Jarjaille chez le Bon Dieu (Daudet)

La Belle-NivernaiseC. Marpon et E. Flammarion (p. 151-160).


JARJAILLE
CHEZ LE BON DIEU


LÉGENDE PROVENÇALE
Imitée de Louis Roumieux


Jarjaille, un portefaix de Saint-Rémy, s’est laissé mourir un beau matin et le voilà tombant dans l’éternité… Roule que rouleras ! L’éternité est vaste, noire comme la poix, profonde et démesurée à faire peur. Jarjaille ne sait où aller : il erre dans la nuit, claquant des dents, tirant des brassées à l’aveuglette. À la fin, à la longue, il aperçoit une petite lumière là-haut, tout en haut. Il y va. C’était la porte du bon Dieu.

Jarjaille frappe : Pan ! pan !

— Qui est là ? crie saint Pierre.

— C’est moi.

— Qui, toi ?

— Jarjaille.

— Jarjaille de Saint-Rémy ?

— Tout juste.

— Mais, galopin, lui dit saint Pierre, tu n’as pas honte de vouloir entrer au Paradis, toi qui depuis vingt ans n’es pas une seule fois allé à la messe !… Toi qui mangeais gras le vendredi quand tu pouvais, et le samedi quand tu en avais !… Toi qui, par moquerie, appelais le tonnerre le tambour des escargots, parce que les escargots viennent pendant l’orage… Toi qui, aux saintes paroles de ton père : « Jarjaille, le bon Dieu te punira », répondais le plus souvent : « Le bon Dieu ? Qui l’a vu ? quand on est mort, on est bien mort. » Toi, enfin, qui le reniais et blasphémais à faire frémir ; se peut-il, dis, se peut-il que tu te présentes ici, abandonné de Dieu ? »

Le pauvre Jarjaille répondit :

— Je ne dis pas le contraire. Je suis un pécheur, un misérable pécheur. Mais qui se serait douté, qu’après la mort, il y aurait encore tant de mystères ? Enfin, je me suis trompé, et voilà le vin tiré ; maintenant il faut le boire. Mais au moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour lui conter ce qui se passe à Saint-Rémy.

— Quel oncle ?

— Mon oncle Matéri, qui était pénitent blanc.

— Ton oncle Matéri ? Il est au purgatoire pour cent ans.

— Pour cent ans !… Et qu’est-ce qu’il avait fait ?

— Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions… Un jour, quelques joyeux copains se donnèrent le mot, et il y en eut un qui se mit à dire : « Vois Matéri, qui porte la croix ! » Un peu plus loin, un autre recommence : « Vois Matéri, qui porte la croix ! » Finalement, un troisième le montre en disant : « Vois, vois Matéri ce qu’il porte !… » Matéri, dépatienté, répliqua : « Ce que je porte ?… si je te portais, toi, je porterais pour sûr un fier viédaze… » Là-dessus, il eut un coup de sang, et mourut sur sa colère.

— Pauvre Matéri… Alors faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était si… si dévote…

— Elle doit être au diable, je ne la connais pas.

— Oh ! ben ! si celle-là est au diable ça ne m’étonne pas. Figurez-vous qu’avec ses grands airs dévotieux…

— Jarjaille, je n’ai pas le temps. Il faut que j’aille ouvrir la porte à un pauvre balayeur des rues que son âne d’un coup de pied vient d’envoyer en Paradis.

— Ô grand saint Pierre, d’abord que vous avez tant fait et que la vue n’en coûte rien, laissez-moi le voir un peu votre paradis. On dit que c’est si beau…

— Té ! pardi !… Plus souvent que je vais laisser entrer un vilain huguenot comme toi…

— Allons, grand saint ! songez que mon père, qui est marinier du Rhône, porte votre bannière aux processions…

— Eh bien ! soit, dit le saint… Pour ton père, je te l’accorde… mais tu sais, collègue, c’est bien convenu. Tu passeras seulement le bout du nez, juste ce qu’il faut pour voir.

— Pas davantage…

Donc le céleste porte-clefs entre-bâille la porte, et dit à Jarjaille : « Tiens ! regarde… » Mais tout d’un temps virant l’échine, voilà mon Jarjaille qui entre à reculons dans le Paradis.

— Qu’est-ce que tu fais ? lui dit saint Pierre.

— La grande lumière m’aveugle, répond l’homme de Saint-Rémy, il faut que j’entre de dos. Mais, soyez tranquille, selon votre parole, quand j’aurai mis le nez je n’irai pas plus loin.

— Allons ! pensa le bienheureux, je me suis pris le pied dans ma musette. Et mon gredin est dans le Paradis.

— Oh ! dit Jarjaille, comme vous êtes bien ici ! Comme c’est beau ! Quelle musique !…

Au bout d’un moment, le saint portier lui dit : « Quand tu auras assez regardé… puis après tu sortiras, je suppose… C’est que je n’ai pas le temps, moi, de rester là. »

— Ne vous gênez pas, répondit Jarjaille, si vous avez quelque chose à faire, allez-y. Moi, je sortirai… quand je sortirai. Rien ne presse.

— Ouais ! mais ce n’est pas cela qui avait été convenu.

— Mon Dieu ! saint homme, vous voilà bien ému ! C’est différent, si vous n’aviez pas de large ici… mais je rends grâces à Dieu ! ce n’est pas la place qui manque.

— Et moi je te dis de sortir, que si le bon Dieu passait…

— Oh ! puis arrangez-vous comme vous voudrez. J’ai toujours entendu dire : Qui est bien, qu’il s’y tienne ! Je suis ici, j’y reste.

Saint Pierre branlait la tête, frappait du pied… Il va trouver saint Yves. Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

— Yves, lui dit-il, toi qui es avocat, il faut que tu me donnes un conseil.

— Deux, si tu es as besoin, répond saint Yves.

— Tu sais qu’il m’en arrive une bonne ? Je me trouve dans tel cas, comme ça… comme ça… maintenant qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

— Il te faut, dit saint Yves, prendre un bon avoué, et faire comparaître par huissier ledit Jarjaille devant Dieu.

Ils cherchent un avoué ; mais des avoués en Paradis, jamais personne n’en a vu. Ils cherchent un huissier ; encore moins.

Saint Pierre ne savait plus de quel bois faire flèche.

Vient à passer saint Luc.

— Qu’est-ce que tu as, mon pauvre Pierre ? Comme tu fais la lippe. Est-ce que Notre-Seigneur t’aurait encore saboulé ?

— Oh ! dit-il, mon homme, tais-toi. Il m’arrive un cas de la malédiction. Il y a un certain nommé Jarjaille qui est entré par surprise en Paradis, et je ne sais plus comment le mettre dehors.

— Et d’où est-il celui-là ?

— De Saint-Rémy.

— De Saint-Rémy ! dit saint Luc. Eh ! mon Dieu ! que tu es bon ! Pour le faire sortir ce n’est rien du tout… Écoute : Je suis, comme tu sais, l’ami des bœufs et le patron des bouviers ; à ce titre, je cours la Camargue, Arles, Nîmes, Beaucaire, Tarascon, et je connais tout ce brave peuple, et je sais comme il faut le prendre… Ces gens-là, vois-tu, sauteraient dans le feu pour voir une course de taureaux… Attends un peu. Je me charge de l’expédier, ton Jarjaille.

À ce moment passait par là un vol de petits anges tout joufflus.

— Petits ! leur fait saint Luc, pst ! pst !…

Les angelots descendent.

— Allez-vous en doucement dehors du Paradis, et quand vous serez devant la porte, vous passerez en courant et vous crierez comme à Saint-Rémy aux courses de taureaux : Les bœufs ! les bœufs !… Oh ! té ! Oh ! té !… Les fers ! les fers !…

C’est ce que font les anges. Ils sortent du Paradis, et quand ils sont devant la porte, ils se précipitent en criant : Les bœufs !… les bœufs !… Oh ! té !… Oh ! té !…

En entendant cela, Jarjaille, mon bon Dieu ! se retourne stupéfait : « Tron de l’èr ! Ici, aussi, on fait courir les bœufs ! Vite… vite… » Et il se lance vers la porte comme un fou, et il sort du Paradis, le pauvre !

Saint Pierre vitement pousse la porte sur lui, met la barre, et passant ensuite la tête au fenestron :

— Eh bien ! Jarjaille, lui dit-il en riant, comment te trouves-tu, maintenant ?

— Oh ! réplique Jarjaille, c’est égal ! si ç’avait été les bœufs, je n’aurais pas regretté ma part de Paradis.

Et ce disant, il pique une tête dans l’éternité.