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ÉlégiesVanierŒuvres complètes, III (p. 8-10).

II


Je me demande encor — cette tête que j’ai !
Où, comme débuta, — bien sûr quelque soir gai —
Cette liaison qui m’a fait ton esclave ivre.
Tu ne t’en souviens plus non plus. Rayons du livre
De Mémoire ce jour des jours, ou plutôt non,
Il ne sera pas dit, ou j’y perdrai mon nom,
Que je n’aurai pas fait au moins le nécessaire
Pour retrouver un peu de cet anniversaire.
Oui, c’était par un soir joyeux de cabaret.
Un de ces soirs plutôt trop chauds où l’on dirait
Que le gaz du plafond conspire à notre perte
Avec le vin du zinc, saveur naïve et verte.
On s’amusait beaucoup dans la boutique et on
Entendait des soupirs voisins d’accordéon
Que ponctuaient des pieds frappants presque en cadence.
Quand la porte s’ouvrit de la salle de danse
Vomissant tout un flot dont toi, vers où j’étais.
Et de ta voix qui fait que soudain je me tais,

S’il te plaît de me donner un ordre péremptoire.
Tu t’écrias « Dieu » qu’il fait chaud. Patron, à boire !


Je regardai de ton côté. Tu m’apparus
Toute rose, enflammée, et je comme accourus
À toi, tant ton visage et toute la personne,
Gaîté, santé, beauté du corps que l’on soupçonne
Sous le jersey bien plein et la jupe aux courts plis
Bien pleins, et les contours des manches mieux remplis
Encore, ô plaisir ! car vivent des bras de femme !
M’avaient pris d’un seul coup, tel un fauve réclame
Et mord sa proie, et comme j’avais discerné
Dans tes quelques mots dit d’un ton, croyais-je, inné,
Avec l’accent qu’on a dans le Nord de la France
Et que je connais bien ayant, par occurrence,
Vécu par là, je liai conversation,
T’offrant, selon ton vœu, la consommation
Que tu voudrais, « au nom du pays ». Et nous bûmes
Et nous causâmes, lors, à remplir cent volumes,
De ceci, de cela, le tout fort arrosé
De ce vin-là, naïf et vert et très rusé.
Ce qui s’ensuivit par exemple, je l’oublie
Tout en m’en doutant peu ou prou. Mais toi, pâlie
Le lendemain et lasse assez (moi las, très las),
Peux-tu te rappeler pourquoi, sans trop d’hélas !
Connaissances d’hier à peine, tendres âmes
Au chocolat matinal nous nous tutoyâmes ?


Pour des commencements banals certes, c’en sont
À ces amours, ô vrai ! mes dernières, qui font
Comme un signe de croix sur mon vieux cœur en peine
Entre le bien, le mal, la tendresse et la haine
Enfin au port, un port orageux, mais un port
Pour ce qui me reste de vie et pour la mort !
Avons-nous voyagé, dis, ma puissante reine,
Étoile de la mer, ô toi toujours sereine
À travers ce pullulement d’affreux dangers.
Écueils, naufrages, calmes plats tant partagés ?
Avons-nous traversé des rages, des misères,
Heurts de cœurs violents et chocs de caractères,
Disputes, pis encore, trahisons, pis encor,
Finalement la paix, n’est-ce pas ? paix en or,
Paix pour de bon, paix définitive et sans trêve ?
Ah ! ce serait le but et ce serait le rêve
Mieux encore que conjugal, presque chrétien


Ô l’humble bouchon d’où m’afflua tout ce bien…