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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 103-112).

XVI.

une aventure.


Mais avant de passer plus loin, disons une aventure qui fit époque dans la vie de Jean Rivard, et que lui-même encore aujourd’hui ne peut raconter sans émotion.

Vers la fin du mois d’août, nos défricheurs étaient occupés à l’abattage d’un épais taillis de merisiers, à quelque distance de leur habitation, lorsqu’il prit fantaisie à Jean Rivard d’aller aux environs examiner l’apparence d’un champ de sarrasin qu’il n’avait ensemencé qu’au commencement de l’été. Il marchait en fredonnant, songeant probablement au résultat de sa prochaine récolte, et à tout ce qui pouvait s’en suivre, lorsqu’il aperçut tout-à-coup à quelques pas devant lui un animal à poil noir qu’il prit d’abord pour un gros chien. Jean Rivard, surpris de cette apparition, s’arrêta tout court. De son côté, l’animal occupé à ronger de jeunes pousses, releva la tête et se mit à le regarder d’un air défiant, quoique ne paraissant nullement effrayé. Jean Rivard put voir alors, aux formes trapues de l’animal, à sa taille épaisse, à son museau fin, à ses petits yeux rapprochés l’un de l’autre, à ses oreilles courtes et velues, qu’il n’avait pas affaire à un individu de l’espèce appelée à si bon droit l’ami de l’homme ; et quoiqu’il n’eût encore jamais vu d’ours, cependant ce qu’il en avait lu et entendu dire ne lui permettait pas de douter qu’il n’eût devant lui un illustre représentant de cette race sauvage et carnassière.

L’ours noir n’est pourtant pas aussi féroce qu’on le suppose généralement ; la mauvaise habitude qu’ont les nourrices et les bonnes d’enfant d’effrayer leurs élèves en les menaçant de la dent des ours fait tort dans notre esprit à la réputation de cet intelligent mammifère. Il est presque inouï qu’un ours noir s’attaque à l’homme ; il ignore ce que c’est que la peur, mais il se borne à se défendre. Ce n’est même que lorsqu’il souffre de la faim et qu’il ne trouve pas de substance végétale à sa satisfaction qu’il se nourrit de chair animale.

Il est toutefois une circonstance où la rencontre de l’ours femelle peut être dangereuse ; c’est lorsqu’elle est accompagnée de ses jeunes nourrissons. Aucun animal ne montre pour ses petits une affection plus vive, plus dévouée. Si elle les croit menacés de quelque danger, elle n’hésite pas un instant à risquer sa vie pour les défendre.

Toute la crainte de Jean Rivard était qu’il n’eût en effet rencontré dans cet animal aux allures pesantes une respectable mère de famille. Dans ce cas, sa situation n’était pas des plus rassurantes. Son anxiété se changea bientôt en alarme lorsqu’il vit remuer dans les broussailles, à une petite distance de l’ours, deux petites formes noires qui s’avancèrent pesamment, en marchant sur la plante des pieds, et qu’il reconnut de suite pour deux jeunes oursons. En voyant ses petits s’approcher, la mère, levant de nouveau la tête, regarda Jean Rivard. Ses yeux flamboyaient. Jean Rivard sentit un frisson lui passer par tout le corps. Ne sachant trop que faire, il résolut d’appeler son compagnon ; il se mit à crier, autant que le lui permettait son émotion : Pierre ! Pierre !… Mais il entendait dans le lointain la voix de son homme chantant à tue-tête, en abattant les branches des arbres :

Quand le diable en devrait mourir
Encore il faut se réjouir. (bis.)

Pierre, tout entier à son travail et à sa chanson, n’entendait rien.

La position de Jean Rivard devenait de plus en plus critique. Il songea à son couteau à gaine et porta timidement la main vers le manche : mais la mère ourse qui épiait ses mouvements se mit à grogner en laissant voir à notre héros six incisives et deux fortes canines à chacune de ses mâchoires. Quoique brave de sa nature, cette vue le glaça d’effroi ; il sentit ses jambes trembler sous lui. Il n’osait plus faire le moindre mouvement de peur d’attirer l’attention de son ennemie.

L’ourse ne bougeait pas, mais semblait prendre une attitude plus menaçante. Au moindre mouvement de ses petits elle paraissait prête à se lancer sur notre malheureux jeune homme.

Jean Rivard profitait bien des intervalles où Pierre Gagnon cessait de chanter pour l’appeler de nouveau, mais l’émotion altérait tellement sa voix qu’il ne pouvait plus guère se faire entendre à distance. L’idée lui vint de s’éloigner, et pour mieux se tenir sur ses gardes, de partir à reculons ; il se hasarda donc timidement à lever un pied et à le reporter en arrière, tout en tenant ses yeux fixés vers sa redoutable adversaire.

L’ourse ne parut pas d’abord faire attention à ce mouvement.

Il fit encore un autre pas en arrière avec le même bonheur ; il eut une lueur d’espérance ; il pensa involontairement à sa mère et à sa Louise, il lui sembla les voir prier Dieu pour lui, et une larme lui monta aux yeux… Il se croyait déjà sauvé, lorsqu’un des malheureux oursons, voulant probablement jouer et s’amuser comme font la plupart des petits des animaux, s’avisa de courir vers lui. De suite la mère leva la tête en poussant un hurlement affreux qui retentit dans la forêt comme un immense sanglot, et d’un bond se lança vers Jean Rivard… Notre héros crut que sa dernière heure était venue ; il fit son sacrifice, mais, chose surprenante, il reprit une partie de son sang-froid et résolut de faire payer sa vie aussi cher que possible. Il tenait son couteau dans sa main droite ; il l’éleva promptement comme pour se mettre en défense. La mère ourse, mugissant de fureur, se dressa de toute sa hauteur sur ses pieds de derrière, et s’élançant vers Jean Rivard, les narines ouvertes, la gueule béante, cherchait à l’écraser dans ses terribles étreintes. Trois fois Jean Rivard, par son adresse et son agilité, put éviter ses bonds furieux ; pendant quelques secondes, les deux adversaires jouèrent comme à cache-cache. Il y eut une scène de courte durée, mais fort émouvante. L’animal continuait à hurler, et Jean Rivard appelait son compagnon de toute la force de ses poumons ; L’intention de Jean Rivard, si l’animal, le saisissant dans ses bras, menaçait de lui broyer le crâne ou de lui déchirer le visage, était de lui plonger hardiment dans la gorge son couteau et son bras ; mais ce dernier embrassement, il désirait le retarder aussi longtemps que possible.

Cependant l’implacable animal avait résolu d’en finir ; il fit un nouveau bond mieux dirigé que les autres, et Jean Rivard sentit s’enfoncer dans ses deux bras les cinq ongles durs et crochus de chacun des pieds de devant de l’animal ; il n’eut pas le temps de se retourner, il roula par terre sous le ventre de l’animal… C’en était fini… Ô mon Dieu ! s’écria-t-il, puis, d’une voix étouffée, il murmura le nom de sa mère et d’autres mots incohérents…

Il allait mourir… quand tout-à-coup un bruit de pas se fait entendre dans les broussailles, et une voix essoufflée s’écrie avec force :

« Tonnerre d’un nom ! Puis au même moment un coup de hache appliqué adroitement et vigoureusement sur la tête de l’ourse, lui sépare le crâne en deux…

C’était Pierre Gagnon qui venait de sauver la vie à son jeune maître.

Le premier hurlement de la bête avait d’abord attiré son attention ; peu après il avait cru entendre une voix humaine, et il s’était de suite dirigé en courant dans la route qu’avait suivie Jean Rivard.

Il était survenu à temps ; deux minutes plus tard Jean Rivard n’était plus.

Tout son corps était déchiré, ensanglanté, mais aucune blessure n’était grave. Seulement, son système nerveux, était, on le pense bien, dans une agitation extraordinaire.

Dès qu’il fut relevé, se jetant au cou de son libérateur :

« Pierre, s’écria-t-il, c’est à toi que je dois la vie ! que puis-je faire pour te récompenser ?

— Ô mon cher maître, dit Pierre, les larmes aux yeux, puisque vous êtes encore en vie je suis bien assez payé. Tonnerre d’un nom ! moi qui m’amusais là-bas à chanter bêtement, tandis qu’ici vous vous battiez contre un ours. Et dire que si j’étais venu cinq minutes plus tard… tonnerre d’un nom !… quand j’y pense !… »

Et Pierre Gagnon, pour la première fois de sa vie, se mit à pleurer comme un enfant.

Ce ne fut qu’au tout de quelques minutes qu’il remarqua les deux oursons. L’un d’eux voulant grimper dans un arbre cherchait à s’accrocher aux branches avec ses pieds de devant et au tronc avec ceux de derrière ; Pierre l’assomma d’un coup de hache.

L’autre qui était plus petit et ne paraissait pas s’apercevoir de ce qui se passait, s’approcha tout doucement de sa mère étendue morte et dont le sang coulait sur le sol ; il la flaira, puis relevant la tête, il poussa plusieurs petits hurlements ressemblant à des pleurs.

Cette action toucha le cœur de Pierre Gagnon. « Ce petit-là, dit-il, possède un bon naturel, et puisque le voilà orphelin, je vais, si vous le voulez, en prendre soin et me charger de son éducation. »

Jean Rivard y consentit sans peine, et l’habitation de nos défricheurs fut dès ce jour augmentée d’un nouvel hôte.

Tout le reste du jour et toute la journée du lendemain furent employés à lever les peaux, à dépecer les chairs, à préparer la viande et la graisse des deux animaux.

La chair de l’ours est généralement considérée comme plus délicate et plus digestible que celle du porc. Pierre en fuma des parties dont il fit d’excellents jambons. Nos défricheurs firent plusieurs repas copieux avec la chair succulente de l’ourson, surtout avec les pattes, reconnues pour être un mets fort délicat ; ils en envoyèrent plusieurs morceaux à leurs voisins, suivant l’usage invariable des campagnes canadiennes, à l’époque des boucheries. Le reste fut mis dans un saloir.

Quant à la graisse, Pierre la fit fondre en y jetant du sel et de l’eau, après quoi elle remplaça le beurre dans la cuisine de Louiseville, pendant une partie de l’année.

Mais ce que nos défricheurs parurent affectionner davantage, ce fut la peau de la mère ourse. Pierre en fit un lit moelleux pour son jeune maître. La peau du jeune ourson que Pierre Gagnon voulait à toute force conserver pour en abriter le premier petit Rivard qui naîtrait à Louiseville fut sur l’ordre exprès de Jean Rivard, transformée en casque d’hiver que son sauveur Pierre Gagnon porta pendant plusieurs hivers consécutifs.

Ces deux peaux ainsi utilisées furent gardées longtemps comme souvenirs d’un événement qui revint bien souvent par la suite dans les conversations de nos défricheurs et se conserve encore aujourd’hui dans la mémoire des premiers habitants du canton de Bristol.

Mais revenons à notre orphelin, ou plutôt à notre orpheline, car il fut bientôt constaté que l’intéressant petit quadrupède appartenait au sexe féminin. Pierre n’hésita pas à la baptiser du nom de « Dulcinée » ; et quoiqu’elle fut loin d’être aussi gentille, aussi élégante que le charmant petit écureuil dont il déplorait encore la fuite, et dont l’ingratitude ne pouvait s’expliquer, il s’y attacha cependant avec le même zèle, tant ce pauvre cœur humain a besoin de s’attacher. Les petits des animaux mêmes les plus laids ont d’ailleurs je ne sais quoi de candide, d’innocent qui intéresse et touche les cœurs même les plus froids. Il lui apportait tous les jours des fruits sauvages ; il lui coupait de jeunes pousses, lui donnait même quelquefois du sucre, ce dont ces animaux sont toujours très-friands ; si surtout il découvrait quelque nid de guêpes ou de bourdons, il fallait voir avec quel bonheur il en apportait le miel à sa « Dulcinée. » De tous les mets c’était celui qu’elle savourait avec le plus de gourmandise.

Il lui prit même fantaisie d’instruire sa jeune pupille et de l’initier aux usages de la société[1]. Pierre jouait de la guimbarde, ou comme on dit dans les campagnes, de la bombarbe ; il n’avait pas oublié d’apporter avec lui cet instrument, et il en jouait assez souvent, bien que Jean Rivard ne lui cachât pas qu’il préférait de beaucoup aux sons qu’il en tirait ceux de la flûte ou du piano. Peu à peu, à force de patience et de soin, il habitua Dulcinée à se tenir debout, et enfin à danser au son de la bombarbe. Ce fut une grande fête le jour où il réussit à lui faire faire quelques pas cadencés, et s’il en avait eu les moyens il eût sans doute donné un grand bal ce jour-là.

La jeune orpheline était douée des plus belles qualités et en particulier d’une douceur, d’une docilité qui faisait l’étonnement de Jean Rivard. Sous un maître plus habile, elle eût pu sans doute devenir experte en divers arts d’agrément, et particulièrement dans celui de la danse, art pour lequel son sexe, comme on sait, déploie en tout pays une aptitude très-prononcée. Mais notre ami Pierre Gagnon ne savait ni valse ni polka ni même de quadrille, et ne pouvait, avec la meilleure volonté du monde, enseigner aux autres ce qu’il ne savait pas lui-même.

Il réussit parfaitement toutefois à s’en faire une amie qui ne l’abandonnait ni jour ni nuit, le suivait partout, au bois, au jardin, à la rivière, et montrait pour lui l’affection, l’obéissance et les autres qualités qui distinguent le chien.

  1. J’ai lu quelque part qu’un cultivateur anglais du Haut-Canada avait réussi à perfectionner l’éducation d’une jeune ourse au point qu’elle se présentait très-bien dans un salon, et qu’elle recevait, avec sa maîtresse, quand cette dernière avait des visites.