Jeanne Bijou/Acte I

Jeanne Bijou : pièce en trois actes
Chez tous les libraires (p. 5-18).

ACTE PREMIER


Scène PREMIÈRE


Jeanne Bijou, Albert de Morteroche
JEANNE

Alors, c’est vrai ; après deux mois, vous voilà déjà fatigué de la distraction du mariage et vous revenez chez Jeanne Bijou pour y tromper votre femme ! Mais c’est de la folie, mon cher !

ALBERT

De la folie, soit ; c’est mon excuse. Voyons, Jeanne, je ne vous étais pas indifférent autrefois. Vous…

JEANNE

Prenez garde, vous allez vous vanter.

ALBERT (s’approchant)

Ainsi, vous ne m’aimez plus du tout ?

JEANNE

Non, cher comte, plus du tout, vous conviendrez que c’est mon droit ; Vrai ! vous êtes charmants, vous autres ! On vous aime, on vous dorlote, on vous donne tout ce qu’on a, en regrettant de ne pas vous donner ce qu’on n’a pas… ou ce qu’on n’a plus ; cela vous réjouit fort, vous êtes contents, vous jouez aux pachas, vous vous blottissez frileusement dans le velours et le satin de notre cœur ; puis, un beau jour, il vous semble avoir encore froid, et vous cherchez d’autres couvertures en laissant là celle qui ne demandait pas mieux que de vous réchauffer. Trouvez-vous ? — Alors c’est l’ingratitude. Ne trouvez-vous pas ? — Vous revenez, et il vous semble tout naturel que Cendrillon soit encore au coin du feu à vous attendre !

ALBERT

Et… mon successeur ?

JEANNE

Tout beau ! cher ami ; soyez assez courtois pour ne pas m’insinuer que vous me prenez pour une station de tramway où tout le monde passe mais où personne ne s’arrête. Au reste, qu’importe ! votre successeur, c’est le baron Friedmann, un Allemand.

ALBERT (ironique)

Juif ?

JEANNE

Et millionnaire, — il est complet.

ALBERT

De l’esprit ?

JEANNE (nonchalamment)

Mais non, je vous dis qu’il est complet !

ALBERT

Et vous l’aimez ?

JEANNE

Comme coffre-fort, oui ; comme juif,… je le supporte.

ALBERT

Mais vous n’avez jamais été ce que vous vous faites !

JEANNE

Vénale et vendue ? non, en effet. Je me repose d’avoir été presqu’honnête, vous savez que cela ne m’avait pas réussi.

ALBERT

Essayez encore.

JEANNE

Avec vous ? Merci ! J’ai peur du dégoût ; un moment arrive où l’on se connaît trop ; ce que l’on prenait pour un grain de beauté devient une tache, et les chevelures d’or finissent toujours par s’appeler des cheveux roux. J’admettrais que l’on me quittât par colère ou par dépit, non par lassitude. C’est mon amour-propre à moi. Alors, je prends l’avance.

ALBERT (résigné)

Je m’en vais.

JEANNE

Vous noyer ?

ALBERT (souriant)

Qui sait ?

JEANNE

Oh ! c’est dommage, voilà le seul compliment qu’on ne m’ait jamais fait. Au revoir !



Scène II


Les mêmes, Mariette, Gaston
GASTON (arrêtant Albert qui va pour sortir)

Halte ! (à Jeanne) Madame, vous allez bien ?

JEANNE

Très mal, monsieur, et vous ?

GASTON (distrait — vite)

Moi de même, merci.

JEANNE (à part)

Ça y est ! (Haut) Eh bien, que se passe-t-il dans votre monde, dans l’a-ris-to-cra-tie ?

GASTON

Oh ! ne m’en parlez pas, c’est à rougir de sa particule. Des blasons à dix gueules de singe sur champ de course à trois étoiles de café-concert. C’est tout le nobiliaire actuel. N’était l’odeur, je me ferais démocrate.

JEANNE

Dites donc, Gaston. Vous savez, M. le comte ici présent, est marié.

GASTON

Parbleu, j’étais de la cérémonie. J’ai beaucoup ri. (Bas à Albert.) J’ai à te parler.

ALBERT

Tu ris des choses les plus sacrées,

GASTON

Pardon, des plus sacrées choses ! Toi, te marier, à trente ans, beau, solide, riche, libre ? Mais savais-tu ce que c’est que le mariage ?

ALBERT

De la morphine. Une piqûre — avec une seringue d’argent.

GASTON (découragé)

Oh ! alors !

ALBERT (à Jeanne)

N’est-ce pas, madame ?

JEANNE

Des fois. C’est quitte ou…

GASTON

Ou quitte, cela ne varie pas !

JEANNE

Tiens, auriez-vous de l’esprit ?

GASTON

Merci, c’est trop facile. J’en fais parfois pour me distraire ; c’est mon loto à moi, — sans la famille.

JEANNE (à Albert)

Quel bon mari vous devez faire, mon pauvre comte. Franchement, je ne vous vois pas dans une église, en habit noir, les yeux baissés, à côté d’une petite jeune fille tremblante. J’ai pensé à vous ce jour-là.

ALBERT

À quelle heure ?

JEANNE

Indiscret ! À l’heure du crime.

GASTON

Je ne comprends plus, je m’en vais ! (Bas à Albert.) En entrant ici, j’ai vu une voiture arrêtée en face ; il y avait dedans une dame qui semblait surveiller cette maison. Quoiqu’elle fut voilée, je jurerais que c’est ta femme. Pars vite.

ALBERT (troublé)

Merci, (à Jeanne) Au revoir, madame. (Exit.)

JEANNE (à Gaston)

Qu’a-t-il ?

GASTON

Rien. Je lui annonçais une première à sensation

JEANNE

L’auteur ?

GASTON

Molière, celui du Dépit amoureux.

JEANNE

Mauvais plaisant !



Scène III


Mariette, Le major Barine, Jeanne, Gaston
MARIETTE

Le major Barine demande si madame peut le recevoir.

JEANNE (haut)

Fais entrer. (À part) J’aime les ganaches. Cela repose.

LE MAJOR (obséquieusement — drôle)

Belle dame, j’ai bien l’honneur de vous présenter mes hommages (À Gaston) Monsieur…

GASTON (saluant)

Major…

JEANNE (au major)

Bonjour, guerrier.

LE MAJOR (à Jeanne)

Mars aux pieds de Vénus, — le sabre à côté de l’éventail.

GASTON (à part)

Et le major à côté de l’esprit.

JEANNE

Quoi de neuf, major ?

LE MAJOR

Un petit incident fort bizarre, madame. Comme je me dirigeais vers votre hôtel, j’ai rencontré la jeune comtesse de Morteroche, la femme d’Albert. Vous la connaissez ? Non ? Charmante ! Elle descendait d’un modeste fiacre et m’a semblé pâle comme un linge. Je me suis dit qu’il devait y avoir là-dessous quelque chose…

GASTON (à part)

Très fort, le vieux !

JEANNE (vivement)

Ah ! et elle sortait de cette rue ?

LE MAJOR

Précisément.

JEANNE

Vous êtes sûr ?

LE MAJOR

Aussi sûr que d’avoir en ce moment devant moi la fleur des Beautés et la reine des Grâces.

GASTON (à part)

Il a oublié de remonter son vocabulaire ; ses compliments retardent.

JEANNE

Voyons, major, assez de fleurs ! Rendez-moi plutôt un service. Allez vous-en… et tâchez de savoir pourquoi cette jeune innocente était si émue, en pleine rue, comme une fille ; voulez-vous ? (À Gaston) Et vous, mon ami, faites la même chose de votre côté ; je suis très curieuse, vous savez cela ; bonne récompense à qui reviendra premier. À tantôt. (Exeunt.)



Scène IV


JEANNE, FRIEDMANN
JEANNE

Ah ! c’est vous, monsieur ?

FRIEDMANN (allures « comme chez lui »)

Il paraît.

JEANNE (à part)

Lauzun tout pur. Brummel passe à la bière.

FRIEDMANN (brusquement)

Encore ce M. Gaston de Cléry ! M’est avis, madame, qu’il multiplie un peu ses visites.

JEANNE

Vraiment ? Et vous craignez, baron, d’avoir l’air ridicule ?

FRIEDMANN

Oui, madame, je crains d’avoir l’air ridicule, et de cuire les marrons que d’autres tirent du feu,

JEANNE

Je reconnais là votre tact habituel, mon maître ; vous payez pour avoir le droit d’être jaloux, c’est juste. Seulement, comme il ne me plaît pas de rien changer à mes habitudes en votre honneur, je vous saurai gré de faire taire vos farouches soupçons, et de me donner la paix.

FRIEDMANN

Madame !

JEANNE

C’est cela ! fâchez-vous ! cassez quelque chose. Cela vous va si bien !

FRIEDMANN

Je ne souffrirai pas plus longtemps…

JEANNE

Moi non plus, nous sommes d’accord.

FRIEDMANN (violemment)

Eh bien ! finissons-en.

JEANNE

J’allais vous le proposer. Ce sera vite fait. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Ouvrez, baron, — je fermerai après.

FRIEDMANN (menaçant)

Songez-y bien, madame.

JEANNE (insouciante)

Oh ! le songe n’a rien de bien désolant !

FRIEDMANN (humblement)

Voyons, Jeanne, j’ai eu tort, je vous demande pardon, ce n’est pas sérieux, n’est-ce pas ?

JEANNE (montrant la glace)

Regardez-vous. C’est très sérieux.

FRIEDMANN (se regardant)

Mais… il me semble que je ne suis pas encore si…

JEANNE

C’est une opinion… respectable comme vous, mais tellement tirée par les cheveux, qu’il n’en reste plus, mon pauvre baron.

FRIEDMANN (suppliant)

Pardonnez-moi.

JEANNE

Cela devient une habitude. Au fait, comme vous voudrez ! Avez-vous fait ce que je vous ai demandé ?

FRIEDMANN

Voici. (Il lui remet un écrin).

JEANNE

Parfait. (À part) Décidément, ce qu’il y a encore de meilleur dans l’homme, ce sont les bijoux.



Scène V


Le Major, Mariette, Friedmann, puis Gaston
MARIETTE

Madame, le major Barine.

JEANNE (vivement)

Qu’il entre.

FRIEDMANN (avec humeur)

Ah ! ça ! il a donc ses pantoufles ici, ce major ?

LE MAJOR (entrant)

Ce n’est personne, c’est moi, idole de beauté. (À Friedmann) Monsieur le baron.

FRIEDMANN

Bonjour, major. (S’installant) Vous permettez que je lise mes journaux ?

JEANNE (au major)

Eh bien ?

LE MAJOR (bas)

Eh bien ! j’avais raison, c’était la petite comtesse qui venait surveiller son mari. Elle l’a vu entrer ici, et… comme… comme elle n’ignore pas que vous avez… préparé son époux à… l’hymen, elle a cru qu’Albert venait vous demander de continuer la… préparation. En ce moment, elle est rentrée à son hôtel. J’ai habilement interrogé le valet de chambre. Albert n’est pas encore revenu, et le dénouement reste inconnu. La reine est-elle contente de son esclave ?

JEANNE

Combien vous dois-je ?

LE MAJOR

Laissez-moi déposer timidement sur votre main blanche…

JEANNE (vivement)

Vous exagérez vos prix !

FRIEDMANN (se levant)

Dites-donc, major, vous savez la nouvelle ? Un bon petit scandale qui se prépare.

LE MAJOR (finement)

Oui, oui, je sais.

FRIEDMANN

Revolver ou vitriol, on hésite. Demain Gil Blas racontera l’affaire. Une grande dame jalouse, parce que son mari est allé retrouver une ancienne. Le mari est au Club, mais quand il rentrera ff ! ff ! quand il rentrera !

JEANNE

Oui, ce sera intéressant. Voyons, devinons ce qu’elle fera, la petite. Le revolver, cela ne tue plus ; on en fabrique de spéciaux pour suicide ; le vitriol défigure ; les femmes ont horreur des… mutilations. Le pardon ? du bois d’allonge ? les paris sont ouverts et les chances égales. Pour quoi pariez-vous ?

GASTON (entrant)

Ne pariez pas. Albert est rentré chez lui. Sa femme s’était enfermée dans ses appartements et la chose tournera simplement en une séparation de corps plus ou moins longue ; plutôt moins ; je n’ai jamais cru beaucoup aux séparations de corps.

JEANNE

Une façon comme une autre de s’aimer sans y mettre de l’amour-propre.

FRIEDMANN

C’est dommage ; nous n’aurons pas de petit scandale. Toute une semaine sans petit scandale, cela devient mortellement ennuyeux. Si les femmes honnêtes commencent à croire que c’est arrivé, nous sommes perdus. Voilà une jeune femme, jolie, mondaine. Elle avait une occasion superbe. Pensez donc ! Elle pouvait cravacher son mari en plein Bois…

GASTON

Le faire tuer par le major Barine.

LE MAJOR (à Gaston)

Eh ! dites donc !

FRIEDMANN

Elle pouvait le cribler de coups de navaja, en insinuant qu’elle a du sang espagnol dans les veines. C’est très bien porté, l’Andalousie !

GASTON (à part)

Adorable !

FRIEDMANN

Elle pouvait afficher un amant, deux amants, une foule d’amants.

GASTON (à part)

Suave !

FRIEDMANN

Décidément, elle doit être un peu sotte, la jeune comtesse…

GASTON (froidement)

Vous vous trompez, monsieur.

FRIEDMANN (surpris — à Gaston)

Ah ! vous la connaissez ?

GASTON

Un peu, oui ; elle n’est pas sotte, Je vous assure, et comme elle a horreur du bruit, vous en êtes pour vos frais d’invention, et Gil Blas n’aura pas demain sa petite indiscrétion croustillante.

FRIEDMANN

C’est dommage. Major ! venez-vous faire une partie d’échecs avant le dîner ?

LE MAJOR

À vos ordres, baron. (Ils sortent.)



Scène VI


Jeanne, Gaston
JEANNE

Maintenant, à nous deux. Vous savez que je suis discrète ; répondez-moi. Est-il vrai que Monsieur Gaston de Cléry a aimé la femme d’Albert de Morteroche lorsqu’elle était jeune fille ?

GASTON

Singulière question. Eh bien, oui, j’ai pensé à cette jeune fille ; le mariage ne me déplaisait pas trop et la dot avait quelque charme. Albert m’a enlevé les deux, je lui pardonne.

JEANNE

Le bruit court que vous n’auriez manqué que la dot, et que, au bout de sa courte lune de miel, vous auriez débarrassé Albert du fardeau de ses devoirs.

GASTON (se levant)

Qui a dit cela ? C’est une honte !

JEANNE

Le bruit court…

GASTON (vivement)

Oh ! oui, ces bruits là, cela court si vite qu’on n’a pas le temps de les rattraper. Je suis l’ami de Mme de Morteroche, nous avons été élevés ensemble, je suis son compagnon d’enfance.

JEANNE

Mais ces choses-là, cela se continue.

GASTON

Christine est la plus charmante et la plus honnête des femmes, digne de tous les respects et de toutes les admirations, et en ce moment, je suis navré de savoir que ses soupçons viennent de se confirmer, qu’elle a vu entrer chez vous cet homme qu’elle aimait tant et que soixante jours ont lassé d’elle ! Tout son bonheur, ses espoirs, ses rêves de jeune mariée s’écroulent ; c’est à crier de douleur. Cette enfant, dont je sais la sensibilité, la douceur, la grâce délicate, Albert ne l’a pas devinée encore, mais le jour où elle se montrera, où elle sortira d’elle-même, il n’aura pas assez de sa voix, de ses yeux, de ses deux mains, de ses deux genoux pour implorer son pardon !

JEANNE

Que voilà de feu, pour un simple ami d’enfance !

GASTON (crescendo)

Eh bien, oui, je l’aime, mais de piété et de dévouement, cette âme qui n’a rien fait pour s’embarrasser d’un corps. Je l’aime et je la défends, la pauvre petite qui va souffrir à cause d’une…

JEANNE

Dites courtisane, c’est plus Régence ; horizontale me déplaît.

GASTON

Vous avez fait tout ce que vous avez pu pour ensorceler Albert ; l’aimiez-vous ? non, pas un instant, mais vous vouliez vous octroyer ce gentilhomme, par plaisir, par distraction, et lui croquer le bonheur comme un fruit rare, n’est-ce pas ?

JEANNE

Nous y sommes ! Eh bien, oui, là, c’est vrai. Je me venge. On m’a chassée du monde, de leur monde, comme ils disent, sous prétexte que mon mari ne descendait pas de Louis XV. Ils en descendent, eux, par une échelle plus ou moins généalogique. Je me venge, pour rire, pour me distraire, comme vous dites. (Avec emphase). Je suis la femme fatale, comme dans les romans de Montépin. Je grignote dans les blasons et j’y laisse des marques. Albert ? il souffrira comme les autres. Je suis toujours belle, il souffrira ; je suis toujours Jeune, il souffrira ; il se brûlera le sang à force de désir ; il me reverra, il me reviendra malheureux comme tout à l’heure, fatigué, suppliant. Alors je rirai tout doucement, comme ceci, tout doucement. Je n’ai même pas voulu de son argent. J’en avais, j’en ai. Le duc de Lagarde m’a donné cet hôtel, le comte de Chaune ces diamants, le vieux Stein a rempli d’or mon secrétaire ; lui, ne m’a rien donné, je n’ai pas voulu. Mais il s’est mis à mes pieds, il a pleuré pour m’obtenir ; je n’ai pas voulu encore. Je lui ai donné l’absinthe et j’ai retiré le repas, pour le voir mourir de faim. C’est très drôle, je suis contente, je m’amuse, voilà !

GASTON

C’est bien vieux tout cela, madame. Du Paul Féval, tout au plus…

JEANNE

Vous voulez me prendre par l’amour-propre.

GASTON

De l’amour… propre. Vous !

JEANNE (geste droit)

Sortez !