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AVERTISSEMENT


SUR LA PRÉFACE SUIVANTE.


La forme et la longueur de ce dialogue ou entretien supposé, ne m’ayant permis de le mettre que par extrait à la tête du recueil des premières éditions, je le donne à celle-ci tout entier, dans l’espoir qu’on y trouvera quelque vues utiles sur l’objet de ces sortes d’écrits. J’ai cru d’ailleurs devoir attendre que le livre eût fait son effet avant d’en discuter les inconvénients et les avantages, ne voulant ni faire de tort au libraire, ni mendier l’indulgence du public.




SECONDE PRÉFACE


DE LA NOUVELLE HÉLOÏSE.


N. Voilà votre manuscrit ; je l’ai lu tout entier.

R. Tout entier ? J’entends ; vous comptez sur peu d’imitateurs.

N. Vel duo, Vel nemo.

R. Turpe et miserabile[1]. Mais je veux un jugement positif.

N. Je n’ose.

R. Tout est osé par ce seul mot. Expliquez-vous.

N. Mon jugement dépend de la réponse que vous m’allez faire. Cette correspondance est-elle réelle, ou si c’est une fiction ?

R. Je ne vois pas la conséquence. Pour dire si un livre est bon ou mauvais, qu’importe de savoir comment on l’a fait ?

N. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un portrait a toujours son prix, pourvu qu’il ressemble, quelque étrange que soit l’original. Mais dans un tableau d’imagination, toute figure humaine doit avoir les traits communs à l’homme, ou le tableau ne vaut rien. Tous deux supposés bons, il reste encore cette différence que le portrait intéresse peu de gens ; le tableau seul peut plaire au public.

R. Je vous suis. Si ces lettres sont des portraits, ils n’interessent point ; si ce sont des tableaux, ils imitent mal. N’est-ce pas cela ?

N. Précisément.

R. Ainsi j’arracherai toutes vos réponses avant que vous m’ayez répondu. Au reste, comme je ne puis satisfaire à votre question, il faut vous en passer pour résoudre la mienne. Mettez la chose au pis : ma Julie...

N. Oh ! si elle avoit existé !

R. Hé bien ?

N. Mais sûrement ce n’est qu’une fiction.

R. Supposez.

N. En ce cas, je ne connois rien de si maussade. Ces lettres ne sont point des lettres ; ce roman n’est point un roman : les personnages sont des gens de l’autre monde.

R. J’en suis faché pour celui-ci.

N. Consolez-vous ; les fous n’y manquent pas non plus : mais les vôtres ne sont pas dans la nature.

R. Je pourrois... Non, je vois le détour que prend votre curiosité. Pourquoi décidez-vous ainsi ? Savez-vous jusqu’où les hommes diffèrent les uns des autres ? combien les caracteres sont opposés, combien les mœurs, les préjugés varient selon les temps, les lieux, les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornes précises à la nature, et dire : Voilà jusqu’où l’homme peut aller, et pas au-delà ?

N. Avec ce beau raisonnement, les monstres inouïs, les géans, les pygmées, les chimères de toute espèce, tout pourroit être admis spécifiquement dans la nature, tout seroit défiguré, nous n’aurions plus de modèle commun. Je le répète, dans les tableaux de l’humanité chacun doit reconnoître l’homme.

R. J’en conviens, pourvu qu’on sache aussi discerner ce qui fait les variétés de ce qui est essentiel à l’espèce. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnoîtroient la nôtre que dans un habit à la française ?

N. Que diriez-vous de celui qui, sans exprimer ni traits ni taille, voudrait peindre une figure humaine avec un voile pour vêtement ? N’aurait-on pas droit de lui demander où est l’homme ?

R. Ni traits, ni taille ? Êtes-vous juste ? point de gens parfaits, voila la chimère. Une jeune fille offensant la vertu qu’elle aime, et ramenée au devoir par l’horreur d’un plus grand crime ; une amie trop facile, punie enfin par son propre cœur de l’excès de son indulgence ; un jeune homme honnête et sensible, plein de foiblesse et de beaux discours ; un vieux gentilhomme entêté de sa noblesse, sacrifiant tout à l’opinion ; un Anglois généreux et brave, toujours passionné par sagesse, toujours raisonnant sans raison...

N. Un mari débonnaire et hospitalier, empressé d’établir dans sa maison l’ancien amant de sa femme...

R. Je vous renvoie à l’inscription de l’estampe.

N. Les belles âmes !… Le beau mot !

R. Ô philosophie ! combien tu prends de peine a rétrécir les cœurs, à rendre les hommes petits !

N. L’esprit romanesque les agrandit et les trompe. Mais revenons. Les deux amies ?... Qu’en dites-vous ?... Et cette conversion subite au temple ?... La grâce, sans doute ?...

R. Monsieur...

N. Une femme chrétienne, une dévote qui n’apprend point le catéchisme à ses enfans ; qui meurt sans vouloir prier Dieu ; dont la mort cependant édifie un pasteur et convertit un athée... Oh !...

R. Monsieur...

N. Quant à l’intérêt, il est pour tout le monde, il est nul. Pas une mauvaise action, pas un méchant homme qui fasse craindre pour les bons ; des événements si naturels, si simples, qu’ils le sont trop ; rien d’inopiné, point de coup de théâtre : tout est prévu long-temps d’avance, tout arrive comme il est prévu. Est-ce la peine de tenir registre de ce que chacun peut voir tous les jours dans sa maison ou dans celle de son voisin ?

R. C’est-à-dire qu’il vous faut des hommes communs et des événemens rares : je crois que j’aimerois mieux le contraire. D’ailleurs, vous jugez ce que vous avez lu comme un roman. Ce n’en est point un ; vous l’avez dit vous-même. C’est un recueil de lettres.

N. Qui ne sont point des lettres ; je crois l’avoir dit aussi. Quel style épistolaire ! qu’il est guindé ! que d’exclamations ! que d’apprêts ! quelle emphase pour ne dire que des choses communes ! quels grands mots pour de petits raisonnemens ! rarement du sens, de la justesse ; jamais ni finesse, ni force, ni profondeur. Une diction toujours dans les nues, et des pensées qui rampent toujours. Si vos personnages sont dans la nature, avouez que leur style est peu naturel.

R. Je conviens que, dans le point de vue ou vous êtes, il doit vous paroître ainsi.

N. Comptez-vous que le public le verra d’un autre œil ? et n’est-ce pas mon jugement que vous demandez ?

R. C’est pour l’avoir plus au long que je vous réplique. Je vois que vous aimeriez mieux des lettres faites pour être imprimées.

N. Ce souhait paroît assez bien fondé pour celles qu’on donne à l’impression.

R. On ne verra donc jamais les hommes dans les livres comme ils veulent s’y montrer ?

N. L’auteur comme il veut s’y montrer ; ceux qu’il dépeint tels qu’ils sont. Mais cet avantage manque encore ici. Pas un portrait vigoureusement peint, pas un caractère assez bien marqué, nulle observation solide, aucune connaissance du monde. Qu’apprend-on dans la petite sphère de deux ou trois amans ou amis toujours occupés d’eux seuls ?

R. On apprend à aimer l’humanité. Dans les grandes sociétés on n’apprend qu’à haïr les hommes. Votre jugement est sévère ; celui du public doit l’être encore plus. Sans le taxer d’injustice, je veux vous dire à mon tour de quel œil je vois ces lettres : moins pour excuser les défauts que vous y blâmez, que pour en trouver la source.

Dans la retraite on a d’autres manières de voir et de sentir que dans le commerce du monde ; les passions autrement modifiées ont aussi d’autres expressions ; l’imagination toujours frappée des mêmes objets s’en affecte plus vivement. Ce petit nombre d’images revient toujours, se mêle à toutes les idées, et leur donne ce tour bizarre et peu varié qu’on remarque dans les discours des solitaires. S’ensuit-il de là que leur langage soit fort énergique ? Point du tout ; il n’est qu’extraordinaire. Ce n’est que dans le monde qu’on apprend à parler avec énergie. Premièrement, parce qu’il faut toujours dire autrement et mieux que les autres, et puis que, forcé d’affirmer à chaque instant ce qu’on ne croit pas, d’exprimer des sentimens qu’on n’a point, on cherche à donner à ce qu’on dit un tour persuasif qui supplée à la persuasion intérieure. Croyez-vous que les gens vraiment passionnés aient ces manières de parler vives, fortes, coloriées, que vous admirez dans vos drames et dans vos romans ? Non ; la passion, pleine d’elle-même, s’exprime avec plus d’abondance que de force : elle ne songe pas même à persuader ; elle ne soupçonne pas qu’on puisse douter d’elle. Quand elle dit ce qu’elle sent, c’est moins pour l’exposer aux autres que pour se soulager. On peint plus vivement l’amour dans les grandes villes ; l’y sent-on mieux que dans les hameaux ?

N. C’est-à-dire que la foiblesse du langage prouve la force du sentiment.

R. Quelquefois du moins elle en montre la vérité. Lisez une lettre d’amour faite par un auteur dans son cabinet, par un bel esprit qui veut briller ; pour peu qu’il ait de feu dans la tête, sa plume va, comme on dit, brûler le papier ; la chaleur n’ira pas plus loin. Vous serez enchanté, même agité peut-être, mais d’une agitation passagère et sèche, qui ne vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire, une lettre que l’amour a réellement dictée, une lettre d’un amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en longueurs, en désordre, en répétitions. Son cœur, plein d’un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose, et n’a jamais achevé de dire, comme une source vive qui coule sans cesse et ne s’épuise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable ; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases ; on n’admire rien, l’on n’est frappé de rien. Cependant on se sent l’âme attendrie ; on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche ; et c’est ainsi que le cœur sait parler au cœur. Mais ceux qui ne sentent rien, ceux qui n’ont que le jargon paré des passions, ne connaissent point ces sortes de beautés, et les méprisent.

N. J’attends.

R. Fort bien. Dans cette dernière espèce de lettres, si les pensées sont communes, le style pourtant n’est pas familier, et ne doit pas l’être. L’amour n’est qu’illusion ; il se fait, pour ainsi dire, un autre univers ; il s’entoure d’objets qui ne sont point, ou auxquels lui seul a donné l’être, et comme il rend tous ces sentiments en images son langage est toujours figuré. Mais ces figures sont sans justesse et sans suite ; son éloquence est dans son désordre ; il prouve d’autant plus qu’il raisonne moins. L’enthousiasme est le dernier degré de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit son objet parfait ; elle en fait alors son idole ; elle le place dans le ciel, et, comme l’enthousiasme de la dévotion emprunte le langage de l’amour, l’enthousiasme de l’amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du séjour céleste. Dans ces transports, entouré de si hautes images, en parlera-t-il en termes rampants ? Se résoudra-t-il d’abaisser, d’avilir ses idées par des expressions vulgaires ? N’élèvera-t-il pas son style ? Ne lui donnera-t-il pas de la noblesse, de la dignité ? Que parlez-vous de lettres, de style épistolaire ? En écrivant à ce qu’on aime, il est bien question de cela ! ce ne sont plus des lettres que l’on écrit, ce sont des hymnes.

N. Citoyen, voyons votre pouls ?

R. Non, voyez l’hiver sur ma tête. Il est un âge pour l’expérience, un autre pour le souvenir. Le sentiment s’éteint à la fin ; mais l’âme sensible demeure toujours.

Je reviens à nos lettres. Si vous les lisez comme l’ouvrage d’un auteur qui veut plaire ou qui se pique d’écrire, elles sont détestables. Mais prenez-les pour ce qu’elles sont, et jugez-les dans leur espèce. Deux ou trois jeunes gens simples, mais sensibles, s’entretiennent entre eux des intérêts de leurs cœurs. Ils ne songent point à briller aux yeux les uns des autres. Ils se connaissent et s’aiment trop mutuellement pour que l’amour-propre ait plus rien à faire entre eux. Ils sont enfants, penseront-ils en hommes ? Ils sont étrangers, écriront-ils correctement ? Ils sont solitaires, connaîtront-ils le monde et la société ? Pleins du seul sentiment qui les occupe, ils sont dans le délire, et pensent philosopher. Voulez-vous qu’ils sachent observer, juger, réfléchir ? Ils ne savent rien de tout cela : ils savent aimer ; ils rapportent tout à leur passion. L’importance qu’ils donnent à leurs folles idées est-elle moins amusante que tout l’esprit qu’ils pourraient étaler ? Ils parlent de tout ; ils se trompent sur tout ; ils ne font rien connaître qu’eux ; mais, en se faisant connaître, ils se font aimer ; leurs erreurs valent mieux que le savoir des sages ; leurs cœurs honnêtes portent partout, jusque dans leurs fautes, les préjugés de la vertu toujours confiante et toujours trahie. Rien ne les entend, rien ne leur répond, tout les détrompe. Ils se refusent aux vérités décourageantes : ne trouvant nulle part ce qu’ils sentent, ils se replient sur eux-mêmes ; ils se détachent du reste de l’univers, et, créant entre eux un petit monde différent du nôtre, ils y forment un spectacle véritablement nouveau.

N. Je conviens qu’un homme de vingt ans et des filles de dix-huit ne doivent pas, quoique instruits, parler en philosophes, même en pensant l’être ; j’avoue encore, et cette différence ne m’a pas échappé, que ces filles deviennent des femmes de mérite, et ce jeune homme un meilleur observateur. Je ne fais point de comparaison entre le commencement et la fin de l’ouvrage. Les détails de la vie domestique effacent les fautes du premier âge ; la chaste épouse, la femme sensée, la digne mère de famille, font oublier la coupable amante. Mais cela même est un sujet de critique : la fin du recueil rend le commencement d’autant plus répréhensible ; on dirait que ce sont deux livres différents que les mêmes personnes ne doivent pas lire. Ayant à montrer des gens raisonnables, pourquoi les prendre avant qu’ils le soient devenus ? . Les jeux d’enfants qui précèdent les leçons de la sagesse empêchent de les attendre ; le mal scandalise avant que le bien puisse édifier ; enfin le lecteur indigné se rebute, et quitte le livre au moment d’en tirer du profit.

R. Je pense, au contraire, que la fin de ce recueil serait superflue aux lecteurs rebutés du commencement, et que ce même commencement doit être agréable à ceux pour qui la fin peut être utile. Ainsi ceux qui n’achèveront pas le livre ne perdront rien, puisqu’il ne leur est pas propre ; et ceux qui peuvent en profiter ne l’auraient pas lu s’il eût commencé plus gravement. Pour rendre utile ce qu’on veut dire, il faut d’abord se faire écouter de ceux qui doivent en faire usage.

J’ai changé de moyen, mais non pas d’objet. Quand j’ai tâché de parler aux hommes, on ne m’a point entendu ; peut-être en parlant aux enfants me ferai-je mieux entendre ; et les enfants ne goûtent pas mieux la raison nue que les remèdes mal déguisés :

Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersi

Di soave licor gl’orli del vaso ;

Succhi amari ingannato in tanto ei beve,

E dall’inganno suo vita riceve.

N. J’ai peur que vous ne vous trompiez encore ; ils suceront les bords du vase, et ne boiront point la liqueur.

R. Alors ce ne sera plus ma faute ; j’aurai fait de mon mieux pour la faire passer.

Mes jeunes gens sont aimables ; mais pour les aimer à trente ans, il faut les avoir connus à vingt. Il faut avoir vécu longtemps avec eux pour s’y plaire ; et ce n’est qu’après avoir déploré leurs fautes qu’on vient à goûter leurs vertus. Leurs lettres n’intéressent pas tout d’un coup ; mais peu à peu elles attachent ; on ne peut ni les prendre ni les quitter. La grâce et la facilité n’y sont pas, ni la raison, ni l’esprit, ni l’éloquence ; le sentiment y est ; il se communique au cœur par degrés, et lui seul à la fin supplée à tout. C’est une longue romance, dont les couplets pris à part n’ont rien qui touche, mais dont la suite produit à la fin son effet. Voilà ce que j’éprouve en les lisant : dites-moi si vous sentez la même chose.

N. Non. Je conçois pourtant cet effet par rapport à vous : si vous êtes l’auteur, l’effet est tout simple ; si vous ne l’êtes pas, je le conçois encore. Un homme qui vit dans le monde peut s’accoutumer aux idées extravagantes, au pathos affecté, au déraisonnement continuel de vos bonnes gens ; un solitaire peut les goûter ; vous en avez dit la raison vous-même. Mais, avant que de publier ce manuscrit, songez que le public n’est pas composé d’ermites. Tout ce qui pourrait arriver de plus heureux serait qu’on prît votre petit bonhomme pour un Céladon, votre Edouard pour un don Quichotte, vos caillettes pour deux Astrées, et qu’on s’en amusât comme d’autant de vrais fous. Mais les longues folies n’amusent guère : il faut écrire comme Cervantès pour faire lire six volumes de visions.

R. La raison qui vous ferait supprimer cet ouvrage m’encourage à le publier.

N. Quoi ! la certitude de n’être point lu ?

R. Un peu de patience et vous allez m’entendre.

En matière de morale, il n’y a point, selon moi, de lecture utile aux gens du monde. Premièrement, parce que la multitude des livres nouveaux qu’ils parcourent, et qui disent tour à tour le pour et le contre, détruit l’effet de l’un et par l’autre, et rend le tout comme non avenu. Les livres choisis qu’on relit ne font point d’effet encore : s’ils soutiennent les maximes du monde, ils sont superflus ; et s’ils les combattent, ils sont inutiles : ils trouvent ceux qui les lisent liés aux vices de la société par des chaînes qu’ils ne peuvent rompre. L’homme du monde qui veut remuer un instant son âme pour la remettre dans l’ordre moral, trouvant de toutes parts une résistance invincible, est toujours forcé de garder ou reprendre sa première situation. Je suis persuadé qu’il y a peu de gens bien nés qui n’aient fait cet essai, du moins une fois en leur vie ; mais, bientôt découragé d’un vain effort, on ne le répète plus, et l’on s’accoutume à regarder la morale des livres comme un babil de grands oisifs. Plus on s’éloigne des affaires, des grandes villes, des nombreuses sociétés, plus les obstacles diminuent. Il est un terme où ces obstacles cessent d’être invincibles, et c’est alors que les livres peuvent avoir quelque utilité. Quand on vit isolé, comme on ne se hâte pas de lire pour faire parade de ses lectures, on les varie moins, on les médite davantage ; et, comme elles ne trouvent pas un si grand contrepoids au dehors, elles font beaucoup plus d’effet au dedans. L’ennui, ce fléau de la solitude aussi bien que du grand monde, force de recourir aux livres amusants, seule ressource de qui vit seul et n’en a pas en lui-même. On lit beaucoup plus de romans dans les provinces qu’à Paris, on en lit plus dans les campagnes que dans les villes, et ils y font beaucoup plus d’impression : vous voyez pourquoi cela doit être.

Mais ces livres, qui pourraient servir à la fois d’amusement, d’instruction, de consolation au campagnard, malheureux seulement parce qu’il pense l’être, ne semblent faits au contraire que pour le rebuter de son état, en étendant et fortifiant le préjugé qui le lui rend méprisable. Les gens du bel air, les femmes à la mode, les grands, les militaires : voilà les acteurs de tous vos romans. Le raffinement du goût des villes, les maximes de la cour, l’appareil du luxe, la morale épicurienne : voilà les leçons qu’ils prêchent, et les préceptes qu’ils donnent. Le coloris de leurs fausses vertus ternit l’éclat des véritables, le manège des procédés est substitué aux devoirs réels ; les beaux discours font dédaigner les belles actions ; et la simplicité des bonnes mœurs passe pour grossièreté.

Quel effet produiront de pareils tableaux sur un gentilhomme de campagne qui voit railler la franchise avec laquelle il reçoit ses hôtes, et traiter de brutale orgie la joie qu’il fait régner dans son canton ; sur sa femme, qui apprend que les soins d’une mère de famille sont au-dessous des dames de son rang ; sur sa fille, à qui les airs contournés et le jargon de la ville font dédaigner l’honnête et rustique voisin qu’elle eût épousé ? Tous de concert, ne voulant plus être des manants, se dégoûtent de leur village, abandonnent leur vieux château, qui bientôt devient masure et vont dans la capitale où le père, avec sa croix de Saint-Louis, de seigneur qu’il était, devient valet, ou chevalier d’industrie ; la mère établit un brelan ; la fille attire les joueurs ; et souvent tous trois, après avoir mené une vie infâme, meurent de misère et déshonorés.

Les auteurs, les gens de lettres, les philosophes ne cessent de crier que, pour remplir ses devoirs de citoyen, pour servir ses semblables, il faut habiter les grandes villes. Selon eux, fuir Paris, c’est haïr le genre humain, le peuple de la campagne est nul à leurs yeux ; à les entendre, on croirait qu’il n’y a des hommes qu’où il y a des pensions, des académies, et des dîners.

De proche en proche la même pente entraîne tous les états : les contes, les romans, les pièces de théâtre, tout tire sur les provinciaux ; tout tourne en dérision la simplicité des mœurs rustiques ; tout prêche les manières et les plaisirs du grand monde : c’est une honte de ne les pas connaître ; c’est un malheur de ne les pas goûter. Qui sait de combien de filous et de filles publiques l’attrait de ces plaisirs imaginaires peuple Paris de jour en jour ? Ainsi les préjugés et l’opinion, renforçant l’effet des systèmes politiques, amoncellent, entassent les habitants de chaque pays sur quelques points du territoire, laissant tout le reste en friche et désert ; ainsi, pour faire briller les capitales, se dépeuplent les nations ; et ce frivole éclat, qui frappe les yeux des sots, fait courir l’Europe à grands pas vers sa ruine. Il importe au bonheur des hommes qu’on tâche d’arrêter ce torrent de maximes empoisonnées. C’est le métier des prédicateurs de nous crier : Soyez bons et sages, sans beaucoup s’inquiéter du succès de leurs discours ; le citoyen qui s’en inquiète ne doit point nous crier sottement : Soyez bons, mais nous faire aimer l’état qui nous porte à l’être.

N. Un moment ; reprenez haleine. J’aime les vues utiles et je vous ai si bien suivi dans celle-ci, que je crois pouvoir pérorer pour vous.

Il est clair, selon votre raisonnement, que pour donner aux ouvrages d’imagination la seule utilité qu’ils puissent avoir, il faudrait les diriger vers un but opposé à celui que leurs auteurs se proposent ; éloigner toutes les choses d’institution ; ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion, leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et, au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur le territoire pour le vivifier de toutes parts. Je comprends encore qu’il ne s’agit pas de faire des Daphnis, des Sylvandres, des pasteurs d’Arcadie, des bergers du Lignon, d’illustres paysans cultivant leurs champs de leurs propres mains et philosophant sur la nature, ni d’autres pareils être romanesques, qui ne peuvent exister que dans les livres ; mais de montrer aux gens aisés que la vie rustique et l’agriculture ont des plaisirs qu’ils ne savent pas connaître ; que ces plaisirs sont moins insipides, moins grossiers qu’ils ne pensent ; qu’il y peut régner du goût, du choix, de la délicatesse ; qu’un homme de mérite qui voudrait se retirer à la campagne avec sa famille, et devenir lui-même son propre fermier, y pourrait couler une vie aussi douce qu’au milieu des amusements des villes ; qu’une ménagère des champs peut être une femme charmante, aussi pleine de grâces, et de grâces plus touchantes que toutes les petites-maîtresses ; qu’enfin les plus doux sentiments du cœur y peuvent animer une société plus agréable que le langage apprêté des cercles, où nos rires mordants et satiriques sont le triste supplément de la gaieté qu’on n’y connaît plus. Est-ce bien cela ?

R. C’est cela même. A quoi j’ajouterai seulement une réflexion. L’on se plaint que les romans troublent les têtes ; je le crois bien : en montrant sans cesse à ceux qui les lisent les prétendus charmes d’un état qui n’est pas le leur, ils les séduisent, ils leur font prendre leur état en dédain, et en faire un échange imaginaire contre celui qu’on leur fait aimer. Voulant être ce qu’on n’est pas, on parvient à se croire autre chose que ce qu’on est, et voilà comment on devient fou. Si les romans n’offraient à leurs lecteurs que des tableaux d’objets qui les environnent, que des devoirs qu’ils peuvent remplir, que des plaisirs de leur condition, les romans ne les rendraient point fous, ils les rendraient sages. Il faut que les écrits faits pour les solitaires parlent la langue des solitaires : pour les instruire, il faut qu’ils leur plaisent, qu’ils les intéressent ; il faut qu’ils les attachent à leur état en le leur rendant agréable. Ils doivent combattre et détruire les maximes des grandes sociétés, ils doivent les montrer fausses et méprisables, c’est-à-dire telles qu’elles sont. A tous ces titres, un roman s’il est bien fait, au moins s’il est utile, doit être sifflé, haï, décrié par les gens à la mode, comme un livre plat, extravagant, ridicule ; et voilà, monsieur, comment la folie du monde est sagesse.

N. Votre conclusion se tire d’elle-même. On ne peut mieux prévoir sa chute, ni s’apprêter à tomber plus fièrement. Il me reste une seule difficulté : les provinciaux, vous le savez, ne lisent que sur notre parole ; il ne leur parvient que ce que nous leur envoyons. Un livre destiné pour les solitaires est d’abord jugé par les gens du monde ; si ceux-ci le rebutent, les autres ne le lisent point. Répondez.

R. La réponse est facile. Vous parlez des beaux esprits de province, et moi je parle des vrais campagnards. Vous avez, vous autres qui brillez dans la capitale, des préjugés dont il faut vous guérir ; vous croyez donner le ton à toute la France, et les trois quarts de la France ne savent pas que vous existez. Les livres qui tombent à Paris font la fortune des libraires de province.

N. Pourquoi voulez-vous les enrichir aux dépens des nôtres ?

R. Raillez, moi, je persiste. Quand on aspire à la gloire, il faut se faire lire à Paris ; quand on veut être utile, il faut se faire lire en province. Combien d’honnêtes gens passent leur vie dans des campagnes éloignées à cultiver le patrimoine de leurs pères, où ils se regardent comme exilés par une fortune étroite ! Durant les longues nuits d’hiver, dépourvus de société, ils emploient la soirée à lire au coin de leur feu les livres amusants qui leur tombent sous la main. Dans leur simplicité grossière ils ne se piquent ni de littérature, ni de bel esprit ; ils lisent pour se désennuyer et non pour s’instruire ; les livres de morale et de philosophie sont pour eux comme n’existant pas : on en ferait en vain pour leur usage ; ils ne leur parviendraient jamais. Cependant, loin de leur rien offrir de convenable à leur situation, vos romans ne servent qu’à la leur rendre encore plus amère. Ils changent leur retraite en un désert affreux ; et, pour quelques heures de distraction qu’ils leur donnent, ils leur préparent des mois de malaise et de vains regrets. Pourquoi n’oserais-je supposer que, par quelque heureux hasard, ce livre, comme tant d’autres plus mauvais encore pourra tomber dans les mains de ces habitants des champs, et que l’image des plaisirs d’un état tout semblable au leur le leur rendra plus supportable ? J’aime à me figurer deux époux lisant ce recueil ensemble, y puisant un nouveau courage pour supporter leurs travaux communs, et peut-être de nouvelles vues pour les rendre utiles. Comment pourraient-ils y contempler le tableau d’un ménage heureux, sans vouloir imiter un si doux modèle ? Comment s’attendriront-ils sur le charme de l’union conjugale, même privé de celui de l’amour, sans que la leur se resserre et s’affermisse ? En quittant leur lecture, ils ne seront ni attristés de leur état, ni rebutés de leurs soins. Au contraire, tout semblera prendre autour d’eux une face plus riante ; leurs devoirs s’ennobliront à leurs yeux ; ils reprendront le goût des plaisirs de la nature ; ses vrais sentiments renaîtront dans leurs cœurs ; et en voyant le bonheur à leur portée, ils apprendront à le goûter. Ils rempliront les mêmes fonctions ; mais ils les rempliront avec une autre âme, et feront en vrais patriarches ce qu’ils faisaient en paysans.

N. Jusqu’ici tout va fort bien. Les maris, les femmes, les mères de famille… Mais les filles, n’en dites-vous rien ?

R. Non. Une honnête fille ne lit point de livres d’amour. Que celle qui lira celui-ci, malgré son titre, ne se plaigne point du mal qu’il lui aura fait : elle ment. Le mal était fait d’avance ; elle n’a plus rien à risquer.

N. A merveille ! Auteurs érotiques, venez à l’école : vous voilà tous justifiés.

R. Oui, s’ils le sont par leur propre cœur et par l’objet de leurs écrits.

N. L’êtes-vous aux mêmes conditions ?

R. Je suis trop fier pour répondre à cela ; mais Julie s’était fait une règle pour juger les livres : si vous la trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-ci.

On a voulu rendre la lecture des romans utile à la jeunesse ; je ne connais point de projet plus insensé : c’est commencer par mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes. D’après cette folle idée, au lieu de diriger vers son objet la morale de ces sortes d’ouvrages, on adresse toujours cette morale aux jeunes filles, sans songer que les jeunes filles n’ont point de part aux désordres dont on se plaint. En général, leur conduite est régulière, quoique leurs cœurs soient corrompus. Elles obéissent à leurs mères en attendant qu’elles puissent les imiter. Quand les femmes feront leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront point au leur.

N. L’observation vous est contraire en ce point. Il semble qu’il faut toujours au sexe un temps de libertinage, ou dans un état, ou dans l’autre. C’est un mauvais levain qui fermente tôt ou tard. Chez les peuples qui on des mœurs, les filles sont faciles et les femmes sévères : c’est le contraire chez eux qui n’en ont pas. Les premiers n’ont égard qu’au délit, et les autres qu’au scandale : il ne s’agit que d’être à l’abri des preuves ; le crime est compté pour rien.

R. A l’envisager par ses suites, on n’en jugerait pas ainsi. Mais soyons justes envers les femmes ; la cause de leur désordre est moins en elles que dans nos mauvaises institutions.

Depuis que tous les sentiments de la nature sont étouffés par l’extrême inégalité, c’est de l’inique despotisme des pères que viennent les vices et les malheurs des enfants ; c’est dans des nœuds forcés et mal assortis que, victimes de l’avarice ou de la vanité des parents, de jeunes femmes effacent, par un désordre dont elles font gloire, le scandale de leur première honnêteté. Voulez-vous donc remédier au mal, remontez à sa source. S’il y a quelque réforme à tenter dans les mœurs publiques, c’est par les mœurs domestiques qu’elle doit commencer ; et cela dépend absolument des pères et mères. Mais ce n’est point ainsi qu’on dirige les instructions ; vos lâches auteurs ne prêchent jamais que ceux qu’on opprime ; et la morale des livres sera toujours vaine, parce qu’elle n’est que l’art de faire sa cour au plus fort.

N. Assurément la vôtre n’est pas servile ; mais à force d’être libre, ne l’est-elle point trop ? Est-ce assez qu’elle aille à la source du mal ? Ne craignez-vous point qu’elle en fasse ?

R. Du mal ? A qui ? Dans des temps d’épidémie et de contagion, quand tout est atteint dès l’enfance, faut-il empêcher le débit des drogues bonnes aux malades, sous prétexte qu’elles pourraient nuire aux gens sains ? Monsieur, nous pensons si différemment sur ce point que, si l’on pouvait espérer quelque succès pour ces lettres, je suis très persuadé qu’elles feraient plus de bien qu’un meilleur livre.

N. Il est vrai que vous avez une excellente prêcheuse. Je suis charmé de vous voir raccommodé avec les femmes ; j’étais fâché que vous leur défendissiez de nous faire des sermons.

R. Vous êtes pressant, il faut me taire ; je ne suis ni assez fou ni assez sage pour avoir raison ; laissons cet os à ronger à la critique.

N. Bénignement : de peur qu’elle n’en manque. Mais n’eût-on sur tout le reste rien à dire à tout autre, comment passer au sévère censeur des spectacles les situations vives et les sentiments passionnés dont tout ce recueil est rempli ? Montrez-moi une scène de théâtre qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Clarens et du cabinet de toilette. Relisez la lettre sur les spectacles, relisez ce recueil… Soyez conséquent, ou quittez vos principes… Que voulez-vous qu’on pense ?

R. Je veux, monsieur, qu’un critique soit conséquent lui-même, et qu’il ne juge qu’après avoir examiné. Relisez mieux l’écrit que vous venez de citer ; relisez aussi la préface de Narcisse, vous y verrez la réponse à l’inconséquence que vous me reprochez. Les étourdis qui prétendent en trouver dans le Devin du Village en trouveront sans doute bien plus ici. Ils feront leur métier : mais vous…

N. Je me rappelle deux passages… Vous estimez peu vos contemporains.

R. Monsieur, je suis aussi leur contemporain. Oh ! que ne suis-je né dans un siècle où je dusse jeter ce recueil au feu !

N. Vous outrez, à votre ordinaire ; mais, jusqu’à certain point, vos maximes sont assez justes. Par exemple, si votre Héloïse eût été toujours sage, elle instruirait beaucoup moins ; car à qui servirait-elle de modèle ? C’est dans les siècles les plus dépravés qu’on aime les leçons de la morale la plus parfaite. Cela dispense de les pratiquer ; et l’on contente à peu de frais, par une lecture oisive, un reste de goût pour la vertu.

R. Sublimes auteurs, rabaissez un peu vos modèles, si vous voulez qu’on cherche à les imiter. A qui vantez-vous la pureté qu’on n’a point souillée ? Eh ! parlez-nous de celle qu’on peut recouvrer ; peut-être au moins quelqu’un pourra vous entendre.

N. Votre jeune homme a déjà fait ces réflexions ; mais n’importe, on ne vous fera pas moins un crime d’avoir dit ce qu’on fait, pour montrer ensuite ce qu’on devrait faire. Sans compter qu’inspirer l’amour aux filles et la réserve aux femmes, c’est renverser l’ordre établi, et ramener toute cette petite morale que la philosophie a proscrite. Quoi que vous en puissiez dire, l’amour dans les filles est indécent et scandaleux, et il n’y a qu’un mari qui puisse autoriser un amant. Quelle étrange maladresse que d’être indulgent pour des filles qui ne doivent point vous lire, et sévère pour les femmes qui vous jugeront ! Croyez-moi, si vous avez peur de réussir, tranquillisez-vous ; vos mesures sont trop bien prises pour vous laisser craindre un pareil affront. Quoi qu’il en soit, je vous garderai le secret : ne soyez imprudent qu’à demi. Si vous croyez donner un livre utile, à la bonne heure ; mais gardez-vous de l’avouer.

R. De l’avouer, monsieur ? Un honnête homme se cache-t-il quand il parle au public ? Ose-t-il imprimer ce qu’il n’oserait reconnaître ? Je suis l’éditeur de ce livre, et je m’y nommerai comme éditeur.

N. Vous vous y nommerez, vous ?

R. Moi-même.

N. Quoi ! vous y mettrez votre nom ?

R. Oui, monsieur.

N. Votre vrai nom ? Jean-Jacques Rousseau, en toutes lettres ?

R. Jean-Jacques Rousseau, en toutes lettres.

N. Vous n’y pensez pas ! que dira-t-on de vous ?

R. Ce qu’on voudra. Je me nomme à la tête de ce recueil, non pour me l’approprier, mais pour en répondre. S’il y a du mal, qu’on me l’impute ; s’il y a du bien, je n’entends point m’en faire honneur. Si l’on trouve le livre mauvais en lui-même, c’est une raison de plus pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis.

N. Etes-vous content de cette réponse ?

R. Oui, dans des temps où il n’est possible à personne d’être bon.

N. Et les belles âmes, les oubliez-vous ?

R. La nature les fit, vos institutions les gâtent.

N. A la tête d’un livre d’amour on lira ces mots : Par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève.

R. Citoyen de Genève ! Non, pas cela. Je ne profane point le nom de ma patrie ; je ne le mets qu’aux écrits que je crois pouvoir lui faire honneur.

N. Vous portez vous-même un nom qui n’est pas sans honneur, et vous avez aussi quelque chose à perdre. Vous donnez un livre faible et plat qui vous fera tort. Je voudrais pouvoir vous en empêcher ; mais, si vous en faites la sottise j’approuve que vous la fassiez hautement et franchement ; cela du moins sera dans votre caractère. Mais, à propos, mettrez-vous aussi votre devise à ce livre ?

R. Mon libraire m’a déjà fait cette plaisanterie, et je l’ai trouvée si bonne que j’ai promis de lui en faire honneur. Non, monsieur, je ne mettrai point ma devise à ce livre ; mais je ne la quitterai pas pour cela, et je m’effraye moins que jamais de l’avoir prise. Souvenez-vous que je songeais à faire imprimer ces lettres quand j’écrivais contre les spectacles, et que le soin d’excuser un de ces écrits ne m’a point fait altérer la vérité dans l’autre. Je me suis accusé d’avance plus fortement peut-être que personne ne m’accusera. Celui qui préfère la vérité à sa gloire peut espérer de la préférer à sa vie. Vous voulez qu’on soit toujours conséquent ; je doute que cela soit possible à l’homme ; mais ce qui lui est possible est d’être toujours vrai. Voilà ce que je veux tâcher d’être.

N. Quand je vous demande si vous êtes l’auteur de ces lettres pourquoi donc éludez-vous ma question ?

R. Pour cela même que je ne veux pas dire un mensonge.

N. Mais vous refusez aussi de dire la vérité.

R. C’est encore lui rendre honneur que de déclarer qu’on la veut taire. Vous auriez meilleur marché d’un homme qui voudrait mentir. D’ailleurs les gens de goût se trompent-ils sur la plume des auteurs ? Comment osez-vous faire une question que c’est à vous de résoudre ?

N. Je la résoudrais bien pour quelques lettres ; elles sont certainement de vous ; mais je ne vous reconnais plus dans les autres, et je doute qu’on se puisse contrefaire à ce point. La nature, qui n’a pas peur qu’on la méconnaisse, change souvent d’apparence ; et souvent l’art se décèle en voulant être plus naturel qu’elle : c’est le grogneur de la fable, qui rend la voix de l’animal mieux que l’animal même. Ce recueil est plein de choses, d’une maladresse que le dernier barbouilleur eût évitée : les déclamations, les répétitions, les contradictions, les éternelles rabâcheries. Où est l’homme capable de mieux faire qui pourrait se résoudre à faire si mal ? Où est celui qui aurait laissé la choquante proposition que ce fou d’Edouard fait à Julie ? Où est celui qui n’aurait pas corrigé le ridicule du petit bonhomme qui, voulant toujours mourir, a soin d’en avertir tout le monde, et finit par se porter toujours bien ? Où est celui qui n’eût pas commencé par se dire : « Il faut marquer avec soin les caractères ; il faut exactement varier les styles » ? Infailliblement, avec ce projet, il aurait mieux fait que la nature.

J’observe que dans une société très intime les styles se rapprochent ainsi que les caractères et que les amis, confondant leurs âmes, confondent aussi leurs manières de penser, de sentir et de dire. Cette Julie, telle qu’elle est, doit être une créature enchanteresse ; tout ce qui l’approche doit lui ressembler ; tout doit devenir Julie autour d’elle ; tous ses amis ne doivent avoir qu’un ton ; mais ces choses se sentent et ne s’imaginent pas. Quand elles s’imagineraient, l’inventeur n’oserait les mettre en pratique. Il ne lui faut que des traits qui frappent la multitude ; ce qui redevient simple à force de finesse ne lui convient plus ; or c’est là qu’est le sceau de la vérité, c’est là qu’un œil attentif cherche et retrouve la nature.

R. Eh bien ! vous concluez donc ?

N. Je ne conclus pas ; je doute, et je ne saurais vous dire combien ce doute m’a tourmenté durant la lecture de ces lettres. Certainement, si tout cela n’est que fiction, vous avec fait un mauvais livre ; mais dites que ces deux femmes ont existé, et je relis ce recueil tous les ans jusqu’à la fin de ma vie.

R. Eh ! qu’importe qu’elles aient existé ? Vous les chercheriez en vain sur la terre ; elles ne sont plus.

N. Elles ne sont plus ? Elles furent donc ?

R. Cette conclusion est conditionnelle : si elles furent, elles ne sont plus.

N. Entre nous, convenez que ces petites subtilités sont plus déterminantes qu’embarrassantes.

R. Elles sont ce que vous les forcez d’être, pour ne point me trahir ni mentir.

N. Ma foi, vous aurez beau faire, on vous devinera malgré vous. Ne voyez-vous pas que votre épigraphe seule dit tout ?

R. Je vois qu’elle ne dit rien sur le fait en question : car qui peut savoir si j’ai trouvé cette épigraphe dans le manuscrit, ou si c’est moi qui l’y ai mise ? Qui peut dire si je ne suis point dans le même doute où vous êtes, si tout cet air de mystère n’est pas peut-être une feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce que vous voulez savoir ?

N. Mais enfin, vous connaissez les lieux ? Vous avez été à Vevey, dans le pays de Vaud ?

R. Plusieurs fois, et je vous déclare que je n’y ai point ouï parler du baron d’Etange ni de sa fille ; le nom de M. de Wolmar n’y est pas même connu. J’ai été à Clarens ; je n’y ai rien vu de semblable à la maison décrite dans ces lettres. J’y ai passé, revenant d’Italie, l’année même de l’événement funeste, et l’on n’y pleurait ni Julie de Wolmar ni rien qui lui ressemblât, que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeler la situation du pays, j’ai remarqué dans ces lettres des transpositions de lieux et des erreurs de topographie, soit que l’auteur n’en sût pas davantage, soit qu’il voulût dépayser ses lecteurs. C’est là tout ce que vous apprendrez de moi sur ce point ; et soyez sûr que d’autres ne m’arracheront pas ce que j’aurai refusé de vous dire.

N. Tout le monde aura la même curiosité que moi. Si vous publiez cet ouvrage, dites donc au public ce que vous m’avez dit. Faites plus ; écrivez cette conversation pour toute préface. Les éclaircissements nécessaires y sont tous.

R. Vous avez raison ; elle vaut mieux que ce que j’aurais dit de mon chef. Au reste, ces sortes d’apologies ne réussissent guère.

N. Non, quand on voit que l’auteur s’y ménage ; mais j’ai pris soin qu’on ne trouvât pas ce défaut dans celle-ci. Seulement, je vous conseille d’en transposer les rôles. Feignez que c’est moi qui vous presse de publier ce recueil, que vous vous en défendez ; donnez-vous les objections, et à moi les réponses. Cela sera plus modeste, et fera un meilleur effet.

R. Cela sera-t-il aussi dans le caractère dont vous m’avez loué ci-devant ?

N. Non, je vous tendais un piège. Laissez les choses comme elles sont.


Les amours de milord Edouard Bomston

Les bizarres aventures de milord Edouard à Rome étaient trop romanesques pour pouvoir être mêlées avec celles de Julie, sans en gâter la simplicité. Je me contenterai donc d’en extraire et abréger ici ce qui sert à l’intelligence de deux ou trois lettres où il en est question.

Milord Edouard, dans ses tournées d’Italie, avait fait connaissance à Rome avec une femme de qualité, Napolitaine, dont il ne tarda pas à devenir fortement amoureux : elle, de son côté, conçut pour lui une passion violente qui la dévora le reste de sa vie, et finit par la mettre au tombeau. Cet homme, âpre et peu galant, mais ardent et sensible, extrême et grand en tout, ne pouvait guère inspirer ni sentir d’attachement médiocre.

Les principes stoïques de ce vertueux Anglais inquiétaient la marquise. Elle prit le parti de se faire passer pour veuve durant l’absence de son mari ; ce qui lui fut aisé, parce qu’ils étaient tous deux étrangers à Rome, et que le marquis servait dans les troupes de l’Empereur. L’amoureux Edouard ne tarda pas à parler de mariage. La marquise allégua la différence de religion et d’autres prétextes. Enfin, ils lièrent ensemble un commerce intime et libre, jusqu’à ce qu’Edouard, ayant découvert que le mari vivait, voulut rompre avec elle, après l’avoir accablée des plus vifs reproches, outré de se trouver coupable, sans le savoir, d’un crime qu’il avait en horreur.

La marquise, femme sans principes, mais adroite et pleine de charmes, n’épargna rien pour le retenir, et en vint à bout. Le commerce adultère fut supprimé, mais les liaisons continuèrent. Tout indigne qu’elle était d’aimer, elle aimait pourtant : il fallut consentir à voir sans fruit un homme adoré qu’elle ne pouvait conserver autrement ; et cette barrière volontaire irritant l’amour des deux côtés, il en devint plus ardent par la contrainte. La marquise ne négligea pas les soins qui pouvaient faire oublier à son amant ses résolutions : elle était séduisante et belle. Tout fut inutile : l’Anglais resta ferme ; sa grande âme était à l’épreuve. La première de ses passions était la vertu. Il eût sacrifié sa vie à sa maîtresse, et sa maîtresse à son devoir. Une fois la séduction devint trop pressante : le moyen qu’il allait prendre pour

no matchModifier

s’en délivrer retint la marquise et rendit vains tous ses pièges. Ce n’est point parce que nous sommes faibles, mais parce que nous sommes lâches, que nos sens nous subjuguent toujours. Quiconque craint moins la mort que le crime n’est jamais forcé d’être criminel.

Il y a peu de ces âmes fortes qui entraînent les autres et les élèvent à leur sphère ; mais il y en a. Celle d’Edouard était de ce nombre. La marquise espérait le gagner ; c’était lui qui la gagnait insensiblement. Quand les leçons de la vertu prenaient dans sa bouche les accents de l’amour, il la touchait, il la faisait pleurer ; ses feux sacrés animaient cette âme rampante ; un sentiment de justice et d’honneur y portait son charme étranger ; le vrai beau commençait à lui plaire : si le méchant pouvait changer de nature, le cœur de la marquise en aurait changé.

L’amour seul profite de ces émotions légères : il en acquit plus de délicatesse. Elle commença d’ aimer avec générosité : avec un tempérament ardent, et dans un climat où les sens ont tant d’empire, elle oublia ses plaisirs pour songer à ceux de son amant et, ne pouvant les partager, elle voulut au moins qu’il les tînt d’elle. Telle fut de sa part l’interprétation favorable d’une démarche où son caractère et celui d’Edouard qu’elle connaissait bien, pourraient faire trouver un raffinement de séduction.

Elle n’épargna ni soins ni dépense pour faire chercher dans tout Rome une jeune personne facile et sûre : on la trouva, non sans peine. Un soir, après un entretien fort tendre, elle la lui présenta. « Disposez-en, lui dit-elle avec un soupir ; qu’elle jouisse du prix de mon amour ; mais qu’elle soit la seule. C’est assez pour moi si quelquefois auprès d’elle vous songez à la main dont vous la tenez. » Elle voulut sortir ; Edouard la retint. « Arrêtez, lui dit-il ; si vous me croyez assez lâche pour profiter de votre offre dans votre propre maison, le sacrifice n’est pas d’un grand prix, et je ne vaux pas la peine d’être beaucoup regretté. ─ Puisque vous ne devez pas être à moi, je souhaite, dit la marquise, que vous ne soyez à personne ; mais si l’amour doit perdre ses droits, souffrez au moins qu’il en dispose. Pourquoi mon bienfait vous est-il à charge ? avez-vous peut d’être un ingrat ? » Alors elle l’obligea d’accepter l’adresse de Laure (c’était le nom de la jeune personne), et lui fit jurer qu’il s’abstiendrait de tout autre commerce. Il dut être touché, il le fut. Sa reconnaissance lui donna plus de peine à contenir que son amour ; et ce fut le piège le plus dangereux que la marquise lui ait tendu de sa vie.

Extrême en tout, ainsi que son amant, elle fit souper Laure avec elle, et lui prodigua ses caresses, comme pour jouir avec plus de pompe du plus grand sacrifice que, l’amour ait jamais fait. Edouard pénétré se livrait à ses transports ; son âme émue et sensible s’exhalait dans ses regards, dans ses gestes ; il ne disait pas un mot qui ne fût l’expression de la passion la plus vive. Laure était charmante ; à peine la regarda-t-il. Elle n’imita pas cette indifférence : elle regardait et voyait, dans le vrai tableau de l’amour, un objet tout nouveau pour elle.

Après le souper, la marquise renvoya Laure, et resta seule avec son amant. Elle avait compté sur les dangers de ce tête-à-tête ; elle ne s’était pas trompée en cela ; mais en comptant qu’il y succomberait, elle se trompa ; toute son adresse ne fit que rendre le triomphe de la vertu plus éclatant et plus douloureux à l’un et à l’autre. C’est à cette soirée que se rapporte, à la fin de la quatrième partie de la Julie, l’admiration de Saint-Preux pour la force de son ami.

Edouard était vertueux, mais homme. Il avait toute la simplicité du véritable honneur, et rien de ces fausses bienséances qu’on lui substitue, et dont les gens du monde font si grand cas. Après plusieurs jours passés dans les mêmes transports près de la marquise, il sentit augmenter le péril ; et, prêt à se laisser vaincre, il aima mieux manquer de délicatesse que de vertu ; il fut voir Laure.

Elle tressaillit à sa vue. Il la trouva triste ; il entreprit de l’égayer, et ne crut pas avoir besoin de beaucoup de soins pour y réussir. Cela ne lui fut pas si facile qu’il l’avait cru. Ses caresses furent mal reçues, ses offres furent rejetées d’un air qu’on ne prend point en disputant ce qu’on veut accorder.

Un accueil aussi ridicule ne le rebuta pas, il l’irrita. Devait-il des égards d’enfant à une fille de cet ordre ? Il usa sans ménagement de ses droits. Laure, malgré ses cris, ses pleurs, sa résistance, se sentant vaincue, fait un effort, s’élance à l’autre extrémité de la chambre, et lui crie d’une voix animée : « Tuez-moi si vous voulez ; jamais vous ne me toucherez vivante. » Le geste, le regard, le ton, n’étaient pas équivoques. Edouard, dans un étonnement qu’on ne peut concevoir, se calme, la prend par la main, la fait rasseoir, s’asseye à côté d’elle, et, la regardant sans parler, attend froidement le dénoûment de cette comédie.

Elle ne disait rien ; elle avait les yeux baissés, sa respiration était inégale, son cœur palpitait et tout marquait en elle une agitation extraordinaire. Edouard rompit enfin le silence pour lui demander ce que signifiait cette étrange scène. « Me serais-je trompé ? lui dit-il ; ne seriez-vous point Lauretta Pisana ? ─ Plût à Dieu ! dit-elle d’une voix tremblante. ─ Quoi donc ! reprit-il avec un souris moqueur, auriez-vous par hasard changé de métier ? ─ Non, dit Laure ; je suis toujours la même : on ne revient plus de l’état où je suis. » Il trouva dans ce tour de phrase, et dans l’accent dont il fut prononcé, quelque chose de si extraordinaire, qu’il ne savait plus que penser et qu’il crut que cette fille était devenue folle. Il continua : « Pourquoi donc, charmante Laure, ai-je seul l’exclusion ? Dites-moi ce qui m’attire votre haine. ─ Ma haine, s’écria-t-elle d’un ton plus vif. Je n’ai point aimé ceux que j’ai reçus ; je puis souffrir tout le monde, hors vous seul. »

« Mais pourquoi cela ! Laure, expliquez-vous mieux, je ne vous entends point. ─ Eh ! m’entends-je moi-même ? Tout ce que je sais, c’est que vous ne me toucherez jamais… Non, s’écria-t-elle encore avec emportement, jamais vous ne me toucherez. En me sentant dans vos bras, je songerais que vous n’y tenez qu’une fille publique, et j’en mourrais de rage. »

Elle s’animait en parlant. Edouard aperçut dans ses yeux des signes de douleur et de désespoir qui l’attendrirent. Il prit avec elle des manières moins méprisantes, un ton plus honnête et plus caressant. Elle se cachait le visage ; elle évitait ses regards. Il lui prit la main d’un air affectueux. A peine elle sentit cette main qu’elle y porta la bouche, et la pressa de ses lèvres en poussant des sanglots et versant des torrents de larmes.

Ce langage, quoique assez clair, n’était pas précis. Edouard ne l’amena qu’avec peine à lui parler plus nettement. La pudeur éteinte était revenue avec l’amour, et Laure n’avait jamais prodigué sa personne avec tant de honte qu’elle en eut d’avouer qu’elle aimait.

A peine cet amour était né qu’il était déjà dans toute sa force. Laure était vive et sensible, assez belle pour faire une passion, assez tendre pour la partager ; mais vendue par d’indignes parents dès sa première jeunesse, ses charmes, souillés par la débauche, avaient perdu leur empire. Au sein des honteux plaisirs, l’amour fuyait devant elle ; de malheureux corrupteurs ne pouvaient ni le sentir ni l’inspirer. Les corps combustibles ne brûlent point d’eux-mêmes ; qu’une étincelle approche, et tout part. Ainsi prit feu le cœur de Laure aux transports de ceux d’Edouard et de la marquise. A ce nouveau langage elle sentit un frémissement délicieux : elle prêtait une oreille attentive ; ses avides regards ne laissaient rien échapper. La flamme humide qui sortait des yeux de l’amant pénétrait par les siens jusqu’au fond de son cœur ; un sang plus brûlant courait dans ses veines ; la voix d’Edouard avait un accent qui l’agitait ; le sentiment lui semblait peint dans tous ses gestes ; tous ses traits animés par la passion la lui faisaient ressentir. Ainsi la première image de l’amour lui fit aimer l’objet qui la lui avait offerte. S’il n’eût rien senti pour une autre, peut-être n’eût-elle rien senti pour lui.

Toute cette agitation la suivit chez elle. Le trouble de l’amour naissant est toujours doux. Son premier mouvement fut de se livrer à ce nouveau charme ; le second fut d’ouvrir les yeux sur elle. Pour la première fois de sa vie elle vit son état ; elle en eut horreur. Tout ce qui nourrit l’espérance et les désirs des amants se tournait en désespoir dans son âme. La possession même de ce qu’elle aimait n’offrait à ses yeux que l’opprobre d’une abjecte et vile créature, à laquelle on prodigue son mépris avec ses caresses ; dans le prix d’un amour heureux elle ne vit que l’infâme prostitution. Ses tourments les plus insupportables lui venaient ainsi de ses propres désirs. Plus il lui était aisé de les satisfaire, plus son sort lui semblait affreux ; sans honneur, sans espoir, sans ressources, elle ne connut l’amour que pour en regretter les délices. Ainsi commencèrent ses longues peines, et finit son bonheur d’un moment.

La passion naissante qui l’humiliait à ses propres yeux l’élevait à ceux d’Edouard. La voyant capable d’aimer, il ne la méprise plus. Mais quelles consolations pouvait-elle attendre de lui ? Quel sentiment pouvait-il lui marquer, si ce n’est le faible intérêt qu’un cœur honnête, qui n’est pas libre, peut prendre à un objet de pitié qui n’a plus d’honneur qu’assez pour sentir sa honte ?

Il la consola comme il put, et promit de la venir revoir. Il ne lui dit pas un mot de son état, pas même pour l’exhorter d’en sortir. Que servait d’augmenter l’effroi qu’elle en avait, puisque cet effroi même la faisait désespérer d’elle ? Un seul mot sur un tel sujet tirait à conséquence, et semblait la rapprocher de lui : c’était ce qui ne pouvait jamais être. Le plus grand malheur des métiers infâmes est qu’on ne gagne rien à les quitter.

Après une seconde visite, Edouard, n’oubliant pas la magnificence anglaise, lui envoya un cabinet de laque et plusieurs bijoux d’Angleterre. Elle lui renvoya le tout avec ce billet :

« J’ai perdu le droit de refuser des présents. J’ose pourtant vous renvoyer le vôtre ; car peut-être n’aviez-vous pas dessein d’en faire un signe de mépris. Si vous le renvoyez encore, il faudra que je l’accepte ; mais vous avez une bien cruelle générosité. »

Edouard fut frappé de ce billet ; il le trouvait à la fois humble et fier. Sans sortir de la bassesse de son état, Laure y montrait une sorte de dignité. C’était presque effacer son opprobre à force de s’en avilir. Il avait cessé d’avoir du mépris pour elle ; il commença de l’estimer. Il continua de la voir sans plus parler de présent ; et s’il ne s’honora pas d’être aimé d’elle, il ne put s’empêcher de s’en applaudir.

Il ne cacha pas ces visites à la marquise : il n’avait nulle raison de les lui cacher ; et c’eût été de sa part une ingratitude. Elle en voulut savoir davantage. Il jura qu’il n’avait point touché Laure.

Sa modération fit un effet tout contraire à celui qu’il en attendait. « Quoi ! s’écria la marquise en fureur, vous la voyez et ne la touchez point ! Qu’allez-vous donc faire chez elle ? » Alors s’éveilla cette jalousie infernale qui la fit cent fois attenter à la vie de l’un et de l’autre, et la consuma de rage jusqu’au moment de sa mort.

D’autres circonstances achevèrent d’allumer cette passion furieuse, et rendirent cette femme à son vrai caractère. J’ai déjà remarqué que, dans son intègre probité, Edouard manquait de délicatesse. Il fit à la marquise le même présent que lui avait renvoyé Laure. Elle l’accepta, non par avarice, mais parce qu’ils étaient sur le pied de s’en faire l’un à l’autre ; échange auquel, à la vérité, la marquise ne perdait pas. Malheureusement elle vint à savoir la première destination de ce présent, et comment il lui était revenu. Je n’ai pas besoin de dire qu’à l’instant tout fut brisé et jeté par les fenêtres. Qu’on juge de ce que dut sentir en pareil cas une maîtresse jalouse et une femme de qualité.

Cependant plus Laure sentait sa honte, moins elle tentait de s’en délivrer ; elle y restait par désespoir ; et le dédain qu’elle avait pour elle-même rejaillissait sur ses corrupteurs. Elle n’était pas fière : quel droit eût-elle eu de l’être ? Mais un profond sentiment d’ignominie qu’on voudrait en vain repousser, l’affreuse tristesse de l’opprobre qui se sent et ne peut se fuir, l’indignation d’un cœur qui s’honore encore et se sent à jamais déshonoré ; tout versait le remords et l’ennui sur des plaisirs abhorrés par l’amour. Un respect étranger à ces âmes viles leur faisait oublier le ton de la débauche, un trouble involontaire empoisonnait leurs transports ; et, touchés du sort de leur victime, ils s’en retournaient pleurant sur elle et rougissant d’eux.

La douleur la consumait. Edouard, qui peu à peu la prenait en amitié, vit qu’elle n’était que trop affligée, et qu’il fallait plutôt la ranimer que l’abattre. Il la voyait, c’était déjà beaucoup pour la consoler. Ses entretiens firent plus, ils l’encouragèrent ; ses discours élevés et grands rendaient à son âme accablée le ressort qu’elle avait perdu. Quel effet ne faisaient-ils point partant d’une bouche aimée, et pénétrant un cœur bien né que le sort livrait à la honte, mais que la nature avait fait pour l’honnêteté ! C’est dans ce cœur qu’ils trouvaient de la prise et qu’ils portaient avec fruit les leçons de la vertu.

Par ces soins bienfaisants il la fit enfin mieux penser d’elle. « S’il n’y a de flétrissure éternelle que celle d’un cœur corrompu, je sens en moi de quoi pouvoir effacer ma honte. Je serai toujours méprisée, mais je ne mériterai plus de l’être, je ne me mépriserai plus. Echappée à l’horreur du vice, celle du mépris m’en sera moins amère. Eh ! que m’importent les dédains de toute la terre quand Edouard m’estimera ? Qu’il voie son ouvrage et qu’il s’y complaise : seul il me dédommagera de tout. Quand l’honneur n’y gagnerait rien, du moins l’amour y gagnera. Oui, donnons au cœur qu’il enflamme une habitation plus pure. Sentiment délicieux ! je ne profanerai plus tes transports. Je ne puis être heureuse ; je ne le serai jamais, je le sais. Hélas ! je suis indigne des caresses de l’amour ; mais je n’en souffrirai jamais d’autres. »

Son état était trop violent pour pouvoir durer ; mais quand elle tenta d’en sortir, elle y trouva des difficultés qu’elle n’avait pas prévues. Elle éprouva que celle qui renonce au droit sur sa personne ne le recouvre pas comme il lui plaît, et que l’honneur est une sauvegarde civile qui laisse bien faibles ceux qui l’ont perdu. Elle ne trouva d’autre parti pour se retirer de l’oppression que d’aller brusquement se jeter dans un couvent, et d’abandonner sa maison presque au pillage ; car elle vivait dans une opulence commune à ses pareilles, surtout en Italie, quand l’âge et la figure les font valoir. Elle n’avait rien dit à Bomston de son projet, trouvant une sorte de bassesse à en parler avant l’exécution. Quand elle fut dans son asile, elle le lui marqua par un billet, le priant de la protéger contre les gens puissants qui s’intéressaient à son désordre, et que sa retraite allait offenser. Il courut chez elle assez tôt pour sauver ses effets. Quoique étranger dans Rome, un grand seigneur considéré, riche, et plaidant avec force la cause de l’honnêteté, y trouva bientôt assez de crédit pour la maintenir dans son couvent, et même l’y faire jouir d’une pension que lui avait laissée le cardinal auquel ses parents l’avaient vendue.

Il fut la voir. Elle était belle ; elle aimait ; elle était pénitente ; elle lui devait tout ce qu’elle allait être. Que de titres pour toucher un cœur comme le sien ! Il vint plein de tous les sentiments qui peuvent porter au bien les cœurs sensibles ; il les lui prodiguait ; il l’en accablait ; il n’y manquait que celui qui pouvait la rendre heureuse, et qui ne dépendait pas de lui. Jamais elle n’en avait tant espéré ; elle était transportée ; elle se sentait déjà dans l’état auquel on remonte si rarement. Elle disait : « Je suis honnête ; un homme vertueux s’intéresse à moi : amour, je ne regrette plus les pleurs, les soupirs, que tu me coûtes, tu m’as déjà payée de tout. Tu fis ma force, et tu fais ma récompense ; en me faisant aimer mes devoirs, tu deviens le premier de tous. Quel bonheur n’était réservé qu’à moi seule ! C’est l’amour qui m’élève et m’honore ! c’est lui qui m’arrache au crime, à l’opprobre ; il ne peut plus sortir de mon cœur qu’avec la vertu. O Edouard ! quand je redeviendrai méprisable, j’aurai cessé de t’aimer. »

Cette retraite fit du bruit. Les âmes basses, qui jugent des autres par elles-mêmes, ne purent imaginer qu’Edouard n’eût mis à cette affaire que l’intérêt de l’honnêteté. Laure était trop aimable pour que les soins qu’un homme prenait d’elle ne fussent pas toujours suspects. La marquise, qui avait ses espions, fut instruite de tout la première, et ses emportements qu’elle ne put contenir achevèrent de divulguer son intrigue. Le bruit en parvint au marquis jusqu’à Vienne ; et l’hiver suivant il vint à Rome chercher un coup d’épée pour rétablir son honneur, qui n’y gagna rien.

Ainsi commencèrent ces doubles liaisons qui, dans un pays comme l’Italie, exposèrent Edouard à mille périls de toute espèce ; tantôt de la part d’un militaire outragé ; tantôt de la part d’une femme jalouse et vindicative ; tantôt de la part de ceux qui s’étaient attachés à Laure, et que sa perte mit en fureur. Liaisons bizarres s’il en fut jamais, qui, l’environnant de périls sans utilité, le partageaient entre deux maîtresses passionnées sans en pouvoir posséder aucune ; refusé de la courtisane qu’il n’aimait pas, refusant l’honnête femme qu’il adorait ; toujours vertueux, il est vrai, mais toujours croyant servir la sagesse en n’écoutant que ses passions.

Il n’est pas aisé de dire quelle espèce de sympathie pouvait unir deux caractères si opposés que ceux d’Edouard et de la marquise ; mais, malgré la différence de leurs principes, ils ne purent jamais se détacher parfaitement l’un de l’autre. On peut juger du désespoir de cette femme emportée quand elle crut s’être donné une rivale, et quelle rivale ! par son imprudente générosité. Les reproches, les dédains, les outrages, les menaces, les tendres caresses, tout fut employé tour à tour pour détacher Edouard de cet indigne commerce, où jamais elle ne put croire que son cœur n’eût point de part. Il demeure ferme ; il l’avait promis. Laure avait borné son espérance et son bonheur à le voir quelquefois. Sa vertu naissante avait besoin d’appui ; elle tenait à celui qui l’avait fait naître ; c’était à lui de la soutenir. Voilà ce qu’il disait à la marquise ; à lui-même, et peut-être ne se disait-il pas tout. Où est l’homme assez sévère pour fuir les regards d’un objet charmant qui ne lui demande que de se laisser aimer ? Où est celui dont les larmes de deux beaux yeux n’enflent pas un peu le cœur honnête ? Où est l’homme bienfaisant dont l’utile amour-propre n’aime pas à jouir du fruit de ses soins ? Il avait rendu Laure trop estimable pour ne faire que l’estimer.

La marquise, n’ayant pu obtenir qu’il cessât de voir cette infortunée, devint furieuse. Sans avoir le courage de rompre avec lui, elle le prit dans une espèce d’horreur. Elle frémissait en voyant entrer son carrosse ; le bruit de ses pas, en montant l’escalier, la faisait palpiter d’effroi. Elle était prête à se trouver mal à sa vue. Elle avait le cœur serré tant qu’il restait auprès d’elle ; quand il partait, elle l’accablait d’imprécations ; sitôt qu’elle ne le voyait plus, elle pleurait de rage ; elle ne parlait que de vengeance ; son dépit sanguinaire ne lui dictait que des projets dignes d’elle. Elle fit plusieurs fois attaquer Edouard sortant du couvent de Laure. Elle lui tendit des pièges à elle-même pour l’en faire sortir et l’enlever. Tout cela ne put le guérir. Il retournait le lendemain chez elle qui l’avait voulu faire assassiner la veille ; et toujours avec son chimérique projet de la rendre à la raison, il exposait la sienne, et nourrissait sa faiblesse du zèle de sa vertu.

Au bout de quelques mois, le marquis, mal guéri de sa blessure, mourut en Allemagne, peut-être de douleur de la mauvaise conduite de sa femme. Cet événement, qui devait rapprocher Edouard de la marquise, ne servit qu’à l’en éloigner encore plus. Il lui trouva tant d’empressement à mettre à profit sa liberté recouvrée, qu’il frémit de s’en prévaloir. Le seul doute si la blessure du marquis n’avait point contribué à sa mort effraya son cœur et fit taire ses désirs. Il se disait : « Les droits d’un époux meurent avec lui pour tout autre ; mais pour son meurtrier ils lui survivent et deviennent inviolables. Quand l’humanité, la vertu, les lois, ne prescriraient rien sur ce point, la raison seule ne nous dit-elle pas que les plaisirs attachés à la reproduction des hommes ne doivent point être le prix de leur sang ; sans quoi les moyens destinés à nous donner la vie seraient des sources de mort, et le genre humain périrait par les soins qui doivent le conserver. »

Il passa plusieurs années ainsi partagé entre deux maîtresses ; flottant sans cesse de l’une à l’autre ; souvent voulant renoncer à toutes deux et n’en pouvant quitter aucune ; repoussé par cent raisons, rappelé par mille sentiments, et chaque jour plus serré dans ses liens par ses vains efforts pour les rompre ; cédant tantôt au penchant et tantôt au devoir ; allant de Londres à Rome et de Rome à Londres, sans pouvoir se fixer nulle part ; toujours ardent, vif, passionné, jamais faible ni coupable, et fort de son âme grande et belle quand il pensait ne l’être que de sa raison ; enfin tous les jours méditant des folies, et tous les jours revenant à lui, prêt à briser ses indignes fers. C’est dans ses premiers moments de dégoût qu’il faillit s’attacher à Julie ; et il paraît sûr qu’il l’eût fait s’il n’eût pas trouvé la place prise.

Cependant la marquise perdait toujours du terrain par ses vices ; Laure en gagnait par ses vertus. Au surplus, la constance était égale des deux côtés ; mais le mérite n’était pas le même ; et la marquise, avilie, dégradée par tant de crimes, finit par donner à son amour sans espoir les suppléments que n’avait pu supporter celui de Laure. A chaque voyage, Bomston trouvait à celle-ci de nouvelles perfections. Elle avait appris l’anglais, elle savait par cœur tout ce qu’il lui avait conseillé de lire ; elle s’instruisait dans toutes les connaissances qu’il paraissait aimer ; elle cherchait à mouler son âme sur la sienne, et ce qu’il y restait de son fonds ne la déparait pas. Elle était encore dans l’âge où la beauté croît avec les années. La marquise était dans celui où elle ne fait plus que décliner ; et quoiqu’elle eût ce ton du sentiment qui plaît et qui touche, qu’elle parlât d’humanité, de fidélité, de vertus, avec grâce, tout cela devenait ridicule par sa conduite, et sa réputation démentait tous ces beaux discours. Edouard la connaissait trop pour en espérer plus rien. Il s’en détachait insensiblement sans pouvoir s’en détacher tout à fait ; il s’approchait toujours de l’indifférence sans y pouvoir jamais arriver. Son cœur le rappelait sans cesse chez la marquise ; ses pieds l’y portaient sans qu’il y songeât. Un homme sensible n’oublie jamais, quoi qu’il fasse, l’intimité dans laquelle ils avaient vécu. A force d’intrigues, de ruses, de noirceurs, elle parvint enfin à s’en faire mépriser ; mais il la méprisa sans cesser de la plaindre, sans pouvoir jamais oublier ce qu’elle avait fait pour lui ni ce qu’il avait senti pour elle.

Ainsi dominé par ses habitudes encore plus que par ses penchants, Edouard ne pouvait rompre les attachements qui l’attiraient à Rome. Les douceurs d’un ménage heureux lui firent désirer d’en établir un semblable avant de vieillir. Quelquefois il se taxait d’injustice, d’ingratitude même envers la marquise, et n’imputait qu’à sa passion les vices de son caractère. Quelquefois il oubliait le premier état de Laure, et son cœur franchissait sans y songer la barrière qui le séparait d’elle. Toujours cherchant dans sa raison des excuses à son penchant, il se fit de son dernier voyage un motif pour éprouver son ami, sans songer qu’il s’exposait lui-même à une épreuve dans laquelle il aurait succombé sans lui.

Le succès de cette entreprise et le dénoûment des scènes qui s’y rapportent sont détaillés dans la XIIe lettre de la Ve partie, et dans la IIIe de la VIe de manière à n’avoir plus rien d’obscur à la suite de l’abrégé précédent. Edouard, aimé de deux maîtresses sans en posséder aucune, paraît d’abord dans une situation risible ; mais sa vertu lui donnait en lui-même une jouissance plus douce que celle de la beauté, et qui ne s’épuise pas comme elle. Plus heureux des plaisirs qu’il se refusait que le voluptueux n’est de ceux qu’il goûte, il aima plus longtemps, fut moins subjugué, resta libre, et jouit mieux de la vie que ceux qui l’usent. Aveugles que nous sommes, nous la passons tous à courir après nos chimères. Eh ! ne saurons-nous jamais que de toutes les folies des hommes il n’y a que celles du juste qui le rendent heureux ?

  1. Pers., sat. I, v.