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La Petite Roque (recueil)/Édition Conard, 1910/Julie Romain

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La Petite RoqueLouis Conard, libraire-éditeur (p. 203-218).

Je suivais à pied, voici deux ans au printemps, le rivage de la Méditerranée. Quoi de plus doux que de songer, en allant à grands pas sur une route ? On marche dans la lumière, dans le vent qui caresse, au flanc des montagnes, au bord de la mer ! Et on rêve ! Que d’illusions, d’amours, d’aventures passent, en deux heures de chemin, dans une âme qui vagabonde ! Toutes les espérances, confuses et joyeuses, entrent en vous avec l’air tiède et léger ; en les boit dans la brise, et elles font naître en notre cœur un appétit de bonheur qui grandit avec la faim, excita par la marche. Les idées rapides, charmantes, volent et chantent comme des oiseaux.

Je suivais ce long chemin qui va de Saint-Raphaël à l’Italie, ou plutôt ce long décor superbe et changeant qui semble fait pour la représentation de tous les poèmes d’amour de la terre. Et je songeais que depuis Cannes, où l’on pose, jusqu’à Monaco, où l’on joue, on ne vient guère dans ce pays que pour faire des embarras ou tripoter de l’argent, pour étaler, sous le ciel délicieux, dans ce jardin de roses et d’orangers, toutes les basses vanités, les sottes prétentions, les viles convoitises, et bien montrer l’esprit humain tel qu’il est, rampant, ignorant, arrogant et cupide.

Tout à coup, au fond d’une des baies ravissantes qu’on rencontre à chaque détour de la montagne, j’aperçus quelques villas, quatre ou cinq seulement, en face de la mer, au pied du mont, et devant un bois sauvage de sapins qui s’en allait au loin derrière elles par deux grands vallons sans chemins et sans issues peut-être. Un de ces chalets m’arrêta net devant sa porte, tant il était joli : une petite maison blanche avec des boiseries brunes, et couverte de roses grimpées jusqu’au toit.

Et le jardin : une nappe de fleurs, de toutes les couleurs et de toutes les tailles, mêlées dans un désordre coquet et cherché. Le gazon en était rempli ; chaque marche du perron en portait une touffe à ses extrémités, les fenêtres laissaient pendre sur la façade éclatante des grappes bleues ou jaunes ; et la terrasse aux balustres de pierre, qui couvrait cette mignonne demeure, était enguirlandée d’énormes clochettes rouges pareilles à des taches de sang. On apercevait, par derrière, une longue allée d’orangers fleuris qui s’en allait jusqu’au pied de la montagne. Sur la porte, en petites lettres d’or, ce nom : « Villa d’Antan » .

Je me demandais quel poète ou quelle fée habitait là, quel solitaire inspiré avait découvert ce lieu et créé cette maison de rêve, qui semblait poussée dans un bouquet. Un cantonnier cassait des pierres sur la route, un peu plus loin. Je lui demandai le nom du propriétaire de ce bijou. Il répondit :

— C’est Mme Julie Romain.

Julie Romain ! Dans mon enfance, autrefois, j’avais tant entendu parler d’elle, de la grande actrice, la rivale de Rachel.

Aucune femme n’avait été plus applaudie et plus aimée, plus aimée surtout ! Que de duels et que de suicides pour elle, et que d’aventures retentissantes ! Quel âge avait-elle à présent, cette séductrice ? Soixante, soixante-dix, soixante-quinze ans ? Julie Romain ! Ici, dans cette maison ! La femme qu’avaient adorée le plus grand musicien et le plus rare poète de notre pays ! Je me souvenais encore de l’émotion soulevée dans toute la France (j’avais alors douze ans) par sa fuite en Sicile avec celui-ci, après sa rupture éclatante avec celui-là.

Elle était partie un soir, après une première représentation où la salle l’avait acclamée durant une demi-heure, et rappelée onze fois de suite ; elle était partie avec le poète, en chaise de poste, comme on faisait alors ; ils avaient traversé la mer pour aller s’aimer dans l’île antique, fille de la Grèce, sous l’immense bois d’orangers qui entoure Palerme et qu’on appelle la « Conque d’Or » .

On avait raconté leur ascension de l’Etna et comment ils s’étaient penchés sur l’immense cratère, enlacés, la joue contre la joue, comme pour se jeter au fond du gouffre de feu. Il était mort, lui, l’homme aux vers troublants, si profonds qu’ils avaient donné le vertige à toute une génération, si subtils, si mysté rieux, qu’ils avaient ouvert un monde nouveau aux nouveaux poètes.

L’autre aussi était mort, l’abandonné, qui avait trouvé pour elle des phrases de musique restées dans toutes les mémoires, des phrases de triomphe et de désespoir, affolantes et déchirantes.

Elle était là, elle, dans cette maison voilée de fleurs. Je n’hésitai point, je sonnai.

Un petit domestique vint ouvrir, un garçon de dix-huit ans, à l’air gauche, aux mains niaises. J’écrivis sur ma carte un compliment galant pour la vieille actrice et une vive prière de me recevoir. Peut-être savait-elle mon nom et consentirait-elle à m’ouvrir sa porte.

Le jeune valet s’éloigna, puis revint en me demandant de le suivre ; et il me fit entrer dans un salon propre et correct, de style Louis-Philippe, aux meubles froids et lourds, dont une petite bonne de seize ans, à la taille mince, mais peu jolie, enlevait les housses en mon honneur.

Puis, je restai seul.

Sur les murs, trois portraits, celui de l’actrice dans un de ses rôles, celui du poète avec la grande redingote serrée au flanc et la chemise à jabot d’alors, et celui du musicien assis devant un clavecin. Elle, blonde, charmante, mais maniérée à la façon du temps, souriait de sa bouche gracieuse et de son œil bleu ; et la peinture était soignée fine, élégante et sèche.

Eux semblaient regarder déjà la prochaine postérité.

Tout cela sentait l’autrefois, les jours finis et les gens disparus.

Une porte s’ouvrit, une petite femme entra ; vieille, très vieille, très petite, avec des bandeaux de cheveux blancs, des sourcils blancs, une vraie souris blanche, rapide et furtive.

Elle me tendit la main et dit, d’une voix restée fraîche, sonore, vibrante :

— Merci, monsieur. Comme c’est gentil aux hommes d’aujourd’hui de se souvenir des femmes de jadis. Asseyez-vous.

Et je lui racontai comment sa maison m’avait séduit, comment j’avais voulu connaître le nom de la propriétaire, et comment, l’ayant connu, je n’avais pu résister au désir de sonner à sa porte.

Elle répondit :

— Cela m’a fait d’autant plus de plaisir, monsieur, que voici la première fois que pareille chose arrive. Quand on m’a remis votre carte, avec le mot gracieux qu’elle portait, j’ai tressailli comme si on m’eût annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, jusqu’au jour où je mourrai pour de bon ; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. puis ce sera fini de moi.

Elle se tut, et reprit, après un silence :

— Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques jours, de cette petite femme encore vive, il ne restera plus qu’un petit squelette.

Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même ; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire : « Que nous veut cette ruine ? »

Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m’étreignait le cœur, la tristesse des existences accomplies qui se débattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.

De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches, heureuses ; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné :

— On ne peut pas être et avoir été.

Je lui dis : — Comme la vie a dû être belle pour vous !

Elle poussa un grand soupir :

— Belle et douce. C’est pour cela que je la regrette si fort.

Je vis qu’elle était disposée à parler d’elle ; et doucement, avec des précautions délicates, comme lorsqu’on touche à des chairs douloureuses, je me mis à l’interroger.

Elle parla de ses succès, de ses enivrements, de ses amis, de toute son existence triomphante. Je lui demandai :

— Les plus vives joies, le vrai bonheur, est-ce au théâtre que vous les avez dus ?

Elle répondit vivement :

— Oh ! non.

Je souris ; elle reprit, en levant vers les deux portraits un regard triste :

— C’est à eux.

Je ne pus me retenir de demander :

— Auquel ?

— À tous les deux. Je les confonds même un peu dans ma mémoire de vieille, et puis, j’ai des remords envers l’un, aujourd’hui !

— Alors, madame, ce n’est pas à eux, mais à l’amour lui-même que va votre reconnaissance. Ils n’ont été que ses interprètes.

— C’est possible. Mais quels interprètes !

— Etes-vous certaine que vous n’avez pas été, que vous n’auriez pas été aussi bien aimée, mieux aimée par un homme simple, qui n’aurait pas été un grand homme, qui vous aurait offert toute sa vie, tout son cœur, toutes ses pensées, toutes ses heures, tout son être ; tandis que ceux-ci vous offraient deux rivales redoutables, la musique et la poésie ?

Elle s’écria avec force, avec cette voix restée jeune qui faisait vibrer quelque chose dans l’âme :

— Non, monsieur, non. Un autre m’aurait plus aimée peut-être, mais il ne m’aurait pas aimée comme ceux-là. Ah ! C’est qu’ils m’ont chanté la musique de l’amour, ceux-là, comme personne au monde ne la pourrait chanter ! Comme ils m’ont grisée ! Est-ce qu’un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu’ils savaient trouver eux, dans les sons et dans les paroles ? Est-ce assez que d’aimer, si on ne sait pas mettre dans l’amour même toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre ? Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots ! Oui, il y avait peut-être dans notre passion plus d’illusion que de réalité ; mais ces illusions-là vous emportent dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le sol. Si d’autres m’ont plus aimée, par eux seuls j’ai compris, j’ai senti, j’ai adoré l’amour !

Et tout à coup, elle se mit à pleurer.

Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées !

J’avais l’air de ne point voir ; et je regardais au loin. Elle reprit, après quelques minutes :

— Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le cœur vieillit avec le corps. Chez moi, cela n’est point arrivé. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans, et mon pauvre cœur en a vingt… Et voilà pourquoi je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves…

Il y eut entre nous un long silence. Elle s’était calmée et se remit à parler en souriant :

— Comme vous vous moqueriez de moi, si vous saviez… si vous saviez comment je passe mes soirée… quand il fait beau ! … Je me fais honte et pitié en même temps.

J’eus beau la prier ; elle ne voulut point me dire ce qu’elle faisait ; alors je me levai pour partir.

Elle s’écria :

— Déjà !

Et, comme j’annonçais que je devais dîner à Monte-Carlo, elle demanda, avec timidité :

— Vous ne voulez pas dîner avec moi ? Cela me ferait beaucoup de plaisir.

J’acceptai tout de suite. Elle sonna, enchantée ; puis, quand elle eut donné quelques ordres à la petite bonne, elle me fit visiter sa maison.

Une sorte de véranda vitrée, pleine d’arbustes, s’ouvrait sur la salle à manger et laissait voir d’un bout à l’autre la longue allée d’orangers s’étendant jusqu’à la montagne. Un siège bas, caché sous les plantes, indiquait que la vieille actrice venait souvent s’asseoir là.

Puis nous allâmes dans le jardin regarder les fleurs. Le soir venait doucement, un de ces soirs calmes et tièdes qui font s’exhaler tous les parfums de la terre. Il ne faisait presque plus jour quand nous nous mîmes à table. Le dîner fut bon et long ; et nous devîmnes amis intimes, elle et moi, quand elle eut bien compris quelle sympathie profonde s’éveillait pour elle en mon cœur. Elle avait bu deux doigts de vin, comme on disait autrefois, et devenait plus confiante, plus expansive.

— Allons regarder la lune, me dit-elle. Moi je l’adore, cette bonne lune. Elle a été le témoin de mes joies les plus vives. Il me semble que tous mes souvenirs sont dedans ; et je n’ai qu’à la contempler pour qu’ils me reviennent aussitôt. Et même… quelquefois, le soir… Je m’offre un joli spectacle… Joli… Joli… si vous saviez ? … Mais non, vous vous moqueriez trop de moi… Je ne peux pas… Je n’ose pas… non… non… vraiment non… Je la suppliai :

— Voyons… quoi ? dites-le-moi ; je vous promets de ne pas me moquer… Je vous le jure.. voyons…

Elle hésitait. Je pris ses mains, ses pauvres petites mains si maigres, si froides, et je les baisai l’une après l’autre, plusieurs fois, comme ils faisaient jadis, eux. Elle fut émue. Elle hésitait.

— Vous me promettez de ne pas rire ?

— Oui, je le jure.

— Eh bien ! venez.

Elle se leva. Et comrne le petit domestique, gauche dans sa livrée verte, éloignait la chaise derrière elle, elle lui dit quelques mots à l’oreille, très bas, très vite. Il répondit :

— Oui, madame, tout de suite.

Elle prit mon bras et m’emmena sous la véranda.

L’allée d’orangers était vraiment admirable à voir. La lune, déjà levée, la pleine lune, jetait au milieu un mince sentier d’argent, une longue ligne de clarté qui tombait sur le sable jaune, entre les têtes rondes et opaques des arbres sombres.

Comme ils étaient en fleurs, ces arbres, leur parfum violent et doux emplissait la nuit. Et dans leur verdure noire on voyait voltiger des milliers de lucioles, ces mouches de feu qui ressemblent à des graines d’étoiles.

Je m’écriai :

— Oh ! quel décor pour une scène d’amour !

Elle sourit.

— N’est-ce pas ? n’est-ce pas ? Vous allez voir. Et elle me fit asseoir à côté d’elle.

Elle murmura :

— Voilà ce qui fait regretter la vie. Mais vous ne songez guère à ces choses-là, vous autres, les hommes d’aujourd’hui. Vous êtes des boursiers, des commerçants et des pratiques. Vous ne savez même plus nous parler. Quand je dis « nous » j’entends les jeunes. Les amours sont devenues des liaisons qui ont souvent pour début une note de couturière inavouée. Si vous estimez la note plus cher que la femme, vous disparaissez ; mais si vous estimez la femme plus haut que la note, vous payez. Jolies mœurs… et jolies tendresses ! …

Elle me prit la main.

— Regardez…

Je demeurais stupéfait et ravi… Là-bas, au bout de l’allée, dans le sentier de lune, deux jeunes gens s’en venaient en se tenant par la taille. Ils s’en venaient, enlacés, charmants, à petits pas, traversant les flaques de lumière qui les éclairaient tout à coup et rentrant dans l’ombre aussitôt. Il était vêtu, lui, d’un habit de satin blanc, comme au siècle passé, et d’un chapeau couvert d’une plume d’autruche. Elle portait une robe à paniers et la haute coiffure poudrée des belles dames au temps du régent.

À cent pas de nous, ils s’arrêtèrent et, debout au milieu de l’allée, s’embrassèrent en faisant des grâces.

Et je reconnus soudain les deux petits domestiques. Alors une de ces gaietés terribles qui vous dévorent les entrailles me tordit sur mon siège. Je ne riais pas, cependant. Je résistais, malade, convulsé, comme l’homme à qui on coupe une jambe résiste au besoin de crier qui lui ouvre la gorge et la mâchoire.

Mais les enfants s’en retournèrent vers le fond de l’allée ; et ils redevinrent délicieux. Ils s’éloignaient, s’en allaient, disparaissaient, comme disparaît un rêve. On ne les voyait plus. L’allée vide semblait triste.

Moi aussi, je partis, je partis pour ne pas les revoir ; car je compris que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le passé, tout ce passé d’amour et de décor, le passé factice, trompeur et séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le cœur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse !