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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 88-90).

Consolation


 
Une enfant de seize ans, belle, et qui, toute franche,
             Ouvrant ses yeux, ouvrait son cœur,
S’est inclinée un jour comme une fleur se penche,
             Agonisante deux fois blanche
             Par l’innocence et la langueur.

Ne parlez plus du monde à sa mère atterrée :
             Ce qui n’est pas noir lui déplaît ;
Ah ! l’immense douleur que son amour lui crée
             N’est-elle pas aussi sacrée
             Qu’un seuil de tombe où l’on se tait ?

Vouloir la détourner de son culte à la morte,
             C’est toujours l’en entretenir,
Et la vertu des mots ne peut être assez forte
             Pour que leur souffle vide emporte
             Le plomb fixe du souvenir.


Mais surtout cachez-lui l’âge de votre fille,
             Ses premiers hivers triomphants
Au bal, où chaque mère a sa perle qui brille,
             Printemps des nuits où la famille
             Fête la beauté des enfants.

Ne soyez, en lavant sa blessure cruelle,
             Ni le flatteur des longs regrets,
Ni le froid raisonneur dont l’amitié querelle,
             Ni l’avocat de Dieu contre elle
             Qui saigne encor de ses décrets.

Mais soyez un écho dans une solitude,
             Toujours présent, toujours voilé :
Faites de sa souffrance une invisible étude,
             Et si le jour lui semble rude,
             Montrez-lui le soir étoilé.

La nature à son tour par d’insensibles charmes
             Forcera la peine au sommeil ;
Un jour on offre aux morts des fleurs au lieu de larmes…
             Que de désespoirs tu désarmes,
             Silencieux et fort soleil !


Vous ne distrairez pas les malheureuses mères,
             Tant qu’elles pleurent leurs enfants ;
Les discours ni le bruit ne les soulagent guères :
             Recueillez leurs larmes amères,
             Aidez leurs soupirs étouffants :

Il faut que la douleur par les sanglots brisée
             Se divise un peu chaque jour,
Et dans les libres pleurs, dissolvante rosée,
             Sur le tombeau qui l’a causée
             S’épuise par un lent retour.

Alors le désespoir devient tristesse et plie,
             Le cœur moins serré s’ouvre un peu ;
Ce nœud qui l’étreignait doucement se délie,
             Et l’âme retombe affaiblie,
             Mais plus sage et sereine en Dieu.

La douleur se repose, et d’étape en étape
             S’éloigne, et, prête à s’envoler,
Hésite au bord du cœur, lève l’aile et s’échappe ;
             Le cœur s’indigne… Dieu qui frappe
             Use du droit de consoler.