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Jocelyn/Notes de Jocelyn/Note quatrième

Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 463-467).

NOTE QUATRIÈME

(DEUXIÈME ÉPOQUE. — Page 133.)

Ces pics aériens m’ont rapproché de vous ;
Je vous vois seul à seul, et je tombe à genoux…

Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en donnant ici quelques pages empreintes de la grandeur pittoresque et religieuse des Alpes. Ce sont deux fragments empruntés à un livre charmant et élevé, aux Lettres de voyage de M. Amédée Bourgeois, jeune écrivain distingué, né, comme Laurence,

Sur les bords orageux de la mer de Bretagne.

Jocelyn a le vol de l’aigle : il plane sur les hauts lieux. M. Amédée Bourgeois reste à terre : musa pedestris. Il donne les détails de ce paysage d’ensemble, le commentaire de ces vers de Jocelyn. Voyageur ondoyant et divers, il suit les méandres, les sinuosités de l’horizon ; il analyse et raconte comme Toppfer, et son récit s’achève comme la rêverie triste et solennelle d’Obermann. Avec lui, le lecteur pénétrera dans les replis des montagnes, dans l’intimité des Alpes.

Voici le premier fragment :

« Jean-Jacques Rousseau avait bien raison de glorifier la vie ambulante dans les montagnes ! Sous vos pieds, un chemin planté à la marge fleurie d’un lac, des coteaux boisés à gauche, des treilles étançonnées dans les eaux à droite ; devant vous quelque îlot feuillu, d’où sort une tourelle à couverture ardoisée mi-partie bleue et blanche ; à l’horizon, une voile penchée sous le vent ; autour de vous les Alpes adoucissant leurs contours, qui sont le cadre du tableau ; sur votre tête un ciel pur, traversé par un faucon aux grandes ailes. La jambe alerte, les yeux dispos, la pensée ici et là, à la montagne et au lac : que faut-il de plus pour vivre une bonne fois en passant, de la vie même dans cette gracieuse et riante nature ?

» Je pris un sentier escarpé qui se perdait dans la montagne sous des sapins de cent à cent vingt pieds de hauteur, laissant un peu au ciel le soin de me conduire, et avisant à ne trébucher que le moins possible par les cailloux aigus dont est semé ce sentier.

» Le temps était superbe ; une fraîche brise murmurait dans les feuilles de quelques noyers ; de petits écureuils effrayés grimpaient çà et là sous les rameaux ; les insectes chantaient leur ballade monotone au fond des hautes herbes. De temps à autre, un grand aigle, effarouché au bruit de mes pas, s’envolait en sifflant au-dessus de la forêt. C’était une de ces journées de la belle saison, où le bien-être de la santé, l’insouciance de la jeunesse et l’amour charmant du paysage ramènent, comme l’enfant prodigue, nos affections les plus tendres vers la nature, qui est une mère indulgente et douce.

» Je m’arrêtai à la pointe d’un monticule où deux à trois tours et pans de muraille se voyaient debout au milieu d’un amas de ruines. De cet endroit, la vallée de Beaufort, avec ses enfourchures, ses grandes taches de bois de sapins, ses prairies mollement inclinées jusqu’aux bords de la rivière, qui tantôt les caresse silencieusement, tantôt se tord avec de rauques mugissements et d’éblouissantes nappes d’écume entre les roches amoncelées ; de cet endroit, la vallée m’apparut belle de sa sauvage grandeur, et dormant au soleil comme une oasis entourée de neiges et de solitudes.

» Au sortir d’un bois que j’avais traversé la tête basse, un rayon de soleil me fit lever les yeux. Cette fois, ce ne fut plus le riche aspect des vallées du bas pays, ni celui de la zone intermédiaire. Une chaîne moutonneuse de pâturages se déroulait devant moi, fermée par un entassement de rocs blanchis sous la nappe des hivers ; pyramide du désert élevant le front au-dessus des nuages, et coupée à la ceinture par la ligne de verdure sombre qui venait mourir à mes pieds. Entre ce mur de l’horizon et les pâturages qui semblent pendre à ses reins gigantesques, il y a cependant une gerçure profonde du sol. Cette gerçure enfouit des villages et des plaines, et ce mur à la crête inondée de soleil ou baignée des vapeurs de la tempête, cette robuste pyramide de la terre qui porte une couronne d’ouragans et un manteau de neiges éternelles, c’est le mont Blanc ! le mont Blanc, du haut duquel descendent dix-huit glaciers, dont quelques-uns ont jusqu’à six lieues de longueur.

» Je passai la nuit à Hauteluce. Hauteluce est le pays de la lumière élevée (alta lux), un petit village dont le clocher vêtu de fer-blanc, et délicatement ouvragé, semble un minaret d’argent de quelque ville sainte de l’Arabie.

» Au soleil couché, quand l’ombre eut noirci les pâturages, je vis les dernières effluves roses du jour diamanter les neiges du mont Blanc, puis s’éteindre l’une après l’autre. Plaignez-moi de cette méchante plume qu’un pinceau remplacerait si bien, — si j’étais peintre.

» Le lendemain matin, j’étais au col Joly, ou plateau des Dames. Le col Joly ferme la vallée de Hauteluce sur le mont Blanc. Sa déclivité rapide, au versant nord-est, descend sur Notre-Dame de la Gorge, une chapelle consacrée à la Vierge, perdue dans le repli de cette gerçure du sol qui sépare le mont Blanc des pâturages de Hauteluce.

» À mesure que j’avais marché, quelque grand pic s’était effacé dans le ciel ; la chaîne montagneuse du géant alpestre, dont la plus haute sommité parut s’être évanouie, n’ayant désormais que des dimensions relatives à mon rapprochement, se présenta à mes yeux avec des proportions moins écrasantes, se couchant dans le Faucigny comme des flots sur une grève. À ma droite, d’âpres roches brunes se coupaient çà et là de longs filets de neige, dont l’opposition de couleur les assombrissait encore. En face, un bras de la mer de glace se montra, au premier coup d’œil, comme une large route sablonneuse s’enfonçant à l’un de ses coudes dans la montagne ; bientôt des teintes étranges détachèrent les uns des autres les grains de sable de cette route, et les changèrent en têtes acérées d’énormes pitons de glace. Au-dessus de cette mer polaire, d’immenses nappes de neige, blanches sur le ciel bleu, tourbillonnaient par instants, et le bruit des avalanches tonnait sur le glacier. À ma gauche, les Alpes du Faucigny dentelaient l’horizon de leur profil neigeux et crénelé ; et près de moi, à l’extrémité du col Joly, la pointe verte des Aiguilles, mélancoliquement inclinée, semblait une humble fille des montagnes agenouillée aux pieds de son roi.

» C’est en face d’un tel horizon, mon ami, dans cette nature des régions élevées, où la solitude est souveraine, où la sourde plainte des avalanches alterne seule avec le rondement éloigné de quelque chute d’eau invisible ; c’est à cette distance du monde, où nulle exhalaison des plaines ne saurait atteindre, où les souvenirs de la vie sociale s’échappent eux-mêmes de l’esprit, qu’un resserrement inattendu comprime : c’est à ce moment qu’il faut interroger son regard, interroger sa pensée, interroger son cœur, et se demander s’il n’y a point de Dieu ? J’admets que ce puisse être une question, là où ailleurs ; je l’admets un instant, laissant à l’intelligence débile une fleur, un insecte, pour lui témoigner surabondamment de l’existence du Créateur ; j’écarte aussi les voix intérieures de la conscience, je veux une preuve matérielle qui soit frappante aux yeux de tous ; et je dis que le spectacle majestueux et sévère de ces montagnes garde des enseignements formidables pour l’intelligence la plus grossière, si pervertie qu’elle soit. Nul n’est ici l’homme de son siècle ; chacun y redevient l’homme de tous les temps, a dit un penseur des Alpes solitaires. Laissez-moi ajouter qu’à perdre l’esprit sceptique d’une époque civilisée, on a vite regagné la foi, cet ange gardien des pasteurs de la Bible. »


Voici le second fragment ; c’est le reflet et l’impression du crépuscule dans les montagnes.


«… Au moment où je vous écris, le mont Blanc et le petit Saint-Bernard baignent d’un dernier rayon de jour leurs neiges immaculées : la nuit monte comme une brume des vallées enfouies dans l’ombre ; les troupeaux rentrent aux étables ; une corne de pâtre souffle sa note dolente à travers les hauteurs, d’où tombe par intervalles le mugissement lointain de quelque vache attardée au pâturage ; il se lève dans l’air une haleine imprégnée d’odeurs aromatiques ; le bleu du ciel brunit ; les étoiles scintillent une à une comme une poussière d’or au fond du firmament. Vous savez les belles imaginations que je promène volontiers au milieu de cette poussière, qui ne diffère de celle d’ici-bas que parce qu’elle est l’infiniment grand vis-à-vis de l’infiniment petit. Il y a des mondes là-haut, il y en a sous nos pieds. L’échelle des êtres, pour qui songe, vient de l’invisible et y retourne. L’âme a le coup d’aile de l’aigle pour tendre à l’invisible de là-haut. Là-haut, des soleils, des planètes ; une vie meilleure, l’accomplissement des douces chimères de l’épreuve et de l’exil… Malheureux, malheureux celui qui n’a jamais regardé le ciel avec les yeux de la pensée, qui ne l’a jamais interrogé avec la sympathie des aspirations et l’ivresse des saintes espérances ! Que de compassions naissent à entendre et à voir les soucis de la terre, au retour d’une échappée de la rêverie à travers les espaces ! »