Ouvrir le menu principal

Jocelyn/Entretien avec le lecteur

Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 51-72).

ENTRETIEN AVEC LE LECTEUR


LA SERVANTE MARTHE

I

L’imagination est le miroir de la nature, miroir que nous portons en nous et dans lequel elle se peint. La plus belle imagination est le miroir le plus clair et le plus vrai, celui que nous ternissons le moins par le souffle de nos propres inventions, que nous colorons le moins par les teintes artificielles et trop souvent fausses de notre propre fantaisie, celui que nous appelons notre génie. Le génie ne crée pas, il retrace : Dieu s’est réservé en tout la création. Homère, la plus vaste et la plus pathétique imagination qui ait jamais décrit la nature et fait palpiter le cœur humain, n’est qu’un copiste parfait. Ces couleurs qu’il délaye avec nos larmes sur sa palette ne sont que les couleurs que nous voyons tous et les larmes que nous versons tous. Il les a mieux vues et mieux senties, voila son génie. Les poëtes, qu’on accuse d’être des assembleurs de fictions et des récitateurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les hommes : ils observent, ils sentent et ils écrivent ; ils changent les noms de leurs personnages : voilà toute leur invention. Mais si ces personnages n’étaient pas réels dans la nature, ils ne les auraient pas conçus ; et s’ils ne les avaient pas conçus réellement dans leur imagination, ils ne les enfanteraient pas, ou ils n’enfanteraient que des monstres et des fantômes. Tout poëme est donc une vérité.

J’ai raconté, dans les Confidences, quelle était l’aventure vraie que j’avais récitée et chantée à demi-voix dans ce poëme domestique de Jocelyn. Les lecteurs des Confidences connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j’ai donné, dans mes vers, le nom de Jocelyn ; ils connaissent la belle et touchante enfant du château de *** à qui j’ai donné le nom de Laurence. Je ne me suis guère permis d’autre altération de la vérité dans ce petit drame, tableau de cheminée qu’on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sa mansarde, et qu’on regarde par distraction quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer, ou de prier.

Beaucoup d’oisifs, de jeunes hommes, de jeunes filles, m’ont écrit de tous les coins du monde, à l’occasion de ce poëme, qui a eu le seul succès qu’il pouvait avoir, un succès de cœurs malades, une gloire d’intimité, une immortalité de coin de feu : musa pedestris ! Tous ces cœurs touchés, toutes ces voix émues, toutes ces plumes tremblantes, demandaient si ce drame était vrai, si Jocelyn avait vécu, si Laurence avait aimé et était morte ainsi ; si je les avais connus ; si j’avais eu en moi ou autour de moi les tristes et saintes confidences de leurs amours et de leur malheur ; s’il fallait s’y intéresser seulement comme à des personnifications imaginaires de sentiments nés de mes rêves, ou s’il fallait véritablement pleurer et prier sur leurs deux tombeaux, et s’y attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, et qu’on pouvait espérer de retrouver un jour aimants, aimés, heureux dans une autre vie ? Ô sainte naïveté des cœurs sensibles ! ils ne veulent pas perdre leur sensibilité sur une fiction, et ils ont raison. Les larmes sont trop précieuses pour qu’on les répande ainsi sur des chimères, et sans qu’une ombre réelle au moins les entende tomber, et les recueille là-haut. Tromper ces cœurs-là, c’est le péché contre le Saint-Esprit, le crime sans rémission des poëtes ; car c’est le crime contre la nature ; c’est tendre un piége à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite, quand elle pleure ; c’est faire pleuvoir des larmes sur le sable, pour arroser une illusion. C’est mal, et cela fait souvent un mal réel aux imaginations tendres que vous trompez ainsi ; car les âmes neuves et simples (et ce sont les plus belles) prennent souvent à cœur et au sérieux les sentiments avec lesquels le poëte joue ainsi.

On connaît les sept ou huit suicides que Werther, cette ironie de Goethe, fit accomplir en Allemagne après l’apparition de ce beau livre. On sait que Bernardin de Saint-Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolaires sur Paul et sur Virginie, et que les pèlerinages ont tracé un sentier au tombeau imaginaire sous les lataniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d’avoir sur l’imagination de l’Europe cette contagion, j’ai eu cependant ma part de cette correspondance avec les âmes désœuvrées et méditatives de mon temps ; j’ai reconnu à des signes certains que j’avais touché quelquefois juste et fort. Le contre-coup a été souvent jusqu’à la passion et à la colère : c’est ainsi qu’après avoir publié, l’année dernière, l’épisode de Graziella, histoire véritable où je me peins avec l’impartiale sévérité de la distance et du temps, j’ai reçu une foule de lettres signées ou anonymes pleines de reproches sanglants, de malédictions et d’imprécations contre la dureté, la sécheresse et la légèreté de cœur dont je m’accuse moi-même, dans ce récit, envers cette belle et malheureuse enfant.

Après que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jocelyn, on m’a interrogé sur les détails accessoires du drame, sur les paysages, sur les personnages secondaires, sur le tisserand, sur l’évêque, sur l’ami, sur la servante, sur le chien enfin et sur les oiseaux ; on a voulu savoir d’où venait cette pauvre Marthe, où elle était allée après la mort du curé ; et si Marthe était son vrai nom ; et si sa bonté et son dévouement pour son maître n’étaient pas une invention aussi du poëte, une couleur grise et douce et l’œil dans le tableau, une harmonie calculée avec cette nature alpestre et cette vie sans espoir. J’ai répondu vingt fois en causant ; voici l’occasion de répondre plus explicitement, et à un plus grand nombre de curieux de sentiments. Non, Marthe n’était pas le vrai nom de la servante de Jocelyn, pas plus que Jocelyn n’était le vrai nom du curé de B***, pas plus que Valneige n’est le nom du village. Elle s’appelait et s’appelle encore Geneviève, car elle n’a pas suivi son maître au tombeau ; et je la vois encore de temps en temps dans la cour, sous les tilleuls, les jours d’été, quand je passe devant les grilles de l’hospice de C***. Voici son histoire uniforme, courte, et pâle comme une journée d’hiver qui n’a qu’une heure de soleil entre deux longs crépuscules. Je me souviens de l’entretien dans lequel elle me la raconta, comme si c’était hier. J’ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accents de voix, pour laquelle le temps n’existe pas : vingt ans, pour moi, c’est une nuit. Cette mémoire est celle des choses extérieures ; mais pour les impressions, les attachements, les sentiments, les coups ou les contre-coups reçus une fois au cœur, je n’ai pas besoin de mémoire : cela ne cesse pas de retentir en moi ; cela n’a pas été, cela est ; le passé n’est pas un temps de la langue pour ma nature ; tout y est présent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue, se répercute et se renouvelle à tout jamais sans s’affaiblir. Le balancier de mon souvenir, sans avoir besoin d’être remonté, a toujours la même oscillation. J’ai véritablement dans ma fibre intérieure ce mystère du mouvement perpétuel, que les mécaniciens cherchent si vainement hors de Dieu. C’est cela qui m’a donné de si bonne heure la conviction et comme la sensation de l’immatérialité de l’âme et de l’infini. Je suis sûr que je ne me tromperai pas d’une circonstance, pas d’un détail, pas d’un mot, pas d’un son de voix, en me rappelant aujourd’hui pour vous ma conversation avec Geneviève. Mais d’abord faisons son portrait : cela est plus difficile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n’ai qu’une langue, et point de pinceau.

II
CONVERSATION AVEC GENEVIÈVE

Je passai quelques jours au presbytère de B***, après la mort et la sépulture de l’abbé D***, que j’ai nommé Jocelyn dans mes vers. J’avais à y remplir les devoirs bien tristes, mais bien faciles, d’exécuteur testamentaire et même d’héritier ; car le mourant m’avait chargé de payer ses petites dettes sur la terre pendant qu’il irait en recevoir l’intérêt au ciel. Elles avaient toutes été contractées, pendant l’année de l’épidémie et de la disette, pour acheter des médicaments chez les pharmaciens, et du riz et du sucre chez les épiciers de la petite ville voisine de G***, pour les malades. Mais il y avait un inventaire à dresser, des livres à trier, des papiers à parcourir, quelques pauvres meubles et un peu de linge à vendre ou à distribuer ; la servante, le chien, l’oiseau à recueillir ; la maison enfin et le jardin à mettre en ordre et en culture, afin que tout présentât un air de décence, de soin et de propreté aux yeux du vicaire qui viendrait occuper sa place, et qu’aucune mauvaise herbe, aucun brin de paille ou aucune plume, oubliés par négligence, ne souillassent le nid d’où le cygne des neiges s’était envolé.

Pendant ces journées employées à ces soins pieux pour la mémoire de mon ami, je n’avais d’autre compagnie que Geneviève : elle allait et venait, tout le jour, de la cour au jardin, du puits au bûcher, de la cave au grenier, de la cuisine à la salle, de la niche du chien au pigeonnier, à la cage des poules, des colombes, des oiseaux ; elle prenait la bêche et le râteau dans les carrés du jardin, pour sarcler quelques choux verts et les laitues, ou pour niveler un peu les allées, dont le sable s’était incrusté de mousse verdâtre pendant la maladie de Jocelyn. Elle jetait bientôt ces outils de jardinage pour prendre le balai, et pour nettoyer de la moindre poussière les recoins les plus reculés de l’escalier ou des corridors ; puis elle déposait le balai pour prendre l’époussetoir, et pour épousseter et frotter les meubles, les jambages de pierre des cheminées, jusqu’à ce que le noyer des armoires et l’épiderme ciré des tables de sapin devinssent des miroirs où son bras se réfléchissait ; puis elle laissait encore les meubles, et reprenait l’aiguille et le fil pour faire des reprises aux chasubles, aux nappes d’autel, aux petites serviettes fines avec lesquelles le prêtre essuie les bords du calice après qu’il a bu le vin mystique ; puis elle se relevait comme en sursaut de sa chaise, jetait sur son bras le linge de la sacristie, et allait rallumer le feu, écumer la marmite de terre du foyer, ouvrir la porte de la cour, et regarder du côté de la sacristie, comme pour voir si son maître ne revenait pas, ainsi que d’habitude, pour l’heure du repas. Le chien, qui sortait avec elle, allait en flairant jusqu’à la fosse fraîchement recouverte de terre, et jetait deux ou trois hurlements au bord de la fosse pour réveiller son maître. Il revenait lentement, en s’arrêtant et en se retournant souvent, la tête basse, l’œil consterné, les oreilles dressées, l’une en avant, l’autre en arrière, comme étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu’un qu’on attendait toujours. Geneviève alors appelait le chien d’un accent de triste impatience, le faisait rentrer dans la cour, et remontait elle-même, les yeux rouges, l’escalier extérieur. Pendant quelques minutes on n’entendait plus son pas dans la maison. Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pour aller faucher de l’herbe à la chèvre. On eût dit qu’un esprit inquiet la chassait d’une place à l’autre pour lui faire chercher, comme malgré elle, quelque chose qu’elle ne trouvait nulle part.

Oh ! Dieu seul connaît le vide que la disparition d’un solitaire creuse dans le cœur d’une pauvre femme, d’un seul ami, d’un chien, d’une cage d’oiseau, d’une maison, d’un jardin, et de la nature même, vivante ou morte, dans le petit cercle immédiat autour de lui ! Pendant que personne ne se doute qu’il manque un souffle au monde, il manque l’air et la vie à deux ou trois êtres qui vivaient de l’être évanoui ! Tout se tient dans ce ciment des vieilles et chères habitudes : ôtez un grain de sable, le mur s’écroule ; le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait ? la mousse séchée, que deviennent le nid de l’insecte et la fente du lézard ? Autour du cœur de l’homme le plus isolé, il y a un monde invisible qui vivait de lui : quand ce cœur est froid, que devient-il ? Ce que devenait la servante : une âme en peine, un regard sans voir, un pas éternel sans but, une activité sans repos ; une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.

III

J’ai toujours contemplé avec un pieux respect et avec un sourire d’attendrissement ce qu’on appelait l’esclave ou l’affranchi dans l’antiquité, la nourrice en Grèce ou dans le moyen âge, le domestique, c’est-à-dire la partie vivante de la maison (domus) en France, la famille en Italie et en Espagne : véritable nom de la domesticité, car le domestique n’est au fond que le complément, l’extension de cette chère et tendre unité de l’association humaine qu’on appelle la famille ; c’est la famille moins le sang, c’est la famille d’adoption, c’est la famille viagère, temporaire, annuelle, la famille à gages, si vous voulez : mais c’est la famille souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désintéressée, aussi payée par un salaire de sentiment, aussi dévouée à la considération, à l’honneur, à l’intérêt, à la prospérité de la maison, que la maison même : que dis-je ? souvent bien plus. J’ai été frappé de bonne heure de cette phrase de l’historien des proscriptions sanglantes du triumvirat romain d’Octave, d’Antoine et de Lépide. Il raconte les spoliations, les massacres, les fuites nocturnes, les refuges cherchés dans les antres, dans les forêts, chez les amis ; les ingratitudes, les lâchetés, les perfidies, les ventes des proscrits par ceux chez qui ils cherchaient l’hospitalité, le secret, le salut ; les victimes attirées aux piéges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs au glaive des bourreaux d’Octave ; et il termine cette énumération de ces trois ou quatre mille assassinats par ce résumé, qu’on n’a pas assez lu quand on apprécie la nature humaine, non au cœur, mais à la condition sociale :

« Chose éternellement notable ! dit Velléius Paterculus : pendant ces proscriptions, la fidélité des mères et des femmes fut complète et sublime ; celle des affranchis, douteuse et médiocre ; celle des fils, nulle : beaucoup trahirent par cupidité leurs pères ; celle des esclaves domestiques, admirable et presque générale ! »

Ainsi fut-il pendant les proscriptions françaises de 1793 et 1794. Sur dix proscrits, neuf furent cachés par les dévouements domestiques : la famille fut sauvée par les serviteurs. L’humanité devrait un monument éternel à la domesticité : et le cœur des familles, des enfants, des vieillards, que ne lui doit-il pas ? Et la politique elle-même, que ne lui devrait-elle pas, si elle savait considérer le domestique à sa vraie place dans la civilisation ?

Aussi, pendant le peu de jours que j’ai passés au pouvoir, quand il a été question, dans les conseils du gouvernement, de donner ou de retirer le droit électoral aux domestiques, j’ai été bien loin à leur égard d’imiter le stupide rigorisme de la Convention, qui excluait du droit de citoyen et de suffrage les individus en état de domesticité ; législation brutale et aveugle, qui refaisait des esclaves là où la nature a fait plus que des hommes libres, des enfants, des fils, des frères, des amis d’adoption. J’ai dit : Honorez le domestique, vous fortifiez la famille, ce pivot de toute démocratie morale ; car le domestique est à la famille ce que la cour intérieure est à la maison.

Voulez-vous donner des millions de voix à la sainte influence de la famille ? Voulez-vous que vos élections soient inspirées par l’esprit de la famille ? Voulez-vous que les instincts de considération prévalent sur l’esprit de désordre ? Voulez-vous contre-balancer, par un suffrage réfléchi, religieux, coïntéressé au sol et aux mœurs, les suffrages irréfléchis, turbulents, tumultueux de ces masses flottantes qui fermentent ou divaguent sur la surface de vos populations ? Voulez-vous faire plus ? Voulez-vous mettre du cœur dans vos institutions électorales, et donner au sentiment le rôle qu’il a dans la nature humaine et qu’il doit avoir dans une législation populaire ? Donnez le suffrage aux domestiques. Vous donnerez ainsi dix voix pour une au père ou au chef de famille ; vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux enfants, à la propriété, aux mœurs, aux habitudes, une voix à la maison ! C’est le suffrage électoral donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abus et des égarements du suffrage universel dépaysé. Si l’aristocratie antique ne l’a pas compris, c’est qu’elle n’avait que des esclaves ; si la féodalité ne l’a pas compris, c’est qu’elle n’avait que des serfs, et que nous, nous avons une domesticité libre, c’est-à-dire des serviteurs, des hommes et des femmes greffés sur le tronc de la famille par la cohabitation, par l’attachement mutuel, par la fidélité, égale souvent à celle des filles ou des fils. Car s’il y a des liens dans le sang, il y en a de presque aussi forts dans la flamme du même foyer.

La domesticité, dans le moyen âge, donna les mêmes preuves de parenté et de dévouement à la famille, qu’Eumée, le vieux serviteur Eumée, en donne, dans Homère, au fils de la maison, Ulysse, visitant ses foyers usurpés.

Il y a, dans l’histoire d’Angleterre, un récit de la fidélité d’une servante ou nourrice, comme on les appelait alors, que je n’ai jamais lu sans bénir et glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici :

Le duc de Norfolk, parent et héritier du trône de la reine Élisabeth, se prend d’amour pour la Cléopâtre moderne, pour la captive d’Holy rood, pour la belle et infortunée Marie Stuart, reine d’Écosse. Il conspire avec ses vassaux pour l’enlever de son cachot, et pour lui rendre un trône avec son cœur. Élisabeth découvre le mystère de ses amours, rompt la trame, arrête Norfolk, et le fait condamner à avoir la tête tranchée sur un échafaud dressé dans la tour de Londres. Le duc, accompagné de ses amis, à qui il était permis alors de faire cortége au mourant, s’avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied de l’échafaud, il a soif, et demande à boire. Une femme âgée et voilée qui l’avait suivi tout en pleurs, dit l’historien, lui présente une coupe que le duc reconnut aussitôt. C’était sa propre coupe, celle de ses ancêtres ; et cette femme prévoyante et attentive jusqu’à la mort était sa nourrice, la servante de ses châteaux. Elle versa de l’ale dans la coupe ; le mourant y trempa ses lèvres. Lorsqu’il tendit la coupe vide à la pauvre femme, elle saisit et baisa en pleurant la main de son maître. « Que Dieu te bénisse, lui dit le duc, et que mes enfants te vénèrent à cause de ce que tu as fait ! » Puis, comme il sentit qu’il s’attendrissait à l’heure où l’homme a besoin de sa force, il monta rapidement les degrés de l’échafaud, appuyé sur le bras du doyen de Saint-Paul.

L’antiquité n’a rien de plus naïf et rien de plus touchant que cette coupe reconnue à l’heure où on laisse tout sur la terre, et cette main de servante tendant au seigneur le coup de l’échafaud.

IV

Geneviève paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à cette époque. L’âge n’était pas lisible sur ses traits, usés par la fatigue. On sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps, et qui la laisse plutôt languir que vivre le reste de la saison. Elle était grande, mais un peu voûtée, et la poitrine très-enfoncée et très-creuse, par l’attitude habituelle d’une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs et effilés. Bien que ses mains fussent d’une blancheur et d’une propreté parfaites, l’ongle du troisième doigt de sa main droite était cerné à l’extrémité par une tache bleuâtre : c’était la trace du dé de cuivre qu’elle portait presque toujours, et qui avait déteint sur sa peau. Elle portait le costume des paysannes de ces montagnes, une robe de grosse laine bleue, galonnée sur les coutures d’un passe-poil de velours vert ; une coiffe blanche, bordée de dentelles très-larges de fil noir qui battaient ses joues, laissait à peine apercevoir les racines de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous la coiffe. Ses traits délicats et maladifs n’avaient aucune carnation ; sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rougir ni circuler aucun sang ; les petites veines bleues qui se ramifiaient sur ses tempes étaient aplaties comme des canaux que la séve un peu tarie n’a pas la force de gonfler ; ses joues étaient à peine revêtues d’un épiderme imperceptiblement ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges ; ses yeux, frangés de très-longs cils noirs, étaient largement fendus, quoique profondément encaissés sous les paupières ; ils étaient bordés au-dessous d’un ourlet noir, comme des yeux qui ont beaucoup veillé et beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle, sans aucun éclat ; ils se laissaient regarder sans mouvement, comme de l’eau à l’ombre ; on voyait jusqu’au fond, et l’on n’y voyait que simplicité, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de femme de haute et fine race avaient l’air comme dépaysés dans ce cadre d’un visage déjà vieilli et fané. Ses lèvres, un peu grosses et déprimées vers les coins, étaient légèrement plissées quand elle les fermait ; mais aussitôt qu’elles s’ouvraient, soit pour parler à ses oiseaux, soit pour saluer les pauvres femmes du village qui passaient, en l’appelant, sous la fenêtre, elles laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire où la mélancolie se fondait dans la bonté. Toute l’expression de ce visage était dans cette bouche, par où son cœur semblait s’ouvrir et se répandre sur tous les traits. Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d’une fibre brisée par une perpétuelle émotion du cœur. C’était une complainte d’accents qui semblait toujours chanter en parlant. Cette voix reposait et touchait à la fois ; je n’en ai jamais entendu de pareille que dans les chalets du Valais, en demandant autrefois mon chemin aux vieilles femmes des montagnes. Les passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes ; la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce comme un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois : telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin sans qu’elle me vît, je ne me lassais pas de l’entendre parler à ses poules, ou chanter à demi-voix en tricotant près de la fenêtre, pour distraire ses oiseaux, qui lui répondaient.

V

Au bout de huit ou dix jours, elle s’était tellement accoutumée à ma présence dans la maison, que je ne lui inspirais plus aucun embarras. Elle savait que j’avais été l’ami le plus cher de son maître : elle reportait tout naturellement sur moi l’attachement maternel qu’elle avait pour lui. D’ailleurs elle avait besoin de servir quelqu’un et d’aimer celui qu’elle servait : tout son service n’était qu’inclination naturelle et satisfaite à obliger. Elle se rendait heureuse elle-même, en prévenant les moindres désirs de ceux auxquels son état de servante la dévouait, moins encore que son cœur. Ma jeunesse aussi l’intéressait ; elle était fière de remplacer autant qu’elle pouvait son maître mort, dans l’accueil qu’il aurait fait vivant à ce jeune homme pour qui elle connaissait sa tendresse. Elle tenait à l’honneur de sa maison et à la grâce de l’hospitalité, même après que la maison était vide et que l’hôte était parti pour un autre séjour ; elle s’empressait à tout. Elle savait par son maître la simplicité de mes goûts ; jamais, chez ma propre mère, ils n’avaient été si complètement ni si gracieusement prévenus par les bonnes femmes du ménage ou du jardin. Jamais les livres et les papiers n’avaient été plus religieusement retrouvés à leurs plis ou à leur page marquée sur ma table de bois ; jamais les tisons, dormant le jour sous la cendre, n’avaient été plus soigneusement rapprochés le soir pour donner une douce tiédeur à la veillée ; jamais mes chiens n’avaient eu une natte de paille plus épaisse pour se coucher au pied de mon lit, ni une eau plus limpide pour boire dans une jatte de terre vernie ; jamais je n’avais trouvé plus exactement, au retour de mes longues chasses dans les bois, la farine de maïs bouillottant à petit feu dans la marmite sous sa croûte dorée, la pomme de terre sous la cendre, le chou, la rave, la courge du jardin, cuites au four, et le pain de seigle plus savoureux et plus frais, sous la serviette de chanvre écru, dans la huche ; jamais le beurre ou le miel de la plaine n’avait été si jaune, si onctueux, si attentivement battu dans l’étable ou si proprement servi dans le rayon de cire. C’était le régime auquel j’avais été habitué à la campagne pendant mon enfance chez une mère sobre et tendre ; le régime des chartreux, assaisonné par la tendresse et la grâce d’une femme.

Selon l’habitude de ces montagnes, nous prenions nos repas du soir dans la cuisine, sur la seule table de noyer massif, longue et étroite, qu’il y eût dans la maison. À l’extrémité de cette table, Geneviève, comme du temps de son maître, étendait la nappe, mettait mon assiette, mon couvert d’étain, et posait les plats, le pain et le vin ; je m’asseyais sur un des bancs de bois qui règnent des deux côtés de la table. À l’autre bout il n’y avait point de nappe, il n’y avait qu’une écuelle et une assiette de terre, dans laquelle la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salade ou de choux, en même temps que moi. Mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son écuelle à la main, continuant à me servir, allant et venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le foyer, battant le beurre, grillant les châtaignes, jetant des morceaux de son pain au chien qui l’épiait assis devant son tablier, et qui ne perdait pas sa main de l’œil. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respectueuses et familières à la fois de ménagère ; je l’aurais plutôt embarrassée et humiliée en la forçant de s’asseoir vis-à-vis de moi. Seulement je causais avec elle tout en soupant lentement, les coudes sur la table, à la façon des montagnards désheurés.

Après le souper, je me rapprochais du foyer, où elle jetait de moment en moment des écarrissures pétillantes de sapin ; je faisais sécher à la flamme le canon et les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes ; je détachais mes guêtres de cuir, je les ramollissais au feu pour le lendemain. Geneviève levait le couvert, distribuait le fond des plats à ses chiens ou à ses poules, repliait la nappe, remettait, soigneusement enveloppé, le pain dans la huche, la lampe au bec de fer, suspendue à côté de l’âtre, au manteau de pierre noire de la haute cheminée ; puis elle s’asseyait un peu en arrière de moi pour tricoter des bas de grosse laine blanche qu’elle avait filée dans l’autre saison. Nous causions alors plus longuement et plus familièrement que le reste de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du feu qui pétillait dedans ; nous parlions du mort, de ses vertus, de ses charités, de sa pauvreté, de sa résignation dans ce désert où on l’avait relégué, comme pour cacher son éclat naturel et ses talents, enfouis à tout autre œil qu’à l’œil de Dieu et des pauvres ; de ses habitudes, de ses méditations, de ses prières, du mystère de sa jeunesse, à demi révélé par les pèlerinages qu’il faisait de temps en temps au tombeau de la grotte des Aigles, de sa dernière maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait enfin à abréger sa pénitence et à le rappeler au ciel ; puis de la douleur inconsolable de ses paroissiens, des femmes et des vieillards qui venaient déjà de loin s’agenouiller sur sa fosse comme sur celle d’un saint, de la nudité de son presbytère, de ce qu’allaient devenir les colombes, le chien, les oiseaux, les arbres, qu’il taillait la source qu’il dirigeait, les pots de fleurs qu’il soignait l’été au jardin, et qu’il abritait l’hiver dans sa chambre, des hirondelles même dont il respectait les nids sur les corniches du chœur, et qui ne le retrouveraient plus au printemps prochain.

Dans ces conversations la pauvre fille ne me parlait jamais d’elle. Elle paraissait s’inquiéter bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, les plantes, que de ce qu’elle deviendrait elle-même. Peut-être pensait-elle que le nouveau curé la prendrait à son service comme le sonneur ou l’enfant de chœur de Jocelyn, ou que quelqu’une des familles du village la recueillerait pour être sarcleuse, et lui donnerait le pain et l’asile gratuit dans l’étable des vaches ou des moutons.

Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coffre à tiroirs en bois de noyer que je la voyais ouvrir quelquefois, et qui contenait un peu de linge, ce trésor des servantes, sa robe de dimanche, et une petite écuelle de porcelaine cassée, pleine de petites monnaies d’argent, de gros sous, d’un collier de grains de jais enfilés par un fil de cuivre, de deux ou trois bagues d’or qui lui venaient de sa mère, et d’un beau chapelet de noyaux de cerises sculptés à jour par un chartreux, que l’évêque lui avait donné en passant quelques jours dans la cure de Valneige pendant sa visite pastorale. Le tout pouvait valoir dix écus : c’était là toute sa richesse. Elle la regardait souvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Mais depuis que Jocelyn était mort, et qu’elle n’avait plus la bourse et le pain du prêtre à donner en son nom, elle puisait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.

Le sort de cette pauvre fille m’inquiétait ; car je n’étais pas riche alors, et je voyais bien qu’une fois le mobilier vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture, l’héritage se réduirait à deux charges, son chien et ses oiseaux : mais Geneviève n’y pensait pas. Elle était au contraire sans cesse occupée à rechercher, bien loin dans sa mémoire, si monsieur le curé ne devait pas une mesure d’orge à celui-là, un char de fagots à celui-ci, une poignée de foin pour sa chèvre à l’un, un disque de pain de seigle emprunté le dernier hiver et non rendu à l’autre. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un grain de sel sur la conscience ou sur la mémoire de son maître.

Mais moi j’y pensais. Je l’avais toujours vue, depuis mon enfance, au presbytère ; je ne m’étais jamais informé comment elle y était venue, encore moins comment elle en sortirait ; le curé, la servante et la maison se confondaient à mes yeux en un seul être, en un seul tout indivisible qui me paraissait avoir existé ainsi toujours, et devoir toujours de même exister. La mort venait de me poser un problème auquel je n’avais jamais réfléchi : D’où vient la servante, et que deviendra-t-elle ?

À la fin, il fallut bien lui en parler. C’était un soir après souper, à la clarté de la lampe, au pétillement du foyer. J’avais le coude encore appuyé sur la table, la tête sur ma main : elle avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise à l’ombre dans l’angle que forme le jambage noir de la cheminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait en tricotant, avec un léger cliquetis de fer l’un contre l’autre en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d’une pendule, au coin du feu, me tira de ma rêverie, et m’enhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.

VI

« — Geneviève, lui dis-je, vous ne vous reposez donc jamais ?

» — Oh ! monsieur, me dit-elle, je n’ai pas été faite par le bon Dieu pour me reposer : j’ai commencé à travailler le jour où j’ai pu me tenir sur mes jambes, et je travaillerai jusqu’au jour de ma mort. Nous aurons bien le temps de nous reposer là-bas, ajouta-t-elle en me faisant un geste de la tête et du cou vers le cimetière, pour ne pas perdre une des mailles de son tricot en dérangeant sa main.

» — Comment, repris-je, vous avez travaillé si jeune ? Vous n’avez donc jamais été enfant, jamais joué avec les autres, jamais perdu le temps dans la rue, à la fenêtre, le long des buissons ? Votre mère était donc bien dure, ou bien avare de badinages et de désœuvrements avec ses enfants ? Mais alors comment avez-vous vous-même l’air si doux et si enjoué avec les enfants du village, que vous laissez jouer tout le jour dans la cour, arracher vos fleurs et tirer vos aiguilles, sans les gronder ?

» Ah ! monsieur, ceux-là c’est différent, voyez-vous : ils ont leur père et leur mère qui leur cuisent le pain ; mais moi je n’étais pas comme eux. Je n’ai jamais eu un peu de bon temps dans ma vie qu’ici, et depuis que monsieur le curé a consenti à me prendre à son service. Jusque-là je ne savais pas ce que c’était que de s’asseoir et de regarder le soleil, le feu ou les passants.

» — Comment, répliquai-je, avez-vous donc mené si jeune une vie si rude ?

» — Oh ! monsieur, elle n’était pas rude : elle était pénible et toujours debout, c’est vrai, mais elle était bien douce au contraire ; et si Dieu voulait ressusciter ma mère, je la recommencerais bien, cette vie, et je serais bien heureuse de de la recommencer.

» — Contez-moi donc cela, puisque vous n’avez rien à faire, que j’ai fini de lire mon livre, et que nous avons une longue veillée devant nous. Je voudrais savoir l’histoire de tout le monde, lui dis-je ; car voyez-vous, Geneviève, l’esprit n’est qu’une grande curiosité, comme la science ; pour celui qui comprend, il y a un enseignement dans la vie de chacun.

» — Mais je ne suis qu’une pauvre servante, et je n’ai jamais été autre chose : que voulez-vous que je vous dise ? cela vous ennuierait comme le bruit de mes aiguilles de bas ennuie les enfants.

» — Vous seriez la fourmi du plancher, le grillon de la cheminée, l’araignée de la poutre, que cela m’intéresserait, répondis-je, et que j’aimerais à connaître leur histoire, d’où ils sortent, ce qu’ils font, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent, ce qu’ils deviendront. Il y a un commencement, une fin, un sens à toute chose vivante ; si l’on connaissait tout, on ne serait indifférent à rien.

» — Oui, on serait comme Dieu, me dit-elle en éclairant son sourire d’un rayon de claire et tendre intelligence. Monsieur le curé le disait bien quand il recommandait de ne pas maltraiter les animaux, et de ne pas s’impatienter contre les mouches : « Vous n’avez pas le droit de rien mépriser et de dire : Ce n’est rien, puisque Dieu l’a fait, » qu’il disait.

» — Précisément, ma pauvre Geneviève, repris-je en retrouvant dans ces paroles toute l’âme de Jocelyn, tout est intéressant, tout est important, tout est respectable dans les destinées du plus obscur et du plus insignifiant de tous les êtres. Les orgueilleux sont des sots, le dédain n’est qu’une ignorance. Voilà pourquoi je serais reconnaissant si vous vouliez bien me raconter ce que je ne sais pas de votre pauvre vie ; où vous êtes née, ce que vous avez fait, comment vous êtes venue ici, et où vous comptez aller après.

» — Je vous obéirai, monsieur, dit-elle en rougissant, si cela vous amuse. Vous vous moquerez peut-être de moi ?

» — Ah ! Geneviève, répondis-je d’un accent fâché, est-ce que Jocelyn se moquait jamais de la plus naïve confidence d’une vieille femme ou d’un enfant ? est-ce que je ne suis pas son ami ?

» — Oui, oui, c’est vrai, dit-elle en se repentant ; j’ai tort. Je vais tout vous dire. »

Je me rapprochai du feu ; elle ne releva pas ses yeux de ses aiguilles, elle ne perdit pas une maille, et elle me dit, en continuant de travailler :

VII

« Je suis de Voiron, en Dauphiné. C’est une belle bourgade au pied des montagnes ; les eaux y sont douces pour blanchir les toiles, le pain y est bon, les châtaignes n’y sont pas chères pour les pauvres gens ; le peuple y est gai, remuant, entendu au commerce et un peu rieur, comme en Dauphiné. Les filles et les garçons y ont de belles couleurs sur les joues, comme si le froid des neiges voisines les pinçait. On ne dirait pas que j’en suis, moi, quand on voit comme je suis pâle ; mais c’est que, voyez-vous, je n’ai jamais été à l’air, j’ai toujours vécu à la maison : cela enlève les couleurs. C’est comme ces plantes que monsieur le curé tenait à l’ombre sur l’escalier.

» — Ses hortensias, achevai-je.

» — Oui, dit-elle, c’est comme les hortensias : cela reste violet comme une lune sur la neige, cela ne devient jamais rouge comme le soleil, parce que cela ne le voit pas.

» — Mais pourquoi donc ne voyiez-vous pas le soleil, comme les autres enfants et les autres filles de Voiron ?

» — Je vous le dirai plus tard, monsieur. »

Et elle continua.