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Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock, éditeur (p. v-viii).

Préface




 Dans un roman antérieur qui a été fort bien accueilli par le public français, La grande Ombre, Conan Doyle avait abordé l’époque de la lutte acharnée entre l’Angleterre et Napoléon. Il avait accompagné jusque sur le champ de bataille de Waterloo un jeune villageois arraché au calme des falaises natales par le désir de protéger le sol national contre le cauchemar de l’invasion française, qui hantait alors les imaginations britanniques.

Cette fois, dans une œuvre nouvelle, la peinture est plus large.

C’est toute l’Angleterre du temps du roi Georges qui revit d’une vie intense dans les pages de Jim Harrison boxeur, avec son prince de Galles aux inépuisables dettes, ses dandys élégants et bizarres, ses marins audacieux et tenaces groupés avec art autour de Nelson et de la trop célèbre Lady Hamilton, ses champions de boxe dont les exploits entretiennent au delà de la Manche le goût des exercices violents, entraînement indispensable à un peuple qui voulait tenir tête aux grognards de Napoléon, aux marins de nos escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses émules.

Le tableau est complet et tracé par une plume compétente, Conan Doyle s’appliquant à décrire ce qu’il connaît bien et évitant dès lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans historiques, Les Réfugiés par exemple.

Les éditions anglaises portent le titre de Rodney Stone. C’est, en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est censé tenir la plume et évoquer le souvenir des jours de sa jeunesse pour l’instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone, s’il est le fil qui relie les feuillets du récit, n’en est jamais le héros. Âme simple et moyenne, il n’a pas l’envergure qui conquiert l’intérêt.

Le vrai héros du roman, c’est Jim Harrison, élevé par le champion Harrison qui s’est retiré du Ring après un terrible combat où il faillit tuer son adversaire, et établi forgeron à Friar’s Oak.

N’est-ce pas lui qui entraîne Stone à la Falaise Royale, dans le château abandonné, à la suite de la disparition étrange de lord Avon accusé du meurtre de son frère ?

N’est-ce pas lui qui devient le protégé, et plutôt le protecteur, de miss Hinton, la Polly du théâtre de Haymarket, la vieillissante actrice de genre que l’isolement fait chercher une consolation dans le gin et le whisky ?

N’est-ce pas lui que nous voyons, au dénouement du roman, fils avoué et légitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur moyen de comédie ?

N’est-ce pas à lui qu’aboutit toute cette peinture du Ring, de ses rivalités, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues ?

Aussi avons-nous cru bien faire d’adopter pour cette édition française, préparée par nous de longue main, le titre de Jim Harrison boxeur.

La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du roi Georges qu’il parait extraordinaire que le sport anglais par excellence, cher à Byron et au prince de Galles, chef de file des dandys, ait attendu jusqu’à nos jours un peintre.

Et voilà cependant la première fois qu’un de ces romanciers, qui ont l’oreille des foules, entreprend le récit de la vie et de l’entraînement d’un grand boxeur d’autrefois.

Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur portraitiste, il faudrait presque dire leur poète.

Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a puissamment contribué à développer dans la race britannique ce mépris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre forte.

De là instinctivement la tendance de l’opinion à s’enthousiasmer, à se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d’énergie et en quelque sorte contrepoids à ce qu’il y avait d’affadissant et d’énervant dans le luxe des petits-maîtres, des Corinthiens et des dandys tout occupés de toilettes et de futilités, en une heure aussi grave pour la vie nationale anglaise.

Qu’à côté de l’entretien de cet idéal de bravoure et d’endurance, il y eût comme revers de la médaille la brutalité des mœurs, la démoralisation qu’amène l’intervention de l’argent dans ce qui est humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des meilleures choses ne prouve pas qu’elles n’ont pas été bonnes.

Si nos pères n’ont pas compris le système anglais, s’ils n’ont voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier Béranger, les hommes de notre génération ont vu plus équitablement. Ils ont donné à la boxe son droit de cité en France et réparé l’injustice de leurs prédécesseurs.

Voila pourquoi, en écrivant Jim Harrison boxeur, Conan Doyle a bien mérité aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui se sont de nos jours passionnés pour la boxe. Jim Harrison boxeur est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre ceux qui sont déjà les fidèles résolus du romancier anglais, toujours assurés de trouver dans son œuvre un intérêt palpitant et des émotions saines.

ALBERT SAVINE.

Avril 1910.