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Jeunesse (trad. Barine)

List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Jeunesse (Tolstoï).

Jeunesse
Traduction par Arvède Barine.
Librairie Hachette et Cie (p. 175-306).


JEUNESSE



XLVI

OÙ JE FAIS COMMENCER MA JEUNESSE


J’ai dit que ma liaison avec Dmitri m’avait ouvert de nouveaux points de vue sur la vie, son but et notre place dans l’ensemble des choses. Le fond de cette nouvelle manière de voir était la conviction que la destinée de l’homme est de tendre au progrès moral et que ce progrès est possible, facile et indéfini. Je me bornais néanmoins, pour le moment, à jouir des idées nouvelles découlant de cette conviction et à former des plans de vertu magnifiques pour l’avenir. Du reste, il n’y avait rien de changé à ma vie ; elle s’écoulait toujours dans les futilités et le désœuvrement.

Les pensées vertueuses que j’échangeais, dans nos conversations, avec mon ami adoré, « cet étonnant Dmitri », comme je me disais alors à demi-voix, n’avaient encore séduit que mon esprit ; je ne m’en étais pas encore emparé par le sentiment. Il vint un moment où elles s’imposèrent à moi avec une force nouvelle et m’apparurent comme une révélation morale, tellement que je fus effrayé en songeant au temps perdu et que je résolus de faire à l’instant même, sans perdre une seconde, l’application de mes idées à la vie : j’avais la ferme intention de ne plus jamais en modifier aucune.

C’est à ce moment que je fais commencer ma Jeunesse.

J’allais avoir seize ans. Je prenais toujours des leçons ; Saint-Jérôme continuait à surveiller mon éducation et je me préparais, bien à contre-cœur, à entrer à l’Université. En dehors des leçons, mes occupations consistaient en rêveries solitaires et décousues ; en exercices de gymnastique, afin de devenir l’homme le plus fort de toute la terre ; en flâneries sans but, sans penser à rien de précis, dans toutes les pièces de la maison, plus spécialement dans le corridor des chambres des servantes ; enfin, en séances devant mon miroir, que je ne quittais du reste jamais sans un sentiment de profond découragement et même de dégoût.

J’étais persuadé que non seulement j’étais laid, mais que je n’avais pas les consolations, usitées en pareil cas. Je ne pouvais pas me dire que j’avais une figure expressive, ou spirituelle, ou noble. Rien d’expressif : de gros traits communs et laids, de petits yeux gris beaucoup plutôt bêtes que spirituels, surtout quand je me regardais dans la glace. Encore moins quelque chose de mâle : bien que je fusse assez grand et très fort pour mon âge, tous les traits de mon visage étaient mollasses, sans contours arrêtés. Rien de noble non plus : au contraire, je ressemblais tout à fait à un moujik, et j’avais des pieds, des mains, d’une grandeur ! À l’époque dont je parle, cela me paraissait une grande honte.


XLVII

LE PRINTEMPS


L’année où j’entrai à l’Université, Pâques était à la fin d’avril, en sorte que les examens se trouvaient dans la semaine de la Quasimodo. Je fus donc obligé de mener de front, pendant la semaine sainte, la préparation de mes examens et la préparation à la communion.

Le dégel était fini. Nous étions sortis de la période dont Karl Ivanovitch disait : « Le fils vient après le père. » Depuis trois jours déjà, le temps était doux, tiède et clair. On ne voyait plus trace de neige dans les rues. À la boue épaisse avaient succédé un pavé humide et luisant et des ruisseaux rapides. Les dernières gouttes d’eau brillaient au soleil sur le toit, les bourgeons des arbres de l’enclos se gonflaient, un petit sentier sec conduisait à l’écurie en passant devant le tas de fumier encore gelé, des brins d’herbe verdissaient entre les pierres, autour du perron. On était au moment, où le printemps agit le plus fortement sur l’âme humaine : un soleil brillant, mais sans beaucoup de force, illumine tout ; la neige fondue a laissé des flaques et de petits ruisseaux ; l’air sent la fraîcheur, et le ciel d’un bleu tendre est semé de nuages allongés et transparents. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que l’impression produite par cette naissance du printemps est encore plus vive et plus profonde dans une grande ville — on voit moins, mais on devine davantage.

J’étais debout près de la croisée, occupé à résoudre sur le tableau noir une longue équation. Le soleil matinal envoyait à travers les doubles fenêtres, sur le plancher de la classe, des rayons où voltigeait de la poussière. Cette classe me paraissait ennuyeuse à mourir. Je tenais dans une main une Algèbre brochée et déchirée de Francœur, dans l’autre un petit morceau de craie avec lequel j’avais déjà blanchi mes deux mains, ma figure et les manches de ma veste. Kolia, en tablier et les manches retroussées, enlevait le mastic de la fenêtre donnant sur l’enclos et redressait les clous avec des tenailles. Son travail et son bruit me donnaient des distractions. Ajoutez à cela que j’étais de très mauvaise humeur. Tout allait de travers : je m’étais trompé au commencement de mon calcul, de sorte qu’il fallait tout recommencer ; j’avais laissé tomber ma craie deux fois ; je sentais que j’avais la figure et les mains sales ; j’avais perdu mon éponge ; le bruit de Kolia me portait sur les nerfs. J’avais besoin de me fâcher et de grogner. Je jetai ma craie et mon livre et me mis à arpenter la chambre. Mais je me rappelai que nous devions nous confesser dans la journée et qu’il fallait s’abstenir de tout ce qui est mal ; je devins tout à coup d’une humeur spéciale, toute bénigne, et je m’approchai de Kolia.

« Attends, Kolia, je vais t’aider, » dis-je en m’efforçant de prendre une voix très douce ; l’idée que j’agissais bien en surmontant mon irritation et en aidant Kolia avait encore augmenté ma douceur.

Le mastic était enlevé, les clous redressés, mais Kolia avait beau tirer de toutes ses forces, le châssis ne bougeait pas.

« Si le châssis sort tout d’un coup, quand je tirerai avec lui, dis-je en moi-même, cela voudra dire péché, et qu’il ne faut plus travailler aujourd’hui. » Le châssis glissa de côté et sortit.

« Où faut-il le porter ? demandai-je.

— Je le rangerai moi-même, répondit Kolia visiblement étonné et, à ce qu’il me sembla, contrarié de mon zèle. Il ne faut pas les mêler, je leur mets des numéros dans le grenier.

— Je le marquerai, » dis-je en prenant le châssis.

Je crois que si le grenier avait été à deux verstes de là et le châssis deux fois plus lourd, j’en aurais été enchanté. J’aurais voulu m’exténuer de fatigue en rendant ce service à Kolia. Quand je rentrai dans la classe, les petites briques et les petites pyramides de sel étaient déjà arrangées sur l’appui de la fenêtre et Kolia balayait avec une aile d’oiseau, par la fenêtre ouverte, le sable et les mouches endormies. L’air frais et parfumé était déjà entré dans la chambre et la remplissait. On entendait par la fenêtre la rumeur de la ville et le pépiement des moineaux dans l’enclos.

Tous les objets étaient très éclairés ; la chambre s’était égayée, un léger vent printanier agitait les feuillets de mon Algèbre et les cheveux de Kolia. Je m’approchai de la fenêtre, m’assis dessus, me penchai au-dessus de l’enclos et me mis à rêver.

Un sentiment nouveau pour moi, violent et délicieux, pénétra dans mon âme. La terre humide, où paraissaient et là des herbes jaunies, aux pointes verdissantes ; les petits ruisseaux qui brillaient au soleil et entraînaient de petites mottes de terre et de petits morceaux de bois ; les rameaux et les bourgeons gonflés du lilas se balançant juste sous ma fenêtre ; le gazouillement affairé des petits oiseaux s’agitant dans le lilas ; le mur de clôture noirâtre, humide de la fonte des neiges ; par-dessus tout, cet air humide, sentant bon, et ce gai soleil : tout me parlait clairement de quelque chose de nouveau et de magnifique, que je ne saurais rendre tel qu’il se révéla à moi, mais dont j’essaye de donner l’impression — tout me parlait de beauté, de bonheur et de vertu, tout me disait que l’un m’était aussi facile et aussi possible que l’autre, que l’un ne pouvait pas exister sans l’autre, et que beauté, bonheur et vertu ne font même qu’un. « Comment ai-je pu ne pas comprendre cela ! combien j’étais mauvais ! comme j’aurais pu et comme je pourrais à l’avenir être bon et heureux ! disais-je en moi-même ; il faut commencer au plus vite, à la minute même, à devenir un autre homme et à vivre autrement ! » Je restai néanmoins, longtemps encore, assis sur la fenêtre, rêvant et ne faisant rien.

Vous est-il arrivé, en été, de vous étendre pour dormir par un temps sombre et pluvieux et de vous réveiller au coucher du soleil ? Vous ouvrez les yeux et, par l’embrasure de la fenêtre, sous le store de coutil gonflé par le vent et dont la tringle vient battre l’appui de la croisée, vous apercevez le côté à l’ombre de l’allée de tilleuls, humide de pluie et couleur lilas, la petite allée du jardin, toute mouillée et illuminée par de brillants rayons obliques ; vous entendez soudain la vie joyeuse des oiseaux ; vous voyez les insectes qui tournoient dans l’échancrure de la fenêtre briller au soleil ; vous respirez la bonne odeur qui suit la pluie, et vous pensez : « Comment n’ai-je pas honte de passer une soirée pareille à dormir ? Vite, levons-nous et courons au jardin nous réjouir de la vie. » Si cela vous est arrivé, vous avez un échantillon du sentiment violent que j’éprouvai en ce jour.


XLVIII

RÊVERIES


Je pensais : « Aujourd’hui, je me confesse ; je me purifie de tous mes péchés. Je ne le ferai plus jamais (ici, je passai mentalement en revue les péchés qui me tracassaient le plus). J’irai régulièrement, tous les dimanches, à l’église ; en revenant, je lirai encore l’Évangile pendant une heure entière ; ensuite, sur l’argent qu’on me donnera tous les mois quand je serai à l’Université, je distribuerai deux roubles et demi (un dixième) aux pauvres. Personne n’en saura rien. Ce n’est pas aux mendiants que je donnerai ; je découvrirai des pauvres dont personne ne se doute : un orphelin, ou une vieille femme.

« J’aurai une chambre pour moi tout seul (probablement celle de Saint-Jérôme) ; je la rangerai moi-même et j’y entretiendrai une propreté admirable. Je n’exigerai rien du domestique. C’est un homme comme moi. J’irai toujours à l’Université à pied (si l’on me donne une voiture, je la vendrai et l’argent sera, aussi pour les pauvres), et j’aurai soin de faire tout ce qu’il faudra. (Ce que représentait ce tout, j’aurais été bien en peine de le dire ; mais je sentais vivement ce tout d’une vie intelligente, vertueuse et irréprochable.) Je rédigerai mes cours et je les préparerai même d’avance, de sorte que je serai premier, et je ferai une thèse. En entrant en seconde année, je saurai déjà mon cours d’avance ; on me fera sauter en troisième année, et à dix-huit ans je serai premier candidat, avec deux médailles d’or. Ensuite je passerai ma licence, mon doctorat, et je deviendrai le premier savant de la Russie… pourquoi pas de l’Europe ?

« Et après ? »

Ici je m’aperçus que je retombais dans le péché d’orgueil, celui dont je devais précisément me confesser le soir même, et je revins à mon premier sujet.

« Pour préparer mes cours, j’irai grimper à pied sur la colline des Moineaux ; je choisirai une bonne place sous un arbre et je lirai ; J’emporterai quelque chose à manger : du fromage, ou des gâteaux de chez Pédotta, ou n’importe quoi. Je me reposerai un peu, et puis je me mettrai à lire un bon livre, ou à dessiner d’après nature, ou à jouer d’un instrument quelconque (il faudra que j’apprenne la flûte). Elle viendra aussi se promener sur les Moineaux et elle m’abordera en me demandant « qui je suis ». Je la regarderai tristement (comme ça) et je lui répondrai que je suis le fils d’un prêtre et que je ne suis heureux que sous cet arbre et quand je suis seul, absolument seul. Elle me donnera la main, dira quelque chose et s’assoira à côté de moi. Nous nous retrouverons tous les jours au même endroit, nous deviendrons amis et je l’embrasserai…… Non, voilà qui n’est pas bien. Au contraire, à dater d’aujourd’hui, je ne regarderai plus les femmes. Je n’entrerai plus jamais, jamais, dans la chambre des servantes ; je tâcherai même de ne pas passer devant la porte ; dans trois ans je serai émancipé et je me marierai.

« Je ferai beaucoup d’exercice, tous les jours de la gymnastique : à vingt-cinq ans, je serai plus fort que Rappo. Le premier jour, je tiendrai un poids de quinze livres, à bras tendu, pendant cinq minutes ; le lendemain, un poids de seize livres ; le surlendemain, un de dix-sept livres, et ainsi de suite jusqu’à ce que j’arrive à soixante livres dans chaque main. Je serai alors plus fort que tous nos domestiques. Quand n’importe qui s’avisera de m’offenser ou de parler d’Elle irrespectueusement, je le prendrai tout simplement comme ça, par son gilet, je l’enlèverai d’une seule main, je le tiendrai en l’air à deux ou trois pieds de terre pour lui montrer ma force, et je ne lui ferai rien… Non, ça n’est pas bien non plus… ; mais si, puisque je ne lui fais pas de mal, que je lui montre seulement ce que je peux… »

Qu’on ne vienne pas me reprocher mes rêves de jeunesse sous prétexte qu’ils étaient aussi enfantins que lorsque j’étais tout petit. Je suis convaincu que si je suis destiné à vivre très vieux, à soixante-dix ans je ferai des rêves aussi enfantins et aussi fantastiques qu’alors. Je rêverai à quelque ravissante Marie, qui m’aimera, moi vieillard sans dents, comme elle a aimé Mazeppa ; je rêverai que mon fils, qui n’est pas un génie, devient ministre par suite de quelque événement extraordinaire, ou qu’il me tombe tout à coup du ciel des millions. Je suis persuadé qu’il n’existe pas de créature humaine, à aucun âge, qui soit privée de cette faculté bienfaisante et consolante du rêve. D’un autre côté, si l’on met à part le trait commun à tous ces rêves, d’être également chimériques et impossibles, chaque âge, chaque individu a les siens. À l’époque que je considère comme formant la limite entre mon adolescence et ma jeunesse, il n’y avait au fond de tous mes rêves que quatre sentiments.

En premier lieu, l’amour pour Elle, la femme de mon imagination, au sujet de laquelle mes rêves prenaient toujours la même forme et que je m’attendais à chaque minute à rencontrer. Elle, c’était un peu Sonia, un peu Macha, la femme de Vassili (dans mes rêves, je la voyais lavant le linge dans le baquet), et un peu une femme portant un collier de perles à son cou blanc, que je voyais depuis longtemps au théâtre, dans une loge à côté de la nôtre.

Le second sentiment était la passion d’être aimé. J’aurais voulu être connu et aimé de tout le monde. J’aurais voulu dire aux gens : « Je m’appelle Nicolas Irteneff », et voir les gens, extrêmement frappés de cette nouvelle, m’entourer en me remerciant de quelque chose.

Le troisième sentiment était l’espoir d’un bonheur inouï, étourdissant, un de ces bonheurs à rendre fou. J’étais tellement persuadé que j’allais devenir sous peu, grâce à quelque bonne fée, l’homme le plus riche et le plus célèbre de l’univers, que je vivais dans l’attente inquiète du coup de baguette. Je croyais toujours que ça allait commencer et que j’aurais tout ce qu’un homme peut désirer, et j’étais toujours pressé, parce que je m’imaginais que ça commençait là où je n’étais pas.

Le dernier sentiment, le plus essentiel des quatre, était une horreur pour moi-même accompagnée de désespoir, mais d’un désespoir tellement fondu avec mes rêves de bonheur, qu’il n’était pas attristant. Il me semblait si facile, si naturel, de rompre avec le passé, de tout effacer, de tout oublier et de recommencer la vie à nouveau, que le passé ne me pesait ni ne me gênait. J’éprouvais même du plaisir à le détester et je m’efforçais de le voir encore plus noir qu’il n’était. Plus le cercle de mes souvenirs était sombre, plus le présent se détachait en clair sur ce fond obscur et plus l’avenir paraissait lumineux. Mon désespoir et mon désir passionné de progrès criaient au dedans de moi, et cette voix intérieure fut la grande sensation nouvelle de cette époque de mon développement moral. Elle me donna un nouveau point de départ et transforma mes vues sur moi-même, sur les hommes et sur l’univers. Ô voix bénie ! combien de fois t’ai-je entendue depuis ! Dans ces tristes instants où l’âme se soumet en silence à l’empire du mensonge et du libertinage, combien de fois t’es-tu élevée hardiment contre l’injustice, combien de fois as-tu accusé le passé dans ta colère, me montrant le point brillant formé par le présent et me forçant à l’aimer, me promettant pour l’avenir vertu et bonheur ! Ô voix bénie ! cesserai-je jamais de t’entendre ?


XLIX

NOTRE CERCLE DE FAMILLE


Papa était rarement à la maison ce printemps. En revanche, quand par hasard il ne sortait pas, il était d’une gaieté remarquable. Il tapotait sur le piano ses airs favoris, faisait ses petits yeux tendres et inventait sur nous tous, y compris Mimi, des plaisanteries en ce genre : le prince héritier de Géorgie avait aperçu Mimi à la promenade et il en était devenu tellement amoureux, qu’il avait adressé une demande de divorce au Synode ; j’étais nommé secrétaire de notre ambassadeur à Vienne, etc. Papa nous annonçait ces nouvelles avec le plus grand sérieux. Il faisait peur à Catherine avec des araignées. Il était très aimable pour nos amis, Doubkof et Nékhlioudof. Il ne cessait de raconter à tout le monde ses projets pour l’année suivante. Ses projets changeaient tous les jours et se contrariaient les uns les autres, mais ils étaient si séduisants, que nous les écoulions attentivement et que Lioubotchka, ouvrant de grands yeux, regardait fixement les lèvres de papa, de peur de perdre un mot. Tantôt il annonçait l’intention de nous laisser à Moscou, à l’Université, et d’aller passer deux ans en Italie avec Lioubotchka ; tantôt d’acheter une propriété en Crimée, au bord de la mer Noire, et de s’y rendre tous les étés ; tantôt de nous emmener tous à Pétersbourg, etc.

Ce redoublement de gaieté à part ; il s’était opéré chez papa, dans les derniers temps, un changement qui m’étonnait beaucoup. Il s’était fait faire un costume à la mode : frac olive, pantalons à sous-pieds, redingote-pardessus longue (il était très bien avec sa redingote), et, quand il allait dans, le monde, il sentait très bon, surtout quand il allait chez une certaine dame dont Mimi ne parlait qu’avec de grands soupirs et en faisant des figures qui signifiaient clairement : « Pauvres orphelins ! malheureuse passion ! Il est heureux qu’elle ne soit pas là ! » Je savais par Kolia (papa ne nous parlait jamais de ces choses-là) qu’il avait été particulièrement heureux au jeu cet hiver. Il avait gagné une somme énorme, qu’il avait placée en bons du Mont-de-piété, et il était décidé à ne plus jouer de tout le printemps. C’était probablement la crainte de ne pas pouvoir se retenir qui lui donnait si grande envie de partir le plus tôt possible pour la campagne. Il avait même résolu de s’en aller aussitôt Pâques à Petrovskoë, avec les filles, sans attendre mon entrée à l’Université. Je devais aller le rejoindre plus tard avec Volodia.

Pendant tout cet hiver, Volodia et Doubkof furent inséparables (il commençait à y avoir du froid entre eux et Dmitri). Leurs grands plaisirs, autant que je pouvais le deviner par les bouts de conversation que j’entendais, consistaient à boire énormément de Champagne, à passer en traîneau sous les fenêtres d’une demoiselle dont ils étaient tous les deux amoureux et à se faire vis-à-vis dans de vrais bals — pas des bals d’enfants. Cette dernière circonstance nous séparait beaucoup, mon frère et moi. Nous avions de l’affection l’un pour l’autre, mais il y a une trop grande distance entre un écolier qui prend encore des leçons et un jeune homme qui va aux vrais bals : nous ne pouvions pas nous résoudre à échanger nos idées.

Catherine était tout à fait grande fille et lisait beaucoup de romans. L’idée qu’elle se marierait peut-être bientôt ne me paraissait plus une plaisanterie. Bien que Volodia, de son côté, fût tout à fait un jeune homme, ils ne s’entendaient pas ; ils avaient même l’air de se dédaigner mutuellement. En général, quand Catherine se trouvait seule à la maison, elle ne faisait rien du tout, hors lire des romans, et la plupart du temps elle s’ennuyait. Dès qu’il y avait des visites, elle s’animait, faisait des frais et jouait de la prunelle si drôlement que je ne pouvais absolument pas comprendre ce qu’elle voulait exprimer. Ce ne fut que plus tard que, lui ayant entendu dire que la seule coquetterie permise aux jeunes filles est la coquetterie des yeux, je m’expliquai ces singulières grimaces, qui, au surplus, paraissaient n’étonner que moi.

Lioubotchka avait des robes presque longues, de sorte que ses gros pieds de canard étaient presque cachés ; mais elle était toujours aussi pleurnicheuse. Son rêve n’était plus d’épouser un hussard, mais un ténor ou un pianiste, et, dans cette pensée, elle s’occupait assidûment de musique.

Saint-Jérôme, sachant qu’on ne le garderait pas après mes examens, s’était trouvé une place chez un comte, et il nous regardait depuis lors avec un certain mépris. Il était rarement à la maison, fumait des cigarettes, ce qui, à cette époque, était le comble de l’élégance, et sifflotait perpétuellement des airs guillerets.

Mimi devenait de plus en plus aigrie. Du jour où nous avions commencé à devenir grands, elle avait eu l’air de ne plus attendre rien de bon, de rien ni de personne.

Je ne trouvai dans la salle à manger, en descendant dîner, que Mimi, Catherine, Lioubotchka et Saint-Jérôme. Papa était sorti, Volodia préparait son examen avec des camarades et avait dit de lui apporter à dîner dans sa chambre. Dans les derniers temps, Mimi présidait généralement le repas, ce qui en avait ôté presque tout le charme. Aucun de nous n’avait le moindre respect pour Mimi et le dîner n’était plus, comme au temps de maman ou de grand’mère, une espèce de cérémonie réunissant toute la famille à une heure fixe et divisant la journée en deux parties. Nous nous permettions d’être en retard, d’arriver au second plat, de boire le vin dans nos grands verres (Saint-Jérôme nous donnait l’exemple), de nous vautrer sur nos chaises, de nous lever avant la fin, et autres licences du même genre. Le dîner avait cessé dès lors d’être la joyeuse solennité domestique de jadis. Du temps de Petrovskoë, un peu avant deux heures, nous étions tous dans le salon, lavés et habillés, et nous bavardions gaiement en attendant l’heure. Au moment précis où l’horloge de l’office se préparait, par un bruit enroué, à sonner deux heures, Phoca entrait à pas lents, la serviette sous le bras, l’air digne et un peu sévère. Il annonçait d’une voix sonore et traînante : « Le dîner est servi ! » et tout le monde se dirigeait vers la salle à manger avec des figures épanouies, les grandes personnes devant, les enfants derrière. C’était un froufrou de jupons empesés, un craquement de bottes et de souliers, un murmure de voix, et chacun gagnait sa place.

Le dîner était aussi une solennité à Moscou, du temps où, debout autour de la table, nous attendions grand’mère en causant à voix basse. Gavrilo était allé lui annoncer que le dîner était servi. La porte s’ouvrait, on entendait un bruissement de robe, des pieds qui traînaient, et grand’mère paraissait, courbée, de travers, coiffée d’un bonnet avec des rubans d’un lilas extraordinaire, souriante ou sombre, selon l’état de sa santé. Gavrilo se précipite vers son fauteuil, il se fait un bruit de chaises, vous sentez courir dans votre dos un léger frisson annonçant la faim, vous dépliez votre serviette raide et encore humide, vous mangez une bouchée de pain et vous regardez avec avidité, joie et impatience, en vous frottant les mains sous la table, les assiettées de soupe fumante que le maître d’hôtel remplit en observant le rang, l’âge et les intentions de grand’mère.

Je n’éprouvais plus alors, en venant me mettre à table, ni plaisir ni émotion.

Les bavardages de Mimi, de Saint-Jérôme et des filles m’avaient inspiré, pendant un temps, un mépris profond que je ne cherchais pas à cacher, surtout en ce qui concernait ma sœur et Catherine : c’étaient des commérages sur les vilaines bottes du maître de russe, sur les robes à volants des princesses Kornakof et autres sujets du même intérêt. Aujourd’hui, leurs caquets ne parvenaient pas à me faire sortir de ma disposition d’esprit vertueuse. J’étais d’une douceur rare. Je souriais, j’écoutais d’un air aimable, je demandais poliment de me passer le kvass, je donnais raison à Saint-Jérôme quand il me reprenait à table sous prétexte que « je puis » est plus élégant en français que « je peux ». Je dois cependant avouer qu’il me fut un peu désagréable que personne n’eût l’air de remarquer ma douceur et ma vertu.

Après le dîner, Lioubotchka me montra un papier sur lequel elle avait inscrit tous ses péchés. Je trouvai que l’idée était excellente, mais qu’il valait encore mieux inscrire ses péchés dans son âme et que « tout ça n’était pas ça ».

« Pourquoi, pas ça ? me demanda Lioubotchka.

— C’est une bonne idée, mais… Tu ne me comprendrais pas…… »

Je montai dans ma chambre en disant à Saint-Jérôme que j’allais travailler. En réalité, je voulais profiter de ce qu’il me restait encore une heure et demie avant l’arrivée de notre confesseur pour dresser la liste des choses que j’aurais à faire et des devoirs que j’aurais à remplir jusqu’au jour de ma mort, et pour mettre par écrit le but de ma vie, ainsi que les règles de conduite dont je comptais ne plus jamais m’écarter.

L

LES RÈGLES DE VIE


Je pris une feuille de papier et je voulus avant tout dresser la liste de mes occupations et de mes devoirs pour l’année suivante. Il fallait régler mon papier. Ne trouvant pas de règle, je pris mon dictionnaire latin. Le résultat fut une vaste tache d’encre. De plus, le dictionnaire étant moins large que le papier, quand la plume arrivait à l’angle de la couverture, ma ligne descendait en décrivant une courbe. Je pris une autre feuille et, en ayant soin de soulever le dictionnaire après chaque ligne, je vins à bout de régler tant bien que mal. Je divisai alors mes devoirs en trois catégories : les devoirs envers moi-même, envers le prochain et envers Dieu, et je commençai à inscrire les premiers. Il s’en trouva tant, et de tant d’espèces, exigeant tant de subdivisions, que je vis la nécessité de commencer par les règles de vie : après quoi, je ferais ma liste. Je pris six feuilles de papier ; j’en fis un cahier que je cousis et j’écrivis en tête : Règles de vie. Ces trois mots étaient si gribouillés et tellement de travers, que je me demandai longtemps s’il fallait les récrire. J’étais malheureux. Je contemplais la feuille déchirée et mon barbouillage et je me disais : « Pourquoi est-ce que tout est si beau et va si bien dans ma tête, et que tout est si laid et va si mal sur mon papier et, en général, dans ma vie, dès que je veux faire l’application de n’importe laquelle de mes idées ?… »

Kolia entra :

« Le confesseur est arrivé, dit-il. Veuillez descendre écouter les prières. »

Je cachai mon cahier dans le tiroir de ma table, me regardai dans la glace, relevai mes cheveux, ce qui, dans ma pensée, me donnait un air rêveur, et descendis au divan, où les saintes images étaient déjà disposées sur une table recouverte d’une nappe. Autour des images étaient des cierges allumés. Au moment où j’entrai, papa entrait aussi par une autre porte. Le confesseur, un vieux moine à cheveux gris et à figure austère, bénit papa. Papa baisa sa main courte, large et sèche ; j’en fis autant.

« Appelez Volodia, dit papa. Où est-il ? Ou plutôt, non ; il se prépare à la communion à l’Université.

— Il est occupé avec le prince, » dit Catherine en regardant Lioubotchka.

Lioubotchka rougit, fronça le sourcil en faisant semblant d’avoir mal quelque part et sortit de la chambre. Je la suivis. Elle s’était arrêtée dans le salon et ajoutait quelque chose au crayon sur son papier.

« Comment, encore un nouveau péché ? lui demandai-je.

— Non ; ce n’est rien, » répondit-elle en rougissant encore plus.

Au même instant, on entendit dans l’antichambre la voix de Dmitri. Il disait adieu à Volodia.

« Tout est tentation pour toi, » dit Catherine en entrant et en s’adressant à Lioubotchka.

Je ne compris rien à ce qui arrivait à ma sœur. Elle était confuse au point que ses yeux se remplirent de larmes et que son trouble se changea en dépit contre elle-même et contre Catherine : il était évident que celle-ci l’agaçait.

« On voit bien, lui dit-elle, que tu es une étrangère (rien au monde ne pouvait être plus blessant pour Catherine que ce mot d’étrangère ; c’est bien pour cela que Lioubotchka s’en servait). Au moment d’un mystère comme celui-ci, continua-t-elle d’une voix solennelle, tu viens me troubler exprès… Tu devrais comprendre…, ce n’est pas une plaisanterie.

— Sais-tu ce qu’elle a écrit, Nicolas ? dit Catherine, piquée au vif d’avoir été appelée étrangère. Elle a écrit…

— Je ne t’aurais jamais crue si méchante, interrompit Lioubotchka, tout à fait fâchée, en nous quittant. C’est un fait exprès. Dans ces moments-là, tout vous introduit au péché. Je ne t’assomme pas avec tes sentiments et tes souffrances, moi. »


LI

LA CONFESSION


Ce fut avec cette absence de recueillement et ces distractions que je rentrai au divan. Tout le monde était rassemblé. Le moine se leva et se prépara à lire la prière qui précède la confession. À peine sa voix pénétrante et grave se fut-elle élevée au milieu du silence général, que je retrouvai mes impressions du matin, particulièrement à ces mots : « Découvrez tous vos péchés, sans honte, sans réticence et sans chercher à vous justifier, et votre âme sera purifiée devant Dieu ; mais si vous cachez quelque chose, vous serez chargé d’un grand péché. » À ce passage, toute la pieuse frayeur que j’avais ressentie le matin à la pensée du saint mystère se réveilla en moi. Je jouissais d’en avoir conscience et je m’efforçais de prolonger cet état en arrêtant mes pensées et m’évertuant à avoir peur.

Papa alla se confesser le premier. Il demeura très longtemps enfermé dans la chambre de grand’mère. Nous tous, dans le divan, nous nous taisions, ou nous discutions à voix basse à qui succéderait à papa. Enfin, la voix du moine s’éleva de nouveau à travers la porte, lisant les prières, puis on entendit le pas de papa. La porte cria et papa parut, toussaillant selon son habitude, son tic dans l’épaule et ne regardant personne.

« Allons, à toi, Lioubotchka, et fais bien attention de tout dire. Tu es une grande pécheresse, » dit gaiement papa en lui pinçant la joue.

Lioubotchka pâlit et rougit, tira son papier de la poche de son tablier, le remit, baissa la tête en la rentrant dans ses épaules comme si elle s’attendait à recevoir un coup, et sortit. Elle ne fut pas longtemps ; lorsqu’elle revint, tout son buste était secoué par les sanglots.

Après la jolie Catherine, qui souriait en rentrant, ce fut mon tour. Je passai dans la chambre semi-obscure, possédé de la même frayeur sourde et de la même envie d’augmenter à dessein cette frayeur. Le moine était debout devant le pupitre et il tourna lentement sa face vers moi.

Je ne restai pas plus de cinq minutes dans la chambre de grand’mère. J’en sortis heureux et, à ce que je croyais alors, complètement purifié et régénéré, dépouillé du vieil homme. Il m’était désagréable que la mise en scène de la vie fût demeurée la même, de revoir les mêmes chambres, les mêmes meubles, de me retrouver la même figure ; j’aurais voulu que tout ce qui était extérieur se métamorphosât comme avait été métamorphosé, à ce que je me figurais, l’intérieur de moi-même ; néanmoins je conservai mon bien-être moral jusqu’au moment de me mettre dans mon lit.

J’étais déjà à moitié endormi et je repassais dans ma tête tous les péchés dont je m’étais purifié, lorsque, brusquement, il me revint à l’esprit un gros péché dont je ne m’étais pas confessé. Les mots de la prière qui précède la confession me résonnèrent indéfiniment aux oreilles et toute ma tranquillité s’envola. J’entendais encore et toujours : « Mais si vous cachez quelque chose, vous serez chargé d’un grand péché…, » et je me voyais devenu un si grand pécheur, qu’il n’y avait pas de punition égale à ma faute. Pendant longtemps je me retournai dans mon lit, réfléchissant à ma situation et m’attendant à recevoir la punition du ciel ; je n’aurais pas été étonné de mourir subitement, et cette pensée me causait une terreur indescriptible. Heureusement, il me vint l’idée qu’aussitôt le jour venu, je pourrais aller au couvent du moine et me confesser à nouveau. Je me calmai.


LII

AU COUVENT


La crainte de laisser passer l’heure me réveilla plusieurs fois dans la nuit. À six heures, j’étais sur pied. Il faisait à peine jour. Kolia n’était pas encore venu chercher mes vêtements et mes chaussures, que j’avais jetés n’importe comment près de mon lit. Je mis mes habits tels quels, mes bottes sales, et, sans faire ma toilette, sans prier Dieu, je sortis seul, dans la rue, pour la première fois de ma vie.

Par-dessus le toit vert de la grande maison d’en face, l’aurore d’un jour froid rougissait, un ciel brumeux. Une gelée blanche assez forte durcissait la boue, qui craquait sous le pied ; les ruisseaux étaient pris et le froid me piquait le visage et les mains. Il n’y avait pas encore un seul fiacre dans notre rue. J’avais compté en prendre un pour aller et revenir plus vite, mais on ne voyait encore que des charrettes et deux maçons, qui suivaient le trottoir en causant. Au bout de quelques centaines de pas, je commençai à rencontrer des gens qui se dirigeaient vers le marché avec des paniers. Des tonneaux allaient chercher de l’eau. Au carrefour, je vis un pâtissier. Une boulangerie ouvrait. J’aperçus enfin un droschki arrêté et attendant. Il était garni de drap bleu clair, usé et rapiécé. Le cocher, un petit vieux ratatiné, dormait sur son siège. C’est probablement parce qu’il n’était pas réveillé qu’il ne me demanda que 40 copecks, aller et retour, pour me conduire au couvent. Au moment où j’allais monter, les idées lui revinrent ; il fouetta son cheval avec l’extrémité des rênes et partit en marmottant : « Pas possible, barine ! il faut que je fasse manger mon cheval. »

J’eus de la peine à le faire arrêter en lui offrant 40 copecks de plus. Il finit par se décider, me regarda attentivement et dit : « Monte, barine. » J’avoue que j’avais un peu peur qu’il ne me conduisît dans un endroit désert pour me dévaliser. Me retenant d’une main au col de son armiak déguenillé, je grimpai à côté de lui sur le siège bleuâtre et branlant. Mon geste découvrit son pauvre vieux cou ridé, qui avait un air piteux sur son dos tout voûté. Nous partîmes en cahotant. Je remarquai en route que le dossier du siège était raccommodé avec un morceau d’étoffe verdâtre et à raies, pareille à l’armiak du cocher. Cette circonstance me rassura, je ne sais pourquoi, et je cessai d’avoir peur qu’il ne m’emmenât dans un endroit désert pour me dévaliser.

Quand nous arrivâmes au couvent, le soleil était déjà assez haut et dorait les coupoles de l’église. Il y avait encore de la gelée blanche à l’ombre, mais sur toute la route coulaient de petits filets d’eau trouble et le cheval faisait jaillir en éclaboussures la boue amollie. Franchissant l’enceinte du monastère, je demandai à la première personne que je rencontrai comment je pourrais trouver notre confesseur.

« Voici sa cellule, dit un jeune moine qui passait, en s’arrêtant un instant et en me montrant une toute petite maison avec un petit perron.

— Je vous remercie infiniment. »

Que devaient penser de moi les moines, qui sortaient en ce moment à la file de l’église et qui me regardaient tous ? Je n’étais plus un enfant, je n’étais pas encore un homme. Je n’étais ni débarbouillé ni peigné ; mes vêtements étaient en désordre, mes bottes non cirées et, pardessus le marché, pleines de boue. À quelle classe de la société appartenais-je dans la pensée de ces moines qui me regardaient ? Et ils me regardaient avec attention. Je me dirigeai pourtant dans la direction indiquée par le jeune moine.

Un vieillard vêtu de noir, ayant de gros sourcils blancs, me croisa dans le sentier qui conduisait à la cellule et me demanda ce que je voulais.

J’eus un instant envie de répondre : « Rien du tout, » de me sauver, de rejoindre mon droschki et de retourner à la maison. Cependant, malgré ses gros sourcils, le visage du vieillard inspirait la confiance. Je répondis que j’avais besoin de voir mon confesseur, que je lui nommai.

« Venez, petit barine ; je vais vous conduire, dit-il en retournant sur ses pas (il avait évidemment deviné tout de suite ma situation et ce que je voulais). Le Père est à matines ; il va venir tout de suite. »

Il ouvrit la porte, me fit entrer dans une antichambre très propre, traversée par une bande de tapis de chanvre, et m’introduisit dans la cellule.

« Là, me dit-il avec une expression bienveillante qui calmait ; vous allez attendre un peu ici. »

Il sortit.

La pièce où je me trouvais était exiguë et très propre. Pour tout mobilier, une petite table recouverte en toile cirée et placée entre deux petites fenêtres à doubles battants, deux pots de géranium sur les fenêtres, la petite armoire aux saintes images, au-dessus de laquelle pendait une petite lampe, un fauteuil et deux chaises. Dans un coin, appliquée au mur, une horloge au cadran orné de fleurs-peintes et aux poids suspendus à des chaînettes de cuivre. Deux soutanes étaient accrochées à des clous sur une cloison à demi-hauteur, rejointe au plafond par des barreaux de bois passés à la chaux ; le lit était probablement derrière la cloison.

Les fenêtres donnaient sur une muraille blanche, distante seulement de quelques pas. Entre les fenêtres et la muraille était un petit massif de lilas. Aucun son du dehors ne pénétrait dans la cellule, tellement qu’au milieu de ce silence le tic-lac régulier du balancier paraissait presque un bruit violent.

À peine me trouvai-je seul dans ce recoin paisible, que les idées et les remords qui m’avaient amené me sortirent de la tête aussi complètement que s’ils n’y étaient jamais entrés et que je m’enfonçai dans une rêverie délicieuse. Cette robe en nankin jaunâtre, avec sa doublure percée ; ces livres usés, avec leurs reliures en peau noire et leurs fermoirs de cuivre ; ces arbustes d’un vert sombre, avec leur terre soigneusement ratissée et leurs feuilles luisantes ; par-dessus tout, ce son intermittent et monotone du balancier : tout me parlait d’une vie nouvelle, ignorée de moi jusqu’à ce jour, d’une vie de solitude, de prière, de bonheur tranquille…

« Les mois passent, me disais-je, les années passent ; il est toujours seul, toujours paisible : il sent toujours que sa conscience est pure devant Dieu et que sa prière est entendue ! »

Il y avait une demi-heure que j’attendais, assis sur ma chaise, tâchant de ne pas bouger et de ne pas faire de bruit en respirant, de peur de troubler l’harmonie des sons légers qui me disaient tant de choses. Le balancier continuait son tic-tac, un peu plus fort à droite, un peu plus faible à gauche.


LIII

LA SECONDE CONFESSION


Les pas de notre confesseur me tirèrent de ma rêverie. « Bonjour, dit-il en passant sa main sur ses cheveux gris. Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Je lui demandai sa bénédiction et j’éprouvai un plaisir tout particulier à baiser sa petite main jaunâtre.

Quand je lui eus expliqué ce qui m’amenait, il s’approcha sans mot dire des images et commença.

La confession achevée, après que, surmontant ma honte, j’eus dit tout ce que j’avais sur la conscience, il posa ses deux mains sur ma tête et dit de sa voix basse et bien timbrée :

« La bénédiction de notre Père céleste soit sur toi, mon fils. Puisse-t-il conserver en toi à jamais la foi, la douceur et l’humilité ! Amen ! »

J’étais complètement heureux. Des larmes de bonheur me serraient la gorge ; je baisai le pan de sa soutane en drap léger et relevai la tête. Le visage du moine était parfaitement calme.

Il m’était agréable de sentir mon humilité, et, de peur de faire fuir cette sensation, je pris congé à la hâte. Je sortis de l’enceinte du couvent sans regarder à droite ni à gauche, pour éviter les distractions, et je remontai sur mon siège branlant. Cependant les cahots de mon équipage et la variété des objets qui me passaient devant les yeux donnèrent promptement un autre cours à mes idées, et je ne tardai pas à me représenter mon confesseur occupé à se dire qu’il n’avait jamais rencontré, dans toute sa vie, une aussi belle âme de jeune homme que la mienne, et qu’il n’en rencontrerait jamais, car il n’en existait pas. J’en étais, pour ma part, convaincu, et cette conviction me causait une telle joie que j’avais besoin d’en faire part à quelqu’un.

J’avais une envie terrible de causer avec n’importe qui. N’ayant que le cocher sous la main, je m’adressai à lui.

« Eh bien, ai-je été longtemps ? lui demandai-je.

— Comme ça ; mais il y a belle heure que mon cheval aurait dû manger ; je suis de nuit, » répondit le vieux, qui paraissait moins renfrogné qu’en venant.

C’était l’influence du soleil.

« Eh bien, à moi il m’a semblé que j’ai été une minute en tout. Sais-tu ce que j’allais faire au couvent ? ajoutai-je en m’installant dans un creux, tout près du cocher.

— Quéque ça me fait ? On mène le voyageur où il vous dit d’aller.

— Non, devine. Qu’est-ce que tu crois ? poursuivis-je.

— Un enterrement peut-être ? Acheter une place ?

— Non, frère. Sais-tu pourquoi je suis venu ?

— Je ne peux pas savoir, barine. »

La voix du cocher me paraissait tellement celle d’un brave homme, que je résolus de lui expliquer, pour son édification, le sujet de ma course et jusqu’à mes sentiments.

« Veux-tu que je te raconte ?… Figure-toi que… »

Et je lui racontai tout, en lui décrivant par le menu mes beaux sentiments. Je rougis encore quand j’y pense.

« Ah ! c’est ça ! » dit le cocher d’un air incrédule.

Pendant longtemps, après que j’eus fini de parler, il se tut et demeura immobile sur son siège. Son seul mouvement était de ramener de temps en temps sur ses jambes le pan de son armiak, qu’il maintenait avec le pied, mais qui s’échappait continuellement parce que la trépidation faisait sautiller ses grosses bottes sur la planche. Je m’imaginais déjà qu’il était en train de se dire, comme mon confesseur, que dans tout l’univers on ne trouverait pas un jeune homme comme moi, lorsqu’il se tourna de mon côté.

« Alors, barine, votre affaire, c’est une affaire de seigneur ?

— Quoi ?

— Votre affaire, c’est une affaire de seigneur ? répéta-t-il en bafouillant avec sa bouche édentée.

— Il n’a rien compris ! » pensai-je.

Et je ne lui adressai plus la parole jusqu’à la maison.

Ce n’était plus un sentiment d’humilité et de dévotion que j’avais éprouvé en revenant ; c’était le contentement de moi-même à la pensée d’avoir eu ce sentiment. Ma satisfaction dura jusqu’à notre porte, sans que j’en fusse distrait par la vue de la foule bariolée des gens du peuple, grouillant au soleil dans toutes les rues. Mais, arrivé à notre porte, ma satisfaction s’évanouit. Je n’avais pas les 80 copecks promis au cocher. Gavrilo, le maître d’hôtel, à qui je devais déjà de l’argent, refusait de m’en prêter d’autre. Le cocher, me voyant traverser la cour deux fois en courant, devina ce que je cherchais. Il descendit de son siège, et lui, qui m’avait paru si brave homme, il se mit à déblatérer à haute voix, avec l’intention évidente de me blesser, contre les gaillards qui prennent des voitures sans avoir de quoi les payer.

Toute la maison dormait encore. Je ne pouvais demander les 80 copecks qu’aux domestiques. À la fin, Vassili paya ma voiture, sur ma parole d’honneur de le rembourser. Je lus sur sa figure qu’il n’en croyait pas un mot ; mais il m’était attaché et se rappelait le service que je lui avais rendu.

Ce qui me restait des sentiments du départ s’en alla en fumée. Lorsque je m’habillai pour aller à l’église avec les autres et qu’il se trouva que mon habit n’avait pas été recousu et n’était pas mettable, je péchai d’une manière effroyable. Je m’approchai de la communion dans une disposition d’esprit singulière. Mes idées se dépêchaient, pour ainsi dire, et je ne croyais plus du tout, mais du tout, à mes inclinations vertueuses.


LIV

PRÉPARATION AUX EXAMENS


Le jeudi après Pâques, papa partit pour la campagne avec ma sœur, Mimi et Catherine. Dans toute la grande maison de grand’mère, il ne resta que Volodia, moi et Saint-Jérôme. Les dispositions dans lesquelles je m’étais trouvé le jour de ma confession et le jour de ma visite au couvent achevèrent de s’effacer, ne me laissant qu’un souvenir vague, bien qu’agréable. Ce souvenir lui-même ne tarda pas à s’engloutir dans les impressions nouvelles d’une vie plus libre.

Le cahier portant l’en-tête Règles de vie demeura enfoui avec mes cahiers de devoirs. L’idée de me fixer des règles pour toutes les circonstances de la vie et de les suivre fidèlement me plaisait toujours autant. Elle me paraissait toujours facile à réaliser ; et, en même temps, je lui trouvais de la grandeur. J’avais l’intention de la mettre à exécution ; seulement j’oubliais de le faire et je remettais à plus tard. Ce qui me consolait, c’est que toutes les idées qui me venaient à présent dans la tête rentraient d’elles-mêmes dans l’une des trois divisions des Règles et devoirs : envers le prochain, envers soi-même et envers Dieu. « Je mettrai tout ça, pensais-je, et encore beaucoup d’autres idées qui me viennent sur le même sujet. » Je me demande souvent à quel moment j’ai été le plus près de la vérité : à l’époque où je croyais à la toute-puissance de l’esprit humain, ou à l’époque où je me suis mis à douter de la vigueur et de l’étendue de notre esprit, parce que mon propre développement s’était arrêté ? Je suis incapable de me donner une réponse positive.

Le sentiment de la liberté et cette attente juvénile, dont j’ai parlé, d’un événement extraordinaire, me causaient une telle agitation, que je n’étais vraiment pas maître de moi et que je me préparai très mal à mes examens. Le matin, par exemple, j’étais dans la classe et je savais qu’il fallait absolument travailler, car il y avait deux des questions de l’examen du lendemain que je n’avais même pas lues. Tout à coup une odeur de printemps entre par la fenêtre : il me semble de la dernière importance de chercher à me rappeler une certaine chose, mes mains posent d’elles-mêmes leur livre, mes pieds se mettent d’eux-mêmes en mouvement et me promènent de long en large, c’est dans ma tête comme si quelqu’un avait poussé le bouton et mis la machine en mouvement ; ma tête se remplit tout naturellement, tout facilement, d’images changeantes et gaies, qui défilent avec une telle rapidité, qu’à peine ai-je le temps de distinguer leurs couleurs éclatantes. Une heure se passe, puis deux, sans que je m’en aperçoive.

À un autre moment, je suis également assis devant mon livre. Toute mon attention est concentrée sur ce que je lis. Soudain j’entends dans le corridor des pas de femme et un frôlement de jupe…… À l’instant, tout me sort de la tête, et impossible de rester assis, bien que je sache parfaitement que la seule personne qui puisse passer dans le corridor est Gacha, la vieille femme de chambre de ma grand’mère. L’idée que ce pourrait être Elle me traverse l’esprit, ou bien je me dis : « Si ça commence et que je le laisse échapper. » Je ne fais qu’un bond jusqu’au corridor et je constate que c’est en effet Gacha ; mais ma tête est partie pour longtemps : le bouton a été poussé et je suis derechef tout à l’envers.

Une autre fois, c’est le soir. Je suis seul dans ma chambre, avec une chandelle de suif. Je lève le nez une seconde de dessus mon livre, pour moucher la chandelle ou pour m’arranger sur ma chaise, et je vois qu’il fait noir dans les coins, et j’entends que toute la maison est silencieuse…… il m’est de nouveau impossible de ne pas m’interrompre pour écouter ce silence, pour regarder par la porte ouverte l’obscurité de ma chambre, pour rester un temps infini immobile ou pour aller errer dans le rez-de-chaussée désert. Souvent aussi, le soir, je passe des heures dans la grande salle à écouter Gacha, qui se croit seule et qui joue « les Rossignols », avec deux doigts, sur le piano, à la lueur d’une chandelle. Et la nuit, quand il fait clair de lune, il m’est positivement impossible de ne pas me lever et de ne pas aller m’asseoir sur ma fenêtre, où je reste si longtemps à contempler le toit éclairé de la maison Chapochnikof, le joli campanule de notre entrée et l’ombre formée par l’enclos et les arbres sur le petit chemin du jardin, que, le lendemain matin, j’ai de la peine à me réveiller à dix heures.

Sans les professeurs, qui continuaient à me donner des leçons ; sans Saint-Jérôme, qui piquait de temps à autre mon amour-propre ; avant tout, sans le désir d’avoir l’air capable aux yeux de mon ami Nékhlioudof, — autrement dit, de passer un bon examen, chose que Nékhlioudof considérait comme très importante, — sans tout cela, le printemps et la liberté auraient été cause que j’aurais oublié tout ce que je savais et que je n’aurais jamais été reçu.


LV

JE SUIS GRAND


Le 16 avril, j’entrai pour la première fois, chaperonné par Saint-Jérôme, dans la grande salle de l’Université. Le 8 mai, en revenant du dernier examen, je trouvai à la maison le coupeur de Rosanof. Il était déjà venu une fois m’essayer une tunique en drap noir lustré et brillant, mais ce n’était alors que faufilé et il avait corrigé les revers à la craie. Aujourd’hui il me rapportait mon uniforme entièrement terminé, ses beaux boutons d’or enveloppés dans du papier.

Je le revêtis et le trouvai magnifique, bien que Saint-Jérôme m’assurât que la tunique faisait des plis dans le dos. Je descendis chez Volodia, sans pouvoir empêcher un sourire suffisant de s’étaler sur ma figure. Je sentais les regards des domestiques, qui me dévoraient des yeux de l’antichambre et du corridor, mais je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir. Gavrilo, le maître d’hôtel, courut après moi dans la salle, me fit son compliment et me remit de la part de papa quatre assignats blancs. Il ajouta, toujours de la part de papa, qu’à dater de ce jour le cocher Kouzma serait à mes ordres, ainsi que le droshki et le cheval bai. Ce bonheur presque inattendu me causa une telle joie, qu’il me fut impossible de conserver devant Gavrilo un air indifférent. Je me troublai, je perdis la respiration et je répondis la première chose qui me passa par la tête : que le bai était un bon trotteur, ou quelque chose dans ce genre. Jetant ensuite un coup d’œil sur les têtes qui apparaissaient aux portes de l’antichambre et du corridor, je fus incapable de me contenir plus longtemps et traversai la salle en courant, avec ma tunique neuve et mes beaux boutons d’or. Au moment où j’entrais chez Volodia, j’entendis derrière moi les voix de Doubkof et de Nékhlioudof. Ils venaient me féliciter et nous proposer d’aller dîner quelque part et d’arroser mon succès avec du Champagne. Dmitri me dit qu’il n’aimait pas à prendre du Champagne, mais qu’il viendrait ce soir-là avec nous, pour boire à notre tutoiement. Doubkof prétendit que j’avais l’air d’un colonel. Volodia ne me fit aucun compliment et se contenta de dire très sèchement que nous pourrions partir le surlendemain pour la campagne. Je crois que, tout en se réjouissant de ce que j’étais reçu, il lui était désagréable que je fusse devenu un grand, comme lui. Saint-Jérôme vint aussi nous rejoindre et déclara avec emphase que sa tâche était terminée ; qu’il ignorait s’il s’en était bien ou mal acquitté, mais qu’il avait fait de son mieux. Il ajouta qu’il s’en irait le lendemain chez son comte. Je sentais qu’à tout ce qu’on me disait un sourire de satisfaction passablement niais s’épanouissait sur ma figure, et je remarquai que ce même sourire se communiquait à tous ceux qui me parlaient.

Je n’ai plus de gouverneur, j’ai mon droshki à moi, mon nom va être imprimé dans les listes d’étudiants, j’ai une épée, les sergents de ville pourront me faire l’honneur de… bref, je suis grand, donc heureux.

Nous décidâmes de dîner à cinq heures chez Iar. Volodia s’en alla chez Doubkof ; Dmitri disparut selon son habitude, en disant qu’il avait quelque chose à faire avant le dîner. Je me trouvai de la sorte avoir deux heures à employer à ma fantaisie. Je passai un certain temps à me promener dans toutes les chambres en me regardant dans toutes les glaces, tantôt boutonné, tantôt déboutonné, tantôt en ne mettant que le bouton d’en haut de ma tunique. Je me trouvais superbe de toutes les façons. Ensuite, malgré ma crainte d’avoir l’air trop content, je ne pus y tenir et me rendis à l’écurie et à la remise pour regarder le bai, le droshki et Kouzma, après quoi je remontai et me remis à me promener de chambre en chambre, en me regardant dans les glaces, toujours avec le même sourire de bonheur, et en comptant mon argent dans ma poche. Cependant il ne s’était pas écoulé une heure que je commençai à m’ennuyer, ou plutôt à regretter que personne ne me vît dans ma splendeur. Je sentais un besoin de remuer et d’agir. Je donnai l’ordre d’atteler le droshki et je décidai que le mieux serait d’aller faire des emplettes au pont Kouznetzki.

Je me rappelais que lorsque Volodia avait été reçu à l’Université, il s’était acheté une lithographie des chevaux de Victor Adam, une pipe et du tabac. Il me paraissait indispensable de faire de même.

Je partis en voiture pour le pont Kouznetzki. Mes boutons étincelaient au soleil, ma cocarde et mon chapeau reluisaient, mon épée brillait, tout le monde me regardait. Je me fis arrêter devant le magasin de tableaux de Daziaro et j’entrai, en jetant des coups d’œil autour de moi. Je ne voulais pas acheter les chevaux d’Adam, de peur qu’on ne pût me reprocher de singer Volodia. Tout honteux de déranger le commis, je choisis à la hâte une gouache représentant une tête de femme, qui se trouvait à l’étalage. Je la payai vingt roubles ; néanmoins je continuais à être honteux d’avoir dérangé deux beaux commis, si bien mis, pour une pareille misère, d’autant que de leur côté ils paraissaient ne pas avoir grande considération pour moi. Désireux de leur faire sentir à qui ils avaient affaire, je tournai mon attention vers un objet en argent, placé dans une vitrine, et, ayant appris que c’était un porte-crayon et que cela coûtait dix-huit roubles, je les priai d’envelopper l’objet dans du papier et je payai. J’appris encore d’eux qu’on trouvait de bonnes pipes et du tabac dans le magasin à côté, sur quoi je saluai poliment les deux commis et je sortis, ma gouache sous le bras.

La boutique voisine avait pour enseigne un nègre fumant un cigare. Toujours afin de n’imiter personne, au lieu d’une pipe ordinaire j’achetai une pipe turque, du tabac turc et deux chibouques, l’un au tilleul, l’autre à la rose. En sortant du magasin pour remonter en voiture, j’aperçus Séménof, qui avait passé avec moi et qui devait entrer dans la même faculté. Il était en civil et marchait vite, la tête baissée. Je fus vexé de ce qu’il ne me reconnaissait pas. Je dis assez haut à Kouzma : « Avance ! » montai dans le droshki et rattrapai Séménof.

« Bonjour ! lui dis-je.

— Je vous salue, répliqua-t-il sans s’arrêter.

— Pourquoi n’êtes-vous pas en uniforme ? »

Séménof s’arrêta, cligna des yeux et montra ses dents blanches, comme un homme à qui le soleil fait mal aux yeux ; en réalité, c’était pour montrer que mon droshki et mon uniforme lui étaient indifférents. Il me regarda sans mot dire et poursuivit sa route.

Du pont Kouznetzki, je me rendis chez un confiseur du boulevard Tverskoë, où je feignis de ne m’intéresser qu’aux journaux ; mais j’eus beau faire, je ne pus y résister et me mis à avaler gâteaux sur gâteaux. J’avais honte à cause d’un monsieur, qui me regardait avec curiosité de derrière son journal ; mais cela ne m’empêcha pas d’engloutir avec une rapidité extraordinaire un gâteau de chaque espèce. Cela me fit huit gâteaux.

En rentrant à la maison, je me sentis l’estomac un peu chargé, mais je n’y fis aucune attention et me mis à examiner mes acquisitions. La gouache me déplut tellement, qu’au lieu de la mettre dans un cadre et de l’accrocher dans ma chambre, comme Volodia, je la cachai soigneusement dans ma commode, à un endroit où personne ne pouvait la voir. Le portecrayon me déplut aussi. Je le posai sur la table, en me consolant avec la pensée que c’était de l’argent, par conséquent un objet ayant sa valeur et très utile du reste pour un étudiant. Quant aux ustensiles destinés à fumer, je résolus d’en faire l’essai sur-le-champ.

J’ouvris le paquet, bourrai soigneusement la pipe turque avec le tabac turc, roussâtre et fin, posai sur le tabac un morceau d’amadou allumé, pris le tuyau entre le troisième et le quatrième doigt (cette position de la main me plaisait tout particulièrement) et me mis à aspirer la fumée.

L’odeur du tabac était très agréable, mais j’avais un goût amer dans la bouche et de la peine à respirer. Pourtant je tins bon et je fumai assez longtemps, m’exerçant à faire des ronds. La chambre ne tarda pas à se remplir d’un nuage bleuâtre, la pipe commença à crépiter et le tabac brûlant à sauter ; j’avais la bouche pleine d’amertume et la tête me tournait un peu. Je résolus de m’arrêter. Je voulais seulement me regarder dans la glace avec ma pipe. À ma grande surprise, je chancelai, la chambre tournait en rond et quand je fus arrivé, non sans peine, jusqu’à la glace, je vis que j’étais pâle comme un linge. À peine eus-je le temps de me jeter sur le divan, que je ressentis un tel mal de cœur et une si grande faiblesse, que je me figurai que le tabac était un poison pour moi. Je crus que j’allais mourir. J’avais vraiment peur et je me préparais à appeler au secours et à envoyer chercher le médecin.

Ma frayeur ne dura pas longtemps. Je ne tardai pas à comprendre de quoi il s’agissait et je restai longtemps couché sur le divan, dans un état de prostration et avec un mal de tête horrible. Je considérais stupidement les armes gravées sur l’enveloppe du paquet de tabac, la pipe tombée sur le plancher, les débris des gâteaux mangés chez le confiseur, j’étais mélancolique et je pensais, dans mon désenchantement :

« Apparemment, je ne suis pas encore tout à fait grand, puisque je ne peux pas fumer comme les autres… Le sort ne veut évidemment pas que je tienne ma pipe, comme les autres, entre le troisième et le quatrième doigt, et que j’envoie de la fumée à travers des moustaches rousses. »

Dmitri me trouva dans cette situation désagréable lorsqu’il vint me chercher, à cinq heures. Cependant, après avoir avalé un verre d’eau, je me trouvai à peu près remis et prêt à partir avec lui.

« Quelle idée de fumer ! dit-il en regardant les conséquences de ma fumerie. C’est une sottise et une perte d’argent inutile. Je me suis juré de ne jamais fumer…… Mais dépêchons-nous, il faut encore que nous allions chercher Doubkof. »


LVI

À QUOI S’OCCUPAIENT VOLODIA ET DOUBKOF.


Il me suffit de voir entrer Dmitri pour deviner qu’il n’était pas de bonne humeur. Quand il était mécontent de lui, il devenait de glace, et cela se lisait sur sa figure, dans sa démarche et dans une manière à lui de cligner les yeux et de s’étirer la tête en côté, comme pour arranger sa cravate. Sa froideur réagissait alors invariablement sur mes sentiments à son égard. Dans les derniers temps, j’avais commencé à analyser et à juger le caractère de mon ami, mais notre amitié ne s’en était pas ressentie : elle était encore si jeune et si vigoureuse, qu’il m’était impossible, sous quelque aspect que j’envisageasse Dmitri, de ne pas le trouver parfait. Il y avait en lui deux hommes différents, que j’admirais également. L’un de ces hommes, que j’aimais passionnément, était bon, doux, caressant, gai et savait combien il était aimable. Quand Dmitri était cet homme-là, toute sa personne, tous ses mouvements et jusqu’au son de sa voix disaient : « Je suis bon et vertueux, j’en jouis et je jouis de ce que vous tous pouvez le voir. » L’autre Dmitri, que je commençais seulement à connaître et devant la noblesse de qui je m’inclinais, était froid, sévère pour lui et pour les autres, orgueilleux, religieux jusqu’au fanatisme et d’une vertu pédante. Il était en ce moment cet autre homme.

Des que nous fûmes en voiture, je lui dis, avec la franchise qui était la condition indispensable de notre liaison, qu’il m’était triste et pénible, un jour où j’étais si heureux, de le voir dans une disposition d’esprit qui m’était si fâcheuse.

« Je suis sûr que quelque chose vous a troublé. Pourquoi ne me le dites-vous pas ? demandai-je.

— Nicolas ! répondit-il sans se hâter, en étirant nerveusement sa tête et en clignant des yeux. Si je vous ai donné ma parole de ne rien vous cacher, vous n’avez pas le droit de me soupçonner de cachotteries. Il est impossible d’être toujours le même, et, si quelque chose m’a troublé, je ne sais pas moi-même quoi. »

« Quelle nature franche et droite ! » pensai-je, et je ne lui parlai plus.

Nous arrivâmes sans rien dire chez Doubkof. L’appartement de Doubkof était, ou me paraissait, une merveille de beauté. Partout des tapis, des tableaux, des rideaux, des tentures aux couleurs vives, des portraits, des fauteuils arrondis, des voltaires ; sur les murs, des armes, des pistolets, des blagues à tabac et des têtes d’animaux sauvages en carton. En voyant le cabinet, je compris sur qui Volodia copiait l’arrangement de sa chambre.

Nous trouvâmes Doubkof et Volodia occupés à jouer aux cartes. Un monsieur inconnu (à son attitude modeste, il devait être sans importance) était assis auprès de la table et suivait attentivement le jeu. Doubkof avait une robe de chambre de soie et des pantoufles. Volodia avait ôté sa tunique et était assis en face de lui sur le divan. On voyait, à son visage enflammé et au regard rapide qu’il nous jeta, que le jeu l’absorbait. En m’apercevant, il devint encore plus rouge.

« À toi de donner, » dit-il à Doubkof.

Je devinai qu’il lui était désagréable que je susse qu’il jouait. Toutefois sa physionomie n’exprimait point l’embarras. Elle disait : « Eh bien ! oui, je joue ; cela ne t’étonne que parce que tu es encore jeune. À notre âge, non seulement ça n’est pas mal, mais c’est indispensable. »

Je lus immédiatement tout cela sur sa figure.

Doubkof ne donna pourtant pas les cartes. Il se leva, nous serra la main, nous fit asseoir et nous offrit des pipes, que nous refusâmes.

« Voilà donc notre diplomate en triomphateur, dit-il. C’est étonnant comme il ressemble à un colonel. »

Je fis entendre un son inarticulé. Je sentais revenir mon sourire niais.

Je respectais Doubkof comme on respecte un adjudant de vingt-sept ans quand on est soi-même un gamin de seize ans et qu’on entend dire aux grandes personnes que c’est un jeune homme très comme il faut, dansant très bien et sachant parler français ; et quand ce jeune homme très comme il faut, tout en méprisant dans son âme vos seize ans, s’efforce de le cacher.

Tout mon respect n’empêchait pourtant pas que je n’aie jamais pu, tant qu’a duré notre connaissance, regarder Doubkof en face sans être mal à mon aise, Dieu sait pourquoi. J’ai remarqué depuis qu’il y avait trois sortes de gens qu’il m’était impossible de regarder en face sans malaise : ceux qui valaient beaucoup moins que moi, ceux qui valaient beaucoup mieux, et ceux avec lesquels on n’ose pas se dire une chose qu’on sait tous les deux. Doubkof valait peut-être mieux que moi, il valait peut-être moins, mais je crois plutôt que l’impression dont je parle venait de ce qu’il mentait très souvent et n’en convenait pas. Naturellement, je n’osais pas le lui dire.

« Faisons encore un marqué, dit Volodia en agitant son épaule avec le même tic que papa et en mêlant les cartes.

— Il y tient ! fit Doubkof. Nous finirons plus tard. Après tout, allons, — encore un. »

Pendant qu’ils jouaient, j’observai leurs mains. Celles de Volodia étaient grandes et belles. En tenant ses cartes, il écartait et recourbait ses doigts juste comme papa. Leurs mains se ressemblaient alors tellement, que je me demandai un instant si Volodia ne le faisait pas exprès, pour ressembler à une grande personne ; mais il me suffit de regarder sa figure pour voir qu’il ne pensait absolument qu’au jeu. Doubkof avait au contraire les mains petites, bouffies, rondes, molles et remarquablement adroites ; juste la sorte de main à porter des bagues et qu’ont les personnes aimant les jolies choses et les travaux d’adresse.

Volodia devait perdre, car le monsieur, en regardant ses cartes, fit la remarque que Vladimir Pétrovitch avait une mauvaise chance épouvantable et Doubkof, tirant son portefeuille, y écrivit quelque chose qu’il montra à Volodia en disant :

« C’est bien cela ?

— C’est bien cela, dit Volodia en affectant un air dégagé. Et maintenant, partons. »

Volodia prit Doubkof dans sa voiture, je montai dans le phaéton de Dmitri.

« À quoi est-ce qu’ils jouaient ? demandai-je à Dmitri.

— Au piquet. C’est un sot jeu, comme tous les jeux du reste.

— Est-ce qu’ils jouent fort jeu ?

— Non, mais c’est mal tout de même.

— Vous ne jouez pas ?

— Non ; j’ai donné ma parole de ne pas jouer. Doubkof, lui, ne peut pas se passer de ses gains.

— Ce n’est pas bien, dis-je. Volodia joue sans doute moins bien que lui ?

— Ce n’est certainement pas bien ; mais ce n’est pas non plus très mal. Doubkof aime le jeu et joue bien ; cela ne l’empêche pas d’être un charmant garçon.

— Je ne croyais pas du tout……

— Il est impossible de penser aucun mal de lui, car c’est réellement un charmant garçon. Je l’aime beaucoup, et je l’aimerai toujours, malgré son défaut. »

J’eus l’impression que Dmitri défendait Doubkof avec une chaleur exagérée précisément parce qu’il ne l’aimait ni ne l’estimait, mais qu’il ne voulait pas l’avouer, en partie par entêtement, en partie pour qu’on ne put pas l’accuser d’inconstance. Dmitri était un de ces hommes qui restent fidèles toute la vie à leurs amis, moins parce qu’ils les en trouvent toujours dignes que parce que, lorsqu’une fois ils ont donné leur amitié à un homme, même à tort, ils ne jugent pas loyal de la lui retirer.


LVII

OÙ L’ON ME FÉLICITE


Doubkof et Volodia connaissaient tout le personnel de Iar par son nom, et tout le personnel, depuis le suisse jusqu’au patron, leur témoignait une grande considération. On nous donna sur-le-champ un cabinet particulier et on nous servit un dîner mirifique, commandé par Doubkof d’après une carte en français. La bouteille de Champagne frappé était préparée, et je m’efforçais de la regarder d’un air indifférent. Le dîner fut très gai et très agréable, bien que Doubkof nous racontât, selon son habitude, les histoires les plus extraordinaires. Après tout, elles étaient peut-être vraies. Il nous raconta entre autres que sa grand-mère, ayant été attaquée par trois voleurs, les avait tués à coups de mousqueton. À cette histoire, je rougis, baissai les yeux et me détournai. Volodia, de son côté, était visiblement inquiet chaque fois que j’ouvrais la bouche (il avait tort ; autant que je m’en souviens, je n’ai rien dit ce soir-là de particulièrement sot). Lorsqu’on servit le Champagne, tout le monde me félicita, Doubkof et Dmitri trinquèrent avec moi « à notre futur tutoiement » et m’embrassèrent. Ne sachant pas qui payait le Champagne (on m’expliqua plus tard que nous en payions chacun notre part) et voulant régaler mes amis avec mon propre argent, que je tâtais à chaque instant dans ma poche, je tirai doucement un billet de dix roubles, appelai le garçon et lui dis à demi-voix, mais de façon que tous les autres, qui me regardaient en silence, m’entendissent : « Encore une demi-bouteille de Champagne, s’il vous plaît. » Volodia rougit, fut pris de son tic dans l’épaule et nous jeta à tous des regards si effarés que je vis ma faute, ce qui n’empêche que nous bûmes la demi-bouteille avec beaucoup de plaisir. Le dîner continua très gaiement. Doubkof blaguait sans interruption et Volodia racontait aussi des farces, et les racontait si bien, que jamais je ne l’aurais cru de lui. Nous rîmes beaucoup. Leur comique consistait à imiter, en forçant la note, l’anecdote bien connue : « Êtes-vous allé à l’étranger ? — Non, mais mon frère joue du violon. » Ils avaient poussé le genre à la perfection de l’absurde. Par exemple, dans l’anecdote que je viens de citer, le second répondait : « Non, mais mon frère n’a jamais joué du violon. » À chaque question, ils se renvoyaient des répliques en ce genre ; même sans questions, ils s’attachaient à associer deux idées tout à fait disparates, débitaient ces non-sens d’un ton sérieux et c’était très drôle. Je commençais à saisir le procédé et je voulus aussi raconter quelque chose de drôle, mais les autres eurent l’air embarrassés tandis que je parlais, ils détournèrent les yeux et mon histoire ne sortit pas. Doubkof déclara que « le diplomate divaguait », mais le Champagne et la société des grands m’avaient mis dans un état si agréable, que je ressentis à peine cette remarque. Le seul Dmitri ne se déridait pas, bien qu’il eût bu autant que nous, et son air rébarbatif comprimait un peu la gaieté générale.

« Écoutez, messieurs, dit Doubkof ; après dîner, il faut nous charger du diplomate. Emmenons-le chez la tante.

— Nékhlioudof ne voudra pas venir, dit Volodia.

— Tu es insupportable, avec ta bonasserie ! tu es insupportable ! fit Doubkof en s’adressant à Dmitri. Allons ensemble, tu verras quelle excellente dame est la tante.

— Non seulement je n’irai pas, mais je lui défends d’y aller, répondit Dmitri en rougissant.

— À qui ? au diplomate ? Tu veux bien, toi, diplomate ? Regarde sa figure, il s’est épanoui dès qu’on a parlé de la tante.

— Je ne le lui défends pas, poursuivit Dmitri en se levant et en marchant de long en large sans me regarder ; mais je l’engage à ne pas y aller, je l’en prie. Ce n’est plus un enfant et, s’il en a envie, il peut y aller seul, sans vous. Tu devrais avoir honte, Doubkof ; parce que tu fais mal, tu voudrais entraîner les autres.

— Qu’y a-t-il de mal, dit Doubkof en faisant signe de l’œil à Volodia, à vous inviter tous à venir prendre une tasse de thé chez la tante ? Si cela te déplaît, tu n’as qu’à ne pas venir. J’irai avec Volodia. Tu viens, Volodia ?

— Hem ! hem ! fit Volodia d’un ton affirmatif. Allons, et en revenant nous irons chez moi finir notre piquet.

— Voyons, veux-tu aller avec eux, oui ou non ? dit Dmitri en s’approchant de moi.

— Non, répliquai-je en me poussant sur le divan pour lui faire place. Je n’en ai pas envie, et, quand même tu ne me le déconseillerais pas, je n’irais pas. »

Il s’assit auprès de moi et j’ajoutai tout bas :

« Non, je n’ai pas dit la vérité ; j’ai envie d’aller avec eux ; mais je suis content de ne pas le faire.

— C’est parfait, dit-il. Vis à ta guise et ne te laisse mener par personne ; cela vaut mieux que tout. »

Non seulement cette petite dispute ne troubla pas notre plaisir, mais elle y contribua. Dmitri devint tout à coup bon enfant, comme j’aimais tant à le voir. J’ai remarqué depuis, bien des fois, que telle était sur lui l’influence d’une bonne conscience. Il était content de lui de m’avoir sauvé et il s’anima tout à fait. Il commanda encore une bouteille de Champagne (c’était contraire à ses principes), invita un monsieur qui passait et se mit à le faire boire, chanta le Gaudeamus igitur en nous disant de faire le chœur et proposa d’aller se promener en voiture à Sokolnik, sur quoi Doubkof fit la remarque que c’était trop sentimental.

« Amusons-nous, dit Dmitri en souriant. Je me suis grisé, en son honneur, pour la première fois de ma vie. »

Ce genre de gaieté n’allait pas très bien à Dmitri. Il avait l’air d’un précepteur ou d’un bon père de famille qui, étant content des enfants, fait une partie pour les amuser et pour leur montrer, en même temps, qu’on peut s’amuser honnêtement. Néanmoins son animation inattendue nous gagnait tous, d’autant plus que nous avions bu chacun près d’une demi-bouteille de Champagne.

Ce fut dans cette disposition agréable que je sortis avec les autres pour fumer une cigarette que m’avait donnée Doubkof.

Au moment où je me levai, je remarquai que la tête me tournait un peu ; mes pieds ne marchaient et mes mains n’étaient dans une position normale que lorsque je faisais bien attention ; sinon, mes pieds allaient de côté et d’autre et mes mains gesticulaient. Je concentrai toute mon attention sur mes membres et j’ordonnai à mes mains de se soulever pour boutonner ma tunique et arranger mes cheveux : ce qu’elles exécutèrent, mais en levant les coudes à une hauteur extraordinaire. J’ordonnai ensuite à mes pieds de me conduire à la porte et ils obéirent ; mais tantôt ils frappaient lourdement le plancher, tantôt ils posaient à peine ; le gauche surtout se tenait toujours sur la pointe. Une voix me cria : « Où vas-tu ? On apporte de la lumière. » Je devinai que cette voix était celle de Volodia et je me sus gré de l’avoir deviné ; mais je souris pour toute réponse et poursuivis ma route.


LVIII

JE ME PRÉPARE À FAIRE DES VISITE


Le lendemain était notre dernier jour à Moscou, et j’étais obligé de faire des visites. Papa me l’avait ordonné, et il avait inscrit lui-même les visites à faire sur un morceau de papier. Notre père s’inquiétait beaucoup moins de notre éducation et de notre direction morale que de nos relations mondaines. Il avait mis sur le morceau de papier, de son écriture rapide et saccadée :

1° Chez le prince Ivan Ivanovitch ; indispensable.

2° Chez les Ivine ; indispensable.

3° Chez le prince Mikhaïl.

4° Chez la princesse Nékhlioudof et Mme Valakhine ; si tu as le temps.

Venaient ensuite le recteur et les professeurs, mais Dmitri m’assura que ces dernières visites étaient plus qu’inutiles. Il fallait faire toutes les autres dans la journée, et les deux premières, celles où il y avait indispensable, m’intimidaient tout particulièrement. Le prince Ivan Ivanovitch avait été général en chef, il était vieux, riche et seul ; les relations entre lui et un étudiant de seize ans ne pouvaient rien avoir de flatteur pour l’étudiant, et j’en avais le pressentiment. Les Ivine étaient aussi des gens riches, et ils avaient pour père un gros bonnet de fonctionnaire qui était venu une fois en tout chez nous, du temps de grand’mère. Depuis la mort de grand’mère, j’avais remarqué que le plus jeune des Ivine nous évitait et prenait de grands airs. Je savais par ouï-dire que l’aîné avait fini son droit et était entré dans l’administration à Saint-Pétersbourg. Le second, Serge, mon ancienne idole, devenu grand et gros, était aussi à Pétersbourg, cadet dans le corps des pages.

Dans ma jeunesse, non seulement je n’aimais pas à voir les gens qui se considéraient comme au-dessus de moi, mais ce m’était un vrai supplice, parce que j’étais dans une crainte perpétuelle de recevoir un affront et que j’avais sans cesse l’esprit tendu vers un même objet : affirmer vis-à-vis d’eux mon indépendance. Toutefois, du moment où je supprimais la fin du programme de papa, il s’agissait d’atténuer ma faute en exécutant la première partie. J’allais et venais par la chambre en contemplant mon uniforme, mon chapeau et mon épée, posés sur des chaises, et je faisais mes préparatifs pour sortir, lorsque je reçus la visite du vieux Grapp et d’Iline. Ils venaient me féliciter. Le père Grapp était un Allemand russifié, doucereux et complimenteur à en être insupportable, très souvent ivre. La plupart du temps, il venait chez nous parce qu’il avait quelque chose à demander, et papa l’invitait quelquefois à s’asseoir dans son cabinet, mais on ne l’aurait jamais fait dîner avec nous. Tout rampant et quémandeur qu’il fût, cela se mélangeait d’une certaine bonhomie apparente, et il était tellement un habitué de la maison, qu’on lui tenait compte de l’attachement qu’on lui supposait pour nous tous. Malgré tout, je ne sais pourquoi, je ne l’aimais pas, et quand il parlait, j’avais toujours honte pour lui.

L’arrivée de cette visite me contraria vivement et je ne cherchai pas à le dissimuler. Iline avait été reçu en même temps que moi. J’étais si accoutumé à le regarder de mon haut, et il était si accoutumé à penser que c’était mon droit, qu’il m’était un peu désagréable de le voir étudiant tout comme moi. Il me sembla que lui-même se sentait gêné de cette égalité. Je lui dis bonjour froidement et donnai l’ordre d’atteler, sans les inviter à s’asseoir, car il me semblait qu’ils pourraient bien s’asseoir tout seuls. Iline était un bon et brave garçon, point du tout sot, mais il avait ce qu’on appelle un grain ; il était toujours, sans cause aucune, dans des états violents : tantôt pleurnichant, tantôt riant à propos de tout, tantôt se froissant de tout ; en ce moment, c’était cette dernière disposition qui prévalait. Il ne disait rien, nous regardait, son père et moi, d’un air furieux et se contentait, quand on lui parlait, de sourire de son sourire humble et contraint ; il était déjà habitué à cacher sous ce sourire tous ses sentiments, en particulier la honte que lui inspirait son père et qu’il ne pouvait pas ne pas éprouver devant nous.

« Comme ça, Nicolas Pétrovitch, dit le vieux en me suivant dans la chambre pendant que je m’habillais et en tournant lentement entre ses gros doigts, avec une nuance de respect, la tabatière d’argent que lui avait donnée ma grand’mère, dès que j’ai appris par mon fils comme vous aviez passé brillamment — tout le monde sait votre intelligence — je suis accouru vous faire mon compliment, mon petit père. Je vous ai porté sur mon dos, dans le temps, et Dieu sait que je vous aime tous comme si vous étiez ma famille. Et voilà mon Iline : il demande toujours à venir chez vous. Lui aussi, il est habitué à vous. »

Pendant ce discours, Iline s’était assis sur la fenêtre et avait l’air de contempler mon tricorne, mais il marmottait quelque chose entre ses dents d’un ton irrité.

« Je voulais aussi vous demander, Nicolas Pétrovitch, poursuivit le vieux, si mon Iline a bien passé. Il dit qu’il sera avec vous ; comme ça, vous ne l’abandonnerez pas, vous le surveillerez, vous lui donnerez des conseils.

— Il a parfaitement passé, répliquai-je en regardant Iline, qui sentit mon regard et cessa de remuer les lèvres.

— Est-ce qu’il pourrait passer la journée avec vous ? » demanda le vieux avec un sourire timide, comme si je lui avais fait très peur.

Depuis qu’il était entré, quelque mouvement que je fisse, il ne me lâchait pas d’une semelle, de sorte que je n’avais pas cessé une seconde de respirer l’odeur de vin et de tabac dont il était toujours imprégné. J’étais dépité de ce qu’il me mettait dans une position fausse vis-à-vis de son fils ; je lui en voulais de me donner des distractions pendant une opération aussi importante que ma toilette ; par-dessus tout, cette odeur de boisson, qui me poursuivait, m’exaspérait. Le tout ensemble fit que je répondis très froidement qu’il m’était impossible de garder Iline, parce que je serais absent toute la journée.

« Le petit père va sans doute voir sa petite sœur ? dit Iline en souriant sans me regarder. Du reste, moi aussi j’ai à faire. »

J’étais de plus en plus dépité et contrarié. Pour tâcher d’adoucir mon refus, je me hâtai de leur expliquer que je ne serais pas à la maison parce que j’étais obligé d’aller chez le prince Ivan Ivanovitch, chez la princesse Kornakof, chez Ivine, « celui qui a cette place si importante, » et que je dînerais probablement chez la princesse Nékhlioudof. Il me semblait que lorsqu’ils sauraient chez quels grands personnages j’allais, ils ne pourraient plus avoir de prétentions sur moi. Lorsqu’ils se préparèrent à sortir, j’invitai Iline à venir une autre fois, mais il se contenta de faire entendre un son inarticulé en souriant de son sourire forcé. Il était visible qu’il ne mettrait plus jamais les pieds chez moi.

Dès qu’ils furent partis, je montai en voiture pour faire mes visites. J’avais demandé le matin à Volodia de m’accompagner, pour que je sois moins intimidé. Il avait refusé, sous prétexte que ce serait trop sentimental d’aller ensemble, deux frères, dans le même droshki.


LIX

CHEZ LES VALAKHINE


Je partis donc seul. La première visite, d’après le quartier, était Mme Valakhine. Il y avait trois ans que je n’avais vu Sonia, et il va de soi que ma passion pour elle s’était évanouie il y avait beau temps. Cependant il m’en était resté un souvenir très vif, qui me causait encore de l’émotion. Il m’était arrivé, pendant ces trois ans, de penser à elle avec tant de force et de me la représenter si nettement, que j’en pleurais et que je redevenais amoureux. Toutefois cela ne durait que quelques minutes et ne se produisait qu’à de longs intervalles.

Je savais que Sonia et sa mère avaient passé deux ans à l’étranger. On racontait qu’elles avaient versé en diligence, que Sonia avait eu la figure coupée par des éclats de verre et que cela l’avait beaucoup enlaidie. En me rendant chez elle, je me rappelais la Sonia d’autrefois et je me demandais comment j’allais la trouver. À cause des deux ans à l’étranger, je me la représentais très grande, avec une taille superbe, un air sérieux et imposant, du reste extrêmement séduisante. Mon imagination se refusait à me la représenter avec un visage défiguré par des cicatrices. Tout au contraire, ayant entendu parler je ne sais où d’un amant passionné qui était resté fidèle à l’objet de son culte après que celui-ci eût été défiguré par la petite vérole, je m’efforçais de me persuader que j’étais amoureux de Sonia pour avoir le mérite de lui être fidèle en dépit de ses cicatrices. La vérité est qu’en arrivant chez les Valakhine, je n’étais pas amoureux le moins du monde ; seulement, ayant remué tous ces vieux souvenirs, j’étais tout disposé à le redevenir et je le souhaitais ardemment ; il y avait déjà longtemps que j’avais honte, en voyant tous mes amis amoureux, d’être si peu à leur hauteur.

Les Valakhine demeuraient dans une petite maison de bois, très propre, donnant sur une cour. Je sonnai — les sonnettes étaient encore une grande rareté à Moscou — et la porte me fut ouverte par un jeune domestique, tout petit, habillé proprement. Il ne sut ou ne voulut pas me dire si sa maîtresse était chez elle et s’enfuit par un corridor noir, me laissant dans l’antichambre sombre.

Je restai seul assez longtemps dans cette pièce obscure, sur laquelle donnait une porte fermée, sans compter la porte d’entrée et celle du corridor. Je m’étonnais un peu de la physionomie ténébreuse de la maison, mais je me disais, d’autre part, que cela devait être ainsi chez des gens ayant été à l’étranger. Au bout de cinq minutes, le même domestique ouvrit de l’intérieur la porte de la salle et me conduisit dans un salon modeste, mais propre. Presque au même instant, Sonia entra.

Elle avait dix-sept ans. Elle était très petite, très maigre, jaune et avec un air de mauvaise santé. On ne voyait pas trace de cicatrice sur son visage et elle avait toujours les charmants yeux un peu bombés et le joli sourire, bon et gai, que j’avais connus et aimés dans notre enfance. Ne m’attendant pas du tout à la trouver ainsi, il me fut impossible, au premier moment, de déverser sur elle le sentiment que j’avais préparé en route. Elle me tendit la main, à la mode anglaise, qui était alors une rareté comme les sonnettes, me donna une franche poignée de main et me fit asseoir à côté d’elle sur le divan.

« Que je suis donc contente de vous voir, mon cher Nicolas, » dit-elle en me regardant en face avec un air si sincèrement heureux, que je ne surpris rien de protecteur dans le ton amical avec lequel elle prononça les mots : « Mon cher Nicolas ». J’étais étonné de la retrouver encore plus simple, plus gentille et plus familière, après un séjour à l’étranger. Je découvris deux petites cicatrices, l’une près du nez, l’autre au sourcil, mais ses admirables yeux et son sourire étaient exactement comme dans mes souvenirs et toujours aussi brillants.

« Comme vous avez changé ! dit-elle ; vous voilà tout à fait grand. Et moi, me trouvez-vous très changée ?

— Je ne vous aurais pas reconnue, » répondis-je, bien que je fusse justement en train de penser que je l’aurais toujours reconnue. Je me sentais de nouveau dans cet état de gaieté insouciante où je m’étais trouvé cinq ans auparavant, en dansant le grand’père avec elle au bal de grand’mère.

« J’ai beaucoup enlaidi, n’est-ce pas ? demanda-t-elle en secouant la tête.

— Mais non, pas du tout, me hâtai-je de répondre. Vous avez un peu grandi, vous avez pris des années, mais au contraire… je trouve même…

— Bon ; cela ne fait rien. Vous rappelez-vous nos danses, nos jeux, et Saint-Jérôme, et Mme Dorat (je n’avais pas connu de Mme Dorat ; évidemment, elle était entraînée par le plaisir des souvenirs d’enfance et elle confondait). Ah ! quel bon temps ! » continua-t-elle avec son vieux sourire, encore plus joli que dans mes souvenirs, et son même regard lumineux.

Tandis qu’elle parlait, j’eus le temps de réfléchir à la situation où je me trouvais et de décider avec moi-même que j’étais amoureux. À peine eus-je pris cette résolution, qu’à la minute même mon heureuse insouciance s’envola ; une sorte de brouillard me déroba la vue de tous les objets, même de ses yeux et de son sourire ; je me sentis honteux, je rougis et perdis la faculté de parler.

« Les temps sont changés, poursuivit-elle en soupirant et en soulevant légèrement les sourcils. Tout est devenu beaucoup plus mauvais, et nous aussi, n’est-ce pas, Nicolas ? »

Je ne pus répondre et la regardai en silence.

« Que sont devenus les Ivine, les Kornakof ? Vous vous les rappelez ? continua-t-elle en considérant avec une certaine curiosité mon visage empourpré et effrayé. Ah ! le bon temps ! »

Il m’était toujours impossible de répondre.

L’entrée de Mme Valakhine me tira provisoirement de cette situation pénible. Je me levai, saluai et retrouvai la parole. En échange, Sonia se transforma soudain de la manière la plus étrange. Toute sa gaieté et sa familiarité s’évanouirent, le sourire n’était plus le même ; à la grande taille près, elle devint tout à coup la demoiselle retour de l’étranger que je m’étais figurée en venant. Cette métamorphose n’avait pas de raison d’être apparente, car sa mère avait conservé son sourire aimable et son air doux, qui paraissait dans ses moindres mouvements.

Mme Valakhine s’assit dans un grand fauteuil et m’indiqua un siège auprès d’elle. Elle dit quelque chose en anglais à sa fille, et Sonia sortit aussitôt, ce qui acheva de me mettre à l’aise. Mme Valakhine me fit des questions sur mon frère, mon père, tous les miens, puis elle me parla de son chagrin, la perte de son mari. À la fin, voyant qu’il était impossible de causer avec moi, elle me regarda comme pour dire : « Tu devrais te lever, faire ton salut et t’en aller, ce serait une bien bonne idée, mon cher. » Mais il m’arrivait une chose singulière. Sonia était rentrée, un ouvrage d’aiguille à la main, et s’était assise à l’autre bout du salon ; je sentais ses yeux sur moi. D’autre part, pendant que Mme Valakhine me parlait de la mort de son mari, j’avais eu le temps de me rappeler que j’étais amoureux et de réfléchir que la mère s’en apercevait certainement. Tout cela combiné m’avait donné un nouvel accès de timidité, tellement violent, que je me sentais hors d’état de faire un seul mouvement d’une façon naturelle. Je sentais que je serais obligé, pour me lever et sortir, de faire attention à l’endroit où je poserais le pied, à ce que je ferais de ma tête et de mes bras ; en un mot, je me sentais presque comme la veille au soir, après avoir bu une demi-bouteille de Champagne. L’instinct me disait que je ne saurais jamais m’en tirer et que je ne pourrais pas me lever ; et en effet, je ne pouvais pas me lever. Mme Valakhine était sans doute étonnée de mon visage cramoisi et de mon immobilité complète, mais j’avais décidé que mieux valait rester assis, dans cette situation stupide, que de risquer de faire une maladresse en me levant et en sortant.

Je restai donc assis, sans bouger, un temps assez long, attendant qu’un événement imprévu vînt me tirer de là. L’événement se présenta sous la forme d’un jeune homme de pauvre mine, qui entra de l’air d’une personne de la maison et me salua poliment. Mme Valakhine se leva, s’excusa en disant qu’elle avait à parler à son homme d’affaires et me regarda d’un air perplexe qui voulait dire : « S’il vous plaît de rester là cent ans, je ne vous mets pas à la porte. » Je fis un effort désespéré et me levai, mais il fut au-dessus de mes forces de saluer. Je me dirigeai vers la porte, suivi par les regards de compassion de la mère et de la fille, et, dans ma préoccupation de ne pas me prendre les pieds dans le tapis, je me les pris dans une chaise qui n’était pas du tout sur mon chemin. Une fois au grand air, lorsque je me fus secoué et que j’eus poussé un tel grognement que Kouzma me demanda plusieurs fois ce que je voulais, la crise se dissipa et je me mis à réfléchir avec assez de calme à mon amour pour Sonia et aux relations entre la mère et la fille, qui me semblaient bizarres. Quand je racontai dans la suite à mon père que Mme Valakhine et sa fille ne m’avaient pas paru très bien ensemble, il dit :

« Oui, elle tourmente cette pauvre petite avec son horrible avarice. C’est singulier, ajouta-t-il avec plus d’émotion que n’en comportait une simple parente éloignée, c’était une si charmante femme — aimable, originale. Je ne peux pas comprendre ce qui l’a changée à ce point. Tu n’as pas vu chez elle une espèce de secrétaire ? Qu’est-ce que c’est que ces manières-là ? une barine russe qui a un secrétaire ! ajouta-t-il en s’éloignant de moi d’un air irrité.

— Je l’ai vu, répondis-je

— Eh bien ! est-il joli garçon au moins ?

— Non, il est très laid.

— C’est incompréhensible, » dit papa en secouant son épaule avec irritation et en toussaillant.

« Me voilà amoureux, » pensais-je en continuant ma route dans mon droshki.


LX

CHEZ LES KORNAKOF


La seconde visite se trouvait être les Kornakof. Ils occupaient le premier étage d’une grande maison. L’escalier était majestueux et bien tenu, mais point luxueux. Il y avait un tapis, proprement fixé par des tringles de cuivre brillantes, mais il n’y avait ni fleurs ni glaces. La salle, que je traversai pour entrer au salon, avait un parquet bien ciré et était proprement meublée ; mais tout cela était triste et froid. Le mobilier, quoiqu’un peu vieux, était reluisant et d’aspect solide ; mais on n’apercevait ni un tableau, ni un rideau, ni un ornement. Je trouvai au salon un certain nombre des jeunes princesses. Elles se tenaient si droites sur leurs chaises et avaient un tel air de cérémonie, qu’on se disait en les apercevant : « Elles ne se tiennent pas comme ça quand il n’y a pas de visites ».

« Maman vient tout de suite, » me dit l’aînée en s’asseyant près de moi.

Pendant un quart d’heure, elle m’entretint avec tant d’aisance et de tact, que la conversation ne languit pas un instant. On sentait seulement trop que c’était un travail ; aussi elle me déplut. Elle me raconta, entre autres choses, que leur frère Étienne, qu’on avait fait entrer deux ans auparavant à l’école des sous-officiers nobles, était déjà officier. En parlant de son frère, et surtout en racontant qu’il s’était mis dans les hussards malgré leur mère, elle fit une figure effrayée, et toutes ses cadettes, assises en silence, firent la même figure effrayée. Elle parla de la mort de grand’mère et prit un air triste, et toutes les jeunes princesses prirent le même air triste. Elle rappela le jour où j’avais frappé Saint-Jérôme et où l’on m’avait emmené, se mit à rire en montrant de vilaines dents, et toutes les sœurs se mirent à rire en montrant de vilaines dents.

Leur mère entra. C’était toujours la même petite femme maigre, avec son regard fuyant qui se détournait de la personne à qui elle parlait. Elle me prit la main et haussa la sienne jusqu’à mes lèvres ; l’idée de lui baiser la main ne me serait pas venue sans cela ; je ne trouvais pas que ce fût indispensable.

« Que je suis contente de vous voir, dit-elle de son ton bavard, en jetant un coup d’œil sur ses filles. Comme il ressemble à sa maman ! N’est-ce pas, Lise ? »

Lise répondit que c’était vrai. Je savais parfaitement que je ne ressemblais pas le moins du monde à ma mère.

« Vous voilà tout à fait grand garçon ! Et mon Étienne… vous vous le rappelez ?… c’est votre cousin issu de germain… non, pas issu de germain… Comment faut-il dire, Lise ? Ma mère était Varvara Dmitrievna, fille de Dmitri Nicolaiévitch, et votre grand’mère était Nathalie Nicolaiévna.

— Cela fait cousin au quatrième degré, maman, dit l’aînée des princesses.

— Tu embrouilles toujours tout ! lui cria aigrement sa mère. Ce n’est pas du tout au quatrième degré — lui et Étienne sont issus de germains. Étienne est déjà officier, vous savez ? Il est seulement fâcheux qu’on le laisse trop libre. Il faut tenir la jeunesse !… Vous n’en voulez pas à une vieille tante de vous dire la vérité ? Je tenais Étienne très sévèrement, et je trouve que c’est nécessaire… J’y suis — voilà comment nous sommes parents : le prince Ivan Ivanovitch est mon oncle et il était l’oncle de votre mère. J’étais donc cousine germaine de votre maman, et non issue de germains… À propos, dites-moi : vous avez été chez le prince Ivan, mon ami ? »

Je répondis que j’allais y aller.

« Comment est-ce possible ! cria-t-elle. Cela aurait dû être votre première visite. Vous savez que le prince Ivan est comme un père pour vous. Il n’a pas d’enfants. Ses seuls héritiers sont vous et mes enfants. Il faut le soigner à cause de son âge, de sa situation, et de tout. Je sais que la jeunesse d’aujourd’hui ne tient pas compte des liens de famille et n’aime pas les personnes âgées ; mais croyez-en votre vieille tante qui vous aime et qui aimait votre maman ; votre grand’mère aussi, je l’aimais, j’avais beaucoup d’affection et de respect pour elle. Il faut absolument y aller, absolument. »

Je dis que j’irais certainement et me levai. La visite me paraissait suffisamment longue et je fis mine de m’en aller, mais elle me retint.

« Non, attendez une minute. Où est votre père, Lise ? Allez le chercher. Il sera si content de vous voir, » continua-t-elle en s’adressant à moi.

Au bout de deux minutes, le prince Mikhaïl entra. C’était un petit homme trapu, les vêtements extrêmement sales, la barbe pas faite, la physionomie presque stupide à force d’indifférence. Il ne fut pas le moins du monde content de me voir, en tout cas il ne le montra pas. La princesse, dont on voyait qu’il avait grand’peur, lui dit :

« N’est-ce pas que Valdemar (elle avait oublié mon nom) ressemble beaucoup à sa maman ? »

Elle accompagna ces paroles d’un tel signe des yeux, que le prince, devinant ce qu’elle voulait, s’approcha de moi d’un air qui était tout le contraire d’enchanté et me tendit sa joue pas rasée, qu’il me fallut embrasser.

« Tu n’es pas encore habillé ! et tu as à sortir ! poursuivit la princesse du ton aigre qui lui était évidemment habituel avec les personnes de la maison. Tu veux donc encore les agacer ? Tu veux encore te les mettre à dos ?

— On y va, on y va, petite mère, » dit le prince Mikhaïl, et il sortit.

Je saluai et me retirai.

C’était la première fois que j’entendais dire que nous étions les héritiers du prince Ivan Ivanovitch, et cette nouvelle m’avait produit un effet désagréable.


LXI

CHEZ LES IVINE


La visite indispensable que je devais lui faire me coûtait encore plus. Mais, avant d’aller chez le prince, j’avais à voir les Ivine, qui se trouvaient sur ma route. Ils habitaient une grande et belle maison sur le boulevard Tverskoë. Ce ne fut pas sans un sentiment de crainte que je gravis le perron de parade, où se tenait un suisse avec sa canne à pomme. Quand je montai le grand escalier, il me sembla que j’étais devenu tout petit, au sens propre du mot. J’avais déjà eu cette impression quand mon droshki était venu se ranger devant le grand perron : droshki, cheval, cocher, tout m’avait semblé devenir tout petit.

Je trouvai le jeune Ivine couché sur un divan et endormi devant un livre ouvert. Son gouverneur, qui m’avait suivi, réveilla son élève. Ivine ne manifesta aucune joie de me voir, et je remarquai qu’en me parlant il me regardait les sourcils. Bien qu’il fût extrêmement poli, il me sembla qu’il n’éprouvait aucune sympathie particulière pour moi et qu’il ne voyait pas la nécessité de faire ma connaissance, ayant déjà sans doute ses relations, différentes des miennes. Tout cela ressortait principalement pour moi de sa manière de me regarder les sourcils. En un mot, et quoiqu’il m’en coûte de faire cet aveu, il me traitait à peu près comme je traitais Iline. Je commençais à avoir les nerfs agacés. Je surprenais au vol chaque regard d’Ivine et je traduisis un coup d’œil qu’il échangea avec son gouverneur par cette question :

« Qu’est-ce qu’il vient faire chez nous ? »

Après un instant de conversation, Ivine me dit que son père et sa mère étaient à la maison, et me proposa de me conduire chez eux.

Il me mena dans une petite pièce à côté du salon. Sa mère entra en même temps que nous par une autre porte. Elle m’accueillit très amicalement, me fit asseoir auprès d’elle et s’informa avec intérêt de toute notre famille.

Mme Ivine, que je n’avais fait qu’entrevoir une fois ou deux et que je considérai maintenant avec attention, me plut beaucoup. Elle était grande, maigre, très blanche, et avait toujours un air triste et accablé. Son sourire était mélancolique, mais d’une grande bonté ; ses grands yeux fatigués, un peu de travers, lui donnaient une expression encore plus triste et plus attrayante. Quand elle s’asseyait ou qu’elle remuait, c’était comme un affaissement et un effondrement de tout son corps. Elle parlait mollement et prononçait si peu nettement, qu’on entendait une lettre pour une autre ; néanmoins le timbre de sa voix et son parler étaient fort agréables. On voyait qu’elle prenait un intérêt mélancolique à ce que je lui disais de ma famille, comme si mes réponses lui rappelaient des temps meilleurs. Son fils sortit. Elle me considéra un instant en silence, et tout à coup elle fondit en larmes. Je restais assis devant elle, ne sachant absolument que dire ni que faire. Elle continuait à pleurer, sans me regarder. Mon premier mouvement fut la compassion ; le second fut de me demander : « Faut-il la consoler ? et comment s’y prendre ? » Le dernier fut de lui en vouloir de me mettre dans une situation aussi fausse. « Est-ce que j’ai l’air si à plaindre ? pensai-je ; ou bien le fait-elle exprès, pour voir comment je m’y prends dans ces cas-là ? »

« Il ne serait pas convenable de m’en aller, pensais-je encore ; j’aurais l’air d’être mis en fuite par ses larmes. » Je m’agitai sur ma chaise pour lui rappeler ma présence.

« Que je suis donc sotte ! fit-elle en me regardant et en s’efforçant de sourire. Il y a des jours comme ça, où l’on pleure sans savoir pourquoi. »

Elle se mit à chercher son mouchoir sur le divan, à côté d’elle, et tout à coup elle pleura encore plus fort.

« Ah ! mon Dieu ! c’est ridicule de toujours pleurer. J’aimais tant votre mère, nous étions… si… liées…… et… »

Elle trouva son mouchoir, s’en couvrit le visage et continua à pleurer. Je retombai dans mes perplexités. Cette situation se prolongea assez longtemps. J’étais vexé, mais j’avais surtout pitié d’elle. Ses larmes paraissaient sincères, et je pensais tout le temps qu’elle pleurait moins à cause de ma mère que parce qu’elle n’était pas heureuse maintenant et qu’elle avait été heureuse jadis, du temps de ma mère. Je ne sais pas comment cela aurait fini, si le jeune Ivine n’était rentré en disant que son père la demandait. Elle se leva et allait sortir, quand son mari parut. C’était un petit monsieur très vert, malgré ses cheveux gris, avec de gros sourcils noirs, des cheveux en brosse et une bouche d’une expression très dure.

Je me levai et saluai, mais M. Ivine, qui avait trois décorations sur son habit vert, ne me rendit pas mon salut, et c’est même à peine s’il me regarda.

J’eus soudain le sentiment que je n’étais pas une personne, mais un objet quelconque, indigne d’attention, — quelque chose comme un fauteuil, ou une fenêtre ; du moins, si j’étais une personne, c’était de celles qui ne font aucune différence avec un meuble.

« Vous n’avez toujours pas écrit à la comtesse, ma chère ? dit-il à sa femme d’un air impassible et dur.

— Je vous demande pardon, monsieur Irteneff, » dit avec un signe de tête Mme Ivine, devenue subitement hautaine et me regardant les sourcils comme son fils.

Je la saluai et m’inclinai de nouveau devant le vieil Ivine, sur qui cela produisit juste autant d’effet que si l’on avait ouvert ou fermé une fenêtre. Le jeune Ivine me reconduisit pourtant jusqu’à la porte, en me racontant qu’il allait entrer à l’université de Saint-Pétersbourg, parce que son père venait d’être nommé là-bas (il me dit à quoi ; c’était une place très importante).

« Papa dira ce qu’il voudra, marmottais-je entre mes dents en remontant en voiture, mais je n’y remettrai plus les pieds. L’une pleurniche en me regardant, comme si j’étais un pauvre malheureux, et cet animal qui ne vous salue pas….. Il me le payera. » De quelle façon je voulais le lui faire payer, je n’en sais vraiment rien.

J’eus dans la suite à subir de nombreux assauts de la part de mon père, qui disait qu’il était indispensable de cultiver cette relation et que je ne pouvais pas exiger qu’un homme dans la situation de M. Ivine s’occupât d’un gamin comme moi. Mais je tins bon assez longtemps.


LXII

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH


« À présent, la dernière visite, » dis-je à Kouzma, et nous roulâmes vers la maison du prince Ivan Ivanovitch.

D’ordinaire, après une série de visites, je prenais de l’aplomb. Je me dirigeais donc dans une disposition d’esprit assez calme vers la demeure du prince, lorsque les paroles de la princesse Kornakof sur ma qualité d’héritier me revinrent subitement à l’esprit. Par-dessus le marché, j’aperçus deux équipages devant le perron. Ma timidité me reprit.

Il me sembla que le vieux suisse qui m’ouvrit la porte, le laquais qui m’ôta mon manteau, les trois dames et les deux messieurs que je trouvai au salon, et surtout le prince Ivan Ivanovitch, qui était assis en uniforme civil sur le divan, il me sembla, dis-je, que tous me regardaient comme on regarde un héritier : avec malveillance. Le prince fut charmant pour moi. Il m’embrassa, c’est-à-dire qu’il effleura ma joue de ses lèvres flétries, sèches et froides, me questionna sur mes occupations et mes projets, me plaisanta, me demanda si je faisais toujours des vers comme ceux que j’avais faits pour la fête de grand’mère, et me retint à dîner. Plus il était aimable, plus je me figurais qu’il ne me caressait que pour ne pas laisser voir à quel point la pensée que j’étais son héritier lui était désagréable. Il avait un tic qui venait de ses fausses dents (il avait tout un râtelier). Chaque fois qu’il avait parlé, il relevait sa lèvre supérieure vers son nez et l’aspirait avec un léger ronflement, comme s’il avait voulu la renifler. En ce moment, quand son tic le prenait, il me semblait toujours l’entendre dire à part soi :

« Mon garçon, mon garçon, je le sais bien sans toi : héritier, héritier », etc.

Quand nous étions petits, nous appelions le prince Ivan Ivanovitch « grand-père ». Aujourd’hui, étant héritier, ma langue se refusait à lui dire « grand-père ». Lui dire « Votre Excellence », comme l’un des messieurs qui se trouvaient là, me semblait plat. Je m’appliquai donc, pendant toute la conversation, à ne pas l’appeler du tout. Ce qui me troublait le plus, c’était une vieille princesse qui était aussi héritière du prince, et qui vivait avec lui. Au dîner, j’étais placé à côté d’elle. Je me figurai tout le temps qu’elle ne me parlait pas parce qu’elle me détestait, sachant que j’étais héritier comme elle, et que le prince ne s’occupait pas de notre côté de la table parce que nous lui étions également odieux, la princesse et moi, en qualité d’héritiers.

« Tu ne peux pas te figurer combien il m’a été désagréable, dis-je à Dmitri le soir de ce même jour, afin de lui faire admirer mon dégoût à l’idée que j’étais héritier (il me semblait que c’était un très beau sentiment), tu ne peux pas te figurer combien il m’a été désagréable de passer aujourd’hui deux heures entières chez le prince. C’est un homme excellent et il a été charmant pour moi, continuai-je, désireux de montrer à mon ami, entre autres choses, que si je disais tout cela, ce n’était pas que je me fusse senti petit garçon devant le prince ; mais l’idée qu’on pourrait me regarder du même œil que cette princesse qui vit chez lui et qui rampe devant lui m’est odieuse. C’est un vieillard étonnant, admirablement bon et délicat avec tout le monde, mais il maltraite cette princesse que cela en est pénible à voir. Ces misérables questions d’argent gâtent toutes les relations !

« Sais-tu ? poursuivis-je. Je crois que le mieux serait de m’en expliquer franchement avec le prince ; de lui dire que je le vénère en tant qu’homme, mais que je ne pense pas à son héritage et que je le supplie de ne rien me laisser ; que je n’irai le voir qu’à cette condition. »

Dmitri ne m’éclata pas de rire au nez. Il réfléchit et me dit après quelques instants de silence :

« Sais-tu une chose ? Tu as tort. Ou bien tu ne dois pas supposer qu’on puisse avoir de toi la même opinion que de ta princesse ; ou bien, si tu le supposes, va plus loin : dis-toi que tu sais qu’on peut t’attribuer ces pensées-là, mais qu’elles sont si loin de toi que tu les méprises et que tu ne feras jamais rien qui en soit la conséquence. Suppose qu’ils supposent que tu supposes….. Bref, ajouta-t-il, sentant qu’il s’embrouillait dans son raisonnement, le mieux de beaucoup, c’est de ne rien supposer du tout. »

Mon ami avait parfaitement raison. Ce n’est que beaucoup, beaucoup plus tard que j’appris, par l’expérience de la vie, combien il est mauvais de penser, et encore plus de dire, une foule de choses qui nous paraissent très nobles, mais qui devraient rester éternellement enfouies au fond du cœur de l’homme. J’appris aussi que les paroles nobles vont rarement de pair avec les actions nobles. Je suis convaincu que le seul fait d’avoir exprimé une bonne intention en rend l’accomplissement difficile, la plupart du temps impossible. Mais comment empêcher la jeunesse de faire parade de ses beaux sentiments ? Ce n’est que beaucoup plus tard qu’en se rappelant ces nobles élans, on éprouve la même impression de regret qu’à l’aspect d’une fleur qu’on n’a pu s’empêcher de cueillir avant qu’elle fût épanouie et qu’on voit maintenant à terre, flétrie et foulée aux pieds.

Moi qui venais de dire, à l’instant même, à mon ami Dmitri que les questions d’argent gâtaient toutes les relations, je lui empruntai le lendemain matin, avant de partir pour la campagne, 25 roubles en papier pour mon voyage. Il s’était trouvé que j’avais gaspillé tout mon argent en gouaches et en pipes turques ; Dmitri m’offrit les 25 roubles, je les pris et fus très longtemps à les lui rendre.


LXIII

CONVERSATION INTIME AVEC MON AMI


Cette conversation eut lieu en phaéton, sur la route de Kountsof. Dmitri m’avait déconseillé de faire visite à sa mère dans la matinée et était venu me prendre après le dîner pour passer la soirée, et même la nuit, à la campagne où habitait sa famille. Lorsque nous fûmes sortis de la ville et que les couleurs sales et bariolées des rues, le bruit assourdissant et insupportable du pavé furent remplacés par la vaste étendue de la campagne et le léger grincement des roues sur la route poudreuse, lorsque l’air parfumé du printemps et les grands horizons m’enveloppèrent de toutes parts, alors seulement je commençai à retrouver mon assiette, entièrement perdue depuis deux jours sous l’influence des impressions nouvelles et du sentiment de la liberté. Dmitri était dans son humeur douce et facile ; il n’arrangeait pas sa cravate en s’étirant la tête et n’avait pas de mouvement nerveux dans les yeux. J’étais content des beaux sentiments que je lui étalais et nous causions amicalement de beaucoup de ces choses intimes dont on n’est pas toujours disposé à se parler. Dmitri me mettait au courant de sa famille, que je ne connaissais point, me parlait de sa mère, de sa tante, de sa sœur et de la rousse que Volodia et Doubkof appelaient sa passion. Il s’exprimait sur sa mère avec éloge, d’un certain ton froid et solennel, comme pour prévenir toute discussion sur ce sujet, et parlait de sa tante avec un enthousiasme mêlé d’une nuance d’indulgence. Il me dit très peu de chose de sa sœur ; il avait l’air gêné pour me parler d’elle. En revanche, il s’étendit avec animation sur la rousse, de son vrai nom Lioubov Serguéievna, qui était une fille un peu mûre, vivant chez les Nékhlioudof en qualité de parente.

« Oui, c’est une fille étonnante, dit-il en rougissant et, en même temps, en me regardant hardiment en face. Elle n’est plus toute jeune, ce sera bientôt une vieille fille, et elle n’est pas du tout jolie ; mais quelle bêtise d’aimer la beauté ! — quelle absurdité ! — je ne peux pas comprendre cela, tellement c’est inepte (on aurait dit, à l’entendre, qu’il venait de découvrir la vérité la plus extraordinaire). Mais quelle âme elle a ! quel cœur ! Et des principes !… Je suis sûr que tu ne trouverais pas sa pareille dans tout notre monde actuel. »

J’ignore à qui Dmitri avait emprunté l’habitude de dire que tout ce qui était bien était rare dans le monde actuel. C’était une phrase qu’il répétait volontiers, et qui lui allait bien.

« Je ne crains qu’une chose, poursuivit-il paisiblement après avoir ainsi foudroyé de son indignation les gens assez sots pour aimer la beauté. J’ai peur que tu ne la comprennes pas tout de suite, que tu n’aies de la peine à la connaître. Elle est réservée et même un peu renfermée ; elle n’aime pas à montrer ses belles et étonnantes qualités. Tiens, ma mère, que tu vas voir, est une femme excellente, intelligente — elle connaît Lioubov Serguéievna depuis plusieurs années — eh bien ! elle ne peut ni ne veut la comprendre. Hier même….. Je vais te raconter pourquoi j’étais de mauvaise humeur quand tu me l’as demandé. Avant-hier, Lioubov Serguéievna m’a prié d’aller avec elle chez Ivan Iacovlevitch — tu as entendu parler d’Ivan Iacovlevitch ? — Il passe pour fou ; en réalité, c’est un homme remarquable. Il faut te dire que Lioubov Serguéievna est très religieuse et comprend parfaitement Ivan Iacovlevitch. Elle va souvent le voir et lui donne pour les pauvres de l’argent qu’elle gagne avec son travail. Tu verras quelle femme admirable. Je m’en vais donc avec elle chez Ivan Iacovlevitch ; je lui suis très reconnaissant de m’avoir fait connaître cet homme remarquable. Eh bien ! maman ne peut absolument pas comprendre ça : elle appelle ça de la superstition. Je me suis disputé avec maman, hier soir, pour la première fois de ma vie, et assez chaudement, conclut-il avec un mouvement nerveux du cou, qui était comme une réminiscence de l’effet que lui avait produit cette querelle.

— Eh bien, quelle est ton idée ? demandai-je pour le distraire de ce souvenir désagréable. Comment crois-tu que finira…… je veux dire, est-ce que vous causez ensemble de ce qui arrivera et de la manière dont finira votre passion, ou amitié ?

— Tu demandes si je songe à l’épouser ? » fit-il en rougissant de nouveau et en se tournant de nouveau vers moi, pour me regarder en face.

« Eh bien ! voilà, pensais-je, tandis que l’apaisement se faisait en moi ; nous sommes grands garçons et amis, nous causons ensemble, dans un phaéton, de notre avenir. Il serait agréable à n’importe qui, en ce moment, de nous écouter à la dérobée et de nous regarder. »

« Pourquoi pas ? poursuivit-il sur ma réponse affirmative. Mon but, comme pour tout homme raisonnable, est d’être, autant que possible, heureux et bon. Avec elle — si elle y consent, — quand je serai tout à fait indépendant —, je serai plus heureux et meilleur qu’avec la plus grande beauté du monde. »

Pendant ces entretiens, nous ne faisions pas attention que nous approchions de Kountsof, ni que le ciel se couvrait et que la pluie menaçait. Le soleil était déjà bas et la moitié de son disque rouge était cachée, sur notre droite, par un nuage gris presque opaque, juste au-dessus des grands arbres des jardins de Kountsof. De l’autre moitié du disque s’échappaient des fragments de rayons enflammés, inondant d’une chaude lumière les masses épaisses et immobiles des vieux arbres, qui se détachaient en vert sur la partie du ciel demeurée bleue et lumineuse. L’éclat et les teintes de cette partie du ciel formaient un contraste violent avec le gros nuage lilas posé en face de nous sur les jeunes boulassières fermant l’horizon.

Un peu plus à droite encore, on apercevait derrière les buissons et les arbres les tuiles de différentes couleurs des maisons de campagne. Parmi ces tuiles, les unes répercutaient les rayons éblouissants du soleil, les autres avaient l’aspect morne de la partie sombre du ciel. Dans un creux à gauche bleuissait un étang immobile entouré de cytises au feuillage vert pâle, qui se réfléchissaient en noir dans sa surface mate. Derrière l’étang, à mi-côte, s’étendait une jachère noire, divisée en deux par une lisière d’un vert chaud, dont la ligne droite allait rejoindre l’horizon plombé et menaçant. Des deux côtés du chemin où roulait mollement le phaéton, de jeunes seigles tendres et flexibles, commençant à épier, étalaient leur verdure crue. L’air était immobile et sentait le frais. Les feuilles des arbres et les seigles, extraordinairement nets et en relief, ne bougeaient pas. On aurait dit que chaque feuille, chaque brin d’herbe vivait de sa vie individuelle, intense et heureuse. Je remarquai près de la route un sentier noirâtre, qui serpentait parmi les seigles d’un vert sombre, déjà hauts, et ce sentier me rappela très vivement notre campagne, ce qui me conduisit, par un enchaînement d’idées bizarre, à penser à Sonia et à me rappeler que j’étais amoureux d’elle.

Malgré toute mon amitié pour Dmitri et tout le plaisir que me causait son ouverture de cœur, je n’avais pas envie d’en savoir plus long sur ses sentiments et ses intentions à l’égard de Lioubov Serguéievna, tandis que j’avais une envie terrible de lui faire part de mon amour pour Sonia, qui me paraissait un sentiment d’un ordre beaucoup plus élevé. Je ne sais pourquoi, je ne me décidai pas à lui dire directement combien je sentais que nous serions heureux quand j’aurais épousé Sonia, que j’habiterais la campagne, que j’aurais de petits enfants qui courraient à quatre pattes et m’appelleraient papa, que je le verrais arriver en costume de voyage avec sa femme, Lioubov Serguéievna….. Au lieu de tout cela, je dis en lui montrant le soleil couchant : « Dmitri, regarde comme c’est beau ! »

Dmitri ne répliqua pas. Il était, visiblement mécontent de ce qu’en réponse à un aveu qui lui coûtait, je lui faisais admirer la nature, qui le laissait en général très froid. La nature lui produisait un tout autre effet qu’à moi. Elle l’intéressait, plutôt qu’elle ne le touchait par sa beauté. Il l’aimait par l’intelligence, plutôt qu’il ne la sentait.

« Je suis très heureux, repris-je sans m’occuper de ce qu’il était absorbé dans ses pensées et entièrement indifférent à ce que je pourrais lui dire. Je t’avais parlé — tu te le rappelles ? — d’une demoiselle dont j’étais amoureux quand j’étais enfant ; je l’ai revue aujourd’hui, poursuivis-je avec entraînement, et maintenant j’en suis décidément amoureux….. »

Malgré l’indifférence persistante qui se peignait sur son visage, je lui racontai ma passion et tous mes plans de bonheur conjugal. Chose bizarre, dès que je mis à décrire la violence de mon sentiment, je sentis que celui-ci diminuait.

La pluie nous surprit dans l’avenue de bouleaux de la maison. Mais nous ne la sentions pas. Je ne m’aperçus qu’il pleuvait que parce qu’il me tomba quelques gouttes sur le nez et sur la main et parce qu’on entendait un léger bruit sur les jeunes feuilles des arbres ; les branches chevelues des bouleaux pendaient immobiles et avaient l’air de recevoir ces belles gouttes d’eau transparentes avec délices ; elles exprimaient leur jouissance en dégageant une odeur prononcée, dont l’allée était toute remplie. Nous descendîmes de voiture, afin d’arriver plus vite en coupant à travers le jardin. À l’entrée de la maison, nous nous rencontrâmes avec quatre dames qui rentraient précipitamment du côté opposé et dont deux portaient des ouvrages de couture, une troisième un livre et la quatrième un petit chien. Dmitri me présenta séance tenante à sa mère, sa sœur, sa tante et Lioubov Serguéievna. Elles s’arrêtèrent une seconde, mais la pluie augmentait rapidement.

« Entrons dans la galerie et tu nous le représenteras, » dit la dame qui me parut être la mère de Dmitri, et nous montâmes tous ensemble l’escalier.

LXIV

LES NÉKHLIOUDOF


De toute cette société, la personne qui me frappa le plus au premier moment fut Lioubov Serguéievna. Elle montait l’escalier la dernière, son bichon dans les bras, et avait de gros souliers lacés. Deux fois elle s’arrêta pour me considérer avec attention et, les deux fois, elle embrassa aussitôt après son chien. Elle était fort laide : rousse, petite, maigre, la taille un peu de travers. Sa coiffure l’enlaidissait encore. C’était une coiffure bizarre, avec la raie en côté, une de ces coiffures qu’inventent les femmes chauves. J’avais beau faire, il m’était impossible, pour complaire à mon ami, de trouver quoi que ce soit de bien en elle. Même ses yeux bruns, bien qu’exprimant la bonté, étaient trop petits, trop ternes, et positivement laids. Même ses mains, ce trait caractéristique entre tous, bien qu’assez petites et point mal faites, étaient rouges et rudes.

Lorsque nous fûmes arrivés sur la terrasse, chacune des dames m’adressa quelques mots, à l’exception de Vareneka, la sœur de Dmitri, qui se contenta de fixer attentivement sur moi ses grands yeux gris foncé. Chacune reprit ensuite son ouvrage, tandis que Vareneka rouvrait son livre à l’endroit marqué avec son doigt, le posait sur ses genoux et se mettait à lire à haute voix.

La princesse Marie Ivanovna était une grande femme bien faite, d’une quarantaine d’années. On lui aurait donné plus d’après ses cheveux, dont les boucles grisonnantes sortaient franchement de son bonnet. On lui aurait donné beaucoup moins d’après son beau teint frais et uni, son visage sans une seule ride et ses grands yeux brillants, vifs et gais. Elle avait les yeux bruns et très ouverts, les lèvres trop minces, un peu dures, le nez assez régulier mais inclinant à gauche, les mains grandes comme un homme, sans bagues, avec de beaux doigts effilés. Elle portait une robe bleu foncé, moulant sa belle taille encore jeune, dont elle était évidemment fière. Elle se tenait très droite sur sa chaise et cousait un vêtement quelconque. Quand j’entrai dans la galerie, elle me prit par la main, m’attira à elle comme pour me voir de plus près, et dit avec ce même regard ouvert et un peu froid qu’on retrouvait chez son fils, qu’elle me connaissait depuis longtemps par Dmitri et qu’elle m’invitait à passer tout un jour chez elle pour bien faire connaissance. — Faites tout ce qu’il vous plaira, ajouta-t-elle ; ne vous gênez pas pour nous et nous ne nous gênerons pas non plus pour vous : promenez-vous, lisez, écoutez-nous ou allez dormir, comme il vous plaira.

Sophie Ivanovna, sa sœur, était une vieille fille. Bien que la cadette, elle paraissait plus âgée que la princesse. Elle avait ce genre de complexion tout particulier qu’on ne trouve que chez les vieilles filles ayant beaucoup d’embonpoint, lorsqu’elles sont petites et portent corset. Son excès de santé remontait, pour ainsi dire, avec une telle force, qu’il menaçait à chaque instant de l’étouffer. Ses petites mains courtes et épaisses ne pouvaient pas se joindre plus bas que la pointe de sa robe. Cette pointe elle-même se retroussait, et néanmoins elle ne pouvait pas la voir.

On s’apercevait, à sa toilette et à sa coiffure, qu’elle faisait encore la jeune. Ce n’est pas Sophie Ivanovna qui aurait montré ses cheveux gris, si elle en avait eu. Au premier moment, son regard et son accueil me parurent très hautains et m’intimidèrent ; avec sa sœur, au contraire, je me sentais tout à fait à l’aise. Peut-être étaient-ce sa grosseur et une certaine ressemblance avec les portraits de la grande Catherine qui lui donnaient à mes yeux un air d’orgueil ; quoi qu’il en soit, j’achevai de me troubler quand elle me dit en me regardant fixement « Les amis de nos amis sont nos amis. » Ayant prononcé ces mots, elle se tut, ouvrit la bouche et soupira profondément. Mon opinion sur elle changea du tout au tout à cette vue, et je me rassurai. C’était probablement son embonpoint qui lui avait fait prendre l’habitude de soupirer profondément dès qu’elle avait dit quelques mots, en ouvrant un peu la bouche et en roulant un peu ses grands yeux bleus. Quoi qu’il en soit, elle avait en faisant cela une expression de bonté si charmante, que ma peur s’envola et que je commençai même à la trouver très bien.

Dans ma pensée, Lioubov Serguéievna était tenue, en qualité d’amie de mon ami, de me dire sur-le-champ quelque chose de très affectueux et de très intime. Elle me regarda effectivement assez longtemps en silence, comme si elle hésitait, de peur que ce qu’elle avait l’intention de me dire ne fût trop affectueux ; mais elle ne rompit ce silence que pour me demander dans quelle faculté j’étais. Elle se remit ensuite à me regarder fixement sans rien dire. Il était clair qu’elle se demandait s’il fallait, oui ou non, dire cette chose intime, et moi, remarquant son hésitation, je faisais une figure suppliante pour la décider à me dire tout, mais elle dit seulement : « On prétend qu’on s’occupe peu de sciences, à présent, à l’Université, » et elle appela son petit chien Suzette.

Pendant toute la soirée, Lioubov Serguéievna articula des apophtegmes de ce genre, qui, la plupart du temps, ne répondaient à rien et étaient parfaitement incohérents. Mais j’avais une telle confiance en Dmitri, et Dmitri nous regardait alternativement, elle et moi, d’un visage inquiet disant si clairement : « Eh bien, qu’est-ce que tu en dis ? » que, tout en étant déjà convaincu dans l’âme que Lioubov Serguéievna n’avait rien d’extraordinaire, j’étais encore très loin, ainsi qu’il arrive souvent, de me l’avouer à moi-même.

Pour en finir avec cette famille, Vareneka était une grosse fille de seize ans. Elle n’avait de bien que ses grands yeux gris foncé, à la fois gais et réfléchis, ressemblant extraordinairement à ceux de sa tante, son énorme natte blonde et sa main, singulièrement fine et belle.

« Je suppose, monsieur Nicolas, que cela vous ennuie, d’entendre lire au milieu, » me dit Sophie Ivanovna avec son bon soupir en retournant le morceau de robe qu’elle cousait.

Dmitri étant sorti, la lecture s’était interrompue.

« Vous avez peut-être déjà lu Rob Roy ? »

Dans ce temps-là, je jugeais de mon devoir, à cause de mon uniforme d’étudiant, de répondre spirituellement et avec originalité aux questions les plus simples, quand je me trouvais avec des gens que je connaissais peu. J’aurais eu grande honte d’une réponse simple et claire : oui ou non, cela m’a amusé ou ennuyé, etc. Je repartis donc, en regardant mes pantalons neufs à la dernière mode et mes beaux boutons, que je ne connaissais pas Rob Roy, mais que la lecture m’intéressait beaucoup, parce que j’aimais mieux commencer un livre au milieu.

« C’est doublement intéressant, ajoutai-je avec un sourire satisfait ; il faut deviner ce qui est arrivé et ce qui arrivera. »

La princesse se mit à rire d’un rire qui n’était pas naturel (je m’aperçus dans la suite qu’elle n’en avait pas d’autre).

« Cela doit être vrai, dit-elle. Êtes-vous encore ici pour longtemps, Nicolas ? Vous ne trouvez pas mauvais que je supprime le monsieur ? Quand partez-vous ?

— Je ne sais pas ; peut-être demain, ou peut-être resterons-nous encore quelque temps, répondis-je, bien que notre départ fût positivement fixé au lendemain.

— Je suis fâchée que vous vous en alliez, fit la princesse en regardant quelque part au loin. Je le regrette et pour vous et pour mon Dmitri. À votre âge, l’amitié est une chose précieuse. »

Je sentais qu’elles me regardaient toutes et attendaient ma réponse, bien que Vareneka fît semblant de regarder l’ouvrage de sa tante. Je sentais qu’on me faisait subir une façon d’examen et qu’il s’agissait de me montrer à mon avantage.

« C’est vrai pour moi, dis-je. L’amitié de Dmitri m’est utile, mais je ne puis pas lui être utile : il est mille fois meilleur que moi (Dmitri ne pouvait pas m’entendre ; autrement, j’aurais eu peur qu’il ne sentît que je ne disais pas ce que je pensais). »

La princesse se remit à rire de son rire pas naturel, qui était le naturel.

« À l’entendre, dit-elle, c’est vous qui êtes un petit monstre de perfection. »

« Monstre de perfection, pensai-je ; c’est très distingué, c’est à se rappeler. »

« Au surplus, sans parler de vous, il est passé maître dans l’art de découvrir des perfections, ajouta-t-elle en baissant la voix (ce qui me fut extrêmement agréable) et en désignant Lioubov Serguéievna des yeux. Il en a découvert dans pauvre tante (c’était ainsi qu’ils appelaient Lioubov Serguéievna entre eux) que je ne soupçonnais pas, moi qui la connais depuis vingt ans, avec sa Suzette… Varia, va dire de m’apporter un verre d’eau, ajouta-t-elle en regardant de nouveau au loin ; elle avait sans doute réfléchi qu’il était encore trop tôt pour m’initier à leurs affaires de famille, ou même que cela était tout à fait inutile. Ou plutôt, non, c’est lui qui ira. Il ne fait rien, et toi, tu lis. Allez, mon ami. Vous irez tout droit, et quand vous aurez fait quinze pas, vous vous arrêterez et vous direz très haut : « Pierre, apporte un verre d’eau avec de la glace à Marie Ivanovna. »

Elle poussa de nouveau un petit rire de son rire pas naturel. « Elle veut évidemment parler de moi, pensai-je en sortant. Elle veut dire qu’elle m’a trouvé très, très intelligent. » Je n’avais pas fait les quinze pas que la grosse Sophie Ivanovna me rattrapa en soufflant. Elle marchait néanmoins vite et légèrement.

« Merci, mon cher, dit-elle. Je vais de ce côté, je le dirai. »

LXV

LES TROIS AMOURS


Sophie Ivanovna, telle que j’appris à la connaître plus tard, était une de ces rares vieilles filles nées pour la vie de famille, à qui le sort a refusé ce bonheur et qui prennent tout à coup le parti de déverser sur quelques êtres choisis la provision de tendresse qu’elles ont amassée dans leur cœur, pendant tant d’années, en prévision du mari et des enfants qu’elles n’auront pas. Cette provision est, chez elles, tellement inépuisable, que les êtres choisis ont beau être nombreux, il leur reste toujours de la tendresse qu’elles déversent sur leur entourage et sur tous ceux, bons ou mauvais, qu’elles trouvent sur leur chemin.

Il y a trois espèces d’amour :

1° L’amour élégant ;

2° L’amour dévoué ;

3° L’amour actif.

Il n’est pas question ici de l’amour d’un jeune homme pour une jeune fille, ou réciproquement. Ces sortes d’attachements m’effrayent. J’ai été assez malheureux dans ma vie pour n’avoir jamais pu y apercevoir une seule parcelle de vérité. Je n’y ai jamais vu qu’un mensonge, dans lequel le sentiment proprement dit est tellement embrouillé avec les questions d’attrait physique, de relations conjugales, de fortune, d’envie de se lier ou se délier les mains, qu’il était impossible de s’y reconnaître. Je veux parler de l’amour de la créature humaine pour les autres créatures ; de l’amour qui, selon le plus ou moins de vigueur de l’âme, se concentre sur un seul individu, se partage entre plusieurs ou s’épanche sur beaucoup ; de l’amour pour sa mère, son père, son frère, ses enfants, son camarade, son amie, son compatriote ; de l’amour, en un mot, pour les créatures humaines.

L’amour élégant consiste à être épris de la beauté du sentiment que l’on éprouve et à se complaire dans son expression. Pour les gens qui aiment ainsi, l’objet aimé n’est aimable qu’autant qu’il éveille un sentiment agréable, dont la conscience et les manifestations leur soient une jouissance. Ils s’inquiètent fort peu d’être payés de retour, cette circonstance n’exerçant aucune influence sur la beauté et le charme de leur propre sentiment. Ils changent fréquemment d’objet, car leur unique but est de tenir continuellement éveillé en eux-mêmes le sentiment agréable de l’amour. Pour y parvenir, ils ne cessent de parler de leur amour dans les termes les plus choisis, à l’objet de leur passion et à tout le monde, même à ceux que cela regarde le moins. Dans mon pays, les gens d’une certaine classe qui aiment élégamment ne se contentent même pas d’en parler à tout le monde : ils en parlent toujours en français. C’est ridicule à dire et c’est bizarre, mais je suis convaincu qu’il y a eu et qu’il y a encore, dans un certain monde, beaucoup de personnes, surtout de femmes, chez qui l’amour pour leurs amis, leurs maris et leurs enfants cesserait à l’instant d’exister s’il leur était interdit de l’exprimer en français.

La seconde sorte d’amour, l’amour dévoué, consiste à aimer l’opération du sacrifice de soi-même, fait à l’objet aimé, sans s’occuper le moins du monde de savoir si l’objet aimé s’en trouvera mieux ou plus mal. On peut en donner cette formule : « Il n’y a pas de désagrément que je ne sois capable de me causer à moi-même pour prouver au monde entier et à lui (ou à elle) combien je suis dévoué. » Les gens qui aiment de cette manière ne veulent jamais croire qu’ils sont payés de retour, car il est encore plus beau de se sacrifier pour quelqu’un qui ne vous comprend pas. Ils sont toujours maladifs, ce qui augmente encore le mérite de leurs sacrifices. Ils sont, en général, constants, parce qu’il leur serait pénible de perdre le mérite des sacrifices faits à l’objet aimé. Ils sont toujours prêts à mourir pour prouver leur dévouement, mais ils méprisent les menues preuves d’affection qui n’exigent pas une abnégation particulière. Vous avez bien ou mal dîné, bien ou mal dormi ; vous êtes bien ou mal portant, gai ou triste : tout cela leur est égal et ils ne remueraient pas le bout du doigt pour y changer quelque chose ; mais s’exposer à recevoir une balle, se jeter à l’eau ou dans le feu, dépérir d’amour, voilà leur affaire ; ils sont toujours prêts, il ne leur faut que l’occasion. Ce n’est pas tout : ils sont orgueilleux de leur amour, ils sont exigeants, jaloux, défiants ; ils souhaitent des dangers à l’objet aimé, pour avoir le plaisir de le délivrer et de le consoler ; ils lui souhaitent même des défauts, pour l’en corriger.

Je suppose que vous habitiez la campagne. Vous êtes seul avec votre femme, qui vous aime de l’amour dévoué. Vous vous portez bien, vous êtes tranquille, vous avez des occupations qui vous plaisent. Votre tendre femme est très délicate. Elle ne peut pas s’occuper de son ménage, qui est abandonné aux domestiques, ni de ses enfants, qui sont confiés aux bonnes, ni de quoi que ce soit qui lui plaise, puisque rien ne lui plaît en dehors de son mari. Il est visible qu’elle est souffrante, mais elle ne vous en parle pas, de peur de vous faire de la peine. Il est visible qu’elle s’ennuie, mais elle est prête à s’ennuyer toute sa vie pour l’amour de vous. Il est visible qu’elle se ronge de vous voir si assidu à vos affaires, quelles qu’elles soient ; qu’il s’agisse de chasse ou de livres, d’agriculture ou d’un service public, elle sait que vos occupations vous tuent, mais elle se tait et souffre. Vous tombez malade. Votre tendre femme oublie ses propres maux et s’installe à votre chevet ; vous avez beau la supplier de ne pas se tourmenter inutilement, elle n’en bouge ; vous sentez perpétuellement sur vous son regard compatissant qui vous dit : « Je te l’avais bien dit ! Mais c’est égal, je ne t’abandonnerai pas. »

Un matin, vous vous sentez un peu mieux, et vous voulez changer de chambre. L’autre chambre n’est ni faite ni chauffée. Votre potage, la seule chose que vous puissiez manger, n’a pas été commandé au cuisinier. On a oublié d’aller chercher votre médecine. En revanche, votre tendre femme, qui n’en peut plus d’avoir passé la nuit, continue à vous regarder de son air de compassion, à marcher sur la pointe du pied et à donner aux domestiques, en termes obscurs, des ordres qui dérangent toutes leurs habitudes. Vous avez envie de lire. Votre tendre femme vous dit avec un soupir qu’elle sait bien que vous ne l’écouterez pas — que vous allez vous fâcher contre elle — mais elle y est habituée : vous feriez mieux de ne pas lire. Vous avez envie de vous promener dans la chambre : vous feriez mieux de ne pas marcher. Vous voulez causer avec un ami qui vient d’arriver : vous feriez mieux de ne pas parler.

La nuit suivante la fièvre revient. Vous voudriez dormir, mais votre tendre femme, toute pâle, la figure tirée, poussant de temps à autre un soupir, est assise en face de vous dans un fauteuil ; vous l’apercevez à la lueur de la veilleuse, et ses légers mouvements, les petits bruits qu’elle fait vous portent sur les nerfs et vous agacent. Vous avez un domestique qui vous sert depuis vingt ans, auquel vous êtes accoutumé, qui vous soigne admirablement et qui ne demande pas mieux que de le faire, car cela lui vaut des gratifications et il dort ensuite le jour : votre tendre femme ne le lui permet pas. Elle veut tout faire elle-même, de ses faibles mains, qui sont habituées à ne rien faire. Vous ne pouvez pas vous empêcher de suivre ses doigts blancs avec une irritation contenue pendant qu’elle essaye inutilement de déboucher une fiole, ou qu’elle éteint une lumière, ou qu’elle vous verse votre potion, ou qu’elle vous arrange dans votre lit en geignant. Si vous êtes vif et emporté et que vous la priiez de s’en aller, elle se retire humblement, et, grâce à votre surexcitation nerveuse, vous l’entendez derrière la porte, qui pleure, gémit et débite des absurdités à votre domestique. Enfin, vous ne mourez pas, vous vous remettez : votre tendre femme, qui est restée vingt nuits sans dormir et qui vous le rappelle toute la journée, tombe malade à son tour. Elle se met à tousser ; elle souffre ; elle est encore moins capable que par le passé de s’occuper de n’importe quoi ; au moment où vous reprenez votre état normal, elle vous prouve qu’elle aime à se sacrifier en s’ennuyant avec douceur. Involontairement, son ennui gagne tous ceux qui l’entourent, y compris vous.

Le troisième amour, l’amour actif, consiste à désirer violemment, de satisfaire tous les besoins, les désirs, les caprices, les fantaisies même répréhensibles de l’objet aimé. Les gens qui aiment ainsi aiment toujours pour toute leur vie, car plus vive est leur passion, mieux ils en connaissent l’objet, et plus il leur devient facile de l’aimer, en d’autres termes de contenter ses désirs. Leur affection s’exprime rarement par des paroles et, s’ils en parlent, non seulement ce n’est ni avec éloquence ni l’air satisfaits d’eux-mêmes, mais c’est timidement, gauchement, parce qu’ils ont toujours peur de ne pas aimer assez. Il n’est pas jusqu’aux défauts de l’objet aimé qui ne leur soient chers, comme leur fournissant des désirs de plus à satisfaire. Ces gens-là veulent être payés de retour ; ils se persuadent au besoin qu’ils le sont ; si la chose se trouve vraie, ils sont heureux, mais le contraire ne les empêche pas d’aimer, et non seulement ils souhaitent le bonheur de l’objet aimé, mais ils y travaillent sans relâche par tous les moyens en leur pouvoir, grands et petits, matériels et moraux.

Cet amour dévoué était justement ce qui se lisait dans les yeux de Sophie Ivanovna, dans chacun de ses mouvements et dans toutes ses paroles. Elle l’étendait à son neveu, sa nièce, sa sœur, à Lioubov Serguéievna, et même à moi, parce que Dmitri m’aimait.

Ce ne fut que beaucoup plus tard que j’appréciai Sophie Ivanovna à sa valeur. Cependant, dès ce premier jour, je me posai la question suivante : Pourquoi Dmitri, qui s’efforce de comprendre l’amour tout autrement que ne le font les jeunes gens, et qui a constamment sous les yeux cette femme aimable et affectueuse, se contente-t-il de lui reconnaître certaines bonnes qualités, tandis qu’il est éperdument épris de cette bizarre Lioubov Serguéievna ? Le proverbe a raison : nul n’est prophète en son pays. De deux choses l’une : ou bien il y a vraiment, dans tout homme, plus de mauvais que de bon ; ou bien l’homme est plus sensible au mauvais qu’au bon. Il n’y avait pas longtemps que Dmitri connaissait Lioubov Serguéievna, tandis qu’il était accoutumé depuis sa naissance à la tendresse de sa tante.


LXVI

OÙ JE FAIS CONNAISSANCE


Lorsque je rentrai dans la galerie, on ne parlait pas du tout de moi, comme je m’y étais attendu. Vareneka avait posé son livre et se disputait violemment avec Dmitri, qui faisait les cent pas en arrangeant sa cravate d’un mouvement de cou et en fronçant les sourcils. Le prétexte de la querelle était Ivan Iacovlevitch et la superstition, mais ils étaient tous deux trop animés pour qu’il n’y eût pas au fond un sujet beaucoup plus intime, sensible à la famille entière. La princesse et Lioubov Serguéievna se taisaient, ne perdant pas un mot et visiblement tentées, par instants, de se mêler à la discussion, mais se retenant et s’en remettant, l’une à Vareneka, l’autre à Dmitri. Au coup d’œil que me jeta Vareneka à mon entrée, on sentait qu’il lui était absolument égal que je l’écoutasse ou non ; elle était absorbée par sa dispute. Le regard de la princesse, qui tenait visiblement pour Vareneka, eut la même expression indifférente. En revanche, Dmitri redoubla de vivacité devant moi et Lioubov Serguéievna dit avec une figure très effrayée, sans s’adresser à personne en particulier : « Les gens âgés disent vrai : Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. »

Cette sentence ne mit pas fin à la querelle ; elle n’eut d’autre résultat que de me donner l’idée que le parti de Lioubov Serguéievna et de mon ami était le mauvais. J’éprouvais quelque embarras à assister ainsi à une scène de famille. D’autre part, il m’était agréable de voir le véritable état de cet intérieur et de sentir que ma présence ne les gênait en rien.

Que de fois il arrive qu’on voit une famille pendant des années sans que le voile menteur des bienséances vous laisse jamais apercevoir les véritables relations des membres de cette famille entre eux. J’ai même remarqué que, plus ce voile est épais, et beau par conséquent, plus les relations vraies qu’il vous cache sont grossières. Que le hasard fasse qu’il s’élève une discussion tout à fait inattendue et, en apparence, insignifiante : à propos d’une dentelle, d’une visite, des chevaux de monsieur — alors, sans aucune cause visible, la discussion devient acharnée, s’envenime, se trouve à l’étroit sous le voile des bienséances, et les vraies relations apparaissent tout à coup, avec leur grossièreté, à l’effroi des adversaires eux-mêmes et à l’étonnement des spectateurs ; le voile ne cache plus rien ; il flotte inutile entre les deux combattants et ne sert plus qu’à vous rappeler combien longtemps il vous a trompé. On se fait souvent moins de mal en se frappant la tête contre un mur qu’en touchant légèrement un point douloureux. Il n’y a presque pas de famille qui n’ait son point sensible, et ce point, chez les Nékhlioudof, était la passion bizarre de Dmitri pour Lioubov Serguéievna. Sa mère et sa sœur en étaient, sinon jalouses, du moins blessées dans leurs sentiments de famille. C’est pourquoi la dispute à propos d’Ivan Iacovlevitch avait pour eux tous une signification si sérieuse.

« Tu veux toujours découvrir quelque chose d’admirable dans tout ce qui paraît ridicule et méprisable aux autres, disait Vareneka de sa voix-sonore, en articulant nettement chaque syllabe.

— D’abord, il n’y a qu’un étourdi fieffé pour parler de mépris à propos d’un homme aussi remarquable qu’Ivan Iacovlevitch, répliqua Dmitri en étirant sa tête du côté opposé à sa sœur. En second lieu, toi, tu fais exprès de ne pas voir le bien qui te crève les yeux. »

Sophie Ivanovna rentrait. Ses yeux allèrent d’un air effrayé de sa nièce à son neveu, puis à moi, et deux fois elle soupira profondément en ouvrant la bouche, comme si elle s’était dit quelque chose à elle-même.

« Varia, je t’en prie, lis tout de suite, dit-elle en lui tendant le livre et en lui tapant sur la main d’un geste caressant. J’ai très envie de savoir s’il l’a retrouvée. »

La lecture reprit.

Cette petite scène ne troubla pas du tout la paix et l’harmonie morale qui respiraient dans cette réunion de femmes.

Je regardais lire Vareneka et je me disais qu’elle n’était pas du tout laide, comme je l’avais cru d’abord.

« Quel dommage que je sois déjà amoureux, pensais-je, et que Vareneka ne soit pas Sonia. Comme ce serait bon d’entrer tout à coup dans cette famille. J’aurais à la fois une mère, une tante et une femme. » En même temps, je la regardais fixement, avec l’idée que je la magnétisais et qu’elle ne pourrait pas s’empêcher de me regarder. Vareneka leva la tête de dessus son livre, rencontra mes yeux et se détourna.

« La pluie ne cesse pas, » dit-elle.

J’éprouvai soudain une impression singulière. Il me semblait que tout ce qui m’arrivait en ce moment était la répétition de ce qui m’était arrivé une autre fois : alors, comme aujourd’hui, il tombait une petite pluie, le soleil se couchait derrière des bouleaux, je la regardais, elle lisait, je la magnétisais, elle levait les yeux, et je me rappelais de même que cela m’était déjà arrivé.

« Serait-ce elle… Elle ? pensais-je. Est-ce que ça commence ? » Mais je décidai promptement que ce n’était pas elle et que ça ne commençait pas. « D’abord, me disais-je, elle est laide ; ensuite, c’est une simple demoiselle, et j’ai fait sa connaissance de la manière la plus naturelle. Elle ne sera pas comme tout le monde et je la rencontrerai dans un endroit extraordinaire. Et puis, cette famille ne me plaît tant que parce que je n’ai encore rien vu. Il est probable qu’il en existe toujours comme celle-là et que j’en rencontrerai beaucoup d’autres dans ma vie. »

Le même soir, en nous couchant, Dmitri donna plusieurs coups de poing sur la tête de son jeune domestique, qui ne comprenait pas ce qu’on lui disait. Le garçon s’enfuit à toutes jambes. Dmitri le poursuivit jusqu’à la porte, s’arrêta, tourna les yeux vers moi, et l’expression de rage et de dureté que son visage avait revêtue un instant se transforma en une expression de douceur et de honte enfantine. Il se coucha, s’appuya sur son coude et me regarda tendrement, les larmes aux yeux.

« Ah ! Nicolas, mon ami, dit-il, je sais et je sens combien je suis mauvais, et Dieu sait combien je le prie de me rendre meilleur ; mais si j’ai un caractère malheureux et détestable, qu’y faire ? J’essaye de me contenir, de me corriger, mais cela ne se fait pas en une fois et c’est impossible tout seul. Il faut que quelqu’un m’aide. Lioubov Serguéievna me comprend et m’a déjà beaucoup aidé. Je sais par mon journal que j’ai fait beaucoup de progrès depuis un an. Ah ! Nicolas, mon âme ! continua-t-il avec une tendresse qui ne lui était pas habituelle et d’un ton plus calme, comme si cet aveu l’avait soulagé, c’est si important, l’influence d’une femme comme elle ! Mon Dieu, que ce sera bon, quand je serai indépendant, avec une amie comme elle ! Je deviendrai tout à fait un autre homme. »

Et Dmitri se mit à me développer ses plans de mariage, de vie de campagne et de travail incessant sur lui-même.

« J’habiterai la campagne, disait-il ; tu viendras me voir, tu seras peut-être marié avec Sonia, nos enfants joueront ensemble. Tout cela parait ridicule et niais, et cela arrivera peut-être.

— Peut-être bien ! dis-je en souriant, et je pensais en même temps que ce serait encore meilleur si j’épousais sa sœur.

— Sais-tu une chose ? reprit-il après un instant de silence. Tu te figures que tu es amoureux de Sonia, et moi, je crois que ce sont des bêtises ; tu ne sais pas encore ce que c’est que d’aimer réellement. »

Je ne répondis pas, car j’étais à peu près de son avis. Il y eut un court silence.

« Tu as sûrement remarqué que j’ai encore été de mauvaise humeur aujourd’hui et que je me suis sottement disputé avec Varia. Cela m’a été ensuite terriblement désagréable, surtout parce que tu étais là. C’est une excellente fille, bien qu’elle ait beaucoup d’idées fausses. Elle est très bonne ; tu verras, quand tu la connaîtras mieux. »

Cette manière de passer de l’idée que je n’étais pas amoureux à l’éloge de sa sœur me réjouit profondément et me fit rougir, mais je ne lui parlai point de Vareneka et nous continuâmes à causer de choses et d’autres, chacun dans notre lit.

Le coq avait déjà chanté deux fois et l’aurore blanchissait, que nous bavardions encore. Dmitri se pencha hors de son lit et éteignit la lumière.

« Il est temps de dormir, dit-il.

— Oui. Encore un seul mot.

— Quoi ?

— Il fait bon vivre.

— Il fait bon vivre, » répondit-il d’un ton tel qu’il me sembla voir dans l’obscurité l’expression joyeuse et caressante de ses yeux et de son sourire d’enfant.

LXVII

À LA CAMPAGNE


Le jour suivant, je partis en poste, avec Volodia, pour la campagne. En route, je repassai dans ma tête mes souvenirs de Moscou, et je me mis à penser à Sonia Valakhine, mais ce ne fut que le soir, en quittant le cinquième relais. « C’est tout de même singulier, me dis-je, qu’étant amoureux, j’aie tout à fait oublié que je le suis. Il faut penser à elle. » Je me mis donc à penser à Sonia comme on pense en voyage, c’est-à-dire à bâtons rompus, mais avec vivacité. Le résultat de mes réflexions fut qu’en arrivant à la campagne il me parut indispensable de prendre un air triste et rêveur devant toutes les personnes de la maison, et surtout devant Catherine, que je considérais comme très connaisseuse en ces sortes de choses et à qui j’avais touché un mot de l’état de mon cœur. Mais, malgré mes efforts pour tromper les autres et me tromper moi-même, malgré le soin avec lequel je m’appropriai tous les symptômes que j’avais observés chez les gens amoureux, au bout de deux jours, pendant lesquels je ne me souvins qu’avec intermittence de ma passion (c’était surtout le soir que je me rappelais que j’étais amoureux), la vie de campagne et le changement d’occupations m’avaient fait entièrement oublier mon amour pour Sonia.

Nous arrivâmes à Petrovskoë au milieu de la nuit, et je dormais si solidement que je ne vis pas l’allée de bouleaux. Toute la maison était couchée. Le vieux Phoca vint nu-pieds, un flambeau à la main, ôter les crochets de la porte et nous ouvrir. Il était courbé en deux et vêtu d’une espèce de camisole de femme. En nous apercevant, il eut un tremblement de joie. Il nous embrassa sur l’épaule, ôta précipitamment son chapeau de feutre et alla s’habiller. j’étais encore mal réveillé en traversant le vestibule et l’escalier ; mais, arrivé dans l’antichambre, quand je revis la serrure de la porte et son verrou, la lame de parquet gondolée, le grand coffre, le vieux flambeau couvert de suif comme jadis, les ombres formées par la chandelle toute de travers que Phoca venait d’allumer, la double fenêtre qui ne s’enlevait pas et était éternellement pleine de poussière, derrière laquelle je me rappelais que poussait un sorbier, tous ces objets m’étaient si familiers, ils étaient si remplis de souvenirs, si amis entre eux et si bien associés dans une seule pensée, que je sentis subitement sur moi la caresse de cette chère vieille maison. Je me demandai involontairement comment nous avions pu nous passer si longtemps l’un de l’autre, la maison et moi, et je courus regarder si les autres pièces aussi étaient restées comme autrefois. Rien n’était changé ; tout était seulement devenu plus petit, plus bas, et moi je me faisais l’effet d’être plus grand, plus lourd et plus rude. Tel que j’étais, la vieille maison me tendit joyeusement les bras, et chaque planche, chaque fenêtre, chaque marche de l’escalier, chaque son éveillait en moi une multitude infinie d’images, de sentiments, de souvenirs de l’heureux passé qui ne reviendra jamais.

Nous entrâmes dans la chambre où nous couchions quand nous étions petits : toutes nos peurs d’enfants étaient encore là, nous guettant du fond des coins noirs et de l’enfoncement des portes. Nous traversâmes le salon : on y respirait encore l’amour maternel avec sa douceur tranquille ; tous les objets en étaient imprégnés. Nous traversâmes la grande salle : la gaieté bruyante et insouciante de l’enfance y était toujours ; elle attendait seulement qu’on vînt la réveiller. Dans le divan, où Phoca nous fit entrer et nous dressa des lits ; tout, le miroir, les paravents, la vieille image de bois, les inégalités de la muraille tendue de papier blanc, tout parlait de souffrances, de mort, de ce qui a été et ne sera plus.

Nous nous couchâmes et Phoca s’en alla après nous avoir souhaité une bonne nuit.

« C’est dans cette chambre que maman est morte ? » dit Volodia.

Je fis semblant de dormir et ne répondis pas. Si j’avais parlé, j’aurais fondu en larmes.

Quand je m’éveillai, le lendemain matin, papa, en robe de chambre et bottes brodées, un cigare à la bouche, était assis sur le lit de Volodia, avec qui il plaisantait et riait. En me voyant ouvrir les yeux, il se leva lestement, son tic dans l’épaule, mais un tic gai, me donna une claque dans le dos avec sa grande main et approcha sa joue de mes lèvres.

« À merveille ! Je te remercie, diplomate, dit-il avec la caresse un peu railleuse qui lui était habituelle et en fixant sur moi ses petits yeux brillants. Volodia dit que tu as bien passé tes examens, mon coquin : c’est parfait. Tu ne veux pas, toi non plus, devenir un propre à rien ; tu seras, toi aussi, un brave garçon. Merci, mon ami. À présent, nous allons avoir du bon temps ici, et, l’hiver prochain, il est possible que nous allions à Pétersbourg. Malheureusement, c’est fini pour la chasse : sans quoi je vous aurais procuré du plaisir. Tu pourras tout de même te promener avec ton fusil, Volodia ? Il y a du gibier en masse et j’irai de temps en temps avec toi. Cet hiver, s’il plaît à Dieu, nous irons à Pétersbourg ; vous verrez du monde, vous vous ferez des relations. Vous voilà grands, à présent. Comme je le disais tout à l’heure à Volodia, ma tâche est terminée. Vous voilà en route ; vous pouvez marcher tout seuls. Quand vous voudrez, vous viendrez me demander conseil, vous confesser. Je ne suis plus pour vous qu’un ami. Mais je veux rester votre ami, votre camarade, vous donner de bons avis quand je le pourrai…, et rien de plus. Qu’en pense ta philosophie, Coco ? Hein ? Est-ce bien ou est-ce mal ? Hein ? »

Il va de soi que je répondis que c’était parfait, et je le pensais réellement. Papa, ce jour-là, était particulièrement séduisant, tant il avait l’air gai et heureux. Les nouveaux rapports qu’il établissait avec moi, cette manière de me traiter en égal et en camarade, me faisaient l’aimer encore plus.

« Eh bien ! raconte-moi, tu as vu toute la famille ? les Ivine ? tu as vu le bonhomme ? qu’est-ce qu’il t’a dit ? continuait papa. Tu es allé chez le prince Ivan Ivanovitch ? »

Nous restâmes si longtemps à bavarder sans nous habiller, que le soleil commençait à tourner et à ne plus donner dans nos fenêtres. Iacov entra (il avait beau vieillir, il agitait toujours ses doigts derrière son dos) et annonça à papa que la calèche était attelée.

« Où vas-tu ? demandai-je à papa.

— Ah ! j’allais oublier, dit papa en toussaillant et avec son tic dans l’épaule, mais un tic contrarié cette fois. J’ai promis d’aller aujourd’hui chez les Épiphane. Tu te rappelles « la belle Flamande » ? Elle venait voir votre maman. Ce sont d’excellentes gens. »

Et papa sortit en remuant son épaule ; en ce moment son tic trahissait l’embarras.

Dès qu’il fut sorti, je me hâtai de revêtir mon uniforme d’étudiant et de me rendre au salon. Volodia, au contraire, ne se dépêcha pas et resta longtemps à causer avec Iacov des bons endroits pour la bécasse et la bécassine. Il ne craignait rien tant au monde que les effusions avec sa famille, et, à force de les redouter, il tombait dans une froideur blessante pour qui en ignorait la cause. Dans l’antichambre, je croisai papa, qui se dirigeait vers le perron avec ses petits pas précipités. Il avait son habit neuf de Moscou et il sentait bon. En m’apercevant, il me fit gaiement un petit signe de tête comme pour dire : « Vois-tu, comme je suis beau ? », et je fus de nouveau frappé de l’expression joyeuse de ses yeux.

Il n’y avait absolument rien de changé dans le salon. Le vieux piano à queue en bois jaune était toujours à sa place dans la pièce haute et claire. Les grandes fenêtres, ouvertes comme autrefois, avaient la même vue riante sur les massifs verts et les petites allées rougeâtres du jardin. J’embrassai Mimi et Lioubotchka et m’approchai de Catherine pour en faire autant. Tout à coup, l’idée me vint qu’à présent il était inconvenant de l’embrasser. Je m’arrêtai, me tus et rougis. Catherine, sans le moindre embarras, me tendit sa main blanche et me complimenta sur mon entrée à l’Université. La même scène se répéta à l’entrée de Volodia au salon. Il était réellement difficile, ayant été élevés ensemble et nous étant vus tous les jours jusqu’à cette première séparation, de régler comment nous devions nous dire bonjour en nous retrouvant. Cette fois, ce fut Catherine qui rougit. Quant à Volodia, il ne parut pas le moins du monde embarrassé et s’inclina légèrement devant elle ; après quoi, il alla causer un instant, en badinant, avec notre sœur et alla se promener.


LXVIII

NOS RELATIONS AVEC LES FILLES


Volodia avait des idées si bizarres sur les filles, qu’il était capable de s’intéresser à ce qu’elles eussent bien mangé et bien dormi, à ce qu’elles fussent bien habillées et ne fissent pas de fautes de français (les fautes de français lui faisaient honte quand il y avait du monde) ; — mais il ne lui venait pas à l’esprit qu’elles pussent penser ou sentir quelque chose, et encore moins admettait-il qu’on pût raisonner avec elles sur n’importe quoi. Lorsqu’il leur arrivait de lui adresser une question sérieuse (ce qu’elles tâchaient à présent d’éviter), de lui demander, par exemple, son avis sur un roman, ou de l’interroger sur ses occupations à l’Université, il leur faisait une grimace et s’en allait, ou bien il répondait par un lambeau de phrase française : comme si trois jolis, etc., ou bien il prenait une figure grave et bête et prononçait avec un regard vague un mot quelconque, n’ayant aucun rapport avec la question : petit pain, chou, arrivés, ou quelque chose en ce genre. Quand je lui répétais ce que m’avaient dit Lioubotchka ou Catherine, il ne manquait jamais de me répondre :

« Hum ! Tu causes donc encore avec elles ? Allons, je vois qu’il n’y a encore rien à faire de toi. »

Il fallait le voir et l’entendre pour mesurer la profondeur de mépris contenue dans cette phrase. Il y avait déjà deux ans que Volodia était grand et passait son temps à s’amouracher de toutes les jolies femmes qu’il rencontrait ; néanmoins, il avait beau voir tous les jours Catherine, qui depuis deux ans aussi portait des robes longues et qui embellissait tous les jours, l’idée ne lui venait pas qu’il pût devenir amoureux d’elle. Cela tenait peut-être à ce que les souvenirs prosaïques de l’enfance, la règle de notre précepteur, nos sottises, etc., étaient encore trop frais dans sa mémoire ; ou à l’éloignement qu’éprouvent les très jeunes gens pour toute personne faisant partie de la maison ; ou à la faiblesse que nous avons tous, lorsque nous rencontrons la beauté et la bonté à l’entrée de la route, de passer notre chemin en nous disant : « Bah ! j’en rencontrerai beaucoup comme cela dans la vie ! » — En tout cas, Catherine ne faisait pas encore à Volodia l’effet d’une femme.

Pendant tout cet été, Volodia s’ennuya visiblement. Son ennui venait de son mépris pour nous, mépris qu’il n’essayait pas de cacher, ainsi qu’on l’a vu. Sa physionomie disait perpétuellement : « Ah ! que je m’ennuie ! et personne à qui parler ! » Tantôt il partait dès le matin avec son fusil, tantôt il restait à lire dans sa chambre et ne s’habillait que pour le dîner. Si papa n’était pas à la maison, il apportait même son livre à table et continuait à lire sans parler à personne, ce qui nous donnait à tous le sentiment d’avoir des torts envers lui. Le soir, il se couchait sur le divan, dans le salon, et dormait la tête sur sa main, ou bien il débitait d’un air sérieux des sottises qui n’étaient même pas toujours convenables et qui mettaient Mimi hors des gonds. Elle rougissait par plaques et nous nous tordions de rire. Jamais, sauf avec papa et quelquefois avec moi, Volodia ne daignait causer sérieusement.

J’imitais mon frère, tout à fait involontairement, dans sa manière de voir sur les filles. Je ne redoutais pourtant pas autant que lui les marques d’affection et mon mépris n’était pas à beaucoup près aussi profond et aussi enraciné. J’essayai même plusieurs fois dans le courant de l’été, par ennui, de me rapprocher de Lioubotchka et de Catherine et de causer avec elles ; mais je me heurtai toujours à une telle incapacité de suivre un raisonnement, à une telle ignorance des choses les plus simples et les plus connues, — par exemple, ce que c’est que l’argent, ce qu’on apprend à l’Université, ce que c’est que la guerre, etc., — et à une telle absence de curiosité pour toutes ces choses, que mes tentatives n’avaient d’autre résultat que de me confirmer dans ma mauvaise opinion.

Je me souviens qu’un soir Lioubotchka répétait pour la centième fois, sur le piano, un passage insupportable. Volodia sommeillait sur le divan du salon et de temps en temps, sans s’adresser à personne en particulier, il marmottait avec une ironie agressive : « Mazette, va !…… barbouilleuse !…… tapoteuse…… (il prononçait cette dernière épithète avec une ironie particulière), très bien…… encore une fois…… ça y est ! » etc. J’étais avec Catherine à la table à thé, et je ne me rappelle pas comment Catherine avait amené la conversation sur son thème favori : l’amour. J’étais en veine de philosopher et je me mis à définir emphatiquement l’amour : le désir de trouver dans un autre ce qui nous manque. Catherine me répondit qu’au contraire, quand une jeune fille sans fortune voulait épouser un homme riche, ce n’était pas de l’amour ; qu’à son avis, la fortune était la chose du monde la moins importante et que le seul véritable amour était celui qui résistait à l’absence (je compris qu’elle faisait allusion à son inclination pour Doubkof). Volodia, qui évidemment nous écoutait, se souleva tout à coup sur son coude et lança d’un ton interrogateur une de ses apostrophes bizarres.

« Toujours des bêtises ! » dit Catherine.

Je ne pus m’empêcher de penser que Volodia avait tout à fait raison.

En dehors des facultés communes à tous les hommes et plus ou moins développées chez chaque individu, par exemple la sensibilité ou le sens artistique, il existe une faculté qui est plus ou moins développée dans chaque cercle de la société et en particulier dans chaque famille ; je l’appellerai la compréhension. L’essence de cette faculté consiste à appliquer aux objets les mêmes mesures de convention et à les considérer du même point de vue de convention. Deux personnes du même cercle ou de la même famille, douées de la faculté en question, n’iront jamais au delà d’un certain point dans l’expression du sentiment, parce qu’au delà elles y voient l’une et l’autre de la phrase. Elles s’aperçoivent juste en même temps du moment où l’éloge devient de l’ironie et la chaleur de l’hypocrisie, tandis que d’autres pourraient en juger tout autrement. Les personnes douées de la même compréhension voient les choses du même côté, soit du côté risible, soit du beau ou du vilain côté. Afin de faciliter cette entente, les membres d’un même cercle ou d’une même famille adoptent une langue à eux, des tours de phrase particuliers et jusqu’à des mots exprimant les nuances d’idées qui n’existent pas pour les autres. Dans notre famille, l’intelligence était à cet égard complète entre papa, mon frère et moi. Doubkof s’était très bien mis au courant et comprenait. Dmitri, quoique beaucoup plus intelligent, ne comprenait pas ; il était bête pour cela. Mais c’était surtout entre Volodia et moi, qui avions grandi dans des circonstances identiques, que l’entente était extraordinaire. Papa lui-même était bien loin d’être à notre hauteur ; il ne comprenait pas une foule de choses aussi claires pour nous que deux et deux font quatre. Par exemple, nous avions adopté, Volodia et moi, — Dieu sait pourquoi ! — les mots de convention suivants : raisin sec signifiait le désir vaniteux de montrer que j’avais de l’argent ; bosse (qu’il fallait articuler en appuyant d’une façon particulière sur les deux s et en réunissant les doigts) signifiait quelque chose de frais, de sain, d’élégant, mais ne sentant pas le petit-maître, etc., etc. Du reste, le sens dépendait beaucoup de l’expression du visage et de l’ensemble de la conversation, à tel point que si l’un de nous inventait un mot nouveau pour rendre une nuance nouvelle, l’autre comprenait sur-le-champ à demi-mot. Les filles de la maison n’avaient pas notre manière de comprendre, et c’était la cause principale de la barrière morale qui les séparait de nous et du mépris que nous éprouvions pour elles.

Elles avaient peut-être leur compréhension à elles, mais celle-ci s’accordait si peu avec la nôtre, qu’elles voyaient du sentiment dans ce que nous appelions des phrases, qu’elles prenaient au sérieux ce que nous disions ironiquement, etc. Dans ce temps-là, je ne concevais pas qu’elles n’en pouvaient mais, et que cela ne les empêchait pas d’être de bonnes petites filles intelligentes ; et je les méprisais. De plus, m’étant une fois féru de l’idée de la sincérité et l’ayant poussée en ce qui me concernait jusqu’à l’extrême, j’accusai Lioubotchka, si calme et si confiante, d’être sournoise et hypocrite, parce qu’elle ne voyait nullement la nécessité d’exhumer et d’analyser toutes ses pensées et tous les mouvements de son âme. Par exemple, Lioubotchka avait l’habitude de faire tous les soirs le signe de la croix sur papa ; elle et Catherine pleuraient au service funèbre en mémoire de maman ; Catherine poussait des soupirs et roulait les yeux en jouant du piano : tout cela me paraissait le comble de l’hypocrisie, et je me demandais où elles avaient appris à feindre comme les grandes personnes et comment leur conscience ne leur faisait pas de reproches.


LXIX

MES OCCUPATIONS


Malgré tout, j’étais plus avec les demoiselles que les autres années, à cause d’une passion qui me vint pour la musique. Nous avions reçu au printemps la visite d’un jeune voisin de campagne qui, à peine entré au salon, se mit à regarder le piano tout en causant avec Mimi et Catherine, et à en rapprocher tout doucement sa chaise. Après quelques mots sur le temps et sur les agréments de la campagne, il amena adroitement l’entretien sur l’accordeur, la musique, le piano, finit par faire connaître qu’il jouait, et exécuta trois valses en allant très vite. Lioubotchka, Mimi et Catherine, debout autour du piano, le regardaient. Ce jeune homme ne revint jamais chez nous, mais j’avais été séduit par son jeu, sa pose, sa manière d’agiter sa chevelure et surtout par sa manière de faire les octaves de la main gauche en étendant rapidement le pouce et le petit doigt, et en les enlevant ensuite lentement pour les étendre de nouveau avec agilité. Ce geste gracieux, cette pose négligée, cette chevelure qui s’agitait, cette attention des dames, tout cela me donna l’idée de jouer du piano. L’idée de jouer une fois venue, je me persuadai que j’avais le don et la passion de la musique, et je me mis à apprendre le piano. Je procédai en cette occurrence comme des millions d’apprentis des deux sexes, surtout du sexe féminin, qui n’ont ni bonnes leçons, ni vraies dispositions et qui ne se doutent pas de ce que l’art peut donner, ni de la manière de s’y prendre pour qu’il donne quelque chose. Pour moi, la musique, ou, pour parler plus exactement, le piano, était un moyen de séduire les demoiselles en montrant du sentiment. Ayant appris mes notes avec l’aide de Catherine et assoupli quelque peu mes gros doigts (j’y mis pendant deux mois une telle ardeur, que, même à table ou dans mon lit, j’exerçais le doigt du milieu, qui était très rebelle, sur mon genou ou mon oreiller), je me mis à jouer des morceaux. Il va sans dire que je les jouais avec âme, Catherine elle-même en convenait ; mais je n’allais pas du tout en mesure.

On devine le choix de ces morceaux. C’étaient des valses, des galops, des romances, des arrangements, le tout de ces aimables compositeurs que tout homme possédant une ombre de goût met à part dans un magasin de musique en disant : « Voilà, ce qu’il ne faut pas jouer, car on n’a jamais écrit sur du papier à musique rien de plus mauvais, de plus insipide et de plus absurde. » C’est sans doute justement à cause de cela que vous trouvez ces compositeurs sur le piano de toutes les jeunes filles russes. Nous avions, à la vérité, la sonate pathétique et la sonate en ut mineur de Beethoven, ces deux infortunées éternellement estropiées par les demoiselles et que Lioubotchka jouait en souvenir de maman ; nous avions encore d’autre bonne musique, que son maître de Moscou lui avait donnée ; mais nous avions aussi les œuvres de ce maître — des marches et des galops ineptes — et Lioubotchka les jouait aussi. Catherine et moi, nous n’aimions pas les morceaux sérieux. Nous préférions à tout le Fou et les Rossignols, que Catherine jouait si vite, qu’on n’avait pas le temps de voir ses doigts, et que je commençais déjà à jouer assez couramment et assez fort. Je m’étais approprié le geste du jeune homme, et je regrettais bien souvent qu’il n’y eût pas là d’étrangers pour me voir jouer. Cependant je ne tardai pas à m’apercevoir que Liszt et Kalkbrenner dépassaient ma force et je reconnus l’impossibilité de rattraper Catherine. En conséquence, croyant la musique classique plus facile et, d’autre part, aimant à être original, je décidai tout d’un coup que j’aimais la musique allemande savante. Je me mis à me pâmer quand Lioubotchka jouait la sonate pathétique, laquelle, à parler franc, m’assommait depuis longtemps, et à jouer moi-même du Beethoven, que je prononçais Bétôv. Autant que je m’en souviens, à travers mes poses et tout ce gâchis, je n’étais pas sans avoir certaines dispositions. La musique me touchait souvent jusqu’aux larmes et je savais trouver sur le piano, sans musique, les airs qui me plaisaient. Je crois donc que si quelqu’un, à cette époque, m’avait appris à voir dans la musique son but à elle-même et sa propre récompense, au lieu d’y voir un moyen de séduire les demoiselles par la rapidité et l’expression de mon jeu, je serais devenu un musicien passable.

Une autre de mes occupations, cet été-là, était de lire des romans français ; Volodia en avait apporté toute une provision. Monte-Cristo et les divers Mystères étaient alors dans leur nouveauté, et je me nourrissais d’Eugène Sue, d’Alexandre Dumas et de Paul de Kock. Les personnages et les événements les moins naturels me paraissaient la vie et la réalité mêmes. Non seulement je n’aurais pas osé soupçonner l’auteur d’altérer la vérité, mais l’auteur n’existait pas pour moi et je voyais surgir des pages de son livre des êtres en chair et en os et des événements réels. Je n’avais jamais rencontré de gens ressemblant à ceux dont il était question, mais je ne doutais pas une seconde qu’il n’y en eût.

De même qu’un homme disposé à s’inquiéter se découvre toutes les maladies en lisant un livre de médecine, de même je me découvrais toutes les passions décrites par le romancier et des ressemblances avec tous ses personnages, les scélérats comme les héros. J’aimais, dans ces romans, les idées artificieuses, les sentiments fougueux, les événements fantastiques, les caractères tout d’une pièce : les bons tout à fait bons, les méchants, tout à fait méchants — juste comme je me représentais les gens dans ma première jeunesse. J’étais ravi de trouver tout cela exprimé en français, ce qui me permettait d’emmagasiner dans ma mémoire les nobles paroles de ces nobles héros, pour m’en servir moi-même dans une noble occasion. Avec le secours des romans, combien de phrases françaises n’ai-je pas composées à l’intention de Kolpikof, qui m’avait traité de mal élevé, et à l’intention d’elle, pour le jour où je la rencontrerais enfin et lui déclarerais mon amour ! Quand ils m’entendraient, ils seraient tous perdus. Grâce aux romans, je me forgeais même un nouvel idéal moral, que j’aurais voulu atteindre. J’ambitionnais d’être noble dans toutes mes actions ; je prends ici le mot noble dans le sens où le prennent les Allemands lorsqu’ils disent nobel au lieu de se servir d’ehrlich. Par-dessus tout, je rêvais d’être un homme à grandes passions et une fleur de comme il faut ; ce dernier rêve datait déjà de loin. Je m’efforçais de ressembler d’extérieur et d’habitudes aux héros possédant ces divers mérites. Je me rappelle que, dans un des innombrables romans que je dévorai pendant le courant de cet été, il y avait un héros extraordinairement passionné et ayant de gros sourcils. J’avais une telle envie de lui ressembler extérieurement (moralement, je me sentais exactement semblable à lui), que j’eus l’idée, en regardant mes sourcils dans la glace, de les couper pour les faire épaissir. Il arriva qu’une fois à l’œuvre, je les coupai plus courts à un endroit qu’à l’autre. Il fallut égaliser, tant et si bien qu’à ma grande horreur je me vis dans la glace tout à fait sans sourcils, par conséquent très laid. Je me consolai en songeant que j’aurais bientôt des sourcils épais, comme l’homme passionné, et il ne me resta d’autre inquiétude que de savoir ce que je dirais aux personnes de la maison quand elles me verraient sans sourcils. J’allai prendre de la poudre chez Volodia, j’en frottai mes sourcils et y mis le feu. La poudre ne prit pas, néanmoins je ressemblais assez à un homme qui s’est brûlé les sourcils pour que personne ne soupçonnât ma fraude. J’avais déjà oublié l’homme passionné quand mes sourcils repoussèrent ; ils étaient en effet beaucoup plus épais.


LXX

LE « COMME IL FAUT »


J’ai déjà fait allusion plusieurs fois, au cours de mon récit, à l’idée représentée par le titre de ce chapitre, et je sens maintenant qu’il est indispensable de lui consacrer un chapitre spécial. En effet, de toutes les idées développées en moi par l’éducation et la société, celle-là fut une des plus fausses et des plus pernicieuses.

L’espèce humaine peut subir bien des classifications différentes. On peut la diviser en riches et en pauvres, en bons et en méchants, en militaires et en civils, en intelligents et en bêtes, etc., etc. Mais, dans tous les cas, chacun de nous a sa subdivision favorite, dans laquelle il inscrit machinalement chaque nouveau visage. À l’époque dont je parle, je partageais tout le monde en gens « comme il faut » et « comme il ne faut pas ». Ces derniers se subdivisaient eux-mêmes en gens proprement « pas comme il faut » et en bas peuple. J’avais de la considération pour les gens « comme il faut » et je les jugeais dignes d’être avec moi sur un pied d’égalité. J’affectais de mépriser ceux de la seconde catégorie ; au fond, je les haïssais ; je me sentais personnellement offensé par eux. Ceux de la troisième catégorie n’existaient pas pour moi ; je les méprisais absolument. Mon « comme il faut » consistait avant tout à bien parler français, avec un bon accent. Dès que j’entendais quelqu’un parler français avec un mauvais accent, je le prenais à l’instant en haine. « Pourquoi veux-tu parler comme nous, puisque tu ne sais pas ? » lui demandais-je en pensée avec une raillerie amère. La seconde condition du « comme il faut » était d’avoir les ongles longs, propres et soignés ; la troisième, de savoir saluer, danser et causer ; la quatrième, très importante, d’être indifférent à tout et de donner continuellement les marques d’un ennui dédaigneux et de bon ton. Il y avait de plus certains caractères généraux d’après lesquels je classais un homme sans lui avoir jamais parlé. Le plus important, après l’ameublement, les gants, l’écriture et l’équipage, c’était les pieds. La manière dont le pantalon se comportait vis-à-vis des bottes classait un homme à mes yeux. Des bottes sans talons, à bouts carrés, et des bas de pantalons étroits, sans sous-pieds, indiquaient le peuple. Des bottes à bouts arrondis et à talons, avec des bas de pantalons étroits et des sous-pieds, dénotaient un homme « mauvais genre » ; de même un bas de pantalon large pendant sur le pied comme un baldaquin ; etc.

Il est bizarre que cette idée se soit emparée justement de moi, qui avais si peu de dispositions pour le « comme il faut ». C’est peut-être précisément à cause de la peine inouïe que j’avais à devenir « comme il faut » que j’y attachais tant de prix. Quand je pense combien j’y ai perdu de temps, à cet âge précieux de seize ans, le meilleur de la vie, cela me semble étrange. Tous ceux que je cherchais à imiter, Volodia, Doubkof, la plupart de mes connaissances, il semblait que ce fût pour eux la chose du monde la plus facile. Je les considérais avec envie et je m’exerçais en cachette à parler français, à saluer sans regarder la personne qu’on salue, à causer, à danser, à être indifférent à tout et à m’ennuyer, à m’arranger les ongles, autour desquels je taillais ma peau avec mes ciseaux : j’avais beau faire, je sentais combien il m’en coûterait encore avant d’atteindre le but. Je n’ai jamais su arranger ma chambre, mon bureau, mon équipage, d’une façon « comme il faut », et pourtant je me suis donné beaucoup de peine, malgré mon horreur pour les choses pratiques. Chez les autres, tout était bien, sans qu’ils se donnassent de peine, et comme naturellement.

Je me rappelle qu’un jour, après m’être donné inutilement une peine énorme pour mes ongles, je demandai à Doubkof, qui les avait remarquablement beaux, s’ils étaient comme cela depuis longtemps et ce qu’il leur faisait. Doubkof me répondit : « Du plus loin que je me souvienne, je ne leur ai jamais rien fait, et je ne conçois pas que les ongles puissent être autrement chez un homme comme il faut. » Cette réponse me blessa au vif. J’ignorais encore qu’une des principales conditions du « comme il faut » est de cacher la peine qu’il vous donne.

Le « comme il faut » n’était pas seulement pour moi un mérite de premier ordre, une qualité remarquable, une perfection à laquelle j’ambitionnais d’atteindre ; il était aussi la condition indispensable de la vie, sans laquelle il ne pouvait y avoir sur la terre ni bonheur, ni gloire, ni rien de bon. Je n’aurais pas eu de considération pour l’artiste célèbre, le savant ou l’homme bienfaisant qui n’auraient pas été « comme il faut ». Je ne faisais pas de comparaison entre eux et l’homme « comme il faut » : je mettais celui-ci bien au-dessus ; il les laissait peindre, composer, écrire, faire du bien, il leur donnait même des éloges — pourquoi ne pas louer ce qui est bien n’importe où on le rencontre ? — mais il était à un autre niveau ; il était « comme il faut », eux ne l’étaient pas — et c’est tout dire. Je crois vraiment que si j’avais eu un frère ou des parents « pas comme il faut », j’aurais dit que c’était un malheur, mais qu’il ne pouvait rien y avoir de commun entre eux et moi.

Le plus grand mal que me fit cette idée ne fut ni la perte d’un temps précieux, absorbé, à l’exclusion des choses sérieuses, par le souci incessant de ne manquer à aucune des règles, si difficiles pour moi, du « comme il faut », ni la haine et le mépris que j’éprouvais pour les neuf dixièmes du genre humain, ni le défaut d’attention pour toutes les belles choses accomplies en dehors du cercle étroit du « comme il faut ». Le grand mal fut la conviction que d’être « comme il faut » constituait une situation dans le monde ; qu’un homme n’a pas besoin de se donner la peine d’être fonctionnaire, ou carrossier, ou soldat, ou savant, du moment qu’il est « comme il faut » ; qu’étant « comme il faut », il a par cela même rempli sa mission sur la terre et est même supérieur à la grande majorité des hommes.

Il arrive d’ordinaire un âge où le jeune homme, après beaucoup d’erreurs et d’entraînements, sent la nécessité de prendre une part active à la vie sociale, choisit une branche quelconque du travail et s’y consacre. Avec l’homme « comme il faut », cela arrive rarement. Je connais beaucoup, beaucoup d’hommes âgés, orgueilleux, pleins de confiance en eux-mêmes, tranchants dans leurs jugements, qui, à cette question, si on la leur pose dans l’autre monde : « Qui es-tu ? qu’as-tu fait là-bas ? » ne pourront répondre que ceci : « Je fus un homme très comme il faut. »

Ce sort m’attendait.


LXXI

JEUNESSE


Pendant cet été, bien que mille pensées confuses s’agitassent dans ma tête, je fus jeune, innocent, libre et, par conséquent, presque heureux.

Assez souvent, je me levais de bonne heure (je couchais dans la galerie, en plein air, et les rayons éclatants du soleil levant me réveillaient). Je m’habillais vivement, je prenais une serviette et un roman français et j’allais me baigner dans le ruisseau, à l’ombre de la boulassière située à une demi-verste de la maison. Ensuite je me couchais dans l’herbe, à l’abri du soleil, et je lisais. De temps à autre, mes yeux quittaient le livre pour contempler le ruisseau, qui prenait à l’ombre des teintes lilas et que le vent du matin commençait à rider, ou un champ d’orge jaunissante, ou la rive opposée, ou la lumière dorée du soleil encore bas, descendant le long des troncs blancs des bouleaux à mesure que le soleil montait sur l’horizon, ou les bouleaux se cachant les uns derrière les autres jusqu’à la limite où ils se confondaient dans le lointain avec la vraie forêt ; et je sentais au dedans de moi cette même fraîcheur, cette même jeunesse et intensité de vie qui respiraient autour de moi dans toute la nature.

Souvent, lorsque des nuages gris couvraient le ciel matinal et que j’avais froid après mon bain, je m’en allais à travers champs et à travers bois, me mouillant les pieds avec délices dans la rosée fraîche. Je rêvais alors aux héros du dernier roman lu et je me figurais que j’étais colonel, ou ministre, ou une sorte d’hercule, ou un homme à grandes passions, et toujours je regardais autour de moi, avec une certaine palpitation, dans l’espoir de la découvrir dans un champ ou derrière un arbre. Quand il m’arrivait, dans ces promenades, de rencontrer, des paysans et des paysannes au travail, bien que le bas peuple n’existât pas pour moi, j’éprouvais invariablement, sans m’en rendre compte, un violent embarras, et je tâchais de ne pas être aperçu.

Souvent, quand il commençait à faire chaud et que les dames de la maison n’étaient pas encore à prendre le thé, j’allais au potager ou dans le jardin manger des fruits. C’était un de mes grands plaisirs. J’allais dans le verger de pommiers et je m’installais au beau milieu d’un massif de grands framboisiers, épais et plein de mauvaises herbes. Au-dessus de ma tête était le ciel lumineux et chaud, tout à l’entour la verdure pâle des framboisiers, emmêlés dans les mauvaises herbes. Une ortie d’un vert sombre dresse sa tige grêle et élégante, terminée par une grappe de fleurs. Une bardane dépasse les framboisiers et ma tête de ses fleurs âpres au toucher et d’un lilas étrange. L’ortie et la bardane vont rejoindre les épais rameaux, au feuillage vert blanc, d’un vieux pommier qui porte à son faîte et étale en plein soleil des pommes rondes, luisantes comme des noyaux et encore vertes. En dessous, une jeune touffe de framboisiers, presque sèche, sans feuilles, se tord pour arriver au soleil, et une jeune bardane humide de rosée, qui a levé à travers les feuilles de l’année passée, pousse vigoureusement à l’ombre, sans avoir l’air de se douter que les chauds rayons du soleil se jouent sur les feuilles du pommier.

Il fait toujours humide dans ces épaisseurs. Cela sent l’ombre, la pomme tombée qui pourrit par terre, la framboise et même la punaise ; parfois j’en avale une par inadvertance et je me dépêche de manger une autre framboise. En m’avançant, je fais peur aux petits oiseaux qui ont élu domicile dans ces profondeurs. J’entends leurs cris affairés et le bruit de leurs petites ailes rapides heurtant les branches, j’entends le bourdonnement d’une abeille qui reste toujours à la même place, j’entends, quelque part dans une petite allée, les pas du jardinier, cet imbécile d’Akime, et son incessant marmottage. Je me dis : Non ! ni lui, ni personne au monde ne me découvrira ici…… Je cueille des deux mains, à droite et à gauche, les pommes juteuses, suspendues aux rameaux blanchâtres et effilés, et je les croque l’une après l’autre avec délices. J’ai les pieds et le bas des jambes, jusqu’au-dessus des genoux, tout mouillés, je n’ai dans la tête que d’affreuses bêtises (je répète mentalement, mille fois de suite, des mots quelconques), l’ortie me pique à travers mon pantalon humide et ça me cuit, les rayons du soleil devenu haut commencent à pénétrer dans le massif et à me brûler la tête, l’envie de manger est passée depuis longtemps, et je reste assis là, regardant, écoutant, rêvant, arrachant machinalement les plus belles pommes et les avalant. D’ordinaire, à onze heures j’entrais au salon. Le thé était presque toujours fini et les dames retournées à leurs occupations. Devant la première fenêtre, dont le store de toile écrue laisse passer de petits ronds de soleil, si brillants que cela fait mal aux yeux, est placé un métier à broder. Les mouches se promènent sans bruit sur son étoffe blanche. Devant le métier est assise Mimi, qui ne cesse de secouer la tête d’un air de colère et de changer de place à cause du soleil, qui lui met soudain des taches rouges, tantôt à un endroit, tantôt à un autre, sur la figure ou sur la main. Des trois autres fenêtres tombent sur le plancher blanc du salon les ombres des châssis et des carrés lumineux. Sur l’un d’eux, suivant une vieille habitude, est couché Milka, qui dresse les oreilles en regardant les mouches entrer dans la lumière. Catherine tricote ou lit, assise sur le divan, et chasse impatiemment les mouches avec ses mains blanches, qui ont l’air transparentes sous cette lumière éclatante ; ou bien elle fronce le sourcil et secoue la tête, afin de chasser une mouche qui s’est prise dans ses épais cheveux d’or et qui s’y débat. Lioubotchka se promène de long en large, les mains derrière le dos, en attendant qu’on aille au jardin, ou bien elle joue un morceau de piano que je sais par cœur depuis longtemps. Je m’assois et j’attends, en écoutant la musique ou la lecture, le moment où je pourrai me mettre à mon tour au piano.

Après le dîner, je fais quelquefois aux filles l’honneur de sortir à cheval avec elles (je jugeais les promenades à pied au-dessous de mon âge et de ma situation dans le monde). Je les conduisais dans des endroits inaccoutumés, dans des ravins, et nos promenades étaient fort agréables. Il nous arrivait des aventures ; je me montrais déterminé ; les dames louaient ma manière de monter et ma hardiesse et me considéraient comme leur protecteur.

Le soir, après le thé — nous le prenons toujours dans la galerie pleine d’ombre — et après avoir donné avec papa un coup d’œil à l’exploitation, s’il n’y a pas de visites, je m’étends à mon ancienne place, dans le fauteuil voltaire, et je lis en écoutant la musique de Catherine ou de Lioubotchka et en rêvassant comme au vieux temps. Parfois, resté seul au salon tandis que Lioubotchka joue quelque vieux morceau, je laisse involontairement mon livre et je regarde par la porte ouverte du balcon. Les branches chevelues et tombantes des hauts bouleaux sont déjà envahies par l’ombre du soir. Le ciel est pur ; en le regardant très fixement, j’y vois tout à coup une petite tache jaunâtre et comme poussiéreuse, qui s’efface et disparaît. J’écoute la musique, les portes qui crient, les voix des servantes, le troupeau qui rentre au village, je me rappelle soudain avec vivacité Nathalie Savichna, maman, Karl Ivanovitch et je suis triste pendant une minute. Mais mon âme est tellement débordante de vie et d’espérance, que ce souvenir ne fait que m’effleurer de son aile et s’envole.

Après le souper, et quelquefois une petite promenade dans le jardin avec une autre personne (seul, j’ai peur dans les allées noires), je vais me coucher par terre, tout seul, dans la galerie. En dépit des milliers de moustiques qui me dévorent, c’est pour moi un grand plaisir. Quand la lune est pleine, il m’arrive souvent de passer toute la nuit assis sur mon matelas, regardant les lumières et les ombres, écoutant les bruits et le silence, rêvant à divers sujets, principalement au bonheur poétique et voluptueux qui me semblait alors le bonheur suprême, et me tourmentant de ce qu’il ne m’avait encore été donné de le connaître que par l’imagination. Dès qu’on se sépare pour aller se coucher et que les lumières du salon se dirigent vers les chambres d’en haut, où l’on distingue des voix de femmes et le bruit de fenêtres qu’on ouvre ou qu’on ferme, je vais là, dans la galerie, et je me promène en écoutant avidement tous les bruits de la maison assoupie. Tant qu’il me reste le plus petit espoir, le moins fondé, d’avoir ce bonheur dont je rêve, fût-il incomplet, il m’est impossible d’y songer avec calme.

J’entends des pieds nus, une toux, un soupir, un bruit de fenêtre, un frou-frou de robe, et chaque fois je me lève en sursaut, j’écoute comme un voleur, je guette, je suis tout agité, sans cause apparente. Les lumières s’éteignent aux fenêtres d’en haut, les pas et les conversations sont remplacés par des ronflements, le veilleur de nuit commence à frapper sur sa planche de cuivre, le jardin paraît à la fois plus clair et plus sombre à mesure que les raies de lumière rouge tombant des fenêtres disparaissent, la dernière lumière passe de l’office dans le vestibule, posant une raie lumineuse sur le jardin mouillé de rosée, et j’aperçois par la fenêtre la personne voûtée de Phoca, qui s’en va, en camisole et tenant une chandelle, se mettre dans son lit. Je prends souvent un plaisir vif, rempli d’émotion, à me glisser à travers l’herbe humide, dans l’ombre noire de la maison, jusqu’à la fenêtre du vestibule, et à écouter, en retenant mon souffle, le ronflement du jeune domestique, les geignements de Phoca, qui se croit seul, et le son de sa voix cassée lisant indéfiniment des prières. À la fin, sa lumière s’éteint, elle aussi, la fenêtre se ferme bruyamment, je reste entièrement seul, je regarde timidement de côté et d’autre si l’on ne verrait pas dans le parterre ou à côté de mon lit une femme blanche… et je regagne la galerie en courant. Puis je me mets dans mon lit, le visage tourné du côté du jardin, je me protège de mon mieux contre les moustiques et les chauves-souris, je regarde le jardin, j’écoute les bruits de la nuit et je rêve d’amour et de bonheur.

Alors tout prend pour moi un sens inusité : les vieux bouleaux, dont les rameaux chevelus resplendissent d’un côté sous le clair de lune et étendent de l’autre côté des ombres noires sur les arbustes et sur le chemin ; l’étang, dont l’éclat paisible, resplendissant, égal comme certains sons, va en croissant ; les gouttes de rosée, étincelant sous la lune, des plates-bandes, et les ombres gracieuses dessinées par les touffes de fleurs ; le cri de la caille, de l’autre côté de l’étang ; la voix d’un homme qui passe sur la grande route ; le bruit léger, presque imperceptible, que font deux vieux bouleaux en se frôlant ; la chanson d’un moustique qui s’est glissé sous ma couverture, près de mon oreille ; la chute d’une pomme, qui était restée accrochée aux branches, sur les feuilles mortes ; les sauts des grenouilles, qui s’avancent quelquefois jusqu’aux marches du perron et dont les dos verts prennent au clair de lune un éclat mystérieux : tout cela revêt pour moi un sens étrange, celui d’un excès de beauté et d’un bonheur demeuré imparfait. Et voici, elle paraît. Elle a une longue natte noire, une riche poitrine, elle est invariablement triste et belle, elle a les bras nus et des caresses voluptueuses. Elle m’aime, je donne toute ma vie pour uns seule minute de son amour. Mais la lune, dans le ciel, est de plus en plus haute, de plus en plus brillante ; l’éclat resplendissant de l’étang, augmentant comme un son qui enfle, devient de plus en plus éblouissant, les ombres sont de plus en plus noires, la lumière de plus en plus transparente, je regarde et j’écoute, et quelque chose me dit qu’elle, avec ses bras nus et ses ardeurs, il s’en faut de beaucoup que ce soit le bonheur parfait ; que l’amour pour elle est infiniment loin d’être le bien parfait ; et plus je regarde la lune haute et pleine, plus la vraie beauté et le vrai bonheur me paraissent monter, monter encore, s’épurer, s’épurer encore, se rapprocher, se rapprocher encore de Celui qui est la source de toute beauté et de tout bien. Des larmes d’une joie inassouvie mais troublante me montent aux yeux.

Et j’étais toujours seul, et il me semblait toujours, dans ces instants, que la nature, dans sa majesté mystérieuse ; que le rond brillant de la lune, arrêté à un endroit indéterminé, tout en haut du ciel bleu pâle, mais en même temps présent partout et remplissant toute la vaste étendue de la campagne ; que moi-même, vermisseau infime, déjà souillé de toutes les mesquines et misérables passions humaines, mais en possession de la force immense contenue dans l’amour : il me semblait, toujours, dans ces instants, que la nature, la lune et moi, nous ne faisions qu’un.


LXXII

NOS VOISINS DE CAMPAGNE


J’avais été extrêmement étonné, le jour de notre arrivée, d’entendre papa dire de nos voisins les Épiphane que c’étaient d’excellentes gens. J’avais été encore plus étonné de le voir aller chez eux. Nous étions depuis bien des années en procès avec les Épiphane au sujet d’une terre. Étant petit, j’avais entendu nombre de fois papa se fâcher à propos de ce procès, invectiver les Épiphane et mander différentes gens qui, dans mes idées d’enfant, devaient le défendre contre eux. J’avais entendu notre intendant Iacov dire que les Épiphane étaient nos ennemis et des gens noirs[1], et je me rappelais que maman avait demandé qu’on ne prononçât même pas leur nom devant elle.

D’après ces données, je m’étais formé dans mon enfance une idée très nette et très arrêtée des Épiphane. Ils étaient pour moi les ennemis, prêts à égorger ou à étrangler non seulement papa, mais son petit garçon s’il leur tombait entre les pattes. De plus, je prenais à la lettre l’expression de gens noirs, de sorte que l’année de la mort de maman, quand je vis Eudoxie Vassilevna, dite la belle Flamande, auprès de son lit, j’eus de la peine à croire qu’elle était d’une famille de gens noirs. Il me fallut bien admettre que non ; mais je n’en continuai pas moins à n’avoir aucune considération pour les Épiphane.

Nous les vîmes plusieurs fois cet été. Je conservai cependant de très grandes préventions contre toute cette famille. Voici ce qu’étaient au juste les Épiphane.

La famille se composait de la mère, une petite veuve d’une cinquantaine d’années, encore fraîche et très gaie ; de sa fille, la belle Eudoxie Vassilevna, et d’un fils, Pierre Vassilevitch, ancien lieutenant, célibataire, un peu bègue, très grave.

La mère, Anna Dmitrievna Épiphane, avait vécu vingt ans séparée de son mari, tantôt à Pétersbourg, où elle avait des parents, le plus souvent à sa campagne de Milicha, à trois verstes de la nôtre. On racontait d’elle, dans le pays, des choses si effroyables, que Messaline n’était, en comparaison, qu’une vierge innocente. C’était pour cela que maman avait demandé qu’on ne prononçât pas le nom des Épiphane dans sa maison. Sérieusement parlant, il était impossible de croire la dixième partie de ces cancans, méchants cancans de voisins de campagne. À l’époque où je fis la connaissance d’Anna Dmitrievna, il y avait bien chez elle un certain Mitioucha, serf et teneur de livres, toujours pommadé et frisé et vêtu d’une veste circassienne. Cet individu se tenait, pendant le dîner, derrière la chaise de sa maîtresse, et celle-ci invitait ses hôtes, en français, à admirer les beaux yeux et la jolie bouche de Mitioucha. Il n’y avait néanmoins rien de vrai dans les bruits qui continuaient à courir.

Anna Dmitrievna avait complètement réformé sa vie depuis dix ans, époque où elle avait fait quitter le service à son fils Pierre pour l’avoir auprès d’elle. Sa propriété n’était pas grande : il pouvait y avoir cent âmes en tout et les dépenses allaient vite au temps où l’on menait joyeuse vie. Donc, il y avait dix ans, la propriété, grevée d’hypothèques sur hypothèques, allait être saisie et vendue. Dans cette extrémité, Anna Dmitrievna écrivit à son fils, au régiment, de venir sauver sa mère. Pierre faisait si bien son chemin à l’armée qu’il espérait assurer son indépendance dans un avenir prochain. En fils obéissant, il lâcha tout, donna sa démission et vint retrouver sa mère à la campagne.

Pierre était un homme pratique et à principes arrêtés. Il mit bas chevaux et voitures, supprima les réceptions, fit valoir lui-même et, à force d’expédients, sauva la propriété et rétablit les affaires. Au salon, il était petit garçon devant sa mère, lui prodiguait les petits soins et criait après les domestiques quand ils n’obéissaient pas à Anna Dmitrievna. Rentré dans son cabinet, il faisait une scène si l’on avait servi un canard sans sa permission.

La mère et la fille ne se ressemblaient pas du tout. La mère était une des femmes les plus agréables en société qu’on pût voir, aimable, toujours de bonne humeur. Tout ce qui était joli et divertissant la charmait. Elle avait même au plus haut degré une faculté qu’on ne rencontre chez les personnes âgées que lorsqu’elles sont foncièrement bonnes : la faculté de prendre plaisir à regarder la jeunesse s’amuser. Sa fille, au contraire, était sérieuse, ou plutôt indifférente et absorbée. Il n’y avait pas trace, chez elle, de l’arrogance qu’on rencontre d’ordinaire chez les beautés restées filles. Quand elle voulait être gaie, sa gaieté sonnait faux, soit qu’elle se moquât d’elle-même, de la personne à qui elle parlait, ou du monde entier ; ceci sans le vouloir. Il m’arrivait souvent de rester tout surpris et de me demander ce qu’elle voulait dire par des phrases comme celles-ci : « Oui, c’est effrayant comme je suis belle ; tout le monde est amoureux de moi. »

La mère était très active et toujours occupée. La fille ne faisait presque jamais rien. Non seulement elle n’aimait ni les petits ouvrages ni le jardinage, mais elle s’occupait trop peu de sa personne : quand il arrivait des visites, elle était toujours obligée de se sauver pour s’habiller. Lorsqu’elle rentrait en toilette au salon, elle était remarquablement belle, malgré le manque d’expression de ses yeux et de son sourire : elle partageait cette absence d’expression avec tous les très beaux visages. Sa figure régulière et froide et toute sa belle personne avaient toujours l’air de vous dire : « Vous pouvez me regarder ; c’est permis. »

Malgré la vivacité de la mère et l’air indifférent de la fille, quelque chose vous disait que la première n’avait jamais aimé et n’aimerait jamais que le plaisir et le luxe, tandis que la seconde avait une de ces natures qui, lorsqu’une fois elles aiment, sacrifient leur vie entière à celui qu’elles aiment.


LXXIII

LE MARIAGE DE MON PÈRE


Mon père avait quarante-huit ans lorsqu’il se remaria avec Eudoxie Vassilevna Épiphane.

Je me figure qu’au printemps, quand il était parti pour la campagne, seul avec les filles, mon père s’était trouvé dans l’état d’esprit assez dangereux où sont généralement les joueurs lorsqu’ils s’arrêtent après avoir beaucoup gagné. Ils sont alors d’humeur libérale et disposés à être heureux. Mon père sentait qu’il lui restait encore une grosse provision de chance. Faute de la dépenser aux cartes, il pouvait l’employer à avoir des succès d’autre sorte. En outre, c’était le printemps ; il se trouvait à la tête d’une grande somme d’argent sur laquelle il n’avait pas compté, il était seul et il s’ennuyait. Je m’imagine que, causant affaires avec Iacov et venant à se rappeler et l’interminable procès avec les Épiphane, et la belle Eudoxie, qu’il n’avait pas vue depuis longtemps, il dit à Iacov : « Sais-tu, Iacov, le moyen de nous tirer de ce procès ? J’ai envie de leur abandonner tout simplement cette maudite terre. Hein ? Qu’est-ce que tu en dis ? »

Je me représente les doigts de Iacov frétillant négativement derrière son dos et je l’entends démontrer que le bon droit était de notre côté.

Mais papa donna l’ordre d’atteler, mit son habit olive à la dernière mode, peigna en arrière son reste de cheveux, versa de l’eau de senteur sur son mouchoir et partit pour aller chez ses voisins, ravi de l’idée qu’il agissait en grand seigneur et encore plus ravi de l’espoir de voir une jolie femme.

J’ai su seulement que, le jour de sa première visite, papa ne trouva pas le fils, qui était dans les champs, et resta seul une bonne heure avec les dames. Je me le représente se répandant en amabilités, tapotant du pied avec ses souliers plats, sifflotant en parlant, faisant ses petits yeux tendres et ensorcelant la mère et la fille. Je me représente aussi la gaie petite vieille se prenant tout de suite de passion pour lui, et sa belle statue de fille s’animant.

Comme j’ai souvent vu papa, depuis cette époque, avec les Épiphane, cette entrevue est pour moi comme si j’y avais assisté.

Lioubotchka me raconta qu’avant que nous fussions arrivés, Volodia et moi, papa ne passait pas un jour sans voir les Épiphane et était extraordinairement en train. Avec son talent pour faire les choses d’une manière à lui, tournant tout en plaisanterie et sachant néanmoins rester naturel et élégant, papa inventait tantôt une partie de chasse, tantôt une partie de pêche, tantôt un feu d’artifice, et toujours les Épiphane en étaient. « C’aurait été encore bien plus amusant, disait Lioubotchka, sans cet insupportable Pierre Vassilevitch, qui soufflait, bégayait et dérangeait tout. »

Depuis notre arrivée, les Épiphane n’étaient venus que deux fois chez nous et nous étions allés une seule fois, tous ensemble, chez eux. À partir de la Saint-Pierre, qui était la fête de papa et où ils vinrent à la maison ainsi qu’une foule d’autres personnes, les relations cessèrent complètement en ce qui nous concernait ; papa seul continua à leur faire des visites.

Pendant le peu d’instants où je vis papa avec Eudoxie, voici ce que je remarquai.

Il était invariablement dans l’heureux état d’esprit qui m’avait frappé le jour de notre arrivée : si gai, si jeune, si plein de vie et si content, que son bonheur rayonnait sur tous ceux qui l’entouraient et se communiquait à eux. Il ne quittait point Eudoxie d’un pas tant qu’elle était dans la chambre. Tantôt il l’accablait de compliments si fades que j’en avais honte pour lui ; tantôt il la regardait sans rien dire, et alors son toussaillement et son tic avaient un je ne sais quoi de passionné et de satisfait ; quelquefois aussi il lui parlait à demi-voix en souriant. Tout cela, sans perdre jamais cet air de faire les choses pour rire, qui lui était particulier et qu’il conservait dans les moments les plus sérieux.

Eudoxie Vassilevna semblait refléter l’air heureux de papa. On voyait briller le bonheur dans ses grands yeux bleus, sauf quand elle était prise soudain de tels accès de timidité, que moi, qui savais ce que c’était, j’en souffrais pour elle et il m’était pénible de la regarder. Dans ces instants-là, on ne pouvait tourner les yeux ou faire un mouvement sans qu’elle eût peur ; il lui semblait que tout le monde la regardait, qu’on n’était occupé que d’elle et qu’on critiquait tout en elle. Alors elle promenait sur les assistants des yeux effarés, rougissait et pâlissait alternativement, se mettait à parler haut et hardiment, disait des sottises, s’en apercevait, sentait que tout le monde, y compris papa, l’écoutait, et rougissait encore plus. Dans ces occasions, papa ne remarquait pas les sottises. Il continuait à toussailler d’une toux passionnée et la contemplait avec une expression de joyeux orgueil.

Je remarquai que ces accès de timidité prenaient quelquefois à Eudoxie Vassilevna sans aucune raison, mais que d’autres fois ils survenaient quand on avait parlé devant papa d’une femme jeune et jolie. Les fréquents changements d’humeur d’Eudoxie Vassilevna, ses brusques passages de la mélancolie à la gaieté forcée, l’habitude de se servir des expressions favorites de papa lorsqu’elle continuait avec d’autres une conversation commencée avec lui : tout cela, s’il ne s’était pas agi de mon père et si j’avais été plus âgé, m’aurait éclairé sur les sentiments qui existaient entre eux. Mais je n’eus aucun soupçon, pas même lorsque je vis papa recevoir une lettre de Pierre Vassilevitch, en être bouleversé et cesser d’aller chez les voisins.

À la fin d’août, papa recommença ses visites, et, la veille du jour où je devais partir pour Moscou avec Volodia, il nous annonça son mariage avec Eudoxie Vassilevna Épiphane.


LXXIV

COMMENT NOUS ACCUEILLÎMES CETTE NOUVELLE


La veille de cette communication officielle, toute la maison savait déjà la nouvelle et chacun la commentait à sa façon. Mimi ne sortit pas de sa chambre et pleura toute la journée. Catherine resta enfermée avec elle et ne se montra qu’au dîner, où elle parut avec un certain air offensé qu’elle avait évidemment emprunté à sa mère. Lioubotchka paraissait enchantée, et elle déclara à table qu’elle savait un beau secret, qu’elle ne raconterait à personne.

« Il n’y a rien du tout de beau dans ton secret, lui dit Volodia, qui ne partageait pas sa satisfaction. Si tu étais capable d’avoir une idée sérieuse, tu comprendrais que c’est, au contraire, très malheureux. »

Lioubotchka, étonnée, le regarda fixement et se tut.

Après le dîner, Volodia fit le geste de me prendre le bras. Il se ravisa, réfléchissant sans doute que se donner le bras était une marque de tendresse et se contenta de me pousser le coude en me faisant signe de la tête de le suivre dans la grande salle.

« Tu sais, me dit-il après s’être assuré que nous étions seuls, de quel secret Lioubotchka voulait parler ? »

Il nous arrivait rarement de causer en tête-à-tête et de choses sérieuses ; aussi, dans ces cas-là, nous sentions-nous tous les deux gênés ; mais, cette fois, en réponse à l’embarras qu’il lisait sur mon visage, Volodia continua à me regarder fixement, les yeux dans les yeux, d’un air grave qui voulait dire : « Il n’y a pas de quoi se troubler. Nous sommes frères, après tout. Il s’agit, d’une affaire de famille importante et il est de notre devoir d’en causer ensemble. »

Je le compris et il poursuivit :

« Tu sais que papa se marie avec Mlle Épiphane ? »

J’inclinai la tête ; j’en avais entendu parler.

« C’est extrêmement malheureux, continua Volodia.

— Pourquoi ?

— Comment, pourquoi ? dit-il avec impatience. Il est vraiment très agréable d’avoir pour oncle cette espèce de bègue !… Et toute cette parenté ! Elle, pour le moment, on voit seulement qu’elle est bonne personne ; qui sait ce qu’elle sera plus tard ? Ça nous est bien égal, quant à nous ; mais il y a Lioubotchka, qui ira bientôt dans le monde. Ce ne sera pas très agréable avec une belle-mère pareille, qui parle abominablement le français et qui lui donnera on ne sait quelles manières ! C’est une poissarde, » conclut Volodia, évidemment très satisfait de ce mot de « poissarde ».

Cela me faisait un singulier effet d’entendre Volodia juger avec ce sang-froid le choix de papa, mais je trouvais qu’il avait raison.

« Pourquoi est-ce que papa se marie ? demandai-je.

— Dieu le sait ; c’est la bouteille à l’encre. Je sais seulement que Pierre Vassilevitch l’a engagé à se marier, l’en a même sommé, que papa ne voulait pas et qu’ensuite il lui a passé une fantaisie par la tête, une idée chevaleresque… C’est la bouteille à l’encre. Je commence seulement à comprendre notre père… »

Ce nom de père, au lieu de papa, me frappa douloureusement.

« Il est excellent homme, poursuivit Volodia, bon et intelligent, mais d’une légèreté ! Une vraie girouette… Il ne peut pas voir une femme de sang-froid ; c’est incroyable ! Tu sais qu’il n’en a pas connu une seule dont il ne soit devenu amoureux. Jusqu’à Mimi !

— Tu dis ?

— Je dis que j’ai appris il n’y a pas longtemps qu’il avait été amoureux de Mimi quand elle était jeune. Il lui faisait des vers et il y a eu quelque chose entre eux. Mimi en souffre encore. »

Volodia éclata de rire.

« Pas possible ! m’écriai-je stupéfait.

— La grande affaire, reprit Volodia redevenu sérieux, c’est notre famille. Ce mariage va lui faire grand plaisir. Sans compter qu’Eudoxie aura sûrement des enfants. »

Je fus tellement frappé du bon sens de Volodia et de sa prévoyance, que je ne sus que répondre. À cet instant, Lioubotchka vint nous rejoindre. « Alors, vous savez ? dit-elle avec une figure épanouie.

— Oui, répondit Volodia ; seulement, une chose m’étonne, Lioubotchka. Tu n’es plus une enfant au maillot. Comment peux-tu être contente que papa épouse une rien du tout ? »

Le visage de Lioubotchka se rembrunit et elle réfléchit.

« Volodia ! pourquoi une rien du tout ? Comment oses-tu parler ainsi d’Eudoxie ? Puisque papa l’épouse, c’est que ce n’est pas une rien du tout.

— Bon ! Une rien du tout… c’est une manière de parler ; mais tout de même…

— Il n’y a pas de tout de même, interrompit Lioubotchka en s’échauffant. Je ne t’ai pas dit, moi, que cette demoiselle dont tu étais amoureux était une rien du tout. Comment oses-tu parler ainsi de papa et d’une femme charmante ? Tu as beau être mon aîné, je te dis de te taire… C’est mal… Tais-toi !

— Est-ce qu’on ne peut pas avoir son opinion sur… ?

— Non, interrompit encore Lioubotchka. Il n’est pas permis de juger un père comme le nôtre. Mimi peut juger ; mais pas toi, le fils aîné.

— Tu ne comprends rien à rien, fit Volodia d’un ton dédaigneux. Voyons, est-ce que tu trouves bien qu’une demoiselle Épiphane vienne prendre la place de ta maman ? »

Lioubotchka se tut un instant et ses yeux se remplirent de larmes.

« Je te savais orgueilleux, dit-elle enfin ; je ne te croyais pas si méchant. »

Elle sortit.

« Attrape ! dit Volodia en faisant une mine tragi-comique. Allez donc raisonner avec des filles ! » ajouta-t-il comme s’il se reprochait de s’être oublié jusqu’à s’abaisser à discuter avec Lioubotchka.

Le lendemain matin, il faisait mauvais temps, et ni papa ni les dames n’étaient encore à prendre le thé quand j’entrai au salon. On sentait l’automne. Il était tombé pendant la nuit une pluie froide ; des restes de nuages couraient dans le ciel ; le soleil déjà haut apparaissait comme un rond clair. Il y avait du vent, il faisait humide et gris. La pluie avait formé des flaques d’eau sur la terrasse, dont la terre mouillée semblait plus noire. La porte du jardin, demeurée ouverte, battait sur ses gonds de fer. Les allées étaient boueuses. Les vieux bouleaux aux branches dépouillées, les arbustes, le gazon, les orties, les groseilliers, les sureaux, faisant voir le revers blanc de leur feuillage : tout se courbait dans le même sens sous un ouragan qui paraissait vouloir tout déraciner. Dans l’allée de tilleuls, des tourbillons de feuilles jaunies se poursuivaient ; à mesure que l’humidité les avait pénétrées et alourdies, elles s’abattaient sur le chemin détrempé, ou sur la prairie, devenue d’un vert plus sombre sous la pluie.

Je songeais au mariage de mon père et je l’envisageais au même point de vue que Volodia. L’avenir de ma sœur, de nous et de mon père lui-même ne me présageait rien de bon. J’étais révolté à l’idée qu’une étrangère et, qui plus est, une jeune femme, allait prendre tout à coup, sans y avoir aucun droit, une place dans notre vie…, et qui ?… une simple jeune demoiselle… ; et elle va prendre la place de maman ! J’étais tout triste et mon père me paraissait de plus en plus coupable. J’entendis sa voix et celle de Volodia. Ne voulant pas voir mon père en ce moment, je sortis. Ma sœur me rappela, en me prévenant que papa voulait me parler.

Il était debout dans le salon, appuyé d’une main sur le piano, et regardait de mon côté avec un mélange d’impatience et de solennité. Son visage n’avait plus l’expression de jeunesse et de bonheur que je lui avais toujours vue dans les derniers temps. Il était triste. Volodia se promenait de long en large en fumant sa pipe. Je m’approchai de mon père et lui souhaitai le bonjour.

« Eh bien ! mes amis, dit-il résolument, relevant la tête et prenant ce ton précipité tout particulier dont on dit les choses désagréables sur lesquelles il n’est plus temps de revenir. Vous savez, je suppose, que je me marie avec Eudoxie Vassilevna ? »

Il se tut un instant et reprit :

« J’avais l’intention de ne jamais me remarier après avoir perdu votre mère ; mais… (il s’arrêta quelques secondes), mais…, évidemment, le sort l’a voulu. Eudoxie est une bonne et aimable fille et elle n’est plus toute jeune. J’espère que vous l’aimerez, enfants ; elle vous aime déjà du fond du cœur ; elle est excellente. Le moment est venu pour vous (il s’adressait à mon frère et à moi et parlait vite comme pour nous empêcher de l’interrompre), le moment est venu pour vous de partir. Je vais rester ici jusqu’au nouvel an et je reviendrai alors à Moscou (il se troubla) avec ma femme et votre sœur. »

Je souffrais de voir mon père intimidé et comparaissant devant nous, pour ainsi dire, en accusé. Je me rapprochai de lui. Volodia continuait à se promener de long en large en fumant sa pipe et la tête baissée.

« Voilà, mes amis, ce que votre vieux papa a décidé, » reprit mon père en rougissant, en toussaillant et en nous tendant les deux mains.

Il avait les larmes aux yeux et je remarquai que la main qu’il tendait à Volodia, en ce moment à l’autre bout de la chambre, tremblait un peu. La vue de cette main tremblante me fit mal et il me vint la réflexion bizarre, qui me remua encore davantage, que papa était à l’armée en 1812 et qu’il était connu pour être très brave. Je retins sa grande main à grosses veines et la baisai. Il serra vigoureusement la mienne et tout à coup, éclatant en sanglots, il prit la tête brune de Lioubotchka dans ses deux mains et se mit à l’embrasser sur les yeux. Volodia fit semblant d’avoir laissé tomber sa pipe, se baissa, s’essuya tout doucement les yeux avec le poing et sortit en s’efforçant de ne pas attirer l’attention.


LXXV

AFFAIRES DE CŒUR


Le mariage devait avoir lieu dans quinze jours, mais la rentrée des cours était avant et nous partîmes pour Moscou, Volodia et moi, au commencement de septembre. Les Nékhlioudof rentrèrent aussi de la campagne. Dmitri (nous nous étions promis, en nous quittant, de nous écrire et, bien entendu, nous n’en avions rien fait) vint aussitôt me voir, et ce fut lui qui me conduisit la première fois à l’Université.

J’eus de nombreuses affaires de cœur cet hiver. Je fus amoureux trois fois. La première fois, je devins éperdument épris d’une très grosse dame que je voyais au manège Freytag. Elle y venait le mardi et le vendredi. Je ne manquais jamais d’être au manège ces jours-là, mais j’avais une telle peur d’être aperçu d’elle, je me plaçais si loin, je me sauvais si vite des endroits où elle devait passer, j’avais si grand soin de me retourner quand elle regardait de mon côté, que je ne vis jamais bien sa figure et que je ne sais pas encore si elle était jolie.

Doubkof connaissait cette dame. Il me trouvait perpétuellement au manège, caché derrière les laquais qui tenaient les manteaux, et il avait su ma passion par Dmitri. Il m’offrit de me présenter. J’eus une telle peur, que je m’enfuis à toutes jambes, et que la seule idée qu’il avait parlé de moi à mon amazone m’empêcha de retourner au manège, même derrière les laquais, de peur de la rencontrer.

Quand j’étais amoureux d’inconnues, surtout si elles étaient mariées, j’étais encore cent fois plus intimidé qu’avec Sonia. Je tremblais par-dessus tout que mon objet n’apprit ma passion, ou même mon existence. Il me semblait que si elle venait à savoir le sentiment qu’elle m’inspirait, elle se trouverait offensée à ne jamais me le pardonner. Et en effet, si l’amazone avait pu lire dans mon âme, pendant que je la regardais de derrière les laquais, comment je l’enlevais en imagination et ce que je faisais d’elle à la campagne où je la menais, elle aurait peut-être eu de justes raisons d’être offensée. Je ne pus jamais me mettre dans la tête qu’elle ne devinerait pas à l’instant toutes les idées qu’elle m’inspirait et que, par conséquent, il n’y avait rien de déshonorant à faire simplement sa connaissance.

La seconde fois, je devins amoureux de Sonia, que j’avais vue chez ma sœur. Il y avait longtemps que ma seconde passion pour elle s’en était allée, mais je m’épris une troisième fois un jour où Lioubotchka me montra un cahier de vers copiés par Sonia. On y voyait le Démon de Lermontof. Les endroits de passion ténébreuse étaient soulignés à l’encre rouge et la page marquée avec une fleur. Je me rappelais avoir vu Volodia, l’année d’avant, baiser la bourse de sa demoiselle. J’essayai de l’imiter et, en effet, quand j’étais seul le soir dans ma chambre, occupé à rêver en regardant la fleur, et que j’approchais celle-ci de mes lèvres, je me sentais dans un état d’âme agréable. Je redevins ainsi amoureux, ou du moins je me le figurai pendant quelques jours.

La troisième fois, ce fut d’une demoiselle qui venait chez nous et dont Volodia était épris. Autant que je m’en souviens, cette demoiselle n’était pas jolie du tout et n’avait surtout rien de ce qui me plaisait d’ordinaire. Elle était fille d’une dame de Moscou connue par son instruction et son esprit. Elle-même était petite, maigre, avec un profil mince et de longues anglaises blondes. Elle passait pour être encore plus savante et plus spirituelle que sa mère, mais je ne pus jamais en juger, car son esprit et sa science m’inspiraient une sainte frayeur, tellement que je causai une seule fois avec elle ; et encore ce fut avec des palpitations inouïes. Néanmoins, l’enthousiasme de Volodia, qui ne se gênait jamais pour l’exprimer devant le monde, me gagna si bien, que je devins passionnément amoureux de cette demoiselle. Je n’en dis rien à Volodia, sentant qu’il lui serait désagréable que deux frères fussent épris de la même jeune fille. Pour moi, au contraire, ce qui me causait le plus de plaisir dans mon sentiment, c’était la pensée que notre amour était si pur que, tout en aimant le même objet charmant, nous restions bien ensemble et prêts, en cas de besoin, à nous sacrifier l’un à l’autre. Je dois dire que Volodia n’avait pas l’air tout à fait de mon avis quant à la disposition à se sacrifier, car il était tellement épris, qu’il voulut se battre avec un diplomate — un vrai, celui-là — qui devait, disait-on, épouser la demoiselle. Si j’étais ravi, pour ma part, à la pensée de sacrifier mon amour, c’est peut-être que cela ne m’aurait guère coûté. Une seule fois, j’eus une conversation élevée avec cette demoiselle, sur la musique savante, et j’eus beau faire, ma passion s’envola la semaine suivante.


LXXVI

LES NÉKHLIOUDOF


Je voyais très souvent la famille Nékhlioudof, avec laquelle je commençais à me lier. Les dames ne sortaient jamais le soir et la princesse aimait à avoir du monde : de la jeunesse, des hommes « capables de passer une soirée sans jouer ni danser ». Il paraît que l’espèce en était rare, car je ne rencontrais presque jamais personne chez eux, bien que j’y allasse presque tous les soirs. J’étais habitué à cette famille et à ses diverses humeurs, je me rendais bien compte de leurs relations mutuelles, j’étais accoutumé à la maison et aux meubles, et, quand il n’y avait pas d’étrangers, je me sentais tout à fait à l’aise. Il faut excepter les cas où je me trouvais en tête-à-tête avec Vareneka. Je me figurais toujours qu’en sa qualité de fille laide, elle mourait d’envie que je devinsse amoureux d’elle. Cependant, même cet embarras-là commençait à passer. Vareneka était si naturelle et l’on voyait si bien qu’elle ne tenait pas plus à causer avec moi qu’avec son frère ou avec Lioubov Serguéievna, que je pris de mon côté l’habitude d’être avec elle tout simplement, comme avec une personne à qui l’on peut montrer sans honte ni danger le plaisir que vous cause sa société. Pendant tout le temps qu’a duré notre connaissance, je l’ai trouvée journalière : tantôt très laide, tantôt pas trop mal ; mais je ne me suis pas demandé une seule fois si j’étais amoureux d’elle. Il m’arrivait de lui parler, mais, le plus souvent, je causais avec elle indirectement, en m’adressant à Lioubov Serguéievna ou à Dmitri ; je préférais ce dernier canal. J’éprouvais un grand plaisir à parler devant elle, à l’écouter chanter et à la savoir dans la chambre ; je me demandais rarement ce qu’il adviendrait de notre liaison. Quand il m’arrivait d’y songer, me trouvant satisfait du présent, je m’efforçais inconsciemment de ne pas penser à l’avenir.

Malgré notre intimité, je jugeais indispensable de cacher mes sentiments et mes penchants véritables à tout le cercle Nékhlioudof, et surtout à Vareneka. Je travaillais à me montrer tout autre que je n’étais et que je ne pouvais être. Je me posais en homme passionné et enthousiaste ; quand quelque chose était censé me plaire, je poussais des « ah ! » et je faisais de grands gestes ; en même temps, si j’étais témoin d’un événement extraordinaire, ou qu’on m’en parlât, j’affectais l’indifférence. Je prenais des airs d’affreux moqueur, pour qui rien n’est sacré et, en même temps, d’observateur subtil. Je m’efforçais de paraître logique dans toutes mes actions, exact et précis dans les choses de la vie et, en même temps, plein de mépris pour tout ce qui est matériel. J’ose dire que je valais beaucoup mieux que l’être bizarre que je faisais semblant d’être. Les Nékhlioudof m’aimaient tel quel ; heureusement pour moi, ils ne se laissaient pas prendre à mes poses. La seule Lioubov Serguéievna, me considérant comme un épouvantable égoïste qui ne croyait à rien et se moquait de tout, avait l’air de ne pas m’aimer. Nous nous disputions souvent, elle se fâchait et me foudroyait de ses phrases incohérentes. Sa situation vis-à-vis de Dmitri n’avait pas changé. Leurs rapports étaient plus bizarres que tendres. Dmitri disait que personne ne la comprenait et qu’elle lui faisait énormément de bien. Leur intimité continuait à affliger toute la famille.

Un jour que Vareneka me parlait de ce penchant incompréhensible pour nous tous, elle me l’expliqua comme il suit.

« Dmitri a de l’amour-propre. Il a trop d’orgueil. Avec toute son intelligence, il aime à être loué et admiré, à être partout le premier. Pauvre tante, dans l’innocence de son âme, est en admiration devant lui et n’a pas assez de tact pour le lui cacher. Il en résulte qu’elle le flatte, et c’est chez elle très sincère. »

Pour une raison ou pour une autre, je commençais à mieux aimer voir Dmitri dans le salon de sa mère qu’en tête-à-tête.


LXXVII

MON AMITIÉ AVEC NÉKHLIOUDOF


Vers cette même époque, mon amitié avec Nékhlioudof ne tint qu’à un fil. Il y avait trop longtemps que je l’examinais pour ne pas lui découvrir des défauts. Or, dans la première jeunesse, nous ne savons pas aimer autrement que passionnément, et par conséquent nous n’aimons que les gens parfaits. Le brouillard de la passion ne tarde guère à s’éclaircir, ou à être percé involontairement par la lumière de la raison. Nous commençons à voir l’objet de notre passion tel qu’il est, avec un mélange de qualités et de défauts, mais nous ne sommes frappés que des défauts, qui nous prennent par surprise et que nous grossissons. L’amour de la nouveauté et l’espoir que la perfection peut se trouver ailleurs nous refroidissent, et même quelque chose de plus, pour notre ancienne idole : ils nous la font prendre en aversion. Nous l’abandonnons sans le vouloir et nous courons plus loin, à la recherche d’une nouvelle perfection. Si ma liaison avec Dmitri n’a pas eu ce sort, je ne le dois qu’à son attachement entêté et pédantesque, dont la source était dans l’intelligence plutôt que dans le cœur et que je me serais fait trop de scrupules de trahir. En outre, la règle bizarre que nous nous étions imposée de tout nous dire, formait un lien entre nous. Nous avions trop peur, en cas de brouille, de laisser mutuellement au pouvoir de l’autre toutes les vérités morales honteuses que nous nous étions confiées. Il y avait du reste longtemps que nous avions cessé, au point que l’illusion ne fût plus possible pour nous, d’observer la règle en question, ce qui nous embarrassait et nous créait des relations singulières.

Je rencontrais cet hiver-là chez Dmitri, à peu près toutes les fois que j’y allais, un de ses camarades d’Université, nommé Bézobédof, avec qui il travaillait. Bézobédof était un petit homme chétif et grêlé, avec de petites mains couvertes de taches de rousseur et d’immenses cheveux roux pas peignés. Sans éducation, toujours crasseux et déchiré, il n’avait même pas le mérite d’être travailleur. Ses rapports avec Dmitri étaient aussi incompréhensibles pour moi que ceux de Dmitri avec Lioubov Serguéievna. L’unique raison pour laquelle il avait pu le choisir entre tous ses camarades et se lier avec lui était qu’il n’y en avait pas dans toute l’Université qui fût aussi mal tourné. Ce ne pouvait être que pour le plaisir de n’être de l’avis de personne que Dmitri lui témoignait de l’amitié. On sentait dans ses relations avec cet étudiant l’orgueil qui se dit : « Soyez qui vous voulez, je m’en moque ! Vous êtes tous pareils pour moi. J’aime celui-là, donc il est bien. »

Je m’étonnais qu’il ne trouvât pas fatigant d’être continuellement obligé de feindre et que le malheureux Bézobédof put résister à cette situation fausse. Cette liaison me déplaisait fort.

Un soir, j’étais allé chez Dmitri avec l’intention de descendre avec lui au salon et d’écouter lire ou chanter Vareneka. Je trouvai Bézobédof installé en haut, et Dmitri me répondit sèchement qu’il ne pouvait pas descendre, que je voyais bien qu’il avait quelqu’un.

« Et puis, ajouta-t-il, qu’y a-t-il d’amusant en bas ? Il vaut bien mieux rester ici à bavarder. »

Je n’étais nullement flatté de la perspective de passer deux heures avec Bézobédof, mais je n’osais pas entrer seul au salon. Agacé dans l’âme de la bizarrerie de mon ami, je m’assis dans un fauteuil à bascule et me mis à me balancer sans dire mot. J’étais furieux contre eux de me priver du plaisir d’être en bas. J’attendais, pour voir si Bézobédof n’allait pas bientôt s’en aller, et mon irritation grandissait pendant que je les écoutais en silence. « Charmant compagnon ! Délicieuse société ! » pensais-je, lorsqu’un domestique apporta du thé et que Dmitri dut insister cinq fois pour en faire accepter à Bézobédof, qui croyait de son devoir de refuser les deux premiers verres et de dire timidement : « Après vous. » Dmitri prenait visiblement sur lui pour soutenir la conversation, dans laquelle il essaya en vain de m’attirer. Je me taisais d’un air sombre.

« Il n’y a rien à faire, disais-je en moi-même à Dmitri en me balançant en mesure dans mon fauteuil. Avec un si beau personnage, personne n’oserait même soupçonner que je m’ennuie. » Je trouvais une sorte de jouissance à attiser au dedans de moi un sentiment de haine sourde contre mon ami. « Quel imbécile ! pensais-je. Il pourrait passer agréablement sa soirée en famille ; mais non : il reste avec cette brute ; et l’heure avance, il va être trop tard pour aller au salon. » Je me retournai dans mon fauteuil et considérai mon ami. Ses mains, sa pose, son cou et surtout sa nuque et ses genoux me paraissaient si insupportables et si agaçants, que j’aurais eu du plaisir, en cet instant, à lui faire quelque chose de très désagréable.

Bézobédof finit par se lever, mais Dmitri ne pouvait pas se priver tout d’un coup d’un hôte aussi délicieux. Il lui offrit de coucher. Heureusement, Bézobédof refusa et se retira.

Après l’avoir reconduit, Dmitri se mit à se promener de long en large dans la chambre en me jetant de temps à autre un coup d’œil. Il souriait complaisamment et se frottait les mains ; c’était sans doute la double satisfaction de ne pas s’être démenti et d’être enfin débarrassé d’une corvée. Je le détestais de plus en plus. « Comment ose-t-il se promener et sourire ? » pensais-je.

« Pourquoi es-tu fâché ? dit-il tout à coup en s’arrêtant en face de moi.

— Je ne suis pas le moins du monde fâché, repartis-je (c’est ce qu’on ne manque jamais de répondre dans ces cas-là). Je suis seulement vexé de te voir faire l’hypocrite vis-à-vis de moi, de Bézobédof et de toi-même.

— Quelle bêtise ! Je ne fais jamais l’hypocrite avec personne.

— Je n’oublie pas notre règle de tout nous dire et je te parle franchement. Je suis convaincu que ce Bézobédof t’est aussi insupportable qu’à moi ; c’est un sot, et Dieu sait ce qu’il vaut du reste ; seulement, tu trouves agréable de faire l’important devant lui.

— Non ! D’abord, Bézobédof est un charmant garçon…

— Je te dis que si ! Je te dirai même que ton amitié avec Lioubov Serguéievna vient aussi de ce qu’elle te regarde comme un dieu.

— Et moi, je te dis que non.

— Et moi, je te dis que si ; je le sais, répliquai-je avec la chaleur de la colère contenue.

— Non ; quand j’aime, ni louanges ni injures ne peuvent altérer mes sentiments.

— Ce n’est pas vrai, criai-je en sautant de mon fauteuil et en le regardant en face avec le courage du désespoir. Ce n’est pas bien, ce que tu dis là… Est-ce que tu ne m’as pas dit, pour ton frère… Je ne veux pas te le rappeler, ce ne serait pas loyal… Est-ce que tu ne m’as pas dit… Je vais te dire comment je te vois, à présent… »

Et je me mis à lui démontrer qu’il n’aimait personne, en rivalisant avec lui de choses blessantes, et à lui énumérer tous les justes sujets de reproche que je croyais avoir contre lui.

La dispute était devenue une altercation. Tout à coup Dmitri se tut et passa dans la chambre à côté. Je voulus le suivre en continuant à déblatérer, mais il ne me répondait plus. Je savais que la colère figurait sur la liste qu’il avait dressée de ses défauts et qu’il était occupé à se vaincre. Je maudissais ses listes et registres.

Et voilà à quoi nous conduisit notre règle de tout nous dire et de ne jamais parler l’un de l’autre à un tiers. Nous nous laissions entraîner, dans des accès de franchise, aux aveux les plus éhontés, et ces aveux, qui desséchaient notre amitié, avaient le double effet de nous enchaîner plus étroitement l’un à l’autre et de nous séparer. Ce jour-là, l’amour-propre empêcha Dmitri de faire un aveu bien simple, et, dans la chaleur de la dispute, nous nous servîmes des armes que nous nous étions fournies l’un à l’autre et qui faisaient des blessures terriblement douloureuses.


LXXVIII

NOTRE BELLE-MÈRE


Malgré son projet de ne revenir à Moscou, avec sa femme, qu’après le jour de l’an, papa arriva dès le mois d’octobre, quand la saison était encore excellente pour chasser à courre. Il prétexta une affaire, mais Mimi nous raconta qu’Eudoxie Vassilevna s’ennuyait tant à la campagne, parlait si souvent de Moscou et feignait si souvent d’être souffrante, que papa s’était décidé à la contenter. « Elle ne l’a jamais aimé, ajoutait Mimi. Elle rebattait les oreilles à tout le monde avec sa passion, uniquement parce qu’elle avait envie de faire un mariage riche. »

Et Mimi soupirait d’un air pensif, comme pour dire : « Ça se serait passé autrement avec certaines personnes, s’il avait su les apprécier. »

Les certaines personnes étaient injustes pour Eudoxie Vassilevna. Son amour pour papa, un amour passionné, dévoué, qui lui donnait la soif du sacrifice, éclatait dans toutes ses paroles, dans chacun de ses regards et de ses mouvements. Sa passion, tout en lui faisant désirer de ne jamais se séparer de son époux adoré, ne l’empêcha pourtant pas d’avoir envie d’un petit bonnet très remarquable de chez Mme Annette, d’un chapeau à plume bleu ciel également remarquable et d’une robe de velours de Venise bleu foncé, qui seyait admirablement à ses belles épaules et à ses bras blancs, qu’elle montrait pour la première fois à d’autres que son mari et sa femme de chambre.

Catherine était naturellement du parti de sa mère.

Dès le jour de l’arrivée de notre belle-mère, il s’établit entre elle, mon frère et moi, des relations badines assez singulières. À peine était-elle descendue de voiture, que Volodia, prenant un air sérieux, s’approcha d’elle avec des révérences et des courbettes et dit, du même ton que s’il présentait quelqu’un :

« J’ai l’honneur de féliciter ma belle-maman de son arrivée. »

Il lui baisa la main.

« Ah, cher enfant ! répondit-elle avec son joli sourire stéréotypé.

— N’oubliez pas votre second fils, » fis-je en m’approchant à mon tour pour lui baiser la main et en imitant involontairement la figure et la voix de Volodia.

Si nous étions convaincus de notre affection mutuelle, notre belle-mère et nous, cette façon de s’aborder pouvait vouloir dire que nous dédaignions les démonstrations. Si nous étions, au contraire, mal disposés les uns pour les autres, elle marquait à volonté, soit l’ironie, soit notre mépris pour la dissimulation, soit le désir de dérober à notre père la situation vraie, sans compter beaucoup d’autres pensées et sentiments. En réalité, cette attitude, qui s’adapta parfaitement bien à l’humeur d’Eudoxie Vassilevna, ne voulait absolument rien dire et ne servait qu’à dissimuler l’absence totale de sentiments quelconques. J’ai souvent remarqué par la suite ce même ton de demi-plaisanterie dans d’autres maisons, lorsque la famille pressentait des rapports peu agréables avec l’un de ses membres. Ces sortes de relations artificielles une fois établies, sans l’avoir prémédité, avec notre belle-mère, nous n’en sortîmes pour ainsi dire jamais. Nous étions avec elle d’une politesse affectée ; nous lui parlions en français, lui faisions des révérences et l’appelions « chère maman ». Elle nous répondait invariablement sur le même ton, accompagnant ses plaisanteries de son éternel joli sourire. Notre pleurnicheuse de sœur, avec ses pieds de canard et ses discours sans fard, était la seule qui aimât notre belle-mère. Elle faisait naïvement des tentatives, parfois très maladroites, pour opérer un rapprochement entre elle et le reste de la famille. En récompense, la seule personne au monde pour qui Eudoxie Vassilevna, en dehors de sa passion pour papa, eût un grain d’affection, était Lioubotchka. Elle lui témoignait même un mélange d’admiration enthousiaste et de respect timide qui m’étonnait fort.

Dans les premiers temps, Eudoxie Vassilevna se plaisait à rappeler qu’elle était une belle-mère et à faire allusion aux préventions et à la malveillance des enfants et des domestiques, qui rendent la situation des belles-mères difficile. Cependant, tout en prévoyant les désagréments de la situation, elle ne fit rien pour les éviter. Elle ne se donna la peine ni de caresser les uns, ni de faire des cadeaux aux autres, ni d’éviter de gronder : ce dernier point lui aurait pourtant été extrêmement facile, car elle était naturellement bonne et très peu exigeante. Non seulement elle ne fit rien, mais elle se mit sur la défensive quand personne ne l’attaquait. Imbue de son idée que tous les domestiques ne cherchaient qu’à lui être désagréables et à la blesser, elle vit des intentions partout et prit l’attitude d’une personne qui souffre en silence, par dignité. Le résultat fut qu’au lieu de s’attacher nos gens, elle les indisposa.

Ce n’est pas tout. J’ai dit combien, dans notre maison, la faculté de compréhension était développée : notre belle-mère en était absolument dépourvue. De plus, elle apportait des habitudes tellement différentes des nôtres, que cela seul disposait mal à son égard. Notre intérieur était extrêmement propre et ordonné : elle vivait éternellement comme une personne qui arrive de voyage et n’est pas encore installée. Elle se levait et se couchait tantôt tard, tantôt de bonne heure ; un jour, elle dînait avec nous, le lendemain, non ; un soir, elle soupait ; un autre soir, elle ne soupait pas. Quand il n’y avait pas de visites, elle se promenait presque toujours dans la maison à demi vêtue, et n’avait pas honte de se montrer à nous, et même aux domestiques, en jupon, blanc, un fichu sur les épaules et les bras nus. Au début cette simplicité me plut ; au bout de très peu de temps, précisément à cause de cette simplicité, je perdis le peu de respect qui me restait pour notre belle-mère.

Une chose nous paraissait encore plus étrange que le reste. Il y avait en elle deux femmes différentes, selon qu’elle était ou non devant le monde. Devant le monde, c’était une belle personne, un peu froide, jeune, brillante de santé, superbement parée, point sotte, point spirituelle non plus, mais gaie. Dès que nous étions entre nous, elle prenait l’air excédé et souffrant d’une femme qui s’assomme, bien qu’elle aime ; elle s’abandonnait, était malpropre et vieillie.

Que de fois, lorsque, en revenant de faire des visites, toute rose à cause du froid, elle ôtait son chapeau et allait se regarder en souriant dans la glace, heureuse de se sentir belle ; ou le soir, quand elle passait devant les domestiques pour monter en voiture, fière et confuse en même temps de sa belle toilette de bal décolletée ; ou les jours de petite soirée chez nous, lorsque, vêtue d’une robe de soie montante, son cou délicat entouré de fines dentelles, elle souriait à tout le monde de son joli sourire, toujours le même : que de fois je me suis demandé en la regardant ce que diraient ses admirateurs s’ils la voyaient comme moi, les soirs où elle restait à la maison et où elle attendait que son mari revint du cercle, dépeignée, une espèce de bonnet sur la tête, errant comme une ombre d’une pièce à l’autre. Tantôt elle s’asseyait au piano et jouait une certaine valse, le seul morceau qu’elle sût, en fronçant le sourcil par effort d’attention. Tantôt elle prenait un roman, en lisait une demi-page au hasard et jetait le volume. Tantôt elle allait elle-même à l’office, pour ne pas réveiller les domestiques, prenait un concombre et un morceau de veau froid et se mettait à manger, debout devant la petite fenêtre de l’office ; après quoi, l’air ennuyé et las, elle recommençait à rôder sans but dans la maison.

L’absence complète de compréhension fut ce qui contribua le plus à l’isoler de nous. Elle se trahissait surtout par l’air d’attention condescendante avec lequel elle écoutait quand on lui parlait de choses incompréhensibles pour elle. Ce n’était pas sa faute si elle avait pris, sans s’en apercevoir, l’habitude de sourire des lèvres et de hocher la tête lorsqu’on lui racontait des choses qui ne l’intéressaient pas (rien ne l’intéressait en dehors d’elle-même et de son mari) ; mais, quoique ce ne fût pas sa faute, sourire et hochement devenaient insupportables à la longue.

Sa gaieté, qui consistait à se moquer d’elle-même, de vous, du monde entier, manquait de naturel : aussi n’était-elle pas communicative.

Sa sensibilité était trop fade.

Nous étions surtout choqués de ce qu’elle parlait à tout propos, sans aucune retenue, de son amour pour papa. Elle ne mentait pas quand elle disait que sa passion pour son mari était toute sa vie, et elle le prouvait par toute sa conduite : l’insistance et l’absence d’embarras avec lesquelles elle revenait continuellement sur ce sujet n’en étaient pas moins, à notre avis, souverainement déplaisantes, et nous étions encore plus honteux pour elle quand elle parlait de son amour devant les étrangers que quand elle faisait des fautes de français.

Elle aimait son mari plus que tout au monde, et son mari l’aimait, surtout dans les premiers temps et quand il vit qu’elle plaisait à d’autres que lui. Elle n’avait pas d’autre but dans la vie que de gagner l’affection de son mari, et pourtant, par maladresse et faute de tact, on aurait dit qu’elle prenait à tâche de faire tout ce qui pouvait être le plus désagréable, toujours dans le but de lui prouver son amour et son empressement à se sacrifier.

Ainsi, elle aimait la toilette et mon père aimait à voir sa femme élégante et admirée : ma belle-mère crut devoir sacrifier son goût pour la toilette à mon père et prit de plus en plus l’habitude de rester à la maison, en peignoir gris.

Papa, qui avait toujours considéré la liberté mutuelle comme une condition essentielle de la vie de famille, tenait à ce que sa favorite, Lioubotchka, fût sur un pied d’ouverture et d’amitié avec sa jeune belle-mère : ma belle-mère se sacrifia et témoigna à la véritable maîtresse de la maison, comme elle appelait ma sœur, un respect très déplacé, qui blessait profondément papa.

Il passait ses soirées au jeu, et, vers la fin de l’hiver, il perdit beaucoup. Il n’en parla à personne à la maison, car il avait pour principe que les affaires de jeu ne doivent pas intervenir dans la vie de famille. Ma belle-mère se sacrifia, et elle jugea de son devoir, même malade, même enceinte, d’aller en peignoir au-devant de papa, lorsqu’il rentrait du cercle à quatre ou cinq heures du matin, rompu, honteux, le gousset vide. Elle lui demandait distraitement s’il avait été heureux au jeu et écoutait la réponse avec son air de condescendance, souriant et hochant la tête tandis qu’il lui racontait ce qu’il avait fait au cercle et qu’il la priait pour la centième fois de ne jamais l’attendre. Mais il avait beau la prier, elle persévérait le lendemain à l’attendre, bien qu’elle ne s’intéressât pas le moins du monde à son jeu, d’où dépendait pourtant la fortune de papa.

Il faut dire qu’outre la passion de se sacrifier, elle était aussi poussée, dans ces occasions, par une jalousie qui la faisait beaucoup souffrir. Il était impossible de lui persuader que papa revenait réellement du cercle, et non d’ailleurs. Elle s’efforçait de lire sur son visage ses secrets de cœur, et, ne lisant rien du tout, elle soupirait, jouissant de son propre chagrin, et se livrait à la contemplation de son infortune.

Grâce à ces perpétuels sacrifices, on pouvait déjà remarquer vers la fin de l’hiver un changement dans les sentiments de papa. Il avait beaucoup perdu, était souvent de très mauvaise humeur et s’en prenait à sa jeune femme. Il en était déjà par moments à la haine sourde, à cette aversion contenue pour ce qu’on a aimé qui se traduit par une tendance inconsciente à causer à l’objet de son ancienne affection toute espèce de petits désagréments moraux.


LXXIX

OÙ JE M’EFFONDRE


L’époque de mon premier examen, sur le calcul différentiel et intégral, était arrivée, et j’étais encore dans une sorte de brouillard, incapable de me rendre un compte net de ce qui m’attendait. Le soir, en quittant mes camarades, j’avais une vague idée que tout n’allait pas au mieux et qu’il y aurait peut-être lieu de modifier mes manières de voir et de faire. Le lever du soleil me retrouvait dans mon assiette, enchanté d’y être et sans la moindre envie de changer quoi que ce soit en moi.

J’étais dans cet état de satisfaction en me rendant à mon premier examen. Je m’assis sur un banc, du côté où se trouvaient les princes, les comtes et les barons ; je me mis à causer avec eux en français, et, chose étrange, je ne pensai pas un seul instant que j’allais être interrogé sur des sujets dont je ne savais pas le premier mot. Je regardais tranquillement ceux qui allaient passer et je me permettais même, à l’occasion, de me moquer d’eux.

« Eh bien ! Grapp, demandai-je à Iline, qui revenait de la table d’examen, avez-vous eu peur ?

— Nous allons voir comment vous vous en tirerez, » répliqua Iline, qui depuis son entrée à l’Université s’était complètement insurgé contre ma domination. Il ne souriait plus quand je lui parlais et était mal disposé pour moi.

Je souris dédaigneusement, bien que le doute qu’il venait d’exprimer m’eût causé une seconde de trouble. Ma frayeur se fondit presque aussitôt dans le brouillard dont j’ai parlé, et je me sentis de nouveau l’esprit si libre et si insouciant, que je promis au baron Z… d’aller prendre quelque chose avec lui après l’examen (comme si l’examen, pour moi, n’était rien du tout). Quand on appela mon nom, je rajustai mon uniforme et m’avançai avec le plus parfait sang-froid.

Ce fut seulement en me penchant pour tirer au sort ma question, que je sentis un léger frisson me courir dans le dos. Je répondis très mal. Je tirai une seconde question, et je ne répondis pas un seul mot. Le professeur me regarda d’un air de pitié et dit d’une voix douce, mais ferme : « Vous êtes refusé, monsieur Irteneff. Il faut nettoyer la Faculté. » Je ne me rappelle pas comment je fis pour traverser la salle, ni ce que je répondis aux questions des étudiants, ni comment j’arrivai à la maison. J’étais humilié, blessé, profondément malheureux.

Je fus trois jours sans sortir de ma chambre et sans voir personne. Je trouvais du plaisir à pleurer, comme quand j’étais enfant, et je versai des flots de larmes. Je cherchai des pistolets pour me tuer si l’envie en devenait trop forte. Je pensai qu’Iline Grapp me cracherait à la figure quand il me rencontrerait, et qu’il aurait raison ; que tel de mes camarades se réjouirait de mon infortune et la raconterait devant tout le monde ; que les bêtises que j’avais dites à la princesse Kornakof devaient nécessairement me mener là, etc., etc. Toutes les minutes de mon existence qui avaient été pénibles pour mon amour-propre me revinrent l’une après l’autre à la mémoire. Je cherchai quelqu’un à accuser de mon malheur. Je me figurai que ce quelqu’un l’avait fait exprès, j’inventai toute une intrigue ourdie contre moi, je déblatérai contre les professeurs, contre mes camarades, contre Volodia, contre Dmitri, contre papa, qui m’avait fait entrer à l’Université, contre la Providence, qui avait permis que je fusse couvert d’un tel opprobre. Finalement, sentant que j’étais fini pour toujours aux yeux de tous ceux qui me connaissaient, je demandai à papa la permission de m’engager dans les hussards ou de partir pour le Caucase. Papa était mécontent de moi, mais, en me voyant si malheureux, il me consola et m’expliqua que je n’étais pas déshonoré, que tout pourrait encore s’arranger : je n’avais qu’à entrer dans une autre Faculté.

Volodia, qui ne trouvait pas non plus mon malheur si terrible, ajouta qu’en changeant de Faculté j’aurais de nouveaux camarades, devant lesquels je n’aurais pas à rougir.

Les dames de la maison ne comprenaient pas et ne voulaient ni ne pouvaient comprendre en quoi consiste un examen ; elles me plaignaient, mais uniquement parce qu’elles me voyaient du chagrin.

Dmitri venait me voir tous les jours. Il fut pendant tout ce temps extrêmement bon et affectueux ; mais, justement à cause de cela, il me semblait refroidi pour moi. J’éprouvais une impression douloureuse et pénible chaque fois qu’il entrait dans ma chambre et venait s’asseoir tout près de moi, un peu avec la physionomie du médecin qui s’assoit auprès du lit d’un malade condamné. Sophie Ivanovna et Vareneka m’envoyèrent par lui des livres dont j’avais eu envie et me firent dire d’aller les voir. Je vis dans leurs attentions l’indulgence orgueilleuse et blessante que l’on témoigne à un homme tombé au plus bas.

Au bout de trois ou quatre jours, je me calmai un peu. Toutefois, jusqu’à notre départ pour la campagne, je refusai de mettre le pied dans la rue. Je rôdais dans la maison, désœuvré et cherchant à éviter les domestiques, pensant et repensant éternellement à mon malheur.

Je pensais, pensais, et enfin, un soir qu’il était tard et que j’étais seul en bas, écoutant la valse de ma belle-mère, je me levai d’un bond, grimpai à ma chambre et cherchai le cahier sur lequel étaient écrits ces mots : Règles de vie. Je l’ouvris, et j’eus alors une minute de repentir et comme un élan moral. Je pleurais, mais ce n’étaient plus des larmes de désespoir. Quand je fus un peu calmé, je pris de nouveau la résolution de me rédiger des règles de vie. J’étais fermement convaincu que je ne ferais plus jamais rien de mal, que je n’aurais plus jamais une minute de désœuvrement et que je ne changerais jamais rien à mes règles.

Je raconterai dans la seconde partie de ma Jeunesse combien de temps dura ce beau zèle, ce qu’il produisit et quels nouveaux principes il donna pour fondements à mon développement moral [2].



FIN
  1. En Russie, on donne le nom de gens noirs aux personnes appartenant au bas peuple. (Note du trad.)
  2. L’ouvrage n’a jamais été achevé.