Judith (Jean Giraudoux)




Judith Beheading Holofernes by Caravaggio




PERSONNAGES

JUDITH

SUZANNE

SARAH

DARIA, sourde-muette

LIA

ESTHER

PREMIERE CHANTEUSE

DEUXIEME CHANTEUSE

LE GARDE

HOLOPHERNE

JOACHIM, grand rabbin

JEAN, jeune officier

EGON, aide de camp d’Holopherne

PAUL, coadjuteur

LE JOSEPH, oncle de Judith

OTTA, URI, ASSUR, officiers de la garde d’Holopherne

LE PREMIER PROPHETE

LE DEUXIEME PROPHETE

UN DOMESTIQUE

LE PETIT JACOB

YAMI, bourreau

JUIVES, JUIFS, SOLDAT, DOMESTIQUES.


Un salon d’entrée chez Judith.


Scène I

LE JOSEPH, JEAN, LE PROPHETE, UN DOMESTIQUE.

Avant que le rideau se lève, on entend une sorte d’appel déchirant. Une voix d’homme, aiguë, qui crie : « Judith ! Judith ! » Au lever du rideau, des domestiques débouchent de toutes parts avec des armes et des gourdins. L’oncle de Judith


LE JOSEPH :

Dans l’escalier ! Dans les placards ! Dans la cheminée ! Il ne nous échappe pas, cette fois. Prime à qui le trouve.


UN DOMESTIQUE :

On ne le trouvera pas.


LE JOSEPH :

Cherchez, mes amis. Il est sûrement là.


LE DOMESTIQUE :

Il est là, et il n’est pas là.


LE JOSEPH :

Qu’as-tu à raconter ?


LE DOMESTIQUE :

Sa voix est là, c’est évident. Son corps n’est pas là. C’est un fantôme qui appelle. À tous les carrefours, dans tous les bazars, on entend ce cri depuis hier. Ce sont les morts qui appellent ta nièce. Tout le monde le sait. Judith seule peut nous sauver, Judith, Judith !

Il a répété, malgré lui, l’intonation de l’appel. Les autres domestiques tressaillent..


LE JOSEPH :

Tais-toi… Vous n’avez rien trouvé, vous autres ?


LE DOMESTIQUE :

Rien.

Les domestiques sortent. Le Joseph regarde autour de lui, soupçonneux, puis sort aussi. A peine est-il sorti que la fenêtre s’ouvre doucement. Un homme paraît, à cheval sur la croisée. Il met ses mains en cornet devant sa bouche, et crie de la même voix stridente : « Judith ! Judith ! Sauvenous ! » Le Joseph et les domestiques surgissent. Mais déjà la fenêtre s’est refermée. Presque aussitôt on frappe violemment à la porte.


LE JOSEPH :

Qui est là ?


JEAN :

C’est moi, Jean. Ouvrez, Joseph. Je le tiens.

On ouvre. Jean, jeune officier, jette devant lui l’homme qui avait crié à la fenêtre.


JEAN :

Il sautait de la fenêtre. Je l’ai pris au vol. Nous allons apprendre à cette ignoble bouche à toucher certains noms… Qui es-tu ?


LE JOSEPH :

Il est sale et il sent mauvais… C’est sûrement un prophète…


UN DOMESTIQUE :

La ville en est pleine… Sur le chien mourant les poux, sur le peuple malade les prophètes.


JEAN :

Vas-tu parler ! Dis ton nom !


LE PROPHETE, se soulève comme s’il allait parler :

Judith ! Judith !


LE JOSEPH :

Ils sont tous ainsi. Cette nuit, pour rentrer, j’ai dû bousculer les mendiants endormis sous le porche. Ils ont crié : Judith ! L’excrément rêve de Judith… Bâillonnez-le…


JEAN :

Qu’il achève sa phrase ! Cela peut nous servir…


LE PROPHETE :

La plus belle de nos filles, la plus pure…


LE JOSEPH :

Oui, c’est toujours leur prétendue prophétie… La plus belle de nos filles, la plus pure doit se rendre chez Holopherne.


JEAN :

Et c’est Judith !


LE PROPHETE :

Judith ! Sauve-nous !


LE JOSEPH :

Le bâillon, et dans la cave !

Les domestiques emportent Le Prophète. Seul le premier reste là, debout.


LE JOSEPH :

Qu’as-tu, toi ?


LE DOMESTIQUE :

Que Judith nous sauve, maître !

Sur une menace de Le Joseph, il disparaît.


JEAN :

Judith n’est pas ici, j’espère ?


LE JOSEPH :

Elle est encore à l’hôpital, chez ses blessés… Je l’attends.


JEAN :

Tu l’as prévenue ?


LE JOSEPH :

De quoi ? Que sais-tu, toi ?


JEAN :

On la sacrifie. La décision est prise. C’est ce soir, c’est dans une heure que le conseil veut l’envoyer à Holopherne. Je précède le grand prêtre de quelques minutes. Il vient lui-même convaincre Judith.


LE JOSEPH :

Il me trouvera.


JEAN :

Que peux-tu contre lui ! Il a la ville entière. Tu es sorti cet après-midi ?


LE JOSEPH :

Je suis sorti.


JEAN :

Tu as vu sur toutes les vitres des boutiques, sur chaque piédestal de réverbère, gravée au diamant ou tracée au charbon, suivant les moyens de fortune de l’écrivain, cette phrase stupide sur la plus belle et la plus pure de nos filles séduisant Holopherne ?


LE JOSEPH :

Je l’ai vue.


JEAN :

Et sur chaque place, cet amalgame de vieillards hystériques, d’enfants à bec-de-lièvre et de femmes étoilées de lupus qui s’assemblent autour de chaque miracle en gestation, tu l’as entendu appeler sans répit Judith ?…


LE JOSEPH :

Écoute-les !… On entend les cris : Judith ! D’autres nations mâchent la gomme. Aux Juifs, il faut toujours un nom propre à sucer. Leur admiration n’est qu’un prétexte à s’occuper des affaires des autres. Ils sont pieux pour pouvoir s’occuper des affaires de Dieu.

On entend crier : Judith !


JEAN :

Judith ! Judith ! Ce nom, qui a toujours désigné chez nous la fleur, le secret à son terme, tant de velours, tant de tendresse, écoute-les le marteler, l’aboyer, en faire pour l’éternité un appel de dureté, de stérilité… Ils sont des milliers derrière le grand rabbin… Que pourras-tu contre eux ?… Judith a vingt ans, d’ailleurs, elle est majeure.


LE JOSEPH :

Si Judith veut le recevoir, elle le recevra. Elle a de la défense et de la raison…


JEAN :

La seule raison, là où nous en sommes, affamés, à la veille du massacre, c’est le déraisonnable. En ce sens, l’invention des prêtres est logique. Eux ont raison.


LE JOSEPH :

C’est pour me dire cela que tu es venu ?


JEAN :

Je suis venu pour essayer de sauver Judith. Elle n’est pas là, tant mieux ; mais si les rabbins parviennent à la joindre, obtiens qu’elle ne décide rien avant de m’avoir vu… Je reviens dans l’heure et j’ai mon plan… Il ouvre la porte principale. Quel silence, tout d’un coup !… Ah ! c’est le cortège !… Quel sinistre silence ! Il crie Judith plus fort que leur vacarme ! Criez donc, imbéciles ! Judith ! Judith !


LE JOSEPH :

Va… Va…

Jean sort par une porte de côté.


Scène II

JOACHIM, PAUL, LE JOSEPH


JOACHIM :

Ta nièce est là ?


LE JOSEPH :

Que lui veux-tu ?


PAUL :

Joachim est grand rabbin. Il peut s’approcher d’une petite Juive sans fournir d’explications.


LE JOSEPH :

Pas pour faire d’elle ce qu’il médite…


JOACHIM :

Que voulé-je faire d’elle ?


LE JOSEPH :

Une grande Juive, une héroïne : une femme hors de son destin, une déclassée.


JOACHIM :

Prends-t’en au peuple juif, qui s’est jeté sur la prophétie. Depuis trois jours, à défaut de pain, il en vit. Il n’y a plus un moment à perdre pour qu’elle s’accomplisse.


LE JOSEPH :

Tu es rabbin, je suis banquier, et tu oses me parler de prophéties. Parlons d’hystérie collective !


JOACHIM :

Et je dois croire que j’ai devant moi le seul lucide, sans doute ?


LE JOSEPH :

Si tu n’es pas le plus hypocrite, oui…


JOACHIM :

Et de ces yeux que rien ne brouille, tu vois évidemment notre ville libérée du siège et de la ruine, notre commerce en plein trafic, le peuple juif repu et gras ? Du seul nez juif raisonnable, tu aspires printemps et parfums ?


LE JOSEPH :

Je vois autour de moi la faim, la peste. Le moindre vent, du nord ou du sud, me rappelle qu’entre Holopherne et nous une armée de cadavres aussi nous assiège… Mais mon peuple se sauvant par des pratiques de sauvage, par l’infamie, je regrette, cela je ne le vois pas encore.


PAUL :

Que vois-tu donc alors, entre la famine d’aujourd’hui et le massacre sans merci de demain, où ta nièce sera aux prises non plus avec le chef, mais avec la brute ? Tu vois ce que la bourgeoisie et sa lâcheté appellent dans les calamités le miracle ? Tu vois nos morts se relever dans les tranchées en entendant crier : « Debout les morts ! », des anges combattre devant l’infanterie avec des épées lumineuses et incassables, et l’apoplexie ou le remords foudroyer à point le maréchal ennemi ? C’est ainsi sans doute, dans la banque, qu’on se représente l’issue à des situations sans remède ?


LE JOSEPH :

Si vous voulez. Attendons le miracle.


JOACHIM :

Le miracle n’est plus à venir, Joseph. Il est là. Le miracle est qu’au terme de son martyre cette ville, depuis deux mois aveugle et sourde, au seul nom de ta nièce, entend et voit. L’idée lui est venue de faire d’elle son chef. Tant mieux. Quand les plus terribles engrenages semblent vouloir se mordre pour toujours, seul un doigt d’enfant ou de femme peut se glisser entre eux et stopper la machine, le doigt de David, le doigt de Jahel, le doigt de Judith…


LE JOSEPH :

Laisse tranquilles les doigts de Judith…


JOACHIM :

Elle est ici ?


LE JOSEPH :

Un seul mot : pars avant qu’elle n’arrive.


PAUL :

La garde est là, Joseph.


JOACHIM :

Le peuple de la rue a choisi Judith, et, plus je songe à elle, plus je crois à Judith. Je la connais, ta nièce. Je l’observe depuis des années. Elle est belle, et elle le sait… Avoue que les miroirs ne manquent pas ici. Et elle sait le prix de la beauté. L’état-major est peuplé de soupirants qu’elle éconduit. Elle est riche, et elle entend ne pas négliger un seul des avantages ou une seule des joies que donne la fortune. À vingt ans elle a sa cour d’hommes de lettres et sa ferme modèle, son hôpital et ses collections. À la fin de chaque journée, elle a caressé de la main un étalon et un lépreux, des yeux une statue médiocre et un beau statuaire. Des sports et des talents, elle choisit peut-être trop volontiers ceux qui valent des succès et des succès de foule. Elle monte à cheval, et en garçon. Elle danse, et quelquefois dans un lieu public. Elle aime l’entrée brillante au théâtre, au restaurant, et maintenant dans ce harem sans danger qu’on nomme l’hôpital militaire. Je me suis jadis irrité de voir la mode coiffer ce beau cerveau, gonfler cette belle gorge… Aujourd’hui je m’en félicite, car dans ces imperfections la main de Dieu va trouver les poignées pour la prendre…


LE JOSEPH :

Laisse tranquille la gorge de Judith…


JOACHIM :

Et que dit-elle, elle-même, de ce choix ?


LE JOSEPH :

Nous avons d’autres sujets de conversation.


PAUL :

Mais… elle sait ?


LE JOSEPH :

Comment ne saurait-elle pas ? Notre maison est plus assiégée que nos remparts… Les offrandes, les bouquets la remplissent. À mesure que disparaît une de nos denrées ou un de nos régiments, il naît pour Judith dans la ville une nouvelle variété de fleurs… Nous en sommes aux orchidées, aujourd’hui… Évidemment, elle sait !


JOACHIM :

Sa vie en est modifiée ? Sa toilette ? Ses repas ? Quel est ce parfum ? Cela sent bon chez toi. Elle écrit, le soir, dans sa chambre ? Elle reçoit Jean ou Uzra à la nuit tombante et donne son portrait ? Ce passage de l’humain au héros, qui s’effectue toujours par le don de menus cadeaux à des amis et à l’aide de quelques pressions physiques sur des proches, il s’opère naturellement ? Elle embrasse Jean ? Toi, l’oncle, elle t’a pris dans ses bras, sous le prétexte de brosser ton col ou d’ajuster ta raie et t’a pressé sur elle, cependant que tu pestais contre Dieu dans cet endroit déjà sacré ?


LE JOSEPH :

Sacré ? Pourquoi sacré ? J’espère bien que ce lieu ne sera jamais sacré ! C’est le salon où mon père a eu sa première attaque, où Judith rassemblait ses poupées et a perdu sa première dent, où sa mère a eu le premier malaise de sa grossesse… On y mange, on y pleure, on y crache. Tiens, j’y crache ! Sa sainteté est d’être un lieu humain, et non sacré…


JOACHIM :

C’est à Judith de décider de cette vertu, non à toi…


LE JOSEPH :

Elle décidera demain, si elle veut. Ce soir elle est en lieu sûr.


PAUL :

Je l’ai envoyé chercher de ta part… La voilà…


Scène III

JUDITH, JOACHIM, PAUL, LE PETIT JOSEPH, LE PETIT JACOB.


JUDITH :

Salut, Joachim. Bonsoir, mon oncle… Tu as du pain pour le petit Jacob ? Je l’ai cueilli dans l’escalier. Regarde-le. Il meurt de faim.


LE PETIT JACOB :

Je ne veux pas de pain.


JUDITH :

Que veux-tu alors, mon petit ?


LE PETIT JACOB :

Je veux que la plus belle et la plus pure de nos filles se rende au camp d’Holopherne.


JUDITH :

Très bien. Tu sais très bien ta leçon. Et qu’est-ce qu’elle y fera, au camp d’Holopherne ?


LE PETIT JACOB :

Je ne sais pas.


JUDITH :

Elle lui coupera le cou ? Elle dansera avec lui’?


LE PETIT JACOB :

Je ne sais pas.


JUDITH :

Tu es gentil ! Et tu ne mangeras pas de pain avant ?


LE PETIT JACOB :

Je ne mangerai pas de pain avant.


JUDITH :

Et de la viande, est-ce que tu en mangeras ?


LE PETIT JACOB :

De la viande ? De la viande ?


JUDITH :

Mon oncle, donne-lui la boîte de conserve…


LE JOSEPH :

Maintenant, file…

Le Petit Jacob


JUDITH :

Cher petit oncle, ne t’emporte pas. Il répète ce qu’on lui apprend à l’école… Calme-toi… Jusqu’à ce pauvre cheveu blanc qui se révolte !… Là… Laisse-moi t’embrasser un peu… Ne te dérobe pas… Je suis sûre que le grand rabbin nous permet cette petite scène de famille… Elle est trop juive pour lui déplaire… Et maintenant, veux-tu, laisse-nous !


LE JOSEPH :

Méfie-toi de Joachim, ma petite Judith, je t’en supplie…


JOACHIM :

Il n’y a pas de Joachim, ici. Il y a Dieu…


LE JOSEPH :

Méfie-toi de Dieu, Judith… Sort Le Joseph.


Scène IV

JUDITH, PAUL, JOACHIM.


JOACHIM :

En effet, Judith, Dieu est ici.


JUDITH :

Eh bien ! j’ai grand-peur qu’il ne se trompe de maison, cher Joachim.


JOACHIM :

Moins de façons. La prophétie a dit : la plus belle et la plus pure. Elle ne dit pas la plus modeste.


JUDITH :

Dit-elle la plus frivole, la plus coquette, la plus changeante ? Je suis tout cela aussi. Croyez-moi. Mes chevaux et mes robes abusent la foule. Il ne s’agit pas aujourd’hui de prix de beauté.


JOACHIM :

Si tu en connais de plus dignes, nomme-les.


JUDITH :

Désigner une amie pour une aventure aussi douteuse, ce serait assez lâche. D’ailleurs, dénonce-t-on la pureté, l’éclat ?


JOACHIM :

Au monde aveugle, oui, et à l’œil étincelant de Dieu. J’attends les noms.


JUDITH :

Toute femme sera belle et pure, quels que soient son visage et son corps, qui aura cette audace. C’est ce que les prophéties ont voulu dire.


JOACHIM :

J’ai peur que non, Judith. La lettre de nos livres est implacable… Notre Dieu n’est pas un dieu grec. Il ne parle point par rébus et par calembour. Il appelle chaque être par son nom et par ses entrailles, et l’hermine, et le bouc.


JUDITH :

C’est curieux. Je ne l’entends pas encore nommer Judith.


JOACHIM :

L’entends-tu nommer Marthe, Ruth, Esther, ou toute autre de tes camarades ? Depuis des semaines, je les scrute une par une, en maquignon. De ces beautés et de ces vertus sans tache, je connais maintenant les rides, les amants, les gencives. Peu de sourires chez elles, qui ne dévoilent un scorbut. Toi, montre-moi une dent qui ne soit pas éclatante.


JUDITH :

Alors cherchez dans les classes plus modestes, chez les petits fonctionnaires, par exemple : les ongles sans envie et la virginité y abondent.


JOACHIM :

Judith !


JUDITH :

Ou chez les ouvriers. Soyez plus démocrate… Vous vous entêtez à croire que Dieu réserve aux familles dirigeantes l’héroïsme et la sainteté. Notre histoire devient un dictionnaire mondain. C’est un fils d’armateur qui a tué Goliath, un neveu de banquier qui a arrêté le soleil… Ce qui reste à accomplir d’exploits dans notre peuple, il serait équitable vraiment de le passer, non à la naissance et à l’or, mais à quelqu’une de ces tribus encore anonymes qui végètent entre les élues. Donnez une chance aux Lévy.


JOACHIM :

Ménage ton esprit. Tous ces réprouvés, justement, te choisissent.


JUDITH :

Le choix de ceux que Dieu ne choisit point, c’est sans intérêt.


JOACHIM :

J’avoue que je ne m’attendais pas à te voir résister à la voix de Dieu.


JUDITH :

Je vous répète que ce n’est pas pour moi la voix de Dieu. Depuis que la ville me croit chargée de son salut, croyez-vous donc que je n’essaye pas de saisir un signe adressé par Dieu à, moi-même ? Adressé à la grande et timide Judith, telle que je me vois, à la petite et fière Judith, telle qu’il doit me voir… Le plus faible m’aurait suffi.


JOACHIM :

Un buisson ardent ? Ton oncle avec un nimbe ?


JUDITH :

Une tiédeur ! Un mot ! L’écho d’un mot ! Quand j’étais enfant, et qu’il m’ordonnait de rester le visage immobile et levé vers la pluie, quand j’étais une fillette déjà soucieuse de ses mains et qu’il m’ordonnait, juste avant une matinée dansante, de couper à ras mes ongles, l’enfantillage de ma mission, l’enfantillage de sa divinité ne l’effrayaient pas…


JOACHIM

Je vous effraye, moi ?


JOACHIM :

Non, tu me rassures. Continue.


JUDITH :

Entre tous les rayons du soleil, un rayon avait tout à coup une couleur spéciale, était son regard. Dans le débat surgi entre ma nourrice et mon oncle sur la façon d’obtenir la meilleure lessive se glissait tout à coup, entre les mots d’ « amidon », de « savon » et de « laveuses », un mot inattendu, éclatant, qui était sa parole. Je ne parle pas des caresses de sa main, dont je connais tous les secrets, de leur fraîcheur à leur brûlure. Il n’a même pas l’excuse de ne pas savoir mon nom. Il le sait. Vingt fois, pour des raisons frivoles, il l’a murmuré ou crié à mon oreille, avec cette résonance d’arc-en-ciel qui est l’accent de Dieu… Aujourd’hui, rien. Je me suis rapprochée plus près encore de mes blessés, pensant qu’il allait me faire signe par des doigts cassés, par des yeux crevés, me parler par les plaies ; j’ai provoqué même des plaintes, mais tout ce qu’ils ont dit n’était que des paroles, que des plaintes de blessés. Deux sont morts dans mes bras, et je ne tenais que la mort…


JOACHIM :

Ce grand silence, cette grande absence ne t’atteint pas ?

Le Petit Jacob paraît à la porte.


PAUL :

Que veux-tu encore, toi ?

Le Petit Jacob pose la boîte de conserve sur la table.


LE PETIT JACOB :

Je ne veux pas de viande non plus.


JUDITH :

Tu as faim pourtant, mon petit !


LE PETIT JACOB :

Je ne veux pas de fromage, pas de gâteaux.


JUDITH :

Et un baiser de Judith, cela t’est permis ?


LE PETIT JACOB :

Si c’est contre le jeûne, non.


JUDITH :

Sur ta jolie petite bouche ce serait contre le jeûne, mais là, sur ton cou, derrière ton oreille, c’est parfaitement permis… Et une pomme, tu voudrais une pomme ? Nous avons encore une pomme dans la maison.


LE PETIT JACOB :

Une pomme ?


PAUL :

Gardez votre pomme. Vous savez parfaitement qu’il sera forcé de vous la rapporter aussitôt.


JUDITH :

Alors, va !…


LE PETIT JACOB :

Peut-être qu’une pomme…


JUDITH :

Voilà ta pomme et va !…

Le Petit Jacob sort.


JUDITH :

Je vous sais gré, Joachim, de ne pas me dire que Dieu est venu me parler par la bouche des enfants.


JOACHIM :

Par la bouche des enfants vient te parler l’enfance. Que tous nos enfants, pour être dignes te toi, s’obligent à confondre depuis deux jours la famine et le jeûne, cela devrait suffire à te fléchir…


JUDITH :

Les enfants ne savent pas ce qui se passe entre une jeune fille et un géant enfermés seuls dans un endroit clos.


JOACHIM :

Le sais-tu toi-même ?


JUDITH :

À peu près. Je me suis débattue toute une nuit en rêve contre Goliath…


JOACHIM :

Quel a été le vaincu ?


JUDITH :

La nuit, lui. Au réveil, moi.


JOACHIM :

Mauvais entraînement, mais bon présage… D’ailleurs si tu as peur du combat, tu en augmentes tes chances de vaincre.

La pomme lancée du dehors traverse une vitre et vient tomber aux pieds de Judith.


JUDITH :

Je vous en prie, cherchez ailleurs. J’ai appris que dans la rue Basse une jeune fille est visitée depuis quelques jours. Des Stigmates apparaissent sur sa poitrine, sa langue, et elle porte mon nom. C’est là sûrement la vraie Judith. Sur ma peau, l’encre divine ne marque pas…


JOACHIM :

J’ai vu cette Judith. Elle est borgne, et ses plaies suppurent.


JUDITH :

Vous avez tout le temps de la guérir, de faire de ses imperfections un attrait.


JOACHIM :

Le temps ? Quel temps ?


JUDITH :

Le temps de souffrir, de vaincre.


JOACHIM :

De souffrir, peut-être. Le Juif peut atteindre un point de maigreur inconnu chez les autres. De vaincre, non.


JUDITH :

Le bruit court qu’Holopherne manque de munitions, qu’il doit pour ses flèches forger ses bijoux…


JOACHIM :

Qu’il ne nous blesse que par le platine et l’or ? Le bruit en court, en effet. C’est même nous qui le faisons courir… Mais c’est le contraire qui est vrai. Nous n’avons plus une arme !


JUDITH :

Et ces trente mille Syriens qui étaient en route ?


JOACHIM :

Ils sont arrivés de ce matin, mais en renfort pour lui.


JUDITH :

Alors, tant mieux pour notre armée. Son mérite en sera plus grand !


JOACHIM :

Notre armée ? Notre armée n’existe plus, Judith !


JUDITH :

Que dites-vous là !


PAUL :

La vérité !


JUDITH :

La vérité des rabbins. Celle des officiers est autre.


PAUL :

Celle des officiers ? Tu croirais l’un d’eux ? Jean, par exemple ?


JUDITH :

Pourquoi Jean ?


PAUL :

Je viens de le voir entrer dans la maison. Je l’entends à côté, qui parle avec ton oncle… Je l’appelle, et lui pose notre question ?…


JUDITH :

C’est inutile. Je ne vous crois pas.


JOACHIM :

Tu le croiras, lui. Tu le connais, Jean ? C’est un de tes amis ?


JUDITH :

Oui, je connais Jean.


JOACHIM :

On t’a vue souvent en sa compagnie ?


JUDITH :

J’y suis souvent.


JOACHIM :

On t’a vue monter à cheval avec lui, danser avec lui ?


JUDITH :

On m’a vue danser avec lui, rire avec lui. Mais l’on ne m’a pas vue, car nous recherchions pour cela la solitude ou l’ombre, l’embrasser, me plaire dans ses bras…


JOACHIM :

Il est ton fiancé, tu l’aimes ?


JUDITH :

Et alors ?


JOACHIM :

Alors, laisse-nous avec Jean. Si c’est à cause de lui que tu hésites, nous saurons le convaincre…


JUDITH :

Le convaincre de quoi ?


JOACHIM :

De te laisser aller comme une héroïne, de te reprendre comme une sainte.


JUDITH :

Une sainte avec tache ?


JOACHIM :

Qui es-tu pour oser me parler ainsi ?


JUDITH :

Ce que je suis ? Vous allez le savoir. Jean va vous le dire. C’est Dieu en effet qui l’envoie, pour que moi aussi, devant vous, je l’interroge. Il n’est pas mon fiancé, je ne sais pas si je l’aime. Il ne vous dira rien de moi que ne puissent vous dire aussi Jacques ou Marcel, ou Pierre, et tous ceux de mes amis qui savent aussi bien danser et embrasser que lui ; mais quand il m’aura répondu, vous douterez que je sois celle que désigne la prophétie.


JOACHIM :

Paul, appelle Jean !

Paul introduit Jean.


Scène V

JUDITH, JOACHIM, PAUL, JEAN.


JEAN :

Vous me demandez, dit Paul. Que voulez-vous de moi ?


JOACHIM :

Te poser deux questions.


JEAN :

Je suis capitaine en second. A côté de votre haute science, la mienne est faible.


PAUL :

A ces deux questions, même un lieutenant peut répondre.


JEAN :

À vos ordres.


JUDITH :

Jean, je t’en supplie, réponds-moi et ne mens pas. Même si la réponse t’est cruelle, te rabaisse, me rabaisse, réponds. Il y va du salut de la ville, et de son honneur.


JOACHIM :

Tu ne crois pas ma question plus urgente ?


JUDITH :

Oh ! certes si ! Posez-la vite…


JOACHIM :

Jean, est-il vrai que, ce matin, ce qui subsistait de notre garde s’est révolté, a assassiné ses officiers et est passé à l’ennemi ?…


JUDITH :

Mensonge !


JOACHIM :

Est-ce un mensonge qu’à midi notre bataillon sacré a été pris de panique et a fui, abandonnant son drapeau en plein soleil ? On le voyait étalé des murs !


JUDITH :

C’est faux. Je vous le jure…


JOACHIM :

Bref, Jean, est-il exact, qu’il ne reste plus de sûr pour défendre la ville que ce cordon de vieux douaniers, à peine suffisant, en temps de paix, pour empêcher les ménagères de rentrer en fraude leur beurre ? Réponds…


JUDITH :

Mais réponds donc ! Par un mot ! Par une phrase !


JEAN :

Tu es cruelle !


JUDITH :

Cruelle ! Alors épargne ta peine ! Où avais-je les yeux ? À ton visage seul, ta phrase se devine…


JEAN :

J’en remercie Dieu…


JUDITH :

Tu le remercies aussi d’être vaincu ?


JEAN :

Prends garde. C’est par ta bouche que pour la première fois ce mot pénètre dans la ville.


JUDITH :

Je n’ai pas peur des mots. Ils me vengent de leur contenu même. Celui-là, d’ailleurs, tout ton corps le crie…


JEAN :

Ménage-moi.


JUDITH :

Ainsi vous êtes vaincus ! Notre superbe armée est une armée de vaincus. Nos capitaines à double et triple casque, nos beaux lieutenants à fourragère sont des vaincus !


JEAN :

Nous sommes moins beaux, n’est-ce pas ?


JUDITH :

Hideux, tu es hideux ! décoloré aussi. Quelle lèpre que la défaite sur un uniforme ! C’est l’été dans un poil de bête. Ce sont les mites dans l’acier et dans l’airain… Et dans les yeux du soldat, y a-t-il deux regards qui se ressemblent plus que celui de la déroute et celui de la lâcheté ?


JEAN :

N’exagère rien. Je peux encore te regarder en face.


JUDITH :

Si tu me voyais vraiment, tu baisserais les yeux. Si tu voyais ce que je suis en ce moment, de mes pieds à mes cheveux, la patrie bafouée, la confiance salie, tu ne supporterais pas ma présence, tu fuirais, aussi vite que devant l’ennemi. Je t’ai aperçu tout à l’heure dans la rue. Les enfants se ruaient vers toi, les femmes t’acclamaient. Ils acclamaient, ils touchaient la défaite. Tu as embrassé une petite fille. Tu n’en avais pas le droit. C’était le pire mensonge, le pire viol ! Tu te savais vaincu et donnais un baiser.


JEAN :

Tu n’en donnes que victorieuse ?


JUDITH :

O défaite, tu illumines tout ! Les remparts vaincus écroulés, le chien vaincu hurlant, chaque tête de vieillard ou d’enfant vaincu, une auréole les embrase. Seul le soldat vaincu est terne, épouvantablement. Tout ce qui est drapeau ou clairon ou médaille devient soudain la boue du monde, et la patrie des couleurs ou des métaux même le renie !


JEAN :

Que veux-tu ? Ne m’approche pas !


JUDITH :

Laisse-moi te toucher moi aussi, que je connaisse le froid de la cuirasse en déroute. Et t’embrasser, que j’aie sur mes lèvres le goût de la peau vaincue !


JEAN :

Tu es jeune, Judith !


JUDITH :

Que saurais-je, plus vieille ?


JEAN :

Que pour le vrai soldat, il n’y a pas la victoire et la défaite, l’opprobre et la gloire : il y a le combat, dont elles sont les faces, éclairées ou sinistres.


JUDITH :

Combats-tu en ce moment ?


JEAN :

J’ai combattu jusqu’à midi. Je vais combattre en te quittant. Je peux m’offrir cette minute de douceur.


JUDITH :

Si c’est avec l’ironie que la cavalerie défend maintenant les villes, je comprends leur perte.


JEAN :

Tu vas te taire, Judith !


JOACHIM :

Laisse Judith, Jean. Elle est le premier de nos soldats, ce soir.


JEAN :

Alors, qu’elle n’insulte pas la défaite. Qu’elle cesse ses lamentations sur les bourgeois ruinés, les ménagères forcées et les bazars en flammes. Oui, elle a un vaincu devant elle. Mais ce chantage incessant de la nature, des femmes, de l’honnêteté sur un cœur qui niaisement se veut noble, un vaincu, grâce au ciel, le voit dans son enfantillage. Tout est limite, en ce bas monde, pour l’âme : la joie, l’amitié, la victoire, tout, excepté la défaite. C’est un homme libre qui est enfin devant toi ; toutes les vraies forces du monde, mensonge, vengeance, poisons et vices, elles sont à mes ordres, et malgré tes beaux élans de poitrine, ô toi que j’ai aimée, ton insulte au vaincu est aussi fade qu’un sourire au vainqueur.


JUDITH :

Et la simplicité du langage, elle est à tes ordres ?


JOACHIM :

Et votre Dieu, vous êtes aussi libéré de lui ?


JEAN :

Notre Dieu s’est toujours retiré à point des causes maudites. Il nous saura gré, du fait que nous l’insultons, de ne pas le compromettre dans notre chute. Judith est encore là, d’ailleurs, si je vous comprends bien, pour sauver la mise de Dieu.


JUDITH :

Oui, elle est là !


PAUL :

Taisez-vous, Jean !


JEAN :

Je ne dis rien qui ne puisse flatter un aussi grand orgueil.


JUDITH :

Qu’ai-je donc fait pour qu’on me parle ainsi ? Est-ce donc un crime d’avoir rêvé que le nom juif dût être celui d’une race de vainqueurs ? Est-ce ma faute, si tes camarades passent aux femmes leur tâche et leur honneur ?


JEAN :

À toi, en tout cas, ils ne passent rien. L’image qu’ils ont de toi, la fierté qu’ils éprouvent de savoir leur vie ornée du seul fait de ta vie, tout cela est détruit si tu te crois la belle de la prophétie. Il suffit. À la seconde question. À ta question, Judith ! Interroge !


JUDITH :

Il n’y a pas de seconde question.


JEAN :

La plus belle de nos filles !… Es-tu vraiment la plus belle ? Tu as le reflet du luxe et de l’or, tu aveugles ; par un sortilège, tu as donné à tout ton corps cet éclat que Dieu, pour les autres êtres, a réservé au visage. A distance, Dieu s’y trompe. Bravo, Judith ! doit-il dire de là-haut… Mais des prêtres aussi méticuleux ne devraient pas s’y tromper. Regardez-la bien, Joachim ! Osez me dire que la beauté de Judith est sainte ou éternelle ! Regardez ces bouffées de sang, ce pincement de narine ! Elle n’est qu’un accès de passion et d’humanité. Moi, je vous parie que plus tard Judith maigrira ou grossira… Sa beauté n’est qu’un moment !


JUDITH :

Le moment tombe bien. C’est tout ce qu’il lui faut.


JEAN :

Tu étais plus modeste quand il s’agissait de moi, Judith. Quelle défiance, alors, de tes charmes, quelles excuses pour la moindre défaillance de tes traits… Mais, pour Dieu, tout va !


JUDITH :

Je serai la plus belle cette nuit, je le jure.


JEAN :

Protestez donc, rabbins ! Intervenez. Nous commettons une vilenie envers Dieu, un crime envers Judith ! Venez avec moi. Cherchons sans idée préconçue celle que désigne la prophétie. Nous la trouverons.


JUDITH :

Joachim a déjà cherché. La plus belle après moi est borgne.


JEAN :

Et la plus pure après toi, prostituée ! Ô ville, ô peuple, si nous devons périr, périssons franchement ! Dieu ne sera pas aussi complaisant que Joachim pour les situations établies. Tu n’es pas la vierge de l’Écriture, Judith. Tu le sais.


JUDITH :

Je ne le sais plus.


JEAN :

Joachim, demandez-lui donc, alors, où elle était, il y a quinze jours à peine, à cette heure, en sortant de chez ses blessés ?


JUDITH :

Où étais-je ?


JEAN :

Dans mes bras.


JUDITH :

Dans ces bras de pantin, dans ces bras vaincus ?


JEAN :

Dans ces bras qui te courbaient, au-dessous de cette bouche qui pressait la tienne, ta bouche esclave !


JUDITH :

Et je te cédais sans doute, j’étais ta femme ?


JEAN :

Tu n’es pas assez simple pour cela. Partout où j’attaquais, ce qu’il y a de plus coupable en Judith s’empressait pour la défendre… Mais peut-être Dieu aime-t-il ses vierges palpitantes et préparées !


JUDITH :

Toi tu es simple, mon ami, et naïf.


JEAN :

Moi, je suis quelqu’un qui a chancelé sur toi, de fatigue soudaine et d’amour.


JUDITH :

Écoutez-le, Joachim, écoutez le modèle de ces amis inoffensifs qui se prévalent d’un baiser donné entre deux palmiers en pot, un soir de bal, pour venir, le jour du mariage, faire scandale entre l’épouse et l’époux.


JEAN :

Je me tais donc, devant l’époux Holopherne !


JUDITH :

Holopherne n’existe pas. Il existe des moyens de souffrance, de rédemption, qui ont ce nom. Si je pars ce soir vers lui, j’irai vers eux. N’essaye pas de me sauver par des insultes. Je ne suis pas la seule jeune fille qui ait agi avec sa beauté et sa pureté comme si elle devait les tenir alertées, non pour un homme, mais pour un grand moment du monde.


JEAN :

Holopherne est un homme.


PAUL :

Jean, assez !


JEAN :

Holopherne est un géant. Ses mains sont des mains géantes. Ses doigts sont géants, ses phalanges géantes.


JUDITH :

Oh ! misérable ! Aie donc pitié ! Tu ne sens donc pas que ma seule force est de me donner au sort sans pensée, sans imagination ? Laisse Joachim m’assommer. N’aie pas la lâcheté de rendre à mon acte sa conscience et ses affreux détails humains. Oui, je t’ai permis quelquefois de lutter dans l’ombre contre moi, avec ton armure, ton casque, et ton épée qui battait nos flancs, l’idiote, mais je croyais lutter avec un vainqueur. De l’étreinte d’un vaincu, je vois soudain que rien n’a marqué. Où je me sens le plus pure, mauvais soldat, c’est là où tes mains, tes lèvres m’ont touchée. De quoi donc te mêles-tu ? Tu n’as rien à voir dans ma vie. Tu te devines bien toi-même de cette race d’amants qu’on peut un soir caresser des lèvres, qu’on peut aimer, même, mais qu’on n’a jamais épousés…


JEAN :

O Judith, ne pensons pas à ce que serait l’humanité si les vrais mariages avaient eu lieu.


JUDITH :

Assez de gémissements. Voici ma question. Tout est perdu ?


JEAN :

Assez de pitié pour toi. Tout.


JUDITH :

Rien ne peut plus aider ?


JEAN :

Rien. Que les prêtres, les femmes, les foetus dans le sein des femmes. Holopherne attaque la ville à l’aube et pour l’anéantir. Celle qui doit aller au camp ennemi pour sauver le peuple juif n’a plus qu’à se presser. C’est pour cette nuit.


JUDITH :

Quelle heure est-il, Joachim ?


PAUL :

La nuit tombe.


JUDITH :

Merci, Jean. Toi seul pouvais ainsi me décider. Je partirai…

Elle va vers Joachim.


JUDITH :

À toi, Joachim. M’acceptes-tu encore ?


JOACHIM :

Je t’accepte.


JUDITH :

Prends garde, tu es responsable ! Regarde-moi encore une fois bien en face. Fais ton métier. Touche ma peau. Pince mon oreille. Laisse-moi dire à Dieu ce qu’en effet j’ai dit à Jean. Nez trop pathétique, sans esprit. Cils un peu gros. Reins trop cambrés. La grosseur des cils surtout choquait Jean.


JOACHIM :

Calme-toi. Tu es la plus belle.


JUDITH :

Personne encore ne m’a vue sans vêtement. Mais tu te portes garant devant Dieu et devant le peuple que mes genoux sont lisses, mes pieds sans blessure. Et ma gorge —que n’ont pas à voir les gorges, en de pareils jours historiques ! — tu t’engages à ce qu’elle soit le plus haut et le plus fermement attachée…


JOACHIM :

Calme-toi. Ton calme aussi est nécessaire.


JUDITH :

Et tu affirmes aussi que je suis la plus pure. Parce que je n’ai pas aimé un seul des jeunes gens qui m’entouraient, parce que je les aimais tous et n’ai pu choisir entre eux… Parce que je les imaginais tous dans ma vie, près de moi, contre mon corps, contre mon âme, et ne voulais pas me condamner à un seul, parce que je m’appuyais contre tous, indistinctement, dans la nuit, troublée ou par l’orage, ou par leur force, ou par leur trouble, ou par le duvet de leur poignet, ou par l’arc de leur tempe, parce que j’ai été fidèle à mon idée de la volupté et infidèle à chaque beau jeune homme, je suis pure, et Dieu m’a choisie ?


JOACHIM :

Il t’a choisie… Tu es prête ?


JUDITH :

Je suis prête. Le temps d’imaginer un monde où tout n’est pas plus beau et plus pur que moi, et je suis prête…


JOACHIM :

Tu as bien réfléchi ? Tu prévois tout ?


JUDITH :

Surtout, pas de leçon, Joachim, pas de conseils. Si vous-même avez formé un plan de ce que je dois faire, taisez-vous. Je ne veux rien savoir du mien propre. Moi aussi, je suis vaincue. J’espère que c’est par Dieu. Je sais seulement que tout ce que j’ai écarté de moi jusqu’à ce jour en colère, en esprit de haine et de vengeance, en goût de l’aventure et du sang, c’était pour en avoir ce soir la provision intacte et pure ! Prévoir ! Déjà, par avance, par des milliers de facettes, mes yeux voient tout.


JOACHIM :

Adieu donc, Judith.


JUDITH :

Judith ! Je la vois justement, votre Judith, voilée encore, impénétrable. Ah ! ce qu’elle est, ce qu’elle pense, je voudrais bien le savoir.


JOACHIM :

Et Holopherne, le vois-tu, dans son image la plus immonde, pris de boisson, insultant les Juifs et leur Dieu ?


JUDITH :

Je le vois.


JOACHIM :

Vois-tu la horde de ses femmes autour de toi, faisant de ton corps leur dérision, souillant tes cheveux, tes lèvres ?


JUDITH :

Je les vois… Je les mords !


JOACHIM :

Vois-tu Holopherne, à demi endormi, t’attirant de son énorme étreinte, te courbant sur lui ?


JUDITH :

Je le vois. Je le touche.


JOACHIM :

Tu te défends ?


JUDITH :

Je vois une grosse veine bleue qui bat à son cou comme au cou des taureaux. Je la presse du doigt. La face s’empourpre… Ciel, où suis-je ?


JOACHIM :

Dans le passé, Judith. Il faut partir…


JUDITH :

Partir ? Maintenant ?


JOACHIM :

Attends que la lune soit levée. Cela te donnera le temps pour tes prières.


JUDITH :

Bien. Occupez mon oncle.


JOACHIM :

Vous venez, Jean ?


JEAN :

Non, je reste !


JUDITH :

Oui, qu’il reste, pour la relève.

Joachim et Paul sortent.


Scène VI

JUDITH, JEAN


JUDITH :

Car c’est la relève, n’est-ce pas, Jean ? Du jour par la nuit. Des beaux capitaines par les filles, Des hommes descendant par Dieu montant. La nuit et Dieu m’ont passé leur consigne, l’une bien noire, l’autre bien aveuglante. Aux hommes maintenant ! Au beau capitaine… Mais il se tait…


JEAN :

N’approche pas. L’agonie coquette me dégoûte.


JUDITH :

Que vous faites-vous, que vous dites-vous, quand celui qui sort de la bataille rencontre celui qui y va ?


JEAN :

Nous évitons de nous toucher. Entends-tu ! Laisse mes mains !


JUDITH :

Vous ne vous regardez pas une minute en pleine face, chacun avec son immense tendresse, son immense pitié, tendresse pour celui qui entre dans la mort, pitié pour celui qui rentre dans la vie ?


JEAN :

Merci pour ta pitié.


JUDITH :

Merci pour ta tendresse.


JEAN :

Une dernière fois, tu es décidée ? Pour sauver ce peuple brutal, ces prêtres sans honneur, ces enfants sans beauté, tu pars ?


JUDITH :

Des adjectifs dans une heure pareille ? Pour tenter de sauver ce peuple, ces prêtres, ces enfants, je pars…


JEAN :

Maintenant.


JUDITH :

Maintenant. Je te le dis, c’est la relève.


JEAN :

Alors, interroge !


JUDITH :

Quel est le mot de passe ?


JEAN :

Tu ne le devines pas ? C’est ton nom. Et le nom de Jéhovah a la chance de commencer par la même lettre. On l’a choisi pour mot de ralliement. Il est en train, là-haut, de s’en féliciter !


JUDITH :

Par quelle porte dois-je sortir ?


JEAN :

Par la poterne d’en face. Le veilleur est prévenu. Il poussera son cri et t’ouvrira.


JUDITH :

Où est la tente d’Holopherne ?


JEAN :

Au nord, en plein nord.


JUDITH :

Comme je le comprends ! Il aime voir les villes qu’il assiège ensoleillées.


JEAN :

Tu sauras reconnaître le nord par une nuit pareille ?


JUDITH :

Toutes les fillettes l’ont appris en classe. On caresse les arbres. La mousse indique le nord.


JEAN :

C’est cela. Caresse les arbres. Étreins les arbres en leur disant le mot de passe. Il y en a encore quelques gros, de la taille d’un géant. Et renie-les ensuite, s’ils prétendent, peupliers ou chênes, avoir connu ton étreinte !


JUDITH :

Y a-t-il une route, une piste ?


JEAN :

Non. Remonte le second ruisseau qui te barrera la route. N’y bois pas. Il est empoisonné. Ne pars pas avec ces souliers, le champ de bataille le plus sec a des parties pourries, et prends un manteau, le cœur d’une nuit d’été est la glace… Tu auras peur ?


JUDITH :

Je n’ai jamais eu peur du désert, ni du silence.


JEAN :

Ne compte ni sur le désert, ni sur le silence. Tous les dix ou quinze pas, tu heurteras des sacs étendus, froids ou encore tièdes, muets ou vagissants, mais tous pleins. Ne t’en inquiète pas. Le champ de bataille appelle, rêve tout haut, pleure ; et il remue aussi, imperceptiblement.


JUDITH :

La tente est loin ?


JEAN :

Par ce chemin, une lieue.


JUDITH :

Il y a des rôdeurs, des bêtes sauvages ?


JEAN :

Des bêtes sauvages ? Un peu tôt encore. Parfois, peut-être, une ombre avec un rire léger, une ombre de velours. N’aie pas peur. Ce n’est qu’un hibou. Il se peut aussi qu’un monstre surgisse de la terre en ricanant —on rit beaucoup, comme tu vois, dans cette sorte de pays —et charge vers toi sur trois pattes. Ce n’est qu’un cheval blessé. Frappe-le d’un bâton, surtout sur la jambe brisée, et il s’enfuira… Des rôdeurs ? C’est possible. Prends un poignard. Voilà…


JUDITH :

Voilà… Un manteau et des souliers imperméables… C’est tout ce que tu me conseilles ?


JEAN :

C’est tout ce que j’ai à te dire.


JUDITH :

Tu ne m’as pas dit comment on tue.


JEAN :

Comment on tue ?


JUDITH :

Oui, à coup sûr, avec un poignard comme le tien ?


JEAN :

Comment on se tue, tu veux dire ?


JUDITH :

Non, non, l’actif avant le personnel.


JEAN :

Suis ton inspiration ! On n’apprend aux femmes ni le meurtre, ni l’amour. Elles trouvent d’instinct le point de notre corps où loge la mort ou le plaisir. Tends la main, tu trouveras.


JUDITH :

Comment tue-t-on ?


JEAN :

Cela dépend !


JUDITH :

Cela dépend de quoi ?


JEAN :

Du temps que tu auras, ou de la surprise.


JUDITH :

J’aurai tout mon temps.


JEAN :

Alors au cœur, le pouce sur la lame et de bas en haut.


JUDITH :

Où est le cœur ? Qu’as-tu ? Pourquoi cette colère ?


JEAN :

J’admire cet esprit méticuleux qui fait le ménage dans cette grande âme ! Et comment une jeune fille peut regarder en face un géant informe, tu veux aussi le savoir ? Et comment une vierge peut sauver l’essentiel de sa virginité dans une union forcée, je te le révèle ? Et l’amour, tu en veux une leçon ?


JUDITH :

Oui, tu m’obligeras.


JEAN :

J’ai justement sous la main ce qu’il te faut. Il va à la porte intérieure. Tu es là, Suzanne ?


JUDITH :

Qui est là ?


JEAN :

Une femme est venue avec moi, Judith, pour te sauver et pour nous sauver. Tu l’ignores, son état est bas. Mais elle doit te voir. C’est mon dernier vœu. Écoute-la.


JUDITH :

Ce sont les survivants, aujourd’hui, qui font les derniers vœux ?


JEAN :

Reçois cette femme… Dans les grandes heures, les autres êtres ne sont guère que des parties de notre propre concert… Fais entrer pour une fois en toi la part douce et honteuse… J’attends là. Entrez, Suzanne !


Scène VII

JUDITH, SUZANNE, JEAN, LIA, ESTHER.

En ouvrant la porte à Suzanne, Jean laisse aussi pénétrer sur le seuil deux femmes, dont l’une veut la retenir.


LIA
mère de Suzanne :

N’entre pas, Suzanne, n’entre pas. S’il faut mourir, mourons ensemble, mais ne me quitte pas !


ESTHER :

Elle n’en mourra pas, n’aie pas peur. J’y vais tous les soirs et j’y meurs le minimum.


LIA :

Que voulez-vous faire d’elle, Jean ?


JEAN :

Rien. Rien. Judith veut la voir.


LIA :

Ah ! c’est Judith qui est là ! Sauve-nous, Judith !


JEAN :

Viens avec moi, Lia. Elles ont à parler. Nous mangerons un peu à côté.


LIA :

Nous mangerons ?


ESTHER :

Oui, je crois bien même que j’ai vu du pain.


LIA :

Du pain ? Ils ont du pain ? Tu m’attends, Suzanne ?


JEAN :

Oui, oui, elle attend.


Scène VIII

JUDITH, SUZANNE.


JUDITH :

Qui êtes-vous ?


SUZANNE :

Une amie.


JUDITH :

J’ai peur que vous ne tombiez mal. Ce n’est pas précisément le jour de l’amitié, aujourd’hui.


SUZANNE :

Une femme qui vous admire.


JUDITH :

Ce n’est pas le jour de l’admiration non plus. Elle ressemble trop, aujourd’hui, àl’insulte.


SUZANNE :

Une femme qui mène la vie contraire de la vôtre,


JUDITH :

En quoi cela consiste-t-il ?


SUZANNE :

J’ai des amants. Je me donne. Je me vends. Mon nom est le plus connu des noms qu’il ne faut pas connaître.


JUDITH :

À ce titre vous avez le droit de me parler, ce soir. Que voulez-vous ?


SUZANNE :

Vous sauver.


JUDITH :

Sauver celle qui sauve la ville. Je vois qu’il n’y a pas que de l’humilité dans votre cas.


SUZANNE :

Suis-je belle, Judith ?


JUDITH :

Pour l’honneur de votre état, c’est à souhaiter.


SUZANNE :

Je vous en prie. Regardez-moi. Que voyez-vous ?


JUDITH :

Peu m’importe. La barre vient d’être tirée sous le total des yeux et des nez humains que je dois connaître.


SUZANNE :

Mais regardez-moi donc, Judith ! C’est un peu de votre beauté que j’ai. Ma beauté, je le sais, ne couvre, ne cache rien… Mais c’est un peu de votre beauté que j’ai. On me l’a dit cent fois. J’ai aussi votre taille. Vos regards, malgré leur dédain, pour pénétrer dans mes yeux ne peuvent se baisser ou se hausser d’une ligne… Et ma voix…


JUDITH :

Votre voix ?


SUZANNE :

Ma voix ne cache évidemment, comme la vôtre, aucune pensée, aucun beau silence. Mais elle est votre voix.


JUDITH :

On vous l’a dit aussi cent fois ? Qui ? Quel homme ?


SUZANNE :

Quel homme ? Vingt hommes. Tous ces beaux jeunes hommes auxquels vous avez permis de s’appuyer contre vous, un beau soir, devant la lune pleine ou quelque grand incendie, celui qui a nagé deux heures dans la mer Morte pour en retirer une épave qui gênait votre regard, celui dans le verre duquel vous avez bu, sous une tonnelle de rouliers et sur la main de qui vous avez soudain appliqué vos lèvres, rouges cette fois, non point de rouge, mais de vin ; tous ceux que l’ombre de votre désir a rapprochés de vous pour les rejeter avec plus de violence, tous ceux là enfin qui se précipitaient ensuite dans mes bras, y cherchaient l’oubli, la vengeance et, dans les sanglots et les caresses, m’appelaient Judith…


JUDITH :

Aujourd’hui aussi, c’est leur mot de passe.


SUZANNE :

Cette ressemblance, chaque jour, depuis un an, je l’accrois secrètement. Je vous ai suivie, suivant du même coup quelque amant. Je vous ai forcée à parler en vous bousculant, pour entendre votre voix. Je sais comment vous dites : « Tiens, cette fille nous écoute », ou : « Je détecte les grues à regard tendre. » J’ai copié vos robes. Non pour plaire à vos amis. Mais pour être votre esclave. À chaque rencontre, fût-ce après un jour seulement d’intervalle, je me sentais à nouveau distancée. Mais faible, bornée, pauvre, j’avais la volupté de savoir ce que je pouvais être, dilatée à l’extrême force, à l’extrême richesse, et à l’extrême esprit… Qu’ai-je commis en agissant ainsi ?


JUDITH :

Rien de grave, le vol.


SUZANNE :

Je ne vous ai pas volé le dédain et l’orgueil. Mais ce mépris pour moi que je devinais, il me suffisait, pour le supporter, d’imaginer ce que doit être en vous la résignation. Et j’ai supporté votre cruauté avec votre propre douceur, votre luxe avec votre propre modestie, j’étais heureuse… Je vous ressemble, Judith…


JUDITH :

En rien.


SUZANNE :

On s’y trompe.


JUDITH :

Celui qui a pour modèle un être humain ne peut me ressembler.


SUZANNE :

Vous n’étiez humaine que jusqu’à cette nuit.


JUDITH :

Elle est là… Hâtez-vous. Imitez-moi aussi dans mes paroles. Parlez net…


SUZANNE :

Je veux partir à votre place.


JUDITH :

J’attendais cela.


SUZANNE :

Je ne crois pas les prophètes. La plupart sont des espions de l’ennemi. Beaucoup pensent qu’Holopherne a entendu vanter Judith et l’attire dans un piège.


JUDITH :

Et quand cela serait ? Et quand Dieu lui aurait donné cette pensée, pour lui funeste ?


SUZANNE :

Holopherne est un barbare. Entre la beauté qui est un vêtement et la beauté, il ne distinguera pas. Là où tant de Juifs qui nous connaissent toutes deux ont voulu se tromper, il ne verra pas la différence.


JUDITH :

Et Dieu ? Dieu s’y trompera ?


SUZANNE :

Dieu a moins de passion que Judith.


JUDITH :

Et c’est moi qui vous remplacerai, pour que l’échange soit parfait, auprès de l’amant qui vous rendra visite, et qui aussi ne verra pas la différence ?


SUZANNE :

Vous ne m’écarterez pas par des mots. Je suis trop sûre de ma cause. Comprenez moi. Il ne s’agit pas de sauver votre vie. Je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous avez peur. Il s’agit de bien autre chose ! Laissez-moi aller là-bas. Demain matin, le peuple vous croira revenue, et tout sera sauvé.


JUDITH :

Quoi, tout ?


SUZANNE :

Vous le savez bien, votre pureté.


JUDITH :

Ma pureté ! Vous aussi employez ce langage de catéchisme et d’ouvroir. C’est pour une plus réelle leçon de choses que Jean vous a menée ici. Ma virginité, vous voulez dire ?


SUZANNE :

Je viens de tout donner aux pauvres. Mon logis, cette nuit, est là-bas. Mon métier pour une fois sera mon honneur.


JUDITH :

Ma virginité ? N’est-elle pas nécessaire ? N’est-ce pas justement ce qui vous manque ? Ou bien vous a-t-elle valu par contre-coup des joies si vives, que vous tenez à éviter sa perte ?


SUZANNE :

Oh ! Judith, en devenant femme, nous ne changeons pas seulement d’état, mais de sexe, mais de race. Je voudrais préserver ce miracle qu’est Judith jeune fille.


JUDITH :

Ah ! l’on s’occupe de ma virginité chez les vierges folles. Je ne sais pas ce qu’a été la vôtre, Suzanne, mais je commence à connaître la mienne. Elle n’est pas celle d’une vierge niaise. Elle n’est pas l’innocence, pas même la pureté. Elle est ma pureté. Ce n’est pas la privation forcée ou volontaire d’un sens, de frénésies, de joies, c’est une promesse logée en moi comme un fils, la promesse de la plus belle défaite, de la honte la plus orgueilleuse. Dieu la change en promesse de victoire. Cela le regarde. Même si j’avais un amant aimé auquel je me sois jusqu’à ce jour refusée, je ne l’appellerais pas maintenant pour qu’il soit le premier.


SUZANNE :

Judith, sauvez Judith.


JUDITH :

Qui vous dit que je ne la sauverai pas ! Regardez-moi, si vous voulez imiter la vraie Judith ! Ne croyez pas que j’irai là-bas en victime consentante. Ce n’est pas la reine de Sabba qui va se rendre chez ce roi, pour un couchage officiel, mais une fille juive, déchaînée, hypocrite et impitoyable, et prête à braver, pour mieux leur obéir, toutes les lois de Dieu.


SUZANNE :

Une fille sans forces, sans armes !


JUDITH :

Toutes les armes découvertes et cachées, je les aurai. La plus dangereuse pour Holopherne, je l’ai déjà.


SUZANNE :

Le poison ?


JUDITH :

Pas exactement. Mon langage. L’homme est bavard, Suzanne. Certes, toutes les variétés de Judith, je les suis aujourd’hui. Je vais là-bas en jeune fille ignorante devant un homme grossier, en jeune fille rusée devant un général sans contrôle, en envoyée d’une ville auprès d’un vainqueur. Mais j’y vais surtout comme l’enfant au temple, pour répondre à une question, à une série de questions que j’ignore, mais dont mon seul langage a la clef. En fait, toute la journée, je ne me suis guère préparée à une offre de mon corps, mais à une espèce de concours d’éloquence. J’ai soigné ma voix, j’ai mangé à peine. Ce que je ressens, c’est moins un éblouissement de martyre qu’une sourde pression de discours, de raisonnements, destinés à prouver je ne sais quoi, mais que je prouverai. D’une phrase, Suzanne, j’ai déjà convaincu de plus obstinés, brouillé le désir de plus frénétiques. D’un mot et d’un sourire. Allons-y. Cette nuit sera peut-être le triomphe du sourire. Car, s’il le faut, je sourirai… Vous pleurez, vous ?


SUZANNE :

Sur tant de douceur, tant de violence sacrifiées en vain.


JUDITH :

Ma violence ! Ah ! Suzanne, vous ne comprenez donc pas ma peine, pas plus que Jean ou les rabbins. Pourquoi je souffre de voir le peuple, et l’armée, et Dieu même me confier dans l’éclat leur ambassade, je pensais que vous, une femme, vous l’auriez deviné. C’est que, dans la solitude de mes nuits, dans l’agitation de mes journées, je me l’étais depuis longtemps, cette mission, confiée à moi-même. J’ai trop tardé, j’ai eu trop de confiance en nos soldats… Pourquoi Dieu a-t-il voulu m’enlever mon mérite en me comblant de gloire ? Ce Dieu, qui a toute l’éternité pour lui, s’amuse à m’enlever mes effets par une minute. Ah ! qu’il était plus beau mon voyage dans la nuit, Suzanne, non point tracé comme pour un coureur, mais où mon premier ennemi aurait été le gardien même de nos portes ! Personne dans la ville n’aurait su que la plus faible et la plus anonyme de ses filles, car c’est à ce titre que je partais, dans une ombre sans lune, caressant pour les faire taire les chiens de guerre en rôde, allait vers Holopherne pour la victoire ou pour la mort. Je vois qu’il ne faut pas avoir les mêmes idées que les prophètes. Ils tiennent terriblement à leurs droits… Dans mon orgueil de jeune fille, j’avais cru Dieu plus modeste. Je savais bien que l’idée était de lui. Lui a cru qu’elle était de moi. Il se venge !


SUZANNE :

Judith !


JUDITH :

Et ma douceur ! Heureuse Suzanne, qui avez pu trouver de la douceur aujourd’hui dans ce langage. La douceur du délabrement, de la haine. Venez ici… Oui, dans mes bras. Ne vous raidissez pas. Quel parfum ! C’est le mien, n’est-ce pas ? mais sur moi je ne le sentais plus. Adieu, parfum ! Et ce collier, c’est le jumeau du mien, mais sur moi je ne le voyais plus. Adieu, collier ! C’est sur vous que je vais prendre congé de tous ces objets familiers, et de moi-même… Moins de raideur, Suzanne, plus de souplesse… Est-ce donc là votre première leçon de tendresse ? Puisque voilà peut-être mon dernier soir, apprenez, seule entre tous et toutes, ce que peut être la douceur de Judith. Voyez si c’est bien elle que vous avez donnée à ces désespérés qui me fuyaient. Vous leur parliez ainsi en plein visage, vous tiriez doucement leur tête en arrière par les cheveux. Adieu, ma douce peau, adieu, mes yeux brûlants et glacés, adieu, mes lèvres… Comme j’aime mieux me dire adieu sur une sœur que sur un miroir… ô ciel, si mes yeux en s’ouvrant pouvaient voir le soleil !


SUZANNE :

Vous serez sauvée, Judith !


JUDITH :

Et maintenant, je pars !


SUZANNE :

Non ! Non !


JUDITH :

Oh ! femme stupide, ne comprendrez-vous donc jamais la voix de Dieu ? Votre poignard !


SUZANNE :

Quel poignard ?


JUDITH :

Donnez-moi votre poignard. Je l’ai senti sur vous. Je n’ai pas d’arme.


SUZANNE :

Voilà.


JUDITH :

Votre poison.


SUZANNE :

Voilà.


JUDITH :

Pas de pleurs, je vous en prie, c’est une arme que vous n’arriverez pas à me passer… Qu’est cela ?


SUZANNE :

Un peigne, du fard.


JUDITH :

Donnez… La ville est endormie ?


SUZANNE :

La rue semble vide, mais derrière chaque fenêtre une tête de femme ou de vieillard attend votre passage… On tient réveillés tous les enfants pour qu’ils vous voient.


JUDITH :

Il est temps qu’ils se couchent.


SUZANNE :

Vous n’allez pas partir ainsi, sans manteau ?


JUDITH :

Je ne veux pas risquer de voir mon oncle.


SUZANNE :

Prenez le mien… Vous gardez ces souliers ? Le chemin est dur. Vous allez avoir à franchir des ruisseaux, des haies.


JUDITH :

J’irai lentement. Je ne me presserai pas.


SUZANNE :

Vous partez sans avoir dîné ? Vous n’avez pas peur d’avoir faim ?


JUDITH :

Soif peut-être, oui.


SUZANNE :

Prenez ce verre d’eau.


JUDITH :

Mes mains ne sont plus à moi… Elles ne toucheront plus rien dans cette maison… Faites-moi boire, si vous y tenez… Merci. Elle se dirige vers la porte. Comment suis-je, ce soir ?


SUZANNE :

Oh ! Judith, comme toujours.


JUDITH :

Comme toujours ? Merci, Suzanne. Que ce soir Judith soit comme toujours, quel compliment pour les autres jours ! Et maintenant, ouvrez-moi.

Elle sort.


Scène IX

SUZANNE, JEAN, ESTHER.

Suzanne va appeler Jean.


SUZANNE :

Jean !


JEAN :

Elle est partie ?


SUZANNE :

Oui.


JEAN :

Alors, ce dont nous sommes convenus ! Pas une minute à perdre. Pas de malentendu, n’est-ce pas ? Répète !


SUZANNE :

Je cours au camp ennemi. Je joins Sarah.


JEAN :

Excuse-moi de t’envoyer chez cette entremetteuse. Tu sauras prendre par le plus court ?


SUZANNE :

Esther m’accompagne. Elle y va presque tous les soirs.


ESTHER :

C’est qu’elle déteste Judith, Sarah ! Elle est jalouse ! Judith l’a fait le mois dernier chasser de chez elle.


JEAN :

Que lui diras-tu ?


SUZANNE :

Que Judith va arriver. Elle voudra voir Holopherne. Que Sarah s’arrange pour la recueillir à son arrivée et l’empêche de joindre le roi, dût-elle pour cela l’enfermer jusqu’au jour. Bonne récompense. C’est cela ?

On entend le cri du veilleur qui ouvre la porte à Judith, cri lugubre…


JEAN :

C’est cela… Adieu. Tu as tout le temps d’arriver avant elle. Je lui ai indiqué un chemin impossible.

A ce moment Le Prophète apparaît à la fenêtre, criant.


LE PROPHETE :

Judith ! Judith ! Sauve-nous !

Jean le précipite à terre et le tue.


JEAN :

Toi, te voilà sauvé !

ACTE II

Sous la tente d’Holopherne.


Scène I

URI, OTTA, aides de camp d’HOLOPHERNE, SARAH. Un nègre nommé YAMI. DES SOLDATS DE GARDE. EGON, autre aide de camp..

Egon entre quand le rideau se lève.


OTTA :

Arrive, Egon, arrive ! Pour une fois, Sarah a une idée.


EGON :

Il est temps. Nos officiers se fâchent, Sarah. Tu nous trompes sur la fourniture.


SARAH :

Je donne ce que j’ai.


EGON :

Justement. Au début, tu nous donnais des fillettes, curieuses, d’un agréable maniement. Un rien les intéressait, les géants, la moustache à la gauloise… Depuis que la famine règne dans ta ville, tu n’amènes plus que les sœurs aînées.


OTTA :

Ou les grand-mères.


URI :

Ou les mères. On m’en a signalé avec l’enfant au sein.


OTTA :

Elles se jettent en chiennes sur la soupe, et, leur nourrisson à portée, se donnent sans la moindre joie.


EGON :

Tes veuves, entre autres, ou bien sont dénuées d’esprit folâtre à un degré inattendu, ou poussent, au contraire, l’épanchement au-delà de ce que demande une honnête infanterie.


URI :

Tu n’exerces sûrement pas ton métier de naissance ?


SARAH :

En effet. Je descends de Jacob en ligne directe.


EGON :

Alors tu m’étonnes. Tout grand aïeul crée autour de sa souche, pour la suite de ses héritiers, une zone d’inconscience, de saturation et d’irresponsabilité. Sur notre route, il n’y a guère eu que des noms illustres pour nous ouvrir clandestinement les poternes ou nous fournir en jeunes garçons. Si les descendantes de Jacob ne peuvent pas être de bonnes maquerelles, à quoi bon Jacob ?


OTTA :

Cette nuit, Jacob se rattrape.


EGON :

Alors, Sarah ! Ton idée ? Qu’as-tu à nous offrir, ce soir, pour fêter l’anéantissement de ta ville ?


SARAH :

Un spectacle gai.


EGON :

Nous les connaissons, tes spectacles gais. Douze femmes nues, sur le nombril desquelles tu projettes en couleur l’oriflamme de leur nation. Seul notre ministre de la Guerre y prend encore intérêt. Non, plus de spectacle d’art, ni de théâtre aux armées… Que nous proposes-tu d’un peu sérieux ?


SARAH :

La scène la plus comique qu’une juive ait jamais jouée, et jouera, si demain vous les massacrez toutes.


EGON :

Il n’y aura jamais de dernière actrice juive, Sarah ! Rassure-toi.


OTTA :

Réserve ton esprit, Egon. Nous en aurons plus besoin tout à l’heure.


EGON :

Quelle Juive ? Elle est là ?


SARAH :

Elle vient.


EGON :

Elle te ressemble ?


SARAH :

Elle a vingt ans.


EGON :

Une mendiante, encore ?


SARAH :

Non, une millionnaire, et généreuse. Tous ses aïeux banquiers ont, pendant trois siècles, prêté, usuré, volé, pour amasser un socle d’or à cette merveille de bienfaisance et de désintéressement.


EGON :

Je la vois d’ici, avec ses verrues précoces et ces lobes d’oreille d’une demi-livre qu’on ne rencontre qu’aux ventes de charité.


SARAH :

Non. Toutes ses grand-mères ont brassé dans leurs alcôves un nombre incroyable d’yeux à fleur de tête, de peaux squameuses et de mentons en galoche pour produire l’ovale le plus parfait et le plus beau regard d’Israël.


EGON :

Pourquoi vient-elle te voir ?


SARAH :

Elle ne vient pas me voir. Elle vient voir Holopherne.


EGON :

Que prépares-tu, qu’ourdis-tu, avec ta Juive ? Prends garde.


SARAH :

Je ne suis pour rien dans sa visite. Je suis la seule à n’y être pour rien. C’est tout le peuple juif qui l’envoie. D’après les prophètes, il ne peut plus être sauvé que par la plus belle et la plus pure de ses filles, venue sans escorte fléchir Holopherne. Tous ont pensé à celle-là. Et elle la première. Et elle vient.


EGON :

Bonne idée. Si elle est un peu grasse.


SARAH :

Tu ne comprends pas, Egon… Que hais-tu, dans les Juifs ?


EGON :

Je ne suis pas original. L’orgueil !


SARAH :

Et tu ne comprends pas que c’est l’orgueil même qui vient se jeter dans vos filets, en ce moment ?


EGON :

Nos filets en ont vu d’autres.


SARAH :

Crois-tu ? Vous n’avez humilié jusqu’ici que de vieux rois à trônes percés, des reines lâches qui avaient passé leur vie à répéter en elles le jour de leur chute, des prophètes végétariens, des idoles gâteuses. Vous n’avez répandu la honte que sur des perruques, sur des yeux chassieux d’où les larmes sortaient grasses… Mais voici cette fille, mes enfants !… Voici l’orgueil dans sa jeunesse, à peine une touche de poil noir et lustré aux aisselles ; quand elle pleure, quand elle transpire, c’est de la rosée… Tu es chasseur, Egon. Tu sais ce que chaque bête neuve, le petit de panthère dans sa fosse, le renardeau dans son piège, apporte de frais et de vierge à la mort. Tout ce qu’on peut apporter de nouveau et d’intact au scandale, au désespoir, —à la mort aussi, si le cœur vous en dit —Judith va vous l’offrir. C’est une riche : comme telle, elle n’a eu que de ces chagrins d’ordre si haut qu’ils n’ont pas sur les tissus et les glandes d’effets différents de celui des joies.


EGON :

Judith ? Tu dis Judith ?


SARAH :

Je dis Judith. Tu la connais ?


EGON :

Cette Juive, qui a fait soudoyer la semaine dernière nos porteurs arabes pour qu’ils massacrent les officiers de la garde, comment s’appelait-elle ?


SARAH :

Elle s’appelait Judith.


EGON :

Et c’est elle qui ose venir ici, elle qui a tué nos meilleurs amis ? Rappelle-toi Lamias, Otta, notre pauvre Lamias, sa tête fracassée et sa bave toute verte.


SARAH :

Enfin, elle t’intéresse !


EGON :

Ah ! elle vient, celle qui tira du sang vert d’un héros tel que Lamias ! Je m’en frotte les mains. Je suis d’accord sur tout d’avance. Quel supplice lui prépares-tu ?


SARAH :

Le seul qui puisse l’affecter. L’humiliation. Je peux l’amener ici même ?


EGON :

Si tu veux. Le roi travaille ou repose au fond des tentes.


SARAH :

Alors, assieds-toi sur ce siège. Otta, le manteau.


EGON :

Le manteau d’Holopherne ? Tu veux qu’elle me prenne pour Holopherne ?


SARAH :

Oui. Quand elle arrivera, tremblante d’angoisse, mais comblée à l’idée d’être une reine en face d’un roi ; attendant l’injure, la préparant, mais toute prête aussi à être la reine de Sabba pour un nouveau Salomon et à entreprendre avec lui une dispute de cour d’amour, reçois-la à la place du roi, et sous son nom.


EGON :

Pourquoi moi ?


SARAH :

Tu sais parler, et je t’ai dit qu’elle était vierge : c’est donc avant tout une bavarde. Tu es le plus capable de diriger la comédie, de tirer d’elle le maximum de terreur, de vanité satisfaite, de roucoulements nationaux… Songe au spectacle qu’elle nous donnera, quand elle comprendra soudain à quelle dérision nous l’avons amenée ! Et n’aie pas peur d’avoir en face de toi une victime insignifiante, car tout le peuple juif a mis ce soir sa mission en elle, et il passe sa nuit sur les murs, dans l’assurance de la voir à l’aube sortir du camp, suivie d’Holopherne repentant.


OTTA :

Tu comprends le jeu, Egon ?


EGON :

J’ai toujours compris la vengeance. Il y aura quelque chose de vraiment souverain, tout à l’heure, sur mon visage… Son reflet.


OTTA :

Le manteau royal te va bien, d’ailleurs.


EGON :

Un manteau royal va toujours bien. C’est le triomphe de la confection… Vous y êtes, mes amis ? Et tâchez de me donner enfin, comme à votre roi, cette déférence que vous me devez comme à votre effectif directeur de conscience.


URI :

Entendu, vieux pédéraste.


EGON :

Tu te rappelles l’agonie de Lamias, Otta ! Ce corps si unique attaqué par deux morts différentes, le côté gauche boursouflé, tuméfié, agité jusqu’à la paupière de gestes convulsifs, faisant de l’œil à sa dernière heure, le côté droit tout lisse, digne, la commissure des lèvres tenue par un point impeccable ! Le revois-tu, nous souriant d’une moitié de sourire, et ce beau demi-dieu jeté dans la terre avec cette moitié d’un affreux Lamias ? Seul ce côté droit se tient debout près de moi en cette minute, tout pâle, sa tranche encore fraîche frottée de goudron infernal… Mets-toi plutôt à ma gauche, Lamias… Entre Assur. Cette femme est là, Assur ?


ASSUR :

Elle arrive.


EGON :

Comment as-tu permis qu’une femme circulât ainsi dans nos lignes ?


ASSUR :

Un espion la suit depuis sa sortie de la ville. Elle allait lentement, d’ailleurs, droite, et sans se cacher.


EGON :

Par où est-elle entrée dans le camp ?


ASSUR :

Près du ruisseau Ésaü, là où les Juifs ont donné ce matin leur dernier assaut. Elle s’est penchée sur l’eau souillée de leur sang, et y a bu.


EGON :

De là, qui l’a dirigée ?


ASSUR :

Sarah nous avait recommandé de corser sa promenade. On l’a conduite par l’enclos des prisonniers, où justement l’on suppliciait. Elle est maintenant devant l’enceinte royale. Elle refuse de s’asseoir et demande Holopherne.


EGON :

Amène-la…

Assur sort.


URI :

Répartis les rôles, Egon.


SARAH :

Rien de plus simple. Nous tous, nous déversons sur Judith les injures, les menaces. Egon, au contraire, semble séduit par elle, et elle lui arrache peu à peu la grâce des Juifs.


EGON :

Contre un baiser, un simple baiser.


SARAH :

Bravo pour ton courage !


EGON :

Lamias, lui, aimait les femmes… Mais seulement les blondes comme lui… Tu te rappelles, l’an dernier, à Tiflis, ces deux sœurs qui venaient du Nord, leurs cheveux paille pressés sous un turban, avec de beaux visages clairs et débordants, nus comme des fesses… J’espère que ta Judith n’est pas blonde, Sarah, et qu’elle ne s’est pas frottée, pour l’adoucir, avec la couleur de Lamias ?


SARAH :

Regarde-la. Judith paraît. Egon et les officiers feignent de ne pas remarquer l’arrivante et continuent à rire ou à plaisanter.


Scène II

LESMEMES, JUDITH.


JUDITH :

Me voici, Holopherne.


URI :

Qui ose prononcer le nom du roi ? Qui es-tu, pour ignorer qu’il est interdit, sous peine de mort, de toucher le roi, même par la parole ?


JUDITH :

Celle-là peut te renseigner.


SARAH :

Ah ! tu daignes me reconnaître, Judith. Depuis que tu m’as fait jeter hors de ta maison, avec la lettre du bel Edouard, j’ai fait des progrès, n’est-ce pas ?


OTTA :

Que patronne et pensionnaire se disputent ailleurs ! Yami !


SARAH :

Elle n’est pas ma pensionnaire. Elle a été étudiante. Elle sait se prostituer elle-même.


OTTA :

Qui t’amène ici ? L’hystérie, comme tes sœurs ? La faim, la soif ? Tu veux boire ?


JUDITH :

Je viens de boire au ruisseau Ésaü.


EGON :

Que dit-elle ?


SARAH :

Je pense qu’elle veut dire : qu’elle vient de boire l’eau rougie du sang des Juifs, pour avoir leur courage. C’est ce qu’on appelle un mot sublime.


EGON :

Si c’est pour prononcer des mots sublimes que tu t’es dérangée, belle brune, tu perds ton temps. Ils n’ont jamais servi que des siècles après qu’ils furent dits, et aux acteurs.


JUDITH :

Que ceux qui furent dits voilà cent ans me servent aujourd’hui !


SARAH :

En voilà encore un.


EGON :

Je t’en prie. N’insiste point. Je ne les comprends pas. Tu penses bien, si l’on dénombre les femmes qui devant moi ont voulu m’arracher leur époux, les sœurs qui devant moi ont passé à leur frère le poison auquel elles avaient déjà bu avec un pauvre sourire, les grand-mères acharnées à sauver de nos bourreaux un petit-fils crépu et camus, une horreur —que tous les mots sublimes, les gestes et les attitudes sublimes, ont dû fourmiller autour de moi. Rien ne m’en est parvenu. Je n’ai vu que des êtres dont le bavardage et la gesticulation se poursuivaient aux portes de la mort. Tu as bu au ruisseau Ésaü ? Et après ? Tu as bu de la boue mêlée de caillots ? C’était ton droit, mais inutile de t’en vanter… Ton nom ?


JUDITH :

Judith.


EGON :

Qui est Judith, Sarah ?


SARAH :

La fille à la mode.


EGON :

À la mode, oui, elle l’est. Elle a ce talent par lequel les vraies mondaines seules, dans les pires époques, savent mettre leur regard ou leur robe à la mode du malheur, de la guerre ou de la famine… Une fille, non ?


SARAH :

En effet, c’est une vierge. Aucune virginité n’a été désirée et frôlée de plus près. Mais c’est encore une virginité. Elle a même des certificats du grand prêtre… Je la déshabille ?


EGON :

Touche-la, Sarah, et je te fais battre… Avoue en tout cas qu’elle est belle, et moins maigre que tes recrues habituelles !


SARAH :

Je ne sais comment elle fait. La famine dessèche les autres Juives ; celle-là mange moins encore, car elle affecte de tout donner, mais elle n’a pas dépéri d’une once. La grandeur des temps la nourrit.


EGON :

Nous lui fournirons cet aliment en abondance. Princesse, pour oser se présenter ainsi ? C’est la royauté de Judas qui flotte autour d’elle.


SARAH :

Non, la haute banque. Ne devines-tu pas, autour de cette simplicité, les voitures à ressort, les bijoux à chaînette de sûreté ? Je suis sûre qu’en partant de chez elle, elle n’a touché ni à sa robe, ni à ses cheveux. Elle est de celles qui n’ont à se préparer ni pour l’amour, ni pour la mort, une riche, quoi !


EGON :

Ne t’excite pas, Sarah.


SARAH :

C’est aussi que l’injustice de Dieu me dépasse ! Il n’y a de vraie martyre que riche. Regarde ce corps toujours oint, adoré et flatté, c’est vraiment le modèle du corps pour tous supplices… L’odeur de sainteté, en fait, c’est le parfum. Enfin, elle est ici, prise et honteuse, étouffée par la peur.


EGON :

Sur ce point, tu te trompes, Sarah. Je connais le courage.


SARAH :

Elle a peur… Voyez-la, raide et pâle, comme la fille du patron au milieu des grévistes. Du patron Jéhovah ! Et elle se tait. Qu’il est difficile, hein, ma fille, de ne pas émettre de mots sublimes en des occasions pareilles !


EGON :

Un mot encore, Sarah, et je te donne à Yami… Quel projet t’a conduite ici, Judith ?


JUDITH :

Je voulais voir un grand roi face à face.


EGON :

Tu le vois, et tel que tu l’imaginais, sans doute ?


SARAH :

Méfie-toi, Seigneur ! Tout n’est que flatterie et dentifrice dans cette bouche.


JUDITH :

Je ne sais comment je l’imaginais. Mais je sais que je venais désespérée, et que maintenant j’espère.


EGON :

Un rien dans mes yeux, n’est-ce pas ? Un quelque chose dans les poils de ma barbe ?


JUDITH :

Un accent dans votre parole.


SARAH :

Nous y voilà.


EGON :

Qui la rend douce, n’est-ce pas, loyale ?


JUDITH :

Non, mais je sens, au-dessous d’une dureté et d’une hypocrisie d’empereur, un goût du jeu, de l’aventure, une curiosité qui est une promesse.


EGON :

Alors, méfie-toi. Holopherne a fait mille promesses dans sa vie. Il a promis à la reine d’Alep d’épargner son unique fils si elle se prostituait à un baudet. Il a promis au dieu des Phéniciens, s’il se manifestait, de respecter sa cathédrale. La reine s’est ouverte à l’âne, le dieu des Phéniciens s’est montré en personne, et j’ai tué le fils, et j’ai brûlé le temple.


SARAH :

C’est que cette reine et ce dieu n’étaient pas Judith !


JUDITH :

C’est que tu n’étais pas, alors, le vrai Holopherne, celui auquel je veux parler ce soir.


EGON :

Il t’écoute…


URI :

Seigneur, je vous en prie. Choisissez entre cette fille et nous.


EGON :

Tais-toi, j’ai choisi…


OTTA :

Il est tard, Seigneur. Nous avons juste le temps de lire le rapport.


EGON :

Parle, jeune fille. À quel titre viens-tu ?


JUDITH :

Justement. Tu sais ce qu’est une jeune fille ?


EGON :

C’est ce qu’a été Sarah. C’est ce qu’ont été toutes celles qui sont l’opprobre du monde.


JUDITH :

Tu sais ce qu’est une jeune fille ?


EGON :

Tout le monde le sait. Elles seules l’ignorent. Si tu le sais, tu ne l’es plus.


JUDITH :

C’est là l’exception. Je sais ce que je suis, et je le reste.


EGON :

C’est une future femme, prête aux hontes grotesques qui rendent femme.


JUDITH :

C’est, poussé à un tel point qu’il n’en voit plus les pires malheurs, qu’il n’en ressent plus les pires souffrances, l’espoir de rencontrer un jour la grandeur dans un être humain.


EGON :

Et tu espères la trouver ici, pauvre fille, chez des vainqueurs ? La grandeur est la prime réservée à la défaite et à la victime.


SARAH :

Vas-y, Esther. C’est le moment. Assuérus t’écoute.


JUDITH :

Épargne les Juifs, Holopherne, et ton nom sera accolé au leur pour l’éternité.


OTTA :

Il n’y a vraiment que les Juifs pour croire aussi sérieusement à l’éternité. Ils l’ont inventée comme intérêt à une minute, une seule minute de charité ou d’honnêteté. C’est leur idéal du placement.


EGON :

Dis-moi, Judith, parlons sérieusement, crois-tu que je n’ai pas entendu tout ce qui peut supplier pour les Juifs ? Te crois-tu plus éloquente que cette belle lumière qui argente maintenant sur tes remparts la vermine massée dans l’angoisse ? Me crois-tu sourd ? Crois-tu que ce silence du champ de bataille, ce cri d’oiseau de nuit voilé par sa becquée de viande humaine, le bruit de ce fruit qui choit soudain de l’arbre, seule victime pacifique et naturelle de cette veille, et l’image d’une petite mère juive qui prie en pleurant dans sa soupente, en caressant son chien juif affamé, et l’indifférence des étoiles, et le mépris des vents, ne m’aient pas déjà tout dit en leur faveur ? Tout est Judith dans cette supplication, et Judith pas plus que le reste. Pourquoi ta plainte arriverait-elle jusqu’à moi, par-dessus toutes les autres ?


JUDITH :

Parce qu’elle est la plus forte.


EGON :

Elle n’est pas la plus forte, car j’aime les chiens, les étoiles, les reflets de la lune sur les humains, et je n’aime guère les femmes.


SARAH :

On ne le dirait guère aujourd’hui. Pour la première fois, Holopherne daigne parler à une fille. Touche-la, Seigneur, touche-la. Devant une Juive, il faut avoir les meilleurs yeux et les meilleures mains, être en même temps mille fois voyant et mille fois aveugle.


EGON :

Emmenez cette femme, fouettez-la.


SARAH :

Mais qu’ai-je dit, Seigneur, qu’ai-je fait ?


EGON :

Tu as insulté mon hôte. Tu seras punie.


SARAH :

Pitié, Seigneur ! Je plaisantais.


OTTA :

On ne fouette pas un bouffon, Seigneur.


EGON :

Si Judith veut avoir pitié de toi, cela la regarde.


SARAH :

Pitié, Judith !


EGON :

Un geste, un mot de Judith, et tu es sauvée… Judith reste muette. Cela va. Très bien…


OTTA :

Méfiez-vous, Seigneur, méfiez-vous. Songez que de votre étreinte avec cette pucelle va naître une série d’êtres et de symboles déjà presque rayés de l’univers, le tailleur de casquettes et l’usure, le virtuose et la prophétie. Sans parler de l’éternité. Songez à toute cette progéniture.


EGON :

Mais qui suis-je, enfin, pour qu’on me parle ainsi ? Prends garde aussi à toi, Otta Quel cœur as-tu pour oublier que c’est aujourd’hui l’anniversaire de notre cher Lamias, qui dut tant à une Juive ? En son honneur, j’écouterai Judith.


JUDITH :

Écoutez-moi, Seigneur. Par ce Lamias que je conjure d’être debout derrière vous en ce moment.


EGON :

Il y est, en partie du moins.


OTTA :

Alors, c’est le solo ? Nous n’échappons pas au solo de la favorite suppliant son roi pour le salut des Juifs ? Je te préviens, Holopherne, je ne réponds de rien si tu refuses demain le carnage à nos troupes d’Afrique. La double portion de semoule et d’orgeat qu’ils reçoivent depuis deux mois appelle une seule vengeance : le sang…


EGON :

Parle, Judith.


JUDITH :

Ô Roi, je sais que je ne demande pas au carnage une mince faveur. Je suis infirmière. Je soigne chaque jour des blessés et des mourants. Ce voyage dans vos lignes a achevé de m’instruire. Chaque instrument de meurtre ou de torture prend auprès d’un corps juif son sens et son tranchant. L’entaille dans notre peau est grasse, belle. Je viens à toi avec la fierté de notre richesse dans la mort. Si la guerre était prévoyante, elle ne nous anéantirait pas. Mais on ne distrait la guerre du sang, que par du sang. Je t’en apporte une piste toute fraîche.


OTTA :

Le sang de Judith, c’est peu pour onze armées.


EGON :

Tais-toi.


JUDITH :

Tu as entendu parler de Cittose ?


EGON :

La ville blonde ?


JUDITH :

Ceux qui nous appellent la ville brune l’appellent, en effet, ainsi.


EGON :

Comment l’ignorerions-nous ? C’est par le clignement de ces deux yeux vairons que la Judée nous a fait signe. Alors ?


JUDITH :

Cittose est à huit lieues, intacte, gonflée de paix comme une larve, pleine de ses eunuques, de ses femmes du Caucase, de ses patriciennes en qui la graisse s’étend également de la bajoue à l’orteil comme en tous les êtres privés de Dieu. Au lieu de nos greniers et de nos caves vides, de nos femmes squelettiques, donne donc à tes soldats ces corps pleins comme un sac, ces enfants dorés, cette abondance, et tu observeras la seule loi de la guerre, qui est de punir la sécurité et de bafouer la paix !


EGON :

Qu’en dis-tu, Otta ?


OTTA :

Intéressant, mais la permission de Judith me paraît inutile. Cittose aura son tour.


JUDITH :

Elle ne l’aura pas, si vous tardez d’une minute. Notre conseil lui a dépêché ce soir un courrier pour l’avertir de se préparer ou de fuir. Mais si vous partez sur-le-champ, je connais la montagne, je serai votre guide.


SARAH :

Bravo, Judith, voilà ta vraie vocation. Tu es faite pour perdre et non pour sauver. Si c’est pour décider Holopherne à tuer des innocents que Dieu t’a désignée, alors je l’approuve : c’est dans tes cordes.


EGON :

Viens ici, Judith. La comédie est finie.


JUDITH :

La comédie ?…


EGON :

Je t’avais menti, Judith. Je t’attendais. Ton nom était venu jusqu’à moi et point par cette procureuse. C’est lui que les plus beaux prisonniers prononçaient dans la torture, ce nom dont l’écho sans gencives n’arrive pas à redire les syllabes trop denses et que les lèvres humaines, doublées de dents, seules peuvent répéter, et toute cette armée avait l’air de ne défendre que toi.


SARAH :

Pitié, Judith.


UN GARDE :

Silence.


EGON :

Enfin, te voilà dans ma tente, et ma captive. Ce n’est pas moi qui ai lancé la rumeur d’après laquelle tu sauverais les tiens en venant jusqu’ici ; mais, Judith, ne crois-tu pas que l’imagination simple des peuples, de même qu’elle sait isoler la sagesse en phrases et en dictons, sait isoler aussi, au-dessus des grandes luttes, les vrais combattants ? La guerre ne pouvait être terminée que par ce duel qui nous met face à face… Elle l’est. Otta, convoque les colonels… Annonce le départ pour Cittose. Toi, Judith, va, tu es libre.


JUDITH :

Libre ?


EGON :

Cours annoncer leur salut à tes Juifs… Yami va t’escorter… Tu m’entends, Yami ?… Et apprends à connaître ceux que tu appelles des barbares. Oui, tu me plais. Mais je ne t’impose aucune condition. Le temps nous manque d’abord, et d’ailleurs, je n’ai pas le sentiment, moi, de te plaire.


JUDITH :

Seigneur !


EGON :

Ai-je tort de le croire ? Tu pourrais sans aversion approcher ton visage du mien, et poser tes lèvres sur mon front, doucement, fraternellement, en adieu ?


JUDITH :

Je peux, oui…


EGON :

Alors, viens…

Judith, méfiante, pose un baiser sur le front d’Egon. Aussitôt il l’embrasse à pleines lèvres, la prenant à bras-le-corps, pendant que s’élèvent tous les cris de moquerie et de dérision. Judith s’est débattue et libérée. Elle est au milieu de la ronde, son poignard à la main.


EGON :

Elle m’aurait blessé, la garce ! Yami, à toi !


SARAH :

Ah ! Judith ! pauvre niaise ! Où te croyais-tu ? Dans ta cour d’amour ou dans ta sacristie, avec tes fiancés et tes prêtres ? Te voilà jusqu’au cou dans la honte ! Quel beau spectacle tu as donné à ces soldats de l’intelligence juive en prenant ce pédéraste pour Holopherne ! Merci, Egon. Sur cette riche, tu as vengé tous les pauvres de la terre ; sur cette bavarde, tous les bègues et les muets ; sur cette étroite, tous les ventres ouverts jusqu’au nombril.


EGON :

Yami, va.


YAMI :

Non.


EGON :

Tu ne me comprends pas ? Je te la donne.


YAMI :

Non !


EGON :

Tu oses me refuser ? Tu sais à quoi tu te condamnes ?


YAMI :

Oui !


URI :

Alors, gardes, allez-y !

On emmène Yami, ou on le tue sur place, selon l’humeur du metteur en scène.


SARAH :

Donne-la-moi, Egon. J’ai son emploi. Comme elle t’a baisé gentiment ! Quelle charmante retenue dans sa courte salive ! Et quelle reine d’éloquence… Celui qui ne comprend pas, qui n’entend pas, cette brute, Yami, elle l’a convaincu. Je suis sûre que cela lui suffit, elle a convaincu un nègre, sa vanité est sauve".


EGON :
Non, Lamias sera vengé ici même.

SARAH :

Appelle tes Juifs, Judith ! Appelle tes prophètes ! Appelle ton Dieu !


JUDITH :

Holopherne ! Holopherne ! Au secours !

Le rideau du fond s’écarte. Holopherne paraît.


Scène III

LESMEMES, HOLOPHERNE.


HOLOPHERNE :

Emmenez cette femme. Tuez-la.


SARAH :

Qu’ai-je fait, Holopherne ?


HOLOPHERNE :

Mettons que tu aies mal prononcé mon nom. L’H n’est pas aspiré.


SARAH :

Je n’ai fait qu’obéir à Egon, Seigneur. Pitié !


HOLOPHERNE :

Recommençons la comédie, cette fois dans la vérité. C’est à cette jeune fille de dire si elle veut avoir pitié de toi.


SARAH :

Pitié, Judith.


HOLOPHERNE :

Qu’elle ait un geste, un mot de pitié, et je verrai… Judith ne bouge pas. C’est bien. Allez. Elle est Juive aussi, d’ailleurs. Elle doit mourir.


SARAH :

Ah ! tu crois que les Juifs mourront, adjudant naïf ! Ils vivront et leur Messie viendra. Et il viendra non par cette bourgeoise et son pucelage, mais par Sarah, l’entremetteuse. Sache que tu ne les tueras pas tous demain, car depuis un mois j’ai expédié chaque jour, couverts par mon commerce, vers un pays que tu ignores, une suite de jeunes garçons et de filles qui repeupleront à l’abri notre cité, et crachent sur ton nom.


HOLOPHERNE :

J’étais au courant. Chaque soir, j’ai fait saisir et exterminer la caravane…


SARAH :

Alors, meurs ! Elle se précipite sur Holopherne. On l’emporte.


HOLOPHERNE :

Laissez-moi, vous autres.

Tous sortent.


Scène IV

JUDITH, HOLOPHERNE.


HOLOPHERNE :

On dirait qu’elles arrivent par les airs, avec des ailes…


JUDITH :

HOLOPHERNE :

On dirait qu’elles arrivent par le sol, taupes ravissantes. Dans l’heure où l’homme l’attend le moins, où la présence féminine semble exclue, par les souterrains de l’air, les courants de la terre, une femme arrive, et lui apporte la nuance de douceur ou de cruauté qu’il n’a pas connue.


JUDITH :


HOLOPHERNE :

Et voilà toute la conclusion où mènent dix ans de conquêtes. Les grandes aventures sont pour ceux qui se ferment à clef dans des bureaux, qui se cachent au fond des tentes solitaires. Le philosophe par sa divagation, le général par son étude, le banquier par ses calculs tissent on ne sait quels filets invisibles, et soudain ils entendent qu’on tire et qu’on se débat dans la pièce à côté. Une femme est prise… Il ne s’agit plus que de la dégager doucement, doucement, des deux mains… Par où est bien venue celle-là, la plus parfaite ?


JUDITH :

Par un champ de carnage.


HOLOPHERNE :

J’oublie toujours comment les femmes s’en vont, comment elles disparaissent de ma vie. Mais je me rappelle chaque détail de leur venue, dans quelle couleur de robe et de soleil, et cette première lueur de leurs dents sous leur premier sourire, par laquelle elles vous font croire à des os d’ivoire, à un squelette d’ivoire. Comme j’y croyais ! Comme j’y crois ! C’est la même femme toujours qui me quitte. Mais comme celle qui vient diffère des autres ! Tu es leur contraire, toi, Judith. Tu m’éloignes d’elles d’une distance que je n’avais jamais connue… Si tu le veux, prépare-toi…


JUDITH :

À quoi puis-je bien n’être pas préparée, en cette minute ?


HOLOPHERNE :

Tu le serais à l’amour ?


JUDITH :

Egon m’a touchée. Je ne suis plus digne de toi.


HOLOPHERNE :

Essuie ce rouge près de ta bouche, et rien ne restera d’Egon sur toi. Veux-tu aussi qu’il ne subsiste rien de lui, en ce bas monde ?


JUDITH :

Non ! Non ! Qu’il vive. Et que son ignoble cachet rne marque pour toujours.


HOLOPHERNE :

C’est une façon de parler. Tu sais bien qu’à ta première toilette, il disparaît.


JUDITH :

Tant pis ! Ce serait trop beau qu’une femme ait été saccagée dans sa vertu, dans sa foi, que son Dieu, pour la bafouer, se soit entendu avec une entremetteuse, et qu’elle offrît au monde la même face ! Je ne suis que honte, Holopherne. Je brûle de honte. Les lèvres d’Egon, je les sens marquées en blanc sur ce feu.


HOLOPHERNE :

Non, en rose, sur la neige et la crème. C’est fade. D’assez mauvais goût. Viens ici. Je les efface.


JUDITH :

Vous n’effacerez pas le faux baiser de mon Dieu ; il couvre mes joues, il est le plus infamant.


HOLOPHERNE :

Celui d’Egon, d’abord. Voilà. Quel visage pur, bien lavé… Il me semble qu’aucun des baisers dont tes amis les jeunes gens ont dû le couvrir n’y a laissé maintenant de trace… Seule la colère sait redonner la virginité à un visage et trahir son secret.


JUDITH :

Que trahit le mien ?


HOLOPHERNE :

Le secret de cette fureur, de ces yeux secs, de ce désordre.


JUDITH :

Oui, quel est-il ?


HOLOPHERNE :

La douceur.


JUDITH :

La douceur ? Vous ne sentez pas un poignard, sous ma robe ?


HOLOPHERNE :

Je le sens comme une partie de ton corps, durcie pour moi. Elle seule est dure d’ailleurs. Me crois-tu assez neuf pour ne pas sentir ce corps soudain sans résistance, sans vertèbres, un corps amoureux, quoi ! Tu es l’abandon tendu sur un poignard.


JUDITH :

L’abandon à la honte !


HOLOPHERNE :

Oui, oui, histoires ! Tu sais parfaitement qu’à certaines heures l’être ne peut reprendre pied que dans le vide suprême, la jouissance. Tu la cherches. La veux-tu ?


JUDITH :

Où je veux prendre pied ? Dans le mépris de moi-même ! Dans la bassesse !… Que le Dieu des Juifs et les Juifs se soient occupés vingt ans à me flatter, à m’aduler, qu’ils aient abusé de ma confiance pour me lancer dans ce guet-apens, non ! Ma pensée ne peut accepter cette honte. Je suis perdue corps et biens dans une aventure aussi basse.


HOLOPHERNE :

N’est-elle pas plus relevée, maintenant ? Ce que je suis ne te suffit-il pas ? Va-til falloir que je m’efface devant un troisième Holopherne ? En somme, tu voulais me voir, tu me vois. Tu voulais me parler, je t’écoute. De moi, que désirais-tu ?


JUDITH :

Rien. Plus rien.


HOLOPHERNE :

Tu ne voulais pas me parler de ton Dieu ?


JUDITH :

Qu’il se manifeste lui-même ! Il est suffisamment fort et terrible.


HOLOPHERNE :

Ton entremise pourtant ne lui aurait pas été inutile auprès de moi, car ma sympathie, comme je me connais, irait plutôt à un Dieu faible, à un Dieu auquel l’amour des hommes est nécessaire pour sa divinité… Et tes frères ? Quand tu les as quittés, voilà quelques heures, tu ne te proposais pas d’obtenir leur salut !


JUDITH :

Je les ai quittés voilà mille ans.


HOLOPHERNE :

Ils vivent encore. Et ils crient. Écoute-les. On les entend d’ici, ils t’appellent.


JUDITH :

Je ne les comprends plus. Je rougis d’avoir parlé tout à l’heure leur langage. Oui, ils chantent. Je connais par cœur ce cantique. Ils me détaillent par métaphores. Ils chantent mon innocence, qui est un agneau, mon audace, qui est un tigre. Cette emphase, dont le souffle de Dieu gonfle chacun de leurs mots et chacun de leurs gestes, elle m’est maintenant intolérable… Désormais, je serai muette.


HOLOPHERNE :

Non, non, au contraire. Parle. Tu ne risques rien sous cette tente.


JUDITH :

Je ne vous comprends pas.


HOLOPHERNE :

Tu me comprends très bien. Tu commences très bien à deviner où tu es.


JUDITH :

Où suis-je ?


HOLOPHERNE :

Où te sens-tu ?


JUDITH :

Sur un îlot. Dans une clairière.


HOLOPHERNE :

Tu vois ! Tu as deviné.


JUDITH :

Qu’ai-je deviné ?


HOLOPHERNE :

Qu’il n’y a pas de Dieu ici.


JUDITH :

Où, ici ?


HOLOPHERNE :

Dans ces trente pieds carrés. C’est un des rares coins humains vraiment libres. Les dieux infestent notre pauvre univers, Judith. De la Grèce aux Indes, du Nord au Sud, pas de pays où ils ne pullulent, chacun avec ses vices, avec ses odeurs… L’atmosphère du monde, pour qui aime respirer, est celui d’une chambrée de dieux… Mais il est encore quelques endroits qui leur sont interdits ; seul je sais les voir. Ils subsistent, sur la plaine ou la montagne, comme des taches de paradis terrestre. Les insectes qui les habitent n’ont pas le péché originel des insectes : je plante ma tente sur eux… Par chance, juste en face de la ville du Dieu juif, j’ai reconnu celui-ci, à une inflexion des palmes, à un appel des eaux. Je t’offre pour une nuit cette villa sur un océan éventé et pur… Laisse là tes organes divins, tes ouïes divines et entre avec moi. Je vois d’ailleurs que tu commences aussi à deviner qui je suis.


JUDITH :

Qui êtes-vous ?


HOLOPHERNE :

Ce que seul le roi des rois peut se permettre d’être, en cet âge de dieux : un homme enfin de ce monde, du monde. Le premier, si tu veux. Je suis l’ami des jardins à parterre, des maisons bien tenues, de la vaisselle éclatante sur les nappes, de l’esprit et du silence. Je suis le pire ennemi de Dieu. Que fais-tu au milieu des Juifs et de leur exaltation, enfant charmante ? Songe à la douceur qu’aurait ta journée, dégagée des terreurs et des prières. Songe au petit déjeuner du matin servi sans promesse d’enfer, au thé de cinq heures sans péché mortel, avec le beau citron et la pince à sucre innocente et étincelante. Songe aux jeunes gens et aux jeunes filles s’étreignant simplement dans les draps frais, et se jetant les oreillers à la tête, quelques talons roses en l’air, sans anges et sans démons voyeurs… ! Songe à l’homme innocent…


JUDITH :

C’est cette innocence que vous m’offrez pour un quart d’heure ?


HOLOPHERNE :

Ne méprise pas de tels cadeaux. Je t’offre, pour aussi longtemps que tu voudras, la simplicité, le calme. Je t’offre ton vocabulaire d’enfant, les mots de cerise, de raisin, dans lesquels tu ne trouveras pas Dieu comme un ver. Je t’offre ces musiciens que tu entends, qui chantent des chants et non des cantiques. Écoute-les. Leur voix meurt doucement au-dessus d’eux, autour de nous, et n’est pas aspirée au ciel par un terrible aspirateur. Je t’offre le plaisir, Judith… Devant ce tendre mot, tu verras Jéhovah disparaître…


JUDITH :

Jéhovah revient terriblement vite. Il faudra vous hâter.


HOLOHERNE :

Me hâter ? Certes non. Crois-tu donc qu’il y ait spectacle plus doux que de voir la femme dénudée soudain de son Dieu, toute gauche encore dans cette liberté suprême ? Quel dévêtement vaudra celui de ton enveloppe divine ! Que tu es belle, Judith, et soudain simple ! Tout ton corps me dit sa vérité en syllabes pressantes ! Oh ! Judith, que veux-tu ?


JUDITH :

Vous le savez… Me perdre !


HOLOPHERNE :

Ton corps dit cela plus doucement.


JUDITH :

C’est son affaire.


HOLOPHERNE :

Ton corps me dit qu’il est las, qu’il va choir si un homme ne l’étend de force à terre, qu’il va étouffer à moins que des bras puissants ne l’étouffent. Il dit qu’il veut qu’on le caresse, qu’on l’adore, qu’on le touche des lèvres, de la paume des mains, du front… du front d’un roi. Il réclame. Il veut être Dieu. Toi, que veux-tu ?


JUDITH :

Qu’on m’insulte… qu’on me saccage…


HOLOPHERNE :

Tous deux vous serez obéis.


JUDITH :

Holopherne ! Pitié ! Un moment !


Scène V

JUDITH, HOLOPHERNE, ASSUR.


ASSUR :

Judith est là, Seigneur.


HOLOPHERNE :

Que dis-tu ?


ASSUR :

Une femme est venue, voilà quelques heures, qui dit s’appeler Judith. Je vous croyais endormi, maintenant elle insiste.


HOLOPHERNE :

Deux Holopherne ! Deux Judith ! Que de doublures, aujourd’hui ! Que faut-il faire de cette Judith ?


JUDITH :

Je la connais. Qu’elle entre, vous choisirez vous-même.


Scène VI

JUDITH, HOLOPHERNE, SUZANNE.


HOLOPHERNE :

Tu es Judith ?


SUZANNE :

Oui.


JUDITH :

Tu fais bien de le dire. Cela ne se devine pas.


SUZANNE :

Je suis Judith.


JUDITH :

Tu es Esther, ou Madeleine, ou Rose. Tout va recommencer alors ? Tes prétentions de ce soir vont reprendre ? Tu t’es montrée, tu peux partir.


SUZANNE :

Pas sans toi.


HOLOPHERNE :

Que veut-elle ?


JUDITH :

Elle prétend me sauver de toi.


HOLOPHERNE :

Tu veux sauver Judith ? Elle court un danger ?


SUZANNE :

Oui. Il est différent de celui que j’attendais, mais plus grave.


JUDITH :

Tu pensais me trouver à genoux aux pieds d’une idole à barbe, et pleurant.


SUZANNE :

Je pensais trouver une victime et un bourreau. Je trouve un rendez-vous.


JUDITH :

Un rendez-vous, oui ; Dieu l’a pris.


SUZANNE :

Alors, remercie Dieu, au lieu de blasphémer, car il te plaît. Cependant les Juifs croient Judith devant un minotaure, et supplient.


HOLOPHERNE :

Ah ! oui, et devant qui est-elle ? Chaque jeune fille n’a-t-elle pas le minotaure qu’elle mérite ?


SUZANNE :

Devant qui ? Cela se voit. Devant le premier homme qui l’ait jamais émue.


HOLOPHERNE :

Qui t’envoie ici ?


SUZANNE :

Moi, un homme. Elle, un Dieu. Mais homme et Dieu ont muté leur place pour nous y retenir. Au secours ! Holopherne.


HOLOPHERNE :

Au secours de quoi ? Qu’ai-je à sauver encore ?


SUZANNE :

L’honneur du monde.


HOLOPHERNE :

La vertu de Judith, tu veux dire ?


SUZANNE :

Aujourd’hui, c’est la même chose. Tant que Judith sera vierge, le monde le sera.


HOLOPHERNE :

Une autre remplacera Judith… Rien ne se reproduit comme la vierge.


SUZANNE :

Vous ne la connaissez pas, Seigneur ! Cette femme humiliée qui est devant vous n’est pas Judith ! Je le suis plus qu’elle, moi qui n’ai que son reflet d’hier ! Elle est la seule à ne pas être Judith dans notre peuple, de ses vieillards à ses héros…


JUDITH :

À ces héros qui m’ont laissée partir seule, vers ce qu’ils croyaient la honte.


SUZANNE :

Mais moi je suis venue et je t’en sauverai.


JUDITH :

Enfin, nous y voilà ! La nouvelle envoyée de Dieu dévoile son secret. Elle est jalouse d’Holopherne.


SUZANNE :

Faites cesser cette scène, Seigneur, je vous en supplie.


HOLOPHERNE :

Je m’en garde. Elle m’intéresse.


JUDITH :

Voilà ta rivale, Holopherne ! C’est à elle qu’il faut me prendre.


SUZANNE :

O Seigneur, ayez pitié ! Son élan a été trop grand, elle a dépassé son but. Elle se trouve soudain à nu, à vide, sa sainteté s’est déchargée d’un coup, et il ne lui reste que la volonté de se perdre et son exaltation ! Vous qui ne croyez pas à la grandeur de Dieu, vous croyez donc à la beauté humaine. Sauvez-la.


HOLOPHERNE :

La beauté humaine ne risque rien en ce moment. Au contraire. Tout cela l’avive rudement,


JUDITH :

De mon exaltation ! C’est toi qui me la rends, femme imbécile ! Ainsi, cette lutte sournoise que j’ai toujours déclinée, c’est ici qu’elle se livre ! Toute cette pression des femmes sur moi que je n’ai jamais voulu comprendre, ces baisers ambigus de mes camarades de classe, ces regards lourds de mes voisines au théâtre, ces caresses des couturières, c’est toi qui étais chargée de m’en apprendre le ridicule et la concupiscence ! Merci.


SUZANNE :

Il s’agit des Juifs, Judith !


JUDITH :

Des Juifs ! Il s’agit bien des Juifs maintenant ! Si tu crois que Dieu suit ses affaires jusqu’au terme, comme un banquier, tu te trompes ! Il demande de nous l’acte initial, et c’est tout. En ce qui concerne les Juifs, les jeux sont faits. Je ne suis plus chargée des Juifs. Tu te rends bien compte que le sort travaille pour eux ou contre eux en dehors de nous, et ni le puissant Holopherne, ni la misérable Judith n’ont plus rien à y voir. Mais des Juives, parlons-en !


SUZANNE :

N’insulte pas Dieu !


JUDITH :

Je le connais mieux que toi, Dieu. Dieu s’occupe de l’apparence et de l’ensemble, non du détail. Dieu exige que notre œuvre ait la robe du sacrifice, mais il nous laisse libres, sous cet ample vêtement, de servir nos propres penchants, et les plus bas. Puisqu’il a épuisé mon dévouement et ma haine contre des pantins avant de me mettre en face du vrai Holopherne, c’est qu’il avait besoin de mon geste, non de mon appui ! La première lingère aurait découvert Holopherne déguisé entre ses serviteurs. Pas moi, la sainte ! Dieu veut me perdre ! Je me perdrai !


SUZANNE :

Holopherne, vous l’entendez ! Ne croyez pas que vous ayez séduit cette femme ! Ce n’est pas parce qu’elle vous trouve beau ou puissant qu’elle acceptera de se livrer à vous. C’est par dégoût de sa vie.


JUDITH :
Tu te trompes. Ce sera aussi maintenant par dégoût de toi et de tes sœurs. Tout se révèle, sur mon corps, des marques invisibles qu’elles y ont inscrites. Elles ont bu dans mon

verre, c’est qu’elles touchaient mes lèvres. Elles m’ont emprunté mes vêtements, c’est qu’elles voulaient ma chaleur… Ces caresses à ma robe, à mes gants, c’étaient des caresses à ma peau, à mes mains. Que j’ai pu être naïve ! J’ai été te prendre dans mes bras, ce soir, et t’embrasser. Tu défaillais…


SUZANNE :

C’est que j’avais pitié.


JUDITH :

Va-t’en. C’est que tu m’aimes.


SUZANNE :

Et ces amis que tu trahis, et Jean, et Adal, et Edmond, que tu trahis sans raison, bassement, ce sont des femmes ?


JUDITH :

Tout est femme en ce monde, de ce qui effleure, de ce qui embrasse, de ce qui salit. Toute emphase est femme. Tout ce qui m’a touchée déjà, tous ceux dont je connais déjà les larmes, les humeurs, les soupirs me semblent être du même sexe que moi.


SUZANNE :

Gloire à Holopherne, seul homme en ce monde… Adieu. Mais qu’il se méfie. Elle est venue pour tuer Holopherne. Elle a une arme sous sa robe.


HOLOPHERNE :

Nous avons parlé tout à l’heure de cette arme. Nous savons ce qu’elle est.


JUDITH :

N’approche pas. Elle aussi a son poignard. Tu nous tueras demain si tu veux, ma vengeresse. Aujourd’hui, mon sang m’appartient.


SUZANNE :

Choisis donc ta blessure !

Elle sort.


Scène VII

JUDITH, HOLOPHERNE.


HOLOPHERNE :

Viens dans mes bras, Juive.


JUDITH :

Voici la Juive.


HOLOPHERNE :

Ce mot n’est pas une injure pour toi ?


JUDITH :

Tout roi que tu es, il me fait ton égale.


HOLOPHERNE :

Il veut dire pourtant l’avarice, le haillon, les artères les plus élastiques sous la peur ou l’appétit !


JUDITH :

Mais toute générosité et tout courage au-dessus des hommes le porte.


HOLOPHERNE :

Il veut dire ton amie Sarah, les petites marchandes de fleurs qui vous vident expertement entre deux portes cochères, le poivre et le fard.


JUDITH :

Mais la vraie ferveur et la vraie saccade que Dieu entend donner à l’étreinte humaine, seule la Juive la sait.


HOLOPHERNE :

Tu la sais ? Tu vas me l’apprendre ?


JUDITH :

Dieu inspire les siens.


HOLOPHERNE :

Il veut dire la malédiction.


JUDITH :

Dieu n’a pas encore trouvé d’autre moyen de choisir un peuple ou un être que de le maudire. Qu’il découvre un jour le sourire, et le peuple juif sera le peuple béni.


HOLOPHERNE :

Bravo pour tes réponses ! Quels beaux duos de ménage tu réserves à ton futur époux, si tu parviens à vivre !


JUDITH :

Cela, c’est une autre question. Ne t’en inquiète pas. Je l’ai déjà résolue moi-même.


HOLOPHERNE :

Tu te tueras parce que je t’aurai eue vierge ?


JUDITH :

Vierge ? Je ne le suis pas.


HOLOPHERNE :

Tu l’es.


JUDITH :

Tu penses que je serais allée vierge vers une horreur inconnue ?


HOLOPHERNE :

Vers quoi alors iraient les vierges ?


JUDITH :

Je me suis donnée avant de partir à celui que j’aimais.


HOLOPHERNE :

Tu n’aimes personne. Hier, tu aimais le monde en gros. Aujourd’hui, tu le détestes en détail. D’ailleurs, les femmes comme toi n’aiment pas se donner pour la première fois à l’amour, mais à la contrainte et à la force.


JUDITH :

Il n’y a de force qu’en Dieu.


HOLOPHERNE :

Justement. Dieu se délègue. Il se délègue aux satyres, aux romanciers, aux généraux en chef. J’ai remplacé déjà plusieurs fois Dieu dans cet office.


JUDITH :

Cette fois tu auras donc une surprise.


HOLOPHERNE :

Je n’en aurai pas. Je te le jure. Une femme est un être qui a trouvé sa nature. Tu la cherches : tu es vierge.


JUDITH :

Ma nature est de chercher.


HOLOPHERNE :

Ce n’est pas vrai. Demain seulement tu sauras si tu es avare ou prodigue, si tu es un être angélique ou une mégère. Tu ne le sais pas aujourd’hui. De mon lit, tu te relèveras, avec ton premier enfant, toi-même. Quelle merveilleuse surprise si Judith, en se réveillant femme, était douce et soumise !


JUDITH :

À ta place, je n’y compterais pas.


HOLOPHERNE :

Si toutes ces litanies de nuit de noces juive, avec leurs collines qui bondissent comme des béliers, leurs montagnes qui se cabrent comme des taureaux, se changeaient en un seul mot, prononcé tendrement, Holopherne…


JUDITH :

C’est un nom un peu sourd pour la tendresse…


HOLOPHERNE :

Pourtant, il a résonné tout à l’heure dans ta bouche… Pourquoi m’as-tu appelé à l’aide, de préférence à ton Dieu ?


JUDITH :

Contre ce que j’ai éprouvé, un homme était le seul remède.


HOLOPHERNE :

Et moi j’ai enfin entendu ce que je n’avais jamais entendu. Mon nom prononcé comme un recours, un signal. Tu l’as crié comme on appelle un sauveteur de profession, le baigneur de la plage, celui dont la fonction est de sauver à bras-le-corps.


JUDITH :

De quoi me sauves-tu en ce moment ?


HOLOPHERNE :

De tout ce qui t’aurait flétrie : du lit de mariage insipide, du réveil dans la belle-famille, de ces souvenirs ridicules qui sont des témoins.


JUDITH :

De l’amour, aussi ?


HOLOPHERNE :

Tu sais parfaitement qu’en ce moment tu te donnes au lieu de te vendre. Je connais les jeunes filles et leur intransigeance. Avoue que si un seul de mes cheveux te déplaisait, si dans tout ce corps un seul trait t’inspirait du dégoût, tu trouverais le moyen de relâcher mon étreinte. On ne peut vraiment dire que tu le cherches. Tu ne crois pas me toucher, et tu m’oppresses.


JUDITH :

Et toi, si dans la volute de mes oreilles ou l’écartement de mes dents, tu croyais voir la moindre malfaçon, considérerais-tu toujours ce corps à corps comme voulu par le destin ? Ce sursaut de l’univers qui nous a lancés l’un contre l’autre, lui obéirais-tu, si ma peau était crevassée ou si je louchais ?


HOLOPHERNE :

Tu veux dire que nous nous plaisons ?


JUDITH :

Je veux dire que rien ne me sera épargné, que le duel Judith-Holopherne est devenu celui d’un corps brun et d’un corps blond.


HOLOPHERNE :

Ton Dieu n’aime voir lutter que des complices. Sois sûre qu’il a bâti, sur notre complicité, plus que sur notre haine… Viens, et fais silence.


JUDITH :

Dans la haine, comment fait-on silence ?


HOLOPHERNE :

Ainsi. Il l’embrasse. Tu as souvent pensé à ce moment, Judith ?


JUDITH :

Oui.


HOLOPHERNE :

Souvent tu t’es vue enfin abandonnée aux bras d’un homme, du premier homme ?


JUDITH :

Tous les jours. Toutes les heures.


HOLOPHERNE :

Tu souffrais de coucher seule, de connaître seule ton corps ?


JUDITH :

J’en mourais.


HOLOPHERNE :

Et tu ne veux plus attendre ?


JUDITH :

Je ne peux plus.


HOLOPHERNE :

Parce que tu es au point le plus haut de ta vie ?


JUDITH :

Parce que je suis au plus bas. Dieu m’a abandonnée, je ne sais pourquoi, mais il m’a abandonnée… Il aime chez ses créatures l’idée du sacrifice, il les y pousse, mais les détails lui en répugnent. J’ai été trop orgueilleuse de ma vertu. Il veut qu’elle soit gaspillée sans mérite.


HOLOPHERNE :

Sans joie aussi ?


JUDITH :

Et sans profit.


HOLOPHERNE :

Ne te plains pas. Tu es la seule jeune fille qui réalise sa mission. Tu le verras bientôt. Les jeunes filles sont toutes faites pour des monstres, beaux ou hideux, et elles sont données à des hommes. De là leur vie gâchée.


JUDITH :

De là ma vie éclatante. Un silence.


HOLOPHERNE :

Que veux-tu, avant de me rejoindre, Judith ? As-tu faim, as-tu soif ?


JUDITH :

N’y a-t-il pas une femme ici ?


HOLOPHERNE :

À cette heure, il n’y a plus que Daria. Elle peut t’aider à te dévêtir, elle est habile. Mais ne compte ni lui parler, ni la comprendre. Elle est sourde et muette.


JUDITH :

Même si elle est sourde, muette, aveugle, pourvu qu’elle soit femme, qu’elle vienne.


HOLOPHERNE :

Je te l’envoie…

Holopherne sort.


Scène VIII

JUDITH, DARIA, la sourde_muette.


JUDITH :

C’est toi ?… Daria, n’est-ce pas ?… Oui, oui, je sais, tu es sourde et muette… C’est fini… Aucune voix de femme n’appellera plus Judith jeune fille… Ce que je veux ? Rien, Daria, qu’être une minute avec une femme… Tant mieux si tu es muette… Ton mutisme sera ta pureté… Car que n’as-tu pas vu en crimes et en outrages aux hommes et à Dieu ?… Ton silence, au contraire, me dit seulement que tu es femme, que tu as été fille, que tu as gémi et souffert… Es-tu vierge, Daria, es tu vierge ? Tu dis non ; comme si je te demandais si tu entends, si tu parles… Pauvre Daria… tu n’es pas belle, tu es difforme, tu as des crins en place de cheveux, des pierres en place de dents, tu n’as même pas de vraie bonté dans les yeux, mais en ce moment, tu es ma mère, ma sœur et moimême… Il t’a prise sans t’embrasser, sûrement, sa tête par-dessus ton épaule immonde, mais regardant d’un regard pur, tout le temps de son ignoble besogne, les dessins du tapis ou les insectes dans les brins d’herbe… Non, non, je n’ai pas froid… Tu es sourde, tant mieux ; ton oreille est pour moi illimitée !… Je peux te dire tout ce que je n’oserais dire à aucune amie, à aucune parente… Non, non, je n’ai pas soif. Si je lui résisterai ? Non. Il n’est plus question de souillure… Du jour où il m’a choisie, à cause de ma pureté, le regard de Dieu m’a souillée. Car je vais te paraître orgueilleuse, Daria, on ne peut dire cela qu’aux sourds, mais c’est à moi que Dieu en a, et non à Holopherne, et non aux Juifs. Sous les cataclysmes qui soulèvent les races et les hommes par millions, il dissimule son obstination à poursuivre un seul être et à mener un pauvre gibier à merci. Tu m’entends, Daria, infecte sourde ? Il n’y a pas d’histoire des peuples. Il n’y a que des histoires de chasses faites par lui à quelques pauvres hommes à demi intelligents et à quelques femmes à demi belles. Je suis à merci, Daria… Il triomphe… L’affaire Judith va être close pour lui dans un moment… Tout ce qu’il y a en moi de damné seconde Dieu ! Que dis-tu ? Il est beau ? Oui, Holopherne est beau, Daria… C’est bien là l’aventure de toutes celles qui ont cru à elles mêmes : je succombe dans une alcôve, sous un séducteur… Tant pis ; s’il était le monstre que tu es en femme, Daria, peut-être essayerais-je de m’enfuir… Ah oui ? Ce sera agréable ? Tant mieux, Daria, tant mieux… Quelque chose, n’est-ce pas, entre le crucifiement et le fou rire, l’urticaire et la mort ? Non, laisse cette portière. Une minute encore… Donne-moi encore tes conseils muets… Il est temps, soit… Quel silence ! Qu’un roi qui attend l’orgie, qu’une fille qui se perd, qu’un peuple qui va mourir, une armée qui se prépare à donner la mort, puissent produire ce silence, cela peut faire croire aussi à un Dieu sourd et muet… Qu’il me pardonne, Daria, car je sais que tout ce que je t’ai dit est blasphème, et qu’un jour viendra bientôt, en toute hâte, où toi-même retrouveras ta langue, et où s’effondreront les vengeances du ciel sur ceux qui nous ont valu ces hontes, et cette volupté… Elle entre dans l’alcôve.


DARIA, la sourde-muette, ricanant :

Ainsi soit-il !

ACTE III

Sous la tente d’Holopherne. Une des salles précédant l’alcôve.


Scène I

SUZANNE, JEAN.

Suzanne veille assise, la robe de Judith sur ses genoux. Un garde ivre mort est étendu sur un banc… Jean rentre avec précaution par une portière, qui laisse voir un petit jour blafard.


SUZANNE :

Toi, Jean !


JEAN :

Qui attendais-tu ? Les archanges ne se dérangeront plus jamais pour Judith, Suzanne. Un capitaine en second, c’est déjà beaucoup… Où sont-ils ?


SUZANNE :

Comment es-tu ici ?


JEAN :

Sarah s’est échappée. Elle a tout raconté là-bas, la défaillance de Judith, sa trahison. Elle ameute la ville contre elle. Elle m’a guidé elle-même jusqu’à cette tente… On y pénètre aisément, elle a endormi les gardes… Tous, comme cette brute, ivres morts !…


LE GARDE, bousculé par Jean :

Ivres morts !…


SUZANNE :

Que viens-tu faire ?


JEAN :

Tu ne le devines pas ? Là où la Juive a échoué, le Juif seul peut réussir… Sont-ils encore ensemble ?


SUZANNE :

Oui.


JEAN :

Trouve un moyen d’appeler Judith. Je la connais… Puisqu’elle n’est plus sacrée, elle voudra être maudite… À ma vue, elle criera, elle ameutera les veilleurs, elle se fera tuer pour sauver Holopherne…


SUZANNE :

Ils dorment.


JEAN :

Ils dorment… Tu dis cela sans frémir. Tu sais pourtant de quoi il est fait ce sommeil… Aucun Juif ne dort, Suzanne, à part Judith… Tout notre peuple a passé la nuit, des enfants aux vieillards, et, tandis que le sommeil la répare, c’est sur tous ces visages innocents que le petit jour dépose les traces de sa fatigue et de sa luxure !


SUZANNE :

Ne crie pas !


JEAN :

Et je dois parler bas, pour ne pas troubler ce repos, et malgré moi je parle bas ! Pourtant ce n’est pas afin de clore nos bouches que le sort nous réunit tous les deux, comme le pleureur et la pleureuse, devant son lit de mariage… Ah ! Il faut un récitant pour dépeindre sa nuit de noces !… Attention, je récite !


SUZANNE :

Tu risques ta vie ! ne parle pas si fort !


JEAN :

La nuit de noces de Judith ! Je peux la raconter aussi, et mieux que toi. J’ai passé ma nuit à la suivre, à l’entendre. Pas un de ses gestes les plus simples, de ses mots les plus innocents qui ne soit accouru pour m’aider à préciser cette horreur. C’est le terrible, ma pauvre Suzanne, avec ces vierges nobles… Toi, je suis sûr que tu as trouvé, pour cet événement, même un nouveau timbre de voix, que tu as appelé le ciel, et ta mère, avec un nouveau mot de mère et de ciel… Mais chez Judith, le langage de semaine est suffisamment pathétique pour servir de langue d’amour. Cette faible plainte qu’elle a poussée le jour où déjà maladroit j’ai pris son doigt dans mon armure… Ce cri aigu par lequel elle appela au secours le soir où une de ses amies se noyait… Puis ces doux gargarismes, puis cette sorte de roucoulement qui s’exhalait d’elle à son insu, dans la gourmandise ou la danse… La voilà, la nuit de Judith… Ah ! Suzanne. Malheureux que nous sommes !


SUZANNE :

Heureuse qu’elle est, peut-être !


JEAN :

Notre malheur est immérité, nous l’aimions. Le sien, elle l’a provoqué ; elle s’aimait. Quand la passion de vivre n’est plus l’instinct chez une jeune fille, mais une recherche aussi forcenée et savante, et quand, pour se réserver, dans son orgueil, non à un époux, mais au mariage, non à un amant, mais à l’amour, elle a tout essayé et tout rejeté autour d’elle, le premier vendeur étranger de bazar arrive, et la prend comme un pauvre poisson…


SUZANNE :

Le poisson n’est pas pris que par les pêcheurs à la ligne. Il est pris par les aigles…


JEAN :

C’est bien. Qu’as-tu là ?


SUZANNE :

C’est sa robe.


JEAN :

Sa robe ! Alors inutile de te déranger, Suzanne. Tu tiens là le piège où nous allons la prendre…


SUZANNE :

Qui te dit que ce n’est pas avec Holopherne qu’elle va apparaître !


JEAN :

Crois-tu ? Connais-tu si peu Judith pour croire qu’elle ne voudra pas épuiser tout ce que son crime comporte de suppléments gratuits : le réveil auprès de l’homme enfin assoupi, et l’examen impitoyable, à deux doigts de distance, du visage lointain et marqué de l’amant, et l’enjambement silencieux du corps étendu par les deux longues jambes qui vont, lentement et sûrement, relevant ce qui reste de voiles, retrouver au tapis les sandales comme des socles, et le premier coup d’œil sur l’aube vénéneuse. D’ailleurs il est un moyen pour faire sortir les gens de la pièce à côté, même s’ils rêvent ou copulent… c’est de les appeler. De les appeler à pleine voix… Judith ! Judith !


Scène II

JUDITH, SUZANNE, JEAN d’abord dissimulé.


SUZANNE :

C’est toi, Judith !


JUDITH :

C’est moi, ou à peu près. Quelle heure est-il ?


SUZANNE, écartant les rideaux :

Regarde.


JUDITH :

Évidemment. Il n’y a plus à s’y tromper… C’est bien l’aube… Ce bourrelet de sang sur l’horizon, le ventre de la dernière chouette soudain de soufre, cette haleine gelée qui rebrousse l’herbe et les cheveux des cadavres ; cette tente d’où passent ce pied livide et cette queue de chien qui soudain bat faiblement, transie de rosée, seul signe de bonté dans ce monde implacable… Le ciel plein de pus et d’or, l’homme et l’épée de rouille et de menace, Judith d’opprobre et de bonheur… L’aurore, comme ils disent… Elle s’est avancée. Jean a cru pouvoir passer et se démasque… Judith l’arrête…


JUDITH :

Mais c’est Jean !


JEAN :

Oui, c’est Jean… Il va vers elle.La nuit a été bonne ? Cela s’est bien passé ?


SUZANNE :

Jean, tais-toi !


JEAN :

Tu es moins curieuse que moi, Suzanne. Auprès de toute honte privée ou publique, vous trouvez toujours aussitôt une femme qui s’en fait un trésor et un secret. Mais, elle, comme je la connais, elle me dira tout. La nuit a été bonne, Judith ?


JUDITH :

Brève.


JEAN :

Tu n’es plus vierge ? C’est fait ?


JUDITH :

C’est fait.


JEAN :

Tu sais que tous les Juifs savent ta trahison ?


JUDITH :

Tant mieux. Je cherchais un moyen de la leur faire savoir.


JEAN :

Tu sais qu’on a lapidé tes serviteurs, blessé ton oncle, brûlé ta maison, que les rues sont pleines d’une foule qui te maudit ?


JUDITH :

J’ai renoncé à être à tous.


JEAN :

À qui es-tu ?


JUDITH :

Tu le devines.


JEAN :

À celui qui a été plus fort que ton Dieu, plus vrai que ton peuple, plus tendre et fidèle que tes amis ? A Holopherne ?


JUDITH :

Jusqu’à la mort.


JEAN :

Elle n’est pas loin. Elle approche.


JUDITH :

Elle cet la bienvenue. Tu peux frapper.


JEAN :

Mes mains ont une mission plus pure ! Mais si tu veux lui échapper, hâte-toi. Le conseil envoie les clefs de la ville à Holopherne, dans l’espoir de le fléchir, et tous les prophètes se sont joints au cortège de Joachim, déguisés.


JUDITH :

Qu’y puis-je ?


JEAN :

Ils ont juré de te joindre, de te punir. Tu les connais. Même s’ils doivent être massacrés ici, ils trouveront le moyen de te tuer d’abord. Ils te préparent le pire des supplices, celui des adultères, car tu as trompé Dieu.


JUDITH :

Lequel de nous deux a trompé l’autre, c’est encore à savoir.


JEAN :

Tu es bien ce que tu devais devenir ! ô Juifs, je vous approuve ! Tant mieux si tout ce qui est à elle est brûlé, s’il n’y a plus d’armoires de Judith, de piles de linge, de bijoux, d’agendas de Judith ! Tout ce qui est Judith est là, réduit à ce corps, comme une panthère, comme un gibier.


JUDITH :

Allons, un peu de courage. Pour une fois, sois chasseur et non guerrier !


JEAN :

Et il est là, l’autre ! Il dort, assouvi, gorgé de toi ! Le premier homme las de Judith, rassasié de Judith est là, les yeux caves et ronflant ! Car tu as entendu aussi pour la première fois, contre toi, le ronflement des hommes.


JUDITH :

Assouvi, c’est à savoir ! Mais il dort. De marbre dans son sommeil. Et silencieux !


JEAN :

Dieu me l’a livré !

Jean qui avait tiré son épée, disparaît vers la chambre d’Holopherne.


Scène III

JUDITH, SUZANNE, JEAN.


JUDITH :

Pauvre Jean ! Il n’a rien compris à l’aventure… Je suis sûre que tu as tout deviné, toi, Suzanne !

Jean revient aussitôt transfiguré. Il se jette aux pieds de Judith.


JEAN :

O Judith, pardonne-moi !… Jette cette robe, Suzanne ! Ce n’est pas elle qu’il faut embrasser. Embrasse le manteau qui l’a enveloppée cette nuit, les cheveux qu’elle a défaits dans cette alcôve. Bénie soit la haine de Judith !


JUDITH :

La haine ! Que raconte-t-il, avec sa haine !


JEAN :

Je serai digne de toi, Judith !

Il se précipite à nouveau vers la chambre, Suzanne s’est jetée aux genoux de Judith.


Scène IV

{{acteurs|JUDITH, SUZANNE, LE GARDE} toujours endormi… |n}


JUDITH :

Et toi, que fais-tu là dans cette posture ?


SUZANNE :

Judith la sainte !


JUDITH :

Veux-tu te relever ? Pourquoi ces paroles stupides !


SUZANNE :

Parce que tu as tué !


JUDITH :

Tué. Tu emploies là un mot d’assassin.


SUZANNE :

Un mot de soldat, de héros.


JUDITH :

C’est bien ce que je voulais dire.


SUZANNE :

Pour Dieu même il n’y en a pas d’autre.


JUDITH :

C’est que la langue de Dieu vraiment n’est pas riche ! Et alors, s’il n’est pas d’autre mot, je pense que cela se voit pourquoi j’ai tué ? J’espère qu’il n’y aura aucun malentendu à ce sujet. Pourquoi ai-je tué ?


SUZANNE :

Parce que Dieu a fait de toi la haine.


JUDITH :

La haine ! Je ressemble à la haine, peut-être ?


SUZANNE :

À une haine inconnue jusqu’ici, oui.


JUDITH :

Et tu attendais que je tue Holopherne dans un accès de haine, à l’aube, quand il aurait fait de moi sa femme ?


SUZANNE :

J’attendais Judith à l’œuvre.


JUDITH :

Judith à l’œuvre ! Judith était bien loin ! C’est au moment où Judith a tout oublié de son état, de sa mission, de sa race que j’ai frappé… Au moment où j’allais me tuer moi-même, méprisant tous nos devoirs et toutes nos lois, car que me restait-il désormais au monde, entre un peuple que j’ai déserté et qui me hait, et un amant auquel le sommeil fournissait contre moi son premier oubli et sa première trahison ? Où il n’y avait pas non plus d’Holopherne… Dans la banlieue du Seigneur, le lundi matin, à l’heure où il ne reste que le beau commis endormi et la petite vendeuse découchant pour la première fois, courbée sur lui et débordant à ce point de reconnaissance, d’angoisse et de jalousie, et à ce point épouvantée de la semaine et de l’atelier qui va reprendre, après le dimanche de vin mousseux et de fugue, qu’elle comprend la mort de l’amant dans son suicide. La vérité de Dieu, laisse-moi rire ! La vérité, tellement plus fatale des faits divers et des demoiselles de magasin…


SUZANNE :

Non, puisque tu vis.


JUDITH :

Je vis, parce que s’il est facile d’enfoncer une arme, il faut beaucoup plus de courage, et de force, pour la retirer —et de réalité ! Je vis parce que je savais que ses officiers allaient, d’une minute à l’autre, me surprendre. Je m’en réjouissais. J’attendais la mort. Je sentais que j’avais commis, parfois, au cours de cette nuit, dans ma façon de répondre à sa tendresse, des gaucheries bien légères, des oublis bien innocents et pardonnables à une débutante, mais que pourrait seulement punir, non le suicide, mais le supplice… Puis je t’ai entendue et je me suis levée, et j’ai vécu alors pour pouvoir tout te dire avant l’arrivée de mes juges, et pour que tu proclames en témoin contre tous ceux qui voudront faire de l’histoire de Judith une histoire de haine, qu’ils mentent et que ne sont morts là que deux amants…


SUZANNE :

Tu te trompes… Tu as tué…


JUDITH :

Sûrement j’ai tué. Qui n’aurait pas tué à ma place, dans ce réveil ! Car j’ai dormi, Suzanne. J’ai fermé les yeux juste une seconde, sous cette lassitude qui prend à l’aube le conducteur dans sa voiture… Mais cette seconde a été ma nuit, mon sommeil… et je me suis éveillée… Oui, pour la première fois je me suis éveillée à l’aube près d’un autre humain… Quelle chose épouvantable ! Tout était déjà le passé, tout était hier. Tout un avenir douteux et jaloux préparait l’assaut contre une mémoire merveilleuse. Il allait falloir se lever, reprendre la vie debout, après cette éternité de vie étendue ! À moi, enveloppée déjà de ma mort éternelle, il inspirait une pitié sans borne, tellement peu protégé, par sa mort éphémère, contre les menaces du jour qui venait ! Que ceux qui s’éveillent ainsi chaque matin près de leur père, de leur fils, les laissent chaque matin échapper et retourner vers la vie, cela est inconcevable… Ah ! Suzanne, parle franchement, la vue d’un corps endormi peut-elle appeler autre chose que le meurtre comme suprême tendresse !


SUZANNE :

Elle l’appelle pour les meurtriers. Tu seras pour les siècles celui que s’est choisi Dieu !


JUDITH :

Jamais ! Les Juifs sauront tout, Suzanne. Par ma voix, ou par la tienne… Écoute… Des gens approchent… C’est le châtiment qui arrive… Tu leur diras tout, n’est-ce pas ? Non ? Un baiser te décidera-t-il ? Tu vas voir… Tu ne reconnaîtras pas notre pauvre baiser d’hier soir !


SUZANNE :

Je me bouche les oreilles !


JUDITH :

Et après tout, qu’ai-je besoin de tes oreilles ! Suis-je stupide !… Il y a un homme ici… Réveille-toi, garde !


SUZANNE :

Il est ivre !


JUDITH :

Ivre ou non, il a une oreille. Il a dans cette oreille un marteau qui frappe sur une enclume, qui excite un tympan. Il n’en faut pas plus pour transmettre une nouvelle jusqu’au fond des siècles… Garde !


LE GARDE :

Je dors…


JUDITH :

Tu dors ! Écoute.


LE GARDE, se tournant mal éveillé :

Qui ose dire que je dors ?


JUDITH :

Réveille-toi ! Cela en vaut la peine !


LE GARDE :

Une femme… Bravo pour les femmes !


JUDITH :

Tu sais ce qu’elle a fait, cette femme ?


LE GARDE :

Qu’est-ce qu’elle a fait ?


JUDITH :

Ton roi, Holopherne, elle l’a tué.


LE GARDE :

Elle l’a quoi ?


JUDITH :

Tué…


LE GARDE :

Elle l’a tué. Oh ! ça, c’est mal !


JUDITH :

Et tu veux savoir pourquoi ? Par amour.


LE GARDE :

Par quoi ?


JUDITH :

Par amour !


LE GARDE :

Par amour ! Oh ! ça, c’est bien.


JUDITH :

Voilà, Suzanne !


LE GARDE, se rendormant :

Voilà, Suzanne !


JUDITH :

Voilà. J’ai enfoui la vérité dans un homme dormant. Elle en ressortira, fût-ce dans des siècles, contre la vérité des généraux et des rabbins… Il était temps… Ils viennent ici, n’est-ce pas ? Lesquels viennent ? Regarde ! Suzanne va regarder à travers les rideaux.


LE GARDE, dans son sommeil :

Par amour, elle a tué Holopherne. Et elle s’appelle comment ?


JUDITH, penchée sur Le Garde :

Judith !


LE GARDE :

Et Holopherne, pourquoi n’a-t-il pas tué Judith ?


JUDITH :

Rassure-toi. Elle sera tuée.


LE GARDE :

Ah ! ça, c’est bien !


SUZANNE :

Ce sont les Juifs, les prophètes en tête ! Ils sont tous armés, de scies, de marteaux ! Ils gesticulent !


JUDITH :

De cela, je suis sûre… Et ils se passent, en courant, la parole comme une chique… Et ils vont parler en me liant les mains ! Et parler en crachant sur moi : c’est encore pour eux le plus facile… Et parler à chaque brandissement du fouet ou du bâton… Tant mieux !… Ils serviront plus ma gloire qu’un bourreau muet… Je répondrai à chaque insulte, à chaque coup, et je suis sûre, tant ils sont curieux, qu’ils me laisseront malgré leur hâte, entre chaque blessure, le temps de leur dire une à une mes joies de cette nuit.

Les Juifs font irruption dans la tente.


Scène V

JUDITH, SUZANNE, LE GRAND RABBIN, PAUL, LES JUIVES, LES JUIFS.


LES JUIFS :

Gloire à Judith, sois glorifiée !


UNE JUIVE :

Merci, Judith !


JUDITH :

Que disent-ils ?


PAUL :

Ta haine a vaincu, Judith. Les Juifs vont être sauvés. Tous, aux pieds de Judith !


SUZANNE, à Judith :

Je t’en supplie ! Ne parle pas !… Joachim, veillez à Judith !


PAUL :

Les alliés d’Holopherne se révoltent. Jean parcourt leur camp en montrant la tête du roi que tu as tué ! Ils combattent avec nous. Les troupes restées fidèles lâchent pied.


UN JUIF :

Tous les fourgons de vivres sont entre nos mains. Dès que Judith le voudra, nous mangerons.


UN JUIF :

Nous avons reconquis nos sources. Dès que Judith le permettra, nous boirons.


UNE JUIVE :

Tu es le pain, Judith !


UNE JUIVE :

Tu es l’eau !


JUDITH :

Juifs…


JOACHIM, intervenant :

Que vas-tu leur dire ?


JUDITH :

La vérité.


JOACHIM :

Ils connaissent la vérité de Dieu. La vérité de Judith, peu leur importe… Une minute, et les deux se confondront… D’ailleurs, écoute… Apprends-la, si tu l’ignores, ta vérité !

Deux chanteuses sortent de la foule..


PREMIERE CHANTEUSE :

Et depuis deux jours, Judith portait son glaive sous sa robe. Et il heurtait sa chair et ses genoux à chaque mouvement, à chaque alarme, comme le battant dans sa cloche.


DEUXIEME CHANTEUSE :

Et elle traversa le champ de bataille ! La lune n’était pas levée. Et elle remontait, pour ne pas se perdre, les ruisseaux, comme la bête enragée… C’était la rage du Seigneur…


JUDITH, d’une voix sourde :

Et si elle ne revint pas en arrière, c’est par amour-propre et par vanité, car Dieu était loin d’elle !


JOACHIM :

Tais-toi.


LES JUIFS :

Que dit Judith ?


PREMIERE CHANTEUSE :

Et Holopherne dans sa tente eut un songe, et il se découpla.


DEUXIEME CHANTEUSE :

De sa reine de Damas, fardée jusqu’au cœur, dont les yeux laissent une trace bleue !


UN JUIF, ami des chattes :

De sa pharaonne !


UN JUIF, hémiplégique :

De ses sœurs siamoises !


UN JUIF, notaire :

De ses cent moscovites, poncées et épilées !


UNE JUIVE, laide mais peau douce :

De sa femme pêchée à Mascate, aux fesses d’écaille !


UNE JUIVE, à gestes réservés :

De sa bête du Bengale à guirlandes de bras et de seins !


DEUXIEME CHANTEUSE :

Et alors, il vit Judith !


JUDITH :

Quels mensonges ! quelles fables d’enfants : Holopherne était seul, Juifs, seul comme un prêtre !


PAUL :

Tais-toi… Dans ton exaltation, peux-tu te rappeler ce qui est arrivé à toi-même… Judith seule me plaît, cria-t-il. Judith seule est la douceur !


UNE BELLE JUIVE :

Seule le baume…


PREMIERE CHANTEUSE :

Seule la paume de la main, le velours d’entre genou et pubis…


PAUL :

Et elle était le poison !


SUZANNE :

Et l’acier !


UN JUIF, chasseur :

Et la trappe ! Et le collet !


UNE JUIVE, dont la paupière droite bat plus vite que la paupière gauche :

Et le vitriol !


UN JUIF, des champs en lisière des forêts :

Et la fausse oronge !


SUZANNE :

Et la haine !


JUDITH :

Toi aussi tu me trahis et tu mens… Juifs…


PAUL :

Continuez, chanteuses !


PREMIERE CHANTEUSE :

Il la fit mettre nue.


SUZANNE :

Mais Dieu la vêtit.


DEUXIEME CHANTEUSE :

La vêtit d’air et de lumière. La transparence voile Judith.


JUDITH :

C’est faux.


PAUL, aux chanteuses :

À vous, à vous !


PREMIÈRE CHANTEUSE :

Il la fit étendre face à lui.


PAUL :

Il la fit étendre face à lui. Est-ce vrai, Judith ? Ose dire que c’est faux !


JUDITH :

C’est vrai ? Cela est vrai.


PAUL :

Vous entendez ?


LES JUIFS :

Sois glorifiée, Judith !


SUZANNE :

Mais Dieu l’affaiblit tout à coup, et il ne la prit pas !


LES JUIFS :

Et il ne la prit pas !


JUDITH, qui a pu s’avancer :

Et il la prit… Et jamais il n’avait été aussi fort, et elle était si comblée de lui qu’il ne restait en elle aucune place, même pour Dieu…


LES JUIFS :

Que dit-elle ?


JOACHIM :

Silence, et sortez tous… Judith veut me parler seule à seul.


JUDITH :

Restez ! Restez ! C’est à vous que je veux parler. Pour un quart de minute, cessez donc votre fonction de Juifs qui est d’embaumer le mensonge dans des cantiques ! Écoutez la vérité, et ses mots simples… Oui, une Juive s’est étendue avec joie cette nuit sur le lit d’Holopherne…


LES JUIFS :

Que dit Judith ? Sacrilège ! Taisez-vous.


JOACHIM :

Tu nous perds, Judith.


JUDITH :

Et ce lit n’était pas le divan des psaumes. C’était un vrai lit, avec des oreillers, des draps, vous m’entendez, jeunes filles, du crin et des plumes qui sortaient, avec ce linge frais qui mêle aux pires excès les souvenirs de famille et d’enfance.


UN PROPHETE, s’avançant armé :

Vengeance !


JUDITH :

Et les joies du lit, elle les a épuisées et sollicitées, jusqu’à la dernière. Et au premier froid de l’aube, elle a ramené pieusement sur Holopherne le drap, comme doit le faire l’épouse.


LES JUIFS :

Nous sommes perdus !


PAUL :

Faut-il te faire taire de force !


LE PROPHETE :

Laisse-la. Parle, fille.


JUDITH :

Et entre son peuple et Holopherne, elle a choisi l’amour, c’est-à-dire Holopherne. Et, depuis, une seule idée la hante : le rejoindre dans la mort !


SUZANNE, s’est brusquement avancée :

Et cette femme, c’était moi.


LE PROPHETE, à Suzanne :

Sois satisfaite !

Suzanne tombée est emportée. Le grand prêtre entraîne en arrière Judith hébétée et muette..


JOACHIM :

Je vous le répète, sortez tous.


LE PROPHETE :

Pourquoi ?


JOACHIM :

J’ai à régler le retour de Judith à la ville.


LE PROPHETE :

Alors, hâtez-vous ! Les enfants et les malades attendent son retour pour manger et dormir… Ne les faites pas attendre.

Tous sortent, moins Judith, Joachim, Paul et Le Garde. Au moment où le corps de Suzanne passe devant Le Garde, celui-ci dit quelques mots dans son sommeil..


LE GARDE :

Voilà, Suzanne !


Scène VI

JUDITH, JOACHIM, PAUL, LE GARDE, toujours dormant


JOACHIM :

Tes conditions ?


JUDITH :

Mes conditions pour que je mente ?


JOACHIM :

Pour que tu vives et fasses silence.


JUDITH :

Ai-je l’air de quelqu’un qui va vivre et de quelqu’un qui va se taire ?


JOACHIM :

Le sort des Juifs se joue encore, Judith. Le moindre écart dans ton langage ou ta conduite, et le miracle cesse d’être un miracle.


PAUL :

Et l’héroïne une héroïne. Deux plumes changées au croupion, et le milan devient la buse.


JOACHIM :

Que tu désires désormais écart et solitude, nous le comprenons. Tu connais la maison et les jardins que la ville possède sur le lac. Elle te les offre. Nous veillerons à ce que nulle visite et nul souci ne t’y parvienne, mais suis-nous, et conduis le cortège.


JUDITH :

Ainsi tu crois, Joachim, que je me contenterai, à mon âge, de la villa avec magnolias et plage séparée qu’on offre, sur leur déclin, aux femmes entretenues ? J’ai vingt ans.


PAUL :

Que te voilà devenue orgueilleuse et susceptible, depuis hier !


JUDITH :

Lui, pas !


JOACHIM :

Qui, lui ?


JUDITH :

Lui ! J’ai tué au nom d’un autre Dieu que lui, et il n’en laisse rien paraître. Et il s’arrange hypocritement pour tout prendre à son compte. Et si je voulais, il m’accepterait comme sa première déléguée dans la ville, avec nimbe au front jusqu’à ma mort, quitte à se rattraper plus tard.


LE GARDE, dans son sommeil :

Par amour, elle l’a tué… Ça c’est bien.


JUDITH :

Vous l’entendez !


PAUL :

Qui ?


JUDITH :

Le garde.


PAUL :

Les oreilles te tintent. Il n’a pas dit un mot.


JUDITH :

Si. Il a dit comment j’ai tué.


JOACHIM :

Comment tu crois avoir tué, nous nous en doutons. Cela importe peu. Dis-moi une femme qui ne croie pas avoir tué par amour ?


JUDITH :

Tu prononces mal ce mot !… Tu as eu peu d’occasions de prononcer ce mot !…


JOACHIM :

Si. À peu près à chaque crime… Que tu aies été l’ange vengeur ou la scorpionne, c’est fait. Nous l’avions à peu près prévu.


JUDITH :

Vous aviez prévu mon plaisir, mon goût de ce plaisir, ma frénésie ?


PAUL :

Épargne-nous les descriptions.


JUDITH :

Que m’avez-vous épargné, vous ? M’avez-vous épargné, hier, les descriptions d’un Holopherne monstrueux ? C’est ce qui manque à votre triomphe, n’est-ce pas ? Vous allez exiger que j’atteste par déclaration qu’Holopherne était difforme. Les yeux juifs les plus droits étaient bigles auprès des siens, Paul. Et son corps était lisse, lumineux, la seule parole humaine…


PAUL :

Oui, oui, nous le savons tous maintenant !


JUDITH :

Vous le savez tous ! Jean a montré sa tête à la foule ! Je me vengerai de Jean et de tous ceux qui l’ont vue, quel que soit leur nombre.


PAUL :

Tu vois. Tu as à te venger. Tu as donc à vivre.


JUDITH, tournée tout à coup vers Le Garde :

Que crie ce garde ?


PAUL :

Rien, te dis-je. Il dort !


JUDITH :

Pourquoi se soulève-t-il ? Pourquoi s’assied-il et me regarde-t-il ainsi ?


PAUL :

Il est couché. Tu rêves !


JOACHIM :

Calme-toi, Judith, je t’en conjure, et aide-nous jusqu’au terme. La moindre déception, et notre peuple perd courage. Que tu hésites est déjà un crime, car c’est hésiter entre Dieu et celui que Dieu haïssait.


JUDITH :
Je n’hésite pas. J’ai choisi. J’ai choisi contre la haine !

PAUL :

Prends garde… Tu nous pousses à bout !


JOACHIM :

Tu t’égares.


JUDITH :

Dieu en sera ravi. Il me déteste… Pas une fois depuis hier je n’ai senti sa pression ou sa présence. S’il me manie, c’est sans vouloir me toucher, comme un poignard dégoûtant dont on enveloppe la poignée d’un mouchoir. J’attendais qu’il me lançât sur Holopherne en jeune archange pur, fort, divinateur ; avec quelle modestie, ce matin, au réveil, lui aurais-je rendu ce manteau et cette lumière, et ce que vous appelez le miracle a eu lieu parce que j’ai été luxurieuse, parce que j’ai bégayé devant des soldats, et parce que j’ai menti. J’ai eu mon Dieu d’enfance, mon Dieu d’adolescence. Si mon Dieu de fille pubère et adulte se dérobe, tant pis pour lui. Ah ! Joachim, je me croyais insensible aux hommes. J’avais peur que mon corps ne restât inerte près d’eux. Holopherne m’a détrompée, je lui serai fidèle. C’est à Dieu que je suis insensible… Pourquoi s’est-il levé ? Pourquoi vient-il vers moi ?


PAUL :

Qui donc ?


JUDITH :

Le garde !


PAUL :

Tu divagues. Tu vois bien qu’il est couché.


JUDITH :

C’est son armure qui étincelle ?


PAUL :

Tu es hallucinée !


JOACHIM :

N’essaye pas de nous distraire. Réfléchis donc, insensée ! N’avons-nous pas reçu de Dieu ce que nous lui demandions, toi la première !


JUDITH :

Moi, que lui ai-je demandé, sinon lui-même ?


JOACHIM :

Peux-tu nier qu’il y ait eu miracle, et par ton entremise !


JUDITH :

Le miracle est sorti d’un amas de choses viles, basses, épouvantables. Dieu vous a permis, à vous ses serviteurs, de le préparer au rabais, avec moi, c’est-à-dire avec le minimum de virginité et de naïveté, parce que mon nom de bourgeoise riche et populaire couvrait le dol… Seul l’ennemi de Dieu a été noble et bon. Un Dieu juste eût préféré amasser tout ce qui est pur, doux et sacré, et que le miracle n’eût pas lieu.


PAUL :

Un Dieu jeune fille, peut-être ! Crois-tu donc que parce qu’une Juive en a le désir…


JOACHIM, parlant presque en même temps :

Tu dépasses toute mesure ! Tu te coupes tous les ponts vers lui… Ne compte plus que jamais…

Le Garde ivre mort s’est levé. Il vient vers Judith.


Scène VII

LE GARDE, JUDITH, JOACHIM, PAUL.

Joachim et Paul, à partir du moment où Le Garde s’est levé, demeurent immobiles hors du temps, la phrase et le geste interrompus, encadrant la scène.


LE GARDE :

Pardon, ma petite Judith !


JUDITH :

Qui es-tu ?… Qui êtes-vous ?


LE GARDE :

Tu ne me tutoies pas ? Pourquoi ?


JUDITH :

Quel éclat autour de vous !


LE GARDE :

De l’éclat ? J’éclate ? Alors, vraiment, c’est qu’aujourd’hui pour toi la boue scintille, la crotte étincelle… Tu me vois sans doute aussi culotté dans l’écarlate !


JUDITH :

Je vous vois, comme vous êtes, de pourpre, d’or…


LE GARDE :

Et tout ce cuir sent la rose ! Et mes joues sont en peau de pêche ! Tu as des sens plus perçants que je ne croyais. Très bien ! À nous deux, Judith !


JUDITH :

Pourquoi à nous deux ? Pourquoi ce cri de combat ?


LE GARDE :

Parce que le combat s’apprête, ma fille… Et le corps à corps au besoin… Et moi aussi je te vois vraiment telle que tu es dans cette heure, l’ennemie de Dieu toute nue, avec ton charmant cache-sexe de lutteuse, et cette nuque, et ces aisselles où je vais glisser et appuyer mes prises… À nous deux !…


JUDITH :

Je ne vous comprends pas.


LE GARDE :

Tu vas me comprendre… Dis-moi, Judith, depuis la minute où tu quittas ta maison, hier au soir, est-ce que ton corps a souffert du moindre besoin, faim, soif ou autre ? Maintenant encore ton estomac t’alerte-t-il, ou ta vessie ?


JUDITH :

Pourquoi de telles questions ?


LE GARDE :

Non, n’est-ce pas ? Et les feuillées du champ de bataille où tu as trébuché ont-elles maculé tes chaussures, le chardon les a-t-il éraflées, le plantain, verdies ? Et sur tes mains, il reste sans doute quelque trace du meurtre ?… Oui, oui, frotte-les, pour faire apparaître sur elles une tache de sang ! Tu peux frotter ! Toute ta vie elles seront blanches et pures, et ton corps sans aucune marque.


JUDITH :

Il a celle qui lui revient : la marque d’Holopherne !


LE GARDE :

Il y a beaucoup à discuter là-dessus. Va te soumettre, au retour, à l’examen des matrones. Ce qu’elles diront te surprendra…


JUDITH :

Qui vous donne le droit de me parler ainsi ?


LE GARDE :

Le droit ! Comment, le droit ! Fille obstinée… Toutes les présences célestes qui depuis hier soir t’ont escortée, et plainte, et soutenue, et de leurs ailes autour de toi ont fait une cathédrale, tu viens de les forcer l’une après l’autre à se voiler la face et à partir, et d’elles toutes il ne reste plus que moi, et tu m’obliges, pour me rendre visible, à prendre l’enveloppe pesante et puante de ce garde.


JUDITH :

Que vous ? Si c’est Dieu qui me parle enfin par vous, trop tard !


LE GARDE :

Tu penses que Dieu va te parler ! Tu penses que Dieu parle aux hommes, pour les voir écouter sa voix, comme le chien la voix de son maître, d’une tête stupidement inclinée au dessus d’un corps idiot. Mais ceux qu’il a choisis, Dieu entend les oindre de l’orteil à la tempe, et tous il nous chargea cette nuit de te prendre entière dans son silence… Sur ta route, nous nous sommes glissés dans les mourants pour qu’ils ne crient plus, dans les cadavres pour que se suspendît jusqu’au serpentement de la putréfaction… Des ruisseaux et des caillots ont coulé à tes pieds sans murmure, des chiens de guerre écarté vers toi leurs crocs sans abois. Et tu n’as pas senti que nous étions dans cette sanie et dans ces gueules !


UN ECHO :

Dans cette sanie et dans ces gueules.


JUDITH :

Ô vous, qui parlez ainsi, pourquoi vous êtes-vous tus !


LE GARDE :

Telle est Judith, première en classe, élue de Dieu ! Elle n’a rien compris à ce silence !… Au lieu de courir étouffer les échos à leur point même d’éclat ; de nous précipiter pour le recevoir tombant de l’arbre et amortir sa chute sous chaque cédrat et chaque coing, et d’arracher à l’avance le cri du bec des coqs, il nous aurait suffi de remplir de coton ses oreilles ? Et tout ce que nous avons pris pour son clin d’œil et sa connivence, cette caresse dont elle a de loin caressé un oiseau de nuit, ce baiser qu’elle posa sur la lèvre d’un cheval blessé, ce n’était pas à nous qu’elle les donnait, aux cousins célestes qui la croyaient mêlée à eux, cordée à eux dans tant de précipices comme l’alpiniste à ses guides, mais à la chevêche et au hongre !


UN ECHO :

Mais à la chevêche et au hongre.


JUDITH :

Pardon !


LE GARDE :

Tu m’écoutes cette fois ? Tu me comprends ?


JUDITH :

Pardon !


LE GARDE :

Dis aux Juifs la vérité, et Il pardonne !


JUDITH :

Quelle vérité ?


LE GARDE :

Que tu as tué l’ennemi de Dieu comme Dieu l’avait prescrit, dans sa haine.


JUDITH :

Vous savez que ce n’est pas vrai !


LE GARDE :

Ce n’est pas vrai !


JUDITH :

N’avez-vous pas tout vu, n’êtes-vous pas vous-même mon témoin ?


LE GARDE :

Ose dire que ce n’est pas vrai ! Reprenons-la ta nuit, de sa source à son terme. Tu es entrée, et l’autre était déjà couché, n’est-ce pas, et accoudé il t’attendait, et l’œuf d’autruche allumé brillait dans son œil droit et son œil gauche n’était qu’ombre, et d’un coup tu as mesuré l’enclos de la bataille…


JUDITH :

J’ai vu un lit. C’est tout ce que j’ai vu.


LE GARDE :

Dieu même hésite à exiger d’une femme qu’elle lutte debout. Et le large plastron de sa poitrine ne t’a pas fait peur avec ses agrafes de muscles. Tu as défait vêtements et peignes. Tu n’as gardé ni tissu ni écaille…


JUDITH :

Et je vins.


LE GARDE :

Et tu vins ! Et nous jubilions, car sur ton corps nu l’on ne voyait plus que des armes, tes ongles aiguisés, tes dents fourbies, jusqu’à ton front si poli et si plein qu’en heurtant de toutes ses forces le front d’Holopherne il l’eût fait éclater. Si bien que nous comptions aussi sur le pilon dans ton genou et l’étau dans ton ventre…


JUDITH :

Alors tout ce que j’entendis de lui était réalité, tout ce que je reçus de lui révélation…


LE GARDE :

Cela eût pu être. Dieu ne déteste pas que ses paroles et ses jouissances vous parviennent par des corps et des peaux grossières… Ce sont ses filtres. Mais Dieu t’aimait. Mais Dieu avait décidé que d’Holopherne rien ne te toucherait, et il nous jeta sur ce corps en manteau transparent. Et Mikaël était la langue et la glotte, et Éphraïm était l’assise, et moi j’étais la main droite. Et toute la nuit le ciel prit le moule de toi et de ton déchaînement… Et, à l’aurore, il t’envoya l’idée de tuer.


JUDITH :

De me tuer.


LE GARDE :

De te tuer. Si tu veux. Mais il était bien question que Judith se tuât ! Ce qu’il voulait, c’est seulement que tu aiguisasses sur toi l’idée du meurtre, sur ta tendre peau et pour en rendre le fil aussi pur. Et soudain, tout disparut de ta vue, excepté un cercle exsangue sur la poitrine du dormeur, un cercle étroit et brillant, tel que le projette avec son miroir un enfant, et je ne sais avec quel miroir d’enfant Dieu le projetait, et, au centre de cet homme que tu croyais aimer, ce cercle, tu te pris à le surveiller et à le détecter comme une cible !… Est-ce vrai ?


JUDITH :

Peut-être !


LE GARDE :

Est-ce vrai ?


JUDITH :

C’est vrai.


LE GARDE :

Et nous, nous pleurions de joie de voir la haine enfin apparaître sur ce corps, restreinte d’abord comme le bouton d’Alep, mais qui allait bientôt mordre et s’épanouir comme le cancer du soleil. Et, délirants, nous préparions déjà rivet et cheville qui t’empêcheraient de tirer à toi le poignard du cadavre. Et quand te vint l’idée de poser sur le cercle la pointe…


JUDITH :

Je voulais l’effleurer, le piquer…


LE GARDE :

Le piquer ?


JUDITH :

Comprenez-moi à votre tour ! Comprenez-moi ! Si je m’étais empoisonnée, je lui aurais fait aussi goûter de force dans son sommeil une simple gorgée du breuvage amer, non pour qu’il meure, mais, par tendresse, pour voir sa douce grimace.


LE GARDE :

Et quand te vint l’idée de poser sur le cercle la pointe, tous nous bondîmes sur toi, centuplant ta pesée. Ne nous as-tu donc pas sentis, Judith ?


JUDITH :

Cet écrasement, c’était vous ?


LE GARDE :

C’était les esprits et leur avalanche ! Et quand, lui mort, tu attendis enfantinement la mort, sans bouger, comme l’abeille après sa piqûre, nous avons rendu à nouveau le monde sonore, et tu as entendu l’araignée bricolant dans sa toile, et dans le sol du camp la sape de la taupe, et derrière le lit le mulot contre son grain d’avoine et enfin la voix de Suzanne… Voilà, ingrate fille, comme Dieu te dédaigne ! Lève-toi… Fais ouvrir la tente, va vers les Juifs, il est temps !


JUDITH :

Non ! Non ! Épargnez-moi ce martyre !


LE GARDE :

Quel martyre ?


JUDITH :

Puisque Dieu le veut, je ne démentirai rien, je renonce à tout scandale. Mais qu’il m’épargne ! Ou qu’il me prenne ! Qu’il me permette de donner à la mort une Judith encore douce ! Que je sois pour tout un peuple et toute une longue vie, le symbole du meurtre et de la haine, Dieu ne le voudra pas, puisque depuis mon enfance Il m’a marquée pour être celui de l’amour.


LE GARDE :

Tu l’as cru. Tu te trompais. Tes frères ne s’y trompaient pas.


JUDITH :

Mes frères ? Je ne pouvais faire un pas sans que les enfants me suivent et me lancent des roses.


LE GARDE :

Ils suivaient le sang : ils lançaient des roses vers le sang !


JUDITH :

Je voyais aux carrefours les vieillards discuter chacune de mes robes nouvelles, et me sourire.


LE GARDE :

Ils souriaient à une immense tache pourpre qui t’habillait soudain !… N’insiste pas. L’amour en effet a passé sur ce drame. Mais pas par toi. Par Suzanne. Personne n’en saura jamais rien, car il n’est pas bon que l’amour ait sa liturgie et ses saints, mais Suzanne était l’amour. D’ailleurs, rassure-toi, il n’existera plus ce soir de Judith encore douce !


JUDITH :

Oh ! vous qui n’avez pas de nom, sentirais-je à ce point la douleur de ne pouvoir vous nommer, s’il ne me restait pas de tendresse ! Pourquoi ce miracle à retardement ! Pourquoi de cette nuit de parjure et de stupre faire tout à coup une nuit sainte !


LE GARDE :

Ne t’inquiète pas de cela. Dieu se réserve, à mille ans de distance, de projeter la sainteté sur le sacrilège et la pureté sur la luxure. C’est une question d’éclairage…


JUDITH :

Toute ma détresse est éclairée, tout mon écorchement. Le feu brûle moins que cette lumière.


LE GARDE :

La brûlure n’est rien encore. Tu vas voir avec le soleil. Le voilà qui vient. Viens, soleil ! Toi… va vers ta ville ! Il est temps…


JUDITH :

Ma ville, où ne me souriront plus que ceux qui sourient à la mort. D’où auront disparu en une nuit tout ce pour quoi j’ai vécu, mes amis, mes bêtes, mes fleurs !


LE GARDE :

Les amis, fais-en le sacrifice… Les fleurs, tu les retrouveras !


JUDITH :

Oui, je vois d’ici la vieille Judith, chenue et moustachue qui, un soir d’automne tardif, redécouvrira la pêche et la rose… Et mes souvenirs ?


LE GARDE :

Quels souvenirs ?


JUDITH :

Dans ce corps desséché, que vont devenir tous les souvenirs du corps heureux et tiède ? Et qu’y deviendra le don d’Holopherne ? Aura-t-il un fils ? Aurai-je un fils ? Je vous en supplie… Libérez-moi du moins de cette angoisse !


LE GARDE :

Assez gémi, ou prends garde ! Que dirais-je alors, Judith, moi qui repars maintenant vers la disgrâce ! Car pour te convaincre, te sauver, j’ai rompu le secret de Dieu, j’ai perdu dans mon rang tout grade et toute ancienneté. Va. Si ta peine peut en être allégée, je ne vois pas de mal à ce que tu te dises que dans les cohortes inférieures, il est un déchu pour qui le nom de Judith est un nom de tendresse… Mais obéis-moi sur-le-champ ; sinon, là, devant le peuple, je reprends forme et je fonce, et je lutte avec toi pour arracher de ton pharynx le mensonge de Dieu, et je te roule au sol comme le vacher la bergère !

D’un geste il a courbé les épaules de Judith vers la terre, puis s’est rejeté sur le banc, où Le Garde ivre mort dort à nouveau.


Scène VIII

JUDITH, JOACHIM, PAUL, , LE GARDE

Dès que Le Garde a été de nouveau étendu sur son banc, Joachim et Paul sont redevenus animés et vivants, reprenant leur phrase interrompue.


PAUL :

… il va lui dépêcher un messager spécial !


JOACHIM :

… il daigne t’apparaître !

Ils sont très agités. Judith les regarde, étonnée, revenant à soi.


JUDITH :

Ah ! c’est vous, Joachim !


JOACHIM :

S’il tient à se dérober, fille impie, ce n’est plus toi qui trouveras la cachette de Dieu !


PAUL :

Il t’a aveuglée de sa lueur. Tant pis. Reste aveugle !


JUDITH :

… Soyez satisfaits… Je vous suis…


JOACHIM :

Tu nous suis ?


PAUL :

Pour recommencer ton scandale, pour semer la panique ? Non, non, nous ne sortirons pas d’ici avant que tout soit réglé entre nous… Que veux-tu ?


JUDITH :

Je vous dis que je viens, sans conditions.


JOACHIM :

Sans conditions, mais nous, nous avons des conditions maintenant. Nous avons à nous prémunir contre tes écarts.


JUDITH :

Dites. J’obéirai.


JOACHIM :

Tu habiteras désormais la synagogue. Tu ne laisseras parvenir à toi aucun ami, aucun parent.


JUDITH :

C’est facile. Ma saleté et ma gloire ne me laissent plus d’autre fréquentation que Dieu.


JOACHIM :

Si le mot « amour » et le mot « jouissance » sont encore dans ta bouche, crie-les, si tu le veux, une dernière fois ; lance vers nous ces crachats avant le suprême silence. Allons, crache !


JUDITH :

Ma bouche est sèche…


JOACHIM :

Si tu sens ton corps maculé, appelle les servantes. Lave-toi. Pour cela nous attendrons.


JUDITH :

Mon corps est sec.


JOACHIM :

Dès demain tu auras la surveillance des familles sans règle, des écoles sans morale, des filles. Tu les jugeras au tribunal de la synagogue. Tu choisiras leur supplice.


JUDITH :

Je le choisirai.


JOACHIM :

Et tu désigneras ceux qui avec toi chaque jour jeûneront et porteront cilice. Tu acceptes ?


JUDITH :

J’accepte.


PAUL :

Alors gloire à Judith et hâtons-nous. Tout peut être sauvé encore !… Attends… Laisse-moi te recouvrir de ce manteau. Il est noir. Il sied mieux à l’épouse de Dieu…


LE GARDE, ivre mort :

Et à la veuve d’Holopherne !


JUDITH :

Que dit-il ?


PAUL :

Nous ne comprenons pas les hoquets.


LE GARDE :

Par amour. Elle a tué par amour…


JOACHIM :

Tu hésites encore ?


JUDITH, qui s’est approchée du garde et le contemple avec tendresse et répugnance :

Il faudra faire couper la langue de ce garde, Joachim…


JOACHIM :

Entendu.


LE GARDE :

Judith, qu’elle s’appelait ! Et elle en avait, un corps !… Toute la nuit, sans s’arrêter…

Judith pose la main sur la bouche du garde.


JUDITH :

Par des soldats aux oreilles bandées…

Le Garde se soulève.


JUDITH :

Quelle folie le prend ?


PAUL :

Je ne sais ce qu’il mime, de ce baiser !…


LE GARDE :

Ce que je mime ? Je mime Judith la putain.


JUDITH :

Il vaudra mieux le faire tuer, Joachim…


JOACHIM :

On va le tuer…


JUDITH, après un dernier regard au garde :

Que votre procession approche… Judith la sainte est prête.

FIN