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◄  2e partie


III


♦♦♦ C’est honteux de ne pouvoir tenir ma plume. Mes mains tremblent. Pas toujours, mais par crises, très courtes d’ailleurs, quelques secondes. Je me force à noter cela.

S’il me restait assez d’argent, je prendrais le train pour Amiens. Mais j’ai eu ce geste absurde, tout à l’heure, en sortant de chez le médecin. Que c’est bête ! Il me reste mon billet de retour et trente-sept sous.

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Supposons que cela se soit très bien passé ; je serais peut-être à cette même place, écrivant comme je fais. Je me souviens très bien d’avoir remarqué ce petit estaminet tranquille, avec son arrière-salle déserte, si commode, et les grosses tables de bois mal équarries. (La boulangerie, à côté, embaumait le pain frais.) J’avais même faim…

Oui, sûrement… J’aurais tiré ce cahier de mon sac, j’aurais demandé la plume et l’encre, la même bonne me les eût apportées avec le même sourire. J’aurais souri aussi. La rue est pleine de soleil.

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Quand je relirai ces lignes demain, dans six semaines — six mois peut-être, qui sait ? — je sens bien que je souhaiterai d’y retrouver… Mon Dieu, d’y retrouver quoi ?… Hé bien, seulement la preuve que j’allais et venais aujourd’hui comme d’habitude, c’est enfantin.

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J’ai d’abord marché droit devant moi, vers la gare. Je suis entré dans une vieille église dont j’ignore le nom. Il y avait trop de monde. Cela aussi est enfantin, mais j’aurais voulu m’agenouiller librement sur les dalles, m’y étendre plutôt, m’y étendre face contre terre. Je n’avais jamais senti avec tant de violence la révolte physique contre la prière — et si nettement que je n’en éprouvais nul remords. Ma volonté n’y pouvait rien. Je ne croyais pas que ce qu’on nomme du mot si banal de distraction pût avoir ce caractère de dissociation, d’émiettement. Car je ne luttais pas contre la peur, mais contre un nombre, en apparence infini, de peurs — une peur pour chaque fibre, une multitude de peurs. Et lorsque je fermais les yeux, que j’essayais de concentrer ma pensée, il me semblait entendre ce chuchotement comme d’une foule immense, invisible, tapie au fond de mon angoisse, ainsi que dans la plus profonde nuit.

La sueur ruisselait de mon front, de mes mains. J’ai fini par sortir. Le froid de la rue m’a pris. Je marchais vite. Je crois que si j’avais souffert, j’aurais pu me prendre en pitié, pleurer sur moi, sur mon malheur. Mais je ne sentais qu’une légèreté incompréhensible. Ma stupeur, au contact de cette foule bruyante, ressemblait au saisissement de la joie. Elle me donnait des ailes.

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J’ai trouvé cinq francs dans la poche de ma douillette. Je les avais mis là pour le chauffeur de M. Bigre, j’ai oublié de les lui donner. Je me suis fait servir du café noir et l’un de ces petits pains dont j’avais senti l’odeur. La patronne de l’estaminet s’appelle Mme Duplouy, elle est la veuve d’un maçon jadis établi à Torcy. Depuis un moment elle m’observait à la dérobée du haut de son comptoir, par-dessus la cloison de l’arrière-salle. Elle est venue s’asseoir auprès de moi, m’a regardé manger. « À votre âge, me dit-elle, on dévore. » J’ai dû accepter du beurre, de ce beurre des Flandres, qui sent la noisette. L’unique fils de Mme Duplouy est mort de la tuberculose et sa petite fille d’une méningite, à vingt mois. Elle-même souffre du diabète, ses jambes sont enflées, mais elle ne peut trouver d’acheteur à cet estaminet, où il ne vient personne. Je l’ai consolée de mon mieux. La résignation de tous ces gens me fait honte. Elle semble d’abord n’avoir rien de surnaturel, parce qu’ils l’expriment dans leur langage, et que ce langage n’est plus chrétien. Autant dire qu’ils ne l’expriment pas, qu’ils ne s’expriment plus eux-mêmes. Ils s’en tirent avec des proverbes et des phrases de journaux.

Apprenant que je ne reprendrais le train que ce soir, Mme Duplouy a bien voulu mettre à ma disposition l’arrière-salle. « Comme ça, dit-elle, vous pourrez continuer à écrire tranquillement votre sermon. » J’ai eu beaucoup de peine à l’empêcher d’allumer le poêle (je grelotte encore un peu). « Dans ma jeunesse, a-t-elle dit, les prêtres se nourrissaient trop, avaient trop de sang. Aujourd’hui vous êtes plus maigres que des chats perdus. » Je crois qu’elle s’est méprise sur la grimace que j’ai faite, car elle a précipitamment ajouté : « Les commencements sont toujours durs. N’importe ! À votre âge, on a toute la vie devant soi. »

J’ai ouvert la bouche pour répondre et… je n’ai pas compris d’abord. Oui, avant même d’avoir rien résolu, pensé à rien, je savais que je garderais le silence. Garder le silence, quel mot étrange ! C’est le silence qui nous garde.

(Mon Dieu, vous l’avez voulu ainsi, j’ai reconnu votre main. J’ai cru la sentir sur mes lèvres.)

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Mme Duplouy m’a quitté pour reprendre sa place au comptoir. Il venait d’entrer du monde, des ouvriers qui cassaient la croûte, l’un d’eux m’a vu par-dessus la cloison, et ses camarades ont éclaté de rire. Le bruit qu’ils font ne me trouble pas, au contraire. Le silence intérieur — celui que Dieu bénit — ne m’a jamais isolé des êtres. Il me semble qu’ils y entrent, je les reçois ainsi qu’au seuil de ma demeure. Et ils y viennent sans doute, ils y viennent à leur insu. Hélas ! je ne puis leur offrir qu’un refuge précaire ! Mais j’imagine le silence de certaines âmes comme d’immenses lieux d’asile. Les pauvres pécheurs, à bout de forces, y entrent à tâtons, s’y endorment, et repartent consolés sans garder aucun souvenir du grand temple invisible où ils ont déposé un moment leur fardeau.

Évidemment, il est un peu sot d’évoquer l’un des plus mystérieux aspects de la Communion des Saints à propos de cette résolution que je viens de prendre et qui aurait pu aussi bien m’être dictée par la seule prudence humaine. Ce n’est pas ma faute si je dépends toujours de l’inspiration du moment, ou plutôt, à vrai dire, d’un mouvement de cette douce pitié de Dieu, à laquelle je m’abandonne. Bref, j’ai compris tout à coup que depuis ma visite au docteur je brûlais de confier mon secret, d’en partager l’amertume avec quelqu’un. Et j’ai compris aussi que pour retrouver le calme, il suffisait de me taire.

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Mon malheur n’a rien d’étrange. Aujourd’hui des centaines, des milliers d’hommes peut-être, à travers le monde, entendront prononcer un tel arrêt, avec la même stupeur. Parmi eux je suis probablement l’un des moins capables de maîtriser une première impulsion, je connais trop ma faiblesse. Mais l’expérience m’a aussi appris que je tenais de ma mère, et sans doute de beaucoup d’autres pauvres femmes de ma race, une sorte d’endurance presque irrésistible à la longue, parce qu’elle ne tente pas de se mesurer avec la douleur, elle se glisse au dedans, elle en fait peu à peu une habitude — notre force est là. Sinon, comment expliquer l’acharnement à vivre de tant de malheureuses dont l’effrayante patience finit par épuiser l’ingratitude et l’injustice du mari, des enfants, des proches — ô nourricières des misérables !

Seulement, il faut se taire. Il faut me taire aussi longtemps que le silence me sera permis. Et cela peut durer des semaines, des mois. Quand je pense qu’il eût sans doute suffi tout à l’heure d’une parole, d’un regard de pitié, d’une simple question peut-être ! pour que ce secret m’échappât… Il était déjà sur mes lèvres, c’est Dieu qui l’a retenu. Oh ! je sais bien que la compassion d’autrui soulage un moment, je ne la méprise point. Mais elle ne désaltère pas, elle s’écoule dans l’âme comme à travers un crible. Et quand notre souffrance a passé de pitié en pitié, ainsi que de bouche en bouche, il me semble que nous ne pouvons plus la respecter ni l’aimer…

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Me voilà de nouveau à cette table. J’ai voulu revoir l’église dont j’étais sorti si honteux de moi ce matin. C’est vrai qu’elle est froide et noire. Ce que j’attendais n’est pas venu.

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Au retour, Mme Duplouy m’a fait partager son déjeuner. Je n’ai pas osé refuser. Nous avons parlé de M. le curé de Torcy, qu’elle a connu vicaire à Presles. Elle le craignait beaucoup. J’ai mangé du bouilli, des légumes. En mon absence, elle avait allumé le poêle et le repas achevé, m’a laissé seul, au chaud, devant une tasse de café noir. Je me sentais bien, je me suis même assoupi un instant. Au réveil…

(Mon Dieu, il faut que je l’écrive. Je pense à ces matins, à mes derniers matins de cette semaine, à l’accueil de ces matins, au chant des coqs — à la haute fenêtre tranquille encore pleine de nuit, dont une vitre, toujours la même, celle de droite, commence à flamber… Que tout cela était frais, pur…)

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Je suis donc arrivé chez le docteur Lavigne de très bonne heure. J’ai été introduit presque aussitôt. La salle d’attente était en désordre, une domestique à genoux roulait le tapis. J’ai dû attendre quelques minutes dans la salle à manger restée telle que la veille au soir, je suppose, volets et rideaux clos, la nappe sur la table, avec les miettes de pain qui craquaient sous mes chaussures, et une odeur de cigare froid. Enfin la porte s’est ouverte derrière mon dos, le docteur m’a fait signe d’entrer. « Je m’excuse de vous recevoir dans ce cabinet, m’a-t-il dit, c’est la chambre de jeu de ma fille. Ce matin, l’appartement est sens dessus dessous, il est livré ainsi chaque mois, par le propriétaire, à une équipe de nettoyage par le vide — des bêtises ! Ce jour-là je ne reçois qu’à dix heures, mais il paraît que vous êtes pressé. Enfin nous avons un divan, vous pourrez vous y étendre, c’est le principal. »

Il a tiré les rideaux, et je l’ai vu en pleine lumière. Je ne l’imaginais pas si jeune. Son visage est aussi maigre que le mien, et d’une couleur si bizarre que j’ai cru d’abord à un jeu de lumière. On aurait dit le reflet du bronze. Et il me fixait de ses yeux noirs, avec une sorte de détachement, d’impatience, mais sans aucune dureté, au contraire. Comme j’enlevais péniblement mon tricot de laine, très reprisé, il a tourné le dos. Je suis resté bêtement assis sur le divan, sans oser m’étendre. Ce divan était d’ailleurs encombré de jouets plus ou moins brisés, il y avait même une poupée de chiffons, tachée d’encre. Le docteur l’a posée sur une chaise, puis, après quelques questions, il m’a soigneusement palpé, en fermant parfois les yeux. Sa figure était juste au-dessus de la mienne et la longue mèche de cheveux noirs m’effleurait le front. Je voyais son cou décharné, serré dans un mauvais faux col de celluloïd, tout jauni, et le sang qui affluait peu à peu à ses joues leur donnait maintenant une teinte de cuivre. Il m’inspirait de la crainte et aussi un peu de dégoût.

Son examen a duré longtemps. J’étais surpris qu’il accordât si peu d’attention à ma poitrine malade, il a seulement passé plusieurs fois sa main sur mon épaule gauche, à la place de la clavicule, en sifflotant. La fenêtre s’ouvrait sur une courette et j’apercevais à travers les vitres une muraille noire de suie percée d’ouvertures si étroites qu’elles ressemblaient à des meurtrières. Évidemment, je m’étais fait une idée très différente du professeur Lavigne et de son logis. La petite pièce me semblait vraiment malpropre, et je ne sais pourquoi — ces jouets brisés, cette poupée, me serraient le cœur. — « Rhabillez-vous, » m’a-t-il dit.

Une semaine plus tôt je me serais attendu au pire. Mais depuis quelques jours, je me sentais tellement mieux ! C’est égal, les minutes m’ont paru longues. J’essayais de penser à M. Olivier, à notre promenade de lundi dernier, à cette route flamboyante. Mes mains tremblaient si fort qu’en me rechaussant, j’ai cassé deux fois le lacet de mon soulier.

Le docteur marchait de long en large à travers la pièce. Enfin il est revenu vers moi en souriant. Son sourire ne m’a rassuré qu’à demi. — « Hé bien, voilà, j’aimerais autant une radio. Je vous donnerai une note pour l’hôpital, service du docteur Grousset. Malheureusement, il vous faudrait attendre jusqu’à lundi. » — « Est-ce bien nécessaire ? » Il a hésité une seconde. Mon Dieu, il me semble qu’à ce moment-là j’aurais entendu n’importe quoi sans broncher. Mais, je le sais par expérience, lorsque s’élève en moi ce muet, ce profond appel qui précède la prière, mon visage prend une expression qui ressemble à celle de l’angoisse. Je pense maintenant que le docteur s’y est mépris. Son sourire s’est accentué, un sourire très franc, presque affectueux. — « Non, a-t-il dit, ce ne serait qu’une formalité. À quoi bon vous tenir ici plus longtemps ! Rentrez donc tranquillement chez vous. » — « Je puis reprendre l’exercice de mon ministère ? » — « Bien sûr. (J’ai senti que le sang me sautait au visage.) Oh ! je ne prétends pas que vous en ayez fini avec vos petits ennuis, les crises peuvent revenir. Que voulez-vous ? Il faut apprendre à vivre avec son mal, nous en sommes tous là, plus ou moins. Je ne vous impose même pas de régime : tâtonnez, n’avalez que ce qui passe. Et quand ce qui passait ne passera plus, n’insistez pas trop, revenez tout doucement au lait, à l’eau sucrée, je vous parle en ami, en camarade. Si les douleurs sont très vives, vous prendrez une cuillerée à soupe de la potion dont je vais vous écrire la formule — une cuillerée toutes les deux heures, jamais plus de cinq cuillerées par jour, compris ? » — « Bien, monsieur le professeur. »

Il a poussé un guéridon près du fauteuil, en face de moi, et s’est trouvé nez à nez avec la poupée de chiffons qui semblait lever vers lui sa tête informe d’où la peinture se détache par morceaux, on dirait des écailles. Il l’a jetée rageusement à l’autre bout de la pièce, elle a fait un drôle de bruit contre le mur, avant de rouler au sol. Et elle est restée là sur le dos, les bras et les jambes en l’air. Je n’osais plus les regarder ni l’un ni l’autre. — « Écoutez, a-t-il dit tout à coup, je crois décidément que vous devrez passer à la radio, mais rien ne presse. Revenez dans huit jours. » — « Si ce n’est pas absolument nécessaire… » — « Je n’ai pas le droit de vous parler autrement. Personne n’est infaillible, après tout. Mais ne vous laissez pas monter la tête par Grousset ! Un photographe est un photographe, on ne lui demande pas de discours. Nous causerons après de la chose ensemble, vous et moi… De toutes manières, si vous m’écoutez, vous ne changerez rien à vos habitudes, les habitudes sont amies de l’homme, au fond, même les mauvaises. Le pis qui puisse vous arriver, c’est d’interrompre votre travail, et pour quelque cause que ce soit. » Je l’entendais à peine, j’avais hâte de me retrouver dans la rue, libre. « Bien, monsieur le professeur… » Je me suis levé. Il tripotait nerveusement ses manchettes. — « Qui diable vous a envoyé ici ? » — M. le docteur Delbende. » — « Delbende ? Connais pas. » — « M. le docteur Delbende est mort. » — « Ah ? Hé bien, tant pis ! Revenez dans huit jours. Réflexion faite, je vous conduirai moi-même chez Grousset. De mardi en huit, est-ce convenu ? » Il m’a presque poussé hors de la chambre. Depuis quelques minutes son visage si sombre avait pris une expression bizarre : il semblait gai, d’une gaieté convulsive, égarée, comme celle d’un homme qui déguise à grand’peine son impatience. Je suis sorti sans oser lui serrer la main, et à peine arrivé dans l’antichambre, je me suis aperçu que j’avais oublié l’ordonnance. La porte venait tout juste de se refermer, j’ai cru entendre des pas dans le salon, j’ai pensé que la pièce était vide, que je n’aurais qu’à prendre l’ordonnance sur la table, que je ne dérangerais personne… Il était là, dans l’embrasure de l’étroite fenêtre, debout, et un pan de son pantalon rabattu, il approchait de sa cuisse une petite seringue dont je voyais luire le métal entre ses doigts. Je ne puis oublier son affreux sourire que la surprise n’a pas réussi à effacer tout de suite : il errait encore autour de la bouche entr’ouverte tandis que le regard me fixait avec colère. — « Qu’est-ce qui vous prend ? » — « Je viens chercher l’ordonnance, » ai-je bégayé. J’ai fait un pas vers la table, le papier ne s’y trouvait plus. — « Je l’aurai remis en poche, m’a-t-il dit. Attendez une seconde. » Il a tiré l’aiguille d’un coup sec et est resté devant moi, immobile, sans me quitter des yeux, la seringue toujours à la main. Il avait l’air de me braver. — « Avec ça, mon cher, on peut se passer de bon Dieu. » Je crois que mon embarras l’a désarmé. — « Allons ! ce n’est qu’une plaisanterie de carabin. Je respecte toutes les opinions, même religieuses. Je n’en ai d’ailleurs aucune. Il n’y a pas d’opinions pour un médecin, il n’y a que des hypothèses. » — « Monsieur le professeur… » — « Pourquoi m’appelez-vous M. le professeur ? Professeur de quoi ? » Je l’ai pris pour un fou. — « Répondez-moi, nom d’un chien ! Vous vous recommandez d’un confrère dont j’ignore même le nom, et vous me traitez de professeur… » — « M. le docteur Delbende m’avait conseillé de m’adresser au professeur Lavigne » — « Lavigne ? Est-ce que vous vous moquez de moi ? Votre docteur Delbende devait être un fier imbécile. Lavigne est mort en janvier dernier, à soixante-dix-huit ans ! Qui vous a donné mon adresse ? » — « Je l’ai trouvée dans l’annuaire. » — « Voyons ? Je ne me nomme pas Lavigne, mais Laville. Savez-vous lire ? » — « Je suis très étourdi, lui dis-je, je vous demande pardon. » Il s’est placé entre moi et la porte, je me demandais si je sortirais jamais de cette chambre, je me sentais comme pris au piège, au fond d’une trappe. La sueur coulait sur mes joues. Elle m’aveuglait. — « C’est moi qui vous demande pardon. Si vous le désirez, je puis vous donner un mot pour un autre professeur, Dupetitpré, par exemple ? Mais entre nous, je crois la chose inutile, je connais mon métier aussi bien que ces gens de province, j’ai été interne des hôpitaux de Paris, et troisième du concours, encore ! Excusez-moi de faire mon propre éloge. Votre cas n’a d’ailleurs rien d’embarrassant, n’importe qui s’en serait tiré comme moi. » J’ai marché de nouveau vers la porte. Ses paroles ne m’inspiraient aucune méfiance, son regard seul me causait une gêne insupportable. Il était excessivement brillant et fixe. — « Je ne voudrais pas abuser, » lui dis-je. — « Vous n’abusez pas (il tira sa montre), mes consultations ne commencent qu’à dix heures. Je dois vous avouer, a-t-il repris, que je me trouve pour la première fois en tête-à-tête avec l’un de vous, enfin avec un prêtre, un jeune prêtre. Cela vous étonne ? J’avoue que le fait est assez étrange. » — « Je regrette seulement de vous donner une si mauvaise opinion de nous tous, ai-je répondu. Je suis un prêtre très ordinaire. » — « Oh ! de grâce ! vous m’intéressez au contraire énormément. Vous avez une physionomie très… très remarquable. On ne vous l’a jamais dit ? » — « (Certainement non, m’écriai-je. Je pense que vous vous moquez de moi. » Il m’a tourné le dos, en haussant les épaules. — « Connaissez-vous beaucoup de prêtres, dans votre famille ? » — « Aucun, monsieur. Il est vrai que je ne connais pas grand’chose des miens. Des familles comme la mienne n’ont pas d’histoire. » — « C’est ce qui vous trompe. Celle de la vôtre est inscrite dans chaque ride de votre visage, et il y en a ! » — « Je ne souhaiterais pas l’y lire, à quoi bon ? Que les morts ensevelissent les morts. » — « Ils ensevelissent très bien les vivants. Vous vous croyez libre, vous ? » — « J’ignore quelle est ma part de liberté, grande ou petite. Je crois seulement que Dieu m’en a laissé ce qu’il faut pour que je la remette un jour entre ses mains. » — « Excusez-moi, a-t-il repris après un silence, je dois vous paraître grossier. C’est que j’appartiens moi-même à une famille… une famille dans le genre de la vôtre, je suppose. En vous voyant, tout à l’heure, j’ai eu l’impression désagréable de me trouver devant… devant mon double. Vous me croyez fou ? » J’ai jeté involontairement les yeux sur la seringue. Il s’est mis à rire. — « Non, la morphine ne saoule pas, rassurez-vous. Elle débrouille même assez bien le cerveau. Je lui demande ce que vous demandez probablement à la prière, l’oubli. » — « Pardon, lui dis-je, on ne demande pas à la prière l’oubli, mais la force. » — « La force ne me servirait plus de rien. » Il a ramassé par terre la poupée de chiffons, l’a placée soigneusement sur la cheminée. — « La prière, a-t-il repris d’une voix rêveuse, je vous souhaite de prier aussi facilement que je m’enfonce cette aiguille sous la peau. Les anxieux de votre sorte ne prient pas, ou prient mal. Avouez donc plutôt que vous n’aimez dans la prière que l’effort, la contrainte, c’est une violence que vous exercez contre vous-même, à votre insu. Le grand nerveux est toujours son propre bourreau. » Lorsque j’y réfléchis, je ne m’explique guère l’espèce de honte dans laquelle ces paroles m’ont jeté. Je n’osais plus lever les yeux. — « N’allez pas me prendre pour un matérialiste à l’ancienne mode. L’instinct de la prière existe au fond de chacun de nous, et il n’est pas moins inexplicable que les autres. Une des formes de la lutte obscure de l’individu contre la race, je suppose. Mais la race absorbe tout, silencieusement. Et l’espèce, à son tour, dévore la race, pour que le joug des morts écrase un peu plus les vivants. Je ne crois pas que depuis des siècles aucun de mes ancêtres ait jamais éprouvé le moindre désir d’en savoir plus long que ses géniteurs. Dans le village du bas Maine où nous avons toujours vécu, on dit couramment : têtu comme Triquet — Triquet est notre surnom, un surnom immémorial. Et têtu, chez nous, signifie butor. Hé bien, je suis né avec cette fureur d’apprendre que vous appelez libido sciendi. J’ai travaillé comme on dévore. Lorsque je pense à mes années de jeunesse, à ma petite chambre rue Jacob, aux nuits de ce temps-là, j’éprouve une sorte de terreur, de terreur presque religieuse. Et pour aboutir à quoi ? À quoi, je vous demande ?… Cette curiosité inconnue aux miens, je la tue maintenant à petits coups, à coups de morphine. Et si ça tarde trop… Vous n’avez jamais eu la tentation du suicide, vous ? Le fait n’est pas rare, il est même assez normal chez les nerveux de votre espèce… » Je n’ai rien trouvé à répondre, j’étais fasciné. — « Il est vrai que le goût du suicide est un don, un sixième sens, je ne sais quoi, on naît avec. Notez bien que je ferais ça discrètement. Je chasse encore. N’importe qui peut traverser une haie en tirant son fusil derrière soi — pan ! et le matin suivant l’aube vous trouve le nez dans l’herbe, tout couvert de rosée, bien frais, bien tranquille, avec les premières fumées par-dessus les arbres, le chant du coq, et les cris des oiseaux. Hein ? ça ne vous lente pas ? » Dieu ! J’ai cru un moment qu’il connaissait le suicide du docteur Delbende, qu’il me jouait cette atroce comédie. Mais non ! Son regard était sincère. Et si ému que je fusse moi-même, je sentais que ma présence — pour quelle raison, je l’ignore — le bouleversait, qu’elle lui était plus intolérable à chaque seconde, qu’il se sentait néanmoins hors d’état de me laisser. Nous étions prisonniers l’un de l’autre. — « Des gens comme nous devraient rester à la queue des vaches, a-t-il repris, d’une voix sourde. Nous ne nous ménageons pas, nous ne ménageons rien. Parions que vous étiez au séminaire exactement ce que j’étais au lycée de Provins ? Dieu ou la Science, nous nous jetions dessus, nous avions le feu au ventre. Et quoi ! Nous voilà devant le même… » Il s’est arrêté brusquement. J’aurais dû comprendre, je ne pensais toujours qu’à m’échapper. — « Un homme tel que vous, lui dis-je, ne tourne pas le dos au but. » — « C’est le but qui me tourne le dos, a-t-il répondu. Dans six mois, je serai mort. » J’ai cru qu’il parlait encore du suicide, et il a probablement lu cette pensée dans mes yeux. — « Je me demande pourquoi je fais devant vous le cabotin. Vous avez un regard qui donne envie de raconter des histoires, n’importe quoi. Me suicider ? Allons donc ? C’est un passe-temps de grand seigneur, de poète, une élégance hors de ma portée. Je ne voudrais pas non plus que vous me preniez pour un lâche. » — « Je ne vous prends pas pour un lâche, lui dis-je, je me permets seulement de penser que la… que cette drogue… » — « Ne parlez donc pas à tort et à travers de la morphine… Vous-même, un jour… » Il me regardait avec douceur. — « Avez-vous jamais entendu parler de lympho-granulomatose maligne ? Non ? Ça n’est d’ailleurs pas une maladie pour le public. J’ai fait jadis ma thèse là-dessus, figurez-vous. Ainsi, pas moyen de me tromper, je n’ai même pas eu besoin d’attendre, l’examen de laboratoire. Je m’accorde encore trois mois, six mois au plus. Vous voyez que je ne tourne pas le dos au but. Je le regarde en face. Quand le prurit est trop fort, je me gratte, mais que voulez-vous, la clientèle a ses exigences, un médecin doit être optimiste. Les jours de consultation, je me drogue un peu. Mentir aux malades est une nécessité de notre état. » — « Vous ne leur mentez peut-être que trop… » — « Vous croyez ? » m’a-t-il dit. Et sa voix avait la même douceur. — « Votre rôle est moins difficile que le mien ; vous n’avez affaire qu’à des moribonds, je suppose. La plupart des agonies sont euphoriques. Autre chose est de jeter bas d’un seul coup, d’une seule parole, tout l’espoir d’un homme. Cela m’est arrivé une fois ou deux. Oh ! je sais ce que vous pourriez me répondre, vos théologiens ont fait de l’espérance une vertu, votre espérance a les mains jointes. Passe pour l’espérance, personne n’a jamais vu cette divinité-là de très près. Mais l’espoir est une bête, je vous dis, une bête dans l’homme, une puissante bête, et féroce. Mieux vaut la laisser s’éteindre tout doucement. On alors, ne la ratez pas ! Si vous la ratez, elle griffe, elle mord. Et les malades ont tant de malice ! On a beau les connaître, on se laisse prendre un jour ou l’autre. Tenez : un vieux colonel, un dur-à-cuire de la coloniale, qui m’avait demandé la vérité, en camarade… Brrr !… — « Il faut mourir peu à peu, balbutiai-je, prendre l’habitude. » — « Des guignes ! Vous avez suivi cet entraînement, vous ? » — « J’ai du moins essayé. D’ailleurs je ne me compare pas aux gens du monde qui ont leurs occupations, leur famille. La vie d’un pauvre prêtre tel que moi n’importe à personne. » — « Possible. Mais si vous ne prêchez rien de plus que l’acceptation de la destinée, cela n’est pas nouveau. » — « Son acceptation joyeuse, » lui dis-je. — « Bast ! L’homme se regarde dans sa joie comme dans un miroir, et il ne se reconnaît pas, l’imbécile ! On ne jouit qu’à ses dépens, aux dépens de sa propre substance — joie et douleur ne font qu’un. » — « Ce que vous appelez joie, sans doute. Mais la mission de l’Église est justement de retrouver la source des joies perdues. » Son regard avait la même douceur que sa voix. J’éprouvais une lassitude inexprimable, il me semblait que j’étais là depuis des heures. — « Laissez-moi partir maintenant, » m’écriai-je. Il a tiré l’ordonnance de sa poche, mais sans me la tendre. Et tout à coup, il a posé la main sur mon épaule, le bras tendu, la tête penchée, en clignant des yeux. Son visage m’a rappelé les visions de mon enfance ! — « Après tout, dit-il, possible qu’on doive la vérité à des gens comme vous. » Il a hésité avant de poursuivre. Si absurde que cela paraisse, les mots frappaient mon oreille sans éveiller en moi aucune pensée. Vingt minutes plus tôt, j’étais entré dans cette maison résigné, j’aurais entendu n’importe quoi. Bien que la dernière semaine passée à Ambricourt me laissât une inexplicable impression de sécurité, de confiance, et comme une promesse de bonheur, les paroles d’abord si rassurantes de M. Laville ne m’en avaient pas moins causé une grande joie. Je comprends maintenant que cette joie était sans doute beaucoup plus grande que je ne pensais, plus profonde. Elle était ce même sentiment de délivrance, d’allégresse que j’avais connu sur la route de Mézargues, mais il s’y mêlait l’exaltation d’une impatience extraordinaire. J’aurais d’abord voulu fuir cette maison, ces murs. Et au moment précis où mon regard semblait répondre à la muette interrogation du docteur, je n’étais guère attentif qu’à la vague rumeur de la rue. M’échapper ! Fuir ! Retrouver ce ciel d’hiver, si pur, où j’avais vu ce matin, par la portière du wagon, monter l’aube ! M. Laville a dû s’y tromper. La lumière s’est faite ailleurs en moi tout à coup. Avant qu’il eût achevé sa phrase, je n’étais déjà plus qu’un mort parmi les vivants.

Cancer… Cancer de l’estomac… Le mot surtout m’a frappé. J’en attendais un autre. J’attendais celui de tuberculose. Il m’a fallu un grand effort d’attention pour me persuader que j’allais mourir d’un mal qu’on observe en effet très rarement chez les personnes de mon âge. J’ai dû simplement froncer les sourcils comme à l’énoncé d’un problème difficile. J’étais si absorbé que je ne crois pas avoir pâli. Le regard du docteur ne quittait pas le mien, j’y lisais la confiance, la sympathie, je ne sais quoi encore. C’était le regard d’un ami, d’un compagnon. Sa main s’est appuyée de nouveau sur mon épaule. — « Nous irons consulter Grousset, mais pour être franc, je ne crois guère opérable cette saleté-là. Je m’étonne même que vous ayez tenu si longtemps. La masse abdominale est volumineuse, l’empâtement considérable, et je viens de reconnaître sous la clavicule gauche un signe malheureusement très sûr, ce que nous appelons le ganglion de Troizier. Notez que l’évolution peut être plus ou moins lente, bien que je doive dire qu’à votre âge… » — « Quel délai me donnez-vous ? » Il s’est encore sûrement mépris car ma voix ne tremblait pas. Hélas ! mon sang-froid n’était que stupeur. J’entendais distinctement le roulement des tramways, les coups de timbre, j’étais déjà par la pensée au seuil de cette maison funèbre, je me perdais dans la foule rapide… Que Dieu me pardonne ! Je ne songeais pas à Lui… — « Difficile de vous répondre. Cela dépend surtout de l’hémorragie. Elle est très rarement fatale, mais sa répétition fréquente… Bah ! qui sait ? Lorsque je vous conseillais tout à l’heure de reprendre tranquillement vos occupations, je ne jouais pas la comédie. Avec un peu de chance, vous mourrez debout, comme ce fameux empereur, ou presque. Question de moral. À moins que… » — « À moins que ?… » — « Vous êtes tenace, m’a-t-il dit, vous auriez fait un bon médecin. J’aime d’ailleurs autant vous renseigner à fond maintenant que de vous laisser tripoter les dictionnaires. Hé bien, si vous sentez un de ces jours une douleur à la face interne de la cuisse gauche, avec un peu de fièvre, couchez-vous. Ce genre de phlébite est assez commun dans votre cas, et vous risqueriez l’embolie. À présent, mon cher, vous en savez autant que moi. »

Il m’a tendu enfin l’ordonnance que j’ai glissée machinalement dans mon calepin. Pourquoi ne suis-je pas parti à ce moment-là ? Je l’ignore. Peut-être n’ai-je pu réprimer un mouvement de colère, de révolte contre cet inconnu qui venait tranquillement de disposer de moi comme de son bien. Peut-être étais-je trop absorbé par l’entreprise absurde d’accorder en quelques pauvres secondes mes pensées, mes projets, mes souvenirs même, ma vie entière, à la certitude nouvelle qui faisait de moi un autre homme ? Je crois tout simplement que j’étais à l’ordinaire paralysé par la timidité, je ne savais comment prendre congé. Mon silence a surpris le docteur Laville. Je m’en suis rendu compte au tremblement de sa voix. — « Reste qu’il y a aujourd’hui par le monde des milliers de malades jadis condamnés par les médecins, et qui sont en train de devenir plus ou moins centenaires. On note des résorptions de tumeurs malignes. De toutes manières, un homme comme vous n’eût pas été dupe longtemps des bavardages de Grousset, qui ne rassurent que les imbéciles. Rien de plus humiliant que d’arracher peu à peu la vérité à ces augures qui se fichent d’ailleurs royalement de ce qu’ils racontent. Au régime de la douche écossaise on perd le respect de soi-même et les plus courageux finissent par rejoindre les autres, et s’en aller vers leur destin, pêle-mêle avec le troupeau. Rendez-vous de demain en huit, je vous accompagnerai à l’hôpital. D’ici là célébrez votre messe, confessez vos dévotes, ne changez rien à vos habitudes. Je connais très bien votre paroisse. J’ai même un ami à Mézargues. »

Il m’a offert la main. J’étais toujours dans le même état de distraction, d’absence. Quoi que je fasse, je sais bien que je n’arriverai jamais à comprendre par quel affreux prodige j’ai pu en pareille conjoncture oublier jusqu’au nom de Dieu. J’étais seul, inexprimablement seul, en face de ma mort, et cette mort n’était que la privation de l’être — rien de plus. Le monde visible semblait s’écouler de moi avec une vitesse effrayante et dans un désordre d’images, non pas funèbres, mais au contraire toutes lumineuses, éblouissantes. Est-ce possible ? L’ai-je donc tant aimé ? me disais-je. Ces matins, ces soirs, ces routes. Ces routes changeantes, mystérieuses, ces routes pleines du pas des hommes. Ai-je donc tant aimé les routes, nos routes, les routes du monde ? Quel enfant pauvre, élevé dans leur poussière, ne leur a confié ses rêves ? Elles les portent lentement, majestueusement, vers on ne sait quelles mers inconnues, ô grands fleuves de lumières et d’ombres qui portez le rêve des pauvres ! Je crois que c’est ce mot de Mézargues qui avait ainsi brisé mon cœur. Ma pensée semblait très loin de M. Olivier, de notre promenade, il n’en était rien pourtant. Je ne quittais pas des yeux le visage du docteur, et soudain il a disparu. Je n’ai pas compris sur-le-champ que je pleurais.

Oui, je pleurais. Je pleurais sans un sanglot, je crois même sans un soupir. Je pleurais les yeux grands ouverts, je pleurais comme j’ai vu pleurer les moribonds, c’était encore la vie qui sortait de moi. Je me suis essuyé avec la manche de ma soutane, j’ai distingué de nouveau le visage du docteur. Il avait une expression indéfinissable de surprise, de compassion. Si on pouvait mourir de dégoût, je serais mort. J’aurais dû fuir, je n’osais pas. J’attendais que Dieu m’inspirât une parole, une parole de prêtre, j’aurais payé cette parole de ma vie, de ce qui me restait de vie. Du moins j’ai voulu demander pardon, je n’ai pu que bégayer le mot, les larmes m’étouffaient. Je les sentais couler dans ma gorge, elles avaient le goût du sang. Que n’aurais-je pas donné pour qu’elles fussent cela, en effet ! D’où venaient-elles ? Qui saurait le dire ? Ce n’était pas sur moi que je pleurais, je le jure ! Je n’ai jamais été si près de me haïr. Je ne pleurais pas sur ma mort. Dans mon enfance, il arrivait que je me réveillasse ainsi, en sanglotant. De quel songe venais-je de me réveiller cette fois ? Hélas ! j’avais cru traverser le monde presque sans le voir, ainsi qu’on marche les yeux baissés parmi la foule brillante, et parfois même je m’imaginais le mépriser. Mais c’était alors de moi que j’avais honte, et non pas de lui. J’étais comme un pauvre homme qui aime sans oser le dire, ni seulement s’avouer qu’il aime. Oh ! je ne nie pas que ces larmes pouvaient être lâches ! Je pense aussi que c’étaient des larmes d’amour…

À la fin, j’ai tourné le dos, je suis sorti, je me suis retrouvé dans la rue.

Minuit, chez M. Dufréty.

Je me demande pourquoi l’idée ne m’est pas venue d’emprunter vingt francs à Mme Duplouy, j’aurais pu ainsi coucher à l’hôtel. Il est vrai que j’étais hier soir hors d’état de beaucoup réfléchir, je me désespérais d’avoir manqué le train. Mon pauvre camarade m’a d’ailleurs très convenablement reçu. Il me semble que tout est bien.

Sans doute me blâmera-t-on d’avoir accepté, même pour une nuit, l’hospitalité d’un prêtre dont la situation n’est pas régulière (elle est pire). M. le curé de Torcy me traitera de Gribouille. Il n’aura pas tort. Je me le disais hier en montant l’escalier, si puant, si noir. Je suis resté quelques minutes en face de la porte du logement. Une carte de visite toute jaunie s’y trouvait fixée par quatre punaises : Louis Dufréty, représentant. C’était horrible.

Quelques heures plus tôt, je n’aurais pas osé entrer, peut-être. Mais je ne suis plus seul. Il y a cela en moi, cette chose… Bref, j’ai tiré la sonnette avec le vague espoir de ne trouver personne. Il est venu m’ouvrir. Il était en manches de chemise, avec un de ces pantalons de coton que nous mettons sous nos soutanes, les pieds nus dans ses pantoufles. Il m’a dit presque aigrement : — « Tu aurais pu me prévenir, j’ai un bureau rue d’Onfroy. Ici, je ne suis que campé, la maison est ignoble. » Je l’ai embrassé. Il a eu un accès de toux. Je crois qu’il était plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître. Les restes du repas étaient encore sur la table. — « Je dois me nourrir, a-t-il repris avec une gravité poignante, et j’ai malheureusement peu d’appétit. Tu te rappelles les haricots du séminaire ? Le pis est qu’il faut faire la cuisine ici, dans l’alcôve. J’ai pris en grippe l’odeur de graisse frite, c’est nerveux. Ailleurs, je dévorerais. » Nous nous sommes assis l’un près de l’autre, j’avais peine à le reconnaître. Son cou s’est allongé démesurément et sa tête là-dessus paraît toute petite, on dirait une tête de rat. « Tu es gentil d’être venu. À te parler franchement, j’ai été surpris que tu répondes à mes lettres. Tu n’étais pas trop large d’esprit, là-bas, entre nous… » J’ai répondu je ne sais quoi. — « Excuse-moi, m’a-t-il dit, je vais faire un brin de toilette. Aujourd’hui je me suis donné du bon temps mais c’est plutôt rare. Que veux-tu ? La vie active a du bon. Mais ne me crois pas devenu un béotien ! Je lis énormément, je n’ai jamais tant lu. Peut-être même qu’un jour… J’ai là des notes très intéressantes, très vécues. Nous reparlerons de cela. Jadis, il me semble, tu ne tournais pas mal l’alexandrin ? Tes conseils me seront précieux. »

Je l’ai vu un moment après, par la porte entre-bâillée, se glisser vers l’escalier, une boîte à lait dans la main. Je suis resté de nouveau seul avec… Mon Dieu, c’est vrai que j’aurais choisi volontiers une autre mort ! Des poumons qui fondent peu à peu comme un morceau de sucre dans l’eau, un cœur exténué qu’on doit provoquer sans cesse, ou même cette bizarre maladie de M. le docteur Laville, et dont j’ai oublié le nom, il me semble que la menace de tout cela doit rester un peu vague, abstraite… Au lieu qu’en portant seulement la main par-dessus ma soutane à la place où se sont attardés si longtemps les doigts du docteur, je crois sentir… Imagination, probablement ? N’importe ! J’ai beau me répéter qu’il n’y a rien de changé en moi depuis des semaines, ou presque, la pensée de rentrer chez moi avec… avec cette chose enfin, me fait honte, m’écœure. Je n’étais déjà que trop tenté de dégoût vis-à-vis de ma propre personne, et je sais le danger d’un tel sentiment qui finirait par m’enlever tout courage. Mon premier devoir, au début des épreuves qui m’attendent, devrait être sûrement de me réconcilier avec moi-même…

J’ai beaucoup réfléchi à l’humiliation de ce matin. Je crois qu’elle est due plutôt à une erreur de jugement qu’à la lâcheté. Je n’ai pas de bon sens. Il est clair qu’en face de la mort, mon attitude ne peut être celle d’hommes très supérieurs à moi, et que j’admire, M. Olivier, par exemple, ou M. le curé de Torcy. (Je rapproche exprès ces deux noms.) En une telle conjoncture, l’un et l’autre eussent gardé cette espèce de distinction suprême qui n’est que le naturel, la liberté des grandes âmes. Mme la comtesse elle-même… Oh ! je n’ignore pas que ce sont là des qualités plutôt que des vertus, qu’elles ne sauraient s’acquérir ! Hélas ! il faut qu’il y en ait en moi quelque chose, puisque je les aime tant chez autrui… C’est comme un langage que j’entendrais très bien, sans être capable de le parler. Les échecs ne me corrigent pas. Alors, au moment où j’aurais besoin de toutes mes forces, le sentiment de mon impuissance m’étreint si vivement que je perds le fil de mon pauvre courage, comme un orateur maladroit perd le fil de son discours. Cette épreuve n’est pas nouvelle. Je m’en consolais jadis par l’espoir de quelque événement merveilleux, imprévisible — le martyre peut-être ? À mon âge, la mort paraît si lointaine que l’expérience quotidienne de notre propre médiocrité ne nous persuade pas encore. Nous ne voulons pas croire que cet événement n’aura rien d’étrange, qu’il sera sans doute ni plus ni moins médiocre que nous, à notre image, à l’image de notre destin. Il ne semble pas appartenir à notre monde familier, nous pensons à lui comme à ces contrées fabuleuses dont nous lisons les noms dans les livres. Je me disais justement tout à l’heure que mon angoisse avait été celle d’une déception brutale, instantanée. Ce que je croyais perdu au delà d’océans imaginaires, était devant moi. Ma mort est là. C’est une mort pareille à n’importe quelle autre, et j’y entrerai avec les sentiments d’un homme très commun, très ordinaire. Il est même sûr que je ne saurai guère mieux mourir que gouverner ma personne. J’y serai aussi maladroit, aussi gauche. On me répète : « Soyez simple ! » Je fais de mon mieux. C’est si difficile d’être simple ! Mais les gens du monde disent « les simples » comme ils disent « les humbles », avec le même sourire indulgent. Ils devraient dire : les rois.

Mon Dieu, je vous donne tout, de bon cœur. Seulement je ne sais pas donner, je donne ainsi qu’on laisse prendre. Le mieux est de rester tranquille. Car si je ne sais pas donner. Vous, vous savez prendre… Et pourtant j’aurais souhaité d’être une fois, rien qu’une fois, libéral et magnifique envers Vous !

J’ai été très tenté aussi d’aller trouver M. Olivier, rue Verte. J’étais même en chemin, je suis revenu. Je crois qu’il m’aurait été impossible de lui cacher mon secret. Puisqu’il part dans deux ou trois jours pour le Maroc, cela n’aurait pas eu grande importance, mais je sens que devant lui j’aurais malgré moi joué un rôle, parlé un langage qui n’est pas le mien. Je ne veux rien braver, rien défier. L’héroïsme à ma mesure est de n’en pas avoir et puisque la force me manque, je voudrais maintenant que ma mort fût petite, aussi petite que possible, qu’elle ne se distinguât pas des autres événements de ma vie. Après tout, c’est à ma naturelle maladresse que je dois l’indulgence et l’amitié d’un homme tel que M. le curé de Torcy. Elle n’en est pas indigne peut-être ? Peut-être est-elle celle de l’enfance ? Si sévèrement que je me juge parfois, je n’ai jamais douté d’avoir l’esprit de pauvreté. Celui d’enfance lui ressemble. Les deux sans doute ne font qu’un.

Je suis content de n’avoir pas revu M. Olivier. Je suis content de commencer le premier jour de mon épreuve ici, dans cette chambre. Ça n’est d’ailleurs pas une chambre, on m’a dressé un lit dans un petit corridor où mon ami range ses échantillons de droguerie. Tous ces paquets sentent horriblement mauvais. Il n’y a pas de solitude plus profonde qu’une certaine laideur, qu’une certaine désolation de la laideur. Un bec de gaz, de ceux qu’on appelle, je crois, papillon, siffle et crache au-dessus de ma tête. Il me semble que je me blottis dans cette laideur, cette misère. Elle m’aurait inspiré, jadis, du dégoût. Je suis content qu’elle accueille aujourd’hui mon malheur. Je dois dire que je ne l’ai pas cherchée, je ne l’ai même pas reconnue tout de suite. Lorsque hier soir, après ma deuxième syncope, je me suis trouvé sur ce lit, mon idée a été sûrement de fuir, fuir à tout prix. Je me rappelais ma chute dans le soleil, devant l’enclos de M. Dumouchel. C’était pire. Je ne me rappelais pas seulement le chemin creux, je voyais aussi ma maison, mon petit jardin. Je croyais entendre le grand peuplier qui par les nuits les plus calmes s’éveille bien avant l’aube. Je me suis figuré bêtement que mon cœur s’arrêtait de battre. — « Je ne veux pas mourir ici ! ai-je crié. Qu’on me descende, qu’on me traîne n’importe où, ça m’est égal ! » J’avais certainement perdu la tête, mais j’ai quand même reconnu la voix de mon pauvre camarade. Elle était à la fois furieuse et tremblante. (Il discutait sur le palier avec une autre personne.) — « Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Je ne suis pas capable de le porter tout seul, et tu sais bien que nous ne pouvons plus rien demander au concierge ! » Alors j’ai eu honte, j’ai compris que j’étais lâche.

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Il faut d’ailleurs que je m’explique ici une fois pour toutes. Je vais donc reprendre mon récit au point où je l’ai laissé quelques pages plus haut. Après le départ de mon camarade, je suis resté seul un bon moment. Puis j’ai entendu chuchoter dans le couloir et enfin il est entré, tenant toujours sa boîte au lait à la main, très essoufflé, très rouge. — « J’espère que tu dîneras ici, m’a-t-il dit. Nous pourrons causer en attendant. Peut-être te lirai-je des pages… C’est une sorte de journal et cela s’intitule : Mes Étapes. Mon cas doit intéresser bien des gens, il est typique. » Tandis qu’il parlait, j’ai dû avoir un premier étourdissement. Il m’a forcé à boire un grand verre de vin, je me suis trouvé mieux, sauf une douleur violente à la hauteur de l’ombilic, et qui s’est apaisée peu à peu. — « Que veux-tu, a-t-il repris, nous n’avons que du mauvais sang dans les veines. Les petits séminaires ne tiennent aucun compte des progrès de l’hygiène, c’est effrayant, un médecin m’a dit : « Vous êtes des intellectuels sous-alimentés depuis l’enfance. » Cela explique bien des choses, tu ne trouves pas ? » Je n’ai pu m’empêcher de sourire. — « Ne va pas croire que je cherche à me justifier ! Je ne suis que d’un parti : celui de la sincérité totale, envers les autres comme envers soi-même. Chacun sa vérité, c’est le titre d’une pièce épatante, et d’un auteur très connu. »

Je rapporte exactement ses paroles. Elles m’eussent paru ridicules, si je n’avais vu en même temps sur son visage, le signe évident d’une détresse dont je n’espérais plus l’aveu. — « N’était cette maladie, reprit-il après un silence, je crois que j’en serais toujours au même point que toi. J’ai beaucoup lu. Et puis, en sortant du sana, j’ai dû chercher une situation, me mesurer avec la chance. Question de volonté, de cran, de cran surtout. Naturellement tu dois t’imaginer qu’il n’y a rien de plus facile que de placer des marchandises ? Erreur, grave erreur ! Qu’on vende de la droguerie ou des mines d’or, qu’on soit Ford ou un modeste représentant, il s’agit toujours de manier les hommes. Le maniement des hommes est la meilleure école de volonté, j’en sais maintenant quelque chose. Heureusement le pas dangereux est franchi. Avant six semaines, mon affaire sera au point, je connaîtrai les douceurs de l’indépendance. Remarque que je n’encourage personne à me suivre. Il y a des passages pénibles, et si je n’avais eu alors, pour me soutenir, le sentiment de ma responsabilité envers… envers une personne qui m’a sacrifié la situation la plus brillante et à laquelle… Mais pardonne-moi cette allusion au fait qui… » — « Je le connais, lui dis-je. » — « Oui… sans doute… D’ailleurs nous pouvons en parler très objectivement. Tu penses bien que j’ai pris mes dispositions pour t’éviter ce soir une rencontre qui… » Mon regard le gênait visiblement, il n’y trouvait sûrement pas ce qu’il eût souhaité d’y lire. J’avais devant cette pauvre vanité à la torture l’impression douloureuse que j’avais connue quelques jours plus tôt en présence de Mlle Louise. C’était la même impuissance à plaindre, à partager quoi que ce fût, le même resserrement de l’âme. — « Elle rentre d’ordinaire à cette heure-ci. Je l’ai priée de passer la soirée chez une amie, une voisine… » Il a tendu vers moi à travers la table, timidement, un bras maigre, livide, qui sortait d’une manche trop large, il a posé la main sur la mienne, une main tout en sueur, et très froide. Je pense qu’il était réellement ému, seulement son regard mentait toujours. — « Elle n’est pour rien dans mon évolution intellectuelle, bien que notre amitié n’ait été d’abord qu’un échange de vues, de jugements sur les hommes, la vie. Elle remplissait les fonctions d’infirmière-chef au sana. C’est une personne instruite, cultivée, d’une éducation très au-dessus de la moyenne : un de ses oncles est percepteur à Rang-du-Fliers. Bref, j’ai cru devoir remplir la promesse que je lui avais faite là-bas. Ne va pas croire surtout à un entraînement, à un emballement ! Ça t’étonne ? » — « Non, lui dis-je. Mais il me semble que tu as tort de te défendre d’aimer une femme que tu as choisie. » — « Je ne te savais pas sentimental. » — « Écoute, ai-je repris, si j’avais le malheur un jour de manquer aux promesses de mon ordination, je préférerais que ce fût pour l’amour d’une femme plutôt qu’à la suite de ce que tu nommes ton évolution intellectuelle. » Il a haussé les épaules. — « Je ne suis pas de ton avis, a-t-il répondu sèchement. Permets-moi d’abord de te dire que tu parles de ce que tu ignores. Mon évolution intellectuelle… »

Il a dû poursuivre quelque temps encore car j’ai le souvenir d’un long monologue que j’écoutais sans le comprendre. Puis ma bouche s’est remplie d’une espèce de boue fade, et son visage m’est apparu avec une netteté, une précision extraordinaire avant de sombrer dans les ténèbres. Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’achevais de cracher cette chose gluante qui collait aux gencives (c’était un caillot de sang) et j’ai entendu aussitôt une voix de femme. Elle disait avec l’accent du pays de Lens : « Ne bougez pas, monsieur le curé, ça va passer. »

La connaissance m’est revenue tout de suite, le vomissement m’avait beaucoup soulagé. Je me suis assis sur le lit. La pauvre femme a voulu sortir, j’ai dû la retenir par le bras. — « Je vous demande pardon. J’étais chez une voisine, de l’autre côté du corridor. M. Louis s’est un peu affolé. Il a voulu courir jusqu’à la pharmacie Rovelle. M. Rovelle est son copain. Malheureusement la boutique ne reste pas ouverte la nuit, et M. Louis ne peut guère marcher vite, un rien l’essouffle. Question santé, il n’en aurait pas beaucoup à revendre. »

Pour la rassurer j’ai fait quelques pas dans la chambre, et elle a fini par consentir à se rasseoir. Elle est si petite qu’on la prendrait volontiers pour une de ces fillettes qu’on voit dans les corons et auxquelles il est difficile de donner un âge. Sa figure n’est pas désagréable, au contraire, néanmoins il semble qu’on n’aurait qu’à tourner la tête pour l’oublier tout de suite. Mais ses yeux bleus fanés ont un sourire si résigné, si humble, qu’ils ressemblent à des yeux d’aïeule, des yeux de vieille fileuse. — « Quand vous vous sentirez bien, je m’en irai, a-t-elle repris. M. Louis ne serait pas content de me trouver là. Ça n’est pas son idée que nous causions, il m’avait bien recommandé en partant de vous dire que j’étais une voisine. » Elle s’est assise sur une chaise basse. — « Vous devez avoir bien mauvaise opinion de moi, la chambre n’est même pas faite, tout est sale. C’est que je pars au travail le matin très tôt, à cinq heures. Et je ne suis pas non plus bien forte, comme vous voyez… » — « Vous êtes infirmière ? » — « Infirmière ? Pensez-vous ! J’étais fille de salle, là-bas, au sana, quand j’ai rencontré M… Mais ça vous étonne sans doute, que je l’appelle M. Louis, puisque nous sommes ensemble ? » Elle a baissé la tête, feignant de refaire les plis de sa pauvre jupe. — « Il ne voit plus aucun de ses anciens… de ses… enfin de ses anciens camarades, quoi ! Vous êtes le premier. D’une manière, je me rends bien compte que je ne suis pas faite pour lui. Seulement, que voulez-vous, au sana, il s’est cru guéri, il s’est fait des idées. Question religion, je ne vois pas de mal à vivre mari et femme, mais il avait promis, paraît-il, pas vrai ? Une promesse est une promesse. N’importe ! à l’époque, je ne pouvais pas lui causer d’une chose pareille d’autant plus que… excusez… je l’aimais. »

Elle a prononcé le mot si tristement que je n’ai su que répondre. Nous avons rougi tous les deux.

« Il y avait une autre raison. Un homme instruit comme lui, ça n’est pas facile à soigner, il en sait autant que le docteur, il connaît les remèdes, et bien qu’il soit maintenant de la partie, même avec sa réduction de 55 pour 100, la pharmacie coûte cher. » — « Qu’est-ce que vous faites ? » Elle a hésité un moment. — « Des ménages. Dans notre métier, voyez-vous, ce qui fatigue, c’est plutôt de cavaler d’un quartier à l’autre. » — « Mais son commerce, à lui ? » — « Il paraît que ça rapportera gros. Seulement il a fallu emprunter pour le bureau, la machine à écrire, et puis, vous savez, il ne sort guère. Parler le fatigue tellement ! Remarquez, je m’en tirerais bien toute seule, mais il s’est mis en tête de faire mon instruction, comme il dit, l’école, quoi ! » — « Quand cela ? » — « Ben, le soir, la nuit, car il ne dort pas beaucoup. Des gens comme moi, des ouvriers, il nous faut notre sommeil. Oh ! notez, il ne le fait pas exprès, il n’y pense pas : « Voilà déjà minuit, qu’il dit. » Dans son idée, je dois devenir une dame. Un homme de sa valeur, forcément, rendez-vous compte… Sûr et certain que je n’aurais pas été une compagne pour lui si… » Elle m’observait avec une attention extraordinaire comme si sa vie même eût dépendu du mot qu’elle allait dire, du secret qu’elle allait livrer. Je ne pense pas qu’elle se méfiait de moi, mais le courage lui manquait de prononcer devant un étranger le mot fatal. Elle était plutôt honteuse. J’ai souvent remarqué chez les pauvres femmes cette répugnance à parler des maladies, cette pudeur. Son visage s’est empourpré. « Il va mourir, a-t-elle dit. Mais il n’en sait rien. » Je n’ai pu m’empêcher de sursauter. Elle a rougi plus fort. — « Oh ! je devine ce que vous pensez. Il est venu ici un vicaire de la paroisse, un homme très poli, que M. Louis ne connaît pas, d’ailleurs. Selon lui, j’empêchais M. Louis de rentrer dans le devoir, qu’il a dit. Le devoir, allez, c’est pas facile à comprendre. Oh ! ces messieurs le soigneraient mieux que moi, vu le mauvais air du logement et la question de nourriture qui n’est pas ce qu’elle devrait être, malgré tout. (Pour la qualité, j’y arrive, c’est la variété qui manque, M. Louis se dégoûte très vite !) Seulement je voudrais que la décision vienne de lui, vaudrait mieux, vous ne trouvez pas ? Une supposition que je m’en aille, il se croira trahi. Car enfin, sans vous offenser, il sait que je n’ai guère de religion. Alors… » — « Êtes-vous mariés ? » lui dis-je. — « Non, monsieur. » J’ai vu passer une ombre sur son visage. Puis elle a paru se décider tout à coup. — « Je ne veux pas vous mentir, c’est moi qui n’ai pas voulu. » — « Pourquoi ? » — « À cause de… à cause de ce qu’il est, quoi ! Lorsqu’il a quitté le sana, j’espérais qu’il irait mieux, qu’il guérirait. Alors, au cas où il aurait voulu un jour, sait-on ?… Je ne lui serai pas une cause d’ennui, que je me disais. » — « Et qu’a-t-il pensé de cela ? » — « Oh ! rien. Il a cru que je ne voulais pas, rapport à mon oncle de Rang-du-Fliers, mi ancien facteur, qui a du bien et n’aime pas les prêtres. J’ai raconté qu’il me déshériterait. Le drôle de la chose, c’est que le vieux me déshérite en effet, mais parce que je suis restée fille, une concubine, qu’il appelle. Dans son genre, c’est un homme très bien, maire de son village. « Tu ne peux même pas te faire épouser par ton curé, qu’il m’écrit, faut que tu sois devenue une pas grand’chose. » — « Mais lorsque ?… » Je n’osais pas achever, elle a achevé pour moi, d’une voix qui aurait paru indifférente à beaucoup, mais que je connais bien, qui réveille en moi tant de souvenirs, la voix sans âge, la voix vaillante et résignée qui apaise l’ivrogne, réprimande les gosses indociles, berce le nourrisson sans langes, discute avec le fournisseur impitoyable, implore l’huissier, rassure les agonies, la voix des ménagères, toujours pareille sans doute à travers les siècles, la voix qui tient tête à toutes les misères du monde… — « Lorsqu’il sera mort, j’aurai mes ménages. Avant le sana, j’étais fille de cuisine dans un préventorium d’enfants, du côté d’Hyères, dans le Midi. Les enfants, voyez-vous, il n’y a pas meilleur, les enfants, c’est le bon Dieu. » — « Vous retrouverez peut-être une place analogue, » lui dis-je. Elle a rougi plus fort. — « Je ne crois pas. Parce que — je ne voudrais pas que ça soit répété — mais, entre nous, je n’étais déjà pas si solide, et j’ai pris son mal. » Je me suis tu, elle paraissait très gênée par mon silence. — « Possible que je l’ai eue avant, s’est-elle excusée, ma mère non plus n’était pas solide. » — « Je voudrais être capable de vous aider, lui dis-je. » Elle a sûrement pensé que j’allais lui offrir de l’argent, mais après m’avoir regardé, elle a paru tranquillisée, elle a même souri. « Écoutez, je souhaiterais bien que vous lui glissiez un petit mot, à l’occasion, rapport à son idée de m’instruire. Quand on pense que… enfin, vous comprenez, pour le temps qui nous reste à passer ensemble, nous deux, c’est dur ! Il n’a jamais été très patient, que voulez-vous, un malade ! Mais il dit que je le fais exprès, que je pourrais apprendre. Notez que mon mal doit y être pour quelque chose, je ne suis pas si bête… Seulement, que répondre ? Figurez-vous qu’il avait commencé à m’apprendre le latin, pensez ! moi qui n’ai même pas mon certificat. D’ailleurs, lorsque j’ai fini mes ménages, ma tête est comme morte, je ne songe qu’à dormir. Est-ce qu’on ne pourrait pas au moins parler tranquilles ? » Elle a baissé la tête et joué avec un anneau qu’elle porte au doigt. Quand elle s’est aperçue que je regardais la bague elle a vivement caché la main sous son tablier. Je brûlais de lui faire une question, je n’osais pas. — « Enfin, lui dis-je, votre vie est dure… ne désespérez-vous donc jamais ? » Elle a dû croire que je lui tendais un piège, sa figure est devenue sombre, attentive. — « N’êtes-vous jamais tentée de vous révolter ? » — « Non, m’a-t-elle répondu, seulement, des fois, je n’arrive plus à comprendre. » — « Alors ? » — « C’est des idées qui viennent quand on se repose, des idées du dimanche, que j’appelle. Des fois aussi quand je suis lasse, très lasse… mais pourquoi me demandez-vous ça ? » — « Par amitié, lui dis-je. Parce qu’il y a des moments où moi-même… » Son regard ne quittait pas le mien. — « Vous n’avez pas bonne mine non plus, monsieur, faut être juste !… Hé bien, donc, lorsque je ne suis plus capable de rien, que je ne tiens plus sur mes jambes, avec mon mauvais point de côté, je vais me cacher dans un coin, toute seule et — vous allez rire — au lieu de me raconter des choses gaies, des choses qui remontent, je pense à tous ces gens que je ne connais pas, qui me ressemblent — et il y en a, la terre est grande ! — les mendiants qui battent la semelle sous la pluie, les gosses perdus, les malades, les fous des asiles qui gueulent à la lune, et tant ! et tant ! Je me glisse parmi eux, je tâche de me faire petite, et pas seulement les vivants, vous savez ? les morts aussi, qui ont souffert, et ceux à venir, qui souffriront comme nous… — « Pourquoi ça ? Pourquoi souffrir ? » qu’ils disent tous… Il me semble que je le dis avec eux, je crois entendre, ça me fait comme un grand murmure qui me berce. Dans ces moments-là, je ne changerais pas ma place pour celle d’un millionnaire, je me sens heureuse. Que voulez-vous ? C’est malgré moi, je ne me raisonne même pas. Je ressemble à ma mère. « Si la chance des chances, c’est d’avoir pas de chance, qu’elle me disait, je suis servie ! » Je ne l’ai jamais entendue se plaindre. Et pourtant elle a été mariée deux fois, deux ivrognes, une guigne ! Papa était le pire, un veuf avec cinq garçons, des vrais diables. Elle était devenue grosse, à ne pas croire, tout son sang tournait en graisse. N’importe. « Il n’y a rien de plus endurant qu’une femme, qu’elle disait encore, ça ne doit se coucher que pour mourir. » Elle a eu un malaise qui la prenait à la poitrine, à l’épaule, dans le bras, elle ne pouvait plus respirer. Le dernier soir, papa est rentré fin saoul, comme d’habitude. Elle a voulu mettre la cafetière sur le feu, elle lui a glissé des mains. « Sacrée bête que je suis, qu’elle a fait, cours chez la voisine en emprunter une autre et reviens dare dare, crainte que le père se réveille. » Quand je suis rentrée, elle était quasi morte, un côté de la figure presque noir, et sa langue passait entre ses lèvres, noire aussi. — « Faudrait que je m’étende, qu’elle a dit, ça ne va pas. » Papa ronflait sur le lit, elle n’a pas osé le réveiller, elle a été s’asseoir au coin du feu. — « Tu peux maintenant mettre le morceau de lard dans la soupe, qu’elle a dit encore, la v’là qui bout. » Et elle est morte. »

Je ne voulais pas l’interrompre parce que je comprenais bien qu’elle n’en avait jamais raconté si long à personne, et c’est vrai qu’elle a paru tout à coup s’éveiller d’un songe, elle était très embarrassée. — « Je parle, je parle, et j’entends M. Louis qui rentre, je reconnais son pas dans la rue. Mieux vaut que je m’en aille. Il me rappellera, probable, a-t-elle ajouté en rougissant, mais ne lui dites rien, il serait furieux. »

En me voyant debout, mon ami a eu un mouvement de joie qui m’a touché. — « Le pharmacien avait raison, il s’est moqué de moi. C’est vrai que la moindre syncope me fait une peur horrible. Tu as dû mal digérer, voilà tout. »

Nous avons décidé ensuite que je passerais la nuit ici, sur ce lit-cage.

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J’ai essayé encore de dormir, pas moyen. Je craignais que la lumière, et surtout le sifflement de ce bec de gaz ne gênât mon ami. J’ai entr’ouvert la porte et regardé dans sa chambre. Elle est vide.

Non. Je ne regrette pas d’être resté, au contraire. Il me semble même que M. le curé de Torcy m’approuverait. Si c’est une sottise, d’ailleurs, elle ne devrait plus compter. Mes sottises ne comptent plus : je suis hors de jeu.

Certes, il y avait bien des choses en moi qui pouvaient donner de l’inquiétude à mes supérieurs. Mais c’est que nous posions le problème tout de travers. Par exemple, M. le doyen de Blangermont n’avait pas tort de douter de mes moyens, de mon avenir. Seulement je n’avais pas d’avenir, et nous ne le savions ni l’un ni l’autre.

Je me dis aussi que la jeunesse est un don de Dieu, et comme tous les dons de Dieu, il est sans repentance. Ne sont jeunes, vraiment jeunes, que ceux qu’il a désignés pour ne pas survivre à leur jeunesse. J’appartiens à cette race d’hommes. Je me demandais : que ferai-je à cinquante, à soixante ans ? Et, naturellement, je ne trouvais pas de réponse. Je ne pouvais pas même en imaginer une. Il n’y avait pas de vieillard en moi.

Cette assurance m’est douce. Pour la première fois depuis des années, depuis toujours peut-être, il me semble que je suis en face de ma jeunesse, que je la regarde sans méfiance. Je crois reconnaître son visage, un visage oublié. Elle me regarde aussi, elle me pardonne. Accablé du sentiment de la maladresse foncière qui me rendait incapable d’aucun progrès, je prétendais exiger d’elle ce qu’elle ne pouvait donner, je la trouvais ridicule, j’en avais honte. Et maintenant, las tous deux de nos vaines querelles, nous pouvons nous asseoir au bord du chemin, respirer un moment, sans rien dire, la grande paix du soir où nous allons entrer ensemble.

Il m’est très doux aussi de me dire que personne ne s’est rendu coupable à mon égard d’excessive sévérité — pour ne pas écrire le grand mot d’injustice. Certes, je rends volontiers hommage aux âmes capables de trouver dans le sentiment de l’iniquité dont elles sont victimes un principe de force et d’espoir. Quoi que je fasse, je sens bien que je répugnerai toujours à me savoir la cause — même innocente — ou seulement l’occasion de la faute d’autrui. Même sur la Croix, accomplissant dans l’angoisse la perfection de sa Sainte Humanité, Notre-Seigneur ne s’affirme pas victime de l’injustice : Non sciunt quod facient. Paroles intelligibles aux plus petits enfants, paroles qu’on voudrait dire enfantines, mais que les démons doivent se répéter depuis sans les comprendre, avec une croissante épouvante. Alors qu’ils attendaient la foudre, c’est comme une main Innocente qui ferme sur eux le puits de l’abîme.

J’ai donc une grande joie à penser que les reproches dont j’ai parfois souffert ne m’étaient faits que dans notre commune ignorance de ma véritable destinée. Il est clair qu’un homme raisonnable comme M. le doyen de Blangermont s’attachait trop à prévoir ce que je serais plus tard, et il m’en voulait inconsciemment aujourd’hui des fautes de demain.

J’ai aimé naïvement les âmes (je crois d’ailleurs que je ne puis aimer autrement). Cette naïveté fût devenue à la longue dangereuse pour moi et pour le prochain, je le sens. Car j’ai toujours résisté bien gauchement à une inclination si naturelle de mon cœur qu’il m’est permis de la croire invincible. La pensée que cette lutte va finir, n’ayant plus d’objet, m’était déjà venue ce matin, mais j’étais alors au plein de la stupeur où m’avait mis la révélation de M. le docteur Laville. Elle n’est entrée en moi que peu à peu. C’était un mince filet d’eau limpide, et maintenant cela déborde de l’âme, me remplit de fraîcheur. Silence et paix.

Oh ! bien entendu, au cours des dernières semaines, des derniers mois que Dieu me laissera, aussi longtemps que je pourrai garder la charge d’une paroisse, j’essaierai, comme jadis, d’agir avec prudence. Mais enfin j’aurai moins souci de l’avenir, je travaillerai pour le présent. Cette sorte de travail me semble à ma mesure, selon mes capacités. Car je n’ai de réussite qu’aux petites choses, et si souvent éprouvé par l’inquiétude, je dois reconnaître que je triomphe dans les petites joies.

Il en aura été de cette journée capitale ainsi que des autres : elle ne s’est pas achevée dans la crainte, mais celle qui commence ne s’ouvrira pas dans la gloire. Je ne tourne pas le dos à la mort, je ne l’affronte pas non plus, comme saurait le faire sûrement M. Olivier. J’ai essayé de lever sur elle le regard le plus humble que j’ai pu, et il n’était pas sans un secret espoir de la désarmer, de l’attendrir. Si la comparaison ne me semblait pas si sotte, je dirais que je l’ai regardée comme j’avais regardé Sulpice Mitonnet, ou Mlle Chantal… Hélas ! il y faudrait l’ignorance et la simplicité des petits enfants.

Avant d’être fixé sur mon sort, la crainte m’est venue plus d’une fois de ne pas savoir mourir, le moment venu, car il est certain que je suis horriblement impressionnable. Je me rappelle un mot du cher vieux docteur Delbende rapporté, je crois, dans ce journal. Les agonies de moines ou de religieuses ne sont pas toujours les plus résignées, affirme-t-on. Ce scrupule me laisse aujourd’hui en repos. J’entends bien qu’un homme sûr de lui-même, de son courage, puisse désirer faire de son agonie une chose parfaite, accomplie. Faute de mieux, la mienne sera ce qu’elle pourra, rien de plus. Si le propos n’était très audacieux, je dirais que les plus beaux poèmes ne valent pas, pour un être vraiment épris, le balbutiement d’un aveu maladroit. Et à bien réfléchir, ce rapprochement ne peut offenser personne, car l’agonie humaine est d’abord un acte d’amour.

Il est possible que le bon Dieu fasse de la mienne un exemple, une leçon. J’aimerais autant qu’elle émût de pitié. Pourquoi pas ? J’ai beaucoup aimé les hommes, et je sens bien que cette terre des vivants m’était douce. Je ne mourrai pas sans larmes. Alors que rien ne m’est plus étranger qu’une indifférence stoïque, pourquoi souhaiterais-je la mort des impassibles ? Les héros de Plutarque m’inspirent tout ensemble de la peur et de l’ennui. Si j’entrais au paradis sous ce déguisement, il me semble que je ferais sourire jusqu’à mon ange gardien.

Pourquoi m’inquiéter ? Pourquoi prévoir ? Si j’ai peur, je dirai : j’ai peur, sans honte. Que le premier regard du Seigneur, lorsque m’apparaîtra sa Sainte Face, soit donc un regard qui rassure !

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Je me suis endormi un instant, les coudes sur la table. L’aube ne doit pas être loin, je crois entendre les voitures des laitiers.

Je voudrais m’en aller sans revoir personne. Malheureusement, cela ne me paraît pas facile, même en laissant un mot sur la table, en promettant de revenir bientôt. Mon ami ne comprendrait pas.

Que puis-je pour lui ? Je crains qu’il ne refuse de rencontrer M. le curé de Torcy. Je crains plus encore que M. le curé de Torcy ne blesse cruellement sa vanité, ne l’engage dans quelque entreprise absurde, désespérée, dont son entêtement est capable. Oh ! mon vieux maître l’emporterait sûrement, à la longue. Mais si cette pauvre femme a dit vrai, le temps presse.

Il presse aussi pour elle… Hier soir, j’évitais de lever les yeux, je crois qu’elle aurait lu dans mon regard, je n’étais pas assez sûr de moi. Non ! je n’étais pas assez sûr ! J’ai beau me dire qu’un autre eût provoqué la parole que je redoutais au lieu de l’attendre, cela ne me convainc pas encore. « Partez, lui aurait-il dit, je suppose. Partez, laissez-le mourir loin de vous, réconcilié. » Elle serait partie. Mais elle serait partie sans comprendre, pour obéir une fois de plus à l’instinct de sa race, de sa douce race promise depuis les siècles des siècles au couteau des égorgeurs. Elle se serait perdue dans la foule des hommes avec son humble malheur, sa révolte innocente qui ne trouve pour s’exprimer que le langage de l’acceptation. Je ne crois pas qu’elle soit capable de maudire car l’ignorance incompréhensible, l’ignorance surnaturelle de son cœur est de celles que garde un ange. N’est-ce pas trop qu’elle n’apprenne de personne à lever ses yeux courageux vers le Regard de toutes les Résignations ? Peut-être Dieu aurait-il accepté de moi le don sans prix d’une main qui ne sait pas ce qu’elle donne ? Je n’ai pas osé. M. le curé de Torcy fera ce qu’il voudra.

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J’ai dit mon chapelet, la fenêtre ouverte, sur une cour qui ressemble à un puits noir. Mais il me semble qu’au-dessus de moi l’angle de la muraille tournée vers l’est commence à blanchir.

Je me suis roulé dans la couverture que j’ai même rabattue un peu sur ma tête. Je n’ai pas froid. Ma douleur habituelle ne m’éprouve plus, mais j’ai envie de vomir.

Si je pouvais, je sortirais de cette maison. Cela me plairait de refaire à travers les rues vides le chemin parcouru ce matin. Ma visite au docteur Laville, les heures passées dans l’estaminet de Mme Duplouy, ne me laissent à présent qu’un souvenir trouble et dès que j’essaie de fixer mon esprit, d’en évoquer les détails précis, j’éprouve une lassitude extraordinaire, insurmontable. Ce qui a souffert en moi alors n’est plus, ne peut plus être. Une part de mon âme reste insensible, le restera jusqu’à la fin.

Certes, je regrette ma faiblesse devant le docteur Laville. Je devrais avoir honte de ne sentir pourtant aucun remords, car enfin quelle idée ai-je pu donner d’un prêtre à cet homme si résolu, si ferme ? N’importe ! c’est fini. L’espèce de méfiance que j’avais de moi, de ma personne, vient de se dissiper, je crois, pour toujours. Cette lutte a pris fin. Je ne la comprends plus. Je suis réconcilié avec moi-même, avec cette pauvre dépouille.

Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.

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(Lettre de Monsieur Louis Dufrety
à Monsieur le curé de Torcy.)
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LOUIS DUFRETY, REPRÉSENTANT
Lille, le … février 19…
Monsieur le curé,

Je vous adresse sans retard les renseignements que vous avez bien voulu solliciter. Je les compléterai ultérieurement par un récit auquel mon état de santé ne m’a pas permis de mettre la dernière main et que je destine aux Cahiers de la Jeunesse Lilloise, revue très modeste où j’écris à mes moments perdus. Je me permettrai de vous assurer le service du numéro dès sa parution en librairie.

La visite de mon ami m’avait fait un sensible plaisir. Notre affection, née aux plus belles années de notre jeunesse, était de celles qui n’ont rien à craindre des injures du temps. Je crois d’ailleurs que sa première intention n’était pas de prolonger sa visite au delà du délai nécessaire à une bonne et fraternelle causerie. Vers dix-neuf heures environ, il s’est senti légèrement indisposé. J’ai cru devoir le retenir à la maison. Mon intérieur, quoique fort simple, paraissait lui plaire beaucoup et il n a fait aucune difficulté pour accepter d’y passer la nuit. J’ajoute que j’avais moi-même, par délicatesse, demandé l’hospitalité d’un ami dont l’appartement se trouve peu éloigné du mien.

Vers quatre heures, ne pouvant dormir je suis allé discrètement jusqu’à sa chambre, et j’ai trouvé mon malheureux camarade étendu à terre sans connaissance. Nous l’avons transporté sur son lit. Quelque soin que nous ayons pris, je crains que ce déplacement ne lui ait été fatal. Il a rendu aussitôt des flots de sang. La personne qui partageait alors ma vie ayant fait de sérieuses études médicales a pu lui donner les soins nécessaires, et me renseigner sur son état. Le pronostic était des plus sombres. Cependant l’hémorragie a cessé. Tandis que j’attendais le médecin, notre pauvre ami a repris connaissance. Mais il ne parlait pas. D’épaisses gouttes de sueur coulaient de son front, de ses joues, et son regard, à peine visible entre ses paupières entr’ouvertes, semblait exprimer une grande angoisse. J’ai constaté que son pouls s’affaiblissait très vite. Un petit voisin est allé prévenir le prêtre de garde, vicaire à la paroisse de Sainte-Austreberthe. L’agonisant m’a fait comprendre par signes qu’il désirait son chapelet que j’ai pris dans la poche de sa culotte, et qu’il a tenu dès lors serré sur sa poitrine. Puis il a paru retrouver des forces, et d’une voix presque inintelligible m’a prié de l’absoudre. Son visage était plus calme, il a même souri. Bien qu’une juste appréciation des choses me fît une obligation de ne pas me rendre à son désir avec trop de hâte, l’humanité ni l’amitié ne m’eussent permis un refus. J’ajoute que je crois m’être acquitté de ce devoir dans un sentiment propre à vous donner toute sécurité.

Le prêtre se faisant toujours attendre, j’ai cru devoir exprimer à mon infortuné camarade le regret que j’avais d’un retard qui risquait de le priver des consolations que l’Église réserve aux moribonds. Il n’a pas paru m’entendre. Mais quelques instants plus tard sa main s’est posée sur la mienne tandis que son regard me faisait nettement signe d’approcher mon oreille de sa bouche. Il a prononcé alors distinctement, bien qu’avec une extrême lenteur, ces mots que je suis sûr de rapporter très exactement : « Qu’est-ce que cela fait ? Tout est grâce. »

Je crois qu’il est mort presque aussitôt.

FIN