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Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 441-446).

ÉPILOGUE


On eût dit que la mort avait fermé le livre ;
Mais sa force à ce coup l’avait laissé survivre ;
Et ce fut, je présume, à peu près vers ce temps
Que je fis sa rencontre à la fin du printemps,
Qu’un premier entretien confondit nos deux âmes,
Et que, du premier jour, tous deux nous nous aimâmes.
Depuis ce moment-là jusqu’à ses cheveux blancs,
À sa maison de paix je montais tous les ans.
Elle était à mon cœur une source d’eau bonne
Qu’on sait dans les rochers sans la dire à personne,
Et que dans sa mémoire on réserve avec soin
Pour aller à la soif la chercher au besoin.

Chaque fois que ma vie était un peu fanée,
Qu’un chagrin me pesait dans le cours de l’année,
Mon instinct, près de lui me portant aussitôt,
Dans un coin de mon cœur mettait tout en dépôt,
Pour aller dans son sein le verser à son heure,
Et rapporter la paix qui comblait sa demeure.
Où trouver maintenant ma pauvre goutte d’eau,
Et ce banc sur la route où poser mon fardeau ?
Et puis comme il m’aidait dans mes douces études !
Comme il connaissait bien toutes les habitudes
Des plantes, des oiseaux, des insectes de Dieu !
Comme il me disait juste à quelle heure, en quel lieu,
Sous quel rayon du soir, sur quelle verte pente
Ma main tomberait mieux sur l’insecte ou la plante !
Et comme, de l’hysope aux plus superbes fleurs,
De tout ce qui végète il m’enseignait les mœurs !
Il n’avait pourtant, lui, ni grand herbier ni livre ;
Je recueillais tout mort, mais lui voyait tout vivre ;
Je savais mieux les noms, les genres, les contours ;
Lui, les saveurs, les goûts, les instincts, les amours ;
Pour lui chaque herbe était un rayon d’évidence,
Un signe du grand mot où luit la Providence.
De ce signe divin par la sagesse écrit
Je contemplais la lettre, et lui lisait l’esprit ;
Et, prêtant à chaque herbe une claire étincelle
D’âme distincte au sein de l’âme universelle,
Il la voyait sentir, penser, agir, aimer ;
Et la nature ainsi, qu’il savait animer,
Avec ses sentiments, ses grâces infinies,
Et ses transitions fondant en harmonies,
Devenait sous sa langue un poëme sans fin,
Mais toujours émouvant l’âme et toujours divin,
Car le nom de l’auteur, brillant sur chaque page,
De jour et de chaleur inondait tout l’ouvrage ;

Jamais on n’y lisait avec lui sans bénir,
Et sans sentir aux yeux une larme venir.


À présent que j’ai lu dans cette âme si tendre,
Je reviens sur sa vie, et j’ai peine à comprendre
Comment il a vécu comme un autre ses jours,
Après avoir noyé tant d’âme dans leur cours.
J’aurais cru qu’une mort précoce et volontaire
Aurait déraciné cet homme de la terre,
Ou que son front, chargé de mystère et d’ennui,
Aurait jeté toujours une ombre devant lui.


Il n’en fut pas ainsi ; j’en bénis Dieu ! Sa vie,
Quoique troublée au fond, ne parut point tarie ;
Elle continua de couler doucement,
Sans devancer jamais sa pente d’un moment,
Et sans rendre son eau plus trouble ou plus amère
Pour celui qui regarde ou qui s’y désaltère :
La douleur qu’elle roule était tombée au fond.
Je ne soupçonnais pas même un lit si profond :
Nul signe de fatigue ou d’une âme blessée
Ne trahissait en lui la mort de la pensée ;
Son front, quoique un peu grave, était toujours serein ;
On n’y pouvait rêver la trace d’un chagrin
Qu’au pli que la douleur laisse dans le sourire,
À la compassion plus tendre qu’il respire,
Au timbre de sa voix ferme dans sa langueur,
Qui répondait si juste aux fêlures du cœur.
Il se fit de la vie une plus mâle idée :
Sa douleur d’un seul trait ne l’avait pas vidée ;
Mais, adorant de Dieu le sévère dessein,
Il sut la porter pleine et pure dans son sein ;

Et, ne se hâtant pas de la répandre toute,
Sa résignation l’épancha goutte à goutte,
Selon la circonstance et le besoin d’autrui,
Pour tout vivifier sur terre autour de lui.


S’il poursuivit ainsi son chemin jusqu’au terme,
C’est qu’en ses saintes mains le bâton était ferme ;
C’est que sa tendre foi, qui rayonnait d’espoir,
Dorait le but d’avance et le lui faisait voir ;
L’heure dont on est sûr de tant de confiance
S’attend sans amertume et sans impatience ;
Dans les chemins connus on marche à petits pas,
Et, quand on sait le terme, on est moins vite las.


Et puis les demi-cœurs et les faibles natures
Meurent du premier coup et des moindres blessures ;
Mais les âmes que Dieu fit d’un acier plus fort,
De l’ardeur du combat vivent jusqu’à la mort ;
De leur sein déchiré leur sang en vain ruisselle,
Plus il en a coulé, plus il s’en renouvelle ;
Et souvent leur blessure est la source de pleurs
D’où le baume et l’encens distillent mieux qu’ailleurs.


J’ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres
De ces monts où le bois est dur comme les marbres,
De grands chênes blessés, mais où les bûcherons,
Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs :
Le chêne, dans son nœud la retenant de force,
Et recouvrant le fer d’un bourrelet d’écorce,
Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur,
L’instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur !

C’est ainsi que ce juste élevait dans son âme,
Comme une hache au cœur, ce souvenir de femme !


Lorsqu’après cette fin, que je n’avais pu voir,
J’eus accompli pour lui le funèbre devoir,
De tout ce qu’il laissait me faisant ma famille,
Je voulus emmener Marthe, la pauvre fille !
Elle me répondit, en me montrant du doigt
L’arbuste enraciné dans les fentes du toit :
« À ces murs, comme lui, ma vie a pris racines ;
» On me laissera bien vieillir sous ces ruines.
» Qu’est-ce qui soignerait le chien abandonné ?
» On m’y rapportera le pain que j’ai donné ! »
Je sifflai vainement le chien du pauvre prêtre :
Il s’émut à la voix de l’ami de son maître,
Mais, flairant le sentier qui menait au cercueil,
Sans faire un pas plus loin, il me suivit de l’œil ;
Les oiseaux affranchis revinrent à leur cage ;
Et je n’emportai rien de son cher héritage
Que, sur sa croix de bois, son vieux Christ de laiton,
Ces feuillets déchirés, sa Bible et son bâton.


Depuis ce jour, au mois où l’on coupe les seigles,
Je monte tous les ans la montagne des Aigles,
Et, de mon pauvre ami le récit à la main,
De la grotte, en lisant, je refais le chemin ;
Du drame de ses jours j’explore le théâtre,
Et j’y trouve souvent son vieil ami le pâtre,
Qui, laissant ruminer à l’ombre son troupeau,
Rêve des deux amants, assis sur leur tombeau ;
Car, malgré le mystère et malgré la distance,
Jocelyn dort aussi près du corps de Laurence.

Lorsque dans la montagne on sut par mes discours
Le secret divulgué de ces saintes amours,
Ses pauvres paroissiens, par pitié pour son âme,
Rapportèrent sa cendre au tombeau de la dame ;
Et depuis sept printemps, ils sont couchés tous trois
Aux lieux qu’ils ont aimés, et sous la même croix.
Souvent, des jours entiers, j’y rêve et j’y médite ;
Car on aime ce sol qu’une dépouille habite,
Comme on aime à s’asseoir sur le banc de gazon
Où, lorsque le soleil a quitté l’horizon,
La brume du couchant, que l’heure en paix déplie,
Vous enveloppe d’ombre et de mélancolie,
Mais où le rayon mort, qui voile sa splendeur,
Laisse longtemps sur l’herbe un reste de tiédeur !