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Jocelyn/Notes de Jocelyn/Note quatorzième

Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 529-540).

NOTE QUATORZIÈME

(NEUVIÈME ÉPOQUE. — Page 401.)

Et dans l’air constellé compter les lits d’étoiles,
Comme à l’ombre du bord on voit sous des flots clairs
La perle et le corail briller au fond des mers [1].

Nous continuons de citer l’article de la Revue britannique.


« L’illustre famille Herschel a imprimé le cachet de son génie dans toutes les branches de la science ; mais si l’une d’elles est devenue plus spécialement son domaine, c’est assurément celle qui s’occupe des étoiles et des nébuleuses. Les découvertes de sir William sont connues de toute l’Europe ; son héritage est dévolu à son fils : les observations de celui-ci nous révèlent un magnifique spectacle, en nous montrant l’action créatrice de la puissance suprême dans l’hémisphère austral, dont plusieurs parties étaient restées imparfaitement connues…

» Dans les intervalles qui séparent les étoiles, l’œil, secondé par les instruments, découvre une multitude d’objets situés à un immense éloignement. Ce sont comme des nuées blanches de formes et d’étendues diverses ; dans quelques-unes, on ne remarque rien de particulier ; dans d’autres, on distingue des étoiles ; enfin, il s’en trouve qui sont entièrement formées d’étoiles. La Voie lactée se compose de myriades d’étoiles dont la lueur confuse a motivé le nom que porte l’ensemble ; il en est de même de beaucoup de nébuleuses. Le nombre de celles qui se résolvent en étoiles est d’autant plus grand, qu’on fait usage d’instruments plus puissants. Sir William Herschel pensait qu’aucune nébuleuse ne devait résister à cette décomposition ; récemment, le télescope de lord Ross a autorisé les astronomes à regarder cette opinion comme fondée : cependant il serait prématuré de décider, sur ce fondement, qu’il n’existe point de matière nébuleuse proprement dite.

» On ne connaissait que quatre-vingt-seize nébuleuses, dont quelques-unes avaient été examinées avant sir William Herschel ; aidé par son puissant télescope, cet habile observateur fixa la position et étudia la nature de deux mille cinq cents nébuleuses de l’hémisphère boréal. La sœur de sir William, miss Caroline Herschell, qui a dernièrement quitté cette vie, comblée de jours et d’honneurs, en calcula le lieu, et dressa le catalogue de leurs ascensions droites. Sir John a augmenté ce nombre de huit cents ; et, dans l’admirable ouvrage qu’il a récemment publié, il a déterminé le lieu de deux mille quatre cents nébuleuses, dont cinq cents sont nouvelles. Des gravures, faites sur ses dessins, ornent cette publication ; elles représentent ce qu’il y a de plus remarquable dans l’hémisphère austral : de sorte que les astronomes futurs pourront noter les changements qui seraient survenus dans la situation, le degré de condensation ou la forme de ces masses agrégées, dont la nature est encore si peu connue.

» Les nébuleuses sont vraiment innombrables, et leurs formes varient à l’infini ; on peut les ranger cependant en deux catégories distinctes : les unes sont des espèces de plaques, de mouches de grandes dimensions, dont la configuration se montre irrégulière jusqu’au caprice ; tantôt elles revêtent l’apparence de nuages fantastiques, brillants dans quelques parties, sombres dans d’autres, étendant parfois de longs bras dans l’espace, ou prenant l’aspect vaporeux de flocons emportés par les vents ; quelques-unes offrent les sujets de contemplation les plus intéressants que renferment les cieux. De grandes portions de celles-ci se laissent résoudre en étoiles, tandis que celles-là se refusent à cette décomposition, probablement à cause de la petitesse et de l’extrême rapprochement des étoiles, ou de la trop grande distance où ces nébuleuses sont placées : telle serait l’apparence de la Voie lactée, si elle était vue de plus loin.

» Dans l’autre division, les nébuleuses ont un volume moindre de beaucoup ; leurs formes, arrêtées, sont très-variées : on les voit dans les parties les plus reculées des cieux, ou bien elles occupent de grands districts, qu’elles peuplent seules loin de la Voie lactée. Beaucoup de celles-ci sont si éloignées, que tous les efforts de l’œil se bornent à donner la conscience de leur existence. Quelques-unes semblent s’attacher aux étoiles qu’elles enserrent ; d’autres, pareilles aux comètes, sont pourvues de chevelures et de queues. On en rencontre d’annulaires : elles sont circulaires, ou semblables à un énorme anneau plat qu’on verrait obliquement, et qui renfermerait à son centre une forme lenticulaire. Les nébuleuses stellaires diffèrent de celles-ci, et constituent un beau sujet de contemplation ; elles se composent d’étoiles entourées d’une atmosphère étalée et ténue de matière nébuleuse, non susceptible de se résoudre en étoiles. Les unes sont circulaires, d’autres fusiformes ou presque linéaires. Les nébuleuses planétaires possèdent un disque arrêté, d’une lumière uniforme comme celui des planètes. Mais la plupart de ces sortes de nébuleuses sont des agrégations globulaires ou sphéroïdales d’étoiles disposées de telle manière que les strates intérieures sont plus serrées que les extérieures ; elles prennent une forme plus rapprochée de la sphérique dans le voisinage du centre ; celles qui l’occupent sont si multipliées, qu’elles émettent une somme de lumière plus vive. Quelques-uns de ces groupes, dont la surface apparente n’atteint pas la dixième partie de celle de la Lune, renferment jusqu’à vingt mille étoiles, et il est parfois impossible d’en évaluer le nombre. On ne saurait guère admettre que ces systèmes se puissent maintenir dans les cieux, s’ils sont en repos ; les étoiles dont ils sont composés ne pourraient garder leurs positions respectives, si elles ne se mouvaient point : mais si elles sont soumises aux lois de la gravitation, la complication de leurs mouvements et de leurs perturbations doit dépasser la puissance même de l’imagination. Suivant sir John Herschel, « les neuf dixièmes au moins des nébuleuses affectent une forme ronde ou sphéroïdale, avec toutes sortes de variétés d’élongation comme de condensation centrale. Beaucoup d’entre elles ont été résolues en étoiles ; et, d’après une sorte de bigarrure qui se remarque dans une multitude de ces nébuleuses, on peut regarder comme presque certain qu’elles seraient décomposées par un instrument optique d’une puissance suffisante. Celles qui échappent à la résolution le doivent à la petitesse et au rapprochement des étoiles qui les composent : elles sont nébuleuses optiquement, mais non physiquement. »

» La faculté de se laisser résoudre en étoiles paraît réservée aux nébuleuses qui ne s’écartent que peu de la forme sphérique, tandis que les nébuleuses elliptiques, même quand elles sont étendues et brillantes, opposent une beaucoup plus grande difficulté. Les groupes globulaires sont tout à fait distincts des groupes stellaires, qui ne revêtent pas de forme définie. Ce sont simplement des réunions plus ou moins nombreuses d’étoiles, qu’on y compte quelquefois par milliers. Ces groupes irréguliers sont souvent environnés de régions plus pauvres ; on croirait que, dans le cours des siècles, les étoiles se sont agglomérées autour d’un centre…

» L’un des traits les plus caractéristiques de l’hémisphère austral, c’est le luxe avec lequel on y voit prodigués de magnifiques amas globulaires susceptibles d’être résolus en étoiles. Ils sont situés dans la Couronne australe, le corps et la tête du Sagittaire, la queue du Scorpion, dans une partie du Télescope et de l’Autel. C’est là que, dans un espace dont le rayon est de 18°, se trouvent rapprochés trente de ces beaux sujets d’observation. La Voie lactée traverse le milieu de cette plage circulaire et vient en augmenter l’éclat et l’intérêt. Sir John est d’avis que ces superbes groupes s’y rattachent. Laissant à part cet ensemble d’amas globulaires que l’on peut regarder comme appartenant à la Voie lactée, les nébuleuses resteront divisées en deux couches principales, distinctes et tranchées, que la Voie lactée semble séparer.

» Les deux Nuages se font remarquer dans l’hémisphère austral ; ce sont deux plaques nébuleuses visibles à l’œil nu, dont la lumière est presque égale à celle des plus belles parties de la Voie lactée ; le clair de lune efface complétement le plus petit, et fait presque disparaître le plus grand ; ils n’ont aucune liaison entre eux ni avec la Voie lactée. Leur structure intérieure est la même ; cependant celle du plus grand l’emporte de beaucoup. Il se compose de larges bandes et de plaques mal terminées de matière nébuleuse qui ne se laisse pas résoudre, tandis que d’autres parties varient de l’indistinction absolue jusqu’à la divisibilité en étoiles qui caractérise la Voie lactée. On rencontre aussi des nébuleuses régulières et irrégulières proprement dites, des amas globulaires résolubles à divers degrés, puis d’autres groupes assez isolés et assez serrés pour qu’on puisse les désigner par l’appellation de pelotons d’étoiles. Parmi ceux-ci se trouve celui que l’on connaît sous la désignation de la trentième de la Dorade de Lacaille, et qui est trop remarquable pour être passé sous silence. Il est situé dans le grand nuage ; son étendue est considérable. Il consiste en un assemblage d’anneaux presque circulaires qui s’unissent au centre ; dans ce milieu, ou du moins fort près, on trouve un trou noir. Rien n’est comparable à ce nuage pour le nombre et la variété des sujets d’observation qu’il renferme. Dans un espace qui ne compte pas plus de quarante-deux degrés carrés, sir John a déterminé le lieu de deux cent soixante-dix-huit nébuleuses et amas d’étoiles…

» On trouve, éparses sous le ciel austral, des nébuleuses de la seconde classe, dont la forme et la nature sont également surprenantes. Les amas globulaires y sont nombreux et brillants. Le catalogue de sir John en contient cent trente et un. Deux surpassent le reste en magnificence ; celui du Centaure est hors de comparaison avec tout ce que le ciel offre de plus beau et de plus riche. Sa figure est parfaitement sphérique, et son étendue est d’un quart de degré carré. Les étoiles y sont vraiment innombrables ; elles sont plus serrées à mesure qu’elles se rapprochent du centre. On peut s’en figurer la petitesse, puisque leur lumière totale équivaut, à l’œil nu, à celle d’une étoile de la 4e ou 5e grandeur. Il diffère de tous les amas globulaires connus par un trou noir qui en occupe le centre et qui est traversé par un pont d’étoiles ; ainsi partagé, l’espace noir offre un aspect tout à fait singulier.

» Le groupe globulaire de Lacaille, 47 du Toucan, est aussi fort remarquable. Situé dans une partie très-sombre du ciel, il est tout à fait isolé, quoique peu distant du petit nuage : les étoiles, de la 4e grandeur, très-nombreuses et très-serrées, y forment quatre étages ; le centre est marqué par une lueur rose qui contraste heureusement avec la lumière blanche qui l’entoure. Beaucoup d’autres amas globulaires sont d’une grande beauté. L’un d’eux offre des étoiles de deux grandeurs, dont toutes les plus grandes sont rouges. Un autre, dont l’aspect est fort beau, se compose d’étoiles de la 11e à la 15e grandeur, réunies en enveloppes creuses ; on peut soupçonner que ces étoiles jouissent d’un mouvement propre. Quelques groupes se détachent sur le fond brillant de la Voie lactée ; leur centre a un éclat très-vif. D’autres, très-éloignées, présentent une surface bigarrée. Dans certains amas on peut à grand’peine apercevoir les étoiles ; la petitesse en est telle, qu’elles ne sont, pour ainsi dire, que de la poussière d’étoiles. Sir John Herschel pense que, dans ce genre de nébuleuses, il y a connexité entre la forme elliptique et la difficulté d’en discerner les étoiles : en effet, à peine a-t-il trouvé un amas elliptique dont les étoiles aient été isolées par son télescope réflecteur de vingt pieds, tandis que des amas globulaires, en grand nombre, se sont laissé facilement résoudre. La grande nébuleuse d’Andromède et la première de la cinquième classe de sir William Herschel, découverte par miss Caroline Herschel, ont jusqu’ici résisté à tous les instruments qu’on a dirigés sur elles. Le grand télescope de lord Ross, quoiqu’on le dise excellent, fournit seulement le moyen de pénétrer un peu plus avant dans l’espace ; la nébuleuse d’Orion et une multitude d’autres échappent à sa puissance.

» Les groupes ou plutôt les masses d’étoiles réunies en agglomérations pressées, sans forme régulière dans leur contour, sans ordre dans leur rapprochement, sont vraiment innombrables. Quelques-uns sont magnifiques. Celui qui entoure ϰ de la Croix, bien qu’il ne contienne que cent dix étoiles, semble un ouvrage fantastique de joaillerie ; ses étoiles sont colorées en vert pâle, en vert bleuâtre, ou en rouge.

» L’hémisphère méridional est singulièrement riche en nébuleuses planétaires. Elles possèdent en général un disque bien défini, d’un éclat uniforme, comme celui d’une planète ; des étoiles les entourent, et leur forment une sorte de cortége de satellites. On voit de ces nébuleuses placées au milieu d’une grappe d’étoiles avec lesquelles elles contrastent d’une manière remarquable. Trois ont une couleur bleue décidée, une est vert d’eau, deux autres sont d’un beau bleu de ciel. Le contour de ces nébuleuses est souvent tout à fait circulaire, quelquefois légèrement elliptique.

» Les étoiles nébuleuses sont très-rares dans toute l’étendue du ciel. On en a pourtant découvert deux dans l’hémisphère austral. On appelle ainsi des étoiles entourées d’une atmosphère vaporeuse et légère, dont l’aspect est très-beau. On rencontre fréquemment, dans l’un et l’autre hémisphère, des nébuleuses géminées, larges, faibles, se touchant et même empiétant l’une sur l’autre. Il est très-probable qu’elles exécutent une révolution respective de même que les étoiles doubles, dont elles formeraient ainsi le pendant ; c’est un point que le temps décidera. Le ciel austral présente un double amas globulaire, de très-petite dimension, que partage un intervalle très-étroit.

» On connaît un petit nombre d’exemples d’une étoile placée au centre d’une nébuleuse : quant aux nébuleuses cométaires, elles ne sont pas rares ; mais il n’en est pas de même de celles qui sont annulaires. Chacun des hémisphères en possède deux : il est probable que ce sont des enveloppes creuses dont le contour est rendu plus brillant que le centre par l’effet de la projection. L’une d’elles cependant, située dans l’hémisphère boréal, est décidément annulaire ; son diamètre doit être treize cents fois plus grand que celui de l’orbite terrestre, si elle est à la même distance de nous que la soixante-unième du Cygne : c’est une étendue bien capable d’exciter l’étonnement. On a découvert, en outre, trois autres nébuleuses annulaires qui ont pour centre un noyau stellaire ou nébuleux ; deux sont au nord, la troisième au midi.

» C’est dans l’hémisphère austral que la richesse de la Voie lactée se montre dans toute sa splendeur. En traversant la Licorne, elle est large, entière, uniforme, jusqu’auprès du tropique, où elle se partage en divers rameaux qui vont se réunir dans le Navire. Alors on la voit étroite, brillante et pleine de détails magnifiques ; à partir d’η du Navire, elle s’étale de nouveau, et au sud-ouest de la Croix elle enferme un vide très-vaste, ovale, en forme de poire, et d’un noir intense. C’est la plus remarquable de ces plaques sombres de l’hémisphère austral, que les premiers navigateurs ont appelées des sacs à charbon, et qui sont en si grand nombre entre α du Centaure et Antarès. Il s’en faut cependant de beaucoup que cette lacune soit dépourvue de petites étoiles télescopiques ; mais cette teinte noire, si prononcée, résulte du contraste causé par l’éclat intense des parties adjacentes de la Voie lactée ; c’est l’effet du passage brusque de l’obscurité à la lumière. Après ce vide si noir, la Voie lactée reprend sa largeur, qui reste la même jusqu’à ce qu’elle atteigne α du Centaure : là elle forme deux branches qui vont se réunir auprès du Cygne ; mais çà et là des ponts étroits d’étoiles pressées traversent de l’une à l’autre de ces branches. Celle du nord est souvent coupée par des portions lumineuses suivies d’intervalles sombres, qui offrent de nombreuses hachures lumineuses ; puis ce sont des plaques noirâtres entremêlées de riches agglomérations d’étoiles et de vides, dont l’effet ne se peut décrire. Dans le Scorpion et une partie du Sagittaire, la Voie lactée se compose de nuages lumineux à contours définis, qui semblent passer à l’état de groupes stellaires. Les étoiles y sont comme du sable qu’on n’aurait pas étendu avec un crible, mais jeté par poignées ; des intervalles noirs séparent ces agglomérations. Parmi ces étoiles, multipliées avec une profusion si prodigieuse, on en voit de toutes grandeurs, de la 14e jusqu’à la 20e ; puis elles diminuent jusqu’à la nébulosité. Si l’on franchit un certain intervalle, on retrouve la même disposition ; la petitesse des étoiles est inconcevable, et leur multitude déjoue toute tentative de les nombrer. Ce sont des millions de millions, et chacune est un soleil entouré peut-être de mondes qui circulent autour de lui.

» Le courant méridional de la Voie lactée ne s’interrompt pas ; il conserve son éclat, et renferme quelques-uns des groupes les plus splendides du ciel. Un d’eux surtout, situé autour de γ du Sagittaire, se fait distinguer par son étendue et le rapprochement des étoiles qui le composent ; elles sont si nombreuses dans quelques-unes de ses parties qu’il est impossible de les calculer. D’après une évaluation, certainement modérée, leur nombre n’est pas au-dessous de 100,000.

» Deux autres amas s’avancent comme deux promontoires entre la constellation du Bouclier et celle d’Ophiuchus ; leur brillant éclat contraste avec le fond noir qui sépare les deux courants d’étoiles. La structure de la Voie lactée se montre au plus haut degré complexe et magnifique dans le corps et la queue du Scorpion, dans la main et l’arc du Sagittaire, et dans la jambe contiguë d’Ophiuchus. Nulle région du ciel n’est plus remplie d’objets remarquables et beaux en eux-mêmes, qui le deviennent encore plus par leur mode d’association comme par le caractère particulier que prend la Voie lactée, et qu’on ne retrouve dans aucune autre partie des cieux. En même temps que les constellations du Scorpion et du Sagittaire, la Voie lactée traverse le magnifique assemblage des trente amas globulaires déjà mentionnés ; tous sont situés dans la plage étoilée, aucun ne se trouve dans les espaces noirs. C’est là qu’on rencontre aussi les deux seules nébuleuses annulaires que l’on connaisse dans l’hémisphère austral. La revue télescopique de l’autre hémisphère n’entre pas dans le cadre de cet article.

» La grande nébuleuse qui entoure η du Navire Argo est trop remarquable pour ne pas fixer notre attention. Elle est située dans la partie de la Voie lactée qui passe entre le Centaure et le Navire, au milieu de l’une de ces riches et brillantes masses, dont la longue série contraste si fortement avec les espaces profondément noirs du voisinage ; cet entourage compose l’une des plus belles parties du ciel austral. Sir John Herschel en parle ainsi :


« Aucun langage, aucune description ne pourrait donner une juste idée des formes capricieuses, des dégradations brusques que présentent les différentes branches et les nombreux appendices de cette nébuleuse. Il est également difficile que des paroles suffisent pour transmettre, dans toute sa plénitude, l’impression produite par la beauté sublime d’un tel spectacle, quand on le passe rapidement en revue. Il s’annonce d’abord par une série splendide d’innombrables étoiles, puis il se déroule graduellement, de manière à justifier les expressions que, dans le moment d’exaltation où j’écrivais, je consignai dans mon journal, et qu’on pourrait trouver extravagantes si je les transportais dans ces pages. Il est réellement impossible, à quiconque possède la moindre étincelle d’enthousiasme pour l’astronomie, de parcourir avec calme pendant une belle nuit, à l’aide d’un puissant télescope, la partie du ciel austral comprise entre la 7e et la 13e heure d’ascension droite, et les 146e et 149e degrés de distance polaire. La grande variété des objets qui se succèdent, le vif intérêt qu’ils excitent, la richesse éblouissante du fond étoilé qu’on a sous les yeux, ne permettent pas au spectateur de rester froid. »


» Plusieurs belles étoiles doubles, ainsi que de riches agglomérations stellaires, se rencontrent aussi dans cette région, de même que le groupe élégant d’étoiles diversement colorées, déjà signalé autour d’η de la Croix ; une grande nébuleuse planétaire avec une étoile satellite ; une autre d’une rare beauté, dont la couleur est d’un beau bleu ; enfin η même du Navire, l’exemple le plus extraordinaire d’étoile changeante que puisse offrir l’histoire de l’astronomie.


« Toutes les étoiles temporaires [2] dont on a parlé jusqu’ici sont tout à fait éteintes. Pour autant qu’on a donné d’attention aux étoiles changeantes, on les a vues soumises à des alternatives régulières et périodiques (au moins jusqu’à certain point) d’éclat et d’obscurcissement relatifs. Mais ici nous avons une étoile qui varie par accès d’une façon surprenante, dont les variations ont des siècles pour étendue, mais sans période fixe, sans progression régulière. Quelle cause attribuer à ces éclats soudains, à ces déclins non moins brusques ? Que penser de la possibilité d’habiter un tel système ? Quelle idée se faire du genre de bien-être qui s’y peut trouver, quand nous voyons la lumière et la chaleur lui venir d’une source aussi variable ? »


» Il est de fait que l’éclat de cette étoile a continuellement changé depuis 1677. Après avoir été de la 4e grandeur, elle en vint, par suite de quelques oscillations, à être aussi brillante que Sirius ; puis elle diminua, subissant ainsi des changements continuels. La nébuleuse qui entoure cet astre remarquable ne se laisse pas plus résoudre en étoiles, dans quelques-unes de ses parties, que la nébuleuse d’Orion, même par un télescope réflecteur de vingt pieds. Elle n’a donc rien de commun avec la Voie lactée, sur laquelle nous la voyons projetée ; et probablement, de même encore que celle d’Orion, elle est placée à une distance immense au delà de cette bande lumineuse. Sir John a donné un dessin soigné de cette étonnante nébuleuse ; il y a marqué le lieu de treize à quatorze cents étoiles visibles dans un espace qui n’a pas un degré carré. C’est un des nombreux exemples, offerts par ce bel ouvrage, du talent et de la persévérance infatigable de l’auteur…

» Le moyen par lequel on estime le nombre des étoiles consiste à compter celles que renferme le champ du télescope dans des espaces égaux, déterminés par les ascensions droites et les distances polaires. C’est ainsi que sir William Herschel dans l’hémisphère boréal, et son fils dans l’hémisphère austral, ont évalué la totalité des étoiles du ciel assez visibles pour être comptées avec un télescope de vingt pieds. Ils ont trouvé que leur nombre dépasse cinq millions et demi. Cette évaluation est toutefois trop faible de beaucoup, eu égard aux parties de la Voie lactée où les étoiles sont si nombreuses, si petites et si serrées, qu’elles échappent à toutes les tentatives qu’on peut faire pour les compter. Il y a beaucoup d’espaces noirs et de lacunes vides d’étoiles ; mais rien de plus frappant que l’accroissement graduel et rapide de densité des étoiles aux approches des deux flancs de la Voie lactée, et que la parité de ce rapprochement de chaque côté. Si à la masse innombrable des étoiles de la Voie lactée nous ajoutons celles des nébuleuses susceptibles de résolution, nous pouvons dire que leur multitude est véritablement infinie.

» Dans cette foule d’étoiles, on en remarque un assez grand nombre qui, simples pour l’œil nu, sont doubles en réalité ; mais, en raison de leur éloignement énorme, elles paraissent si près l’une de l’autre, qu’il faut des télescopes d’une grande perfection et d’un pouvoir amplifiant considérable pour les séparer ; ajoutons qu’il faut aussi une main ferme et un œil exercé pour mesurer leur écartement et leurs mouvements angulaires. Nous disons leurs mouvements, parce que beaucoup de ces couples stellaires tournent autour d’un point, sans doute leur centre de gravité, et constituent autant de soleils doubles. Sir William Herschel, le père de l’astronomie sidérale, découvrit le premier la révolution des systèmes binaires, en étudiant certains couples, entre autres celui de Castor, qu’il observa pendant vingt-cinq ans. Depuis cette époque mémorable, ce genre d’observation a été continué avec le zèle le plus soutenu. Sir John Herschel et sir James South ont déterminé de concert, dans l’hémisphère boréal, les distances relatives et les angles de position de plusieurs milliers de ces couples ; M. Struve, de Dorpat, en a ajouté un très-grand nombre. De tous ces travaux, il résulte qu’en Europe six mille étoiles doubles ont été mesurées au micromètre…

» De toutes les étoiles doubles, α du Centaure est sans comparaison la plus belle ; les étoiles sont toutes deux d’un rouge vif, et leur éclat commun égale ou surpasse celui d’Arcturus. L’orbite de ce système est plus étendue que celle d’Uranus. Le couple a, d’ailleurs, un mouvement propre dans l’espace de 3”50 par an. Sa parallaxe a été trouvée d’une seconde par M. Henderson. En conséquence, le calcul a montré que cette étoile, la plus rapprochée de nous que l’on connaisse, en est pourtant deux cent mille fois plus éloignée que le Soleil. Il existe beaucoup d’analogie entre α du Centaure et la 67e du Cygne. Ici encore les étoiles sont toutes deux rouges, de grosseur égale, et leur vitesse est pareillement fort grande. Les deux systèmes ont des mouvements angulaires très-étendus, et leur parallaxe est appréciable. M. Bessel a trouvé que celle de la 61e du Cygne est d’un tiers de seconde, ce qui donne une distance cinq cent quatre-vingt-neuf mille deux cents fois plus grande que celle de la Terre au Soleil. α de la Lyre est encore plus éloignée. M. Struve a calculé, d’après sa parallaxe, qu’elle est sept cent quatre-vingt-neuf mille six cents fois plus loin de nous que le Soleil. Les recherches récentes de M. Peters ont fourni les distances de quarante-cinq systèmes doubles. Sept de ces distances sont connues avec un degré d’exactitude qui approche de la certitude. En supposant que la grandeur apparente des étoiles dépende de leur éloignement, en admettant encore qu’elles aient toutes le même volume, M. Argelander a trouvé que la plus petite de celles qui sont visibles dans le réflecteur de vingt pieds de sir W. Herschel est deux cent vingt-huit fois plus éloignée que les étoiles de la première grandeur. M. Peters, en se fondant sur la détermination assez exacte de quatre-vingt-cinq fixes, a calculé que la plus rapprochée est à une distance telle que la lumière, en parcourant quatre-vingt-quinze millions de milles par seconde, mettrait quinze ans et demi à venir de cette étoile à la Terre [3]. Cet astronome a trouvé, en outre, que la plus petite des étoiles visibles dans le réflecteur de vingt pieds pourrait être éteinte trois mille cinq cent quarante-un ans avant qu’il nous fût possible de nous en apercevoir.

  1. Ces vers, qui désignent si clairement la Voie lactée et les nébuleuses, précèdent, dans le récit de Jocelyn, ceux qui se rapportent aux mondes planétaires et aux comètes ; mais nous avons cru devoir intervertir cet ordre, pour mettre plus de clarté dans des notes destinées aux lecteurs peu familiarisés avec l’astronomie.
  2. Plusieurs fois, dans les siècles passés, on a vu paraître tout à coup des étoiles d’un éclat quelquefois assez grand, et qui ont disparu en peu de temps. Képler, sortant de son observatoire, vit un soir des paysans regarder avec étonnement une étoile brillante, et cela dans une région du ciel que lui-même venait d’observer sans y rien voir d’extraordinaire. Cet astre, si soudainement apparu, ne se montra qu’un an, 1604.
  3. Il faut à la lumière 8’ 13” pour venir du Soleil à la Terre. En conséquence, sa vitesse est de 79,572 lieues par seconde, 80,000 lieues en nombre rond.