesse inconsidérée, qui ne cherche, dans la société des sages, qu’à les séduire, et non pas à les imiter ! Vous regardez à de fausses convenances d’âge qui ne vous vont point, et vous oubliez celles de lumières et de raison qui vous sont essentielles. Malgré tout votre emportement, vous êtes le plus facile des hommes ; et, malgré la maturité de votre esprit, vous vous laissez tellement conduire par ceux avec qui vous vivez, que vous ne sauriez fréquenter des gens de votre âge sans en descendre et redevenir enfant. Ainsi vous vous dégradez en pensant vous assortir, et c’est vous mettre au-dessous de vous-même que de ne pas choisir des amis plus sages que vous.

Je ne vous reproche point d’avoir été conduit sans le savoir dans une maison déshonnête ; mais je vous reproche d’y avoir été conduit par de jeunes officiers que vous ne deviez pas connaître, ou du moins auxquels vous ne deviez pas laisser diriger vos amusements. Quant au projet de les ramener à vos principes, j’y trouve plus de zèle que de prudence ; si vous êtes trop sérieux pour être leur camarade, vous êtes trop jeune pour être leur Mentor, et vous ne devez vous mêler de réformer autrui que quand vous n’aurez plus rien à faire en vous-même.

Une seconde faute, plus grave encore et beaucoup moins pardonnable, est d’avoir pu passer volontairement la soirée dans un lieu si peu digne de vous, et de n’avoir pas fui dès le premier instant où vous avez connu dans quelle maison vous étiez. Vos excuses là-dessus sont pitoyables. Il était trop tard pour s’en dédire ! comme s’il y avait quelque espèce de bienséance en de pareils lieux, ou que la bienséance dût jamais l’emporter sur la vertu qu’il fût jamais trop tard pour s’empêcher de mal faire ! Quant à la sécurité que vous tirez de votre répugnance, je n’en dirai rien, l’événement vous a montré combien elle était fondée. Parlez plus franchement à celle qui sait lire dans votre cœur ; c’est la honte qui vous retint. Vous craignîtes qu’on ne se moquât de vous en sortant ; un moment de huée vous fit peur, et vous aimâtes mieux vous exposer aux remords qu’à la raillerie. Savez-vous bien quelle maxime vous suivîtes en cette occasion ? Celle qui la première introduit le vice dans une âme bien née, étouffe la voix de la conscience par la clameur publique, et réprime l’audace de bien faire par la crainte du blâme. Tel vaincrait les tentations, qui succombe aux mauvais exemples, tel rougit d’être modeste et devient effronté par honte ; et cette mauvaise honte corrompt plus de cœurs honnêtes que les mauvaises inclinations. Voilà surtout de quoi vous avez à préserver le vôtre ; car, quoi que vous fassiez, la crainte du ridicule que vous méprisez vous domine pourtant malgré vous. Vous braveriez plutôt cent périls qu’une raillerie, et l’on ne vit jamais tant de timidité jointe à une âme aussi intrépide.

Sans vous étaler contre ce défaut des préceptes de morale que vous savez mieux que moi, je me contenterai de vous proposer un moyen pour vous en garantir, plus facile et plus sûr peut-être que tous les raisonnements de la philosophie ; c’est de faire dans votre esprit une légère transposition de temps, et d’anticiper sur l’avenir de quelques minutes. Si, dans ce malheureux souper, vous vous fussiez fortifié contre un instant de moquerie de la part des convives, par l’idée de l’état où votre âme allait être sitôt que vous seriez dans la rue ; si vous vous fussiez représenté le contentement intérieur d’échapper aux pièges du vice, l’avantage de prendre d’abord cette habitude de vaincre qui en facilite le pouvoir, le plaisir que vous eût donné la conscience de votre victoire, celui de me la décrire, celui que j’en aurais reçu moi-même, est-il croyable que tout cela ne l’eût pas emporté sur une répugnance d’un instant, à laquelle vous n’eussiez jamais cédé, si vous en aviez envisagé les suites ? Encore, qu’est-ce que cette répugnance qui met un prix aux railleries de gens dont l’estime n’en peut avoir aucun ? Infailliblement cette réflexion vous eût sauvé, pour un moment de mauvaise honte, une honte beaucoup plus juste, plus durable, les regrets, le danger ; et, pour ne vous rien dissimuler, votre amie eût versé quelques larmes de moins.

Vous voulûtes, dites-vous, mettre à profit cette soirée pour votre fonction d’observateur. Quel soin ! Quel emploi ! Que vos excuses me font rougir de vous ! Ne serez-vous point aussi curieux d’observer un jour les voleurs dans leurs cavernes, et de voir comment ils s’y prennent pour dévaliser les passants ? Ignorez-vous qu’il y a des objets si odieux qu’il n’est pas même permis à l’homme d’honneur de les voir, et que l’indignation de la vertu ne peut supporter le spectacle du vice ? Le sage observe le désordre public qu’il ne peut arrêter ; il l’observe, et montre sur son visage attristé la douleur qu’il lui cause. Mais quant aux désordres particuliers, il s’y oppose, ou détourne les yeux de peur qu’ils ne s’autorisent de sa présence. D’ailleurs, était-il besoin de voir de pareilles sociétés pour juger de ce qui s’y passe et des discours qu’on y tient ? Pour moi, sur leur seul objet plus que sur le peu que vous m’en avez dit, je devine aisément tout le reste ; et l’idée des plaisirs qu’on y trouve me fait connaître assez les gens qui les cherchent.

Je ne sais si votre commode philosophie adopte déjà les maximes qu’on dit établies dans les grandes villes pour tolérer de semblables lieux ; mais j’espère au moins que vous n’êtes pas de ceux qui se méprisent assez pour s’en permettre l’usage, sous prétexte de je ne sais quelle chimérique nécessité qui n’est connue que des gens de mauvaise vie : comme si les deux sexes étaient sur ce point de nature différente, et que dans l’absence ou le célibat il fallût à l’honnête homme des ressources dont l’honnête femme n’a pas besoin ! Si cette erreur ne vous mène pas chez des prostituées, j’ai bien peur qu’elle ne continue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous voulez être méprisable, soyez-le au moins sans prétexte, et n’ajoutez point le mensonge à la crapule. Tous ces prétendus besoins n’ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens. Les illusions même de l’amour se purifient dans un cœur chaste, et ne corrompent jamais qu’un cœur déjà corrompu : au contraire, la pureté se soutient par elle-même ; les désirs toujours réprimés s’accoutument à ne plus renaître, et les tentations ne se multiplient que par l’habitude d’y succomber. L’amitié m’a fait surmonter deux fois ma répugnance à traiter un pareil sujet : celle-ci sera la dernière ; car à quel titre espérerais-je obtenir de vous ce que vous avez refusé à l’honnêteté, à l’amour, et à la raison ?

Je reviens au point important par lequel j’ai commencé cette lettre. A vingt-un ans, vous m’écriviez du Valais des descriptions graves et judicieuses ; à vingt-cinq, vous m’envoyez de Paris des colifichets de lettres, où le sens et la raison sont partout sacrifiés à un certain tour plaisant, fort éloigné de votre caractère. Je ne sais comment vous avez fait ; mais depuis que vous vivez dans le séjour des talents, les vôtres paraissent diminués ; vous aviez gagné chez les paysans, et vous perdez parmi les beaux esprits. Ce n’est pas la faute du pays où vous vivez, mais des connaissances que vous y avez faites ; car il n’y a rien qui demande tant de choix que le mélange de l’excellent et du pire. Si vous voulez étudier le monde, fréquentez les gens sensés qui le connaissent par une longue expérience et de paisibles observations, non de jeunes étourdis qui n’en voient que la superficie, et des ridicules qu’ils font eux-mêmes. Paris est plein de savants accoutumés à réfléchir, et à qui ce grand théâtre en offre tous les jours le sujet. Vous ne me ferez point croire que ces hommes graves et studieux vont courant comme vous de maison en maison, de coterie en coterie, pour amuser les femmes et les jeunes gens, et mettre toute la philosophie en babil. Ils ont trop de dignité pour avilir ainsi leur état, prostituer leurs talents, et soutenir par leur exemple des mœurs qu’ils devraient corriger. Quand la plupart le feraient, sûrement plusieurs ne le font point et c’est ceux-là que vous devez rechercher.

N’est-il pas singulier encore que vous donniez vous-même dans le défaut que vous reprochez aux modernes auteurs comiques ; que Paris ne soit plein pour vous que de gens de condition ; que ceux de votre état soient les seuls dont vous ne parliez point ? Comme si les vains préjugés de la noblesse ne vous coûtaient pas assez cher pour les haïr, et que vous crussiez vous dégrader en fréquentant d’honnêtes bourgeois, qui sont peut-être l’ordre le plus respectable du pays où vous êtes ! Vous avez beau vous excuser sur les connaissances de milord Edouard ; avec celles-là vous en eussiez bientôt fait d’autres dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent monter, qu’il est toujours aisé de descendre ; et, de votre propre aveu, c’est le seul moyen de connaître les véritables mœurs d’un peuple que d’étudier sa vie privée dans les états les plus nombreux ; car s’arrêter aux gens qui représentent toujours, c’est ne voir que des comédiens.

Je voudrais que votre curiosité allât plus loin encore. Pourquoi, dans une ville si riche, le bas peuple est-il si misérable, tandis que la misère extrême est si rare parmi nous, où l’on ne voit point de millionnaires ? Cette question, ce me semble, est bien digne de vos recherches ; mais ce n’est pas chez les gens avec qui vous vivez que vous devez vous attendre à la résoudre. C’est dans les appartements dorés qu’un écolier va prendre les airs du monde ; mais le sage en apprend les mystères dans la chaumière du pauvre. C’est là qu’on voit sensiblement les obscures manœuvres du vice, qu’il couvre de paroles fardées au milieu d’un cercle : c’est là qu’on s’instruit par quelles iniquités secrètes le puissant et le riche arrachent un reste de pain noir à l’opprimé qu’ils feignent de plaindre en public. Ah ! si j’en crois nos vieux militaires, que de choses vous apprendriez dans les greniers d’un cinquième étage, qu’on ensevelit sous un profond secret dans les hôtels du faubourg Saint-Germain, et que tant de beaux parleurs seraient confus avec leurs feintes maximes d’humanité si tous les malheureux qu’ils ont faits se présentaient pour les démentir !

Je sais qu’on n’aime pas le spectacle de la misère qu’on ne peut soulager, et que le riche même détourne les yeux du pauvre qu’il refuse de secourir ; mais ce n’est pas d’argent seulement qu’ont besoin les infortunés, et il n’y a que les paresseux de bien faire qui ne sachent faire du bien que la bourse à la main. Les consolations, les conseils, les soins, les amis, la protection sont autant de ressources que la commisération vous laisse, au défaut des richesses, pour le soulagement de l’indigent. Souvent les opprimés ne le sont que parce qu’ils manquent d’organe pour faire entendre leurs plaintes. Il ne s’agit quelquefois que d’un mot qu’ils ne peuvent dire, d’une raison qu’ils ne savent point exposer, de la porte d’un grand qu’ils ne peuvent franchir. L’intrépide appui de la vertu désintéressée suffit pour lever une infinité d’obstacles ; et l’éloquence d’un homme de bien peut effrayer la tyrannie au milieu de toute sa puissance.

Si vous voulez donc être homme en effet, apprenez à redescendre. L’humanité coule comme une eau pure et salutaire, et va fertiliser les lieux bas ; elle cherche toujours le niveau ; elle laisse à sec ces roches arides qui menacent la campagne, et ne donnent qu’une ombre nuisible ou des éclats pour écraser leurs voisins.

Voilà, mon ami, comment on tire parti du présent en s’instruisant pour l’avenir, et comment la bonté met d’avance à profit les leçons de la sagesse, afin que, quand les lumières acquises nous resteraient inutiles, on n’ait pas pour cela perdu le temps employé à les acquérir. Qui doit vivre parmi des gens en place ne saurait prendre trop de préservatifs contre leurs maximes empoisonnées, et il n’y a que l’exercice continuel de la bienfaisance qui garantisse les meilleurs cœurs de la contagion des ambitieux. Essayez, croyez-moi, de ce nouveau genre d’études ; il est plus digne de vous que ceux vous avez embrassés ; et comme l’esprit s’étrécit à mesure que l’âme se corrompt, vous sentirez bientôt, au contraire, combien l’exercice des sublimes vertus élève et nourrit le génie, combien un tendre intérêt aux malheurs d’autrui sert mieux à en trouver la source, et à nous éloigner en tous sens des vices qui les ont produits.

Je vous devais toute la franchise de l’amitié dans la situation critique où vous me paraissez être, de peur qu’un second pas vers le désordre ne vous y plongeât enfin sans retour, avant que vous eussiez le temps de vous reconnaître. Maintenant, je ne puis vous cacher, mon ami, combien votre prompte et sincère confession m’a touchée ; car je sens combien vous a coûté la honte de cet aveu, et par conséquent combien celle de votre faute vous pesait sur le cœur. Une erreur involontaire se pardonne et s’oublie aisément. Quant à l’avenir, retenez bien cette maxime dont je ne me départirai point : qui peut s’abuser deux fois en pareil cas ne s’est pas même abusé la première.

Adieu, mon ami : veille avec soin sur ta santé, je t’en conjure, et songe qu’il ne doit rester aucune trace d’un crime que j’ai pardonné.

P.-S. ─ Je viens de voir entre les mains de M. d’Orbe des copies de plusieurs de vos lettres à milord Edouard, qui m’obligent à rétracter une partie de mes censures sur les matières et le style de vos observations. Celles-ci traitent, j’en conviens, de sujets importants, et me paraissent pleines de réflexions graves et judicieuses. Mais, en revanche, il est clair que vous nous dédaignez beaucoup, ma cousine et moi, ou que vous faites bien peu de cas de notre estime, en ne nous envoyant que des relations si propres à l’altérer, tandis que vous en faites pour votre ami de beaucoup meilleurs. C’est, ce me semble, assez mal honorer vos leçons, que de juger vos écolières indignes d’admirer vos talents ; et vous devriez feindre, au moins par vanité, de nous croire capables de vous entendre.

J’avoue que la politique n’est guère du ressort des femmes ; et mon oncle nous en a tant ennuyées, que je comprends comment vous avez pu craindre d’en faire autant. Ce n’est pas non plus, à vous parler franchement, l’étude à laquelle je donnerais la préférence ; son utilité est trop loin de moi pour me toucher beaucoup, et ses lumières sont trop sublimes pour frapper vivement mes yeux. Obligée d’aimer le gouvernement sous lequel le ciel m’a fait naître, je me soucie peu de savoir s’il en est de meilleurs. De quoi me servirait de les connaître, avec si peu de pouvoir pour les établir, et pourquoi contristerais-je mon âme à considérer de si grands maux où je ne peux rien, tant que j’en vois d’autres autour de moi qu’il m’est permis de soulager ? Mais je vous aime ; et l’intérêt que je ne prends pas au sujet, je le prends à l’auteur qui le traite. Je recueille avec une tendre admiration toutes les preuves de votre génie ; et fière d’un mérite si digne de mon cœur je ne demande à l’amour qu’autant d’esprit qu’il m’en faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc pas le plaisir de connaître et d’aimer tout ce que vous faites de bien. Voulez-vous me donner l’humiliation de croire que, si le ciel unissait nos destinées, vous ne jugeriez pas votre compagne digne de penser avec vous ?

Lettre XXVIII de JulieModifier

Tout est perdu ! Tout est découvert ! Je ne trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avais cachées. Elles y étaient encore hier au soir. Elles n’ont pu être enlevées que d’aujourd’hui. Ma mère seule peut les avoir surprises. Si mon père les voit, c’est fait de ma vie ! Eh ! que servirait qu’il ne les vît pas, s’il faut renoncer… Ah Dieu ! ma mère m’envoie appeler. Où fuir ? Comment soutenir ses regards ? Que ne puis-je me cacher au sein de la terre !… Tout mon corps tremble et je suis hors d’état de faire un pas… La honte, l’humiliation, les cuisants reproches… j’ai tout mérité ; je supporterai tout. Mais la douleur, les larmes d’une mère éplorée… ô mon cœur, quels déchirements !… Elle m’attend, je ne puis tarder davantage… Elle voudra savoir… Il faudra tout dire… Regianino sera congédié. Ne m’écris plus jusqu’à nouvel avis… Qui sait si jamais… Je pourrais… quoi ! mentir !… mentir à ma mère !… Ah ! s’il faut nous sauver par le mensonge, adieu, nous sommes perdus !