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Œuvres complètes - Tome VVanier (Messein) (p. 323-327).


JEAN RICHEPIN


Jean Richepin, littérateur français, né à Médéah (Algérie), en 1849. Son père était médecin militaire.

Il fut un temps quelque chose comme chef d’école. On appelait son groupe « les Vivants » par opposition sans doute aux derniers Parnassiens que la presse avait intitulés « les Impassibles », en vertu de leur tenue pas assez dégagée, un peu sanglée, de très jeunes hommes excessivement respectueux de leurs Vers.

Faisaient partie de ce nouveau conventicule : Maurice Bouchor, depuis délivré de tout mutualisme pour de belles œuvres personnelles ; Raoul Ponchon, indépendant aussi lui, avec son très grand talent gai bien à lui ; d’autres encore.

Après d’excellentes études, Richepin entra à l’École Normale, cette pépinière d’écrivains guindés également, c’est si naturel avec une telle éducation ! mais eux non sans quelque pente vers un peu lourd chic boulevardier, une aisance vaguement provinciale avec une bruyante étiquette parisienne. Le passage de notre écrivain à l’alma mater de la rue d’Ulm fut de courte durée par suite d’espiègleries dans le genre de celles que n’a point encore tout à fait fait oublier l’auteur de Nana Saïb et des Blasphèmes.

Passons.

Ses débuts furent assez difficiles et confus. On le voit, vers 1875, sortir relativement du rang par une petite pièce en vers écrite de compte à demi avec le pauvre Gill. Ça s’appelait « le Fou ». Le grand coup de la Chanson des Gueux et une campagne de plusieurs années au Gil Blas, alors dans toute la force de sa nouveauté, préparèrent la fortune littéraire de M. Richepin qui dès lors compta dans la littérature contemporaine entre les écrivains de marque.

Des romans, Madame André, un recueil de nouvelles, les Morts bizarres, son meilleur livre, la Glu, d’où fut tirée une pièce intéressante, suivirent.

Inutile de revenir en cette biographie, qui veut rester toute littéraire, sur certains faits de vie plus privée que théâtrale dont les journaux retentirent trop naguère. Une artiste dramatique des plus connues du monde entier fut mêlée, femme, à ces détails qui ne regardaient personne et dès lors le devoir d’un galant homme est de se taire bien vite pour passer à d’autres choses. Nana Saïb et une traduction en prose d’une pièce de Shakspeare vinrent bientôt attester toute l’inanité des assertions d’un certain ordre et de certaines gens sur l’état mental de Richepin qu’on avait dit successivement fou, moine, que sais-je encore !

Puis l’auteur, marié et retiré dans sa famille, se tut assez longtemps, mais affligea par la suite les amis de son talent par la publication intempestive, en tout cas, des Blasphèmes. Peu généreux en ces temps de persécution, ces poèmes agressifs où trop peu de sincérité se montre pour être impie, du moins s’ils étaient écrits en beaux ou bons vers ? Mais non ! la grosse trivialité du fond ne le cède qu’au banal de la forme. Dans la Chansons des Gueux, quelques « morceaux » bons surnageaient tout comme dans les arlequins des bas restaurants, pour parler la langue de l’auteur : rusticités pas trop fausses, échos relativement sincères des faubourgs, etc., encore qu’on s’y afflige de marcher dans des choses comme :


« Nous boirons du vin doux qui fait pisser la nuit »

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« Ma sœur a pas encor douze ans. »

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tandis que dans les Basphèmes il n’y a que de grosses cochonneries ou des inepties rancies, troisième eau de Voltaire et de Diderot, exprimées dans la langue de Joseph Pruhomme d’après la poétique de Jacques Delille et autres Luce de Lancival.


« — La mer ! puisse-t-elle
Laver ta rancœur, »


ô lecteur ! mais non encore ! La Mer de M. Richepin est une Bièvre sans rivages de grossièreté par-ci, de platitude par-là, de médiocrité partout. Du reste, l’insuccès absolu de cet ouvrage, j’entends l’insuccès auprès des vrais liseurs, puisqu’il est de foi que le Public ne s’occupe même pas de vers, ce cruel insuccès en dépit de réclames qui ont dû coûter au poète d’énormes sommes d’argent et d’amour-propre, a dû apprendre à M. Richepin qu’il ne suffît pas de rimer suffisamment pour être un poète, même suffisant, en admettant que ces mots suffisamment, suffisant, puissent ne pas être, eux aussi, de tristes blasphèmes, appliqués à cette chose non moins énorme que très rare et très divine, un Poète !

M. Richepin est tout jeune encore. Il n’a plus les soucis du pain quotidien ; il vit heureux dans son ménage et l’aurea mediocritas le caresse depuis belle lurette. Son talent d’écrivain en prose est incontestable. Qu’il l’emploie à des œuvres enfin vraiment fortes sinon tout à fait saines. Il a de l’esprit et de l’audace dans l’esprit, l’entregent ne lui manque pas, ni l’aplomb nécessaire non plus. Il peut relever sa réputation un peu déchue, il le doit ! Plus dorénavant de Gueux suspects, de Blasphèmes éventés, de Mer qu’on serait tenté de compléter par la particule mise en arrière ; — la prose évidemment l’appelle et le couronnera. Roman, drame, comédie, nouvelle, journalisme, quelle carrière n’est pas ouverte à cet ingénieux, à cet habile, à cet érudit !

Qu’il y entre donc pour de bon sa tête d’empereur de la Décadence haute, son corps musculeux droit, sa blague et sa verve en avant ?

Ça lui vaudra infiniment mieux que de se faire capucin de cartes ou poète en baudruche.


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