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Judith

1695
Tragédie

M DC. XCV.

Par Mr. BOYER, de l'Académie Française. À PARIS, chez MICHEL BRUNET, à l'entrée de la Grande Salle du Palais, au Mercure Galant. AVEC PRIVILEGE DU ROY. Achevé d'imprimer pour la première fois le 23. Avril 1695. Représenté pour la première fois au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain le 4 mars 1695.



PERSONNAGES


Judith, veuve de Manassés.

Misaël, Betulien, Amoureux de Judith.

Ozias, chef du Peuple.

Achior, chef des Ammonites.

Abra, suivante de Judith.

Choeur de Betuliens.

Holoferne, prince d'Assyrie, Général des Assyriens.

Vagao, un des officiers de sa Chambre.

Choeur d'Assyriens.


La scène est à Bétulie et au Camp des Assyriens.


ACTE I



Scène I

Ozias, Choeur des Bétuliens

OZIAS, parlant au Choeur des Bétuliens.

 
Peuples impatients étouffez ce murmure :
Quelques maux, quelque soif que Bétulie endure,
Soumettez-vous toujours aux décrets éternels,
Et soyez malheureux sans être criminels.
Retirez-vous.


UN BETULIEN

Craignez que ces peuples rebelles...


OZIAS

Ne m'importunez plus par des plaintes nouvelles.


UN BETULIEN

Holoferne a partout semé tant de terreur...


OZIAS

Je crains vos lâchetés, et non pas sa fureur.
Avant que de nous rendre, à force de victimes
Faisons cesser enfin la peine de nos crimes ;
Achevons les cinq jours qu'Israël m'a promis :
Jusques-là qu'il résiste à nos fiers ennemis.
Plus de réplique ; allez, que son obéissance
Fasse un dernier effort sur son impatience.


UN BETULIEN

Mais instruit de nos maux et si longs et si grands,
Quel temps demandez-vous à des Peuples mourants ?
Est-ce un ordre à donner ? est-ce un conseil à suivre ?
Ils comptent les moments qui leur restent à vivre.
Abandonnés du Ciel, sans espoir de secours,
Chaque jour est pour eux le dernier de leurs jours.
Périssent, disent-ils le désespoir dans l'âme,
Nos femmes, nos enfants par le fer, par la flamme,
Plutôt que de les voir expirer dans nos bras
Par une douleur lente, et par un long trépas.


OZIAS

Malgré leur désespoir n'en puis-je pas attendre
Le délai de cinq jours avant que de se rendre ?
Mille maux ajoutés aux maux qu'ils ont soufferts
N'ont rien de comparable à la honte des fers.
Prions, importunons le Dieu de la victoire,
Et de tous ses bienfaits rappelons la mémoire.
Mettons tout en usage, et si dans les cinq jours
La colère du Ciel nous laisse sans secours,
Dans cette extrémité ne pouvant nous défendre,
Sans honte et sans remords Israël se peut rendre.
Judith vient de mander nos Magistrats ; et moi
Chef du Peuple, et jaloux du rang où je me vois
Je les préviens, et veux savoir par quel mystère
La modeste Judith dément son caractère.
Je l'ai fait avertir, elle m'a fait savoir
Qu'elle serait bientôt en état de me voir.


UN BETULIEN

Cet ordre me surprend, et c'est vous faire injure.


OZIAS

Je me plains encor plus du peuple qui murmure,
Faites ce que j'ai dit.



Scène II

OZIAS, seul.

 
Je brûle de savoir
Par quel motif Judith usurpe mon pouvoir ;
Et ne pouvant douter de sa sagesse extrême,
Je ne puis retrouver Judith en elle-même.



Scène III

Ozias, un Bétulien

 


OZIAS

Pourquoi ce prompt retour ?


UN BETULIEN

Je reviens étonné
De voir par des soldats Achior emmené :
Il vous cherche.


OZIAS

Achior ! Lui, chef des Ammonites,
Lui qu'on pouvait compter entre nos prosélytes,
Et qui fut de nos lois secret observateur ?
Un si fameux guerrier trahi par son malheur
À la garde du camp s'est-il laissé surprendre ?


UN BETULIEN

Le voici.



Scène IV

Ozias, Achior

 


OZIAS

Quel malheur que je ne puis comprendre,
Ou plutôt quel bonheur vous conduit en ces lieux ?


ACHIOR

Le courroux d'Holoferne, un malheur glorieux.
Chef d'un Peuple idolâtre, et né pour le conduire,
Par ce commandement m'étant laissé séduire,
Je servais Holoferne, et dans les grands emplois
Cet honneur éclatant me retint sous ses lois.
Depuis longtemps j'aspire au nom d'Israélite,
Et comme Misaël en a tout le mérite,
Ses leçons m'ont instruit de votre sainte loi.
Au Camp des ennemis j'ai pris soin malgré moi
De cacher dans mon sein le feu d'un si beau zèle :
Mais enfin il parut aux yeux de l'infidèle
Et voyant à regret Bétulie aux abois,
J'affrontai le tyran, et je haussai ma voix.
Que l'impie Holoferne et s'irrite et s'offense,
Quand ma bouche à ses yeux vante une autre puissance ;
Qu'il nomme cette audace un transport insensé,
Dieu qui me l'inspirait, Dieu l'a récompensé.
Vous voyez ce qui suit ce que je viens de faire.
Holoferne aveuglé d'orgueil et de colère
S'apprêtait à punir ce zèle audacieux,
Et déjà des éclairs qui sortaient de ses yeux
Paraissaient de ma mort la menace certaine ;
Mais le maître des coeurs rend la menace vaine,
Il fait que le tyran forme un autre dessein,
Sans discerner quelle est cette invisible main,
Qui retient malgré lui sa rage impétueuse ;
Et comme il ne croit pas sa victoire douteuse,
Il m'envoie en ces lieux, plein de l'espoir cruel
De me faire périr en perdant Israël.


OZIAS

Ainsi plein d'une fière et folle confiance
Il vous laisse la vie, et suspend sa vengeance ;
Et pour servir sa gloire autant que son courroux,
Il vous envoie ici pour vous perdre avec nous.
Quel orgueil !


ACHIOR

Cet orgueil se nourrit et s'augmente
Au milieu d'une Cour superbe et triomphante,
Où sa gloire est toujours présente à ses regards.
Des peuples à grands flots y vont de toutes parts,
Les lampes dans leurs mains et les fleurs sur leurs têtes,
Honorer ses exploits, ou grossir ses conquêtes.
Il y voit dans la foule ambassadeurs et rois
Attachez à ses yeux, attentifs à sa voix,
Et pour mieux l'éblouir il voit en sa présence
Régner l'étonnement, la terreur, le silence.


OZIAS

C'est ainsi qu'enivré de gloire et de grandeur
Il s'ôte et nous envoie un chef plein de valeur.


ACHIOR

Je rends grâce à sa haine et bénis ma disgrâce,
Quand j'attends avec vous le coup qui nous menace.


OZIAS

Mais ce qui rend ce coup plus sensible aux Hébreux,
C'est que nous ignorons par quel sort malheureux,
Par quels crimes nouveaux, par quelle ingratitude,
Au retour d'une dure et longue servitude,
Ils attirent sur eux ces cruels châtiments.
Vous voyez de quels cris, de quels gémissements,
Un long siège a rempli la triste Bétulie ;
Dans quel gouffre de maux elle est ensevelie.
On voit au pied du mont un effroyable amas
De tentes, d'étendards, d'armes et de soldats ;
Tous frémissent de rage et brûlent de combattre,
Tandis qu'environnez de ce Camp idolâtre
Les Hébreux sont ici sans force et sans vigueur
Abattus par la soif et défaits par la peur.
Tout le peuple périt, ou se plaint, ou murmure,
Ici tout manque, et l'eau s'y donne par mesure.
Sur le moindre aliment qu'on partage entre nous,
Tombent mille regards avides et jaloux.
On voit plus d'une mère étouffant la nature
Vouloir de son enfant faire sa nourriture.
À tous ces malheureux je partage mes soins ;
Prompt, ardent, mais trop faible à remplir leurs besoins.
Mon zèle, en divisant ces secours charitables,
Devient presque inutile à tant de misérables.
Mais pour comble de maux écoutez et tremblez.
Veilles, prières, pleurs et jeûnes redoublez
N'ont pu forcer l'oracle à rompre le silence.
Pour lasser sa rigueur par la persévérance,
Le Grand Prêtre a couvert de sang le saint Autel,
Et des cris des enfants fatigué l'Éternel,
Par un zèle importun il combat sa colère,
L'oracle est inflexible et s'obstine à se taire.


ACHIOR

Ah ! que vous me frappez ! ce silence est affreux.
Je ne m'étonne plus, si contre les Hébreux
Nous voyons aujourd'hui le grand Dieu des vengeances
Susciter le vainqueur des plus fières puissances,
Le superbe Holoferne, à qui tout est soumis,
Envoyé par un Roi qui se croit tout permis,
Dont l'oeil n'épargne rien et sans cesse dévore
Tout ce qui du Couchant s'étend jusqu'à l'aurore.
Mais quelque effroi que donne un si vaste pouvoir,
Rien ne saurait m'ôter le courage et l'espoir,
Je cherche Misaël, cet amant trop fidèle ;
On dit que pénétré d'une douleur mortelle
Par l'injuste refus de la fière Judith
Il dévore en secret sa honte et son dépit,
Et renonce comme elle au commerce du monde :
Mais il faut qu'à nos voeux son courage réponde.
Je connais sa valeur, et nous pouvons tous deux
Contre nos ennemis conduire les Hébreux.
Quand Holoferne croit nôtre perte infaillible,
Souffrez qu'armez tous deux de ce zèle invincible...


OZIAS

J'attends ici Judith, quoi qu'il me soit permis
D'accepter un secours contre nos ennemis,
Obtenez son aveu ; ce discours vous étonne.


ACHIOR

Et par quel droit Judith...


OZIAS

Judith commande, ordonne,
Je me rends auprès d'elle et je commence à voir
Jusqu'où le Ciel étend sa gloire et son pouvoir.


ACHIOR

Vous pouvez tout ici. Par quel pouvoir suprême
Se met-elle au dessus de vous et d'elle-même ?


OZIAS

La vertu de Judith, un nom si respecté
M'ont fait tout oublier, et rang et dignité ;
Et je sens malgré moi, lorsque sa voix m'appelle,
Certain charme secret qui m'entraîne vers elle.


ACHIOR

Plein du bruit de son nom vous respectez ses lois.


OZIAS

Je respecte le Ciel qui parle par sa voix,
Et qui fait de Judith dans sa sainte retraite,
Quand l'oracle se tait, son unique interprète.


ACHIOR

Vous flattez son orgueil.


OZIAS

Étranger en ces lieux
Donnez-vous le loisir de la connaître mieux.
Vous la verrez modeste, humble dans l'abondance,
Et ne comptant pour bien que la seule innocence ;
Belle, mais sans orgueil, et cachant sa beauté
Dans le sein d'une austère et sainte obscurité,
Pauvre pour elle-même et riche pour les autres,
Insensible à ses maux et tendre pour les nôtres.
Quand elle prend sur nous un souverain pouvoir,
C'est un ordre du Ciel, Judith sait son devoir.
Elle vient.



Scène V

Judith, Ozias, Achior, Abra

 


OZIAS

Voyez-la sans art et sans parure,
Se bornant sagement aux soins de la Nature,
Simple, et qui toutefois fait paraître à nos yeux
Sur son auguste front un air impérieux.


ACHIOR

Mon erreur se dissipe à sa première vue.


JUDITH

Ozias, vous m'avez trop longtemps attendue.
Sur l'ordre surprenant que le Ciel m'a dicté,
J'ai long-temps combattu mon incrédulité ;
De ses clartés enfin animée et remplie
Je viens... Que vois-je ici ! Quoi, vous dans Bétulie ?
Achior, quel motif vous amène en ces lieux ?
Mais quelque ardent que soit ce désir curieux,
Il faut que pour remplir le devoir qui me presse,
Au Prince des Hébreux tout mon discours s'adresse.


ACHIOR

Si ma présence...


JUDITH

Non. Il n'est rien entre nous
que ne puisse écouter un homme comme vous.

À Oziasc

Quand je commande ici j'en dois être confuse :
Mais ne présumez pas que mon zèle m'abuse,
Ce que vous avez fait contre votre devoir,
Si j'ai trop entrepris, m'en donne le pouvoir.
Vous donc, Chef d'Israël, et si digne de l'être,
Quel droit de nôtre sort vous a rendu le maître ?
Quelle est votre pensée ? et quelle aveugle erreur,
Quelle audace vous porte à tenter le Seigneur ?
Hé quoi, si Bétulie au vrai Dieu consacrée
N'est par quelque secours dans cinq jours délivrée,
Vous consentirez, vous, qu'elle se livre aux fers
D'un homme qui se croit le Dieu de l'univers.
N'est-ce pas du Seigneur irriter la puissance,
Que de vouloir prescrire un temps à sa clémence ?
Est-ce à nous à marquer ce moment arrêté
Dans le profond secret de son éternité ?
Sans chagrin, sans murmure endurons nos misères,
Et détournant nos pas du chemin de nos pères,
N'attirons pas sur nous, pour comble de malheur,
Les serpents enflammés, l'ange exterminateur.
Condamnez à souffrir par des lois légitimes
Songeons que nos malheurs sont moindres que nos crimes,
Et toujours dans nos maux, tranquilles et constants
Laissons-en au Seigneur la mesure et le temps.


OZIAS

Vos paroles font voir que la Sagesse même
Que Dieu que vous craignez , Judith, et qui vous aime,
Vient de vous inspirer ces saintes vérités,
Votre destin est grand, et vous le méritez.


JUDITH

Mon mérite, Ozias, est tout dans ma faiblesse,
Quand la main du Très-haut relève ma bassesse ,
C'est pour mieux rehausser sa gloire et sa grandeur,
C'est par lui, c'est pour lui que je sens dans mon coeur
Se former un projet si nouveau, si terrible...
Mais au maître du Monde il n'est rien d'impossible.
Je vois que l'un et l'autre interdit, incertain,
Ne pouvant deviner cet étrange dessein
Rêve profondément sur cet affreux mystère.


OZIAS

Ce que j'entends m'étonne et me force à me taire ;
Non que ma foi timide en ces obscurités
Se refuse au secours que vous nous promettez.
Quand je vois que Judith transportée, inquiète
Se produit au grand jour, s'arrache à sa retraite,
Je suis trop convaincu qu'une céleste ardeur
Qu'un zèle tout divin embrase votre coeur ;
Des plus rares vertus le Ciel vous a comblée ;
Souffrez ces vérités, et soyez moins troublée ;
La modeste Judith doit enfin avouer...


JUDITH

C'est perdre trop de temps à m'entendre louer,
Israël a besoin d'une main secourable,
Je l'entends qui gémit sous le poids qui l'accable
Ne me demandez point par un zèle indiscret
Quel est ce grand secours ; c'est un profond secret,
Je dois vous le cacher, et le Ciel me l'ordonne.


OZIAS

Cet ordre est-il pour nous ?


JUDITH

Il n'excepte personne.


OZIAS

Mais contre l'ennemi ce coup qu'on doit tenter,
Ce dessein étonnant, qui doit l'exécuter ?


JUDITH

Moi.


OZIAS

Vous !


JUDITH

Plus l'entreprise est hardie et nouvelle,
Plus ma foi s'affermit quand ma raison chancelle.


ACHIOR

Quoi ! Judith, une femme, elle seule à nos yeux
Ose tenter sans nous cet effort glorieux !


JUDITH

Nul autre n'aura part à ce fameux ouvrage ;
Achior, je ne puis en dire davantage ;

À Ozias

Vous, allez rassurer un peuple plein d'effroi ;
Et du reste, Ozias, reposez-vous sur moi.




Scène VI


Ozias, Achior




ACHIOR

Quel langage, Ozias ! Il s'agit de la gloire,
Du salut d'Israël, d'une grande victoire ;
Judith vous en répond. J'admire sa fierté ;
Le Ciel s'explique-t-il avec tant de clarté,
Qu'elle ose s'assurer d'un secours infaillible ?
Quand il faut triompher d'un ennemi terrible,
Judith se promet-elle un si rare bonheur ?
Dieu voudra-t-il l'armer de son foudre vengeur,
Ou fera-t-il marcher la terreur devant elle ?


OZIAS

Laissons au Ciel le soin de venger sa querelle,
Et n'examinons point quels secours, quels ressorts
Sa colère voudra tirer de ses trésors.
Bien loin que dans un sexe impuissant et timide
Je condamne en Judith une audace intrépide,
J'en prends pour la victoire un présage certain.


ACHIOR

Respectons dans Judith l'oracle souverain.
Cependant quel que soit un espoir si sublime,
Rien ne peut arrêter le zèle qui m'anime,
Et quand Judith s'apprête à sauver les Hébreux,
Je sens croître l'ardeur de combattre pour eux.
Mais pour mieux contenter cette ardeur inquiète,
Je vais de Misaël découvrir la retraite,
Exciter son courage, et charmer son dépit
Par tout ce qu'on attend de l'illustre Judith.


OZIAS

J'attends tout de Judith, mais le Peuple indocile
Ne prenant pas sur elle un espoir bien tranquille :
Je vais par votre exemple et par votre valeur
Apaiser son murmure, et calmer sa frayeur.


ACTE II



Scène I

Achior, Misaël

 


ACHIOR

Quoi vous me prévenez ! ma tendre inquiétude
Cherchait à vous tirer de votre solitude, [290]
Et vous, cher Misaël, par un prompt changement
Vous venez me chercher avec empressement


MISAËL

Au bruit de votre nom, une allégresse extrême
Dissipe mes ennuis, et me rend à moi-même.
C'était peu du plaisir de vous voir en ces lieux ; [295]
J'ai celui de savoir qu'un zèle glorieux,
Même aux yeux d'Holoferne et d'un camp infidèle
Vous a fait d'Israël soutenir la querelle :
Ainsi d'un culte impie illustre déserteur...


ACHIOR

Ah ! ne m'imputez point cette sainte ferveur. [300]
Si vous voyez qu'enfin après un long silence
Elle brave Holoferne et parle en sa présence,
C'est l'Oracle éternel qui force quelquefois
Le plus faible mortel à lui prêter sa voix,
Et qui répand dans l'âme ignorante et grossière, [305]
Avec un zèle ardent un trésor de lumière.


MISAËL

Ce que vous avez fait en faveur d'Israël,
Jette sur votre nom un éclat immortel.


ACHIOR

Si vous mettez si haut le zèle qui m'enflamme,
Admirez encor plus le zèle d'une femme :
Judith va triompher de tous nos ennemis.


MISAËL

Judith ? et quel secours...


ACHIOR

Judith nous l'a promis.


MISAËL

Sur la foi de Judith, sur cet espoir frivole.
Quel gage , quel garant...


ACHIOR

Sa vertu, sa parole.
En faut-il davantage ? Ici tout retentit
Du miracle étonnant qu'on attend de Judith.
Quel trouble, Misaël...


MISAËL

Ah ! Si j'ose vous croire,
Achior, je suis presque affligé de sa gloire.


ACHIOR

Haïssez-vous Judith avec tant de fureur ?
J'ai par des bruits confus appris votre malheur :
Le refus de Judith est un affront sensible ;
Mais d'un pareil refus l'excuse était plausible.
Consacrée au Seigneur, pouvait-elle...


MISAËL

Écoutez.
Le Ciel pourvut Judith de toutes les beautés,
Manassés eut pour elle une tendresse extrême ;
Il l'aima constamment, et je l'aimai de même.
Manassés fut aimé : pour choisir entre nous,
Judith avait des yeux, elle en fit son époux.
Il meurt, laisse Judith sans enfants, jeune et belle.
Ma tendresse revient et l'espoir la rappelle,
Parent de Manassés, né dans un même rang,
Je dois remplir sa place et relever son sang :
Tout flatte mes désirs, et par la loi commune
Je devais épouser sa veuve et sa fortune.
Déjà d'un si beau sort un chacun m'applaudit ;
Et mes plus fiers Rivaux m'abandonnent Judith.
Plein d'amour et d'espoir je triomphe dans l'âme ;
Mais Judith est toujours insensible à ma flamme ;
Rien ne l'a pu fléchir ; la mort de son époux
Ne lui permettant pas de voir rien parmi nous,
Qui puisse réparer la perte qu'elle a faite,
Elle se fait chez elle une austère retraite ;
Et moi désespéré, loin du monde et du bruit...


ACHIOR

J'ai plaint le triste état où vous êtes réduit,
Et ma tendre amitié justement indignée,
Loin des yeux de Judith ne l'a point épargnée ;
Mais dès qu'elle a paru, joignant à ses beautés
Des discours tout remplis de saintes vérités ;
C'est avec d'autres yeux que je l'ai regardée :
J'ai pris de son mérite une trop haute idée,
Pour croire son orgueil injuste et criminel,
Quand elle se refuse aux soupirs d'un mortel.


MISAËL

Achior, rien ne peut consoler ma tendresse ;
La perte que je fais me revenant sans cesse...


ACHIOR

Mais enfin, c'est trop loin pousser votre douleur
Quand chacun doit ici faire agir sa valeur,
Dans un honteux repos la vôtre ensevelie,
Se refuse au secours qu'on doit à Bétulie.


MISAËL

Dans l'état où je suis, Achior, je me vois
Si plein de ma douleur, si peu maître de moi...



Scène II

Abra, Achior, Misaël

 


ABRA

Ah Misaël !


MISAËL

Parlez, qu'avez vous à nous dire ?


ABRA

Pour parler sans témoins, faites...


ACHIOR

Je me retire.


MISAËL

Ne vous éloignez pas.



Scène III

Abra, Misaël

 


MISAËL

Quel est ce désespoir ?


ABRA

Vous pourrai-je exprimer ce que je viens de voir ?
Voyez en quel état je m'offre à votre vue,
Toujours près de Judith modeste et retenue,
Par son ordre j'ai pris ces riches vêtements ,
Jugez par là, jugez quels sont ses sentiments.
Est-ce une illusion dont l'honneur m'épouvante ?


MISAËL

Ne laissez plus mon âme incertaine et tremblante.


ABRA

Cette sage Judith, et sur qui l'Éternel
Semblait se reposer du salut d'Israël,
Passant subitement dans un désordre extrême...
Non ce n'est plus Judith, ce n'est plus elle-même.


MISAËL

Que me voulez-vous dire ? achevez promptement.


ABRA

Hélas ! le croirez-vous ? quel affreux changement !
Vous savez que Judith du monde séparée,
Et que d'un feu si beau vous avez honorée,
Repoussait vos soupirs par son austérité,
Opposait à l'orgueil qu'inspire la beauté
Aux flatteuses douceurs, aux vanités du monde
De ses abaissements l'humilité profonde.
Vous savez qu'étant riche en habits précieux,
En tous ces ornements qui fascinent les yeux,
Elle ne s'en servait, qu'afin de satisfaire
Un époux à qui seul elle avait soin de plaire.
Cependant aujourd'hui cette même Judith
Je l'ai vue... Ah ! j'en meurs de honte et de dépit,
S'empresser à chercher quelques grâces nouvelles
Qui pussent augmenter ses beautés naturelles ;
Et pour mieux disposer ses ornements mondains,
Appeler le secours de nos yeux, de nos mains.
Je l'ai vue à ses yeux timides et modestes,
Demander des regards plus hardis, plus funestes,
Des regards dont l'éclat alarme la pudeur,
Et porte le désordre et le feu dans le coeur.


MISAËL
, transporté de joie.

Qu'entends-je ? quoi Judith modeste, humiliée,
Relevant sa beauté qu'elle avait oubliée
Par de nouveaux attraits se plaît à l'augmenter !
Abra, s'il est ainsi, puis-je pas me flatter
Quand je la vois sortir d'une retraite austère,
Et reprendre les soins et la gloire de plaire,
Qu'elle revient au monde y choisir un Epoux.


ABRA

Je l'ai crû, Misaël, et j'ai parlé pour vous.


MISAËL

Je puis donc espérer...


ABRA

Hé quelle est ta pensée ?
M'a-t-elle dit, croirai-je une ardeur insensée ?
Le salut des Hébreux occupe tout mon coeur.


MISAËL

Je comprends son dessein et je vois mon erreur ;
Je vois bien que sachant le pouvoir de ses charmes,
Elle veut obtenir le succès de nos armes,
Exciter de nos Juifs le courage et les bras,
En s'offrant elle-même avec tous ses appas.
Il n'est point de mortels qui n'expose sa tête,
Si la belle Judith doit être sa conquête ;
Et comme pour ce prix tout doit être tenté,
Holoferne en son Camp n'est pas en sûreté.
J'oserai tout pour perdre un Tyran infidèle :
Si c'est là son dessein que ne s'explique-t-elle ?


ABRA

Elle a d'autres desseins qu'elle n'explique pas.
Imitez le grand Prêtre, imitez Ozias :
Tous deux d'un grand projet qui semble téméraire,
Adorent le secret, respectent le mystère.


MISAËL

Tous ces empressements qu'elle a pour sa beauté
Témoins de son désordre et de sa vanité,
Jettent dans mon esprit une jalouse rage.


ABRA

Ne poussez pas si loin un soupçon qui l'outrage ;
Pour juger de Judith, jugez-en comme moi ;
Son changement me comble et de trouble et d'effroi.
Loin d'elle vous voyez avec quelle colère
Je condamne à vos yeux ce qu'elle vient de faire ;
Mais dès que je l'approche, une vive splendeur
Un trait éblouissant de gloire et de grandeur
D'un projet étonnant me donne une autre idée.
Et si d'un noir soupçon votre âme est possédée,
Dès que vous la verrez, condamnant votre erreur...


MISAËL

Ah ! Plutôt vous verrez redoubler ma fureur ;
Et loin de m'éblouir par cette vaine pompe,
Par ce brillant dehors qui vous charme et vous trompe,
De mon juste dépit tout mon coeur occupé...



Scène IV

Judith, Misaël, Abra

 


MISAËL
, continue.

Je la vois. De quel trait son abord m'a frappé !
Vous me le disiez bien que ce n'est que loin d'elle...
Non, Abra, ce n'est point une beauté mortelle.
Permettez.


JUDITH

Levez-vous, Misaël.


MISAËL

Laissez-moi
À ces divins appas rendre ce que je dois.
C'est un présent du Ciel qu'en ces lieux il envoie
Pour remplir les Hébreux d'espérance et de joie.
Je ne puis soutenir cet amas de beautés.


JUDITH

Sous quels ornements fragiles, empruntés,
Me méconnaissez-vous ? Je suis toujours la même.


MISAËL

Si c'est cette Judith que j'aimais et que j'aime,
Par quel sort rigoureux de mon bonheur jaloux
N'ai-je pu succéder à son illustre époux ?
Ces grâces, ces attraits qu'en vous le Ciel assemble,
Ce qu'à peine je crois et que je vois ensemble ;
J'ai dû les obtenir, la coutume, la loi,
Le sang et l'amitié tout vous parlait pour moi.


JUDITH

Et pour dire encor plus, vertu, zèle, mérite,
Tout ce qu'on peut louer dans un Israélite,
Foi, constance, valeur, je les trouvais en vous :
Vous pourriez réparer la perte d'un époux,
Si d'un voeu solennel la chaîne inviolable
Ne m'avait déjà fait un époux adorable,
Un époux éternel et jaloux de ses droits.


MISAËL

Mais ce divin époux digne de votre choix,
Demande-t-il de vous cette riche parure
Qu'un art vain et profane ajoute à la nature ?
Quand un Peuple affligé vous regarde aujourd'hui,
Quand il voit tant d'éclat, quel spectacle pour lui ?
Dans ces jours de douleur qui font cesser nos fêtes
La superbe Judith va faire des conquêtes.
Que me répondrez-vous ?


JUDITH

Attendez, admirez
Sans rien approfondir, ce que vous ignorez.
Apprenez seulement, et ce mot doit suffire ;
Que si pour achever ce que le Ciel m'inspire
J'emploie à me parer ces trésors précieux,
Et ce que l'art de plaire a de plus curieux,
Je me laisse entraîner par un ordre suprême,
Et me fais un effort qui m'arrache à moi-même.
Ainsi pour achever un trop long entretien,
Ne me condamnez point, ne me reprochez rien :
Plaignez plutôt, plaignez la contrainte cruelle,
Le violent effort que Judith fait sur elle,
De passer d'un état modeste, humilié
À ce luxe pompeux que j'avais oublié,
De passer d'une vie obscure et pénitente
Aux pièges dangereux d'une vie éclatante,
D'une sainte retraite au grand jour qu'elle fuit,
Du repos au tumulte, et du silence au bruit.


MISAËL

Mais ne pourrai-je au moins, pour calmer mes alarmes,
Ne pourrai-je savoir où vous portez vos charmes ?
En quels lieux vous allez....


JUDITH

Au Camp des ennemis.


MISAËL

Dans le Camp d'Holoferne ? hé vous est-il permis
D'exposer un trésor si charmant et si rare
Aux brutales fureurs d'un ennemi barbare ?
Seule sans suite....


JUDITH

Abra ne me quittera pas.


MISAËL

Présumez-vous si fort de vous, de vos appas ?


JUDITH

Présumez-vous si peu du Ciel qui me l'ordonne ?


MISAËL

Mais ne sentez-vous point toute l'horreur que donne
L'effroyable péril où vous vous exposez ?
Qu'allez-vous devenir, si vous vous abusez ?
Dans un camp ennemi, misérable, captive....
Si rien ne vous retient, souffrez que je vous suive.


JUDITH

Non, je vous le défends.


MISAËL

Cet important secret
Craint à ce que je vois un témoin indiscret ;
Le salut d'Israël doit être votre ouvrage :
Mais peut-être sans vous nous aurons l'avantage
D'obtenir par nos mains le succès glorieux
Que vous voulez devoir au pouvoir de vos yeux ;
Et si vous osez tout sur la foi de vos charmes,
J'ose tout espérer du secours de nos armes.


JUDITH

Vous vous perdez.


MISAËL

Qu'importe ?


JUDITH

Arrêtez.


MISAËL

Je ne puis.
Et n'écoute que moi dans l'état où je suis.
Vous espérez au camp une indigne victoire ?
J'y serai devant vous pour sauver votre gloire ;
Et pour vous épargner un triomphe odieux
Mon bras va prévenir le crime de vos yeux.



Scène V

Judith, Abra

 


JUDITH

Quand pour aller au Camp l'ordre du Ciel me presse,
Misaël m'embarrasse et je crains ma faiblesse ;
Je cours exécuter un effort plus qu'humain :
Lâche pitié qui rends mon devoir incertain
Sors de mon coeur, cédons à la voix qui m'appelle,
Mettons-nous au dessus du sort d'une mortelle,
Allons. Mais où m'emporte une sainte ferveur ?
La pitié n'est jamais indigne d'un grand coeur.
Je vois tous les malheurs où Misaël s'expose ;
Misaël se va perdre, et j'en serai la cause.
Quelque ardeur que je doive au salut des Hébreux,
Donnons quelque moment au soin d'un malheureux.
Va chercher Achior, même soin le regarde,
Voyant à quels périls Misaël se hasarde,
Abra, n'en doute point, dans ce pressant besoin
Cet ami généreux...


ABRA

Achior n'est pas loin,
Je vais vous l'amener.



Scène VI

 


JUDITH
, seule.

À quoi suis-je forcée,
Quand de tant d'autres soins j'ai l'âme embarrassée ?
Que l'état où je suis m'étonne et me confond,
Seigneur ! et qu'à mes yeux ce mystère est profond !
Quelles armes pour vaincre une fière puissance
Voulez-vous que Judith prête à votre vengeance ?
Vous la force du faible, et d'un coeur innocent
L'espoir le plus certain dans un pas si glissant,
Secourez une veuve à vos ordres fidèle,
Dont le zèle impuissant soutient votre querelle,
Ajoutez ce qui manque à ces traits empruntez
Que pour plaire au Tyran le monde m'a prêtez,
Faites qu'il trouve en moi tout ce qui rend aimable,
Et dans tous mes discours un charme inévitable :
Qu'il en goûte à longs traits la mortelle douceur,
Et que ses propres yeux soient un piège à son coeur.
Qu'aux deux bouts de la terre à jamais on publie
Qu'une femme elle seule a sauvé Bétulie,
Et qu'un peu de beauté fut le fatal écueil
Où le Tyran a vu briser tout son orgueil.



Scène VII

.
Judith, Abra, Misaël, Achior

 


MISAËL

Achior m'a parlé, qu'en pouvez-vous attendre ?
À de lâches conseils le ferez-vous descendre ?
Notre amitié sur moi lui donne un plein pouvoir,
Mais loin de condamner mon juste désespoir,
Touché de mon malheur...


ACHIOR

Quand Misaël s'emporte
Quel frein peut retenir une douleur si forte ?
Quoique dans cet état trop digne de pitié
Il donne des terreurs à ma tendre amitié,
Ne nous opposons point au torrent qui l'entraîne.
Souffrons qu'un malheureux, pour soulager sa peine,
Aille dans les combats exhaler sa douleur,
Et qu'un beau désespoir seconde sa valeur.


JUDITH

De quel oeil voyez-vous ce que le Ciel m'inspire ?
Si sans vous, si sans lui, seule j'y puis suffire,
Pourquoi me viendra-t-il troubler par ses fureurs ?
Achior, vous avez de pareilles ardeurs ;
Votre nom fait du bruit, et je sais quelle audace
Dans le Camp d'Holoferne a fait votre disgrâce ;
Mais ne voyez-vous pas qu'en flattant Misaël
Votre zèle se trompe et devient criminel :
Ne vous abusez point dans son ardeur guerrière,
Sa jalouse fureur se montre toute entière.
Sur mon ajustement nouveau, mystérieux
Il forme des soupçons inquiets, curieux,
Il cherche avidement ce que j'ose entreprendre,
Et jusques dans le camp il est prêt de descendre.
Misaël, Achior parle en votre faveur,
Et je veux comme lui flatter votre douleur.
Vous brûlez de combattre, et je vous le pardonne ;
Mais ne traversez point ce que le Ciel m'ordonne,
Ou puisse sur vous seul le céleste courroux
Détourner tous les maux qu'il fait tomber sur nous.
Si ma menace est faible, et n'a rien qui vous touche,
Craignez le Dieu vivant qui parle par ma bouche.



Scène VIII

Achior, Misaël

 


ACHIOR

Juste Ciel quels discours terribles, menaçants !
Vous en sentez la force autant que je la sens,
Misaël, je le vois par ce morne silence :
Tout ce que vous aviez d'ardeur, d'impatience
En écoutant Judith, glacé subitement
Vous laisse devant nous, sans voix, sans mouvement.


MISAËL

Ah ! que vous jugez mal de l'état de mon âme !
J'examine en secret l'adresse d'une femme,
J'admire de quel air son zèle audacieux
Oppose la menace aux soupçons curieux,
Aux mouvements jaloux qui m'agitent sans cesse ;
Mais j'admire encor plus avec quelle faiblesse
Vous vous laissez séduire à tout ce qu'elle dit.
Ce n'est plus la modeste et sincère Judith ;
Sa vertu sans fard, sa beauté naturelle,
C'est la fausse Judith, c'est Judith l'infidèle...


ACHIOR

Arrêtez, Misaël : votre jaloux dépit
Ose-t-il outrager la fameuse Judith ?
Respectez sa vertu, le Ciel la justifie
Par le hardi dessein que son choix lui confie.
Combattons, j'y consens, mais au moins gardez-vous
D'embarrasser Judith par vos transports jaloux ;
Ou plutôt pour savoir le parti qu'il faut prendre
Attendons le succès....


MISAËL

Je ne saurais attendre ;
Je veux sans différer, je veux être éclairci ;
Judith hasarde tout, hasardons tout aussi.
Des plus vaillants Hébreux prenons ce qui nous reste,
De la soif, de la faim le ravage funeste
Nous laisse encor la fleur de nos meilleurs soldats.
Dès que j'aurai reçu les ordres d'Ozias
Je me livre aux transports dont mon âme est saisie,
Soit amour ou fureur, soit zèle ou jalousie.

ACTE III



Scène I

Holoferne, Vagao

 


HOLOFERNE

Que le Camp en murmure, il faut qu'on obéisse,
Je veux que Bétulie ou se rende, ou périsse.
La soif me venge assez de sa témérité :
Mais un succès si lent fait honte à ma fierté.


VAGAO

La victoire vous plaît prompte et précipitée :
Mais la sage valeur est-elle moins vantée ?
Ces rapides succès, Seigneur, ont peu d'appas
Quand ils sont achetés par le sang des soldats,
Et cette soif de vaincre ardente, impétueuse,
Après un long bonheur n'est pas toujours heureuse.


HOLOFERNE

Dois-je vaincre autrement pour remplir mon emploi ?
Le Roi que nous servons que dirait-il de moi,
Si Chef de son armée, et chargé de sa gloire
Je voulais ménager une faible victoire,
Attendre ici du temps que réduite aux abois
Une Ville sans nom, inconnue à nos Rois
Se rendît lentement par la soif qui la presse,
Et me fît triompher par sa seule faiblesse ?
Ce Roi, dont je dois prendre et l'esprit et le coeur,
Me pardonnerait-il cette indigne lenteur ?


VAGAO

Holoferne sans honte en Conquérant paisible
Peut forcer sans combattre un mont inaccessible
Hérissé de rochers, d'où les Bétuliens
S'élèvent fièrement sur les Assyriens.
Est-ce trop peu pour vous de réduire une Ville
Qui peut braver la force et la rendre inutile,
Et de savoir vous faire un triomphe certain
Qu'à peine on obtiendrait les armes à la main ?


HOLOFERNE

Vous voulez éblouir d'une belle apparence
Et mon ambition et mon impatience.
Je sers un Roi qui veut ardeur, activité,
Vainqueur rapide, heureux, il veut être imité.
Fier d'avoir su gagner une pleine victoire
Sur le Mède jaloux et rival de sa gloire,
Il veut au monde entier faire adorer ses lois.
Pour en faire avertir les Peuples et les Rois,
Ses ordres sont portez aux deux bouts de la Terre ;
Mais quoi-que menacez d'une cruelle guerre,
On vit Peuples et Rois sans présents, sans honneurs,
Renvoyer fièrement tous ses Ambassadeurs.
Vous souvient-il alors par quel serment terrible
Il jura de venger un affront si sensible,
Il m'ordonna de vaincre et sans perdre un moment
De sacrifier tout à son ressentiment.
Pressé par sa fureur, armé de sa puissance,
Je pars, sors de Ninive, et plein de confiance
Je marche à la victoire, et suis par tout vainqueur ;
Chaque moment grossit ce torrent de bonheur.
Au nom des Rois, qu'on vit si fiers, si téméraires
Je reçois des honneurs forcez ou volontaires ;
L'encens fume par tout, tout est semé de fleurs ;
L'air retentit de chants et d'éloges flatteurs ;
Tout m'applaudit, par tout joie et magnificence
Honorent mon triomphe, élèvent ma puissance.
Mais vous voyez ici tout d'un coup arrêtez
Les flots impétueux de mes prospérités,
Au pied de ces rochers dont l'accès difficile
D'un peuple désarmé fait le plus sûr asile,
Mon pouvoir retenu languit honteusement.
Qu'un assaut général sans perdre un seule moment
Ouvre un libre passage au cours de ma victoire :
De ce retardement je dois compte à ma gloire ;
Il est honteux pour moi que le Roi que je sers
Soit un seul jour plus tard maître de l'univers.
Pénétrons ces rochers, rien n'est inaccessible
Aux vifs et prompts efforts d'une armée invincible.
Mais quels cris m'ont frappé ?



Scène II

Un officier assyrien, Holoferne

 


OFFICIER

Nos ennemis, Seigneur,
Ont fait une sortie avec tant de vigueur,
Que presqu'au haut du mont nos troupes avancées
Par leurs premiers efforts ont été renversées ;
Achior qui conduit un si hardi dessein
Animait ses soldats de la voix, de la main ;
Tout pliait, et déjà sa fureur insolente
Tournait comme ses yeux, ses pas vers votre tente ;
Un autre de leurs Chefs plus furieux encor,
Avec tant de succès secondait Achior,
Que la garde du camp ne resistoit qu'à peine.
Mais la victoire alors devenant incertaine,
Par de puissants secours sans cesse redoublez
Les Hébreux sont enfin par le nombre accablez.
Cependant Achior fier malgré sa défaite
Rassemble ce qui reste, et combat en retraite ;
Un gros de Juifs le joint, ardents, désespérés,
Par mille maux soufferts si fort défigurés,
Que nos soldats ont pris d'abord quelque épouvante :
Mais voyant leur ardeur peu durable, impuissante,
On poursuit...


HOLOFERNE

Ton récit fait perdre trop de temps ;
Allons, allons hâter le succès que j'attends.



Scène III

Holoferne, un autre officier assyrien

 


UN OFFICIER ASSYRIEN

Achior est défait, et sa troupe affaiblie
Après un long combat rentre dans Bétulie :
Mais voyant un des siens de la troupe écarté
Qui s'éloignait de nous d'un pas précipité,
Je l'observe de loin, sa course impatiente
Par un secret détour le mène à votre tente.
Poursuivi des soldats que j'avais près de moi,
Accablé par le nombre il se rend sans effroi ;
Son air ferme, intrépide, et sa mine hautaine,
Font voir qu'un grand projet...


HOLOFERNE

Commandez qu'on l'amène.



Scène IV

Holoferne, Misaël, des officiers, suite

 


HOLOFERNE

Quel étrange dessein te conduit en ces lieux !
Quel secret attentat....


MISAËL

Un dessein glorieux.
Je voulais par ta mort affranchir une Ville
De la sainte Sion le principal asile.
Dans le dernier combat Achior avec moi
Nous avons tout osé pour aller jusqu'à toi.
Tu sais par quel malheur nous perdons la victoire ;
Et moi par un transport et de zèle et de gloire
Seul je cours t'immoler, mais un si beau dessein
À ma confusion attend une autre main.
Le Ciel, quand Israël, lui demande justice,
Se réserve lui-même un si grand sacrifice,
Ou peut-être a choisi pour un si noble emploi
Un Hébreu plus illustre et plus heureux que moi.


HOLOFERNE

J'admire ton audace, et je commence à croire
Qu'un siège qui semblait matière à peu de gloire,
Peut se compter sans honte au rang de mes Exploits :
Mais de ce Peuple fier, plus fier que tant de Rois
Qui viennent tous les jours me rendre leurs hommages.
Dis-moi quel est le sort, quels sont les avantages,
Dis-moi quel est l'espoir d'un peuple malheureux,
Mais parle en ami sincère et généreux.


MISAËL

J'atteste devant toi l'astre qui nous éclaire,
Tabernacle sacré d'un Dieu que je révère,
Que je ne dirai rien contre la verité ;
Non que j'affecte ici cette sincérité,
Pour racheter ma vie et mendier ta grâce ;
Quelque cruel que soit le coup qui me menace,
Je suis trop malheureux pour craindre ton courroux.
Sache donc que le Ciel irrité contre nous
Ayant mis dans tes mains sa gloire et son tonnerre,
Fait tomber sur les Juifs tous les maux de la guerre :
Mais la vertu des Juifs est capable de tout,
Et leur persévérance ira jusques au bout.
Malgré la soif, malgré la rigueur de tes armes,
Consternez, accablez de mortelles alarmes,
Nous voulons résister, sûrs à force de pleurs
De rendre enfin le Ciel sensible à nos malheurs,
Et d'attirer sur nous des sources abondantes.
Porte, porte plus loin tes armes triomphantes :
Le Ciel en protégeant la sainte Nation,
Livre le monde impie à ton ambition.
On t'a vu par l'effort d'une noble furie
Chez cent Peuples soumis briser l'idolâtrie ;
On t'a vu foudroyer par tes puissantes mains
Des chimériques Dieux les simulacres vains,
Réduire leurs Autels et leurs Temples en poudre,
Embraser tous leurs bois si dignes de la foudre,
Ces infâmes réduits, et dont l'obscurité
Des forfaits les plus noirs cachaient l'impiété.
Tu devais au vrai Dieu faire ce sacrifice :
Mais bien loin de servir sa gloire et sa justice,
On dit que l'on a vu ton bras victorieux
Renverser les Autels, exterminer les Dieux,
Qu'a dessein seulement de déclarer ton Maître
Le seul Dieu de la terre, et le seul digne de l'être.


HOLOFERNE

As tu pu l'ignorer ? ce vainqueur glorieux
Réunit en lui seul tous les Rois, tous les Dieux ;
Que si tu n'entends pas la voix de son armée,
La voix des Nations et de la Renommée,
C'est moi qui parle, et moi je t'apprends aujourd'hui
Qu'il n'est plus d'autre roi, plus d'autre Dieu que lui.


MISAËL

Plus d'autre Dieu que lui : quel blasphème exécrable !
Abuse-t-on ainsi de ce nom adorable ?
Apprends que ce grand nom dit un être éternel,
Et qu'il n'est d'autre Dieu que le Dieu d'Israël.


HOLOFERNE

Ne crois pas m'éblouir par cette grande idée
Que tu nous veux donner du Dieu de la Judée.
Par pitié je fais grâce à ce zèle emporté.
Plus tu m'oses braver, plus ton impunité
Te fera voir combien je méprise ta haine,
Et combien ta menace est inutile et vaine,
Quand tu crois que ton Dieu peut armer contre moi
Quelque Hébreu plus à craindre et plus heureux que toi.



Scène V

Un officier assyrien, Holoferne, Misaël, l'officier assyrien

 


L'OFFICIER ASSYRIEN

Un prodige étonnant vient de frapper ma vue.
Une femme, Seigneur, superbement vêtue
S'enfuit de Bétulie, et vient à vos genoux
Par de profonds respects fléchir votre courroux.


HOLOFERNE

Qu'on la fasse venir.


L'OFFICIER

Seigneur, je l'ai laissée
Qui marchait au milieu d'une foule empressée.
Si-tôt qu'elle a paru, le Camp de toutes parts
Vers elle seule a fait aller tous ses regards :
Mais en nous attirant par un charme invincible,
Je ne sais quel éclat majestueux, terrible,
Mêle un respect timide au plaisir de la voir.
Chaque soldat oublie, ou suspend son devoir ;
Et plein d'une merveille étonnante et nouvelle,
Croit que la beauté même, en habit de mortelle,
Avec tous ses appas vient se donner à vous.


MISAËL

C'est Judith ; cache-toi, mon désespoir jaloux.


HOLOFERNE

Qu'on aille satisfaire à mon impatience,
Je brûle de la voir.


MISAËL

Que je crains sa présence !



Scène VI

Holoferne, Judith, Misaël, Abra, suite

 


HOLOFERNE

Quel surprenant éclat vient de frapper mes yeux,
Et porte dans mon coeur un charme impérieux ?
Je vois dans tous ses traits tout l'air d'une Immortelle,
Et toute ma grandeur disparaît devant elle.


JUDITH
, à part.

Pour flatter son orgueil, affectons tant d'effroi,
Un respect si profond.... Je tremble, soutiens-moi.
Ah ! Que de majesté ! Tant de grandeur m'accable.


HOLOFERNE

Quel objet est ici pour vous si redoutable ?
Reprenez vos esprits, et commencez à voir
Que vos yeux sont ici plus craints que mon pouvoir.
Vous êtes en ces lieux souveraine maîtresse.


JUDITH

Quelle flatteuse voix rassure ma faiblesse,
Et me rend tout à coup l'usage de mes sens ?
Mais en ouvrant les yeux, que de troubles puissants
Reviennent quand j'approche un trône si terrible,
Qui du trône éternel est l'image sensible !
Seigneur, pour me sauver de ton juste courroux,
Je sors de Bétulie, et viens à tes genoux.


HOLOFERNE

Vous aux pieds d'Holoferne humblement prosternée,
Vous que de tant d'appas le Ciel a couronnée ?


JUDITH

Vive et règne à jamais ton Roi vainqueur des Rois,
Que tous ses ennemis soient soumis à ses lois,
Et que par le secours du bras que tu lui prêtes
Il porte encor plus loin son nom et ses conquêtes.
Quand la terre s'étonne et se tait devant toi,
Peux-tu pour m'écouter descendre jusqu'à moi ?
On connaît ta sagesse, on vante ta conduite.
Sur un nom si fameux j'ai hasardé ma fuite ;
J'ai dû présumer tout d'un coeur comme le tien,
Dans ton Camp, dans tes fers la vertu ne craint rien.
J'aime mieux être ici captive, misérable,
Qu'être en proie aux malheurs d'une Ville coupable,
Que le Ciel irrité ne veut plus secourir,
Et que ses jugements condamnent à périr.
En vain je leur fais voir la force de tes armes,
On ne veut écouter mes conseils ni mes larmes ;
Ils persistent toujours dans l'horrible dessein
De souffrir jusqu'au bout et la soif et la faim.
Ils sont si transportez de cette aveugle rage,
Que sans se rebuter de l'horreur du breuvage,
Ils veulent avaler le sang des animaux ;
Même pour ajouter le crime à tant de maux,
On les voit d'une ardeur sacrilège, intrépide,
Se jeter sur l'autel, et d'une bouche avide
Dévorer les présents que nul impunément
Ne peut jamais toucher de la main seulement.
Sur tant d'impiété, sur tant d'impatience,
Le Ciel se lasse enfin d'écouter sa clémence,
Les livre entre tes mains, et bien loin aujourd'hui
D'aimer un peuple ingrat et de veiller sur lui,
Il veut exterminer cette race rebelle.
Profite d'un avis important et fidèle.


MISAËL
, à part.

Judith flatte Holoferne, et par de faux avis.


HOLOFERNE
, à part.

Tu vois si tes conseils doivent être suivis.


JUDITH

Misaël en ces lieux ! j'ai prévu sa disgrâce.


HOLOFERNE

On vient de l'arrêter ; J'ai loué son audace,
Quand il m'a dit tout haut qu'il venait m'immoler :
Mais quand je lui permets de vivre et de parler,
Ce lâche à l'attentat ajoute l'imposture.


MISAËL
, à Judith.

C'est vous qui m'attirez cette mortelle injure.
Par un discours trompeur vous démentez le mien,
Achevez mes malheurs et ne ménagez rien,
J'ai voulu par sa mort délivrer Bétulie,
J'ai tenté cet effort au péril de ma vie,
Et j'ai même écouté ce généreux courroux
Par d'autres intérêts qui ne sont que pour vous.


JUDITH

Qui ne sont que pour moi ! Suis-je votre complice ?
Et puis-je souhaiter qu'Holoferne périsse,
Quand je viens à ses pieds implorer sa faveur ?


MISAËL

Judith le reconnaît déjà pour son vainqueur !
Ô ! Honte d'Israël ! vous serez satisfaite ;
On ne laissera point votre gloire imparfaite.
Holoferne ébloui par un charme trompeur.


HOLOFERNE

Je suis las d'écouter un traître, un imposteur.


MISAËL
, à Judith.

Quels noms pour Misaël ! quelle horrible injustice !
Jouissez de ma peine et de votre artifice.


JUDITH
, à part.

Je fais tous ses malheurs. Dure nécessité !


MISAËL

Si tu ne me crois pas digne d'être écouté,
Par une prompte mort...


HOLOFERNE

Oui, tu mourras, parjure,
Moins pour ton attentât que pour ton imposture.
Qu'on aille l'immoler à mon juste courroux.


JUDITH

Non, il cherche à mourir : ce supplice est trop doux.
Il faut que dans les fers il gémisse, il soupire,
En voyant sur les Juifs étendre ton Empire.
Qu'il vive, et qu'apprenant ta gloire et ton bonheur,
Il en meure cent fois de rage et de douleur.


HOLOFERNE

Hé bien, que la prison commence son supplice.



Scène VII

Judith, Holoferne

 


JUDITH

Dès que l'ordre du Ciel pour te faire justice
Voudra que je te mène au trône des Hébreux,
Je te ferai marcher triomphant devant eux.
Je te les livrerai sans armes, sans défense,
Tous tremblants de respect et tous en ta présence
Frappez d'une muette et divine terreur
Viendront à tes genoux adorer leur vainqueur.
Nul cri séditieux, nul murmure inutile
Ne troublera la paix d'un triomphe tranquille.


HOLOFERNE

Ah ! c'est trop me flatter; cependant je vous crois,
Quoique vous promettiez, je l'attends malgré moi ;
Votre vertu me force à croire ce miracle,
Et donne à vos discours tout le poids d'un Oracle.
J'allais tout hasarder, et malgré nos soldats
J'allais dans cent périls précipiter mes pas,
Et m'ouvrir sur ces monts une sanglante voie ;
Et vous, par le secours du Dieu qui vous envoie
Vous m'offrez sans combattre un triomphe certain.
Ah, si c'est votre Dieu qui vous prête sa main,
Lui seul sera le mien, et déjà je commence
De le sentir en vous, d'adorer sa puissance.
Ses plus beaux traits qu'en vous sa main a retracez
M'inspirent des transports...


JUDITH

C'est assez, c'est assez.
Tout flatte mes souhaits ; je vois dans ce langage
Des promesses du Ciel l'assurance et le gage.
Je vais le consulter pour apprendre quel temps,
Quel secours il destine au succès que j'attends.


HOLOFERNE

Allez le consulter et hâter ma victoire,
Et j'avouerai tout haut, pour payer tant de gloire,
Que vainqueur tant de fois, un nom si grand, si doux,
Me fera plus d'honneur si je le tiens de vous.



Scène VIII

Judith, Abra

 


ABRA

Holoferne déjà se dispose à se rendre ;
Vous allez triompher.


JUDITH

Hé, que puis-je prétendre
D'un triomphe honteux dont j'ai lieu de trembler ?
Si j'ai vu le Tyran s'attendrir, se troubler,
Vois-tu pas quel scrupule empoisonne ma joie ?
Tu vois pour le succès ce qu'il faut que j'emploie,
Quels ornements, quels soins, quel langage flatteur.
Quel chemin ai-je pris pour entrer dans son coeur ?
Et pour y faire naître un amour exécrable ?
Quel emploi pour Judith ! Quelle honte m'accable !
Misaël est ici, pour comble de douleur,
De tout ce que je fais le triste spectateur :
J'aigris son désespoir par un lâche artifice ;
Je rachète sa mort par un autre supplice ;
J'exerce contre lui la dernière rigueur ;
Et quand de toute part je lui perce le coeur,
Je travaille à gagner un Tyran que j'abhorre :
Et vous y consentez, puissant Dieu que j'adore.
Mais pourquoi ces remords et ces scrupules vains ?
J'ai fléchi le plus grand, le plus fier des humains.
Goûtons le doux espoir d'une pleine victoire.
(Malheureuse Judith) quelle ivresse de gloire,
Quel orgueil insensé te fascine les yeux ?
Quoique l'espoir de vaincre un Tyran odieux
Soit un motif illustre, et que le Ciel l'ordonne,
Détestons à jamais l'amour que je lui donne.
Que de troubles cruels s'élèvent dans mon coeur ?
De tout ce que prévoit la timide pudeur
J'ai peine à soutenir l'épouvantable idée.
Hélas ! que dira-t-on du Dieu de la Judée ;
Si par un artifice infâme et criminel
Il faut perdre Holoferne, et sauver Israël ?
Pour le faire périr, pour en purger la terre,
Le Ciel, le juste Ciel n'a-t-il pas son tonnerre ?
Allons hors de ce Camp dont l'air est infecté,
Où tout est corrompu par son impiété,
Allons prier le Ciel que sans blesser sa gloire
Il me fasse achever cette affreuse victoire.

ACTE IV



Scène I

Holoferne, Vagao

 


HOLOFERNE

Que nul n'entre en ces lieux. Toi ; demeure avec moi.
Je cache mon désordre à tous autre qu'à toi.
Jamais trouble pareil n'est entré dans mon âme.
Occupé, pénétré des charmes d'une Femme,
Je n'entends, je ne sens que ce qu'elle me dit ;
Je crois la voir par tout, tout est plein de Judith.
Cette image en tout temps m'obsède et m'environne,
Un charme surprenant qui sort de sa personne
A jusques dans mon coeur, jusques dans ma raison
Fait passer tout d'un coup un funeste poison.
Quand je vois de quel coup ma gloire est menacée,
Et de quel air Judith règne dans ma pensée,
Indigné contre un mal que je ne puis souffrir,
Je suis presque tenté de la faire périr.
Prenons nos sûretés contre cette Captive,
Qu'est-ce qu'une beauté suspecte et fugitive ?
Sacrifions sa vie au repos de nos jours.


VAGAO

Voulez-vous recourir à ce sanglant secours ?
Votre amour a-t-il pu vous ôter la mémoire ?
Judith vous a promis une grande victoire,
Et sans qu'il vous en coûte un séul de vos soldats.


HOLOFERNE

Mais sais-tu jusqu'où va ce fatal embarras ?
Je vois bien qu'il te faut ouvrir toute mon âme,
Et te faire trembler des fureurs de ma flamme.
Pour dégager mon coeur d'un amour insensé,
J'embrasse tous les temps, l'avenir, le passé ;
Je rappelle les noms des Nations soumises,
Des Princes subjuguez, des Provinces conquises ;
Je tâche à m'occuper de mille soins divers
Qu'exige la grandeur du maître que je sers ;
Et tout ce que m'impose un devoir nécessaire,
Ce que j'ai déjà fait, ce qui me reste à faire,
L'embarras de régler à chacun son emploi,
D'écouter tant de voeux qui s'adressent à moi,
Toute l'attention assidue et profonde
Que je dois au projet de conquérir le monde ;
Tout cela ne saurait bannir de mon esprit,
Éloigner un moment l'image de Judith.


VAGAO

Et pourquoi l'éloigner, cette image si chère,
Et contre tant d'appas armer votre colère ?
Maître de la beauté dont vous êtes charmé,
Aimez, Seigneur, parlez, et vous serez aimé.


HOLOFERNE

Si pour plaire à Judith il faut que je m'explique,
Apprends jusques où va son pouvoir tyrannique.
Pressé de la plus forte et violente ardeur
Que l'amour ait jamais fait naître dans un coeur,
J'ai voulu me livrer à toute la licence
Que donne à mes transports la suprême puissance ;
Mais je ne sais quel trouble a glacé mes désirs,
Et m'a presque interdit l'usage des soupirs.
Jusqu'ici j'ignorais ce qu'on souffre à se taire,
Quand j'aimais je parlais, et j'étais sûr de plaire ;
Mais en voyant Judith, frappé d'un trait perçant,
Accablé d'un respect timide, embarrassant,
Et que jamais mon coeur n'a senti qu'auprès d'elle,
À peine de ma flamme une faible étincelle,
Telle que je la sens, s'est montrée à ses yeux ;
Elle impose un respect que je refuse aux Dieux.
Le Ciel ou les Enfers par un charme sensible
Donnent à ses appas une force invincible.
Je n'ose l'approcher, la gloire et la pudeur
Qui règnent sur son front, donnent de la terreur ;
Et cependant tout plein d'amour, d'impatience,
Je brûle de la voir pour rompre le silence.
Elle ne parait point, que fait-elle ? en quel lieu...


VAGAO

Loin du monde et du bruit elle implore ce Dieu
Qui lui promet pour vous... La voici qui s'avance.


HOLOFERNE

À peine mes regards soutiennent sa présence.



Scène II

Holoferne, Vagao, Abra

 


HOLOFERNE

En sortant de prier le Dieu que vous servez,
Par un nouvel éclat vos attraits relevez,
Dans mes sens étonnez font couler une glace
Qui m'ôte la parole et retient mon audace.
Quoiqu'au nom d'Holoferne on puisse tout risquer,
Je ne sais de quel air je pourrai m'expliquer.
On m'a vu hautement, sans art et sans prières,
Expliquer mes soupirs aux Reines les plus fières ;
Je tremble devant vous, et si mon faible coeur
Avait pu retenir cette fatale ardeur,
Qui veut paraître au jour en dépit de moi-même
Judith aurait long temps ignoré que je l'aime.


JUDITH

Où me vois-je réduite ?


HOLOFERNE

À de pareils discours
Les modestes beautés s'alarmèrent toujours.


JUDITH
, bas.

À quoi m'expose, hélas ! notre grande entreprise ?
J'en frissonne d'horreur.


HOLOFERNE

Je vois votre surprise :
Mais elle va si loin, votre désordre est tel
Que vous semblez vous faire un déplaisir mortel
De ce qui vous élève à la gloire suprême.
Songez, quand je vous dis qu'Holoferne vous aime,
Que ce mot vous promet les trésors, les honneurs
Qui peuvent assouvir la soif des plus grands coeurs.
Des rois et des héros les flammes sont trop belles
Pour faire quelque injure à des beautés mortelles ;
Rien ne peut de leur part offenser la vertu.
Que d'un scrupule vain votre coeur combattu
Ne se refuse pas cette grande victoire,
Et sachez, pour jouir de toute votre gloire,
Que l'aveu que je fais met un Prince à vos pieds
Qui voit à ses genoux cent Rois humiliez ;
Il se fait tant d'honneur d'être votre conquête,
Qu'il veut que dès ce soir un grand festin s'apprête,
Où devant tout le camp on vous voit aujourd'hui
Au milieu de nos chefs assise auprès de lui.
Lui refuserez-vous, Madame, cette grâce ?


JUDITH

Hé qu'est-ce que Judith pour avoir cette audace ?
Peut-elle refuser un si rare bonheur ?
Je veux tout ce que veut mon Maître et mon Vainqueur.


HOLOFERNE

Mais quand vous me flattez par un si doux langage,
Je vois sur votre front quelque sombre nuage
Qui fait voir, à travers ce dehors éclatant,
Que votre coeur se trouble, et qu'il n'est pas content.
Judith n'a-t-elle pas tout ce qu'elle souhaite ?
Vous forcez un vainqueur d'avouer sa défaite,
Et lui donnant des fers qui lui sont précieux,
Vous trouvez pleinement grâce devant ses yeux ;
Mais pour vous en donner une marque éternelle,
Je veux qu'en votre nom une fête nouvelle
De ce qu'il sent pour vous instruise l'univers.


JUDITH

Je connais tout le prix de tant d'honneurs offerts :
Mais demain j'ose attendre une plus grande gloire,
Et quand j'aurai pour vous obtenu la victoire,
Ce jour sera pour moi le plus beau de mes jours.


HOLOFERNE

Quoi, tout ce que j'attends de votre seul secours,
Le succès étonnant d'une illustre entreprise,
Cette prompte victoire à mes armes promise,
Doit être pour Judith le comble du bonheur !
Après tant de bontés il n'est rang ni grandeur
Qu'on n'obtienne pour vous dans la cour d'Assyrie.
Même si vous voulez régner dans Bétulie,
Je mettrai dans vos mains le Sceptre d'Israël ;
Et pour y joindre encore un éclat immortel,
Ayant brisé les Dieux adorez sur la terre,
Et voulant à jamais leur déclarer la guerre,
Pour placer dignement un nom si glorieux,
Vous seule et votre Dieu vous serez tous mes Dieux.


JUDITH

Ah Seigneur ! c'en est trop, tant de gloire m'accable.


HOLOFERNE

Pour vous faire un destin plus grand, plus honorable,
Je veux vous épouser.


JUDITH

M'épouser !


HOLOFERNE

Avez-vous
Tant d'horreur pour un noeud si précieux, si doux ?


JUDITH

Tant d'honneur m'épouvante.


HOLOFERNE

Ah ! Faites que je voie
Que vous le recevez avecque plus de joie,
Ou craignez qu'un amant que vous désespérez...


JUDITH

J'accepte avec transport l'honneur que vous m'offrez,
Et le coeur plein de joie et de reconnaissance,
Quand vous poussez si loin votre magnificence
J'ose même en faveur d'un enfant d'Israël...


HOLOFERNE

Ne me demandez point grâce pour Misaël,
Il a fait à Judith une mortelle injure.
Verra-t-on impunie une lâche imposture ?
Laissez pour votre gloire agir tout mon courroux.


JUDITH

Judith s'est trop flattée, et croyait près de vous,
Quand pour un malheureux elle vous sollicite,
Que son humble prière aurait plus de mérite.
Vos bontés m'ont trompée, et mon crédule espoir...


HOLOFERNE

Ah, mon amour sur moi vous donne un plein pouvoir.
Que Misaël soit libre, et que l'ingrat apprenne
Quand vous parlez pour lui, quand vous rompez sa chaîne,
Et que j'attends de vous un triomphe certain,
Que l'un et l'autre enfin tient tout de votre main.
Je vous laisse ; le Camp demande ma présence ;
Mais s'il faut vous quitter, ma juste impatience
Me rendra promptement cet entretien si doux
Que mon devoir m'arrache en m'éloignant de vous.



Scène III

Judith, Abra

 


ABRA

Que de biens apparents flattent votre espérance !


JUDITH

Dis plutôt, que de maux accablent ma constance !
Que je prévois d'horreurs dans l'état où je suis !


ABRA

Vos regards égarez m'expliquaient vos ennuis,
Tandis que le Tyran vous parlait de sa flamme.


JUDITH

Que de transports divers ont déchiré mon âme !
Je voulais, et craignais l'aveu de son amour,
Et j'attends en tremblants la fin de ce grand jour.
Où suis-je ? où me conduit cette étrange aventure ?
Je marche sans clarté dans une route obscure,
Moi, je l'épouserais, le tyran d'Israël,
Amant faible et soumis, mais ennemi cruel ?
Ah ! s'il faut à ce prix acheter la victoire...


ABRA

Ah ! De plus grands périls menacent votre gloire.
Craignez, dans un tyran qui soupire pour vous,
Un insolent vainqueur, et non pas un époux.


JUDITH

Je crains tout ; cache moi cet affreux précipice.
La voix du Ciel m'appelle, il faut que j'obéisse.


ABRA

Mais ne voyez-vous pas de quels noms odieux
Vous chargera bientôt un camp séditieux ?
Il court déjà des bruits qui doivent vous confondre,
Tout parle contre vous, qu'avez-vous à répondre,
À ces bruits outrageants qui me comblent d'effroi.


JUDITH

Ne crains rien, l'Éternel leur répondra pour moi.
Je sens ce qu'un grand coeur souffre de violence
De voir par des soupçons souiller son innocence.
On me reprochera la folle vanité,
Toute l'ambition qu'inspire la beauté.
L'horreur d'un tel reproche et de tant d'injustice,
S'oppose puissamment à ce grand sacrifice :
Mais le feu que mon zèle allume dans mon sein
Dévore tout obstacle et tout respect humain.
Que l'honneur du Très-haut l'emporte sur tout autre,
Ayons part à sa gloire en lui donnant la nôtre ;
Tombent, tombent sur moi, j'y consens à ce prix,
Mille confusions, l'opprobre et le mépris.


ABRA

Cependant Misaël trouve une ample matière
À pousser contre vous sa fureur toute entière.
Il ne voit rien en vous, s'il n'en croît que ses yeux,
Qui ne soit criminel, effroyable, odieux.


JUDITH

Aux yeux de Misaël rien ne me justifie ;
Tout me couvre à ses yeux d'horreur, d'ignominie,
Je fais tous ses transports, ses périls, son erreur ;
Libre par mon secours, il va dans sa fureur
De tout ce qu'il a vu, de ce qu'il ose croire,
Faire aux Bétuliens l'image la plus noire.


ABRA

Il paraît.


JUDITH

Ah ! Quel est le trouble où je le vois !



Scène IV

Misaël, Judith, Abra

 


MISAËL

Je vis et je respire encore malgré moi.
Vous changez mon supplice au gré de votre haine,
Vous m'avez mis aux fers, et vous brisez ma chaîne.
Cruelle, il vous est doux d'aigrir mon désespoir ;
Votre bienfait m'apprend quel est votre pouvoir,
Et me découvre enfin cet important mystère,
Ce secret étonnant que vous me vouliez taire.
Votre beauté triomphe ; Holoferne est à vous,
Et quelque nom qu'il prenne ou d'amant ou d'époux,
Vous cédez aux appas d'un Vainqueur qui vous aime.
Un conquérant paré de la grandeur suprême,
Environné de gloire a tenté votre coeur.


JUDITH

Quoi, voulez-vous toujours plein de votre douleur,
Juger de mes desseins par la seule apparence ?
Ah ! s'il m'était permis de rompre le silence...


MISAËL

Hé ! que me diriez vous qui pût vous excuser ?
Au Camp des ennemis venir vous exposer ;
À flatter un Tyran indignement descendre ;
Allumer un amour qui peut tout entreprendre ;
Sur vous seule assembler ce que l'art imposteur
A de plus sûr pour plaire et s'emparer d'un coeur ?
Ne rougissez-vous point de l'indigne artifice...


JUDITH

Hé ! pourquoi, Misaël, faut-il que j'en rougisse ?
Si par de tels discours Holoferne trompé,
Des soins de son amour paraît plus occupé,
Que des soins de son Camp et de ceux de sa gloire ?
N'est-ce rien que d'avoir arrêté sa victoire,
Et d'avoir trouvé l'art d'enchaîner sa valeur ?


MISAËL

Mais osez-vous si loin pousser cet art flatteur,
Jusqu'à vouloir risquer l'honneur, et l'innocence,
Dans un festin profane où règne la licence,
Où le dérèglement devient souvent fureur,
Et fait évanouir la honte et la pudeur ?
Quand Judith se verra sous une riche tente
Du chef Assyrien maîtresse et triomphante,
Au milieu des honneurs, des concerts, des plaisirs,
L'objet de mille voeux et de mille soupirs,
Le spectacle et l'amour de toute l'assemblée,
N'en sera-t-elle point éblouie et troublée ?


JUDITH

Quand on forme un dessein aussi grand que le mien,
Sous les ordres du Ciel on n'appréhende rien ;
On se met au dessus de l'humaine faiblesse.


MISAËL

Dans les moindres périls j'ai vu votre sagesse
Trembler, et dans le fond d'un séjour écarté,
Loin des yeux des mortels chercher sa sûreté.
Cette vertu modeste et qui fut si timide,
Est devenue enfin orgueilleuse, intrépide.


JUDITH

Avec un peu de temps vous en jugerez mieux.


MISAËL

Faudra-t-il démentir ma raison et mes yeux ?



Scène V

Vagao, Judith, Misaël

 


VAGAO

Madame, on vous attend, tout est prêt, tout vous presse,
La pompe du festin, la commune allégresse,
Le superbe appareil du Camp et de la Cour,
Tout ce qui doit enfin honorer ce grand jour.
Holoferne sur tout impatient d'attendre...


JUDITH

Je vous suis.



Scène VI

Misaël, Judith, Abra

 


MISAËL

À cet ordre il est temps de se rendre,
Vous balancez. Allez étaler promptement
A cette table impie un objet si charmant ;
Et moi, je vous verrai dans cette grande fête,
Triompher lâchement d'une indigne conquête.


JUDITH

Non, non, épargnez vous ce spectacle odieux.


MISAËL

Quelque ennui, quelque horreur qu'il en coûte à mes yeux,
Je veux développer cet étrange mystère.


JUDITH

Ah ! c'est trop écouter un soupçon téméraire,
Allez dire aux Hébreux que je touche au moment...


MISAËL

Moi, que j'aille aux Hébreux vanter impudemment
Ce projet criminel, cette infâme victoire,
Dont on doit à jamais détester la mémoire ?
Moi, que j'aille pour vous trahir la vérité,
Et vous faire jouir de ma crédulité !
J'irai par un récit horrible, mais fidèle,
Allumer contre vous une haine mortelle.


JUDITH

Votre fureur s'augmente, et je plains votre erreur ;
On m'attend et j'y cours avec trop de lenteur.


MISAËL

Allez, je vous suivrai, j'ai même impatience.


JUDITH

Voyez tout. Loin de craindre ici votre présence,
J'aime à vous voir toujours curieux et jaloux ;
Ma gloire avait besoin d'un témoin comme vous.



Scène VII

 


MISAËL
, seul.

Me trompai-je ? Judith serait-elle innocente ?
Je commence à douter, sa fierté m'épouvante.
Allons nous éclaircir. Puisse le Dieu vengeur
Confondre mes soupçons, et punir mon erreur.

ACTE V



Scène I

Ozias, un Bétulien

 


UN BETULIEN

À peine on voit briller la lumière naissante,
Qu'impatient, et l'âme incertaine et tremblante,
Je cours auprès de vous, et viens me rassurer
Sur tout ce que Judith nous fait espérer.
Misaël va troubler ce qu'elle ose entreprendre ;
De ses jaloux soupçons ne pouvant se défendre
Il la suit, et se livre aux mains des ennemis.
L'espoir de leur retour ne nous est plus permis.
Rien depuis leur départ, nul avis favorable,
Nul espoir ne console un peuple misérable.
Le Ciel nous abandonne.


OZIAS

Hé, quel est ce discours ?
Entendrai-je gémir et murmurer toujours ?
Quand on croit de nos maux la mesure comblée ;
Espérons...



Scène II

Ozias, Achior, un Bétulien

 


OZIAS
, continue.

Achior l'âme toute troublée...


ACHIOR

Hélas, le croirez-vous ? l'infidèle Judith...
Ozias, écoutez cet étrange récit.
Un déserteur du camp, et mon ami fidèle,
Est venu m'annoncer cette affreuse nouvelle.
Il m'a dit que Judith ayant par sa beauté
Désarmé le tyran, et vaincu sa fierté,
Lui promet sur les Juifs une entière puissance,
Et que pour les punir de leur impatience
Elle les livrerait au pouvoir du vainqueur.
Holoferne charmé d'un si rare bonheur,
Avec tout l'appareil de la plus belle fête,
Célèbre dans son camp l'espoir de sa conquête.
Judith le doit conduire au pied de nos remparts,
Et sitôt qu'on verra flotter ses étendards,
Le peuple, sans tenter un effort inutile,
Recevra le vainqueur dans le sein de sa Ville.
Les ennemis instruits et charmez de ce bruit,
Ont fait par mille feux un grand jour dans la nuit,
Et l'on entend par tout la triomphante joie,
Les cris victorieux que le camp nous envoie.


OZIAS

Achior, osez-vous porter par ce récit
Une atteinte mortelle à l'honneur de Judith ?


ACHIOR

Je le tiens d'une bouche sincère et fidèle.


OZIAS

Qui pourrait vous comprendre, ô Sagesse éternelle ?


ACHIOR

J'ai douté comme vous, mais je vois Misaël :
Son désordre...



Scène III

Misaël, Ozia, Achior, un Bétulien

 


MISAËL

Frappé d'un désespoir mortel,
Livrant à la douleur mon âme toute entière,
J'ai marché dans la nuit sans guide et sans lumière,
Et m'égarant sans cesse, après un long détour,
Le jour naissant à peine a pu voir mon retour.
Je reviens, le Tyran malgré moi me fait grâce,
Hélas ! que ne m'a-t-il puni de mon audace !
Je voulais l'immoler à mon jaloux dépit,
Et prévenir ainsi la honte de Judith.
Surpris par ses soldats, las et honteux de vivre,
Je m'accuse, à la mort mon désespoir me livre ;
Je presse contre moi le tyran irrité :
Mais Judith de mon crime obtient l'impunité,
Et sa pitié cruelle, en me laissant la vie,
M'a rendu le témoin de son ignominie.
Ah, qu'une prompte mort m'eut épargné d'horreurs !


OZIAS

Expliquez-vous enfin ; quels sont ces grands malheurs ?


MISAËL

Judith sur Holoferne emportait la victoire ;
Je l'ai vue en partant s'en promettre la gloire ;
Son orgueil l'a perdue, et je l'avais prédit ;
Holoferne a son tour triomphe de Judith.
Je ne vous dirai point par quelle complaisance
Elle a su du Tyran gagner la confiance ;
Par quels discours trompeurs secondant sa beauté,
Pour le mieux captiver sa bouche l'a flatté.
Si voulant le séduire, elle a mis en usage
Tout ce qui peut toucher le coeur le plus sauvage,
Elle a pris quelque soin de se justifier :
Ma raison l'oubliait, et voulait l'oublier.
À tout ce qui pouvait servir à la défendre
Ma faiblesse cherchait à se laisser surprendre.
Même dans le festin où la joie en fureur
Pouvait faire oublier et sagesse et pudeur,
Sa conduite endormait un peu ma défiance,
Sur tout quand Holoferne avec trop de licence
Faisant voler vers elle et regards et désirs ;
Elle sans écouter ni regards ni soupirs,
Négligeait sagement ces ardeurs empressées,
Et tournait vers le Ciel ses yeux et ses pensées.
Mais si tous mes soupçons avaient pu s'abuser,
Ce que je viens de voir ne saurait s'excuser.


OZIAS

Misaël, se peut-il que Judith criminelle...
Mais ne nous laissez point dans l'attente cruelle...


MISAËL

Que d'horreurs ! Quand je vois ce qui suit le festin,
Holoferne accablé par la vapeur du vin
Cherche à se reposer ; là chacun se retire.
Judith pouvait sortir, Judith, le puis-je dire ?
Demeure, et moi cédant à l'ordre souverain,
Je sors la honte au front, la rage dans le sein ;
J'abandonne le camp, qui se donnait en proie,
Pour honorer la fête, aux transports de sa joie.
C'est ainsi que Judith pour remplir nos souhaits
Obtiendra d'Holoferne une odieuse paix.
Dure à jamais la guerre, et qu'Israël périsse
S'il faut le délivrer par un tel sacrifice.


OZIAS

Il faut donc, Misaël, croire sur ce récit
Que tout ce grand projet qu'avait formé Judith,
Ne sert qu'à nous donner une paix plus funeste,
Que tout ce qu'a d'affreux la colère céleste.
Ah ! Plutôt démentez le rapport de vos yeux,
Et lors qu'en nous faisant ce récit odieux,
Vous faites à Judith une offense mortelle,
Croyez que c'est l'erreur d'un soupçon infidèle
Et d'un jaloux dépit la vaine illusion.


MISAËL

Plût au Ciel qu'il fallût à ma confusion
Donner à mes soupçons cette horrible aventure,
Et verser tout mon sang pour laver cette injure.
Que ne puis-je douter de tout ce que j'ai dit !
Mais j'aperçois Abra.



Scène IV

Misaël, Abra, Ozias

 


MISAËL
, continue.

Quoi seule, et sans Judith ?


ABRA

Judith est de retour, vous l'allez voir paraître :
Mais sachant le respect qu'elle doit au Grand Prêtre,
Elle a crû qu'il fallait, revenant en ces lieux,
L'instruire le premier d'un secret glorieux ;
Et c'est vous, Ozias, à qui Judith m'envoie
Annoncer son retour, et hâter votre joie.


OZIAS

Hé, que me direz-vous, si j'en crois Misaël ?
Est-ce ainsi que Judith veut sauver Israël ?


MISAËL

Osez-vous nous vanter une infâme victoire ?
Étais-je au camp sans yeux, suis-je ici sans mémoire ?
Au sortir d'un festin plein de dérèglement,
Judith demeura libre auprès de son Amant,
Vous avez pu tout voir, et n'étant pas loin d'elle,
Vous vîtes concerter cette paix infidèle.
Quand Israël instruit d'un si honteux traité
Apprendra de quel prix Judith l'a racheté,
Elle va devenir sous cette affreuse idée
L'opprobre et le mépris de toute la Judée.


ABRA

Quoi, toujours l'outrager ? ah c'est trop s'emporter.
Quand je parle en son nom, vous devez m'écouter.
J'avouerai que Judith m'a fait trembler moi-même,
En me peignant l'horreur de ce péril extrême.
Elle avait tout à craindre au milieu des plaisirs
D'un Tyran emporté par d'injustes désirs ;
Mais le Ciel a voulu faire de sa faiblesse
Un chef-d'oeuvre étonnant de force et de sagesse.
Cette immortelle main que l'homme ne voit pas
Écartait les périls et conduisait ses pas.
Ce qui suivit la fête excita votre plainte ;
Judith vît votre trouble, et vous vîtes sa crainte.
Seule avec Holoferne et tremblante d'effroi,
Judith à tous moments tournait les yeux sur moi.
Quoique l'occasion dût flatter son attente,
Je la vis balancer, et sa foi chancelante
La laissant sans courage et presque sans espoir,
Condamnait l'entreprise, et tentait son devoir
Mais ce devoir enfin s'opposant à sa fuite,
Judith demeure, et vous, sans attendre la suite...


MISAËL

Pouvais-je demeurer transporté de fureur ?


ABRA

Écoutez ce qui reste, et voyez votre erreur.
Holoferne au sommeil s'étant laissé surprendre,
Donne à Judith l'audace et le temps d'entreprendre.
Son sommeil nous offrant l'image de sa mort,
Puisse, dis-je aussitôt par un soudain transport,
Puisse, pour avancer sa perte toute entière,
Un sommeil éternel lui fermer la paupière.
Mais pour ce dernier coup que Judith doit porter,
Quelles armes le Ciel lui voudra-t-il prêter ?
Là le fer d'Holoferne à ses yeux se présente.
Elle le prend d'abord, mais d'une main tremblante.
Cette horreur que l'on sent pour les assassinats,
Lui glace le courage, et lui retient le bras.
Pour surmonter sa crainte et rassurer son âme,
Vers le Ciel elle lance un regard tout de flamme :
Ses voeux sont exaucez : et le Ciel dans son coeur
Verse subitement une sainte fureur ;
Ses yeux brillent d'un feu plus vif que de coutume
Et d'un éclat plus fier son visage s'allume.
Holoferne endormi se livrant au trépas,
Judith sans balancer sur lui lève le bras,
Et prenant ses cheveux d'une main assurée,
Le frappe, et de son corps la teste est séparée.
Quoi, vous doutez encor de cette vérité !
Que je confonde enfin votre incrédulité.



Scène V

Abra, Misaël, Ozias, un Bétulien

 


UN BETULIEN

Un succès glorieux a rempli notre attente.
La tête d'Holoferne encor toute sanglante,
Par l'ordre de Judith, sur le haut des remparts,
Offre un spectacle affreux qui charme nos regards.


MISAËL

Qu'entends-je ?


ACHIOR

Juste Ciel !


ABRA

Que pouvez-vous répondre ?


OZIAS

C'est ainsi que le Ciel se plaît à nous confondre.


MISAËL

Ah, jalouse fureur, dans quel aveuglement
Plonges-tu la raison d'un malheureux Amant !


OZIAS

Allons chercher Judith, la voici qui s'avance.


MISAËL

Pourras-tu Misaël soutenir sa présence ?



Scène VI

Judith, Ozias, Misaël, Achior

 


JUDITH

Ozias, c'en est fait, Israël est vainqueur.
Abra vous a sans doute annoncé ce bonheur.


OZIAS

Son récit a calmé des soupçons effroyables.


JUDITH

L'apparence a rendu ces soupçons excusables,
N'en parlons plus. Songez qu'Holoferne immolé
Livre aux Bétuliens tout le camp désolé.
Le jour a révélé la perte qu'il a faite.
Vous, Ozias, allez achever sa défaite.

À Achior

Vous, suivez Ozias.


ACHIOR

J'y cours avec ardeur.
Allons par mille morts expier notre erreur.



Scène VII

Judith, Abra, Misaël

 


MISAËL

Qu'ordonnez-vous de moi dont la jalouse rage
Fait à la vertu même un si sanglant outrage ?
Moi, soupçonner Judith, elle à qui l'Éternel
A voulu confier la gloire d'Israël ?
Quelle était mon erreur ! quel assez grand supplice
De mes emportements vous peut faire justice !


JUDITH

Qu'avec tous nos malheurs, dans un profond oubli,
Ce que vous avez fait demeure enseveli.
Et revoyez Judith avec toute sa gloire.
Si malgré le penchant que j'eus toujours pour vous,
J'ai pu vous préférer un immortel époux ;
Un choix si glorieux n'est pas sans récompense.
Voyez quel est le fruit de cette préférence,
Et prenez part vous-même à ce rare bonheur.
Une femme a défait un superbe vainqueur,
Nos malheurs sont finis, Bétulie est sauvée,
La tête du Tyran sur nos murs élevée
Instruira l'univers qu'Holoferne n'est plus.


MISAËL

Ainsi vous triomphez, et moi, triste et confus,
En horreur aux Hébreux, à Judith, à moi-même,
Je vivrai malheureux, privé de ce que j'aime,
Et coupable envers vous, pour comble de douleur,
D'un crime qui me rend digne de mon malheur.


JUDITH

Écoutez, et voyez ce qui suit ma victoire.
Vous ne me verrez point fière de tant de gloire
Retenir cette pompe, et m'offrir aux honneurs,
Aux applaudissements qu'on prodigue aux vainqueurs.
Je vais me dépouiller d'une parure vaine,
Ornements empruntez à la grandeur humaine,
Heureuse d'avoir fait, aux yeux du Tout-puissant,
D'un art si dangereux un usage innocent.
Vous fûtes le témoin de ma peine secrète,
Grand Dieu, quand je laissai la cendre et la retraite.
Pour vous je les quittai, je les reprends pour vous,
Et me rends toute entière à mon divin époux.


MISAËL

Que de gloire ! Judith triomphe par ses charmes,
Et retourne aussitôt à la retraite, aux larmes.
Je la perds pour jamais ; mais malgré mon malheur
La vertu de Judith console ma douleur.