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Cinquième partieModifier

Lettre I de Milord Edouard[1]Modifier

  1. Cette lettre paraît avoir été écrite avant la réception de la précédente.

Sors de l’enfance, ami, réveille-toi. Ne livre point ta vie entière au long sommeil de la raison. L’âge s’écoule, il ne t’en reste plus que pour être sage. A trente ans passés il est temps de songer à soi ; commence donc à rentrer en toi-même, et sois homme une fois avant la mort.

Mon cher, votre cœur vous en a longtemps imposé sur vos lumières. Vous avez voulu philosopher avant d’en être capable ; vous avez pris le sentiment pour de la raison, et content d’estimer les choses par l’impression qu’elles vous ont faite, vous avez toujours ignoré leur véritable prix. Un cœur droit est, je l’avoue, le premier organe de la vérité ; celui qui n’a rien senti ne sait rien apprendre ; il ne fait que flotter d’erreur en erreur ; il n’acquiert qu’un vain savoir et de stériles connaissances, parce que le vrai rapport des choses à l’homme, qui est sa principale science, lui demeure toujours caché. Mais c’est se borner à la première moitié de cette science que de ne pas étudier encore les rapports qu’ont les choses entre elles pour mieux juger de ceux qu’elles ont avec nous. C’est peu de connaître les passions humaines, si l’on n’en sait apprécier les objets ; et cette seconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.

La jeunesse du sage est le temps de ses expériences ; ses passions en sont les instruments ; mais après avoir appliqué son âme aux objets extérieurs pour les sentir, il la retire au dedans de lui pour les considérer, les comparer, les connaître. Voilà le cas où vous devez être plus que personne au monde. Tout ce qu’un cœur sensible peut éprouver de plaisirs et de peines a rempli le vôtre ; tout ce qu’un homme peut voir, vos yeux l’ont vu. Dans un espace de douze ans vous avez épuisé tous les sentiments qui peuvent être épars dans une longue vie, et vous avez acquis, jeune encore, l’expérience d’un vieillard. Vos premières observations se sont portées sur des gens simples et sortant presque des mains de la nature, comme pour vous servir de pièce de comparaison. Exilé dans la capitale du plus célèbre peuple de l’univers, vous êtes sauté pour ainsi dire à l’autre extrémité : le génie supplée aux intermédiaires. Passé chez la seule nation d’hommes qui reste parmi les troupeaux divers dont la terre est couverte, si vous n’avez pas vu régner les lois, vous les avez vues du moins exister encore ; vous avez appris à quels signes on reconnaît cet organe sacré de la volonté d’un peuple, et comment l’empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté. Vous avez parcouru tous les climats, vous avez vu toutes les régions que le soleil éclaire. Un spectacle plus rare et digne de l’œil du sage, le spectacle d’une âme sublime et pure, triomphant de ses passions et régnant sur elle-même, est celui dont vous jouissez. Le premier objet qui frappa vos regards est celui qui les frappe encore, et votre admiration pour lui n’est que mieux fondée après en avoir contemplé tant d’autres. Vous n’avez plus rien à sentir ni à voir qui mérite de vous occuper. Il ne vous reste plus d’objet à regarder que vous-même, ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse. Vous avez vécu de cette courte vie, songez à vivre pour celle qui doit durer.

Vos passions, dont vous fûtes longtemps l’esclave vous ont laissé vertueux. Voilà toute votre gloire : elle est grande, sans doute ; mais soyez-en moins fier :votre force même est l’ouvrage de votre faiblesse. Savez-vous ce qui vous a fait aimer toujours la vertu ? Elle a pris à vos yeux la figure de cette femme adorable qui la représente si bien, et il serait difficile qu’une si chère image vous en laissât perdre le goût. Mais ne l’aimerez-vous jamais pour elle seule, et n’irez-vous point au bien par vos propres forces, comme Julie a fait par les siennes ? Enthousiaste oisif de ses vertus, vous bornerez-vous sans cesse à les admirer sans les imiter jamais ? Vous parlez avec chaleur de la manière dont elle remplit ses devoirs d’épouse et de mère ; mais vous, quand remplirez-vous vos devoirs d’homme et d’ami à son exemple ? Une femme a triomphé d’elle-même, et un philosophe a peine à se vaincre ! Voulez-vous donc n’être qu’un discoureur comme les autres, et vous borner à faire de bons livres, au lieu de bonnes actions[1] ? Prenez-y garde, mon cher ; il règne encore dans vos lettres un ton de mollesse et de langueur qui me déplaît, et qui est bien plus un reste de votre passion qu’un effet de votre caractère. Je hais partout la faiblesse, et n’en veux point dans mon ami. Il n’y a point de vertu sans force, et le chemin du vice est la lâcheté. Osez-vous bien compter sur vous avec un cœur sans courage ? Malheureux ! si Julie était faible, tu succomberais demain et ne serais qu’un vil adultère. Mais te voilà resté seul avec elle : apprends à la connaître, et rougis de toi.

J’espère pouvoir bientôt vous aller joindre. Vous savez à quoi ce voyage est destiné. Douze ans d’erreurs et de troubles me rendent suspect à moi-même : pour résister j’ai pu me suffire, pour choisir il me faut les yeux d’un ami ; et je me fais un plaisir de rendre tout commun entre nous, la reconnaissance aussi bien que l’attachement. Cependant, ne vous y trompez pas, avant de vous accorder ma confiance, j’examinerai si vous en êtes digne, et si vous méritez de me rendre les soins que j’ai pris de vous. Je connais votre cœur, j’en suis content : ce n’est pas assez ; c’est de votre jugement que j’ai besoin dans un choix où doit présider la raison seule, et où la mienne peut m’abuser. Je ne crains pas les passions qui, nous faisant une guerre ouverte, nous avertissent de nous mettre en défense, nous laissent, quoi qu’elles fassent, la conscience de toutes nos fautes, et auxquelles on ne cède qu’autant qu’on leur veut céder. Je crains leur illusion qui trompe au lieu de contraindre, et nous fait faire, sans le savoir, autre chose que ce que nous voulons. On n’a besoin que de soi pour réprimer ses penchants, on a quelquefois besoin d’autrui pour discerner ceux qu’il est permis de suivre ; et c’est à quoi sert l’amitié d’un homme sage, qui voit pour nous sous un autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connaître. Songez donc à vous examiner, et dites-vous si, toujours en proie à de vains regrets, vous serez à jamais inutile à vous et aux autres, ou si, reprenant enfin l’empire de vous-même, vous voulez mettre une fois votre âme en état d’éclairer celle de votre ami.

Mes affaires ne me retiennent plus à Londres que pour une quinzaine de jours : je passerai par notre armée de Flandre, où je compte rester encore autant ; de sorte que vous ne devez guère m’attendre avant la fin du mois prochain ou le commencement d’octobre. Ne m’écrivez plus à Londres, mais à l’armée, sous l’adresse ci-jointe. Continuez vos descriptions : malgré le mauvais ton de vos lettres, elles me touchent et m’instruisent ; elles m’inspirent des projets de retraite et de repos convenables à mes maximes et à mon âge. Calmez surtout l’inquiétude que vous m’avez donnée sur Mme de Wolmar : si son sort n’est pas heureux, qui doit oser aspirer à l’être. Après le détail qu’elle vous a fait, je ne puis concevoir ce qui manque à son bonheur.

  1. Non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connais un, un seul, j'en conviens ; mais c'est beaucoup encore ; et, pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserais-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu ? Savant et modeste Abauzit(1), que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer ; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour ; ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache est d'autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et vertueux vieillard, vous n'aurez point été prôné par les beaux esprits ; leurs bruyantes académies n'auront point retenti de vos éloges ; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans les livres, vous l'avez mise dans votre vie, pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate : mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres(2).

    (1) Il était français de naissance, et fut dès son bas âge envoyé à Genève par suite de la révocation de l'édit de Nantes. Il est mort en 1767, âgé de quatre-vingt-sept ans.
    G. P.

    (2) Ce n'est peut-être qu'à cet éloge, d'ailleurs si touchant et si bien senti, qu'Abauzit doit sa célébrité dans le monde littéraire. Sans la note qu'on vient de lire, son nom eût pu rester obscur, ou du moins sa réputation ne pas s'étendre au-delà de l'enceinte de sa patrie adoptive, et c'est un trait de plus en l'honneur d'un homme qui fut aussi recommandable par ses vastes connaissances et ses talents que par ses modestes et douces vertus. Des détails sur sa vie et ses ouvrages nous entraîneraient trop loin ; ceux des lecteurs qui voudront s'en instruire les trouveront dans Sennebier (Hist. littéraire de Genève, tom. III, p. 63 et suiv.), ou dans l'article que Millin a consacré à Abauzit dans la Biographie universelle. — Quant à l'éloge de Rousseau, la remarque faite plus d'une fois que c'est le seul qu'il ait adressé à un homme vivant, n'est rien moins qu'exacte, puisque indépendamment d'un hommage semblable que nous l'avons vu précédemment (troisième Partie, Lettre XXI) rendre à Parisot, chirurgien de Lyon, un autre non moins digne d'attention existe dans l'épitre dédicatoire du Devin du village à Duclos. Voltaire enfin, dans le temps même où son rival de gloire avait le plus à s'en plaindre, n'a-t-il pas reçu de lui plusieurs fois de hommages publics, toujours aussi sincères qu'indignement récompensés ?
    G. P.

Lettre II à milord EdouardModifier

Oui, milord, je vous le confirme avec des transports de joie, la scène de Meillerie a été la crise de ma folie et de mes maux. Les explications de M. de Wolmar m’ont entièrement rassuré sur le véritable état de mon cœur. Ce cœur trop faible est guéri tout autant qu’il peut l’être ; et je préfère la tristesse d’un regret imaginaire à l’effroi d’être sans cesse assiégé par le crime. Depuis le retour de ce digne ami, je ne balance plus à lui donner un nom si cher et dont vous m’avez si bien fait sentir tout le prix. C’est le moindre titre que je doive à quiconque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de mon âme comme dans le séjour que j’habite. Je commence à m’y voir sans inquiétude, à y vivre comme chez moi ; et si je n’y prends pas tout à fait l’autorité d’un maître, je sens plus de plaisir encore à me regarder comme l’enfant de la maison. La simplicité, l’égalité que j’y vois régner, ont un attrait qui me touche et me porte au respect. Je passe des jours sereins entre la raison vivante et la vertu sensible. En fréquentant ces heureux époux, leur ascendant me gagne et me touche insensiblement, et mon cœur se met par degrés à l’unisson des leurs, comme la voix prend, sans qu’on y songe, le ton des gens avec qui l’on parle.

Quelle retraite délicieuse ! Quelle charmante habitation ! Que la douce habitude d’y vivre en augmente le prix ! Et que, si l’aspect en paraît d’abord peu brillant, il est difficile de ne pas l’aimer aussitôt qu’on la connaît ! Le goût que prend Mme de Wolmar à remplir ses nobles devoirs, à rendre heureux et bons ceux qui l’approchent, se communique à tout ce qui en est l’objet, à son mari, à ses enfants, à ses hôtes, à ses domestiques. Le tumulte, les jeux bruyants, les longs éclats de rire ne retentissent point dans ce paisible séjour ; mais on y trouve partout des cœurs contents et des visages gais. Si quelquefois on y verse des larmes, elles sont d’attendrissement et de joie. Les noirs soucis, l’ennui, la tristesse, n’approchent pas plus d’ici que le vice et les remords dont ils sont le fruit.

Pour elle, il est certain qu’excepté la peine secrète qui la tourmente, et dont je vous ai dit la cause dans ma précédente lettre, tout concourt à la rendre heureuse. Cependant avec tant de raisons de l’être, mille autres se désoleraient à sa place. Sa vie uniforme et retirée leur serait insupportable ; elles s’impatienteraient du tracas des enfants ; elles s’ennuieraient des soins domestiques ; elles ne pourraient souffrir la campagne ; la sagesse et l’estime d’un mari peu caressant ne les dédommageraient ni de sa froideur ni de son âge ; sa présence et son attachement même leur seraient à charge. Ou elles trouveraient l’art de l’écarter de chez lui pour y vivre à leur liberté, ou, s’en éloignant elles-mêmes, elles mépriseraient les plaisirs de leur état ; elles en chercheraient au loin de plus dangereux, et ne seraient à leur aise dans leur propre maison que quand elles y seraient étrangères. Il faut une âme saine pour sentir les charmes de la retraite ; on ne voit guère que des gens de bien se plaire au sein de leur famille et s’y renfermer volontairement ; s’il est au monde une vie heureuse, c’est sans doute celle qu’ils y passent. Mais les instruments du bonheur ne sont rien pour qui ne sait pas les mettre en œuvre, et l’on ne sent en quoi le vrai bonheur consiste qu’autant qu’on est propre à le goûter.

S’il fallait dire avec précision ce qu’on fait dans cette maison pour être heureux, je croirais avoir bien répondu en disant : On y sait vivre ; non dans le sens qu’on donne en France à ce mot, qui est d’avoir avec autrui certaines manières établies par la mode ; mais de la vie de l’homme, et pour laquelle il est né ; de cette vie dont vous me parlez, dont vous m’avez donné l’exemple, qui dure au delà d’elle-même, et qu’on ne tient pas pour perdue au jour de la mort.

Julie a un père qui s’inquiète du bien-être de sa famille ; elle a des enfants à la subsistance desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal soin de l’homme sociable, et c’est aussi le premier dont elle et son mari se sont conjointement occupés. En entrant en ménage ils ont examiné l’état de leurs biens : ils n’ont pas tant regardé s’ils étaient proportionnés à leur condition qu’à leurs besoins ; et, voyant qu’il n’y avait point de famille honnête qui ne dût s’en contenter, ils n’ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfants pour craindre que le patrimoine qu’ils ont à leur laisser ne leur pût suffire. Ils se sont donc appliqués à l’améliorer plutôt qu’à l’étendre ; ils ont placé leur argent plus sûrement qu’avantageusement ; au lieu d’acheter de nouvelles terres, ils ont donné un nouveau prix à celles qu’ils avaient déjà, et l’exemple de leur conduite est le seul trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.

Il est vrai qu’un bien qui n’augmente point est sujet à diminuer par mille accidents ; mais si cette raison est un motif pour l’augmenter une fois, quand cessera-t-elle d’être un prétexte pour l’augmenter toujours ? Il faudra le partager à plusieurs enfants. Mais doivent-ils rester oisifs ? Le travail de chacun n’est-il pas un supplément à son partage, et son industrie ne doit-elle pas entrer dans le calcul de son bien ? L’insatiable avidité fait ainsi son chemin sous le masque de la prudence, et mène au vice à force de chercher la sûreté. « C’est en vain, dit M. de Wolmar, qu’on prétend donner aux choses humaines une solidité qui n’est pas dans leur nature. La raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard ; et si notre vie et notre fortune en dépendent toujours malgré nous, quelle folie de se donner sans cesse un tourment réel pour prévenir des maux douteux et des dangers inévitables ! » La seule précaution qu’il ait prise à ce sujet a été de vivre un an sur son capital, pour se laisser autant d’avance sur son revenu ; de sorte que le produit anticipe toujours d’une année sur la dépense. Il a mieux aimé diminuer un peu son fonds que d’avoir sans cesse à courir après ses rentes. L’avantage de n’être point réduit à des expédients ruineux au moindre accident imprévu l’a déjà remboursé bien des fois de cette avance. Ainsi l’ordre et la règle lui tiennent lieu d’épargne, et il s’enrichit de ce qu’il a dépensé.

Les maîtres de cette maison jouissent d’un bien médiocre, selon les idées de fortune qu’on a dans le monde ; mais au fond je ne connais personne de plus opulent qu’eux. Il n’y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu’un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l’homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre, tel est gueux au milieu de ses monceaux d’or. Le désordre et les fantaisies n’ont point de bornes, et font plus de pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un fondement qui la rend inébranlable, savoir le parfait accord des deux époux. Le mari s’est chargé du recouvrement des rentes, la femme en dirige l’emploi, et c’est dans l’harmonie qui règne entre eux qu’est la source de leur richesse.

Ce qui m’a d’abord le plus frappé dans cette maison, c’est d’y trouver l’aisance, la liberté, la gaieté, au milieu de l’ordre et de l’exactitude. Le grand défaut des maisons bien réglées est d’avoir un air triste et contraint. L’extrême sollicitude des chefs sent toujours un peu l’avarice. Tout respire la gêne autour d’eux ; la rigueur de l’ordre a quelque chose de servile qu’on ne supporte point sans peine. Les domestiques font leur devoir, mais ils le font d’un air mécontent et craintif. Les hôtes sont bien reçus, mais ils n’usent qu’avec défiance de la liberté qu’on leur donne ; et, comme on s’y voit toujours hors de la règle, on n’y fait rien qu’en tremblant de se rendre indiscret. On sent que ces pères esclaves ne vivent point pour eux, mais pour leurs enfants, sans songer qu’ils ne sont pas seulement pères, mais hommes, et qu’ils doivent à leurs enfants l’exemple de la vie de l’homme et du bonheur attaché à la sagesse. On suit ici des règles plus judicieuses. On y pense qu’un des principaux devoirs d’un bon père de famille n’est pas seulement de rendre son séjour riant afin que ses enfants s’y plaisent, mais d’y mener lui-même une vie agréable et douce, afin qu’ils sentent qu’on est heureux en vivant comme lui, et ne soient jamais tentés de prendre pour l’être une conduite opposée à la sienne. Une des maximes que M. de Wolmar répète le plus souvent au sujet des amusements des deux cousines, est que la vie triste et mesquine des pères et mères est presque toujours la première source du désordre des enfants.

Pour Julie, qui n’eut jamais d’autre règle que son cœur, et n’en saurait avoir de plus sûre, elle s’y livre sans scrupule, et, pour bien faire, elle fait tout ce qu’il lui demande. Il ne laisse pas de lui demander beaucoup, et personne ne sait mieux qu’elle mettre un prix aux douceurs de la vie. Comment cette âme si sensible serait-elle insensible aux plaisirs ? Au contraire, elle les aime, elle les recherche, elle ne s’en refuse aucun de ceux qui la flattent ; on voit qu’elle sait les goûter ; mais ces plaisirs sont les plaisirs de Julie. Elle ne néglige ni ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers, c’est-à-dire de tous ceux qui l’environnent. Elle ne compte pour superflu rien de ce qui peut contribuer au bien-être d’une personne sensée ; mais elle appelle ainsi tout ce qui ne sert qu’à briller aux yeux d’autrui ; de sorte qu’on trouve dans sa maison le luxe de plaisir et de sensualité sans raffinement ni mollesse. Quant au luxe de magnificence et de vanité, on n’y en voit que ce qu’elle n’a pu refuser au goût de son père ; encore y reconnaît-on toujours le sien, qui consiste à donner moins de lustre et d’éclat que d’élégance et de grâce aux choses. Quand je lui parle des moyens qu’on invente journellement à Paris ou à Londres pour suspendre plus doucement les carrosses, elle approuve assez cela ; mais quand je lui dis jusqu’à quel prix on a poussé les vernis, elle ne comprend plus, et me demande toujours si ces beaux vernis rendent les carrosses plus commodes. Elle ne doute pas que je n’exagère beaucoup sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais ces voitures, au lieu des armes qu’on y mettait autrefois ; comme s’il était plus beau de s’annoncer aux passants pour un homme de mauvaises mœurs que pour un homme de qualité ! Ce qui l’a surtout révoltée a été d’apprendre que les femmes avaient introduit ou soutenu cet usage, et que leurs carrosses ne se distinguaient de ceux des hommes que par des tableaux un peu plus lascifs. J’ai été forcé de lui citer là-dessus un mot de votre illustre ami qu’elle a bien de la peine à digérer. J’étais chez lui un jour qu’on lui montrait un vis-à-vis de cette espèce. A peine eut-il jeté les yeux sur les panneaux, qu’il partit en disant au maître : « Montrez ce carrosse à des femmes de la cour ; un honnête homme n’oserait s’en servir. »

Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, le premier pas vers le bonheur est de ne point souffrir. Ces deux maximes, qui bien entendues épargneraient beaucoup de préceptes de morale, sont chères à Mme de Wolmar. Le mal-être lui est extrêmement sensible et pour elle et pour les autres ; et il ne lui serait pas plus aisé d’être heureuse en voyant des misérables, qu’à l’homme droit de conserver sa vertu toujours pure en vivant sans cesse au milieu des méchants. Elle n’a point cette pitié barbare qui se contente de détourner les yeux des maux qu’elle pourrait soulager. Elle les va chercher pour les guérir : c’est l’existence et non la vue des malheureux qui la tourmente ; il ne lui suffit pas de ne point savoir qu’il y en a ; il faut pour son bonheur qu’elle sache qu’il n’y en a pas, du moins autour d’elle ; car ce serait sortir des termes de la raison que de faire dépendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s’informe des besoins de son voisinage avec la chaleur qu’on met à son propre intérêt ; elle en connaît tous les habitants ; elle y étend pour ainsi dire l’enceinte de sa famille, et n’épargne aucun soin pour en écarter tous les sentiments de douleur et de peine auxquels la vie humaine est assujettie.

Milord, je veux profiter de vos leçons ; mais pardonnez-moi un enthousiasme que je ne me reproche plus et que vous partagez. Il n’y aura jamais qu’une Julie au monde. La Providence a veillé sur elle, et rien de ce qui la regarde n’est un effet du hasard. Le ciel semble l’avoir donnée à la terre pour y montrer à la fois l’excellence dont une âme humaine est susceptible, et le bonheur dont elle peut jouir dans l’obscurité de la vie privée, sans le secours des vertus éclatantes qui peuvent l’élever au-dessus d’elle-même, ni de la gloire qui les peut honorer. Sa faute, si c’en fut une, n’a servi qu’à déployer sa force et son courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques, tous heureusement nés, étaient faits pour l’aimer et pour en être aimés. Son pays était le seul où il lui convînt de naître ; la simplicité qui la rend sublime devait régner autour d’elle ; il lui fallait, pour être heureuse, vivre parmi des gens heureux. Si pour son malheur elle fût née chez des peuples infortunés qui gémissent sous le poids de l’oppression, et luttent sans espoir et sans fruit contre la misère qui les consume, chaque plainte des opprimés eût empoisonné sa vie ; la désolation commune l’eût accablée, et son cœur bienfaisant, épuisé de peines et d’ennuis, lui eût fait éprouver sans cesse les maux qu’elle n’eût pu soulager.

Au lieu de cela, tout anime et soutient ici sa bonté naturelle. Elle n’a point à pleurer les calamités publiques. Elle n’a point sous les yeux l’image affreuse de la misère et du désespoir. Le villageois à son aise a plus besoin de ses avis que de ses dons. S’il se trouve quelque orphelin trop jeune pour gagner sa vie, quelque veuve oubliée qui souffre en secret, quelque vieillard sans enfants, dont les bras affaiblis par l’âge ne fournissent plus à son entretien, elle ne craint pas que ses bienfaits leur deviennent onéreux, et fassent aggraver sur eux les charges publiques pour en exempter des coquins accrédités. Elle jouit du bien qu’elle fait, et le voit profiter. Le bonheur qu’elle goûte se multiplie et s’étend autour d’elle. Toutes les maisons où elle entre, offrent bientôt un tableau de la sienne ; l’aisance et le bien-être y sont une de ses moindres influences, la concorde et les mœurs la suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle ses yeux ne sont frappés que d’objets agréables ; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore ; elle voit partout ce qui plaît à son cœur ; et cette âme si peu sensible à l’amour-propre apprend à s’aimer dans ses bienfaits. Non, milord, je le répète, rien de ce qui touche à Julie n’est indifférent pour la vertu. Ses charmes, ses talents, ses goûts, ses combats, ses fautes, ses regrets, son séjour, ses amis, sa famille, ses peines, ses plaisirs, et toute sa destinée, font de sa vie un exemple unique, que peu de femmes voudront imiter, mais qu’elles aimeront en dépit d’elles.

Ce qui me plaît le plus dans les soins qu’on prend ici du bonheur d’autrui, c’est qu’ils sont tous dirigés par la sagesse, et qu’il n’en résulte jamais d’abus. N’est pas toujours bienfaisant qui veut ; et souvient tel croit rendre de grands services, qui fait de grands maux qu’il ne voit pas, pour un petit bien qu’il aperçoit. Une qualité rare dans les femmes du meilleur caractère, et qui brille éminemment dans celui de Mme de Wolmar, c’est un discernement exquis dans la distribution de ses bienfaits, soit par le choix des moyens de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les répand. Elle s’est fait des règles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder et refuser ce qu’on lui demande sans qu’il y ait ni faiblesse dans sa bonté, ni caprice dans son refus. Quiconque a commis en sa vie une méchante action n’a rien à espérer d’elle que justice, et pardon s’il l’a offensée ; jamais faveur ni protection, qu’elle puisse placer sur un meilleur sujet. Je l’ai vue refuser assez sèchement à un homme de cette espèce une grâce qui dépendait d’elle seule. « Je vous souhaite du bonheur, lui dit-elle, mais je n’y veux pas contribuer, de peur de faire du mal à d’autres en vous mettant en état d’en faire. Le monde n’est pas assez épuisé de gens de bien qui souffrent pour qu’on soit réduit à songer à vous. » Il est vrai que cette dureté lui coûte extrêmement et qu’il lui est rare de l’exercer. Sa maxime est de compter pour bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée ; et il y a bien peu de méchants qui n’aient l’adresse de se mettre à l’abri des preuves. Elle n’a point cette charité paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit de rejeter leurs prières, et pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que l’aumône. Sa bourse n’est pas inépuisable ; et, depuis qu’elle est mère de famille, elle en sait mieux régler l’usage. De tous les secours dont on peut soulager les malheureux l’aumône est, à la vérité, celui qui coûte le moins de peine ; mais il est aussi le plus passager et le moins solide ; et Julie ne cherche pas à se délivrer d’eux, mais à leur être utile.

Elle n’accorde pas non plus indistinctement des recommandations et des services, sans bien savoir si l’usage qu’on en veut faire est raisonnable et juste. Sa protection n’est jamais refusée à quiconque en a un véritable besoin et mérite de l’obtenir ; mais pour ceux que l’inquiétude ou l’ambition porte à vouloir s’élever et quitter un état où ils sont bien, rarement peuvent-ils l’engager à se mêler de leurs affaires. La condition naturelle à l’homme est de cultiver la terre et de vivre de ses fruits. Le paisible habitant des champs n’a besoin pour sentir son bonheur que de le connaître. Tous les vrais plaisirs de l’homme sont à sa portée ; il n’a que les peines inséparables de l’humanité, des peines que celui qui croit s’en délivrer ne fait qu’échanger contre d’autres plus cruelles. Cet état est le seul nécessaire et le plus utile. Il n’est malheureux que quand les autres le tyrannisent par leur violence, ou le séduisent par l’exemple de leurs vices. C’est en lui que consiste la véritable prospérité d’un pays, la force et la grandeur qu’un peuple tire de lui-même, qui ne dépend en rien des autres nations, qui ne contraint jamais d’attaquer pour se soutenir, et donne les plus sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d’estimer la puissance publique, le bel esprit visite les palais du prince, ses ports, ses troupes, ses arsenaux, ses villes ; le vrai politique parcourt les terres et va dans la chaumière du laboureur. Le premier voit ce qu’on a fait, et le second ce qu’on peut faire.

Sur ce principe on s’attache ici, et plus encore à Etange, à contribuer autant qu’on peut à rendre aux paysans leur condition douce, sans jamais leur aider à en sortir. Les plus aisés et les plus pauvres ont également la fureur d’envoyer leurs enfants dans les villes, les uns pour étudier et devenir un jour des messieurs, les autres pour entrer en condition et décharger leurs parents de leur entretien. Les jeunes gens, de leur côté ; aiment souvent à courir ; les filles aspirent à la parure bourgeoise : les garçons s’engagent dans un service étranger ; ils croient valoir mieux en rapportant dans leur village, au lieu de l’amour de la patrie et de la liberté, l’air à la fois rogue et rampant des soldats mercenaires, et le ridicule mépris de leur ancien état. On leur montre à tous l’erreur de ces préjugés, la corruption des enfants, l’abandon des pères, et les risques continuels de la vie, de la fortune, et des mœurs, où cent périssent pour un qui réussit. S’ils s’obstinent, on ne favorise point leur fantaisie insensée ; on les laisse courir au vice et à la misère, et l’on s’applique à dédommager ceux qu’on a persuadés, des sacrifices qu’ils font à la raison. On leur apprend à honorer leur condition naturelle en l’honorant soi-même ; on n’a point avec les paysans les façons des villes ; mais on use avec eux d’une honnête et grave familiarité, qui maintenant chacun dans son état, leur apprend pourtant à faire cas du leur. Il n’y a point de bon paysan qu’on ne porte à se considérer lui-même, en lui montrant la différence qu’on fait de lui à ces petits parvenus qui viennent briller un moment dans leur village et ternir leur parents de leur éclat. M. de Wolmar et le baron, quand il est ici, manquent rarement d’assister aux exercices, aux prix, aux revues du village et des environs. Cette jeunesse déjà naturellement ardente et guerrière, voyant de vieux officiers se plaire à ses assemblées, s’en estime davantage et prend plus de confiance en elle-même. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats retirés du service étranger en savoir moins qu’elle à tous égards ; car, quoi qu’on fasse, jamais cinq sous de paye et la peur des coups de canne ne produiront une émulation pareille à celle que donne à un homme libre et sous les armes la présence de ses parents, de ses voisins, de ses amis, de sa maîtresse, et la gloire de son pays.

La grande maxime de Mme de Wolmar est donc de ne point favoriser les changements de condition, mais de contribuer à rendre heureux chacun dans la sienne, et surtout d’empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois dans un état libre, ne se dépeuple en faveur des autres.

Je lui faisais là-dessus l’objection des talents divers que la nature semble avoir partagés aux hommes pour leur donner à chacun leur emploi, sans égard à la condition dans laquelle ils sont nés. A cela elle me répondit qu’il y avait deux choses à considérer avant le talent : savoir, les mœurs et la félicité. « L’homme, dit-elle, est un être trop noble pour devoir servir simplement d’instrument à d’autres, et l’on ne doit point l’employer à ce qui leur convient sans consulter aussi ce qui lui convient à lui-même ; car les hommes ne sont pas faits pour les places, mais les places sont faites pour eux ; et, pour distribuer convenablement les choses, il ne faut pas tant chercher dans leur partage l’emploi auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus propre à chaque homme pour le rendre bon et heureux autant qu’il est possible. Il n’est jamais permis de détériorer une âme humaine pour l’avantage des autres, ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.

Or, de mille sujets qui sortent du village, il n’y en a pas dix qui n’aillent se perdre à la ville, ou qui n’en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent et font fortune la font presque tous par les voies déshonnêtes qui y mènent. Les malheureux qu’elle n’a point favorisés ne reprennent plus leur ancien état, et se font mendiants ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille s’il s’en trouve un seul qui résiste à l’exemple et se conserve honnête homme, pensez-vous qu’à tout prendre celui-là passe une vie aussi heureuse qu’il l’eût passée à l’abri des passions violentes, dans la tranquille obscurité de sa première condition ?

Pour suivre son talent il le faut connaître. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talents des hommes, et à l’âge où l’on prend un parti, si l’on a tant de peine à bien connaître ceux des enfants qu’on a le mieux observés, comment un petit paysan saura-t-il de lui-même distinguer les siens ? Rien n’est plus équivoque que les signes d’inclination qu’on donne dès l’enfance ; l’esprit imitateur y a souvent plus de part que le talent ; ils dépendront plutôt d’une rencontre fortuite que d’un penchant décidé et le penchant même n’annonce pas toujours la disposition. Le vrai talent, le vrai génie a une certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, moins prompt à se montrer, qu’un apparent et faux talent, qu’on prend pour véritable, et qui n’est qu’une vaine ardeur de briller, sans moyens pour y réussir. Tel entend un tambour et veut être général, un autre voit bâtir et se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit le goût du dessin pour m’avoir vue dessiner, je l’envoyai apprendre à Lausanne ; il se croyait déjà peintre, et n’est qu’un jardinier. L’occasion, le désir de s’avancer, décident de l’état qu’on choisit. Ce n’est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s’y livrer. Un prince ira-t-il se faire cocher parce qu’il mène bien son carrosse ? Un duc se fera-t-il cuisinier parce qu’il invente de bons ragoûts ? On n’a des talents que pour s’élever, personne n’en a pour descendre : pensez-vous que ce soit là l’ordre de la nature ? Quand chacun connaîtrait son talent et voudrait le suivre, combien le pourraient ? Combien surmonteraient d’injustes obstacles ? Combien vaincraient d’indignes concurrents ? Celui qui sent sa faiblesse appelle à son secours le manège et la brigue, que l’autre, plus sûr de lui, dédaigne. Ne m’avez-vous pas cent fois dit vous-même que tant d’établissements en faveur des arts ne font que leur nuire ? En multipliant indiscrètement les sujets, on les confond ; le vrai mérite reste étouffé dans la foule, et les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus intrigant. S’il existait une société où les emplois et les rangs fussent exactement mesurés sur les talents et le mérite personnel, chacun pourrait aspirer à la place qu’il saurait le mieux remplir ; mais il faut se conduire par des règles plus sûres, et renoncer au prix des talents, quand le plus vil de tous est le seul qui mène à la fortune.

Je vous dirai plus, continua-t-elle ; j’ai peine à croire que tant de talents divers doivent être tous développés ; car il faudrait pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fût exactement proportionné au besoin de la société ; et si l’on ne laissait au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le talent de l’agriculture, ou qu’on enlevât à ce travail tous ceux qui sont plus propres à un autre, il ne resterait pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faire vivre. Je penserais que les talents des hommes sont comme les vertus des drogues, que la nature nous donne pour guérir nos maux, quoique son intention soit que nous n’en ayons pas besoin. Il y a des plantes qui nous empoisonnent, des animaux qui nous dévorent, des talents qui nous sont pernicieux. S’il fallait toujours employer chaque chose selon ses principales propriétés, peut-être ferait-on moins de bien que de mal aux hommes. Les peuples bons et simples n’ont pas besoin de tant de talents ; ils se soutiennent mieux par leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie. Mais à mesure qu’ils se corrompent, leurs talents se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu’ils perdent, et pour forcer les méchants eux-mêmes d’être utiles en dépit d’eux. »

Une autre chose sur laquelle j’avais peine à tomber d’accord avec elle était l’assistance des mendiants. Comme c’est ici une grande route, il en passe beaucoup, et l’on ne refuse l’aumône à aucun. Je lui représentai que ce n’était pas seulement un bien jeté à pure perte, et dont on privait ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuait à multiplier les gueux et les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier, et, se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu’ils y pourraient faire.

« Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisants raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches ; vous en avez même pris les termes. Croyez-vous dégrader un pauvre de sa qualité d’homme en lui donnant le nom méprisant de gueux ? Compatissant comme vous l’êtes, comment avez-vous pu vous résoudre à l’employer ? Renoncez-y mon ami, ce mot ne va point dans votre bouche ; il est plus déshonorant pour l’homme dur qui s’en sert que pour le malheureux qui le porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de l’aumône ont tort ou raison ; ce que je sais, c’est que mon mari, qui ne cède point en bon sens à vos philosophes, et qui m’a souvent rapporté tout ce qu’ils disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié naturelle et l’exercer à l’insensibilité, m’a toujours paru mépriser ces discours et n’a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. « On souffre, dit-il, et l’on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles dont plusieurs ne servent qu’à corrompre et gâter les mœurs. A ne regarder l’état de mendiant que comme un métier, loin qu’on en ait rien de pareil à craindre, on n’y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d’intérêt et d’humanité qui devraient unir tous les hommes. Si l’on veut le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserais-je pas l’éloquence de ce mendiant qui me remue le cœur et me porte à le secourir, comme je paye un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles ? Si l’un me fait aimer les bonnes actions d’autrui, l’autre me porte à en faire moi-même ; tout ce qu’on sent à la tragédie s’oublie à l’instant qu’on en sort, mais la mémoire des malheureux qu’on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l’État, de combien d’autres professions qu’on encourage et qu’on tolère n’en peut-on pas dire autant ! C’est au souverain de faire en sorte qu’il n’y ait point de mendiants ; mais pour les rebuter de leur profession faut-il rendre les citoyens inhumains et dénaturés ? » Pour moi, continua Julie, sans avoir ce que les pauvres sont à l’État, je sais qu’ils sont tous mes frères, et que je ne puis, sans une inexcusable dureté, leur refuser le faible secours qu’ils me demandent. La plupart sont des vagabonds, j’en conviens ; mais je connais trop les peines de la vie pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort ; et comment puis-je être sûre que l’inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance, et mendier un pauvre morceau de pain, n’est pas peut-être cet honnête homme prêt à périr de misère, et que mon refus va réduire au désespoir ? L’aumône que je fais donner à la porte est légère : un demi-crutz et un morceau de pain sont ce qu’on ne refuse à personne ; on donne une ration double à ceux qui sont évidemment estropiés. S’ils en trouvent autant sur leur route dans chaque maison aisée, cela suffit pour les faire vivre en chemin, et c’est tout ce qu’on doit au mendiant étranger qui passe. Quand ce ne serait pas pour eux un secours réel, c’est au moins un témoignage qu’on prend part à leur peine, un adoucissement à la dureté du refus, une sorte de salutation qu’on leur rend. Un demi-crutz et un morceau de pain ne coûtent guère plus à donner et sont une réponse plus honnête qu’un Dieu vous assiste ! comme si les dons de Dieu n’étaient pas dans la main des hommes, et qu’il eût d’autres greniers sur la terre que les magasins des riches ! Enfin, quoi qu’on puisse penser de ces infortunés, si l’on ne doit rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à l’humanité souffrante ou à son image, et de ne point s’endurcir le cœur à l’aspect de ses misères.

Voilà comment j’en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire sans prétexte et de bonne foi : à l’égard de ceux qui se disent ouvriers et se plaignent de manquer d’ouvrage, il y a toujours ici pour eux des outils et du travail qui les attendent. Par cette méthode on les aide, on met leur bonne volonté à l’épreuve ; et les menteurs le savent si bien, qu’il ne s’en présente plus chez nous. »

C’est ainsi, milord, que cette âme angélique trouve toujours dans ses vertus de quoi combattre les vaines subtilités dont les gens cruels pallient leurs vices. Tous ces soins et d’autres semblables sont mis par elle au rang de ses plaisirs, et remplissent une partie du temps que lui laissent ses devoirs les plus chéris. Quand, après s’être acquittée de tout ce qu’elle doit aux autres, elle songe ensuite à elle-même, ce qu’elle fait pour se rendre la vie agréable peut encore être compté parmi ses vertus ; tant son motif est toujours louable et honnête, et tant il y a de tempérance et de raison dans tout ce qu’elle accorde à ses désirs ! Elle veut plaire à son mari qui aime à la voir contente et gaie ; elle veut inspirer à ses enfants le goût des innocents plaisirs que la modération, l’ordre et la simplicité font valoir, et qui détournent le cœur des passions impétueuses. Elle s’amuse pour les amuser, comme la colombe amollit dans son estomac le grain dont elle veut nourrir ses petits.

Julie a l’âme et le corps également sensibles. La même délicatesse règne dans ses sentiments et dans ses organes. Elle était fait pour connaître et goûter tous les plaisirs, et longtemps elle n’aima si chèrement la vertu même que comme la plus douce des voluptés. Aujourd’hui qu’elle sent en paix cette volupté suprême, elle ne se refuse aucune de celles qui peuvent s’associer avec celle-là : mais sa manière de les goûter ressemble à l’austérité de ceux qui s’y refusent, et l’art de jouir est pour elle celui des privations ; non de ces privations pénibles et douloureuses qui blessent la nature, et dont son auteur dédaigne l’hommage insensé, mais des privations passagères et modérées qui conservent à la raison son empire, et servant d’assaisonnement au plaisir en préviennent le dégoût et l’abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens et n’est pas nécessaire à la vie change de nature aussitôt qu’il tourne en habitude, qu’il cesse d’être un plaisir en devenant un besoin, que c’est à la fois une chaîne qu’on se donne et une jouissance don on se prive, et que prévenir toujours les désirs n’est pas l’art de les contenter, mais de les éteindre. Tout celui qu’elle emploie à donner du prix aux moindres choses est de se les refuser vingt fois pour en jouir une. Cette âme simple se conserve ainsi son premier ressort : son goût ne s’use point ; elle n’a jamais besoin de le ranimer par des excès, et je la vois souvent savourer avec délices un plaisir d’enfant qui serait insipide à tout autre.

Un objet plus noble qu’elle se propose encore en cela est de rester maîtresse d’elle-même, d’accoutumer ses passions à l’obéissance, et de plier tous ses désirs à la règle. C’est un nouveau moyen d’être heureuse ; car on ne jouit sans inquiétude que de ce qu’on peut perdre sans peine ; et si le vrai bonheur appartient au sage, c’est parce qu’il est de tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôter.

Ce qui me paraît le plus singulier dans sa tempérance, c’est qu’elle la suit sur les mêmes raisons qui jettent les voluptueux dans l’excès. « La vie est courte, il est vrai, dit-elle ; c’est une raison d’en user jusqu’au bout, et de dispenser avec art sa durée, afin d’en tirer le meilleur parti qu’il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an de jouissance, c’est une mauvaise philosophie d’aller toujours jusqu’où le désir nous mène, sans considérer si nous ne serons pas plus tôt au bout de nos facultés que notre carrière, et si notre cœur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires épicuriens pour ne vouloir jamais perdre une occasion les perdent toutes, et, toujours ennuyés au sein des plaisirs, n’en savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le temps qu’ils pensent économiser, et se ruinent comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien de la maxime opposée, et je crois que j’aimerais encore mieux sur ce point trop de sévérité que de relâchement. Il m’arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir par la seule raison qu’elle m’en fait trop ; en la renouant j’en jouis deux fois. Cependant je m’exerce à conserver sur moi l’empire de ma volonté, et j’aime mieux être taxée de caprice que de me laisser dominer par mes fantaisies. »

Voilà sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie et les choses de pur agrément. Julie a du penchant à la gourmandise ; et, dans les soins qu’elle donne à toutes les parties du ménage, la cuisine surtout n’est pas négligée. La table se sent de l’abondance générale ; mais cette abondance n’est point ruineuse ; il y règne une sensualité sans raffinement ; tous les mets sont communs, mais excellents dans leurs espèces ; l’apprêt en est simple et pourtant exquis. Tout ce qui n’est que d’appareil, tout ce qui tient à l’opinion, tous les plats fins et recherchés, dont la rareté fait tout le prix, et qu’il faut nommer pour les trouver bons, en sont bannis à jamais ; et même, dans la délicatesse et le choix de ceux qu’on se permet, on s’abstient journellement de certaines choses qu’on réserve pour donner à quelque repas un air de fête qui les rend plus agréables sans être plus dispendieux. Que croiriez-vous que sont ces mets si sobrement ménagés ? Du gibier rare ? Du poisson de mer ? Des productions étrangères ? Mieux que tout cela ; quelque excellent légume du pays, quelqu’un des savoureux herbages qui croissent dans nos jardins, certains poissons du lac apprêtés d’une certaine manière, certains laitages de nos montagnes, quelque pâtisserie à l’allemande, à quoi l’on joint quelque pièce de la chasse des gens de la maison : voilà tout l’extraordinaire qu’on y remarque ; voilà ce qui couvre et orne la table, ce qui excite et contente notre appétit les jours de réjouissance. Le service est modeste et champêtre, mais propre et riant ; la grâce et le plaisir y sont, la joie et l’appétit l’assaisonnent. Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim, des cristaux pompeux chargés de fleurs pour tout dessert, ne remplissent point la place des mets ; on n’y sait point l’art de nourrir l’estomac par les yeux, mais on y sait celui d’ajouter du charme à la bonne chère, de manger beaucoup sans s’incommoder, de s’égayer à boire sans altérer sa raison, de tenir table longtemps sans ennui, et d’en sortir toujours sans dégoût.

Il y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où l’on mange ordinairement, laquelle est au rez-de-chaussée. Cette salle particulière est à l’angle de la maison et éclairée de deux côtés ; elle donne par l’un sur le jardin, au delà duquel on voit le lac à travers les arbres ; par l’autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui commencent d’étaler aux yeux les richesses qu’on y recueillira dans deux mois. Cette pièce est petite : mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable et riante. C’est là que Julie donne ses petits festins à son père, à son mari, à sa cousine, à moi, à elle-même, et quelquefois à ses enfants. Quand elle ordonne d’y mettre le couvert on sait d’avance ce que cela veut dire, et M. de Wolmar l’appelle en riant le salon d’Apollon ; mais ce salon ne diffère pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que par celui des mets. Les simples hôtes n’y sont point admis, jamais on n’y mange quand on a des étrangers ; c’est l’asile inviolable de la confiance, de l’amitié, de la liberté. C’est la société des cœurs qui lie en ce lieu celle de la table ; elle est une sorte d’initiation à l’intimité, et jamais il ne s’y rassemble que des gens qui voudraient n’être plus séparés. Milord, la fête vous attend, et c’est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas.

Je n’eus pas d’abord le même honneur. Ce ne fut qu’à mon retour de chez Mme d’Orbe que je fus traité dans le salon d’Apollon. Je n’imaginais pas qu’on pût rien ajouter d’obligeant à la réception qu’on m’avait faite ; mais ce souper me donna d’autres idées. J’y trouvai je ne sais quel délicieux mélange de familiarité, de plaisir, d’union, d’aisance, que je n’avais point encore éprouvé. Je me sentais plus libre sans qu’on m’eût averti de l’être ; il me semblait que nous nous entendions mieux qu’auparavant. L’éloignement des domestiques m’invitait à n’avoir plus de réserve au fond de mon cœur ; et c’est là qu’à l’instance de Julie je repris l’usage, quitté depuis tant d’années, de boire avec mes hôtes du vin pur à la fin du repas.

Ce souper m’enchanta : j’aurais voulu que tous nos repas se fussent passés de même. « Je ne connaissais point cette charmante salle, dis-je à Mme de Wolmar ; pourquoi n’y mangez-vous pas toujours ? ─ Voyez, dit-elle, elle est si jolie ! ne serait-ce pas dommage de la gâter ? » Cette réponse me parut trop loin de son caractère pour n’y pas soupçonner quelque sens caché. « Pourquoi du moins, repris-je, ne rassemblez-vous pas toujours autour de vous les mêmes commodités qu’on trouve ici, afin de pouvoir éloigner vos domestiques et causer plus en liberté ? ─ C’est, me répondit-elle encore, que cela serait trop agréable, et que l’ennui d’être toujours à son aise est enfin le pire de tous. » Il ne m’en fallut pas davantage pour concevoir son système ; et je jugeai qu’en effet l’art d’assaisonner les plaisirs n’est que celui d’en être avare.

Je trouve qu’elle se met avec plus de soin qu’elle ne faisait autrefois. La seule vanité qu’on lui ait jamais reprochée était de négliger son ajustement. L’orgueilleuse avait ses raisons, et ne me laissait point de prétexte pour méconnaître son empire. Mais elle avait beau faire, l’enchantement était trop fort pour me sembler naturel ; je m’opiniâtrais à trouver de l’art dans sa négligence ; elle se serait coiffée d’un sac que je l’aurais accusée de coquetterie. Elle n’aurait pas moins de pouvoir aujourd’hui ; mais elle dédaigne de l’employer ; et je dirais qu’elle affecte une parure plus recherchée pour ne sembler plus qu’une jolie femme, si je n’avais découvert la cause de ce nouveau soin. J’y fus trompé les premiers jours ; et, sans songer qu’elle n’était pas mise autrement qu’à mon arrivée où je n’étais point attendu, j’osai m’attribuer l’honneur de cette recherche. Je me désabusai durant l’absence de M. de Wolmar. Dès le lendemain ce n’était plus cette élégance de la veille dont l’œil ne pouvait se lasser, ni cette simplicité touchante et voluptueuse qui m’enivrait autrefois ; c’était une certaine modestie qui parle au cœur par les yeux, qui n’inspire que du respect, et que la beauté rend plus imposante. La dignité d’épouse et de mère régnait sur tous ses charmes ; ce regard timide et tendre était devenu plus grave ; et l’on eût dit qu’un air plus grand et plus noble avait voilé la douceur de ses traits. Ce n’était pas qu’il y eût la moindre altération dans son maintien ni dans ses manières ; son égalité, sa candeur, ne connurent jamais les simagrées ; elle usait seulement du talent naturel aux femmes de changer quelquefois nos sentiments et nos idées par un ajustement différent, par une coiffure d’une autre forme, par une robe d’une autre couleur, et d’exercer sur les cœurs l’empire du goût en faisant de rien quelque chose. Le jour qu’elle attendait son mari de retour, elle retrouva l’art d’animer ses grâces naturelles sans les couvrir ; elle était éblouissante en sortant de sa toilette ; je trouvai qu’elle ne savait pas moins effacer la plus brillante parure qu’orner la plus simple ; et je me dis avec dépit, en pénétrant l’objet de ses soins : « En fit-elle jamais autant pour l’amour ? »

Ce goût de parure s’étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la compose. Le maître, les enfants, les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les jardins, les meubles, tout est tenu avec un soin qui marque qu’on n’est pas au-dessous de la magnificence, mais qu’on la dédaigne. Ou plutôt la magnificence y est en effet, s’il est vrai qu’elle consiste moins dans la richesse de certaines choses que dans un bel ordre du tout qui marque le concert des parties et l’unité d’intention de l’ordonnateur. Pour moi, je trouve au moins que c’est une idée plus grande et plus noble de voir dans une maison simple et modeste un petit nombre de gens heureux d’un bonheur commun, que de voir régner dans un palais la discorde et le trouble, et chacun de ceux qui l’habitent chercher sa fortune et son bonheur dans la ruine d’un autre et dans le désordre général. La maison bien réglée est une, et forme un tout agréable à voir : dans le palais on ne trouve qu’un assemblage confus de divers objets dont la liaison n’est qu’apparente. Au premier coup d’œil on croit voir une fin commune ; en y regardant mieux on est bientôt détrompé.

A ne consulter que l’impression la plus naturelle, il semblerait que, pour dédaigner l’éclat et le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie et la régularité plaît à tous les yeux. L’image du bien-être et de la félicité touche le cœur humain qui en est avide ; mais un vain appareil qui ne se rapporte ni à l’ordre ni au bonheur, et n’a pour objet que de frapper les yeux, quelle idée favorable à celui qui l’étale peut-il exciter dans l’esprit du spectateur ? L’idée du goût ? Le goût ne paraît-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse ? L’idée de la commodité ? Y a-t-il rien de plus incommode que le faste ? L’idée de la grandeur ? C’est précisément le contraire. Quand je vois qu’on a voulu faire un grand palais, je me demande aussitôt pourquoi ce palais n’est pas plus grand. Pourquoi celui qui a cinquante domestiques n’en a-t-il pas cent ? Cette belle vaisselle d’argent, pourquoi n’est-elle pas d’or ? Cet homme qui dore son carrosse, pourquoi ne dore-t-il pas ses lambris ? Si ses lambris sont dorés, pourquoi son toit ne l’est-il pas ? Celui qui voulut bâtir une haute tour faisait bien de la vouloir porter jusqu’au ciel ; autrement il eût eu beau l’élever, le point où il se fût arrêté n’eût servi qu’à donner de plus loin la preuve de son impuissance. O homme petit et vain ! montre-moi ton pouvoir, je te montrerai ta misère.

Au contraire, un ordre de choses où rien n’est donné à l’opinion, où tout a son utilité réelle, et qui se borne aux vrais besoins de la nature, n’offre pas seulement un spectacle approuvé par la raison, mais qui contente les yeux et le cœur, en ce que l’homme ne s’y voit que sous des rapports agréables, comme se suffisant à lui-même, que l’image de sa faiblesse n’y paraît point, et que ce riant tableau n’excite jamais de réflexions attristantes. Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le palais d’un prince et le faste qu’on y voit briller, sans tomber dans la mélancolie et déplorer le sort de l’humanité. Mais l’aspect de cette maison et de la vie uniforme et simple de ses habitants répand dans l’âme des spectateurs un charme secret qui ne fait qu’augmenter sans cesse. Un petit nombre de gens doux et paisibles, unis par des besoins mutuels et par une réciproque bienveillance, y concourt par divers soins à une fin commune : chacun trouvant dans son état tout ce qu’il faut pour en être content et ne point désirer d’en sortir, on s’y attache comme y devant rester toute la vie, et la seule ambition qu’on garde est celle d’en bien remplir les devoirs. Il y a tant de modération dans ceux qui commandent et tant de zèle dans ceux qui obéissent que des égaux eussent pu distribuer entre eux les mêmes emplois sans qu’aucun se fût plaint de son partage. Ainsi nul n’envie celui d’un autre ; nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l’augmentation du bien commun ; les maîtres mêmes ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environnent. On ne saurait qu’ajouter ni que retrancher ici, parce qu’on n’y trouve que les choses utiles et qu’elles y sont toutes ; en sorte qu’on n’y souhaite rien de ce qu’on n’y voit pas, et qu’il n’y a rien de ce qu’on y voit dont on puisse dire : pourquoi n’y en a-t-il pas davantage ? Ajoutez-y du galon, des tableaux, un lustre, de la dorure, à l’instant vous appauvrirez tout. En voyant tant d’abondance dans le nécessaire, et nulle trace de superflu, on est porté à croire que, s’il n’y est pas, c’est qu’on n’a pas voulu qu’il y fût, et que, si on le voulait, il y régnerait avec la même profusion. En voyant continuellement les biens refluer au dehors par l’assistance du pauvre, on est porté à dire : « Cette maison ne peut contenir toutes ses richesses. » Voilà, ce me semble, la véritable magnificence.

Cet air d’opulence m’effraya moi-même quand je fus instruit de ce qui servait à l’entretenir. « Vous vous ruinez, dis-je à M. et Mme de Wolmar ; il n’est pas possible qu’un si modique revenu suffise à tant de dépenses. » Ils se mirent à rire, et me firent voir que, sans rien retrancher dans leur maison, il ne tiendrait qu’à eux d’épargner beaucoup et d’augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. « Notre grand secret pour être riches, me dirent-ils, est d’avoir peu d’argent, et d’éviter, autant qu’il se peut, dans l’usage de nos biens, les échanges intermédiaires entre le produit et l’emploi. Aucun de ces échanges ne se fait sans perte, et ces pertes multipliées réduisent presque à rien d’assez grands moyens, comme à force d’être brocantée une belle boîte d’or devient un mince colifichet. Le transport de nos revenus s’évite en les employant sur le lieu, l’échange s’en évite encore en les consommant en nature ; et dans l’indispensable conversion de ce que nous avons de trop en ce qui nous manque, au lieu des ventes et des achats pécuniaires qui doublent le préjudice, nous cherchons des échanges réels où la commodité de chaque contractant tienne lieu de profit à tous deux. »

« Je conçois, leur dis-je, les avantages de cette méthode ; mais elle ne me paraît pas sans inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le profit doit être plus apparent que réel ; et ce que vous perdez dans le détail de la régie de vos biens l’emporte probablement sur le gain que feraient avec vous vos fermiers ; car le travail se fera toujours avec plus d’économie et la récolte avec plus de soin par un paysan que par vous. ─ C’est une erreur, me répondit Wolmar ; le paysan se soucie moins d’augmenter le produit que d’épargner sur les frais, parce que les avances lui sont plus pénibles que les profits ne lui sont utiles ; comme son objet n’est pas tant de mettre un fonds en valeur que d’y faire peu de dépense, s’il s’assure un gain actuel, c’est bien moins en améliorant la terre qu’en l’épuisant, et le mieux qui puisse arriver est qu’au lieu de l’épuiser il la néglige. Ainsi, pour un peu d’argent comptant recueilli sans embarras, un propriétaire oisif prépare à lui ou à ses enfants de grandes pertes, de grands travaux, et quelquefois la ruine de son patrimoine.

D’ailleurs, poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la culture de mes terres à plus grands frais que ne ferait un fermier ; mais aussi le profit du fermier c’est moi qui le fais ; et, cette culture étant beaucoup meilleure, le produit est beaucoup plus grand ; de sorte qu’en dépensant davantage je ne laisse pas de gagner encore. Il y a plus : cet excès de dépense n’est qu’apparent, et produit réellement une très grande économie. Car si d’autres cultivaient nos terres nous serions oisifs ; il faudrait demeurer à la ville ; la vie y serait plus chère ; il nous faudrait des amusements qui nous coûteraient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici, et nous seraient moins sensibles. Ces soins que vous appelez importuns font à la fois nos devoirs et nos plaisirs : grâce à la prévoyance avec laquelle on les ordonne, ils ne sont jamais pénibles ; ils nous tiennent lieu d’une foule de fantaisies ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit le goût, et tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.

Jetez les yeux tout autour de vous, ajoutait ce judicieux père de famille, vous n’y verrez que des choses utiles, qui ne nous coûtent presque rien, et nous épargnent mille vaines dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table, les seules étoffes du pays composent presque nos meubles et nos habits : rien n’est méprisé parce qu’il est commun, rien n’est estimé parce qu’il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par modération, au choix de ce qu’il y a de meilleur auprès de nous et dont la qualité n’est pas suspecte. Nos mets sont simples, mais choisis. Il ne manque à notre table pour être somptueuse que d’être servie loin d’ici ; car tout y est bon, tout y serait rare, et tel gourmand trouverait les truites du lac bien meilleures s’il les mangeait à Paris.

La même règle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez, n’est pas négligée ; mais l’élégance y préside seule, la richesse ne s’y montre jamais, encore moins la mode. Il y a une grande différence entre le prix que l’opinion donne aux choses et celui qu’elles ont réellement. C’est à ce dernier seul que Julie s’attache ; et quand il est question d’une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne et si elle lui sied. Souvent même la nouveauté seule est pour elle un motif d’exclusion, quand cette nouveauté donne aux choses un prix qu’elles n’ont pas, ou qu’elles ne sauraient garder.

Considérez encore qu’ici l’effet de chaque chose vient moins d’elle-même que de son usage et de son accord avec le reste ; de sorte qu’avec des parties de peu de valeur Julie a fait un tout d’un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seul la valeur aux choses. Autant la loi de la mode est inconstante et ruineuse, autant la sienne est économe et durable. Ce que le bon goût approuve une fois est toujours bien ; s’il est rarement à la mode, en revanche il n’est jamais ridicule, et dans sa modeste simplicité il tire de la convenance des choses des règles inaltérables et sûres, qui restent quand les modes ne sont plus.

Ajoutez enfin que l’abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle, et que les vrais besoins n’ont jamais d’excès. On peut mettre la dépense de vingt habits en un seul, et manger en un repas le revenu d’une année ; mais on ne saurait porter deux habits en même temps, ni dîner deux fois en un jour. Ainsi l’opinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous côtés ; et celui qui, dans un état médiocre, se borne au bien-être ne risque point de se ruiner.

Voilà, mon cher, continuait le sage Wolmar, comment avec de l’économie et des soins on peut se mettre au-dessus de sa fortune. Il ne tiendrait qu’à nous d’augmenter la nôtre sans changer notre manière de vivre ; car il ne se fait ici presque aucune avance qui n’ait un produit pour objet, et tout ce que nous dépensons nous rend de quoi dépenser beaucoup plus. »

Eh bien ! milord, rien de tout cela ne paraît au premier coup d’œil. Partout un air de profusion couvre l’ordre qui le donne. Il faut du temps pour apercevoir des lois somptuaires qui mènent à l’aisance et au plaisir, et l’on a d’abord peine à comprendre comment on jouit de ce qu’on épargne. En y réfléchissant le contentement augmente, parce qu’on voit que la source en est intarissable, et que l’art de goûter le bonheur de la vie sert encore à le prolonger. Comment se lasserait-on d’un état si conforme à la nature ? Comment épuiserait-on son héritage en l’améliorant tous les jours ? Comment ruinerait-on sa fortune en ne consommant que ses revenus ? Quand chaque année on est sûr de la suivante, qui peut troubler la paix de celle qui court ? Ici le fruit du labeur passé soutient l’abondance présente et le fruit du labeur présent annonce l’abondance à venir ; on jouit à la fois de ce qu’on dépense et de ce qu’on recueille, et les divers temps se rassemblent pour affermir la sécurité du présent.

Je suis entré dans tous les détails du ménage, et j’ai partout vu régner le même esprit. Toute la broderie et la dentelle sortent du gynécée ; toute la toile est filée dans la basse-cour ou par de pauvres femmes que l’on nourrit. La laine s’envoie à des manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens ; le vin, l’huile et le pain se font dans la maison ; on a des bois en coupe réglée autant qu’on en peut consommer ; le boucher se paye en bétail ; l’épicier reçoit du blé pour ses fournitures ; le salaire des ouvriers et des domestiques se prend sur le produit des terres qu’ils font valoir ; le loyer des maisons de la ville suffit pour l’ameublement de celles qu’on habite ; les rentes sur les fonds publics fournissent à l’entretien des maîtres et au peu de vaisselle qu’on se permet ; la vente des vins et des blés qui restent donne un fonds qu’on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires : fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir, et que sa charité laisse encore moins augmenter. Elle n’accorde aux choses de pur agrément que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres qu’ils ont défrichées, celui des arbres qu’ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit et l’emploi se trouvant toujours compensés par la nature des choses, la balance ne peut être rompue, et il est impossible de se déranger.

Bien plus, les privations qu’elle s’impose par cette volupté tempérante dont j’ai parlé sont à la fois de nouveaux moyens de plaisir et de nouvelles ressources d’économie. Par exemple, elle aime beaucoup le café ; chez sa mère elle en prenait tous les jours ; elle en a quitté l’habitude pour en augmenter le goût ; elle s’est bornée à n’en prendre que quand elle a des hôtes, et dans le salon d’Apollon, afin d’ajouter cet air de fête à tous les autres. C’est une petite sensualité qui la flatte plus, qui lui coûte moins, et par laquelle elle aiguise et règle à la fois sa gourmandise. Au contraire, elle met à deviner et à satisfaire les goûts de son père et de son mari une attention sans relâche, une prodigalité naturelle et pleine de grâces, qui leur fait mieux goûter ce qu’elle leur offre par le plaisir qu’elle trouve à le leur offrir. Ils aiment tous deux à prolonger un peu la fin du repas, à la suisse : elle ne manque jamais, après le souper, de faire servir une bouteille de vin plus délicat, plus vieux que celui de l’ordinaire. Je fus d’abord la dupe des noms pompeux qu’on donnait à ces vins, qu’en effet je trouve excellents ; et, les buvant comme étant des lieux dont ils portaient les noms, je fis la guerre à Julie d’une infraction si manifeste à ses maximes ; mais elle me rappela en riant un passage de Plutarque, où Flaminius compare les troupes asiatiques d’Antiochus, sous mille noms barbares, aux ragoûts divers sous lesquels un ami lui avait déguisé la même viande. « Il en est de même, dit-elle, de ces vins étrangers que vous me reprochez. Le Rancio, le Cherez, le Malaga, le Chassaigne, le Syracuse, dont vous buvez avec tant de plaisir, ne sont en effet que des vins de Lavaux diversement préparés, et vous pouvez voir d’ici le vignoble qui produit toutes ces boissons lointaines. Si elles sont inférieures en qualité aux vins fameux dont elles portent les noms, elles n’en ont pas les inconvénients ; et, comme on est sûr de ce qui les compose, on peut au moins les boire sans risque. J’ai lieu de croire, continua-t-elle, que mon père et mon mari les aiment autant que les vins les plus rares. ─ Les siens, me dit alors M. de Wolmar, ont pour nous un goût dont manquent tous les autres : c’est le plaisir qu’elle a pris à les préparer. ─ Ah ! reprit-elle, ils seront toujours exquis. »

Vous jugez bien qu’au milieu de tant de soins divers le désœuvrement et l’oisiveté qui rendent nécessaires la compagnie, les visites et les sociétés extérieures, ne trouvent guère ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un commerce agréable, trop peu pour s’y assujettir. Les hôtes sont toujours bien venus et ne sont jamais désirés. On ne voit précisément qu’autant de monde qu’il faut pour se conserver le goût de la retraite ; les occupations champêtres tiennent lieu d’amusements ; et pour qui trouve au sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides. La manière dont on passe ici le temps est trop simple et trop uniforme pour tenter beaucoup de gens ; mais, c’est par la disposition du cœur de ceux qui l’ont adoptée qu’elle leur est intéressante. Avec une âme saine peut-on s’ennuyer à remplir les plus chers et les plus charmants devoirs de l’humanité, et à se rendre mutuellement la vie heureuse ? Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n’en désire point une différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour semblable à celui de la veille ; elle fait toujours les mêmes choses parce qu’elles sont bien, et qu’elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouit ainsi de toute la félicité permise à l’homme. Se plaire dans la durée de son état, n’est-ce pas un signe assuré qu’on y vit heureux ?

Si l’on voit rarement ici de ces tas de désœuvrés qu’on appelle bonne compagnie, tout ce qui s’y rassemble intéresse le cœur par quelque endroit avantageux et rachète quelques ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde et sans politesse, mais bons, simples, honnêtes et contents de leur sort ; d’anciens officiers retirés du service ; des commerçants ennuyés de s’enrichir ; de sages mères de famille qui amènent leurs filles à l’école de la modestie et des bonnes mœurs : voilà le cortège que Julie aime à rassembler autour d’elle. Son mari n’est pas fâché d’y joindre quelquefois de ces aventuriers corrigés par l’âge et l’expérience, qui, devenus sages à leurs dépens, reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur père qu’ils voudraient n’avoir point quitté. Si quelqu’un récite à table les événements de sa vie, ce ne sont point les aventures merveilleuses du riche Sindbad racontant au sein de la mollesse orientale comment il a gagné ses trésors ; ce sont les relations plus simples de gens sensés que les caprices du sort et les injustices des hommes ont rebutés des faux biens vainement poursuivis, pour leur rendre le goût des véritables.

Croiriez-vous que l’entretien même des paysans a des charmes pour ces âmes élevées avec qui le sage aimerait à s’instruire ? Le judicieux Wolmar trouve dans la naïveté villageoise des caractères plus marqués, plus d’hommes pensant par eux-mêmes, que sous le masque uniforme des habitants des villes, où chacun se montre comme sont les autres plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des cœurs sensibles aux moindres caresses, et qui s’estiment heureux de l’intérêt qu’elle prend à leur bonheur. Leur cœur ni leur esprit ne sont point façonnés par l’art ; ils n’ont point appris à se former sur nos modèles, et l’on n’a pas peur de trouver en eux l’homme de l’homme au lieu de celui de la nature.

Souvent dans ses tournées M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard dont le sens et la raison le frappent, et qu’il se plaît à faire causer. Il l’amène à sa femme ; elle lui fait un accueil charmant, qui marque non la politesse et les airs de son état, mais la bienveillance et l’humanité de son caractère. On retient le bonhomme à dîner : Julie le place à côté d’elle, le sert, le caresse, lui parle avec intérêt, s’informe de sa famille, de ses affaires, ne sourit point de son embarras, ne donne point une attention gênante à ses manières rustiques, mais le met à l’aise par la facilité des siennes, et ne sort point avec lui de ce tendre et touchant respect dû à la vieillesse infirme qu’honore une longue vie passée sans reproche. Le vieillard enchanté se livre à l’épanchement de son cœur ; il semble reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé d’une jeune dame en réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son ancien temps, de ses amours, de ses campagnes, des combats où il s’est trouvé, du courage de ses compatriotes, de son retour au pays, de sa femme, de ses enfants, des travaux champêtres, des abus qu’il a remarqués, des remèdes qu’il imagine. Souvent des longs discours de son âge sortent d’excellents préceptes moraux, ou des leçons d’agriculture ; et quand il n’y aurait dans les choses qu’il dit que le plaisir qu’il prend à les dire, Julie en prendrait à les écouter.

Elle passe après le dîner dans sa chambre et en rapporte un petit présent de quelque nippe convenable à la femme ou aux filles du vieux bonhomme. Elle le lui fait offrir par les enfants, et réciproquement il rend aux enfants quelque don simple et de leur goût dont elle l’a secrètement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure l’étroite et douce bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfants s’accoutument à honorer la vieillesse, à estimer la simplicité, et à distinguer le mérite dans tous les rangs. Les paysans, voyant leurs vieux pères fêtés dans une maison respectable et admis à la table des maîtres ne se tiennent point offensés d’en être exclus ; ils ne s’en prennent point à leur rang, mais à leur âge ; ils ne disent point : « Nous sommes trop pauvres », mais : « Nous sommes trop jeunes pour être ainsi traités » ; l’honneur qu’on rend à leurs vieillards et l’espoir de le partager un jour les consolent d’en être privés et les excitent à s’en rendre dignes.

Cependant le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu’il a reçues, revient dans sa chaumière, empressé de montrer à sa femme et à ses enfants les dons qu’il leur apporte. Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu’on a daigné s’occuper d’elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu’on lui a faite, les mets dont on l’a servi, les vins dont il a goûté, les discours obligeants qu’on lui a tenus, combien on s’est informé d’eux, l’affabilité des maîtres, l’attention des serviteurs, et généralement ce qui peut donner du prix aux marques d’estime et de bonté qu’il a reçues ; en le racontant il en jouit une seconde fois, et toute la maison croit jouir aussi des honneurs rendus à son chef. Tous bénissent de concert cette famille illustre et généreuse qui donne exemple aux grands et refuge aux petits, qui ne dédaigne point le pauvre, et rend honneur aux cheveux blancs. Voilà l’encens qui plaît aux âmes bienfaisantes. S’il est des bénédictions humaines que le ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles qu’arrache la flatterie et la bassesse en présence des gens qu’on loue, mais celles que dicte en secret un cœur simple et reconnaissant au coin d’un foyer rustique.

C’est ainsi qu’un sentiment agréable et doux peut couvrir de son charme une vie insipide à des cœurs indifférents ; c’est ainsi que les soins, les travaux, la retraite, peuvent devenir des amusements par l’art de les diriger. Une âme saine peut donner du goût à des occupations communes, comme la santé du corps fait trouver bons les aliments les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu’on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût à leurs vices, et ne perdent le sentiment du plaisir qu’avec celui du devoir. Pour Julie, il lui est arrivé précisément le contraire, et des soins qu’une certaine langueur d’âme lui eût laissé négliger autrefois lui deviennent intéressants par le motif qui les inspire. Il faudrait être insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s’est développée par les mêmes causes qui la réprimaient autrefois. Son cœur cherchait la retraite et la solitude pour se livrer en paix aux affections dont il était pénétré ; maintenant elle a pris une activité nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n’est point de ces indolentes mères de famille, contentes d’étudier quand il faut agir, qui perdent à s’instruire des devoirs d’autrui le temps qu’elles devraient mettre à remplir les leurs. Elle pratique aujourd’hui ce qu’elle apprenait autrefois. Elle n’étudie plus, elle ne lit plus : elle agit. Comme elle se lève une heure plus tard que son mari, elle se couche aussi plus tard d’une heure. Cette heure est le seul temps qu’elle donne encore à l’étude, et la journée ne lui paraît jamais assez longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.

Voilà milord, ce que j’avais à vous dire sur l’économie de cette maison et sur la vie privée des maîtres qui la gouvernent. Contents de leur sort, ils en jouissent paisiblement ; contents de leur fortune, ils ne travaillent pas à l’augmenter pour leurs enfants, mais à leur laisser, avec l’héritage qu’ils ont reçu, des terres en bon état, des domestiques affectionnés, le goût du travail, de l’ordre, de la modération, et tout ce qui peut rendre douce et charmante à des gens sensés la jouissance d’un bien médiocre, aussi sagement conservé qu’il fut honnêtement acquis.

Lettre III à milord EdouardModifier

Nous avons eu des hôtes ces jours derniers. Ils sont repartis hier, et nous recommençons entre nous trois une société d’autant plus charmante qu’il n’est rien resté dans le fond des cœurs qu’on veuille se cacher l’un à l’autre. Quel plaisir je goûte à reprendre un nouvel être qui me rend digne de votre confiance ! Je ne reçois pas une marque d’estime de Julie et de son mari que je ne me dise avec une certaine fierté d’âme : « Enfin j’oserai me montrer à lui. » C’est par vos soins, c’est sous vos yeux, que j’espère honorer mon état présent de mes fautes passées. Si l’amour éteint jette l’âme dans l’épuisement, l’amour subjugué lui donne, avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle et un attrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau. Voudrait-on perdre le fruit d’un sacrifice qui nous a coûté si cher ? Non, milord ; je sens qu’à votre exemple mon cœur va mettre à profit tous les ardents sentiments qu’il a vaincus ; je sens qu’il faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être.

Après six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indifférents, nous avons passé aujourd’hui une matinée à l’anglaise, réunis et dans le silence, goûtant à la fois le plaisir d’être ensemble et la douceur du recueillement. Que les délices de cet état sont connues de peu de gens ! Je n’ai vu personne en France en avoir la moindre idée. « La conversation des amis ne tarit jamais », disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres ; mais l’amitié, milord, l’amitié ! Sentiment vif et céleste, quels discours sont dignes de toi ? Quelle langue ose être ton interprète ? Jamais ce qu’on dit à son ami peut-il valoir ce qu’on sent à ses côtés ? Mon Dieu ! qu’une main serrée, qu’un regard animé, qu’une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses, et que le premier mot qu’on prononce est froid après tout cela ! O veillées de Besançon ! moments consacrés au silence et recueillis par l’amitié ! O Bomston, âme grande, ami sublime ! non, je n’ai point avili ce que tu fis pour moi, et ma bouche ne t’en a jamais rien dit.

Il est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j’ai toujours trouvé que les importuns empêchaient de le goûter, et que les amis ont besoin d’être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu’à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l’un dans l’autre : les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois le cœur porte un mot à la bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne ! Il semble qu’on n’ose penser librement ce qu’on n’ose dire de même ; il semble que la présence d’un seul étranger retienne le sentiment et comprime des âmes qui s’entendraient si bien sans lui.

Deux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité d’extase, plus douce mille fois que le froid repos des dieux d’Epicure. Après le déjeuner, les enfants sont entrés comme à l’ordinaire dans la chambre de leur mère ; mais au lieu d’aller ensuite s’enfermer avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en quelque sorte du temps perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle, et nous ne nous sommes point quittés jusqu’au dîner. Henriette, qui commence à savoir tenir l’aiguille, travaillait assise devant la Fanchon, qui faisait de la dentelle, et dont l’oreiller posait sur le dossier de sa petite chaise. Les deux garçons feuilletaient sur une table un recueil d’images dont l’aîné expliquait les sujets au cadet. Quand il se trompait, Henriette attentive, et qui sait le recueil par cœur, avait soin de le corriger. Souvent, feignant d’ignorer à quelle estampe ils étaient, elle en tirait un prétexte de se lever, d’aller et venir de sa chaise à la table et de la table à la chaise. Ces promenades ne lui déplaisaient pas, et lui attiraient toujours quelque agacerie de la part du petit mali ; quelquefois même il s’y joignait un baiser que sa bouche enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus savante, lui épargne volontiers la façon. Pendant ces petites leçons, qui se prenaient et se donnaient sans beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gêne, le cadet comptait furtivement des onchets de buis qu’il avait cachés sous le livre.

Mme de Wolmar brodait près de la fenêtre vis-à-vis des enfants ; nous étions, son mari et moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à laquelle elle prêtait assez peu d’attention. Mais à l’article de la maladie du roi de France et de l’attachement singulier de son peuple, qui n’eut jamais d’égal que celui des Romains pour Germanicus, elle a fait quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce et bienveillante, que toutes haïssent et qui n’en hait aucune, ajoutant qu’elle n’enviait du rang suprême que le plaisir de s’y faire aimer. « N’enviez rien, lui a dit son mari d’un ton qu’il m’eût dû laisser prendre ; il y a longtemps que nous sommes tous vos sujets. » A ce mot, son ouvrage est tombé de ses mains ; elle a tourné la tête, et jeté sur son digne époux un regard si touchant, si tendre, que j’en ai tressailli moi-même. Elle n’a rien dit : qu’eût-elle dit qui valût ce regard ? Nos yeux se sont aussi rencontrés. J’ai senti, à la manière dont son mari m’a serré la main, que la même émotion nous gagnait tous trois, et que la douce influence de cette âme expansive agissait autour d’elle et triomphait de l’insensibilité même.

C’est dans ces dispositions qu’a commencé le silence dont je vous parlais : vous pouvez juger qu’il n’était pas de froideur et d’ennui. Il n’était interrompu que par le petit manège des enfants ; encore, aussitôt que nous avons cessé de parler, ont-ils modéré par imitation leur caquet, comme craignant de troubler le recueillement universel. C’est la petite surintendante qui la première s’est mise à baisser la voix, à faire signe aux autres, à courir sur la pointe du pied ; et leurs jeux sont devenus d’autant plus amusants que cette légère contrainte y ajoutait un nouvel intérêt. Ce spectacle, qui semblait être mis sous nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.

Ammutiscon le lingue, e parlan l’alme.

Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche ! Que d’ardents sentiments se sont communiqués sans la froide entremise de la parole ! Insensiblement Julie s’est laissée absorber à celui qui dominait tous les autres. Ses yeux se sont tout à fait fixés sur ses trois enfants, et son cœur, ravi dans une si délicieuse extase, animait son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.

Livrés nous-mêmes à cette double contemplation, nous nous laissions entraîner Wolmar et moi, à nos rêveries, quand les enfants qui les causaient les ont fait finir. L’aîné, qui s’amusait aux images, voyant que les onchets empêchaient son frère d’être attentif, a pris le temps qu’il les avait rassemblés, et, lui donnant un coup sur la main, les a fait sauter par la chambre. Marcellin s’est mis à pleurer ; et, sans s’agiter pour le faire taire, Mme de Wolmar a dit à Fanchon d’emporter les onchets. L’enfant s’est tu sur-le-champ, mais les onchets n’ont pas moins été emportés sans qu’il ait recommencé de pleurer, comme je m’y étais attendu. Cette circonstance, qui n’était rien, m’en a rappelé beaucoup d’autres auxquelles je n’avais fait nulle attention ; et je ne me souviens pas, en y pensant, d’avoir vu d’enfants à qui l’on parlât si peu et qui fussent moins incommodes. Ils ne quittent presque jamais leur mère, et à peine s’aperçoit-on qu’ils soient là. Ils sont vifs, étourdis, sémillants, comme il convient à leur âge, jamais importuns ni criards, et l’on voit qu’ils sont discrets avant de savoir ce que c’est que discrétion. Ce qui m’étonnait le plus dans les réflexions où ce sujet m’a conduit, c’était que cela se fît comme de soi-même, et qu’avec une si vive tendresse pour ses enfants Julie se tourmentât si peu autour d’eux. En effet, on ne la voit jamais s’empresser à les faire parler ou taire, ni à leur prescrire ou défendre ceci ou cela. Elle ne dispute point avec eux, elle ne les contrarie point dans leurs amusements ; on dirait qu’elle se contente de les voir et de les aimer, et que, quand ils ont passé leur journée avec elle, tout son devoir de mère est rempli.

Quoique cette paisible tranquillité me parût plus douce à considérer que l’inquiète sollicitude des autres mères, je n’en étais pas moins frappé d’une indolence qui s’accordait mal avec mes idées. J’aurais voulu qu’elle n’eût pas encore été contente avec tant de sujets de l’être : une activité superflue sied si bien à l’amour maternel ! Tout ce que je voyais de bon dans ses enfants, j’aurais voulu l’attribuer à ses soins ; j’aurais voulu qu’ils dussent moins à la nature et davantage à leur mère ; je leur aurais presque désiré des défauts, pour la voir plus empressée à les corriger.

Après m’être occupé longtemps de ces réflexions en silence, je l’ai rompu pour les lui communiquer. « Je vois, lui ai-je dit, que le ciel récompense la vertu des mères par le bon naturel des enfants ; mais ce bon naturel veut être cultivé. C’est dès leur naissance que doit commencer leur éducation. Est-il un temps plus propre à les former que celui où ils n’ont encore aucune forme à détruire ? Si vous les livrez à eux-mêmes dès leur enfance, à quel âge attendrez-vous d’eux de la docilité ? Quand vous n’auriez rien à leur apprendre, il faudrait leur apprendre à vous obéir. ─ Vous apercevez-vous, a-t-elle répondu, qu’ils me désobéissent ? ─ Cela serait difficile, ai-je dit, quand vous ne leur commandez rien. » Elle s’est mise à sourire en regardant son mari ; et, me prenant par la main, elle m’a mené dans le cabinet où nous pouvions causer tous trois sans être entendus des enfants.

C’est là que, m’expliquant à loisir ses maximes, elle m’a fait voir sous cet air de négligence la plus vigilante attention qu’ait jamais donnée la tendresse maternelle. « Longtemps, m’a-t-elle dit, j’ai pensé comme vous sur les instructions prématurées ; et durant ma première grossesse, effrayé de tous mes devoirs et des soins que j’aurais bientôt à remplir, j’en parlais souvent à M. de Wolmar avec inquiétude. Quel meilleur guide pouvais-je prendre en cela, qu’un observateur éclairé qui joignait à l’intérêt d’un père le sang-froid d’un philosophe ? Il remplit et passa mon attente ; il dissipa mes préjugés, et m’apprit à m’assurer avec moins de peine un succès beaucoup plus étendu. Il me fit sentir que la première et la plus importante éducation, celle précisément que tout le monde oublie, est de rendre un enfant propre à être élevé. Une erreur commune à tous les parents qui se piquent de lumières est de supposer leurs enfants raisonnables dès leur naissance, et de leur parler comme à des hommes avant même qu’ils sachent parler. La raison est l’instrument qu’on pense employer à les instruire ; au lieu que les autres instruments doivent servir à former celui-là, et que de toutes les instructions propres à l’homme, celle qu’il acquiert le plus tard et le plus difficilement est la raison même. En leur parlant dès leur bas âge une langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu’on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins ; et tout ce qu’on pense obtenir d’eux par des motifs raisonnables, on ne l’obtient en effet que par ceux de crainte ou de vanité qu’on est toujours forcé d’y joindre.

Il n’y a point de patience que ne lasse enfin l’enfant qu’on veut élever ainsi ; et voilà comment, ennuyés, rebutés, excédés de l’éternelle importunité dont ils leur ont donné l’habitude eux-mêmes, les parents, ne pouvant plus supporter le tracas des enfants, sont forcés de les éloigner d’eux en les livrant à des maîtres ; comme si l’on pouvait jamais espérer d’un précepteur plus de patience et de douceur que n’en peut avoir un père.

La nature, a continué Julie, veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres. Rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres ; et j’aimerais autant exiger qu’un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans.

La raison ne commence à se former qu’au bout de plusieurs années, et quand le corps a pris une certaine consistance. L’intention de la nature est donc que le corps se fortifie avant que l’esprit s’exerce. Les enfants sont toujours en mouvement ; le repos et la réflexion sont l’aversion de leur âge ; une vie appliquée et sédentaire les empêche de croître et de profiter ; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur ; ils deviennent délicats, faibles, malsains, plutôt hébétés que raisonnables ; et l’âme se sent toute la vie du dépérissement du corps.

Quand toutes ces instructions prématurées profiteraient à leur jugement autant qu’elles y nuisent, encore y aurait-il un très grand inconvénient à les leur donner indistinctement et sans égard à celles qui conviennent par préférence au génie de chaque enfant. Outre la constitution commune à l’espèce, chacun apporte en naissant un tempérament particulier qui détermine son génie et son caractère, et qu’il ne s’agit ni de changer ni de contraindre, mais de former et de perfectionner. Tous les caractères sont bons et sains en eux-mêmes, selon M. de Wolmar. Il n’y a point, dit-il, d’erreurs dans la nature ; tous les vices qu’on impute au naturel sont l’effet des mauvaises formes qu’il a reçues. Il n’y a point de scélérat dont les penchants mieux dirigés n’eussent produit de grandes vertus. Il n’y a point d’esprit faux dont on n’eût tiré des talents utiles en le prenant d’un certain biais, comme ces figures difformes et monstrueuses qu’on rend belles et bien proportionnées en les mettant à leur point de vue. Tout concourt au bien commun dans le système universel. Tout homme a sa place assignée dans le meilleur ordre des choses ; il s’agit de trouver cette place et de ne pas pervertir cet ordre. Qu’arrive-t-il d’une éducation commencée dès le berceau et toujours sous une même formule, sans égard à la prodigieuse diversité des esprits ? Qu’on donne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées, qu’on les prive de celles qui leur conviendraient, qu’on gêne de toutes parts la nature, qu’on efface les grandes qualités de l’âme pour en substituer de petites et d’apparentes qui n’ont aucune réalité ; qu’en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talents divers, on efface les uns par les autres, on les confond tous ; qu’après bien des soins perdus à gâter dans les enfants les vrais dons de la nature, on voit bientôt ternir cet éclat passager et frivole qu’on leur préfère, sans que le naturel étouffé revienne jamais ; qu’on perd à la fois ce qu’on a détruit et ce qu’on a fait ; qu’enfin, pour le prix de tant de peine indiscrètement prise, tous ces petits prodiges deviennent des esprits sans force et des hommes sans mérite, uniquement remarquables par leur faiblesse et par leur inutilité. »

« J’entends ces maximes, ai-je dit à Julie ; mais j’ai peine à les accorder avec vos propres sentiments sur le peu d’avantage qu’il y a de développer le génie et les talents naturels de chaque individu, soit pour son propre bonheur, soit pour le vrai bien de la société. Ne vaut-il pas infiniment mieux former un parfait modèle de l’homme raisonnable et de l’honnête homme, puis rapprocher chaque enfant de ce modèle par la force de l’éducation, en excitant l’un, en retenant l’autre, en réprimant les passions, en perfectionnant la raison, en corrigeant la nature ?… ─ Corriger la nature ! a dit Wolmar en m’interrompant ; ce mot est beau ; mais, avant que de l’employer, il fallait répondre à ce que Julie vient de vous dire. »

Une réponse très péremptoire, à ce qu’il me semblait, était de nier le principe ; c’est ce que j’ai fait. « Vous supposez toujours que cette diversité d’esprits et de génies qui distingue les individus est l’ouvrage de la nature ; et cela n’est rien moins qu’évident. Car enfin, si les esprits sont différents, ils sont inégaux ; et si la nature les a rendus inégaux, c’est en douant les uns préférablement aux autres d’un peu plus de finesse de sens, d’étendue de mémoire, ou de capacité d’attention. Or, quant aux sens et à la mémoire, il est prouvé par l’expérience que leurs divers degrés d’étendue et de perfection ne sont point la mesure de l’esprit des hommes ; et quant à la capacité d’attention, elle dépend uniquement de la force des passions qui nous animent ; et il est encore prouvé que tous les hommes sont, par leur nature, susceptibles de passions assez fortes pour les douer du degré d’attention auquel est attachée la supériorité de l’esprit.

Que si la diversité des esprits, au lieu de venir de la nature, était un effet de l’éducation, c’est-à-dire de diverses idées, des divers sentiments qu’excitent en nous dès l’enfance les objets qui nous frappent, les circonstances où nous nous trouvons, et toutes les impressions que nous recevons, bien loin d’attendre pour élever les enfants qu’on connût le caractère de leur esprit, il faudrait au contraire se hâter de déterminer convenablement ce caractère par une éducation propre à celui qu’on veut leur donner. »

A cela il m’a répondu que ce n’était pas sa méthode de nier ce qu’il voyait, lorsqu’il ne pouvait l’expliquer. « Regardez, m’a-t-il dit, ces deux chiens qui sont dans la cour ; ils sont de la même portée. Ils ont été nourris et traités de même, ils ne se sont jamais quittés. Cependant l’un des deux est vif, gai, caressant, plein d’intelligence ; l’autre, lourd, pesant, hargneux, et jamais on n’a pu lui rien apprendre. La seule différence des tempéraments a produit en eux celle des caractères, comme la seule différence de l’organisation intérieure produit en nous celle des esprits ; tout le reste a été semblable… ─ Semblable ? ai-je interrompu ; quelle différence ! Combien de petits objets ont agi sur l’un et non pas sur l’autre ! combien de petites circonstances les ont frappés diversement sans que vous vous en soyez aperçu ! ─ Bon ! a-t-il repris, vous voilà raisonnant comme les astrologues. Quand on leur opposait que deux hommes nés sous le même aspect avaient des fortunes si diverses, ils rejetaient bien loin cette identité. Ils soutenaient que, vu la rapidité des cieux, il y avait une distance immense du thème de l’un de ces hommes à celui de l’autre, et que, si l’on eût pu remarquer les deux instants précis de leurs naissances, l’objection se fût tournée en preuve.

Laissons, je vous prie, toutes ces subtilités, et nous en tenons à l’observation. Elle nous apprend qu’il y a des caractères qui s’annoncent presque en naissant, et des enfants qu’on peut étudier sur le sein de leur nourrice. Ceux-là font une classe à part et s’élèvent en commençant de vivre. Mais quant aux autres qui se développent moins vite, vouloir former leur esprit avant de le connaître, c’est s’exposer à gâter le bien que la nature a fait, et à faire plus mal à sa place. Platon votre maître ne soutenait-il pas que tout le savoir humain, toute la philosophie ne pouvait tirer d’une âme humaine que ce que la nature y avait mis, comme toutes les opérations chimiques n’ont jamais tiré d’aucun mixte qu’autant d’or qu’il en contenait déjà ? Cela n’est vrai ni de nos sentiments ni de nos idées ; mais cela est vrai de nos dispositions à les acquérir. Pour changer l’organisation intérieure ; pour changer un caractère, il faudrait changer le tempérament dont il dépend. Avez-vous jamais ouï dire qu’un emporté soit devenu flegmatique, et qu’un esprit méthodique et froid ait acquis de l’imagination ? Pour moi, je trouve qu’il serait tout aussi aisé de faire un blond d’un brun, et d’un sot un homme d’esprit. C’est donc en vain qu’on prétendrait refondre les divers esprits sur un modèle commun. On peut les contraindre et non les changer : on peut empêcher les hommes de se montrer tels qu’ils sont, mais non les faire devenir autres ; et, s’ils se déguisent dans le cours ordinaire de la vie, vous les verrez dans toutes les occasions importantes reprendre leur caractère originel, et s’y livrer avec d’autant moins de règle qu’ils n’en connaissent plus en s’y livrant. Encore une fois, il ne s’agit point de changer le caractère et de plier le naturel, mais au contraire de le pousser aussi loin qu’il peut aller, de le cultiver, et d’empêcher qu’il ne dégénère ; car c’est ainsi qu’un homme devient tout ce qu’il peut être, et que l’ouvrage de la nature s’achève en lui par l’éducation. Or, avant de cultiver le caractère il faut l’étudier, attendre paisiblement qu’il se montre, lui fournir les occasions de se montrer, et toujours s’abstenir de rien faire plutôt que d’agir mal à propos. A tel génie il faut donner des ailes, à d’autres des entraves ; l’un veut être pressé, l’autre retenu ; l’un veut qu’on le flatte, et l’autre qu’on l’intimide : il faudrait tantôt éclairer, tantôt abrutir. Tel homme est fait pour porter la connaissance humaine jusqu’à son dernier terme ; à tel autre il est même funeste de savoir lire. Attendons la première étincelle de la raison ; c’est elle qui fait sortir le caractère et lui donne sa véritable forme ; c’est par elle aussi qu’on le cultive, et il n’y a point avant la raison de véritable éducation pour l’homme.

Quant aux maximes de Julie que vous mettez en opposition, je ne sais ce que vous y voyez de contradictoire. Pour moi je les trouve parfaitement d’accord. Chaque homme apporte en naissant un caractère, un génie et des talents qui lui sont propres. Ceux qui sont destinés à vivre dans la simplicité champêtre n’ont pas besoin, pour être heureux, du développement de leurs facultés, et leurs talents enfouis sont comme les mines d’or du Valais que le bien public ne permet pas qu’on exploite. Mais dans l’état civil, où l’on a moins besoin de bras que de tête, et où chacun doit compte à soi-même et aux autres de tout son prix, il importe d’apprendre à tirer des hommes tout ce que la nature leur a donné, à les diriger du côté où ils peuvent aller le plus loin, et surtout à nourrir leurs inclinations de tout ce qui peut les rendre utiles. Dans le premier cas, on n’a d’égard qu’à l’espèce, chacun fait ce que font tous les autres ; l’exemple est la seule règle, l’habitude est le seul talent, et nul n’exerce de son âme que la partie commune à tous. Dans le second, on s’applique à l’individu, à l’homme en général ; on ajoute en lui tout ce qu’il peut avoir de plus qu’un autre : on le suit aussi loin que la nature le mène ; et l’on en fera le plus grand des hommes s’il a ce qu’il faut pour le devenir. Ces maximes se contredisent si peu, que la pratique en est la même pour le premier âge. N’instruisez point l’enfant du villageois, car il ne lui convient pas d’être instruit. N’instruisez pas l’enfant du citadin, car vous ne savez encore quelle instruction lui convient. En tout état de cause, laissez former le corps jusqu’à ce que la raison commence à poindre ; alors c’est le moment de la cultiver. »

« Tout cela me paraîtrait fort bien, ai-je dit, si je n’y voyais un inconvénient qui nuit fort aux avantages que vous attendez de cette méthode ; c’est de laisser prendre aux enfants mille mauvaises habitudes qu’on ne prévient que par les bonnes. Voyez ceux qu’on abandonne à eux-mêmes ; ils contractent bientôt tous les défauts dont l’exemple frappe leurs yeux, parce que cet exemple est commode à suivre, et n’imitent jamais le bien, qui coûte plus à pratiquer. Accoutumés à tout obtenir, à faire en toute occasion leur indiscrète volonté, ils deviennent mutins, têtus, indomptables… ─ Mais, a repris M. de Wolmar, il me semble que vous avez remarqué le contraire dans les nôtres, et que c’est ce qui a donné lieu à cet entretien. ─ Je l’avoue, ai-je dit, et c’est précisément ce qui m’étonne. Qu’a-t-elle fait pour les rendre dociles ? Comment s’y est-elle prise ? Qu’a-t-elle substitué au joug de la discipline ? ─ Un joug bien plus inflexible, a-t-il dit à l’instant, celui de la nécessité. Mais, en vous détaillant sa conduite elle vous fera mieux entendre ses vues. » Alors il l’a engagée à m’expliquer sa méthode ; et, après une courte pause, voici à peu près comme elle m’a parlé.

« Heureux les enfants bien nés, mon aimable ami ! Je ne présume pas autant de nos soins que M. de Wolmar. Malgré ses maximes, je doute qu’on puisse jamais tirer un bon parti d’un mauvais caractère, et que tout naturel puisse être tourné à bien ; mais, au surplus, convaincue de la bonté de sa méthode, je tâche d’y conformer en tout ma conduite dans le gouvernement de la famille. Ma première espérance est que des méchants ne seront pas sortis de mon sein ; la seconde est d’élever assez bien les enfants que Dieu m’a donnés, sous la direction de leur père, pour qu’ils aient un jour le bonheur de lui ressembler. J’ai tâché pour cela de m’approprier les règles qu’il m’a prescrites, en leur donnant un principe moins philosophique et plus convenable à l’amour maternel : c’est de voir mes enfants heureux. Ce fut le premier vœu de mon cœur en portant le doux nom de mère, et tous les soins de mes jours sont destinés à l’accomplir. La première fois que je tins mon fils aîné dans mes bras, je songeai que l’enfance est presque un quart des plus longues vies, qu’on parvient rarement aux trois autres quarts, et que c’est une bien cruelle prudence de rendre cette première portion malheureuse pour assurer le bonheur du reste, qui peut-être ne viendra jamais. Je songeai que, durant la faiblesse du premier âge, la nature assujettit les enfants de tant de manières, qu’il est barbare d’ajouter à cet assujettissement l’empire de nos caprices en leur ôtant une liberté si bornée et dont ils peuvent si peu abuser. Je résolus d’épargner au mien toute contrainte autant qu’il serait possible, de lui laisser tout l’usage de ses petites forces, et de ne gêner en lui nul des mouvements de la nature. J’ai déjà gagné à cela deux grands avantages : l’un, d’écarter de son âme naissante le mensonge, la vanité, la colère, l’envie, en un mot tous les vices qui naissent de l’esclavage, et qu’on est contraint de fomenter dans les enfants pour obtenir d’eux ce qu’on en exige ; l’autre, de laisser fortifier librement son corps par l’exercice continuel que l’instinct lui demande. Accoutumé tout comme les paysans à courir tête nue au soleil, au froid, à s’essouffler, à se mettre en sueur, il s’endurcit comme eux aux injures de l’air et se rend plus robuste en vivant plus content. C’est le cas de songer à l’âge d’homme et aux accidents de l’humanité. Je vous l’ai déjà dit, je crains cette pusillanimité meurtrière qui, à force de délicatesse et de soins, affaiblit, effémine un enfant, le tourmente par une éternelle contrainte, l’enchaîne par mille vaines précautions, enfin l’expose pour toute sa vie aux périls inévitables dont elle veut le préserver un moment, et, pour lui sauver quelques rhumes dans son enfance, lui prépare de loin des fluxions de poitrine, des pleurésies, des coups de soleil, et la mort étant grand.

Ce qui donne aux enfants livrés à eux-mêmes la plupart des défauts dont vous parliez, c’est lorsque, non contents de faire leur propre volonté, ils la font encore faire aux autres, et cela par l’insensée indulgence des mères à qui l’on ne complaît qu’en servant toutes les fantaisies de leur enfant. Mon ami, je me flatte que vous n’avez rien vu dans les miens qui sentît l’empire et l’autorité, même avec le dernier domestique, et que vous ne m’avez pas vue non plus applaudir en secret aux fausses complaisances qu’on a pour eux. C’est ici que je crois suivre une route nouvelle et sûre pour rendre à la fois un enfant libre, paisible, caressant, docile, et cela par un moyen fort simple, c’est de le convaincre qu’il n’est qu’un enfant.

A considérer l’enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l’environne, qui ait si grand besoin de pitié, d’amour, de protection, qu’un enfant ? Ne semble-t-il pas que c’est pour cela que les premières voix qui lui sont suggérées par la nature sont les cris et les plaintes ; qu’elle lui a donné une figure si douce et un air si touchant, afin que tout ce qui l’approche s’intéresse à sa faiblesse et s’empresse à le secourir ? Qu’y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l’ordre, que de voir un enfant, impérieux et mutin, commander à tout ce qui l’entoure, prendre impudemment un ton de maître avec ceux qui n’ont qu’à l’abandonner pour le faire périr, et d’aveugles parents, approuvant cette audace, l’exercer à devenir le tyran de sa nourrice, en attendant qu’il devienne le leur ?

Quant à moi, je n’ai rien épargné pour éloigner de mon fils la dangereuse image de l’empire et de la servitude, et pour ne jamais lui donner lieu de penser qu’il fût plutôt servi par devoir que par pitié. Ce point est peut-être le plus difficile et le plus important de toute l’éducation ; et c’est un détail qui ne finirait point que celui de toutes les précautions qu’il m’a fallu prendre, pour prévenir en lui cet instinct si prompt à distinguer les services mercenaires des domestiques de la tendresse des soins maternels.

L’un des principaux moyens que j’ai employés a été, comme je vous l’ai dit, de le bien convaincre de l’impossibilité où le tient son âge de vivre sans notre assistance. Après quoi je n’ai pas eu peine à lui montrer que tous les secours qu’on est forcé de recevoir d’autrui sont des actes de dépendance ; que les domestiques ont une véritable supériorité sur lui, en ce qu’il ne saurait se passer d’eux, tandis qu’il ne leur est bon à rien ; de sorte que, bien loin de tirer vanité de leurs services, il les reçoit avec une sorte d’humiliation, comme un témoignage de sa faiblesse, et il aspire ardemment au temps où il sera assez grand et assez fort pour avoir l’honneur de se servir lui-même. »

« Ces idées, ai-je dit, seraient difficiles à établir dans des maisons où le père et la mère se font servir comme des enfants ; mais dans celle-ci, où chacun, à commencer par vous, a ses fonctions à remplir, et où le rapport des valets aux maîtres n’est qu’un échange perpétuel de services et de soins, je ne crois pas cet établissement impossible. Cependant il me reste à concevoir comment des enfants accoutumés à voir prévenir leurs besoins n’étendent pas ce droit à leurs fantaisies, ou comment ils ne souffrent pas quelquefois de l’humeur d’un domestique qui traitera de fantaisie un véritable besoin. »

« Mon ami, a repris Mme de Wolmar, une mère peu éclairée se fait des monstres de tout. Les vrais besoins sont très bornés dans les enfants comme dans les hommes, et l’on doit plus regarder à la durée du bien-être qu’au bien-être d’un seul moment. Pensez-vous qu’un enfant qui n’est point gêné puisse assez souffrir de l’humeur de sa gouvernante, sous les yeux d’une mère, pour en être incommodé ? Vous supposez des inconvénients qui naissent de vices déjà contractés, sans songer que tous mes soins ont été d’empêcher ces vices de naître. Naturellement les femmes aiment les enfants. La mésintelligence ne s’élève entre eux que quand l’un veut assujettir l’autre à ses caprices. Or cela ne peut arriver ici, ni sur l’enfant dont on n’exige rien, ni sur la gouvernante à qui l’enfant n’a rien à commander. J’ai suivi en cela tout le contre-pied des autres mères, qui font semblant de vouloir que l’enfant obéisse au domestique, et veulent en effet que le domestique obéisse à l’enfant. Personne ici ne commande ni n’obéit ; mais l’enfant n’obtient jamais de ceux qui l’approchent qu’autant de complaisance qu’il en a pour eux. Par là, sentant qu’il n’a sur tout ce qui l’environne d’autre autorité que celle de la bienveillance, il se rend docile et complaisant ; en cherchant à s’attacher les cœurs des autres, le sien s’attache à eux à son tour ; car on aime en se faisant aimer, c’est l’infaillible effet de l’amour-propre ; et de cette affection réciproque, née de l’égalité, résultent sans effort les bonnes qualités qu’on prêche sans cesse à tous les enfants, sans jamais en obtenir aucune.

J’ai pensé que la partie la plus essentielle de l’éducation d’un enfant, celle dont il n’est jamais question dans les éducations les plus soignées, c’est de lui bien faire sentir sa misère, sa faiblesse, sa dépendance, et, comme vous a dit mon mari, le pesant joug de la nécessité que la nature impose à l’homme ; et cela, non seulement afin qu’il soit sensible à ce qu’on fait pour lui alléger ce joug, mais surtout afin qu’il connaisse de bonne heure en quel rang l’a placé la Providence, qu’il ne s’élève point au-dessus de sa portée, et que rien d’humain ne lui semble étranger à lui.

Induits dès leur naissance par la mollesse dans laquelle ils sont nourris, par les égards que tout le monde a pour eux, par la facilité d’obtenir tout ce qu’ils désirent, à penser que tout doit céder à leurs fantaisies, les jeunes gens entrent dans le monde avec cet impertinent préjugé, et souvent ils ne s’en corrigent qu’à force d’humiliations, d’affronts et de déplaisirs. Or je voudrais bien sauver à mon fils cette seconde et mortifiante éducation, en lui donnant par la première une plus juste opinion des choses. J’avais d’abord résolu de lui accorder tout ce qu’il demanderait, persuadée que les premiers mouvements de la nature sont toujours bons et salutaires. Mais je n’ai pas tardé de connaître qu’en se faisant un droit d’être obéis les enfants sortaient de l’état de nature presque en naissant, et contractaient nos vices par notre exemple, les leurs par notre indiscrétion. J’ai vu que si je voulais contenter toutes ses fantaisies, elles croîtraient avec ma complaisance ; qu’il y aurait toujours un point où il faudrait s’arrêter, et où le refus lui deviendrait d’autant plus sensible qu’il y serait moins accoutumé. Ne pouvant donc, en attendant la raison, lui sauver tout chagrin, j’ai préféré le moindre et le plus tôt passé. Pour qu’un refus lui fût moins cruel, je l’ai plié d’abord au refus ; et, pour lui épargner de longs déplaisirs, des lamentations, des mutineries, j’ai rendu tout refus irrévocable. Il est vrai que j’en fais le moins que je puis, et que j’y regarde à deux fois avant que d’en venir là. Tout ce qu’on lui accorde est accordé sans condition dès la première demande, et l’on est très indulgent là-dessus, mais il n’obtient jamais rien par importunité ; les pleurs et les flatteries sont également inutiles. Il en est si convaincu, qu’il a cessé de les employer ; du premier mot il prend son parti, et ne se tourmente pas plus de voir fermer un cornet de bonbons qu’il voudrait manger, qu’envoler un oiseau qu’il voudrait tenir, car il sent la même impossibilité d’avoir l’un et l’autre. Il ne voit rien dans ce qu’on lui ôte, sinon qu’il ne l’a pu garder ; ni dans ce qu’on lui refuse, sinon qu’il n’a pu l’obtenir ; et loin de battre la table contre laquelle il se blesse, il ne battrait pas la personne qui lui résiste. Dans tout ce qui le chagrine il sent l’empire de la nécessité, l’effet de sa propre faiblesse, jamais l’ouvrage du mauvais vouloir d’autrui… Un moment ! dit-elle un peu vivement, voyant que j’allais répondre ; je pressens votre objection ; j’y vais venir à l’instant.

Ce qui nourrit les criailleries des enfants, c’est l’attention qu’on y fait, soit pour leur céder, soit pour les contrarier. Il ne leur faut quelquefois pour pleurer tout un jour, que s’apercevoir qu’on ne veut pas qu’ils pleurent. Qu’on les flatte ou qu’on les menace, les moyens qu’on prend pour les faire taire sont tous pernicieux et presque toujours sans effet. Tant qu’on s’occupe de leurs pleurs, c’est une raison pour eux de les continuer ; mais ils s’en corrigent bientôt quand ils voient qu’on n’y prend pas garde ; car, grands et petits, nul n’aime à prendre une peine inutile. Voilà précisément ce qui est arrivé à mon aîné. C’était d’abord un petit criard qui étourdissait tout le monde ; et vous êtes témoin qu’on ne l’entend pas plus à présent dans la maison que s’il n’y avait point d’enfant. Il pleure quand il souffre ; c’est la voix de la nature qu’il ne faut jamais contraindre ; mais il se tait à l’instant qu’il ne souffre plus. Aussi fais-je une très grande attention à ses pleurs, bien sûre qu’il n’en verse jamais en vain. Je gagne à cela de savoir à point nommé quand il sent de la douleur et quand il n’en sent pas, quand il se porte bien et quand il est malade ; avantage qu’on perd avec ceux qui pleurent par fantaisie et seulement pour se faire apaiser. Au reste j’avoue que ce point n’est pas facile à obtenir des nourrices et des gouvernantes : car, comme rien n’est plus ennuyeux que d’entendre toujours lamenter un enfant, et que ces bonnes femmes ne voient jamais que l’instant présent, elles ne songent pas qu’à faire taire l’enfant aujourd’hui il en pleurera demain davantage. Le pis est que l’obstination qu’il contracte tire à conséquence dans un âge avancé. La même cause qui le rend criard à trois ans le rend mutin à douze, querelleur à vingt, impérieux à trente, et insupportable toute sa vie.

Je viens maintenant à vous, me dit-elle en souriant. Dans tout ce qu’on accorde aux enfants ils voient aisément le désir de leur complaire ; dans tout ce qu’on en exige ou qu’on leur refuse ils doivent supposer des raisons sans les demander. C’est un autre avantage qu’on gagne à user avec eux d’autorité plutôt que de persuasion dans les occasions nécessaires : car, comme il n’est pas possible qu’ils n’aperçoivent quelquefois la raison qu’on a d’en user ainsi, il est naturel qu’ils la supposent encore quand ils sont hors d’état de la voir. Au contraire, dès qu’on a soumis quelque chose à leur jugement, ils prétendent juger de tout, ils deviennent sophistes, subtils, de mauvaise foi, féconds en chicanes, cherchant toujours à réduire au silence ceux qui ont la faiblesse de s’exposer à leurs petites lumières. Quand on est contraint de leur rendre compte des choses qu’ils ne sont point en état d’entendre, ils attribuent au caprice la conduite la plus prudente, sitôt qu’elle est au-dessus de leur portée. En un mot, le seul moyen de les rendre dociles à la raison n’est pas de raisonner avec eux, mais de les bien convaincre que la raison est au-dessus de leur âge : car alors ils la supposent du côté où elle doit être, à moins qu’on ne leur donne un juste sujet de penser autrement. Ils savent bien qu’on ne veut pas les tourmenter quand ils sont sûrs qu’on les aime ; et les enfants se trompent rarement là-dessus. Quand donc je refuse quelque chose aux miens, je n’argumente point avec eux, je ne leur dis point pourquoi je ne veux pas, mais je fais en sorte qu’ils le voient, autant qu’il est possible, et quelquefois après coup. De cette manière ils s’accoutument à comprendre que jamais je ne les refuse sans en avoir une bonne raison, quoiqu’ils ne l’aperçoivent pas toujours.

Fondée sur le même principe, je ne souffrirai pas non plus que mes enfants se mêlent dans la conversation des gens raisonnables, et s’imaginent sottement y tenir leur rang comme les autres, quand on y souffre leur babil indiscret. Je veux qu’ils répondent modestement et en peu de mots quand on les interroge, sans jamais parler de leur chef, et surtout sans qu’ils s’ingèrent à questionner hors de propos les gens plus âgés qu’eux auxquels ils doivent du respect. »

« En vérité, Julie, dis-je en l’interrompant, voilà bien de la rigueur pour une mère aussi tendre ! Pythagore n’était pas plus sévère à ses disciples que vous l’êtes aux vôtres. Non seulement vous ne les traitez pas en hommes, mais on dirait que vous craignez de les voir cesser trop tôt d’être enfants. Quel moyen plus agréable et plus sûr peuvent-ils avoir de s’instruire que d’interroger sur les choses qu’ils ignorent les gens plus éclairés qu’eux ? Que penseraient de vos maximes les dames de Paris, qui trouvent que leurs enfants ne jasent jamais assez tôt ni assez longtemps, et qui jugent de l’esprit qu’ils auront étant grands par les sottises qu’ils débitent étant jeunes ? Wolmar me dira que cela peut être bon dans un pays où le premier mérite est de bien babiller, et où l’on est dispensé de penser pourvu qu’on parle. Mais vous qui voulez faire à vos enfants un sort si doux, comment accorderez-vous tant de bonheur avec tant de contrainte, et que devient parmi toute cette gêne la liberté que vous prétendez leur laisser ? »

« Quoi donc ? a-t-elle repris à l’instant, est-ce gêner leur liberté que de les empêcher d’attenter à la nôtre, et ne sauraient-ils être heureux à moins que toute une compagnie en silence n’admire leurs puérilités ? Empêchons leur vanité de naître, ou du moins arrêtons-en les progrès ; c’est là vraiment travailler à leur félicité ; car la vanité de l’homme est la source de ses plus grandes peines, et il n’y a personne de si parfait et de si fêté, à qui elle ne donne encore plus de chagrins que de plaisirs.

Que peut penser un enfant de lui-même, quand il voit autour de lui tout un cercle de gens sensés l’écouter, l’agacer, l’admirer, attendre avec un lâche empressement les oracles qui sortent de sa bouche, et se récrier avec des retentissements de joie à chaque impertinence qu’il dit ? La tête d’un homme aurait bien de la peine à tenir à tous ces faux applaudissements ; jugez de ce que deviendra la sienne ! Il en est du babil des enfants comme des prédictions des almanachs. Ce serait un prodige si, sur tant de vaines paroles, le hasard ne fournissait jamais une rencontre heureuse. Imaginez ce que font alors les exclamations de la flatterie sur une pauvre mère déjà trop abusée par son propre cœur, et sur un enfant qui ne sait ce qu’il dit et se voit célébrer ! Ne pensez pas que pour démêler l’erreur je m’en garantisse : non, je vois la faute, et j’y tombe ; mais si j’admire les reparties de mon fils, au moins je les admire en secret ; il n’apprend point, en me les voyant applaudir, à devenir babillard et vain, et les flatteurs, en me les faisant répéter, n’ont pas le plaisir de rire de ma faiblesse.

Un jour qu’il nous était venu du monde, étant allée donner quelques ordres, je vis en rentrant quatre ou cinq grands nigauds occupés à jouer avec lui, et s’apprêtant à me raconter d’un air d’emphase je ne sais combien de gentillesses qu’ils venaient d’entendre, et dont ils semblaient tout émerveillés. Messieurs, leur dis-je assez froidement, je ne doute pas que vous ne sachiez faire dire à des marionnettes de fort jolies choses ; mais j’espère qu’un jour mes enfants seront hommes, qu’ils agiront et parleront d’eux-mêmes, et alors j’apprendrai toujours dans la joie de mon cœur tout ce qu’ils auront dit et fait de bien. Depuis qu’on a vu que cette manière de faire sa cour ne prenait pas, on joue avec mes enfants comme avec des enfants, non comme avec Polichinelle ; il ne leur vient plus de compère, et ils en valent sensiblement mieux depuis qu’on ne les admire plus.

A l’égard des questions, on ne les leur défend pas indistinctement. Je suis la première à leur dire de demander doucement en particulier à leur père ou à moi tout ce qu’ils ont besoin de savoir ; mais je ne souffre pas qu’ils coupent un entretien sérieux pour occuper tout le monde de la première impertinence qui leur passe par la tête. L’art d’interroger n’est pas si facile qu’on pense. C’est bien plus l’art des maîtres que des disciples ; il faut avoir déjà beaucoup appris de choses pour savoir demander ce qu’on ne sait pas. Le savant sait et s’enquiert, dit un proverbe indien ; mais l’ignorant ne sait pas même de quoi s’enquérir. Faute de cette science préliminaire, les enfants en liberté ne font presque jamais que des questions ineptes qui ne servent à rien, ou profondes et scabreuses, dont la solution passe leur portée ; et puisqu’il ne faut pas qu’ils sachent tout, il importe qu’ils n’aient pas le droit de tout demander. Voilà pourquoi, généralement parlant, ils s’instruisent mieux par les interrogations qu’on leur fait que par celles qu’ils font eux-mêmes.

Quand cette méthode leur serait aussi utile qu’on croit, la première et la plus importante science qui leur convient n’est-elle pas d’être discrets et modestes ? et y en a-t-il quelque autre qu’ils doivent apprendre au préjudice de celle-là ? Que produit donc dans les enfants cette émancipation de paroles avant l’âge de parler, et ce droit de soumettre effrontément les hommes à leur interrogatoire ? De petits questionneurs babillards, qui questionnent moins pour s’instruire que pour importuner, pour occuper d’eux tout le monde, et qui prennent encore plus de goût à ce babil par l’embarras où ils s’aperçoivent que jettent quelquefois leurs questions indiscrètes, en sorte que chacun est inquiet aussitôt qu’ils ouvrent la bouche. Ce n’est pas tant un moyen de les instruire que de les rendre étourdis et vains ; inconvénient plus grand à mon avis que l’avantage qu’ils acquièrent par là n’est utile ; car par degrés l’ignorance diminue, mais la vanité ne fait jamais qu’augmenter.

Le pis qui pût arriver de cette réserve trop prolongée serait que mon fils en âge de raison eût la conversation moins légère, le propos moins vif et moins abondant ; et en considérant combien cette habitude de passer sa vie à dire des riens rétrécit l’esprit, je regarderais plutôt cette heureuse stérilité comme un bien que comme un mal. Les gens oisifs, toujours ennuyés d’eux-mêmes, s’efforcent de donner un grand prix à l’art de les amuser, et l’on dirait que le savoir-vivre consiste à ne dire que de vaines paroles, comme à ne faire que des dons inutiles ; mais la société humaine a un objet plus noble, et ses vrais plaisirs ont plus de solidité. L’organe de la vérité, le plus digne organe de l’homme, le seul dont l’usage le distingue des animaux, ne lui a point été donné pour n’en pas tirer un meilleur parti qu’ils ne font de leurs cris. Il se dégrade au-dessous d’eux quand il parle pour ne rien dire, et l’homme doit être homme jusque dans ses délassements. S’il y a de la politesse à étourdir tout le monde d’un vain caquet, j’en trouve une bien plus véritable à laisser parler les autres par préférence, à faire plus grand cas de ce qu’ils disent que de ce qu’on dirait soi-même, et à montrer qu’on les estime trop pour croire les amuser par des niaiseries. Le bon usage du monde, celui qui nous y fait le plus rechercher et chérir, n’est pas tant d’y briller que d’y faire briller les autres, et de mettre, à force de modestie, leur orgueil plus en liberté. Ne craignons pas qu’un homme d’esprit, qui ne s’abstient de parler que par retenue et discrétion, puisse jamais passer pour un sot. Dans quelque pays que ce puisse être, il n’est pas possible qu’on juge un homme sur ce qu’il n’a pas dit, et qu’on le méprise pour s’être tu. Au contraire, on remarque en général que les gens silencieux en imposent, qu’on s’écoute devant eux, et qu’on leur donne beaucoup d’attention quand ils parlent ; ce qui, leur laissant le choix des occasions, et faisant qu’on ne perd rien de ce qu’ils disent, met tout l’avantage de leur côté. Il est si difficile à l’homme le plus sage de garder toute sa présence d’esprit dans un long flux de paroles, il est si rare qu’il ne lui échappe des choses dont il se repent à loisir, qu’il aime mieux retenir le bon que risquer le mauvais. Enfin, quand ce n’est pas faute d’esprit qu’il se tait, s’il ne parle pas, quelque discret qu’il puisse être, le tort en est à ceux qui sont avec lui.

Mais il y a bien loin de six ans à vingt : mon fils ne sera pas toujours enfant, et à mesure que sa raison commencera de naître, l’intention de son père est bien de la laisser exercer. Quant à moi, ma mission ne va pas jusque-là. Je nourris des enfants et n’ai pas la présomption de vouloir former des hommes. J’espère, dit-elle en regardant son mari, que de plus dignes mains se chargeront de ce noble emploi. Je suis femme et mère, je sais me tenir à mon rang. Encore une fois, la fonction dont je suis chargée n’est pas d’élever mes fils, mais de les préparer pour être élevés.

Je ne fais même en cela que suivre de point en point le système de M. de Wolmar ; et plus j’avance, plus j’éprouve combien il est excellent et juste, et combien il s’accorde avec le mien. Considérez mes enfants, et surtout l’aîné ; en connaissez-vous de plus heureux sur la terre, de plus gais, de moins importuns ? Vous les voyez sauter, rire, courir toute la journée, sans jamais incommoder personne. De quels plaisirs, de quelle indépendance leur âge est-il susceptible, dont ils ne jouissent pas ou dont ils abusent ? Ils se contraignent aussi peu devant moi qu’en mon absence. Au contraire, sous les yeux de leur mère ils ont toujours un peu plus de confiance ; et quoique je sois l’auteur de toute la sévérité qu’ils éprouvent, ils me trouvent toujours la moins sévère, car je ne pourrais supporter de n’être pas ce qu’ils aiment le plus au monde.

Les seules lois qu’on leur impose auprès de nous sont celles de la liberté même, savoir, de ne pas plus gêner la compagnie qu’elle ne les gêne, de ne pas crier plus haut qu’on ne parle ; et comme on ne les oblige point de s’occuper de nous, je ne veux pas non plus qu’ils prétendent nous occuper d’eux. Quand ils manquent à de si justes lois, toute leur peine est d’être à l’instant renvoyés, et tout mon art, pour que c’en soit une, de faire qu’ils ne se trouvent nulle part aussi bien qu’ici. A cela près, on ne les assujettit à rien ; on ne les force jamais de rien apprendre ; on ne les ennuie point de vaines corrections ; jamais on ne les reprend ; les seules leçons qu’ils reçoivent sont des leçons de pratique prises dans la simplicité de la nature. Chacun, bien instruit là-dessus, se conforme à mes intentions avec une intelligence et un soin qui ne me laissent rien à désirer, et si quelque faute est à craindre, mon assiduité la prévient ou la répare aisément.

Hier, par exemple, l’aîné, ayant ôté un tambour au cadet, l’avait fait pleurer. Fanchon ne dit rien ; mais une heure après, au moment que le ravisseur en était le plus occupé, elle le lui reprit : il la suivait en le lui redemandant et pleurant à son tour. Elle lui dit : « Vous l’avez pris par force à votre frère ; je vous le reprends de même. Qu’avez-vous à dire ? Ne suis-je pas la plus forte ? » Puis elle se mit à battre la caisse à son imitation, comme si elle y eût pris beaucoup de plaisir. Jusque-là tout était à merveille. Mais quelque temps après elle voulut rendre le tambour au cadet : alors je l’arrêtai ; car ce n’était plus la leçon de la nature, et de là pouvait naître un premier germe d’envie entre les deux frères. En perdant le tambour, le cadet supporta la dure loi de la nécessité ; l’aîné sentit son injustice ; tous deux connurent leur faiblesse, et furent consolés le moment d’après. »

Un plan si nouveau et si contraire aux idées reçues m’avait d’abord effarouché. A force de me l’expliquer, ils m’en rendirent enfin l’admirateur ; et je sentis que, pour guider l’homme, la marche de la nature est toujours la meilleure. Le seul inconvénient que je trouvais à cette méthode, et cet inconvénient me parut fort grand, c’était de négliger dans les enfants la seule faculté qu’ils aient dans toute sa vigueur et qui ne fait que s’affaiblir en avançant en âge. Il me semblait que, selon leur propre système, plus les opérations de l’entendement étaient faibles, insuffisantes, plus on devait exercer et fortifier la mémoire, si propre alors à soutenir le travail. « C’est elle, disais-je, qui doit suppléer à la raison jusqu’à sa naissance, et l’enrichir quand elle est née. Un esprit qu’on n’exerce à rien devient lourd et pesant dans l’inaction. Le semence ne prend point dans un champ mal préparé, et c’est une étrange préparation pour apprendre à devenir raisonnable que de commencer par être stupide. ─ Comment, stupide ! s’est écriée aussitôt Mme de Wolmar. Confondriez-vous deux qualités aussi différentes et presque aussi contraires que la mémoire et le jugement ? Comme si la quantité des choses mal digérées et sans liaison dont on remplit une tête encore faible n’y faisait pas plus de tort que de profit à la raison ! J’avoue que de toutes les facultés de l’homme la mémoire est la première qui se développe et la plus commode à cultiver dans les enfants ; mais, à votre avis, lequel est à préférer de ce qu’il leur est le plus aisé d’apprendre, ou de ce qu’il leur importe le plus de savoir ?

Regardez à l’usage qu’on fait en eux de cette facilité, à la violence qu’il faut leur faire, à l’éternelle contrainte où il les faut assujettir pour mettre en étalage leur mémoire, et comparez l’utilité qu’ils en retirent au mal qu’on leur fait souffrir pour cela. Quoi ? forcer un enfant d’étudier des langues qu’il ne parlera jamais, même avant qu’il ait bien appris la sienne ; lui faire incessamment répéter et construire des vers qu’il n’entend point, et dont toute l’harmonie n’est pour lui qu’au bout de ses doigts ; embrouiller son esprit de cercles et de sphères dont il n’a pas la moindre idée ; l’accabler de mille noms de villes et de rivières qu’il confond sans cesse et qu’il rapprend tous les jours : est-ce cultiver sa mémoire au profit de son jugement, et tout ce frivole acquis vaut-il une seule des larmes qu’il lui coûte ?

Si tout cela n’était qu’inutile, je m’en plaindrais moins ; mais n’est-ce rien que d’instruire un enfant à se payer de mots, et à croire savoir ce qu’il ne peut comprendre ? Se pourrait-il qu’un tel amas ne nuisît point aux premières idées dont on doit meubler une tête humaine, et ne vaudrait-il pas mieux n’avoir point de mémoire que de la remplir de tout ce fatras au préjudice des connaissances nécessaires dont il tient la place ?

Non, si la nature a donné au cerveau des enfants cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d’impressions, ce n’est pas pour qu’on y grave des noms de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, et tous ces mots sans aucun sens pour leur âge, et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit, dont on accable leur triste et stérile enfance ; mais c’est pour que toutes les idées relatives à l’état de l’homme, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et l’éclairent sur ses devoirs, s’y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, et lui servent à se conduire, pendant sa vie, d’une manière convenable à son être et à ses facultés.

Sans étudier dans les livres, la mémoire d’un enfant ne reste pas pour cela oisive : tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend le frappe, et il s’en souvient ; il tient registre en lui-même des actions, des discours des hommes ; et tout ce qui l’environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets, c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il doit connaître, et de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver la première de ses facultés ; et c’est par là qu’il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui serve à son éducation durant la jeunesse, et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges, et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d’entendement, qui, sans s’être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands.

Ne pensez pas pourtant, continua Julie, qu’on néglige ici tout à fait ces soins dont vous faites un si grand cas. Une mère un peu vigilante tient dans ses mains les passions de ses enfants. Il y a des moyens pour exciter et nourrir en eux le désir d’apprendre ou de faire telle ou telle chose ; et autant que ces moyens peuvent se concilier avec la plus entière liberté de l’enfant, et n’engendrent en lui nulle semence de vice, je les emploie assez volontiers, sans m’opiniâtrer quand le succès n’y répond pas ; car il aura toujours le temps d’apprendre, mais il n’y a pas un moment à perdre pour lui former un bon naturel ; et M. de Wolmar a une telle idée du premier développement de la raison, qu’il soutient que quand son fils ne saurait rien à douze ans, il n’en serait pas moins instruit à quinze, sans compter que rien n’est moins nécessaire que d’être savant, et rien plus que d’être sage et bon.

Vous savez que notre aîné lit déjà passablement. Voici comment lui est venu le goût d’apprendre à lire. J’avais dessein de lui dire de temps en temps quelque fable de La Fontaine pour l’amuser, et j’avais déjà commencé, quand il me demanda si les corbeaux parlaient. A l’instant je vis la difficulté de lui faire sentir bien nettement la différence de l’apologue au mensonge : je me tirai d’affaire comme je pus ; et convaincue que les fables sont faites pour les hommes, mais qu’il faut toujours dire la vérité nue aux enfants, je supprimai La Fontaine. Je lui substituai un recueil de petites histoires intéressantes et instructives, la plupart tirées de la Bible, puis voyant que l’enfant prenait goût à mes contes, j’imaginai de les lui rendre encore plus utiles, en essayant d’en composer moi-même d’aussi amusants qu’il me fut possible, et les appropriant toujours au besoin du moment. Je les écrivais à mesure dans un beau livre orné d’images, que je tenais bien enfermé, et dont je lui lisais de temps en temps quelques contes, rarement, peu longtemps, et répétant souvent les mêmes avec des commentaires, avant de passer à de nouveaux. Un enfant oisif est sujet à l’ennui ; les petits contes servaient de ressource : mais quand je le voyais le plus avidement attentif, je me souvenais quelquefois d’un ordre à donner, et je le quittais à l’endroit le plus intéressant, en laissant négligemment le livre. Aussitôt il allait prier sa bonne, ou Fanchon, ou quelqu’un, d’achever la lecture ; mais comme il n’a rien à commander à personne, et qu’on était prévenu, l’on n’obéissait pas toujours. L’un refusait, l’autre avait à faire, l’autre balbutiait lentement et mal, l’autre laissait, à mon exemple, un conte à moitié. Quand on le vit bien ennuyé de tant de dépendance, quelqu’un lui suggéra secrètement d’apprendre à lire, pour s’en délivrer et feuilleter le livre à son aise. Il goûta ce projet. Il fallut trouver des gens assez complaisants pour vouloir lui donner leçon : nouvelle difficulté qu’on n’a poussée qu’aussi loin qu’il fallait. Malgré toutes ces précautions, il s’est lassé trois ou quatre fois : on l’a laissé faire. Seulement je me suis efforcée de rendre les contes encore plus amusants ; et il est revenu à la charge avec tant d’ardeur, que, quoiqu’il n’y ait pas six mois qu’il a tout de bon commencé d’apprendre, il sera bientôt en état de lire seul le recueil.

C’est à peu près ainsi que je tâcherai d’exciter son zèle et sa volonté pour acquérir les connaissances qui demandent de la suite et de l’application, et qui peuvent convenir à son âge ; mais quoiqu’il apprenne à lire, ce n’est point des livres qu’il tirera ces connaissances ; car elles ne s’y trouvent point, et la lecture ne convient en aucune manière aux enfants. Je veux aussi l’habituer de bonne heure à nourrir sa tête d’idées et non de mots : c’est pourquoi je ne lui fais jamais rien apprendre par cœur. »

« Jamais ! interrompis-je : c’est beaucoup dire ; car encore faut-il bien qu’il sache son catéchisme et ses prières. ─ C’est ce qui vous trompe, reprit-elle. A l’égard de la prière, tous les matins et tous les soirs je fais la mienne à haute voix dans la chambre de mes enfants, et c’est assez pour qu’ils l’apprennent sans qu’on les y oblige : quant au catéchisme, ils ne savent ce que c’est. ─ Quoi ! Julie, vos enfants n’apprennent pas leur catéchisme ? ─ Non, mon ami, mes enfants n’apprennent pas leur catéchisme. ─ Comment ? ai-je dit tout étonné, une mère si pieuse !… Je ne vous comprends point. Et pourquoi vos enfants n’apprennent-ils pas leur catéchisme ? ─ Afin qu’ils le croient un jour, dit-elle : j’en veux faire un jour des chrétiens. ─ Ah ! j’y suis, m’écriai-je ; vous ne voulez pas que leur foi ne soit qu’en paroles, ni qu’ils sachent seulement leur religion, mais qu’ils la croient ; et vous pensez avec raison qu’il est impossible à l’homme de croire ce qu’il n’entend point. ─ Vous êtes bien difficile, me dit en souriant M. de Wolmar : seriez-vous chrétien, par hasard ? ─ Je m’efforce de l’être, lui dis-je avec fermeté. Je crois de la religion tout ce que j’en puis comprendre, et respecte le reste sans le rejeter. » Julie me fit un signe d’approbation et nous reprîmes le sujet de notre entretien.

Après être entrée dans d’autres détails qui m’ont fait concevoir combien le zèle maternel est actif, infatigable et prévoyant, elle a conclu en observant que sa méthode se rapportait exactement aux deux objets qu’elle s’était proposés, savoir, de laisser développer le naturel des enfants et de l’étudier. « Les miens ne sont gênés en rien, dit-elle, et ne sauraient abuser de leur liberté ; leur caractère ne peut ni se dépraver ni se contraindre : on laisse en paix renforcer leur corps et germer leur jugement ; l’esclavage n’avilit point leur âme ; les regards d’autrui ne font point fermenter leur amour-propre ; ils ne se croient ni des hommes puissants ni des animaux enchaînés, mais des enfants heureux et libres. Pour les garantir des vices qui ne sont pas en eux, ils ont, ce me semble, un préservatif plus fort que des discours qu’ils n’entendraient point, ou dont ils seraient bientôt ennuyés : c’est l’exemple des mœurs de tout ce qui les environne ; ce sont les entretiens qu’ils entendent, qui sont ici naturels à tout le monde, et qu’on n’a pas besoin de composer exprès pour eux ; c’est la paix et l’union dont ils sont témoins ; c’est l’accord qu’ils voient régner sans cesse et dans la conduite respective de tous, et dans la conduite et les discours de chacun.

Nourris encore dans leur première simplicité, d’où leur viendraient des vices dont ils n’ont point vu d’exemple, des passions qu’ils n’ont nulle occasion de sentir, des préjugés que rien ne leur inspire ? Vous voyez qu’aucune erreur ne les gagne, qu’aucun mauvais penchant ne se montre en eux. Leur ignorance n’est point entêtée, leurs désirs ne sont point obstinés ; les inclinations au mal sont prévenues ; la nature est justifiée ; et tout me prouve que les défauts dont nous l’accusons ne sont point son ouvrage, mais le nôtre.

C’est ainsi que, livrés au penchant de leur cœur sans que rien le déguise ou l’altère, nos enfants ne reçoivent point une forme extérieure et artificielle, mais conservent exactement celle de leur caractère originel ; c’est ainsi que ce caractère se développe journellement à nos yeux sans réserve, et que nous pouvons étudier les mouvements de la nature jusque dans leurs principes les plus secrets. Sûrs de n’être jamais ni grondés ni punis, ils ne savent ni mentir ni se cacher ; et dans tout ce qu’ils disent, soit entre eux, soit à nous, ils laissent voir sans contrainte tout ce qu’ils ont au fond de l’âme. Libres de babiller entre eux toute la journée, ils ne songent pas même à se gêner un moment devant moi. Je ne les reprends jamais, ni ne les fais taire, ni ne feins de les écouter, et ils diraient les choses du monde les plus blâmables que je ne ferais pas semblant d’en rien savoir : mais, en effet, je les écoute avec la plus grande attention sans qu’ils s’en doutent ; je tiens un registre exact de ce qu’ils font et de ce qu’ils disent ; ce sont les productions naturelles du fonds qu’il faut cultiver. Un propos vicieux dans leur bouche est une herbe étrangère dont le vent apporta la graine : si je la coupe par une réprimande, bientôt elle repoussera ; au lieu de cela, j’en cherche en secret la racine, et j’ai soin de l’arracher. Je ne suis, m’a-t-elle dit en riant, que la servante du jardinier ; je sarcle le jardin, j’en ôte la mauvaise herbe ; c’est à lui de cultiver la bonne.

Convenons aussi qu’avec toute la peine que j’aurais pu prendre il fallait être aussi bien secondée pour espérer de réussir, et que le succès de mes soins dépendait d’un concours de circonstances qui ne s’est peut-être jamais trouvé qu’ici. Il fallait les lumières d’un père éclairé pour démêler, à travers les préjugés établis, le véritable art de gouverner les enfants des leur naissance ; il fallait toute sa patience pour se prêter à l’exécution sans jamais démentir ses leçons par sa conduite ; il fallait des enfants bien nés, en qui la nature eût assez fait pour qu’on pût aimer son seul ouvrage ; il fallait n’avoir autour de soi que des domestiques intelligents et bien intentionnés, qui ne se lassassent point d’entrer dans les vues des maîtres : un seul valet brutal ou flatteur eût suffi pour tout gâter. En vérité, quand on songe combien de causes étrangères peuvent nuire aux meilleurs desseins, et renverser les projets les mieux concertés, on doit remercier la fortune de tout ce qu’on fait de bien dans la vie, et dire que la sagesse dépend beaucoup du bonheur. »

« Dites, me suis-je écrié, que le bonheur dépend encore plus de la sagesse. Ne voyez-vous pas que ce concours dont vous vous félicitez est votre ouvrage, et que tout ce qui vous approche est contraint de vous ressembler ? Mères de famille, quand vous vous plaignez de n’être pas secondées, que vous connaissez mal votre pouvoir ! Soyez tout ce que vous devez être, vous surmonterez tous les obstacles ; vous forcerez chacun de remplir ses devoirs, si vous remplissez bien tous les vôtres. Vos droits ne sont-ils pas ceux de la nature ? Malgré les maximes du vice, ils seront toujours chers au cœur humain. Ah ! veuillez être femmes et mères, et le plus doux empire qui soit sur la terre sera aussi le plus respecté. »

En achevant cette conversation, Julie a remarqué que tout prenait une nouvelle facilité depuis l’arrivée d’Henriette. « Il est certain, dit-elle, que j’aurais besoin de beaucoup moins de soins et d’adresse, si je voulais introduire l’émulation entre les deux frères ; mais ce moyen me paraît trop dangereux ; j’aime mieux avoir plus de peine et ne rien risquer. Henriette supplée à cela : comme elle est d’un autre sexe, leur aînée, qu’ils l’aiment tous deux à la folie, et qu’elle a du sens au-dessus de son âge, j’en fais en quelque sorte leur première gouvernante, et avec d’autant plus de succès que ses leçons leur sont moins suspectes.

Quant à elle, son éducation me regarde ; mais les principes en sont si différents qu’ils méritent un entretien à part. Au moins puis-je bien dire d’avance qu’il sera difficile d’ajouter en elle aux dons de la nature, et qu’elle vaudra sa mère elle-même, si quelqu’un au monde la peut valoir. »

Milord, on vous attend de jour en jour, et ce devrait être ici ma dernière lettre. Mais je comprends ce qui prolonge votre séjour à l’armée, et j’en frémis. Julie n’en est pas moins inquiète : elle vous prie de nous donner plus souvent de vos nouvelles, et vous conjure de songer, en exposant votre personne, combien vous prodiguez le repos de vos amis. Pour moi je n’ai rien à vous dire. Faites votre devoir ; un conseil timide ne peut non plus sortir de mon cœur qu’approcher du vôtre. Cher Bomston, je le sais trop, la seule mort digne de ta vie serait de verser ton sang pour la gloire de ton pays ; mais ne dois-tu nul compte de tes jours à celui qui n’a conservé les siens que pour toi ?

Lettre IV de milord EdouardModifier

Je vois par vos deux dernières lettres qu’il m’en manque une antérieure à ces deux-là, apparemment la première que vous m’ayez écrite à l’armée, et dans laquelle était l’explication des chagrins secrets de Mme de Wolmar. Je n’ai point reçu cette lettre, et je conjecture qu’elle pouvait être dans la malle d’un courrier qui nous a été enlevé. Répétez-moi donc, mon ami, ce qu’elle contenait : ma raison s’y perd et mon cœur s’en inquiète ; car, encore une fois, si le bonheur et la paix ne sont pas dans l’âme de Julie, où sera leur asile ici-bas ?

Rassurez-la sur les risques auxquels elle me croit exposé. Nous avons affaire à un ennemi trop habile pour nous en laisser courir ; avec une poignée de monde il rend toutes nos forces inutiles, et nous ôte partout les moyens de l’attaquer. Cependant, comme nous sommes confiants, nous pourrions bien lever des difficultés insurmontables pour de meilleurs généraux, et forcer à la fin les Français de nous battre. J’augure que nous payerons cher nos premiers succès et que la bataille gagnée à Dettingue, nous en fera perdre une en Flandre. Nous avons en tête un grand capitaine ; ce n’est pas tout, il a la confiance de ses troupes ; et le soldat français qui compte sur son général est invincible. Au contraire, on en a si bon marché quand il est commandé par des courtisans qu’il méprise, et cela arrive si souvent, qu’il ne faut qu’attendre les intrigues de cour et l’occasion pour vaincre à coup sûr la plus brave nation du continent. Ils le savent fort bien eux-mêmes. Milord Marlborough, voyant la bonne mine et l’air guerrier d’un soldat pris à Bleinheim, lui dit : « S’il y eût eu cinquante mille hommes comme toi à l’armée française, elle ne se fût pas ainsi laissé battre. ─ Eh morbleu ! repartit le grenadier, nous avions assez d’hommes comme moi ; il ne nous en manquait qu’un comme vous. » Or, cet homme comme lui commande à présent l’armée de France, et manque à la nôtre ; mais nous ne songeons guère à cela.

Quoi qu’il en soit, je veux voir les manœuvres du reste de cette campagne, et j’ai résolu de rester à l’armée jusqu’à ce qu’elle entre en quartiers. Nous gagnerons tous à ce délai. La saison étant trop avancée pour traverser les monts, nous passerons l’hiver où vous êtes, et n’irons en Italie qu’au commencement du printemps. Dites à M. et Mme de de Wolmar que je fais ce nouvel arrangement pour jouir à mon aise du touchant spectacle que vous décrivez si bien, et pour voir Mme d’Orbe établie avec eux. Continuez, mon cher, à m’écrire avec le même soin, et vous me ferez plus de plaisir que jamais. Mon équipage a été pris, et je suis sans livres ; mais je lis vos lettres.

Lettre V à milord EdouardModifier

Quelle joie vous me donnez en m’annonçant que nous passerons l’hiver à Clarens ! Mais que vous me la faites payer cher en prolongeant votre séjour à l’armée ! Ce qui me déplaît surtout, c’est de voir clairement qu’avant notre séparation le parti de faire la campagne était déjà pris, et que vous ne m’en voulûtes rien dire. Milord, je sens la raison de ce mystère et ne puis vous en savoir bon gré. Me mépriseriez-vous assez pour croire qu’il me fût bon de vous survivre, ou m’avez-vous connu des attachements si bas, que je les préfère à l’honneur de mourir avec mon ami ? Si je ne méritais pas de vous suivre, il fallait me laisser à Londres ; vous m’auriez moins offensé que de m’envoyer ici.

Il est clair par la dernière de vos lettres qu’en effet une des miennes s’est perdue, et cette perte a dû vous rendre les deux lettres suivantes fort obscures à bien des égards ; mais les éclaircissements nécessaires pour les bien entendre viendront à loisir. Ce qui presse le plus à présent est de vous tirer de l’inquiétude où vous êtes sur le chagrin secret de Mme de Wolmar.

Je ne vous redirai point la suite de la conversation que j’eus avec elle après le départ de son mari. Il s’est passé depuis bien des choses qui m’en ont fait oublier une partie, et nous la reprîmes tant de fois durant son absence, que je m’en tiens au sommaire pour épargner des répétitions.

Elle m’apprit donc que ce même époux qui faisait tout pour la rendre heureuse était l’unique auteur de toute sa peine, et que plus leur attachement mutuel était sincère, plus il lui donnait à souffrir. Le diriez-vous, milord ? Cet homme si sage, si raisonnable, si loin de toute espèce de vice, si peu soumis aux passions humaines, ne croit rien de ce qui donne un prix aux vertus, et, dans l’innocence d’une vie irréprochable, il porte au fond de son cœur l’affreuse paix des méchants. La réflexion qui naît de ce contraste augmente la douleur de Julie ; et il semble qu’elle lui pardonnerait plutôt de méconnaître l’auteur de son être, s’il avait plus de motifs pour le craindre ou plus d’orgueil pour le braver. Qu’un coupable apaise sa conscience aux dépens de sa raison, que l’honneur de penser autrement que le vulgaire anime celui qui dogmatise, cette erreur au moins se conçoit ; mais, poursuit-elle en soupirant, pour un si honnête homme et si peu vain de son savoir, c’était bien la peine d’être incrédule !

Il faut être instruit du caractère des deux époux ; il faut les imaginer concentrés dans le sein de leur famille ; et se tenant l’un à l’autre lieu du reste de l’univers ; il faut connaître l’union qui règne entre eux dans tout le reste, pour concevoir combien leur différend sur ce seul point est capable d’en troubler les charmes. M. de Wolmar, élevé dans le rite grec, n’était pas fait pour supporter l’absurdité d’un culte aussi ridicule. Sa raison, trop supérieure à l’imbécile joug qu’on lui voulait imposer, le secoua bientôt avec mépris ; et rejetant à la fois tout ce qui lui venait d’une autorité si suspecte, forcé d’être impie, il se fit athée.

Dans la suite, ayant toujours vécu dans des pays catholiques, il n’apprit pas à concevoir une meilleure opinion de la foi chrétienne par celle qu’on y professe. Il n’y vit d’autre religion que l’intérêt de ses ministres. Il vit que tout y consistait encore en vaines simagrées, plâtrées un peu plus subtilement par des mots qui ne signifiaient rien ; il s’aperçut que tous les honnêtes gens y étaient unanimement de son avis, et ne s’en cachaient guère ; que le clergé même, un peu plus discrètement, se moquait en secret de ce qu’il enseignait en public ; et il m’a protesté souvent qu’après bien du temps et des recherches, il n’avait trouvé de sa vie que trois prêtres qui crussent en Dieu. En voulant s’éclaircir de bonne foi sur ces matières, il s’était enfoncé dans les ténèbres de la métaphysique, où l’homme n’a d’autres guides que les systèmes qu’il y porte ; et ne voyant partout que doutes et contradictions, quand enfin il est venu parmi des chrétiens, il y est venu trop tard ; sa foi s’était déjà fermée à la vérité, sa raison n’était plus accessible à la certitude ; tout ce qu’on lui prouvait détruisant plus un sentiment qu’il n’en établissait un autre, il a fini par combattre également les dogmes de toute espèce, et n’a cessé d’être athée que pour devenir sceptique.

Voilà le mari que le ciel destinait à cette Julie en qui vous connaissez une foi si simple et une piété si douce. Mais il faut avoir vécu aussi familièrement avec elle que sa cousine et moi, pour savoir combien cette âme tendre est naturellement portée à la dévotion. On dirait que rien de terrestre ne pouvant suffire au besoin d’aimer dont elle est dévorée, cet excès de sensibilité soit forcé de remonter à sa source. Ce n’est point comme sainte Thérèse un cœur amoureux qui se donne le change et veut se tromper d’objet ; c’est un cœur vraiment intarissable que l’amour ni l’amitié n’ont pu épuiser, et qui porte ses affections surabondantes au seul être digne de les absorber. L’amour de Dieu ne le détache point des créatures ; il ne lui donne ni dureté ni aigreur. Tous ces attachements produits par la même cause, en s’animant l’un par l’autre, en deviennent plus charmants et plus doux ; et, pour moi, je crois qu’elle serait moins dévote si elle aimait moins tendrement son père, son mari, ses enfants, sa cousine, et moi-même.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que plus elle l’est, moins elle croit l’être, et qu’elle se plaint de sentir en elle-même une âme aride qui ne sait point aimer Dieu. « On a beau faire, dit-elle souvent, le cœur ne s’attache que par l’entremise des sens ou de l’imagination qui les représente : et le moyen de voir ou d’imaginer l’immensité du grand Etre ? Quand je veux m’élever à lui je ne sais où je suis ; n’apercevant aucun rapport entre lui et moi, je ne sais par où l’atteindre, je ne vois ni ne sens plus rien, je me trouve dans une espèce d’anéantissement ; et, si j’osais juger d’autrui par moi-même, je craindrais que les extases des mystiques ne vinssent moins d’un cœur plein que d’un cerveau vide.

Que faire donc, continua-t-elle, pour me dérober aux fantômes d’une raison qui s’égare ? Je substitue un culte grossier, mais à ma portée, à ces sublimes contemplations qui passent mes facultés. Je rabaisse à regret la majesté divine ; j’interpose entre elle et moi des objets sensibles ; ne la pouvant contempler dans son essence, je la contemple au moins dans ses œuvres, je l’aime dans ses bienfaits ; mais, de quelque manière que je m’y prenne, au lieu de l’amour pur qu’elle exige, je n’ai qu’une reconnaissance intéressée à lui présenter. »

C’est ainsi que tout devient sentiment dans un cœur sensible. Julie ne trouve dans l’univers entier que sujets d’attendrissement et de gratitude : partout elle aperçoit la bienfaisante main de la Providence ; ses enfants sont le cher dépôt qu’elle en a reçu ; elle recueille ses dons dans les productions de la terre ; elle voit sa table couverte par ses soins ; elle s’endort sous sa protection ; son paisible réveil lui vient d’elle ; elle sent ses leçons dans les disgrâces, et ses faveurs dans les plaisirs ; les biens dont jouit tout ce qui lui est cher sont autant de nouveaux sujets d’hommages ; si le Dieu de l’univers échappe à ses faibles yeux, elle voit partout le père commun des hommes. Honorer ainsi ses bienfaits suprêmes, n’est-ce pas servir autant qu’on peut l’Etre infini ?

Concevez, milord, quel tourment c’est de vivre dans la retraite avec celui qui partage notre existence et ne peut partager l’espoir qui nous la rend chère ; de ne pouvoir avec lui ni bénir les œuvres de Dieu, ni parler de l’heureux avenir que nous promet sa bonté ; de le voir insensible, en faisant le bien, à tout ce qui le rend agréable à faire, et, par la plus bizarre inconséquence, penser en impie et vivre en chrétien ! Imaginez Julie à la promenade avec son mari : l’une admirant, dans la riche et brillante parure que la terre étale, l’ouvrage et les dons de l’auteur de l’univers ; l’autre ne voyant en tout cela qu’une combinaison fortuite, où rien n’est lié que par une force aveugle. Imaginez deux époux sincèrement unis, n’osant, de peur de s’importuner mutuellement, se livrer, l’un aux réflexions, l’autre aux sentiments que leur inspirent les objets qui les entourent, et tirer de leur attachement même le devoir de se contraindre incessamment. Nous ne nous promenons presque jamais, Julie et moi, que quelque vue frappante et pittoresque ne lui rappelle ces idées douloureuses. « Hélas ! dit-elle avec attendrissement, le spectacle de la nature, si vivant, si animé pour nous, est mort aux yeux de l’infortuné Wolmar, et, dans cette grande harmonie des êtres où tout parle de Dieu d’une voix si douce, il n’aperçoit qu’un silence éternel. »

Vous qui connaissez Julie, vous qui savez combien cette âme communicative aime à se répandre, concevez ce qu’elle souffrirait de ces réserves, quand elles n’auraient d’autre inconvénient qu’un si triste partage entre ceux à qui tout doit être commun. Mais des idées plus funestes s’élèvent, malgré qu’elle en ait, à la suite de celle-là. Elle a beau vouloir rejeter ces terreurs involontaires, elles reviennent la troubler à chaque instant. Quelle horreur pour une tendre épouse d’imaginer l’Etre suprême vengeur de sa divinité méconnue, de songer que le bonheur de celui qui fait le sien doit finir avec sa vie, et de ne voir qu’un réprouvé dans le père de ses enfants ! A cette affreuse image, toute sa douceur la garantit à peine du désespoir ; et la religion, qui lui rend amère l’incrédulité de son mari, lui donne seule la force de la supporter. « Si le ciel, dit-elle souvent, me refuse la conversion de cet honnête homme, je n’ai plus qu’une grâce à lui demander, c’est de mourir la première. »

Telle est, milord, la trop juste cause de ses chagrins secrets ; telle est la peine intérieure qui semble charger sa conscience de l’endurcissement d’autrui, et ne lui devient que plus cruelle par le soin qu’elle prend de la dissimuler. L’athéisme, qui marche à visage découvert chez les papistes, est obligé de se cacher dans tout pays où, la raison permettant de croire en Dieu, la seule excuse des incrédules leur est ôtée. Ce système est naturellement désolant : s’il trouve des partisans chez les grands et les riches qu’il favorise, il est partout en horreur au peuple opprimé et misérable, qui, voyant délivrer ses tyrans du seul frein propre à les contenir, se voit encore enlever dans l’espoir d’une autre vie la seule consolation qu’on lui laisse en celle-ci. Mme de Wolmar sentant donc le mauvais effet que ferait ici le pyrrhonisme de son mari, et voulant surtout garantir ses enfants d’un si dangereux exemple, n’a pas eu de peine à engager au secret un homme sincère et vrai, mais discret, simple, sans vanité, et fort éloigné de vouloir ôter aux autres un bien dont il est fâché d’être privé lui-même. Il ne dogmatise jamais, il vient au temple avec nous, il se conforme aux usages établis ; sans professer de bouche une foi qu’il n’a pas, il évite le scandale, et fait sur le culte réglé par les lois tout ce que l’État peut exiger d’un citoyen.

Depuis près de huit ans qu’ils sont unis, la seule Mme d’Orbe est du secret, parce qu’on le lui a confié. Au surplus, les apparences sont si bien sauvées, et avec si peu d’affectation, qu’au bout de six semaines passées, ensemble dans la plus grande intimité, je n’avais pas même conçu le moindre soupçon, et n’aurais peut-être jamais pénétré la vérité sur ce point, si Julie elle-même ne me l’eût apprise.

Plusieurs motifs l’ont déterminée à cette confidence. Premièrement, quelle réserve est compatible avec l’amitié qui règne entre nous ? N’est-ce pas aggraver ses chagrins à pure perte que s’ôter la douceur de les partager avec un ami ? De plus, elle n’a pas voulu que ma présence fût plus longtemps un obstacle aux entretiens qu’ils ont souvent ensemble sur un sujet qui lui tient si fort au cœur. Enfin, sachant que vous deviez bientôt venir nous joindre, elle a désiré, du consentement de son mari, que vous fussiez d’avance instruit de ses sentiments ; car elle attend de votre sagesse un supplément à nos vains efforts, et des effets dignes de vous.

Le temps qu’elle choisit pour me confier sa peine m’a fait soupçonner une autre raison dont elle n’a eu garde de me parler. Son mari nous quittait ; nous restions seuls : nos cœurs s’étaient aimés ; ils s’en souvenaient encore ; s’ils s’étaient un instant oubliés, tout nous livrait à l’opprobre. Je voyais clairement qu’elle avait craint ce tête-à-tête et tâché de s’en garantir, et la scène de Meillerie m’a trop appris que celui des deux qui se défiait le moins de lui-même devait seul s’en défier.

Dans l’injuste crainte que lui inspirait sa timidité naturelle, elle n’imagina point de précaution plus sûre que de se donner incessamment un témoin qu’il fallût respecter, d’appeler en tiers le juge intègre et redoutable qui voit les actions secrètes et sait lire au fond des cœurs. Elle s’environnait de la majesté suprême ; je voyais Dieu sans cesse entre elle et moi. Quel coupable désir eût pu franchir une telle sauvegarde ? Mon cœur s’épurait au feu de son zèle, et je partageais sa vertu.

Ces graves entretiens remplirent presque tous nos tête-à-tête durant l’absence de son mari ; et depuis son retour nous les reprenons fréquemment en sa présence. Il s’y prête comme s’il était question d’un autre ; et, sans mépriser nos soins, il nous donne souvent de bons conseils sur la manière dont nous devons raisonner avec lui. C’est cela même qui me fait désespérer du succès ; car, s’il avait moins de bonne foi, l’on pourrait attaquer le vice de l’âme qui nourrirait son incrédulité ; mais, s’il n’est question que de convaincre, où chercherons-nous des lumières qu’il n’ait point eues et des raisons qui lui aient échappé ? Quand j’ai voulu disputer avec lui, j’ai vu que tout ce que je pouvais employer d’arguments avait été déjà vainement épuisé par Julie, et que ma sécheresse était bien loin de cette éloquence du cœur et de cette douce persuasion qui coule de sa bouche. Milord, nous ne ramènerons jamais cet homme ; il est trop froid et n’est point méchant : il ne s’agit pas de le toucher ; la preuve intérieure ou de sentiment lui manque, et celle-là seule peut rendre invincibles toutes les autres.

Quelque soin que prenne sa femme de lui déguiser sa tristesse, il la sent et la partage : ce n’est pas un œil aussi clairvoyant qu’on abuse. Ce chagrin dévoré ne lui en est que plus sensible. Il m’a dit avoir été tenté plusieurs fois de céder en apparence, et de feindre, pour la tranquilliser, des sentiments qu’il n’avait pas ; mais une telle bassesse d’âme est trop loin de lui. Sans en imposer à Julie, cette dissimulation n’eût été qu’un nouveau tourment pour elle. La bonne foi, la franchise, l’union des cœurs qui console de tant de maux, se fût éclipsée entre eux. Etait-ce en se faisant moins estimer de sa femme qu’il pouvait la rassurer sur ses craintes ? Au lieu d’user de déguisement avec elle, il lui dit sincèrement ce qu’il pense ; mais il le dit d’un ton si simple, avec si peu de mépris des opinions vulgaires, si peu de cette ironique fierté des esprits forts, que ces tristes aveux donnent bien plus d’affliction que de colère à Julie, et que, ne pouvant transmettre à son mari ses sentiments et ses espérances, elle en cherche avec plus de soin à rassembler autour de lui ces douceurs passagères auxquelles il borne sa félicité. « Ah ! dit-elle avec douleur, si l’infortuné fait son paradis en ce monde, rendons-le-lui au moins aussi doux qu’il est possible. »

Le voile de tristesse dont cette opposition de sentiments couvre leur union prouve mieux que toute autre chose l’invincible ascendant de Julie, par les consolations dont cette tristesse est mêlée, et qu’elle seule au monde était peut-être capable d’y joindre. Tous leurs démêlés, toutes leurs disputes sur ce point important, loin de se tourner en aigreur, en mépris, en querelles, finissent toujours par quelque scène attendrissante, qui ne fait que les rendre plus chers l’un à l’autre.

Hier, l’entretien s’étant fixé sur ce texte, qui revient souvent quand nous ne sommes que trois, nous tombâmes sur l’origine du mal ; et je m’efforçais de montrer que non seulement il n’y avait point de mal absolu et général dans le système des êtres, mais que même les maux particuliers étaient beaucoup moindres qu’ils ne le semblent au premier coup d’œil, et qu’à tout prendre ils étaient surpassés de beaucoup par les biens particuliers et individuels. Je citais à M. de Wolmar son propre exemple ; et pénétré du bonheur de sa situation, je la peignais avec des traits si vrais qu’il en parut ému lui-même. « Voilà, dit-il en m’interrompant, les séductions de Julie. Elle met toujours le sentiment à la place des raisons, et le rend si touchant qu’il faut toujours l’embrasser pour toute réponse : ne serait-ce point de son maître de philosophie, ajouta-t-il en riant, qu’elle aurait appris cette manière d’argumenter ? »

Deux mois plus tôt la plaisanterie m’eût déconcerté cruellement ; mais le temps de l’embarras est passé : je n’en fis que rire à mon tour ; et quoique Julie eût un peu rougi, elle ne parut pas plus embarrassé que moi. Nous continuâmes. Sans disputer sur la quantité du mal, Wolmar se contentait de l’aveu qu’il fallut bien faire, que, peu ou beaucoup, enfin le mal existe ; et de cette seule existence il déduisait défaut de puissance, d’intelligence ou de bonté, dans la première cause. Moi, de mon côté, je tâchais de montrer l’origine du mal physique dans la nature de la matière, et du mal moral dans la liberté de l’homme. Je lui soutenais que Dieu pouvait tout faire, hors de créer d’autres substances aussi parfaites que la sienne et qui ne laissassent aucune prise au mal. Nous étions dans la chaleur de la dispute quand je m’aperçus que Julie avait disparu. « Devinez où elle est, me dit son mari voyant que je la cherchais des yeux. ─ Mais, dis-je, elle est allée donner quelque ordre dans le ménage. ─ Non, dit-il, elle n’aurait point pris pour d’autres affaires le temps de celle-ci ; tout se fait sans qu’elle me quitte, et je ne la vois jamais rien faire. ─ Elle est donc dans la chambre des enfants ? ─ Tout aussi peu : ses enfants ne lui sont pas plus chers que mon salut. ─ Eh bien ! repris-je, ce qu’elle fait, je n’en sais rien, mais je suis très sûr qu’elle ne s’occupe qu’à des soins utiles. ─ Encore moins, dit-il froidement ; venez, venez, vous verrez si j’ai bien deviné. »

Il se mit à marcher doucement ; je le suivis sur la pointe du pied. Nous arrivâmes à la porte du cabinet : elle était fermée ; il l’ouvrit brusquement. Milord, quel spectacle ! Je vis Julie à genoux, les mains jointes, et tout en larmes. Elle se lève avec précipitation, s’essuyant les yeux, se cachant le visage, et cherchant à s’échapper. On ne vit jamais une honte pareille. Son mari ne lui laissa pas le temps de fuir. Il courut à elle dans une espèce de transport. « Chère épouse, lui dit-il en l’embrassant, l’ardeur même de tes vœux trahit ta cause. Que leur manque-t-il pour être efficaces ? Va, s’ils étaient entendus, ils seraient bientôt exaucés. ─ Ils le seront, lui dit-elle d’un ton ferme et persuadé ; j’en ignore l’heure et l’occasion. Puissé-je l’acheter aux dépens de ma vie ! mon dernier jour serait le mieux employé. »

Venez, milord, quittez vos malheureux combats, venez remplir un devoir plus noble. Le sage préfère-t-il l’honneur de tuer des hommes aux soins qui peuvent en sauver un ?

Lettre VI à milord EdouardModifier

Quoi ! même après la séparation de l’armée, encore un voyage à Paris ! Oubliez-vous donc tout à fait Clarens et celle qui l’habite. Nous êtes-vous moins cher qu’à milord Hyde ? Etes-vous plus nécessaire à cet ami qu’à ceux qui vous attendent ici ? Vous nous forcez à faire des vœux opposés aux vôtres, et vous me faites souhaiter d’avoir du crédit à la cour de France pour vous empêcher d’obtenir les passeports que vous en attendez. Contentez-vous toutefois ; allez voir votre digne compatriote. Malgré lui, malgré vous, nous serons vengés de cette préférence ; et, quelque plaisir que vous goûtiez à vivre avec lui, je sais que, quand vous serez avec nous, vous regretterez le temps que vous ne nous aurez pas donné.

En recevant votre lettre, j’avais d’abord soupçonné qu’une commission secrète… Quel plus digne médiateur de paix !… Mais les rois donnent-ils leur confiance à des hommes vertueux ? Osent-ils écouter la vérité ? Savent-ils même honorer le vrai mérite ?… Non, non, cher Edouard, vous n’êtes pas fait pour le ministère ; et je pense trop bien de vous pour croire que si vous n’étiez pas né pair d’Angleterre, vous le fussiez jamais devenu.

Viens, ami ; tu seras mieux à Clarens qu’à la cour. Oh ! quel hiver nous allons passer tous ensemble, si l’espoir de notre réunion ne m’abuse pas ! Chaque jour la prépare, en ramenant ici quelqu’une de ces âmes privilégiées qui sont si chères l’une à l’autre, qui sont si dignes de s’aimer, et qui semblent n’attendre que vous pour se passer du reste de l’univers. En apprenant quel heureux hasard a fait passer ici la partie adverse du baron d’Etange vous avez prévu tout ce qui devait arriver de cette rencontre, et ce qui est arrivé réellement. Ce vieux plaideur, quoique inflexible et entier presque autant que son adversaire, n’a pu résister à l’ascendant qui nous a tous subjugués. Après avoir vu Julie, après l’avoir entendue, après avoir conversé avec elle, il a eu honte de plaider contre son père. Il est parti pour Berne si bien disposé, et l’accommodement est actuellement en si bon train, que sur la dernière lettre du baron nous l’attendons de retour dans peu de jours.

Voilà ce que vous aurez déjà su par M. de Wolmar ; mais ce que probablement vous ne savez point encore, c’est que Mme d’Orbe, ayant enfin terminé ses affaires, est ici depuis jeudi, et n’aura plus d’autre demeure que celle de son amie. Comme j’étais prévenu du jour de son arrivée, j’allai au-devant d’elle à l’insu de Mme de Wolmar qu’elle voulait surprendre, et l’ayant rencontrée au deçà de Lutri, je revins sur mes pas avec elle.

Je la trouvai plus vive et plus charmante que jamais, mais inégale, distraite, n’écoutant point, répondant encore moins, parlant sans suite et par saillies, enfin livrée à cette inquiétude dont on ne peut se défendre sur le point d’obtenir ce qu’on a fortement désiré. On eût dit à chaque instant qu’elle tremblait de retourner en arrière. Ce départ, quoique longtemps différé, s’était fait si à la hâte que la tête en tournait à la maîtresse et aux domestiques. Il régnait un désordre risible dans le menu bagage qu’on amenait. A mesure que la femme de chambre craignait d’avoir oublié quelque chose, Claire assurait toujours l’avoir fait mettre dans le coffre du carrosse ; et le plaisant, quand on y regarda, fut qu’il ne s’y trouva rien du tout.

Comme elle ne voulait pas que Julie entendît sa voiture, elle descendit dans l’avenue, traversa la cour en courant comme une folle, et monta si précipitamment qu’il fallut respirer après la première rampe avant d’achever de monter. M. de Wolmar vint au-devant d’elle : elle ne put lui dire un seul mot.

En ouvrant la porte de la chambre, je vis Julie assise vers la fenêtre et tenant sur ses genoux la petite Henriette, comme elle faisait souvent. Claire avait médité un beau discours à sa manière, mêlé de sentiment et de gaieté ; mais, en mettant le pied sur le seuil de la porte, le discours, la gaieté, tout fut oublié ; elle vole à son amie en s’écriant avec un emportement impossible à peindre : « Cousine, toujours, pour toujours, jusqu’à la mort ! » Henriette, apercevant sa mère, saute et court au-devant d’elle, en criant aussi, Maman ! Maman ! de toute sa force, et la rencontre si rudement que la pauvre petite tomba du coup. Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que, s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire, voulant relever sa fille, voit pâlir son amie : elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état.

Henriette, les apercevant toutes deux sans mouvement, se mit à pleurer et pousser des cris qui firent accourir la Fanchon : l’une court à sa mère, l’autre à sa maîtresse. Pour moi, saisi, transporté, hors de sens, j’errais à grands pas par la chambre sans savoir ce que je faisais, avec des exclamations interrompues, et dans un mouvement convulsif dont je n’étais pas le maître. Wolmar lui-même, le froid Wolmar se sentit ému. O sentiment ! sentiment ! douce vie de l’âme ! quel est le cœur de fer que tu n’as jamais touché ? Quel est l’infortuné mortel à qui tu n’arrachas jamais de larmes ? Au lieu de courir à Julie, cet heureux époux se jeta sur un fauteuil pour contempler avidement ce ravissant spectacle. « Ne craignez rien, dit-il en voyant notre empressement ; ces scènes de plaisir et de joie n’épuisent un instant la nature que pour la ranimer d’une vigueur nouvelle ; elles ne sont jamais dangereuses. Laissez-moi jouir du bonheur que je goûte et que vous partagez. Que doit-il être pour vous ! Je n’en connus jamais de semblable, et je suis le moins heureux des six. »

Milord, sur ce premier moment, vous pouvez juger du reste. Cette réunion excita dans toute la maison un retentissement d’allégresse, et une fermentation qui n’est pas encore calmée. Julie ; hors d’elle-même, était dans une agitation où je ne l’avais jamais vue ; il fut impossible de songer à rien de toute la journée qu’à se voir et s’embrasser sans cesse avec de nouveaux transports. On ne s’avisa pas même du salon d’Apollon ; le plaisir était partout, on n’avait pas besoin d’y songer. A peine le lendemain eut-on assez de sang-froid pour préparer une fête. Sans Wolmar tout serait allé de travers. Chacun se para de son mieux. Il n’y eut de travail permis que ce qu’il en fallait pour les amusements. La fête fut célébrée, non pas avec pompe, mais avec délire ; il y régnait une confusion qui la rendait touchante, et le désordre en faisait le plus bel ornement.

La matinée se passa à mettre Mme d’Orbe en possession de son emploi d’intendante ou de maîtresse d’hôtel ; et elle se hâtait d’en faire les fonctions avec un empressement d’enfant qui nous fit rire. En entrant pour dîner dans le beau salon, les deux cousines virent de tous côtés leurs chiffres unis et formés avec des fleurs. Julie devina dans l’instant d’où venait ce soin : elle m’embrassa dans un saisissement de joie. Claire, contre son ancienne coutume, hésita d’en faire autant. Wolmar lui en fit la guerre ; elle prit en rougissant le parti d’imiter sa cousine. Cette rougeur que je remarquai trop me fit un effet que je ne saurais dire, mais je ne me sentis pas dans ses bras sans émotion.

L’après-midi il y eut une belle collation dans le gynécée, où pour le coup le maître et moi fûmes admis. Les hommes tirèrent au blanc une mise donnée par Mme d’Orbe. Le nouveau venu l’emporta, quoique moins exercé que les autres. Claire ne fut pas la dupe de son adresse ; Hanz lui-même ne s’y trompa pas, et refusa d’accepter le prix ; mais tous ses camarades l’y forcèrent, et vous pouvez juger que cette honnêteté de leur part ne fut pas perdue.

Le soir, toute la maison, augmentée de trois personnes, se rassembla pour danser. Claire semblait parée par la main des Grâces ; elle n’avait jamais été si brillante que ce jour-là. Elle dansait, elle causait, elle riait, elle donnait ses ordres ; elle suffisait à tout. Elle avait juré de m’excéder de fatigue ; et après cinq ou six contredanses très vives tout d’une haleine, elle n’oublia pas le reproche ordinaire que je dansais comme un philosophe. Je lui dis, moi, qu’elle dansait comme un lutin, qu’elle ne faisait pas moins de ravage, et que j’avais peur qu’elle ne me laissât reposer ni jour ni nuit. « Au contraire, dit-elle, voici de quoi vous faire dormir tout d’une pièce » ; et à l’instant elle me reprit pour danser.

Elle était infatigable ; mais il n’en était pas ainsi de Julie ; elle avait peine à se tenir, les genoux lui tremblaient en dansant ; elle était trop touchée pour pouvoir être gaie. Souvent on voyait des larmes de joie couler de ses yeux ; elle contemplait sa cousine avec une sorte de ravissement ; elle aimait à se croire l’étrangère à qui l’on donnait la fête, et à regarder Claire comme la maîtresse de la maison qui l’ordonnait. Après le souper je tirai des fusées que j’avais apportées de la Chine, et qui firent beaucoup d’effet. Nous veillâmes fort avant dans la nuit. Il fallut enfin se quitter, Mme d’Orbe était lasse ou devait l’être, et Julie voulut qu’on se couchât de bonne heure.

Insensiblement le calme renaît, et l’ordre avec lui. Claire, toute folâtre qu’elle est, sait prendre, quand il lui plaît, un ton d’autorité qui en impose. Elle a d’ailleurs du sens, un discernement exquis, la pénétration de Wolmar, la bonté de Julie, et, quoique extrêmement libérale, elle ne laisse pas d’avoir aussi beaucoup de prudence ; en sorte que, restée veuve si jeune, et chargée de la garde-noble de sa fille, les biens de l’une et de l’autre n’ont fait que prospérer dans ses mains : ainsi l’on n’a pas lieu de craindre que, sous ses ordres, la maison soit moins bien gouvernée qu’auparavant. Cela donne à Julie le plaisir de se livrer tout entière à l’occupation qui est le plus de son goût, savoir, l’éducation des enfants ; et je ne doute pas qu’Henriette ne profite extrêmement de tous les soins dont une de ses mères aura soulagé l’autre. Je dis ses mères ; car, à voir la manière dont elles vivent avec elle, il est difficile de distinguer la véritable ; et des étrangers qui nous sont venus aujourd’hui sont ou paraissent là-dessus encore en doute. En effet, toutes deux l’appellent Henriette, ou ma fille, indifféremment. Elle appelle maman l’une, et l’autre petite maman ; la même tendresse règne de part et d’autre ; elle obéit également à toutes deux. S’ils demandent aux dames à laquelle elle appartient, chacune répond : « A moi. » S’ils interrogent Henriette, il se trouve qu’elle a deux mères. On serait embarrassé à moins. Les plus clairvoyants se décident pourtant à la fin pour Julie. Henriette, dont le père était blond, est blonde comme elle, et lui ressemble beaucoup. Une certaine tendresse de mère se peint encore mieux dans ses yeux si doux que dans les regards plus enjoués de Claire. La petite prend auprès de Julie un air plus respectueux, plus attentif sur elle-même. Machinalement elle se met plus souvent à ses côtés, parce que Julie a plus souvent quelque chose à lui dire. Il faut avouer que toutes les apparences sont en faveur de la petite maman ; et je me suis aperçu que cette erreur est si agréable aux deux cousines, qu’elle pourrait bien être quelquefois volontaire, et devenir un moyen de leur faire sa cour.

Milord, dans quinze jours il ne manquera plus ici que vous. Quand vous y serez, il faudra mal penser de tout homme dont le cœur cherchera sur le reste de la terre des vertus, des plaisirs, qu’il n’aura pas trouvés dans cette maison.

Lettre VII à milord EdouardModifier

Il y a trois jours que j’essaye chaque soir de vous écrire. Mais, après une journée laborieuse, le sommeil me gagne en rentrant : le matin, dès le point du jour, il faut retourner à l’ouvrage. Une ivresse plus douce que celle du vin me jette au fond de l’âme un trouble délicieux, et je ne puis dérober un moment à des plaisirs devenus tout nouveaux pour moi.

Je ne conçois pas quel séjour pourrait me déplaire avec la société que je trouve dans celui-ci. Mais savez-vous en quoi Clarens me plaît pour lui-même ? C’est que je m’y sens vraiment à la campagne, et que c’est presque la première fois que j’en ai pu dire autant. Les gens de ville ne savent point aimer la campagne ; ils ne savent pas même y être : à peine, quand ils y sont, savent-ils ce qu’on y fait. Ils en dédaignent les travaux, les plaisirs ; ils les ignorent : ils sont chez eux comme en pays étranger ; je ne m’étonne pas qu’ils s’y déplaisent. Il faut être villageois au village, ou n’y point aller ; car qu’y va-t-on faire ? Les habitants de Paris qui croient aller à la campagne n’y vont point : ils portent Paris avec eux. Les chanteurs, les beaux esprits, les auteurs, les parasites, sont le cortège qui les suit. Le jeu, la musique, la comédie y sont leur seule occupation. Leur table est couverte comme à Paris ; ils y mangent aux mêmes heures ; on leur y sert les mêmes mets avec le même appareil ; ils n’y font que les mêmes choses : autant valait y rester ; car, quelque riche qu’on puisse être, et quelque soin qu’on ait pris, on sent toujours quelque privation, et l’on ne saurait apporter avec soi Paris tout entier. Ainsi cette variété qui leur est si chère, ils la fuient ; ils ne connaissent jamais qu’une manière de vivre, et s’en ennuient toujours.

Le travail de la campagne est agréable à considérer, et n’a rien d’assez pénible en lui-même pour émouvoir à compassion. L’objet de l’utilité publique et privée le rend intéressant ; et puis, c’est la première vocation de l’homme : il rappelle à l’esprit une idée agréable, et au cœur tous les charmes de l’âge d’or. L’imagination ne reste point froide à l’aspect du labourage et des moissons. La simplicité de la vie pastorale et champêtre a toujours quelque chose qui touche. Qu’on regarde les prés couverts de gens qui fanent et chantent, et des troupeaux épars dans l’éloignement : insensiblement on se sent attendrir sans savoir pourquoi. Ainsi quelquefois encore la voix de la nature amollit nos cœurs farouches ; et, quoiqu’on l’entende avec un regret inutile, elle est si douce qu’on ne l’entend jamais sans plaisir.

J’avoue que la misère qui couvre les champs en certains pays où le publicain dévore les fruits de la terre, l’âpre avidité d’un fermier avare, l’inflexible rigueur d’un maître inhumain, ôtent beaucoup d’attrait à ces tableaux. Des chevaux étiques près d’expirer sous les coups, de malheureux paysans exténués de jeûnes, excédés de fatigue, et couverts de haillons, des hameaux de masures, offrent un triste spectacle à la vue : on a presque regret d’être homme quand on songe aux malheureux dont il faut manger le sang. Mais quel charme de voir de bons et sages régisseurs faire de la culture de leurs terres l’instrument de leurs bienfaits, leurs amusements, leurs plaisirs ; verser à pleines mains les dons de la Providence ; engraisser tout ce qui les entoure, hommes et bestiaux, des biens dont regorgent leurs granges, leurs caves, leurs greniers ; accumuler l’abondance et la joie autour d’eux, et faire du travail qui les enrichit une fête continuelle ! Comment se dérober à la douce illusion que ces objets font naître ? On oublie son siècle et ses contemporains ; on se transporte au temps des patriarches ; on veut mettre soi-même la main à l’œuvre, partager les travaux rustiques et le bonheur qu’on y voit attaché. O temps de l’amour et de l’innocence, où les femmes étaient tendres et modestes, où les hommes étaient simples et vivaient contents ! O Rachel ! fille charmante et si constamment aimée, heureux celui qui, pour t’obtenir, ne regretta pas quatorze ans d’esclavage ! O douce élève de Noémi ! heureux le bon vieillard dont tu réchauffais les pieds et le cœur ! Non, jamais la beauté ne règne avec plus d’empire qu’au milieu des soins champêtres. C’est là que les grâces sont sur leur trône, que la simplicité les pare, que la gaieté les anime, et qu’il faut les adorer malgré soi. Pardon, milord, je reviens à nous.

Depuis un mois les chaleurs de l’automne apprêtaient d’heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené l’ouverture ; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée, et semble inviter les mortels à s’en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère ; le bruit des tonneaux, des cuves, les légrefass qu’on relie de toutes parts ; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail ; l’aimable et touchant tableau d’une allégresse générale qui semble en ce moment étendu sur la face de la terre ; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l’œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête ; et cette fête n’en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe qu’elle est la seule où les hommes aient su joindre l’agréable à l’utile.

M. de Wolmar, dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait d’avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles, n’attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. Mme de Wolmar s’est chargée de la récolte ; le choix des ouvriers, l’ordre et la distribution du travail la regardent. Mme d’Orbe préside aux festins de vendange et au salaire des ouvriers selon la police établie, dont les lois ne s’enfreignent jamais ici. Mon inspection à moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la vapeur des cuves ; et Claire n’a pas manqué d’applaudir à cet emploi, comme étant tout à fait du ressort d’un buveur.

Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller à la vigne. Mme d’Orbe, qui n’est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge, pour surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu’elle s’acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron, tandis que nous travaillons tous, il se promène avec un fusil, et vient de temps en temps m’ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, à quoi l’on ne manque pas de dire que je l’ai secrètement engagé ; si bien que j’en perds peu à peu le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant, qui dans le fond n’en diffère pas de beaucoup.

Vous voyez, par ce que je viens de vous marquer du baron, que notre réconciliation est sincère, et que Wolmar a lieu d’être content de sa seconde épreuve. Moi, de la haine pour le père de mon amie ! Non, quand j’aurais été son fils, je ne l’aurais pas plus parfaitement honoré. En vérité, je ne connais point d’homme plus droit, plus franc, plus généreux, plus respectable à tous égards que ce bon gentilhomme. Mais la bizarrerie de ses préjugés est étrange. Depuis qu’il est sûr que je ne saurais lui appartenir, il n’y a sorte d’honneur qu’il ne me fasse ; et pourvu que je ne sois pas son gendre, il se mettrait volontiers au-dessous de moi. La seule chose que je ne puis lui pardonner, c’est quand nous sommes seuls de railler quelquefois le prétendu philosophe sur ses anciennes leçons. Ces plaisanteries me sont amères, et je les reçois toujours fort mal ; mais il rit de ma colère et dit : « Allons tirer des grives, c’est assez pousser d’arguments. » Puis il crie en passant : « Claire, Claire, un bon souper à ton maître, car je vais lui faire gagner de l’appétit. » En effet, à son âge il court les vignes avec son fusil tout aussi vigoureusement que moi, et tire incomparablement mieux. Ce qui me venge un peu de ses railleries, c’est que devant sa fille il n’ose plus souffler ; et la petite écolière n’en impose guère moins à son père même qu’à son précepteur. Je reviens à nos vendanges.

Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, on est à peine à la moitié de l’ouvrage. Outre les vins destinés pour la vente et pour les provisions ordinaires, lesquels n’ont d’autre façon que d’être recueillis avec soin, la bienfaisante fée en prépare d’autres plus fins pour nos buveurs ; et j’aide aux opérations magiques dont je vous ai parlé, pour tirer d’un même vignoble des vins de tous les pays. Pour l’un, elle fait tordre la grappe quand elle est mûre et laisse flétrir au soleil sur la souche ; pour l’autre, elle fait égrapper le raisin et trier les grains avant de les jeter dans la cuve ; pour un autre, elle fait cueillir avant le lever du soleil du raisin rouge, et le porter doucement sur le pressoir couvert encore de sa fleur et de sa rosée pour en exprimer du vin blanc. Elle prépare un vin de liqueur en mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop sur le feu, un vin sec, en l’empêchant de cuver, un vin d’absinthe pour l’estomac, un vin muscat avec des simples. Tous ces vins différents ont leur apprêt particulier ; toutes ces préparations sont saines et naturelles ; c’est ainsi qu’une économe industrie supplée à la diversité des terrains, et rassemble vingt climats en un seul.

Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée, et le travail n’en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité ; tout le monde est égal, et personne ne s’oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C’est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L’union même engendre les folâtres querelles ; et l’on ne s’agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs ; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait une loge où l’on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu’on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d’excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds ; pour les mettre à leur aise, on s’y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles ; et voyant qu’on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s’en tiennent d’autant plus volontiers dans la leur. A dîner, on amène les enfants et ils passent le reste de la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver ! O bienheureux enfants ! disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes, que le bon Dieu prolonge vos jours aux dépens des nôtres ! Ressemblez à vos père et mères, et soyez comme eux la bénédiction du pays ! Souvent en songeant que la plupart de ces hommes ont porté les armes, et savent manier l’épée et le mousquet aussi bien que la serpette et la houe, en voyant Julie au milieu d’eux si charmante et si respectée recevoir, elle et ses enfants, leurs touchantes acclamations, je me rappelle l’illustre et vertueuse Agrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Julie ! femme incomparable ! vous exercez dans la simplicité de la vie privée le despotique empire de la sagesse et des bienfaits : vous êtes pour tout le pays un dépôt cher et sacré que chacun voudrait défendre et conserver au prix de son sang ; et vous vivez plus sûrement, plus honorablement au milieu d’un peuple entier qui vous aime, que les rois entourés de tous leurs soldats.

Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange ; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l’on danse jusqu’au souper. Les autres jours on ne se sépare point non plus en rentrant au logis, hors le baron qui ne soupe jamais et se couche de fort bonne heure, et Julie qui monte avec ses enfants chez lui jusqu’à ce qu’il s’aille coucher. A cela près, depuis le moment qu’on prend le métier de vendangeur jusqu’à celui qu’on le quitte, on ne mêle plus la vie citadine à la vie rustique. Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu’ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l’esclave ; mais la douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d’amitié pour tous.

Le lieu d’assemblée est une salle à l’antique avec une grande cheminée où l’on fait bon feu. La pièce est éclairée de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar a seulement fait ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée et réfléchir la lumière. Pour prévenir l’envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu’ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d’autre opulence que le choix du bon dans les choses communes, et un peu plus de largesse dans la distribution. Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l’appareil des festins n’y sont pas, mais l’abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers, domestiques ; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion ; la liberté n’a point d’autres bornes que l’honnêteté. La présence de maîtres si respectés contient tout le monde, et n’empêche pas qu’on ne soit à son aise et gai. Que s’il arrive à quelqu’un de s’oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes ; mais il est congédié sans rémission dès le lendemain.

Je me prévaux aussi des plaisirs du pays et de la saison. Je reprends la liberté de vivre à la valaisane, et de boire assez souvent du vin pur ; mais je n’en bois point qui n’ait été versé de la main d’une des deux cousines. Elles se chargent de mesurer ma soif à mes forces, et de ménager ma raison. Qui sait mieux qu’elles comment il la faut gouverner, et l’art de me l’ôter et de me la rendre ? Si le travail de la journée, la durée et la gaieté du repas, donnent plus de force au vin versé de ces mains chéries, je laisse exhaler mes transports sans contrainte ; ils n’ont plus rien que je doive taire, rien que gêne la présence du sage Wolmar. Je ne crains point que son œil éclairé lise au fond de mon cœur, et quand un tendre souvenir y veut renaître, un regard de Claire lui donne le change, un regard de Julie m’en fait rougir.

Après le souper on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre ; chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants ; mais ils ont je ne sais quoi d’antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes ; elles plaisent pourtant. Nous ne pouvons nous empêcher, Claire de sourire, Julie de rougir, moi de soupirer, quand nous retrouvons dans ces chansons des tours et des expressions dont nous nous sommes servis autrefois. Alors, en jetant les yeux sur elles et me rappelant les temps éloignés, un tressaillement me prend, un poids insupportable me tombe tout à coup sur le cœur, et me laisse une impression funeste qui ne s’efface qu’avec peine. Cependant je trouve à ces veillées une sorte de charme que je ne puis vous expliquer, et qui m’est pourtant fort sensible. Cette réunion des différents états, la simplicité de cette occupation, l’idée de délassement, d’accord, de tranquillité, le sentiment de paix qu’elle porte à l’âme, a quelque chose d’attendrissant qui dispose à trouver ces chansons plus intéressantes. Ce concert des voix de femmes n’est pas non plus sans douceur. Pour moi, je suis convaincu que de toutes les harmonies il n’y en a point d’aussi agréable que le chant à l’unisson, et que, s’il nous faut des accords, c’est parce que nous avons le goût dépravé. En effet, toute l’harmonie ne se trouve-t-elle pas dans un son quelconque ? Et qu’y pouvons-nous ajouter, sans altérer les proportions que la nature a établies dans la force relative des sons harmonieux ? En doublant les uns et non pas les autres, en ne les renforçant pas en même rapport, n’ôtons-nous pas à l’instant ces proportions ? La nature a tout fait le mieux qu’il était possible ; mais nous voulons faire mieux encore, et nous gâtons tout.

Il y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien que pour celui de la journée ; et la filouterie que j’y voulais employer m’attira hier un petit affront. Comme je ne suis pas des plus adroits à teiller, et que j’ai souvent des distractions, ennuyé d’être toujours noté pour avoir fait le moins d’ouvrage, je tirais doucement avec le pied des chenevottes de mes voisins pour grossir mon tas ; mais cette impitoyable Mme d’Orbe, s’en étant aperçue, fit signe à Julie, qui, m’ayant pris sur le fait, me tança sévèrement. « Monsieur le fripon, me dit-elle tout haut, point d’injustice, même en plaisantant ; c’est ainsi qu’on s’accoutume à devenir méchant tout de bon, et qui pis est, à plaisanter encore. »

Voilà comment se passe la soirée. Quand l’heure de la retraite approche, Mme de Wolmar dit : « Allons tirer le feu d’artifice. » A l’instant chacun prend son paquet de chenevottes, signe honorable de son travail ; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en tas, on en fait un trophée ; on y met le feu ; mais n’a pas cet honneur qui veut ; Julie l’adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d’ouvrage ; fût-ce elle-même, elle se l’attribue sans façon. L’auguste cérémonie est accompagnée d’acclamations et de battements de mains. Les chenevottes font un feu clair et brillant qui s’élève jusqu’aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute l’assemblée : chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d’une journée passée dans le travail, la gaieté, l’innocence, et qu’on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie.

Lettre VIII à M. de WolmarModifier

Jouissez, cher Wolmar, du fruit de vos soins. Recevez les hommages d’un cœur épuré, qu’avec tant de peine vous avez rendu digne de vous être offert. Jamais homme n’entreprit ce que vous avez entrepris ; jamais homme ne tenta ce que vous avez exécuté ; jamais âme reconnaissante et sensible ne sentit ce que vous m’avez inspiré. La mienne avait perdu son ressort, sa vigueur, son être ; vous m’avez tout rendu. J’étais mort aux vertus ainsi qu’au bonheur ; je vous dois cette vie morale à laquelle je me sens renaître. O mon bienfaiteur ! ô mon père ! en me donnant à vous tout entier, je ne puis vous offrir, comme à Dieu même, que les dons que je tiens de vous.

Faut-il vous avouer ma faiblesse et mes craintes ? Jusqu’à présent je me suis toujours défié de moi. Il n’y a pas huit jours que j’ai rougi de mon cœur et cru toutes vos bontés perdues. Ce moment fut cruel et décourageant pour la vertu : grâce au ciel, grâce à vous, il est passé pour ne plus revenir. Je ne me crois plus guéri seulement parce que vous me le dites, mais parce que je le sens. Je n’ai plus besoin que vous me répondiez de moi ; vous m’avez mis en état d’en répondre moi-même. Il m’a fallu séparer de vous et d’elle pour savoir ce que je pouvais être sans votre appui. C’est loin des lieux qu’elle habite que j’apprends à ne plus craindre d’en approcher.

J’écris à madame d’Orbe, le détail de notre voyage. Je ne vous le répéterai point ici. Je veux bien que vous connaissiez toutes mes faiblesses, mais je n’ai pas la force de vous les dire. Cher Wolmar, c’est ma dernière faute : je me sens déjà si loin que je n’y songe point sans fierté ; mais l’instant en est si près encore que je ne puis l’avouer sans peine. Vous qui sûtes pardonner mes égarements, comment ne pardonneriez-vous pas la honte qu’a produit leur repentir ?

Rien ne manque plus à mon bonheur ; milord m’a tout dit. Cher ami, je serai donc à vous ? J’élèverai donc vos enfants ? L’aîné des trois élèvera les deux autres ? Avec quelle ardeur je l’ai désiré ! Combien l’espoir d’être trouvé digne d’un si cher emploi redoublait mes soins pour répondre aux vôtres ! Combien de fois j’osai montrer là-dessus mon empressement à Julie ! Qu’avec plaisir j’interprétais souvent en ma faveur vos discours et les siens ! Mais quoiqu’elle fût sensible à mon zèle et qu’elle en parût approuver l’objet, je ne la vis point entrer assez précisément dans mes vues pour oser en parler plus ouvertement. Je sentis qu’il fallait mériter cet honneur et ne pas le demander. J’attendais de vous et d’elle ce gage de votre confiance et de votre estime. Je n’ai point été trompé dans mon espoir : mes amis, croyez-moi, vous ne serez point trompés dans le vôtre.

Vous savez qu’à la suite de nos conversations sur l’éducation de vos enfants j’avais jeté sur le papier quelques idées qu’elles m’avaient fournies et que vous approuvâtes. Depuis mon départ, il m’est venu de nouvelles réflexions sur le même sujet, et j’ai réduit le tout en une espèce de système que je vous communiquerai quand je l’aurai mieux digéré, afin que vous l’examiniez à votre tour. Ce n’est qu’après notre arrivée à Rome, que j’espère pouvoir le mettre en état de vous être montré. Ce système commence où finit celui de Julie, ou plutôt il n’en est que la suite et le développement ; car tout consiste à ne pas gâter l’homme de la nature en l’appropriant à la société.

J’ai recouvré ma raison par vos soins : redevenu libre et sain de cœur, je me sens aimé de tout ce qui m’est cher, l’avenir le plus charmant se présente à moi : ma situation devrait être délicieuse ; mais il est dit que je n’aurai jamais l’âme en paix. En approchant du terme de notre voyage, j’y vois l’époque du sort de mon illustre ami ; c’est moi qui dois pour ainsi dire en décider. Saurai-je faire au moins une fois pour lui ce qu’il a fait si souvent pour moi ? Saurai-je remplir dignement le plus grand, le plus important devoir de ma vie ? Cher Wolmar, j’emporte au fond de mon cœur toutes vos leçons, mais, pour savoir les rendre utiles, que ne puis-je de même emporter votre sagesse ! Ah ! si je puis voir un jour Edouard heureux ; si, selon son projet et le vôtre, nous nous rassemblons tous pour ne nous plus séparer, quel vœu me restera-t-il à faire ? Un seul, dont l’accomplissement ne dépend ni de vous, ni de moi, ni de personne au monde, mais de celui qui doit un prix aux vertus de votre épouse et compte en secret vos bienfaits.

Lettre IX à Madame d’OrbeModifier

Où êtes-vous, charmante cousine ? Où êtes-vous, aimable confidente de ce faible cœur que vous partagez à tant de titres, et que vous avez consolé tant de fois ? Venez, qu’il verse aujourd’hui dans le vôtre l’aveu de sa dernière erreur. N’est-ce pas à vous qu’il appartient toujours de le purifier, et sait-il se reprocher encore les torts qu’il vous a confessés ? Non, je ne suis plus le même, et ce changement vous est dû : c’est un nouveau cœur que vous m’avez fait, et qui vous offre ses prémices ; mais je ne me croirai délivré de celui que je quitte qu’après l’avoir déposé dans vos mains. O vous qui l’avez vu naître, recevez ses derniers soupirs.

L’eussiez-vous jamais pensé ? le moment de ma vie où je fus le plus content de moi-même fut celui où je me séparai de vous. Revenu de mes longs égarements, je fixais à cet instant la tardive époque de mon retour à mes devoirs. Je commençais à payer enfin les immenses dettes de l’amitié, en m’arrachant d’un séjour si chéri pour suivre un bienfaiteur, un sage, qui, feignant d’avoir besoin de mes soins, mettait le succès des siens à l’épreuve. Plus ce départ m’était douloureux, plus je m’honorai d’un pareil sacrifice. Après avoir perdu la moitié de ma vie à nourrir une passion malheureuse, je consacrais l’autre à la justifier, à rendre par mes vertus un plus digne hommage à celle qui reçut si longtemps tous ceux de mon cœur. Je marquais hautement le premier de mes jours où je ne faisais rougir de moi ni vous, ni elle, ni rien de tout ce qui m’était cher.

Milord Edouard avait craint l’attendrissement des adieux, et nous voulions partir sans être aperçus ; mais, tandis que tout dormait encore, nous ne pûmes tromper votre vigilante amitié. En apercevant votre porte entrouverte et votre femme de chambre au guet, en vous voyant venir au-devant de nous, en entrant et trouvant une table à thé préparée, le rapport des circonstances me fit songer à d’autres temps ; et, comparant ce départ à celui dont il me rappelait l’idée, je me sentis si différent de ce que j’étais alors, que, me félicitant d’avoir Edouard pour témoin de ces différences, j’espérai bien lui faire oublier à Milan l’indigne scène de Besançon. Jamais je ne m’étais senti tant de courage : je me faisais une gloire de vous le montrer ; je me parais auprès de vous de cette fermeté que vous ne m’aviez jamais vue, et je me glorifiais en vous quittant de paraître un moment à vos yeux tel que j’allais être. Cette idée ajoutait à mon courage ; je me fortifiais de votre estime ; et peut-être vous eussé-je dit adieu d’un œil sec, si vos larmes coulant sur ma joue n’eussent forcé les miennes de s’y confondre.

Je partis le cœur plein de tous mes devoirs, pénétré surtout de ceux que votre amitié m’impose, et bien résolu d’employer le reste de ma vie à la mériter. Edouard, passant en revue toutes mes fautes, me remit devant les yeux un tableau qui n’était pas flatté ; et je connus par sa juste rigueur à blâmer tant de faiblesses, qu’il craignait peu de les imiter. Cependant il feignait d’avoir cette crainte ; il me parlait avec inquiétude de son voyage de Rome et des indignes attachements qui l’y rappelaient malgré lui ; mais je jugeai facilement qu’il augmentait ses propres dangers pour m’en occuper davantage, et m’éloigner d’autant plus de ceux auxquels j’étais exposé.

Comme nous approchions de Villeneuve, un laquais qui montait un mauvais cheval se laissa tomber, et se fit une légère contusion à la tête. Son maître le fit saigner, et voulut coucher là cette nuit. Ayant dîné de bonne heure, nous prîmes des chevaux pour aller à Bex voir la saline ; et milord ayant des raisons particulières qui lui rendaient cet examen intéressant, je pris les mesures et le dessin du bâtiment de graduation ; nous ne rentrâmes à Villeneuve qu’à la nuit. Après le souper, nous causâmes en buvant du punch, et veillâmes assez tard. Ce fut alors qu’il m’apprit quels soins m’étaient confiés et ce qui avait été fait pour rendre cet arrangement praticable. Vous pouvez juger de l’effet que fit sur moi cette nouvelle ; une telle conversation n’amenait pas le sommeil. Il fallut pourtant enfin se coucher.

En entrant dans la chambre qui m’était destinée, je la reconnus pour la même que j’avais occupée autrefois en allant à Sion. A cet aspect je sentis une impression que j’aurais peine à vous rendre. J’en fus si vivement frappé, que je crus redevenir à l’instant tout ce que j’étais alors ; dix années s’effacèrent de ma vie, et tous mes malheurs furent oubliés. Hélas ! cette erreur fut courte, et le second instant me rendit plus accablant le poids de toutes mes anciennes peines. Quelles tristes réflexions succédèrent à ce premier enchantement ! Quelles comparaisons douloureuses s’offrirent à mon esprit ! Charmes de la première jeunesse, délices des premières amours, pourquoi vous retracer encore à ce cœur accablé d’ennuis et surchargé de lui-même ! O temps, temps heureux, tu n’es plus ! J’aimais, j’étais aimé. Je me livrais dans la paix de l’innocence aux transports d’un amour partagé. Je savourais à longs traits le délicieux sentiment qui me faisait vivre. La douce vapeur de l’espérance enivrait mon cœur ; une extase, un ravissement, un délire, absorbait toutes mes facultés. Ah ! sur les rochers de Meillerie, au milieu de l’hiver et des glaces, d’affreux abîmes devant les yeux, quel être au monde jouissait d’un sort comparable au mien ?… Et je pleurais ! et je me trouvais à plaindre et la tristesse osait approcher de moi !… Que serai-je donc aujourd’hui que j’ai tout possédé, tout perdu ?… J’ai bien mérité ma misère, puisque j’ai si peu senti mon bonheur… Je pleurais alors… Tu pleurais… Infortuné, tu ne pleures plus… Tu n’as pas même le droit de pleurer… Que n’est-elle pas morte ! osai-je m’écrier dans un transport de rage ; oui, je serais moins malheureux ; j’oserais me livrer à mes douleurs ; j’embrasserais sans remords sa froide tombe ; mes regrets seraient dignes d’elle ; je dirais : « Elle entend mes cris, elle voit mes pleurs, mes gémissements la touchent, elle approuve et reçoit mon pur hommage… » J’aurais au moins l’espoir de la rejoindre… Mais elle vit, elle est heureuse… Elle vit, et sa vie est ma mort, et son bonheur est mon supplice ; et le ciel, après me l’avoir arrachée, m’ôte jusqu’à la douceur de la regretter !… Elle vit, mais non pas pour moi ; elle vit pour mon désespoir. Je suis cent fois plus loin d’elle que si elle n’était plus.

Je me couchai dans ces tristes idées. Elles me suivirent durant mon sommeil, et le remplirent d’images funèbres. Les amères douleurs, les regrets, la mort, se peignirent dans mes songes, et tous les maux que j’avais soufferts reprenaient à mes yeux cent formes nouvelles pour me tourmenter une seconde fois. Un rêve surtout, le plus cruel de tous, s’obstinait à me poursuivre ; et de fantôme en fantôme toutes leurs apparitions confuses finissaient toujours par celui-là.

Je crus voir la digne mère de votre amie dans son lit expirante, et sa fille à genoux devant elle, fondant en larmes, baisant ses mains et recueillant ses derniers soupirs. Je revis cette scène que vous m’avez autrefois dépeinte et qui ne sortira jamais de mon souvenir. « O ma mère, disait Julie d’un ton à me navrer l’âme, celle qui vous doit le jour vous l’ôte ! Ah ! reprenez votre bienfait ! sans vous il n’est pour moi qu’un don funeste. ─ Mon enfant, répondit sa tendre mère… il faut remplir son sort… Dieu est juste… tu seras mère à ton tour… » Elle ne put achever. Je voulus lever les yeux sur elle, je ne la vis plus. Je vis Julie à sa place ; je la vis, je la reconnus, quoique son visage fût couvert d’un voile. Je fais un cri, je m’élance pour écarter le voile, je ne pus l’atteindre ; j’étendais les bras, je me tourmentais et ne touchais rien. « Ami, calme-toi, me dit-elle d’une voix faible : le voile redoutable me couvre ; nulle main ne peut l’écarter. » A ce mot je m’agite et fais un nouvel effort : cet effort me réveille ; je me trouve dans mon lit, accablé de fatigue et trempé de sueur et de larmes.

Bientôt ma frayeur se dissipe, l’épuisement me rendort ; le même songe me rend les mêmes agitations ; je m’éveille, et me rendors une troisième fois. Toujours ce spectacle lugubre, toujours ce même appareil de mort, toujours ce voile impénétrable échappe à mes mains, et dérobe à mes yeux l’objet expirant qu’il couvre.

A ce dernier réveil ma terreur fut si forte que je ne la pus vaincre étant éveillé. Je me jette à bas de mon lit sans savoir ce que je faisais. Je me mets à errer par la chambre, effrayé comme un enfant des ombres de la nuit, croyant me voir environné de fantômes, et l’oreille encore frappée de cette voix plaintive dont je n’entendis jamais le son sans émotion. Le crépuscule, en commençant d’éclairer les objets, ne fit que les transformer au gré de mon imagination troublée. Mon effroi redouble et m’ôte le jugement ; après avoir trouvé ma porte avec peine, je m’enfuis de ma chambre, j’entre brusquement dans celle d’Edouard : j’ouvre son rideau, et me laisse tomber sur son lit en m’écriant hors d’haleine : « C’en est fait, je ne la verrai plus ! » Il s’éveille en sursaut, il saute à ses armes, se croyant surpris par un voleur. A l’instant il me reconnaît ; je me reconnais moi-même, et pour la seconde fois de ma vie je me vois devant lui dans la confusion que vous pouvez concevoir.

Il me fit asseoir, me remettre, et parler. Sitôt qu’il sut de quoi il s’agissait, il voulut tourner la chose en plaisanterie ; mais voyant que j’étais vivement frappé, et que cette impression ne serait pas facile à détruire, il changea de ton. « Vous ne méritez ni mon amitié ni mon estime, me dit-il assez durement : si j’avais pris pour mon laquais le quart des soins que j’ai pris pour vous, j’en aurais fait un homme ; mais vous n’êtes rien. ─ Ah ! lui dis-je, il est trop vrai. Tout ce que j’avais de bon me venait d’elle : je ne la reverrai jamais ; je ne suis plus rien. » Il sourit, et m’embrassa. « Tranquillisez-vous aujourd’hui, me dit-il, demain vous serez raisonnable ; je me charge de l’événement. » Après cela, changeant de conversation, il me proposa de partir. J’y consentis. On fit mettre les chevaux ; nous nous habillâmes. En entrant dans la chaise, milord dit un mot à l’oreille du postillon, et nous partîmes.

Nous marchions sans rien dire. J’étais si occupé de mon funeste rêve, que je n’entendais et ne voyais rien ; je ne fis pas même attention que le lac, qui la veille était à ma droite, était maintenant à ma gauche. Il n’y eut qu’un bruit de pavé qui me tira de ma léthargie, et me fit apercevoir avec un étonnement facile à comprendre que nous rentrions dans Clarens. A trois cents pas de la grille milord fit arrêter ; et me tirant à l’écart : « Vous voyez, me dit-il, mon projet ; il n’a pas besoin d’explication. Allez, visionnaire, ajouta-t-il en me serrant la main, allez la revoir. Heureux de ne montrer vos folies qu’à des gens qui vous aiment ! Hâtez-vous ; je vous attends ; mais surtout ne revenez qu’après avoir déchiré ce fatal voile tissu dans votre cerveau. »

Qu’aurais-je dit ? Je partis sans répondre. Je marchais d’un pas précipité que la réflexion ralentit en approchant de la maison. Quel personnage allais-je faire ? Comment oser me montrer ? De quel prétexte couvrir ce retour imprévu ? Avec quel front irais-je alléguer mes ridicules terreurs, et supporter le regard méprisant du généreux Wolmar ? Plus j’approchais, plus ma frayeur me paraissait puérile, et mon extravagance me faisait pitié. Cependant un noir pressentiment m’agitait encore et je ne me sentais point rassuré. J’avançais toujours, quoique lentement, et j’étais déjà près de la cour quand j’entendis ouvrir et refermer la porte de l’Elysée. N’en voyant sortir personne, je fis le tour en dehors et j’allai par le rivage côtoyer la volière autant qu’il me fut possible. Je ne tardai pas de juger qu’on en approchait. Alors, prêtant l’oreille, je vous entendis parler toutes deux ; et, sans qu’il me fût possible de distinguer un seul mot, je trouvai dans le son de votre voix je ne sais quoi de languissant et de tendre qui me donna de l’émotion, et dans la sienne un accent affectueux et doux à son ordinaire, mais paisible et serein, qui me remit à l’instant et qui fit le vrai réveil de mon rêve.

Sur-le-champ je me sentis tellement changé que je me moquai de moi-même et de mes vaines alarmes. En songeant que je n’avais qu’une haie et quelques buissons à franchir pour voir pleine de vie et de santé celle que j’avais cru ne revoir jamais, j’abjurai pour toujours mes craintes, mon effroi, mes chimères, et je me déterminai sans peine à repartir, même sans la voir. Claire, je vous le jure, non seulement je ne la vis point, mais je m’en retournai fier de ne l’avoir point vue, de n’avoir pas été faible et crédule jusqu’au bout, et d’avoir au moins rendu cet honneur à l’ami d’Edouard de le mettre au-dessus d’un songe.

Voilà, chère cousine, ce que j’avais à vous dire, et le dernier aveu qui me restait à vous faire. Le détail du reste de notre voyage n’a plus rien d’intéressant ; il me suffit de vous protester que depuis lors non seulement milord est content de moi, mais que je le suis encore plus moi-même, qui sens mon entière guérison bien mieux qu’il ne la peut voir. De peur de lui laisser une défiance inutile, je lui ai caché que je ne vous avais point vues. Quand il me demanda si le voile était levé ; je l’affirmai sans balancer, et nous n’en avons plus parlé. Oui, cousine, il est levé pour jamais, ce voile dont ma raison fut longtemps offusquée. Tous mes transports inquiets sont éteints. Je vois tous mes devoirs, et je les aime. Vous m’êtes toutes deux plus chères que jamais ; mais mon cœur ne distingue plus l’une de l’autre, et ne sépare point les inséparables.

Nous arrivâmes avant-hier à Milan. Nous en repartons après-demain. Dans huit jours nous comptons être à Rome, et j’espère y trouver de vos nouvelles en arrivant. Qu’il me tarde de voir ces deux étonnantes personnes qui troublent depuis si longtemps le repos du plus grand des hommes ! O Julie ! ô Claire ! il faudrait votre égale pour mériter de le rendre heureux.

Lettre X. Réponse de Madame d’OrbeModifier

Réponse de Madame d’Orbe

Nous attendions tous de vos nouvelles avec impatience, et je n’ai pas besoin de vous dire combien vos lettres ont fait de plaisir à la petite communauté ; mais ce que vous ne devinerez pas de même, c’est que de toute la maison je suis peut-être celle qu’elles ont le moins réjouie. Ils ont tous appris que vous aviez heureusement passé les Alpes ; moi, j’ai songé que vous étiez au delà.

A l’égard du détail que vous m’avez fait, nous n’en avons rien dit au baron, et j’en ai passé à tout le monde quelques soliloques fort inutiles. M. de Wolmar a eu l’honnêteté de ne faire que se moquer de vous ; mais Julie n’a pu se rappeler les derniers moments de sa mère sans de nouveaux regrets et de nouvelles larmes. Elle n’a remarqué de votre rêve que ce qui ranimait ses douleurs.

Quant à moi, je vous dirai, mon cher maître, que je ne suis plus surprise de vous voir en continuelle admiration de vous-même, toujours achevant quelque folie et toujours commençant d’être sage ; car il y a longtemps que vous passez votre vie à vous reprocher le jour de la veille et à vous applaudir pour le lendemain.

Je vous avoue aussi que ce grand effort de courage, qui, si près de nous, vous a fait retourner comme vous étiez venu, ne me paraît pas aussi merveilleux qu’à vous. Je le trouve plus vain que sensé, et je crois qu’à tout prendre j’aimerais autant moins de force avec un peu plus de raison. Sur cette manière de vous en aller, pourrait-on vous demander ce que vous êtes venu faire ? Vous avez eu honte de vous montrer, comme si la douceur de voir ses amis n’effaçait pas cent fois le petit chagrin de leur raillerie ! N’étiez-vous pas trop heureux de venir nous offrir votre air effaré pour nous faire rire ? Eh bien donc ! je ne me suis pas moquée de vous alors ; mais je m’en moque tant plus aujourd’hui, quoique, n’ayant pas le plaisir de vous mettre en colère, je ne puisse pas rire de si bon cœur.

Malheureusement il y a pis encore : c’est que j’ai gagné toutes vos terreurs sans me rassurer comme vous. Ce rêve a quelque chose d’effrayant qui m’inquiète et m’attriste malgré que j’en aie. En lisant votre lettre je blâmais vos agitations ; en la finissant j’ai blâmé votre sécurité. L’on ne saurait voir à la fois pourquoi vous étiez si ému, et pourquoi vous êtes devenu si tranquille. Par quelle bizarrerie avez-vous gardé les plus tristes pressentiments, jusqu’au moment où vous avez pu les détruire et ne l’avez pas voulu ? Un pas, un geste, un mot, tout était fini. Vous vous étiez alarmé sans raison, vous vous êtes rassuré de même ; mais vous m’avez transmis la frayeur que vous n’avez plus, et il se trouve qu’ayant eu de la force une seule fois en votre vie, vous l’avez eue à mes dépens. Depuis votre fatale lettre un serrement de cœur ne m’a pas quittée ; je n’approche point de Julie sans trembler de la perdre ; à chaque instant je crois voir sur son visage la pâleur de la mort ; et ce matin, la pressant dans mes bras, je me suis sentie en pleurs sans savoir pourquoi. Ce voile ! ce voile !… Il a je ne sais quoi de sinistre qui me trouble chaque fois que j’y pense. Non, je ne puis vous pardonner d’avoir pu l’écarter sans l’avoir fait, et j’ai bien peur de n’avoir plus désormais un moment de contentement que je ne vous revoie auprès d’elle. Convenez aussi qu’après avoir si longtemps parlé de philosophie, vous vous êtes montré philosophe à la fin bien mal à propos. Ah ! rêvez, et voyez vos amis ; cela vaut mieux que de les fuir et d’être un sage.

Il paraît, par la lettre de milord à M. de Wolmar, qu’il songe sérieusement à venir s’établir avec nous. Sitôt qu’il aura pris son parti là-bas et que son cœur sera décidé, revenez tous deux heureux et fixés ; c’est le vœu de la petite communauté, et surtout celui de votre amie,

Claire d’Orbe.

P.-S. ─ Au reste, s’il est vrai que vous n’avez rien entendu de notre conversation dans l’Elysée, c’est peut-être tant mieux pour vous ; car vous me savez assez alerte pour voir les gens sans qu’ils m’aperçoivent, et assez maligne pour persifler les écouteurs.

Lettre XI. Réponse de M. de WolmarModifier

Réponse de M. de Wolmar

J’écris à milord Edouard, et je lui parle de vous si au long qu’il ne me reste en vous écrivant à vous-même qu’à vous renvoyer à sa lettre. La vôtre exigerait peut-être de ma part un retour d’honnêtetés ; mais vous appeler dans ma famille, vous traiter en frère, en ami, faire votre sœur de celle qui fut votre amante, vous remettre l’autorité paternelle sur mes enfants, vous confier mes droits après avoir usurpé les vôtres ; voilà les compliments dont je vous ai cru digne. De votre part, si vous justifiez ma conduite et mes soins, vous m’aurez assez loué. J’ai tâché de vous honorer par mon estime ; honorez-moi par vos vertus. Tout autre éloge doit être banni d’entre nous.

Loin d’être surpris de vous voir frappé d’un songe, je ne vois pas trop pourquoi vous vous reprochez de l’avoir été. Il me semble que pour un homme à systèmes ce n’est pas une si grande affaire qu’un rêve de plus.

Mais ce que je vous reprocherais volontiers, c’est moins l’effet de votre songe que son espèce, et cela par une raison fort différente de celle que vous pourriez penser. Un tyran fit autrefois mourir un homme qui, dans un songe, avait cru le poignarder. Rappelez-vous la raison qu’il donna de ce meurtre, et faites-vous-en l’application. Quoi ! vous allez décider du sort de votre ami, et vous songez à vos anciennes amours ! Sans les conversations du soir précédent, je ne vous pardonnerais jamais ce rêve-là. Pensez le jour à ce que vous allez faire à Rome, vous songerez moins la nuit à ce qui s’est fait à Vevai.

La Fanchon est malade ; cela tient ma femme occupée et lui ôte le temps de vous écrire. Il y a ici quelqu’un qui supplée volontiers à ce soin. Heureux jeune homme ! tout conspire à votre bonheur ; tous les prix de la vertu vous recherchent pour vous forcer à les mériter. Quant à celui de mes bienfaits, n’en chargez personne que vous-même ; c’est de vous seul que je l’attends.

Lettre XII à M. de WolmarModifier

Que cette lettre demeure entre vous et moi. Qu’un profond secret cache à jamais les erreurs du plus vertueux des hommes. Dans quel pas dangereux je me trouve engagé ! O mon sage et bienfaisant ami, que n’ai-je tous vos conseils dans la mémoire comme j’ai vos bontés dans le cœur ! Jamais je n’eus si grand besoin de prudence, et jamais la peur d’en manquer ne nuisit tant au peu que j’en ai. Ah ! où sont vos soins paternels, où sont vos leçons, vos lumières ? Que deviendrai-je sans vous ? Dans ce moment de crise je donnerais tout l’espoir de ma vie pour vous avoir ici durant huit jours.

Je me suis trompé dans toutes mes conjectures ; je n’ai fait que des fautes jusqu’à ce moment. Je ne redoutais que la marquise. Après l’avoir vue, effrayé de sa beauté, de son adresse, je m’efforçais d’en détacher tout à fait l’âme noble de son ancien amant. Charmé de le ramener du côté d’où je ne voyais rien à craindre, je lui parlais de Laure avec l’estime et l’admiration qu’elle m’avait inspirée ; en relâchant son plus fort attachement par l’autre, j’espérais les rompre enfin tous les deux.

Il se prêta d’abord à mon projet ; il outra même la complaisance, et, voulant peut-être punir mes importunités par un peu d’alarmes, il affecta pour Laure encore plus d’empressement qu’il ne croyait en avoir. Que vous dirai-je aujourd’hui ? Son empressement est toujours le même, mais il n’affecte plus rien. Son cœur, épuisé par tant de combats, s’est trouvé dans un état de faiblesse dont elle a profité. Il serait difficile à tout autre de feindre longtemps de l’amour auprès d’elle ; jugez pour l’objet même de la passion qui la consume. En vérité, l’on ne peut voir cette infortunée sans être touché de son air et de sa figure ; une impression de langueur et d’abattement qui ne quitte point son charmant visage, en éteignant la vivacité de sa physionomie, la rend plus intéressante ; et, comme les rayons du soleil échappés à travers les nuages, ses yeux ternis par la douleur lancent des feux plus piquants. Son humiliation même a toutes les grâces de la modestie : en la voyant on la plaint, en l’écoutant on l’honore ; enfin je dois dire, à la justification de mon ami, que je ne connais que deux hommes au monde qui puissent rester sans risque auprès d’elle.

Il s’égare, ô Wolmar ! je le vois, je le sens ; je vous l’avoue dans l’amertume de mon cœur. Je frémis en songeant jusqu’où son égarement peut lui faire oublier ce qu’il est et ce qu’il se doit. Je tremble que cet intrépide amour de la vertu, qui lui fait mépriser l’opinion publique, ne le porte à l’autre extrémité et ne lui fasse braver encore les lois sacrées de la décence et de l’honnêteté. Edouard Bomston faire un tel mariage !… vous concevez !… sous les yeux de son ami !… qui le permet !… qui le souffre !… et qui lui doit tout !… Il faudra qu’il m’arrache le cœur de sa main avant de la profaner ainsi.

Cependant que faire ? Comment me comporter ? Vous connaissez sa violence… On ne gagne rien avec lui par les discours, et les siens depuis quelque temps ne sont pas propres à calmer mes craintes. J’ai feint d’abord de ne pas l’entendre ; j’ai fait indirectement parler la raison en maximes générales ; à son tour il ne m’entend point. Si j’essaye de le toucher un peu plus au vif, il répond des sentences, et croit m’avoir réfuté ; si j’insiste, il s’emporte, il prend un ton qu’un ami devrait ignorer et auquel l’amitié ne sait point répondre. Croyez que je ne suis en cette occasion ni craintif ni timide ; quand on est dans son devoir, on n’est que trop tenté d’être fier ; mais il ne s’agit pas ici de fierté, il s’agit de réussir, et de fausses tentatives peuvent nuire aux meilleurs moyens. Je n’ose presque entrer avec lui dans aucune discussion ; car je sens tous les jours la vérité de l’avertissement que vous m’avez donné, qu’il est plus fort que moi de raisonnement, et qu’il ne faut point l’enflammer par la dispute.

Il paraît d’ailleurs un peu refroidi pour moi. On dirait que je l’inquiète. Combien, avec tant de supériorité à tous égards, un homme est rabaissé par un moment de faiblesse ! Le grand, le sublime Edouard a peur de son ami, de sa créature, de son élève ! Il semble même, par quelques mots jetés sur le choix de son séjour, s’il ne se marie pas, vouloir tenter ma fidélité par mon intérêt. Il sait bien que je ne dois ni ne veux le quitter. O Wolmar ! je ferai mon devoir et suivrai partout mon bienfaiteur. Si j’étais lâche et vil, que gagnerais-je à ma perfidie ? Julie et son digne époux confieraient-ils leurs enfants à un traître ?

Vous m’avez dit souvent que les petites passions ne prennent jamais le change et vont toujours à leur fin, mais qu’on peut armer les grandes contre elles-mêmes. J’ai cru pouvoir ici faire usage de cette maxime. En effet, la compassion, le mépris des préjugés, l’habitude, tout ce qui détermine Edouard en cette occasion échappe à force de petitesse, et devient presque inattaquable ; au lieu que le véritable amour est inséparable de la générosité, et que par elle on a toujours sur lui quelque prise. J’ai tenté cette voie indirecte, et je ne désespère plus du succès. Ce moyen paraît cruel ; je ne l’ai pris qu’avec répugnance. Cependant, tout bien pesé, je crois rendre service à Laure elle-même. Que ferait-elle dans l’état auquel elle peut monter, qu’y montrer son ancienne ignominie ? Mais qu’elle peut être grande en demeurant ce qu’elle est ! Si je connais bien cette étrange fille, elle est faite pour jouir de son sacrifice plus que du rang qu’elle doit refuser.

Si cette ressource me manque, il m’en reste une de la part du gouvernement à cause de la religion ; mais ce moyen ne doit être employé qu’à la dernière extrémité et au défaut de tout autre ; quoi qu’il en soit, je n’en veux épargner aucun pour prévenir une alliance indigne et déshonnête. O respectable Wolmar ! je suis jaloux de votre estime durant tous les moments de ma vie. Quoi que puisse vous écrire Edouard, quoi que vous puissiez entendre dire, souvenez-vous qu’à quelque prix que ce puisse être, tant que mon cœur battra dans ma poitrine, jamais Lauretta Pisana ne sera ladi Bomston.

Si vous approuvez mes mesures, cette lettre n’a pas besoin de réponse. Si je me trompe, instruisez-moi ; mais hâtez-vous, car il n’y a pas un moment à perdre. Je ferai mettre l’adresse par une main étrangère. Faites de même en me répondant. Après avoir examiné ce qu’il faut faire, brûlez ma lettre et oubliez ce qu’elle contient. Voici le premier et le seul secret que j’aurai eu de ma vie à cacher aux deux cousines : si j’osais me fier davantage à mes lumières, vous-même n’en sauriez jamais rien.

Lettre XIII de Madame de Wolmar à Madame d’OrbeModifier

Le courrier d’Italie semblait n’attendre pour arriver que le moment de ton départ, comme pour te punir de ne l’avoir différé qu’à cause de lui. Ce n’est pas moi qui ai fait cette jolie découverte ; c’est mon mari qui a remarqué qu’ayant fait mettre les chevaux à huit heures, tu tardas de partir jusqu’à onze, non pour l’amour de nous, mais après avoir demandé vingt fois s’il en était dix, parce que c’est ordinairement l’heure où la poste passe.

Tu es prise, pauvre cousine ; tu ne peux plus t’en dédire. Malgré l’augure de la Chaillot, cette Claire si folle, ou plutôt si sage, n’a pu l’être jusqu’au bout : te voilà dans les mêmes las dont tu pris tant de peine à me dégager, et tu n’as pu conserver pour toi la liberté que tu m’as rendue. Mon tour de rire est-il donc venu ? Chère amie, il faudrait avoir ton charme et tes grâces pour savoir plaisanter comme toi, et donner à la raillerie elle-même l’accent tendre et touchant des caresses. Et puis quelle différence entre nous ! De quel front pourrais-je me jouer d’un mal dont je suis la cause, et que tu t’es fait pour me l’ôter ? Il n’y a pas un sentiment dans ton cœur qui n’offre au mien quelque sujet de reconnaissance, et tout, jusqu’à ta faiblesse, est en toi l’ouvrage de ta vertu. C’est cela même qui me console et m’égaye. Il fallait me plaindre et pleurer de mes fautes ; mais on peut se moquer de la mauvaise honte qui te fait rougir d’un attachement aussi pur que toi.

Revenons au courrier d’Italie, et laissons un moment les moralités. Ce serait trop abuser de mes anciens titres ; car il est permis d’endormir son auditoire, mais non pas de l’impatienter. Eh bien donc ! ce courrier que je fais si lentement arriver, qu’a-t-il apporté ? Rien que de bien sur la santé de nos amis, et de plus une grande lettre pour toi. Ah ! bon ! je te vois déjà sourire et reprendre haleine ; la lettre venue te fait attendre plus patiemment ce qu’elle contient.

Elle a pourtant bien son prix encore, même après s’être fait désirer ; car elle respire une si… Mais je ne veux te parler que de nouvelles, et sûrement ce que j’allais dire n’en est pas une.

Avec cette lettre, il en est venu une autre de milord Edouard pour mon mari, et beaucoup d’amitiés pour nous. Celle-ci contient véritablement des nouvelles, et d’autant moins attendues que la première n’en dit rien. Ils devaient le lendemain partir pour Naples, où milord a quelques affaires, et d’où ils iront voir le Vésuve… Conçois-tu, ma chère, ce que cette vue a de si attrayant ? Revenus à Rome, Claire, pense, imagine… Edouard est sur le point d’épouser… non, grâce au ciel, cette indigne marquise ; il marque, au contraire, qu’elle est fort mal. Qui donc ? Laure, l’aimable Laure, qui… Mais pourtant… quel mariage !… Notre ami n’en dit pas un mot. Aussitôt après ils partiront tous trois, et viendront ici prendre leurs derniers arrangements. Mon mari ne m’a pas dit quels ; mais il compte toujours que Saint-Preux nous restera.

Je t’avoue que son silence m’inquiète un peu. J’ai peine à voir clair dans tout cela ; j’y trouve des situations bizarres, et des jeux du cœur humain qu’on n’entend guère. Comment un homme aussi vertueux a-t-il pu se prendre d’une passion si durable pour une aussi méchante femme que cette marquise ? Comment elle-même, avec un caractère violent et cruel, a-t-elle pu concevoir et nourrir un amour aussi vif pour un homme qui lui ressemblait si peu, si tant est cependant qu’on puisse honorer du nom d’amour une fureur capable d’inspirer des crimes ? Comment un jeune cœur aussi généreux, aussi tendre, aussi désintéressé que celui de Laure, a-t-il pu supporter ses premiers désordres ? Comment s’en est-il retiré par ce penchant trompeur fait pour égarer son sexe, et comment l’amour, qui perd tant d’honnêtes femmes, a-t-il pu venir à bout d’en faire une ? Dis-moi, ma Claire, désunir deux cœurs qui s’aimaient sans se convenir ; joindre ceux qui se convenaient sans s’entendre ; faire triompher l’amour de l’amour même ; du sein du vice et de l’opprobre tirer le bonheur et la vertu ; délivrer son ami d’un monstre en lui créant pour ainsi dire une compagne… infortunée, il est vrai, mais aimable, honnête même, au moins si, comme je l’ose croire, on peut le redevenir ; dis, celui qui aurait fait tout cela serait-il coupable ? celui qui l’aurait souffert serait-il à blâmer ?

Ladi Bomston viendra donc ici ! ici, mon ange ! Qu’en penses-tu ? Après tout, quel prodige ne doit pas être cette étonnante fille, que son éducation perdit, que son cœur a sauvée, et pour qui l’amour fut la route de la vertu ! Qui doit plus l’admirer que moi qui fis tout le contraire, et que mon penchant seul égara quand tout concourait à me bien conduire ? Je m’avilis moins il est vrai ; mais me suis-je élevée comme elle ? Ai-je évité tant de pièges et fait tant de sacrifices ? Du dernier degré de la honte elle a su remonter au premier degré de l’honneur : elle est plus respectable cent fois que si jamais elle n’eût été coupable. Elle est sensible et vertueuse ; que lui faut-il pour nous ressembler ! . S’il n’y a point de retour aux fautes de la jeunesse quel droit ai-je à plus d’indulgence ? Devant qui dois-je espérer de trouver grâce, et à quel honneur pourrais-je prétendre en refusant de l’honorer ?

Eh bien ! cousine, quand ma raison me dit cela, mon cœur en murmure ; et, sans que je puisse expliquer pourquoi, j’ai peine à trouver bon qu’Edouard ait fait ce mariage, et que son ami s’en soit mêlé. O l’opinion ! l’opinion ! Qu’on a de peine à secouer son joug ! Toujours elle nous porte à l’injustice ; le bien passé s’efface par le mal présent ; le mal passé ne s’effacera-t-il jamais par aucun bien ?

J’ai laissé voir à mon mari mon inquiétude sur la conduite de Saint-Preux dans cette affaire. « Il semble, ai-je dit, avoir honte d’en parler à ma cousine. Il est incapable de lâcheté, mais il est faible… trop d’indulgence pour les fautes d’un ami… ─ Non, m’a-t-il dit, il a fait son devoir ; il le fera, je le sais ; je ne puis rien vous dire de plus ; mais Saint-Preux est un honnête garçon. Je réponds de lui, vous en serez contente… » Claire, il est impossible que Wolmar me trompe, et qu’il se trompe. Un discours si positif m’a fait rentrer en moi-même : j’ai compris que tous mes scrupules ne venaient que de fausse délicatesse, et que, si j’étais moins vaine et plus équitable, je trouverais ladi Bomston plus digne de son rang.

Mais laissons un peu ladi Bomston, et revenons à nous. Ne sens-tu point trop, en lisant cette lettre, que nos amis reviendront plus tôt qu’ils n’étaient attendus, et le cœur ne te dit-il rien ? Ne bat-il point à présent plus fort qu’à l’ordinaire, ce cœur trop tendre et trop semblable au mien ? Ne songe-t-il point au danger de vivre familièrement avec un objet chéri, de le voir tous les jours, de loger sous le même toit ? Et si mes erreurs ne m’ôtèrent point ton estime, mon exemple ne te fait-il rien craindre pour toi ? Combien dans nos jeunes ans la raison, l’amitié, l’honneur, t’inspirèrent pour moi de craintes que l’aveugle amour me fit mépriser ! C’est mon tour maintenant, ma douce amie ; et j’ai de plus, pour me faire écouter, la triste autorité de l’expérience. Ecoute-moi donc tandis qu’il est temps, de peur qu’après avoir passé la moitié de ta vie à déplorer mes fautes, tu ne passes l’autre à déplorer les tiennes. Surtout ne te fie plus à cette gaieté folâtre qui garde celles qui n’ont rien à craindre et perd celles qui sont en danger. Claire ! Claire ! tu te moquais de l’amour une fois, mais c’est parce que tu ne le connaissais pas ; et pour n’en avoir pas senti les traits, tu te croyais au-dessus de ses atteintes. Il se venge et rit à son tour. Apprends à te défier de sa traîtresse joie, ou crains qu’elle ne te coûte un jour bien des pleurs. Chère amie, il est temps de te montrer à toi-même ; car jusqu’ici tu ne t’es pas bien vue : tu t’es trompée sur ton caractère, et tu n’as pas su t’estimer ce que tu valais. Tu t’es fiée aux discours de la Chaillot : sur ta vivacité badine elle te jugea peu sensible ; mais un cœur comme le tien était au-dessus de sa portée. La Chaillot n’était pas faite pour te connaître ; personne au monde ne t’a bien connue, excepté moi seule. Notre ami même a plutôt senti que vu tout ton prix. Je t’ai laissé ton erreur tant qu’elle a pu t’être utile ; à présent qu’elle te perdrait, il faut te l’ôter.

Tu es vive, et te crois peu sensible. Pauvre enfant, que tu t’abuses ! ta vivacité même prouve le contraire ! N’est-ce pas toujours sur des choses de sentiment qu’elle s’exerce ? N’est-ce pas de ton cœur que viennent les grâces de ton enjouement ? Tes railleries sont des signes d’intérêt plus touchants que les compliments d’un autre : tu caresses quand tu folâtres ; tu ris, mais ton rire pénètre l’âme ; tu ris, mais tu fais pleurer de tendresse, et je te vois presque toujours sérieuse avec les indifférents.

Si tu n’étais que ce que tu prétends être, dis-moi ce qui nous unirait si fort l’une à l’autre. Où serait entre nous le lien d’une amitié sans exemple ? Par quel prodige un tel attachement serait-il venu chercher par préférence un cœur si peu capable d’attachement ? Quoi ! celle qui n’a vécu que pour son amie ne sait pas aimer ! celle qui voulut quitter père, époux, parents, et son pays, pour la suivre, ne sait préférer l’amitié à rien ! Et qu’ai-je donc fait, moi qui porte un cœur sensible ? Cousine, je me suis laissé aimer ; et j’ai beaucoup fait, avec toute ma sensibilité, de te rendre une amitié qui valût la tienne.

Ces contradictions t’ont donné de ton caractère l’idée la plus bizarre qu’une folle comme toi pût jamais concevoir, c’est de te croire à la fois ardente amie et froide amante. Ne pouvant disconvenir du tendre attachement dont tu te sentais pénétrée, tu crus n’être capable que de celui-là. Hors ta Julie, tu ne pensais pas que rien pût t’émouvoir au monde : comme si les cœurs naturellement sensibles pouvaient ne l’être que pour un objet, et que, ne sachant aimer que moi, tu m’eusses pu bien aimer moi-même ! Tu demandais plaisamment si l’âme avait un sexe. Non, mon enfant, l’âme n’a point de sexe ; mais ses affections les distinguent, et tu commences trop à le sentir. Parce que le premier amant qui s’offrit ne t’avait pas émue, tu crus aussitôt ne pouvoir l’être ; parce que tu manquais d’amour pour ton soupirant, tu crus n’en pouvoir sentir pour personne. Quand il fut ton mari, tu l’aimas pourtant, et si fort que notre intimité même en souffrit ; cette âme si peu sensible sut trouver à l’amour un supplément encore assez tendre pour satisfaire un honnête homme.

Pauvre cousine, c’est à toi désormais de résoudre tes propres doutes ; et s’il est vrai

Ch’un freddo amante è mal sicuro amico,

j’ai grand’peur d’avoir maintenant une raison de trop pour compter sur toi. Mais il faut que j’achève de te dire là-dessus tout ce que je pense.

Je soupçonne que tu as aimé, sans le savoir, bien plus tôt que tu ne crois, ou du moins que le même penchant qui me perdit t’eût séduite si je ne t’avais prévenue. Conçois-tu qu’un sentiment si naturel et si doux puisse tarder si longtemps à naître ? Conçois-tu qu’à l’âge où nous étions on puisse impunément se familiariser avec un jeune homme aimable, ou qu’avec tant de conformité dans tous nos goûts celui-ci seul ne nous eût pas été commun ? Non, mon ange ; tu l’aurais aimé, j’en suis sûre, si je ne l’eusse aimé la première. Moins faible et non moins sensible, tu aurais été plus sage que moi sans être plus heureuse. Mais quel penchant eût pu vaincre dans ton âme honnête l’horreur de la trahison et de l’infidélité ? L’amitié te sauva des pièges de l’amour ; tu ne vis plus qu’un ami dans l’amant de ton amie, et tu rachetas ainsi ton cœur aux dépens du mien.

Ces conjectures ne sont pas même si conjectures que tu penses ; et, si je voulais rappeler des temps qu’il faut oublier, il me serait aisé de trouver dans l’intérêt que tu croyais ne prendre qu’à moi seule un intérêt non moins vif pour ce qui m’était cher. N’osant l’aimer, tu voulais que je l’aimasse : tu jugeas chacun de nous nécessaire au bonheur de l’autre ; et ce cœur, qui n’a point d’égal au monde, nous en chérit plus tendrement tous les deux. Sois sûre que, sans ta propre faiblesse, tu m’aurais été moins indulgente ; mais tu te serais reproché sous le nom de jalousie une juste sévérité. Tu ne te sentais pas en droit de combattre en moi le penchant qu’il eût fallu vaincre ; et, craignant d’être perfide plutôt que sage, en immolant ton bonheur au nôtre, tu crus avoir assez fait pour la vertu.

Ma Claire, voilà ton histoire ; voilà comment ta tyrannique amitié me force à te savoir gré de ma honte, et à te remercier de mes torts. Ne crois pas pourtant que je veuille t’imiter en cela ; je ne suis pas plus disposée à suivre ton exemple que toi le mien, et comme tu n’as pas à craindre mes fautes, je n’ai plus, grâce au ciel, tes raisons d’indulgence. Quel plus digne usage ai-je à faire de la vertu que tu m’as rendue, que de t’aider à la conserver ?

Il faut donc te dire encore mon avis sur ton état présent. La longue absence de notre maître n’a pas changé tes dispositions pour lui : ta liberté recouvrée et son retour ont produit une nouvelle époque dont l’amour a su profiter. Un nouveau sentiment n’est pas né dans ton cœur ; celui qui s’y cacha si longtemps n’a fait que se mettre plus à l’aise. Fière d’oser te l’avouer à toi-même, tu t’es pressée de me le dire. Cet aveu te semblait presque nécessaire pour le rendre tout à fait innocent ; en devenant un crime pour ton amie, il cessait d’en être un pour toi ; et peut-être ne t’es-tu livrée au mal que tu combattais depuis tant d’années, que pour mieux achever de m’en guérir.

J’ai senti tout cela, ma chère ; je me suis peu alarmée d’un penchant qui me servait de sauvegarde, et que tu n’avais point à te reprocher. Cet hiver que nous avons passé tous ensemble au sein de la paix et de l’amitié m’a donné plus de confiance encore, en voyant que, loin de rien perdre de ta gaieté, tu semblais l’avoir augmentée. Je t’ai vue tendre, empressée, attentive, mais franche dans tes caresses, naïve dans tes jeux, sans mystère, sans ruses en toutes choses ; et dans tes plus vives agaceries la joie de l’innocence réparait tout.

Depuis notre entretien de l’Elysée je ne suis plus contente de toi. Je te trouve triste et rêveuse. Tu te plais seule autant qu’avec ton amie ; tu n’as pas changé de langage, mais d’accent ; tes plaisanteries sont plus timides ; tu n’oses plus parler de lui si souvent : on dirait que tu crains toujours qu’il ne t’écoute, et l’on voit à ton inquiétude que tu attends de ses nouvelles plutôt que tu n’en demandes.

Je tremble, bonne cousine, que tu ne sentes pas tout ton mal, et que le trait ne soit enfoncé plus avant que tu n’as paru le craindre. Crois-moi, sonde bien ton cœur malade ; dis-toi bien, je le répète, si, quelque sage qu’on puisse être, on peut sans risque demeurer longtemps avec ce qu’on aime, et si la confiance qui me perdit est tout à fait sans danger pour toi. Vous êtes libres tous deux, c’est précisément ce qui rend les occasions plus suspectes. Il n’y a point dans un cœur vertueux de faiblesse qui cède au remords, et je conviens avec toi qu’on est toujours assez forte contre le crime ; mais, hélas ! qui peut se garantir d’être faible ? Cependant regarde les suites, songe aux effets de la honte. Il faut s’honorer pour être honorée. Comment peut-on mériter le respect d’autrui sans en avoir pour soi-même, et où s’arrêtera dans la route du vice celle qui fait le premier pas sans effroi ? Voilà ce que je dirais à ces femmes du monde pour qui la morale et la religion ne sont rien, et qui n’ont de loi que l’opinion d’autrui. Mais toi, femme vertueuse et chrétienne, toi qui vois ton devoir et qui l’aimes, toi qui connais et suis d’autres règles que les jugements publics, ton premier honneur est celui que te rend ta conscience, et c’est celui-là qu’il s’agit de conserver.

Veux-tu savoir quel est ton tort en toute cette affaire ? C’est, je te le redis, de rougir d’un sentiment honnête que tu n’as qu’à déclarer pour le rendre innocent. Mais avec toute ton humeur folâtre rien n’est si timide que toi. Tu plaisantes pour faire la brave, et je vois ton pauvre cœur tout tremblant ; tu fais avec l’amour, dont tu feins de rire, comme ces enfants qui chantent la nuit quand ils ont peur. O chère amie ! souviens-toi de l’avoir dit mille fois, c’est la fausse honte qui mène à la véritable, et la vertu ne sait rougir que de ce qui est mal. L’amour en lui-même est-il un crime ? N’est-il pas le plus pur ainsi que le plus doux penchant de la nature ? N’a-t-il pas une fin bonne et louable ? Ne dédaigne-t-il pas les âmes basses et rampantes ? N’ anime-t-il pas les âmes grandes et fortes ? N’anoblit-il pas tous leurs sentiments ? Ne double-t-il pas leur être ? Ne les élève-t-il pas au-dessus d’elles-mêmes ? Ah ! si, pour être honnête et sage, il faut être inaccessible à ses traits, dis, que reste-t-il pour la vertu sur la terre ? Le rebut de la nature et les plus vils des mortels.

Qu’as-tu donc fait que tu puisses te reprocher ? N’as-tu pas fait choix d’un honnête homme ? N’est-il pas libre ? Ne l’es-tu pas ? Ne mérite-t-il pas toute ton estime ? N’as-tu pas toute la sienne ? Ne seras-tu pas trop heureuse de faire le bonheur d’un ami si digne de ce nom, de payer de ton cœur et de ta personne les anciennes dettes de ton amie, et d’honorer en l’élevant à toi le mérite outragé par la fortune ?

Je vois les petits scrupules qui t’arrêtent : démentir une résolution prise et déclarée, donner un successeur au défunt, montrer sa faiblesse au public, épouser un aventurier, car les âmes basses, toujours prodigues de titres flétrissants, sauront bien trouver celui-ci ; voilà donc les raisons sur lesquelles tu aimes mieux te reprocher ton penchant que le justifier, et couver tes feux au fond de ton cœur que les rendre légitimes ! Mais, je te prie, la honte est-elle d’épouser celui qu’on aime, ou de l’aimer sans l’épouser ? Voilà le choix qui te reste à faire. L’honneur que tu dois au défunt est de respecter assez sa veuve pour lui donner un mari plutôt qu’un amant ; et si ta jeunesse te force à remplir sa place, n’est-ce pas rendre encore hommage à sa mémoire de choisir un homme qui lui fut cher ?

Quant à l’inégalité, je croirais t’offenser de combattre une objection si frivole, lorsqu’il s’agit de sagesse et de bonnes mœurs. Je ne connais d’inégalité déshonorante que celle qui vient du caractère ou de l’éducation. A quelque état que parvienne un homme imbu de maximes basses, il est toujours honteux de s’allier à lui ; mais un homme élevé dans des sentiments d’honneur est l’égal de tout le monde ; il n’y a point de rang où il ne soit à sa place. Tu sais quel était l’avis de ton père même, quand il fut question de moi pour notre ami. Sa famille est honnête quoique obscure ; il jouit de l’estime publique, il la mérite. Avec cela, fût-il le dernier des hommes, encore ne faudrait-il pas balancer ; car il vaut mieux déroger à la noblesse qu’à la vertu, et la femme d’un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d’un prince.

J’entrevois bien encore une autre espèce d’embarras dans la nécessité de te déclarer la première ; car, comme tu dois le sentir, pour qu’il ose aspirer à toi, il faut que tu le lui permettes ; et c’est un des justes retours de l’inégalité, qu’elle coûte souvent au plus élevé des avances mortifiantes. Quant à cette difficulté, je te la pardonne, et j’avoue même qu’elle me paraîtrait fort grave si je ne prenais soin de la lever. J’espère que tu comptes assez sur ton amie pour croire que ce sera sans te compromettre : de mon côté, je compte assez sur le succès pour m’en charger avec confiance ; car, quoi que vous m’ayez dit autrefois tous deux sur la difficulté de transformer une amie en maîtresse, si je connais bien un cœur dans lequel j’ai trop appris à lire, je ne crois pas qu’en cette occasion l’entreprise exige une grande habileté de ma part. Je te propose donc de me laisser charger de cette négociation afin que tu puisses te livrer au plaisir que te fera son retour, sans mystère, sans regret, sans danger, sans honte. Ah ! cousine, quel charme pour moi de réunir à jamais deux cœurs si bien faits l’un pour l’autre, et qui se confondent depuis si longtemps dans le mien ! Qu’ils s’y confondent mieux encore s’il est possible ; ne soyez plus qu’un pour vous et pour moi. Oui, ma Claire, tu serviras encore ton amie en couronnant ton amour ; et j’en serai plus sûre de mes propres sentiments, quand je ne pourrai plus les distinguer entre vous.

Que si, malgré mes raisons, ce projet ne te convient pas, mon avis est qu’à quelque prix que ce soit nous écartions de nous cet homme dangereux, toujours redoutable à l’une ou à l’autre ; car, quoi qu’il arrive, l’éducation de nos enfants nous importe encore moins que la vertu de leurs mères. Je te laisse le temps de réfléchir sur tout ceci durant ton voyage : nous en parlerons après ton retour.

Je prends le parti de t’envoyer cette lettre en droiture à Genève, parce que tu n’as dû coucher qu’une nuit à Lausanne, et qu’elle ne t’y trouverait plus. Apporte-moi bien des détails de la petite république. Sur tout le bien qu’on dit de cette ville charmante, je t’estimerais heureuse de l’aller voir, si je pouvais faire cas des plaisirs qu’on achète aux dépens de ses amis. Je n’ai jamais aimé le luxe, et je le hais maintenant de t’avoir ôtée à moi pour je ne sais combien d’années. Mon enfant, nous n’allâmes ni l’une ni l’autre faire nos emplettes de noce à Genève ; mais, quelque mérite que puisse avoir ton frère, je doute que ta belle-sœur soit plus heureuse avec sa dentelle de Flandre et ses étoffes des Indes que nous dans notre simplicité. Je te charge pourtant, malgré ma rancune, de l’engager à venir faire la noce à Clarens. Mon père écrit au tien, et mon mari à la mère de l’épouse, pour les en prier. Voilà les lettres, donne-les et soutiens l’invitation de ton crédit renaissant : c’est tout ce que je puis faire pour que la fête ne se fasse pas sans moi ; car je te déclare qu’à quelque prix que ce soit je ne veux pas quitter ma famille. Adieu, cousine : un mot de tes nouvelles, et que je sache au moins quand je dois t’attendre. Voici le deuxième jour depuis ton départ, et je ne sais plus vivre si longtemps sans toi.

P.-S. ─ Tandis que j’achevais cette lettre interrompue, Mlle Henriette se donnait les airs d’écrire aussi de son côté. Comme je veux que les enfants disent toujours ce qu’ils pensent et non ce qu’on leur fait dire, j’ai laissé la petite curieuse écrire tout ce qu’elle a voulu sans y changer un seul mot. Troisième lettre ajoutée à la mienne. Je me doute bien que ce n’est pas encore celle que tu cherchais du coin de l’œil en furetant ce paquet. Pour celle-là, dispense-toi de l’y chercher plus longtemps, car tu ne la trouveras pas. Elle est adressée à Clarens ; c’est à Clarens qu’elle doit être lue : arrange-toi là-dessus.

Lettre XIV d’Henriette à sa mèreModifier

Où êtes-vous donc, maman ? On dit que vous êtes à Genève et que c’est si loin, qu’il faudrait marcher deux jours tout le jour pour vous atteindre : voulez-vous donc faire aussi le tour du monde ? Mon petit papa est parti ce matin pour Etange ; mon petit grand-papa est à la chasse ; ma petite maman vient de s’enfermer pour écrire ; il ne reste que ma mie Pernette et ma mie Fanchon. Mon Dieu ! je ne sais plus comment tout va, mais, depuis le départ de notre bon ami, tout le monde s’éparpille. Maman, vous avez commencé la première. On s’ennuyait déjà bien quand vous n’aviez plus personne à faire endêver. Oh ! c’est encore pis depuis que vous êtes partie, car la petite maman n’est pas non plus de si bonne humeur que quand vous y êtes. Maman, mon petit mali se porte bien ; mais il ne vous aime plus, parce que vous ne l’avez pas fait sauter hier comme à l’ordinaire. Moi, je crois que je vous aimerais encore un peu si vous reveniez bien vite, afin qu’on ne s’ennuyât pas tant. Si vous voulez m’apaiser tout à fait, apportez à mon petit mali quelque chose qui lui fasse plaisir. Pour l’apaiser, lui, vous aurez bien l’esprit de trouver aussi ce qu’il faut faire. Ah ! mon Dieu ! si notre bon ami était ici, comme il l’aurait déjà deviné ! Mon bel éventail est tout brisé ; mon ajustement bleu n’est plus qu’un chiffon ; ma pièce de blonde est en loques ; mes mitaines à jouer ne valent plus rien. Bonjour, maman. Il faut finir ma lettre, car la petite maman vient de finir la sienne et sort de son cabinet. Je crois qu’elle a les yeux rouges, mais je n’ose le lui dire ; mais en lisant ceci, elle verra bien que je l’ai vu. Ma bonne maman, que vous êtes méchante si vous faites pleurer ma petite maman !

P.-S. ─ J’embrasse mon grand-papa, j’embrasse mes oncles, j’embrasse ma nouvelle tante et sa maman ; j’embrasse tout le monde excepté vous. Maman, vous m’entendez bien ; je n’ai pas pour vous de si longs bras.