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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 467-494).
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WATT DANS LA RETRAITE. — DÉTAILS SUR SA VIE ET SON CARACTÈRE. — SA MORT. — LES NOMBREUSES STATUES ÉLEVÉES À SA MÉMOIRE. — RÉFLEXIONS.


Watt avait épousé, en 1764 sa cousine mademoiselle Miller. C’était une personne accomplie, dont l’esprit distingué, la douceur inaltérable, le caractère enjoué, arrachèrent bientôt le célèbre ingénieur à l’indolence, au découragement, à la misanthropie qu’une maladie nerveuse et l’injustice des hommes menaçaient de rendre fatale. Sans mademoiselle Miller, Watt n’aurait peut-être jamais livré au public ses belles inventions. Quatre enfants, deux garçons et deux filles, sortirent de cette union. Madame Watt mourut en couche d’un troisième garçon, qui ne vécut pas. Son mari était alors occupé, dans le nord de l’Écosse, des plans du canal Calédonien. Que ne m’est-il permis de transcrire ici avec leur naïveté quelques lignes du journal dans lequel il déposait chaque jour ses pensées les plus intimes, ses craintes, ses espérances ! que ne puis-je vous le montrer s’arrêtant, après son malheur, sur le seuil de la porte de la maison où ne l’attendait plus sa douce bienvenue (my kind welcomer) ; n’ayant pas la force de pénétrer dans des appartements où il ne devait plus trouver le comfort de sa vie (the comfort of my life) ! Peut-être la peinture si vraie d’une douleur profonde réduirait-elle enfin au silence les esprits systématiques qui, sans s’arrêter à mille et mille démentis éclatants, refusent les qualités du cœur à tout homme dont l’intelligence s’est nourrie des vérités fécondes, sublimes, impérissables, des sciences exactes.

Après quelques années de veuvage, Watt eut encore le bonheur de trouver dans mademoiselle Mac-Gregor, une compagne digne de lui par la variété des talents, par la sûreté de jugement, par la force de caractère[1].

À l’expiration du privilége que le parlement lui avait conféré, Watt (au commencement de 1800) se retira entièrement des affaires. Ses deux fils lui succédèrent. Sous la direction éclairée de M. Boulton fils et des jeunes MM. Watt, la fabrique de Soho continua à prospérer et prit même de nouveaux, d’importants développements. Aujourd’hui encore, elle occupe le premier rang parmi les établissements anglais destinés à la construction des grandes machines. Le second des deux fils de notre confrère, Gregory Watt, avait débuté dans le monde de la manière la plus brillante, par des compositions littéraires et des travaux de géologie. Il mourut en 1804 à vingt-sept ans, d’une maladie de poitrine. Cet événement cruel atterra l’illustre ingénieur. Les soins touchants de sa famille, de ses amis, parvinrent très-difficilement à entretenir quelque calme dans un cœur à demi brisé. Cette trop juste douleur a paru pouvoir expliquer le silence presque absolu que Watt a gardé pendant les dernières années de sa vie. Je suis loin de nier qu’elle ait été sans influence ; mais qu’est-il besoin de recourir à des causes extraordinaires, lorsque nous lisons déjà, à la date de 1783, dans une lettre de Watt à son ami le docteur Black : « Rappelez-vous bien que je n’ai aucun désir d’entretenir le public des expériences que j’ai faites » ; lorsque nous trouvons ailleurs ces paroles bien singulières dans la bouche d’un homme qui a rempli le monde de son nom : « Je ne connais que deux plaisirs, la paresse et le sommeil. » Ce sommeil, au reste, était bien léger. Disons-le aussi, il suffisait de la moindre excitation pour arracher Watt à sa paresse favorite. Tous les objets qui s’offraient à lui recevaient peu à peu, dans son imagination, des changements de forme, de construction, de nature, qui les auraient rendus susceptibles d’applications importantes. Ces conceptions, faute d’occasion de se produire, étaient perdues pour le monde. Voici une anecdote qui expliquera ma pensée.

Une compagnie avait établi à Glasgow, sur la rive droite de la Clyde, de grands bâtiments et de puissantes machines destinées à porter de l’eau dans toutes les maisons de la ville. Quand ce travail fut achevé, on s’aperçut qu’il existait près de la rive opposée une source, ou plutôt une espèce de filtre naturel qui donnait à l’eau des qualités évidemment supérieures. Déplacer l’établissement n’était pas même proposable ; aussi pensa-t-on à installer au fond et tout au travers de la rivière, un tuyau de conduite rigide dont l’embouchure se serait constamment trouvée dans la nappe d’eau potable ; mais la construction du plancher destiné à supporter un pareil tuyau sur un lit vaseux, changeant, très-inégal et toujours couvert de plusieurs mètres d’eau, semblait devoir exiger de trop fortes dépenses. Watt fut consulté. Sa solution était toute prête : en voyant un homard sur sa table, quelques jours auparavant, il avait cherché et trouvé comment la mécanique pourrait, avec du fer, engendrer une pièce à articulations qui aurait toute la mobilité de la queue du crustacé ; c’est donc un tuyau de conduite articulé, susceptible de se plier de lui-même à toutes les inflexions présentes et futures du lit de la rivière qu’il proposa ; c’est une queue de homard en fer, de soixante centimètres de diamètre et de plus de trois cents mètres de longueur, que, d’après les plans et les dessins de Watt, la compagnie de Glasgow fit exécuter avec un succès complet.

Ceux qui eurent le bonheur de connaître personnellement notre confrère, n’hésitent pas à déclarer que chez lui les qualités du cœur étaient encore au-dessus des mérites du savant. Une candeur enfantine, la plus grande simplicité de manières, l’amour de la justice poussé jusqu’au scrupule, une inépuisable bienveillance, voilà ce qui a laissé en Écosse, en Angleterre, des souvenirs ineffaçables. Watt, d’habitude si modéré, si doux, se crispait quand devant lui une invention n’était pas attribuée à son véritable auteur ; lorsque, surtout, quelque bas adulateur voulait l’enrichir lui-même aux dépens d’autrui. À ses yeux, les découvertes scientifiques étaient le premier des biens. Des heures entières de discussion ne lui semblaient pas de trop, s’il fallait faire rendre justice à des inventeurs modestes dépossédés par des plagiaires, ou seulement oubliés d’un public ingrat.

La mémoire de Watt pouvait être citée comme prodigieuse, même à côté de tout ce qu’on a raconté de cette faculté chez quelques hommes privilégiés. L’étendue était cependant son moindre mérite : elle s’assimilait tout ce qui avait quelque valeur ; elle rejetait sans retour, presque instinctivement, les superfluités qu’il eût été inutile de conserver.

La variété de connaissances de notre confrère serait vraiment incroyable, si elle n’était attestée par plusieurs hommes éminents. Lord Jeffrey, dans une éloquente Notice, caractérisa heureusement l’intelligence à la fois forte et subtile de son ami, quand il la compara à la trompe, si merveilleusement organisée, dont l’éléphant se sert avec une égale facilité pour une paille et pour déraciner un chêne.

Voici en quels termes sir Walter Scott parle de son compatriote, dans la préface du Monastère :

« Watt n’était pas seulement le savant le plus profond ; celui qui avec le plus de succès avait tiré de certaines combinaisons de nombres et de forces des applications usuelles ; il n’occupait pas seulement un des premiers rangs parmi ceux qui se font remarquer par la généralité de leur instruction ; il était encore le meilleur, le plus aimable des hommes. La seule fois que je l’aie rencontré, il était entouré d’une petite réunion de littérateurs du Nord… Là, je vis et j’entendis ce que je ne verrai et n’entendrai plus jamais. Dans la quatre-vingt-unième année de son âge, le vieillard, alerte, aimable, bienveillant, prenait un vif intérêt à toutes les questions ; sa science était à la disposition de qui la réclamait. Il répandait les trésors de ses talents et de son imagination sur tous les sujets. Parmi les gentlemen se trouva un profond philologue ; Watt discuta avec lui sur l’origine de l’alphabet, comme s’il avait été le contemporain de Cadmus. Un célèbre critique s’étant mis de la partie, vous eussiez dit que le vieillard avait consacré sa vie tout entière à l’étude des belles-lettres et de l’économie politique. Il serait superflu de mentionner les sciences : c’était sa carrière brillante et spéciale ; cependant, quand il parla avec notre compatriote Jedediah Cleishbotham, vous auriez juré qu’il avait été le contemporain de Claverhouse et de Burley, des persécuteurs et des persécutés ; il aurait fait, en vérité, le dénombrement exact des coups de fusil que les dragons tirèrent sur les Covenants fugitifs. Nous découvrîmes, enfin, qu’aucun roman du plus léger renom ne lui avait échappé, et que la passion de l’illustre savant pour ce genre d’ouvrages était aussi vive que celle qu’ils inspirent aux jeunes modistes de dix-huit ans. »

Si notre confrère l’eût voulu, il se serait fait un nom parmi les romanciers. Au milieu de sa société intime, il manquait rarement d’enchérir sur les anecdotes terribles, touchantes ou bouffonnes qu’il entendait conter. Les détails minutieux de ses récits, les noms propres dont il les parsemait ; les descriptions techniques des châteaux, des maisons de campagne, des forêts, des cavernes où la scène était successivement transportée, donnaient à ces improvisations un si grand air de vérité, qu’on se serait reproché le plus léger sentiment de défiance. Certain jour, cependant, Watt éprouvait de l’embarras à tirer ses personnages du dédale dans lequel il les avait imprudemment jetés. Un de ses amis s’en aperçut au nombre inusité de prises de tabac à l’aide desquelles le conteur voulait légitimer de fréquentes pauses et se donner le temps de la réflexion. Aussi lui adressa-t-il cette question indiscrète : « Est-ce, par hasard, que vous nous raconteriez une histoire de votre cru ? – Ce doute m’étonne, repartit naïvement le vieillard : depuis vingt ans que j’ai le bonheur de passer mes soirées avec vous, je ne fais pas autre chose ! Est-il vraiment possible qu’on ait voulu faire de moi un émule de Robertson ou de Hume, lorsque toutes mes prétentions se bornaient à marcher, de bien loin, sur les traces de la princesse Scheherazade des Mille et une Nuits ? »

Chaque année, durant un très-court voyage à Londres ou dans d’autres villes moins éloignées de Birmingham, Watt faisait un examen détaillé de tout ce qui avait paru de neuf depuis sa précédente visite. Je n’en excepte même pas le spectacle des puces travailleuses et celui des marionnettes, car l’illustre ingénieur y assistait avec l’abandon et la joie d’un écolier. En suivant, encore aujourd’hui, l’itinéraire de ces courses annuelles, nous trouverions en plus d’un endroit des traces lumineuses du passage de Watt. À Manchester, par exemple, nous verrions le bélier servant, d’après la proposition de notre confrère, à élever l’eau de condensation d’une machine à vapeur, jusqu’au réservoir alimentaire de la chaudière.

Watt résidait ordinairement dans une terre voisine de Soho, nommée Heathfield, dont il avait fait l’acquisition vers 1790. Le respect religieux de mon ami, M. James Watt, pour tout ce qui rappelle la mémoire de son père, m’a valu, en 1834, la satisfaction de retrouver la bibliothèque et les meubles de Heathfield, dans l’état où l’illustre ingénieur les laissa. Une autre propriété bordant les rives pittoresques de la rivière Wye ( pays de Galles ), offre aux voyageurs des preuves multipliées du goût éclairé de Watt et de son fils, pour l’amélioration des routes, pour les plantations, pour les travaux agricoles de toute nature.

La santé de Watt s’était fortifiée avec l’âge. Ses facultés intellectuelles conservèrent toute leur puissance jusqu’au dernier moment. Notre confrère crut une fois qu’elles déclinaient, et, fidèle à la pensée qu’exprimait le cachet dont il avait fait choix ( un œil entouré du mot observare ), il se décida à éclaircir ses doutes en s’observant lui-même ; et le voilà, plus que septuagénaire, cherchant sur quel genre d’étude il pourrait s’essayer, et se désolant de ne trouver aucun sujet vierge pour son esprit. Il se rappelle, enfin, qu’il existe une langue anglo-saxonne, que cette langue est difficile, et l’anglo-saxon devient le moyen expérimental désiré, et la facilité qu’il trouve à s’en rendre maître lui montre le peu de fondement de ses appréhensions.

Watt consacra les derniers moments de sa vie à la construction d’une machine destinée à copier promptement et avec une fidélité mathématique les pièces de statuaire et de sculpture de toutes dimensions. Cette machine, dont il faut espérer que les arts ne seront pas privés, doit être fort avancée. On voit plusieurs de ses produits, déjà fort satisfaisants, dans divers cabinets d’amateurs de l’Écosse et de l’Angleterre. L’illustre ingénieur les avait présentés gaiement, comme les premiers essais d’un jeune artiste entrant dons la quatre-vingt-troisième année de son âge.

Cette quatre-vingt-troisième année, il ne fut pas donné à notre confrère d’en voir la fin. Dès les premiers jours de l’été de 1819, des symptômes alarmants défièrent tous les efforts de la médecine. Watt lui-même ne se fit pas illusion. « Je suis touché, disait-il aux nombreux amis qui le visitaient, je suis touché de l’attachement que vous me montrez. Je me hâte de vous en remercier, car me voilà, parvenu à ma dernière maladie. » Son fils ne lui paraissait pas assez résigné ; chaque jour il cherchait un nouveau prétexte pour lui signaler avec douceur, avec bonté, avec tendresse, « tous les motifs de consolation que lui apporteraient les circonstances dans lesquelles allait arriver un événement inévitable. » Ce triste événement arriva, en effet, le 25 août 1819.

Watt fut enterré à côté de l’église paroissiale de Heathfield, près de Birmingham, dans le comté de Stafford. M. James Watt, dont les talents distingués, dont les nobles sentiments embellirent pendant près de vingt-cinq ans la vie de son père, lui a fait ériger un splendide monument gothique, qui rend aujourd’hui l’église de Handsworth extrêmement remarquable. Au centre s’élève une admirable statue en marbre, exécutée par M. Chantrey, et qui est la reproduction fidèle des nobles traits du vieillard.

Une seconde statue en marbre, sortie des ateliers du même sculpteur, a été placée aussi par la piété filiale dans l’une des salles de la brillante université où, pendant sa jeunesse, l’artiste, encore inconnu et en butte aux tracasseries des corporations, reçut des encouragements si flatteurs et si mérités. Greenock n’a pas oublié que Watt y naquit. Ses habitants font exécuter, à leurs frais, une statue en marbre de l’illustre mécanicien. On la placera dans une belle bibliothèque, construite sur un terrain donné gratuitement par sir Michel Shaw Stewart, et où seront aussi réunis les livres que la ville possédait, et la collection d’ouvrages de sciences dont Watt l’avait dotée de son vivant. Ce bâtiment a déjà coûté 3,500 livres sterling ( plus de 87,000 fr. de notre monnaie ), dépense considérable, à laquelle la libéralité de M. Watt fils a pourvu. Une grande statue colossale en bronze, qui domine, sur une belle base de granit, un des angles de George square, à Glasgow, montre à tous les yeux combien cette capitale de l’industrie écossaise est fière d’avoir été le berceau des découvertes de Watt. Les portes de l’abbaye de Westminster, enfin, se sont ouvertes à la voix d’une imposante réunion de souscripteurs : une statue colossale de notre confrère, en marbre de Carrare, chef-d’œuvre de M. Chantrey, et dont le piédestal porte une inscription de lord Brougham, est devenue, depuis quelques années, l’un des principaux ornements du Panthéon anglais. Sans doute, il y a eu quelque coquetterie à réunir les noms illustres de Watt, de Chantrey et de Brougham sur le même monument ; mais je ne saurais trouver là le sujet d’un blâme : gloire aux peuples qui saisissent ainsi toutes les occasions d’honorer leurs grands hommes !

L’inscription mise sur le piédestal de la statue de notre confrère, par lord Brougham, nous a paru devoir figurer dignement dans ces pages consacrées à la mémoire d’un des plus grands génies qui aient illustré les sciences et l’industrie ; nous la reproduisons donc littéralement en la faisant suivre de sa traduction :

Not to perpetuate a name

which must endure while the peaceful arts flourish
But to shew
that mankind have learnt to honour those
who best deserve their gratitude
the King
hit minsters and many of the Nobles
and Commoners of the Realm
raised this monument to
James Watt
who directing the force of an original genius
early exercised in philosophic research
to the improvement of
the Steam Engine
enlarged the ressources of is country
increased the power of man
and rose to an eminent plate
among the most illustrious followers of science
and the real benefactores of the world
Born al Greenock MDCCXXXVI
Died al Heathfield in Staffordshire MDCCCXIX

Ce n’est pas pour perpétuer un nom
qui doit durer tant que les arts de la paix fleuriront,
mais afin de montrer
que les hommes ont appris à honorer ceux
qui sont les plus dignes de leur gratitude.
Le Roi,
les ministres, beaucoup de nobles
et d’autres citoyens du royaume,
ont élevé ce monument à
James Watt,
lequel, appliquant la force d’un génie original,
exercé de bonne heure dans les recherches scientifiques,
au perfectionnement de

la machine à vapeur,
agrandit les ressources de son pays,

accrut la puissance de l’homme,
s’éleva à une place éminente
parmi les savants les plus illustres
et les bienfaiteurs du monde.
Né à Greenock 1736,

Mort à Heathfield dans le Staffordshire 1819.


Voilà, de compte fait, cinq grandes statues élevées en peu de temps à la mémoire de Watt. Faut-il l’avouer ? Ces hommages de la piété filiale, de la reconnaissance publique, ont excité la mauvaise humeur de quelques esprits rétrécis qui, en restant stationnaires, croient arrêter la marche des siècles. À les en croire, des hommes de guerre, des magistrats, des ministres (je dois avouer qu’ils n’ont pas osé dire tous les ministres), auraient droit à des statues. Je ne sais si Homère, si Aristote, si Descartes, si Newton, paraîtraient à nos nouveaux Aristarques dignes d’un simple buste ; à coup sûr ils refuseraient le plus modeste médaillon aux Papin, aux Vaucanson, aux Watt, aux Arkwright et à d’autres mécaniciens, inconnus peut-être dans un certain monde, mais dont la renommée ira grandissant d’âge en âge avec les progrès des lumières. Lorsque de semblables hérésies osent se produire au grand jour, il ne faut pas dédaigner de les combattre. Ce n’est point sans raison qu’on a appelé le public une éponge à préjugés ; or, les préjugés sont comme les plantes nuisibles : le plus petit effort suffit pour les extirper si on les saisit à leur naissance ; ils résistent, au contraire, quand on leur a laissé le temps de croître, de s’étendre, de saisir dans leurs nombreux replis tout ce qui se trouvait à leur portée.

Si cette discussion blesse quelques amours-propres, je remarquerai qu’elle a été provoquée. Les hommes d’étude de notre époque avaient-ils jusqu’ici fait entendre des plaintes en ne voyant aucun des grands auteurs dunt ils cultivent l’héritage, figurer dans ces longues rangées de statues colossales que l’autorité élève fastueusement sur nos ponts, sur nos places publiques ? Ne savent-ils pas que ces monuments sont fragiles ; que les ouragans les ébranlent et les renversent ; que les gelées suffisent pour en ronger les contours, pour les réduire à des blocs informes ?

Leur statuaire, leur peinture à eux, c’est l’imprimerie. Grâce à cette admirable invention, quand les ouvrages que la science ou que l’imagination enfantent ont un mérite réel, ils peuvent défier le temps et les révolutions politiques. Les exigences du fisc, les inquiétudes, les terreurs des despotes, ne sauraient empêcher ces productions de franchir les frontières les mieux gardées. Mille navires les transportent, sous tous les formats, d’un hémisphère à l’autre. On les médite à la fois en Islande et à la terre de Van-Diemen ; on les lit à la veillée de l’humble chaumière, on les lit aux brillantes réunions des palais. L’écrivain, l’artiste, l’ingénieur, sont connus, sont appréciés du monde entier, par ce qu’il y a dans l’homme de plus noble, de plus élevé : par l’âme, par la pensée, par l’intelligence. Bien fou celui qui, placé sur un pareil théâtre, se surprendrait à désirer que ses traits, reproduits en marbre ou en bronze, même par le ciseau d’un David, fussent un jour exposés aux regards des promeneurs désœuvrés. De tels honneurs, je le répète, un savant, un littérateur, un artiste, peuvent ne pas les envier, mais ils ne doivent souffrir à aucun prix qu’on les en déclare indignes. Telle est, du moins, la pensée qui m’a suggéré la discussion que je vais soumettre à vos lumières.

N’est-ce pas une circonstance vraiment étrange qu’on se soit avisé de soulever les prétentions orgueilleuses que je combats, précisément à l’occasion de cinq statues qui n’ont pas coûté une seule obole au trésor public ? Loin de moi, cependant, le projet de profiter de cette maladresse. J’aime mieux prendre la question dans sa généralité, telle qu’on l’a posée : la prétendue prééminence des armes sur les lettres, sur les sciences, sur les arts ; car, il ne faut pas s’y tromper, si l’on a associé des magistrats, des administrateurs aux hommes de guerre, c’est seulement comme un passe-port.

Le peu de temps qu’il m’est permis de consacrer à cette discussion m’impose le devoir d’être méthodique. Pour qu’on ne puisse pas se méprendre sur mes sentiments, je déclare d’abord bien haut que l’indépendance, que les libertés nationales sont à mes yeux les premiers des biens ; que les défendre contre l’étranger ou contre les ennemis intérieurs est le premier des devoirs ; que les avoir défendues au prix de son sang est le premier des titres à la reconnaissance publique. Élevez, élevez de splendides monuments à la mémoire des soldats qui succombèrent sur les glorieux remparts de Mayence, dans les champs immortels de Zurich, de Marengo, et certes mon offrande ne se fera pas attendre ; mais n’exigez pas que je fasse violence à ma raison, aux sentiments que la nature a jetés dans le cœur humain ; n’espérez pas que je consente jamais à placer tous les services militaires sur une même ligne.

Quel Français, homme de cœur, même au temps de Louis XIV, aurait voulu aller chercher un exemple de courage, soit dans les cruelles scènes des Dragonnades, soit dans les tourbillons de flamme qui dévoraient les villes, les villages, les riches campagnes du Palatinat ?

Naguère, après mille prodiges de patience, d’habileté, de bravoure, nos vaillants soldats pénétrant dans Saragosse à moitié renversée, atteignirent la porte d’une église où le prédicateur faisait retentir aux oreilles de la foule résignée ces magnifiques paroles « Espagnols, je vais célébrer vos funérailles ! » Que sais-je ? mais, en ce moment, les vrais amis de notre gloire nationale balançant les mérites divers des vainqueurs et des vaincus, auraient peut-être volontiers interverti les rôles !

Mettez, j’y consens, entièrement de côté la question de moralité. Soumettez au creuset d’une critique consciencieuse les titres personnels de certains gagneurs de batailles, et croyez que, si vous faites une part équitable au hasard, espèce d’allié dont on fait toujours abstraction parce qu’il est muet, bien de prétendus héros vous paraîtront peu dignes de ce titre pompeux.

Si on le trouvait nécessaire, je ne reculerais pas devant un examen de détail, moi, cependant, qui, dans une carrière purement académique, ai dû trouver peu d’occasions de recueillir des documents précis sur un pareil sujet. Je pourrais, par exemple, citer dans nos propres annales une bataille moderne, une bataille gagnée, dont la relation officielle rend compte comme d’un événement prévu, préparé avec le calme, avec l’habileté la plus consommée, et qui, en réalité, se donna par l’élan spontané des soldats, sans aucun ordre du général en chef auquel l’honneur en est revenu, sans qu’il y fût, sans qu’il le sût.

Pour échapper au reproche banal d’incompétence, j’appellerai quelques hommes de guerre eux-mêmes au secours de la thèse philosophique que je soutiens. On verra combien ils furent appréciateurs enthousiastes, éclairés des travaux intellectuels ; on verra que jamais, dans leur sentiment intime, les œuvres de l’esprit n’occupèrent le second rang. Obligé de me restreindre, j’essaierai de suppléer au nombre et à la nouveauté par l’éclat de la renommée : je citerai Alexandre, Pompée, César, Napoléon !

L’admiration du conquérant macédonien pour Homère est historique. Aristote, sur sa demande, prit le soin de revoir le texte de l’Iliade. Cet exemplaire corrigé devint son livre chéri, et lorsque, au centre de l’Asie, parmi les dépouilles de Darius, un magnifique coffret enrichi d’or, de perles et de pierreries, paraissait exciter la convoitise de ses premiers lieutenants : « Qu’on me le réserve, s’écria le vainqueur d’Arbelles ; j’y enfermerai mon Homère. C’est le meilleur et le plus fidèle conseiller que j’aie en mes affaires militaires. Il est juste, d’ailleurs, que la plus riche production des arts serve à conserver l’ouvrage le plus précieux de l’esprit humain. »

Le sac de Thèbes avait déjà montré, plus clairement encore, le respect et l’admiration sans bornes d’Alexandre pour les lettres. Un seule famille de cette ville populeuse échappa à la mort et à l’esclavage : ce fut la famille de Pindare. Une seule maison resta debout au milieu des ruines des temples, des palais et des habitations particulières ; ce fut la maison où Pindare naquit et non pas celle d’Épaminondas !

Lorsque, après avoir terminé la guerre contre Mithridate, Pompée alla rendre visite au célèbre philosophe Posidonius, il défendit aux licteurs de frapper à la porte avec leurs baguettes, comme c’était l’usage. Ainsi, dit Pline, s’abaissèrent en face de l’humble demeure d’un savant les faisceaux de celui qui avait vu l’Orient et l’Occident prosternés devant lui !

César, que les lettres pourraient aussi revendiquer, laisse apercevoir clairement en vingt endroits des immortels Commentaires, quel ordre occupaient dans sa propre estime les divers genres de facultés dont la nature l’avait si libéralement doté. Comme il est bref, comme il est rapide, quand il raconte des combats, des batailles ! Voyez, au contraire, s’il croit aucun détail superflu dans la description du pont improvisé sur lequel son armée traversa le Rhin. C’est qu’ici le succès dépendait uniquement de la conception, et que la conception lui appartenait tout entière. On l’a déjà remarqué aussi, la part que César s’attribue de préférence dans les événements de guerre, celle dont il semble le plus fier est une influence morale. César harangua son armée, est presque toujours la première phrase de la description des batailles gagnées, César n’était pas arrivé assez tôt pour parler à ses soldats, pour les exhorter à se bien conduire, est l’accompagnement habituel du récit d’une surprise ou d’une déroute momentanée. Le général prend constamment à tâche de s’effacer devant l’orateur, et de vray, dit le judicieux Montaigne, sa langue lui a faict en plusieurs lieux de bien notables services !

Maintenant, sans transition, sans même insister sur cette exclamation connue du grand Frédéric : « J’aimerais mieux avoir écrit le Siècle de Louis XIV de Voltaire, qu’avoir gagné cent batailles, » j’arrive à Napoléon. Comme il faut se hâter, je ne rappellerai ni les proclamations célèbres, écrites à l’ombre des pyramides égyptiennes par le membre de l’Institut, général en chef de l’armée de l’Orient ; ni les traités de paix où des monuments d’art et de science étaient le prix de la rançon des peuples vaincus ; ni la profonde estime que le général, devenu empereur, ne cessa d’accorder aux Lagrange, aux Laplace, aux Monge, aux Berthollet ; ni les richesses, ni les honneurs dont il les combla. Une anecdocte peu connue ira plus directement à mon but.

Tout le monde se rappelle les prix décennaux. Les quatre classes de l’Institut avaient tracé des analyses rapides des progrès des sciences, des lettres, des arts. Les présidents et les secrétaires devaient être successivement appelés à les lire à Napoléon, devant les grands dignitaires de l’empire et le conseil d’État.

Le 27 février 1808, le tour de l’Académie française arrive. Comme on peut le deviner, l’assemblée ce jour-là est plus nombreuse encore que d’habitude : qui ne se croit juge très-compétent en matière de goût ? Chénier porte la parole. On l’écoute avec un religieux silence, mais tout à coup l’Empereur l’interrompt, et la main sur le cœur, le corps penché, la voix altérée par une émotion visible : « C’est trop, c’est trop, Messieurs, s’écria-t-il, vous me comblez ; les termes me manquent pour vous témoigner ma reconnaissance ! »

Je laisse à deviner la profonde surprise de tant de courtisans témoins de cette scène, eux qui d’adulation en adulation étaient arrivés à dire à leur maître, et sans qu’il en parût étonné : « Quand Dieu eut créé Napoléon, il sentit le besoin de se reposer ! »

Mais quelles étaient enfin les paroles qui allèrent si juste, si directement au cœur de Napoléon ? Ces paroles, les voici :

« Dans les camps où, loin des calamités de l’intérieur, la gloire nationale se conservait inaltérable, naquit une autre éloquence, inconnue jusqu’alors aux peuples modernes. Il faut même en convenir : quand nous lisons dans les écrivains de l’antiquité les harangues des plus renommés capitaines, nous sommes tentés souvent de n’y admirer que le génie des historiens. Ici le doute est impossible ; les monuments existent : l’histoire n’a plus qu’à les rassembler. Elles partirent de l’armée d’Italie, ces belles proclamations où le vainqueur de Lodi et d’Arcole en même temps qu’il créait un nouvel art de la guerre, créa l’éloquence militaire dont il restera le modèle. »

Le 28 février, le lendemain de la célèbre séance dont je viens de tracer le récit, le Moniteur, avec sa fidélité reconnue, publia une réponse de l’empereur au discours de Chénier. Elle était froide, compassée, insignifiante ; elle avait enfin tous les caractères, d’autres diraient toutes les qualités d’un document officiel. Quant à à l’incident que j’ai rappelé, il n’en était fait aucune mention ; concession misérable aux opinions dominantes, à des susceptibilités d’état-major ! Le maître du monde, pour me servir de l’expression de Pline, cédant un moment à sa pensée intime, n’en avait pas moins incliné ses faisceaux devant le titre littéraire qu’une académie lui décernait.

Ces réflexions sur le mérite comparatif des hommes d’étude et des hommes d’épée, quoiqu’elles m’aient été principalement suggérées par ce qui se dit, par ce qui se passe sous nos yeux, ne seraient pas sans application dans la patrie de Watt. Je parcourais naguère l’Angleterre et l’Écosse. La bienveillance dont j’étais l’objet, autorisait de ma part jusqu’à ces questions sèches, incisives, directes, que, dans toute autre circonstance, aurait pu seulement se permettre un président de commission d’enquête. Déjà vivement préoccupé de l’obligation où je serais à mon retour, de porter un jugement sur l’illustre mécanicien ; déjà fort inquiet de tout ce qu’a de solennel la réunion devant laquelle je parle, j’avais préparé cette demande : « Que pensez-vous de l’influence que Watt a exercée sur la richesse, sur la puissance, sur la prospérité de l’Angleterre ? » Je n’exagère pas en disant que j’ai adressé ma question à plus de cent personnes appartenant à toutes les classes de la société, à toutes les nuances d’opinions politiques, depuis les radicaux les plus vifs jusqu’aux conservateurs les plus obstinés. La réponse a été constamment la même : chacun plaçait les services de notre confrère au-dessus de toute comparaison ; chacun, au surplus, me citait les discours prononcés dans le meetingla statue de Westminster fut votée, comme l’expression fidèle et unanime des sentiments de la nation anglaise. Ces discours, que disent-ils ?

Lord Liverpool, premier ministre de la couronne, appelle Watt « un des hommes les plus extraordinaires auxquels l’Angleterre ait donné naissance, un des plus grands bienfaiteurs du genre humain. » Il déclare que « ses inventions ont augmenté d’une manière incalculable les ressources de son pays et même celles du monde entier. » Envisageant ensuite la question du côté politique : « J’ai vécu dans un temps, ajoute-t-il où le succès d’une guerre dépendait de la possibilité de pousser, sans retard, nos escadres hors des ports ; des vents contraires régnaient pendant des mois entiers, et anéantissaient de fond en comble les vues du gouvernement. Grâce à la machine à vapeur, de semblables difficultés ont à jamais disparu. »

« Portez, portez vos regards, » s’écrie sir Humphry Davy, « sur la métropole de ce puissant empire, sur nos villes, sur nos villages, sur nos arsenaux, sur nos manufactures ; examinez les cavités souterraines et les travaux exécutés à la surface du globe ; contemplez nos rivières, nos canaux, les mers qui baignent nos côtes ; partout vous trouverez l’empreinte des bienfaits éternels de ce grand homme. »

« Le génie que Watt a déployé dans ses admirables inventions, » dit encore l’illustre président de la Société royale, « a plus contribué à montrer l’utilité pratique des sciences, à agrandir la puissance de l’homme sur le monde matériel, à multiplier et à répandre les commodités de la vie, que les travaux d’aucun personnage des temps modernes. » Davy n’hésite pas enfin à placer Watt au-dessus d’Archimède !

Huskisson, ministre du commerce, se dépouillant un moment de la qualité d’Anglais, proclame qu’envisagées dans leurs rapports avec le bonheur de l’espèce humaine tout entière, les inventions de Watt lui paraîtraient encore mériter la plus haute admiration. Il explique de quelle manière l’économie du travail, la multiplication indéfinie et le bon marché des produits industriels, contribuent à exciter et à répandre les lumières, « La machine à vapeur, dit-il, n’est donc pas seulement, dans les mains des hommes, l’instrument le plus puissant dont ils fassent usage pour changer la face du monde physique ; elle agit encore comme un levier moral, irrésistible, en poussant en avant la grande cause de la civilisation. »

De ce point de vue, Watt lui apparaît dans un rang distingué parmi les premiers bienfaiteurs de l’humanité. Comme Anglais, il n’hésite pas à dire que, sans les créations de Watt, la nation britannique n’aurait pas pu suffire aux immenses dépenses de ses dernières guerres contre la France.

La même idée se retrouve dans le discours d’un autre membre du parlement, dans celui de sir James Mackintosh. Voyez si elle y est exprimée en termes moins positifs :

« Ce sont les inventions de Watt qui ont permis à l’Angleterre de soutenir le plus rude, le plus dangereux conflit dans lequel elle ait jamais été engagée. » Tout considéré, Mackintosh déclare, sans hésiter, « qu’aucun personnage n’a eu de droits plus évidents que Watt aux hommages de son pays, à la vénération, au respect des générations futures. »

Voici des évaluations numériques, des chiffres, plus éloquents encore, ce me semble, que les divers passages dont je viens de donner lecture :

Boulton fils annonce qu’à la date de 1819, la seule manufacture de Soho avait déjà fabriqué des machines de Watt dont le travail habituel aurait exigé cent mille chevaux : que l’économie résultant de la substitution de ces machines à la force des animaux montait annuellement à 75 millions de francs. Pour l’Angleterre et l’Écosse, à la même date, le nombre des machines dépassait dix mille. Elles faisaient le travail de cinq cents mille chevaux ou de trois ou quatre millions d’hommes, avec une économie annuelle de 3 ou 4 cents millions de francs. Ces résultats aujourd’hui devraient être plus que doublés.

Voilà, en abrégé, ce que pensaient, ce que disaient de Watt les ministres, les hommes d’État, les savants, les industriels les plus capables de l’apprécier. Messieurs, ce créateur de six à huit millions de travailleurs, de travailleurs infatigables et assidus, parmi lesquels l’autorité n’aura jamais à réprimer ni coalition, ni émeute, de travailleurs à 5 centimes la journée ; cet homme qui, par de brillantes inventions, donna à l’Angleterre les moyens de soutenir une lutte acharnée pendant laquelle sa nationalité même fut mise en question, ce nouvel Archimède, ce bienfaiteur de l’humanité tout entière, dont les générations futures béniront éternellement la mémoire, qu’avait-on fait pour l’honorer de son vivant ?

La pairie est, en Angleterre, la première des dignités, la première des récompenses. Vous devez naturellement supposer que Watt a été nommé pair.

On n’y a pas même pensé !

S’il faut parler net, tant pis pour la pairie que le nom de Watt eût honorée ! Un pareil oubli cependant, chez une nation aussi justement fière de ses grands hommes, avait droit de m’étonner. Quand j’en cherchais la cause, savez-vous ce qu’on me répondait ? « Ces dignités dont vous parlez sont réservées aux officiers de terre et de mer, aux orateurs influents de la chambre des communes, aux membres de la noblesse. Ce n’est pas la mode (je n’invente pas, je cite exactement), ce n’est pas la mode de les accorder à des savants, à des littérateurs, à des artistes, à des ingénieurs ! » Je savais bien que ce n’était pas la mode sous la reine Anne, puisque Newton n’a pas été pair d’Angleterre. Mais, après un siècle et demi de progrès dans les sciences, dans la philosophie ; lorsque chacun de nous, pendant la courte durée de sa vie, a vu tant de rois errants, délaissés, proscrits, remplacés sur leurs trônes par des soldats sans généalogie et fils de leur épée, ne m’était-il pas permis de croire qu’on avait renoncé à parquer les hommes ; qu’on n’oserait plus du moins leur dire en face, comme le code inflexible des Pharaons : Quels que soient vos services, vos vertus, votre savoir, aucun de vous ne franchira les limites de sa caste ; qu’une mode insensée enfin, puisque mode il y a, ne déparerait plus les institutions d’un grand peuple !

Comptons sur l’avenir. Un temps viendra où la science de la destruction s’inclinera devant les arts de la paix ; où le génie qui multiplie nos forces, qui crée de nouveaux produits, qui fait descendre l’aisance au milieu des masses, occupera dans l’estime générale des hommes la place que la raison, que le bon sens lui assignent dès aujourd’hui.

Alors Watt comparaîtra devant le grand jury des populations des deux mondes. Chacun le verra, aidé de sa machine à vapeur, pénétrer en quelques semaines dans les entrailles de la terre, à des profondeurs où, avant lui, on ne serait arrivé qu’après un siècle des plus pénibles travaux ; il y creusera de spacieuses galeries et les débarrassera, en quelques minutes, des immenses volumes d’eau qui les inondaient chaque jour ; il arrachera à un sol vierge les inépuisables richesses minérales que la nature y a déposées.

Joignant la délicatesse à la puissance, Watt tordra avec un égal succès les immenses torons du câble colossal sur lequel se cramponne le vaisseau de ligne au milieu des mers courroucées, et les filaments microscopiques de ces tulles, de ces dentelles aériennes qui occupent toujours une si large place dans les parures variées qu’enfante la mode.

Quelques oscillations de la même machine rendront à la culture de vastes marécages ; des contrées fertiles seront ainsi soustraites à l’action périodique et mortelle des miasmes qu’y développait la chaleur brûlante du soleil d’été.

Les grandes forces mécaniques qu’il fallait aller chercher dans les régions montagneuses, au pied des rapides cascades, grâce à la découverte de Watt, naîtront à volonté, sans gêne et sans encombrement, au milieu des villes, à tous les étages des maisons.

L’intensité de ces forces variera au gré du mécanicien ; elle ne dépendra pas, comme jadis, de la plus inconstante des causes naturelles : des météores atmosphériques.

Les diverses branches de chaque fabrication pourront être réunies dans une enceinte commune, sous un même toit.

Les produits industriels, en se perfectionnant, diminueront de prix.

La population, bien nourrie, bien vêtue, bien chauffée, augmentera avec rapidité ; elle ira couvrir d’élégantes habitations toutes les parties du territoire, celles même qu’on eût pu justement appeler les steppes d’Europe, et qu’une aridité séculaire semblait condamner à rester le domaine exclusif des bêtes fauves.

Eu peu d’années, des hameaux deviendront d’importantes cités ; en peu d’années, des bourgs, tels que Birmingham, où l’on comptait à peine une trentaine de rues, prendront place parmi les villes les plus vastes, les plus belles, les plus riches d’un puissant royaume.

Installée sur les navires, la machine à vapeur remplacera au centuple les efforts des triples, des quadruples rangs de rameurs, à qui nos pères, cependant, demandaient un travail rangé parmi les châtiments des plus grands criminels.

À l’aide de quelques kilogrammes de charbon, l’homme vaincra les éléments ; il se jouera du calme, des vents contraires, des tempêtes.

Les traversées deviendront beaucoup plus rapides ; le moment de l’arrivée des paquebots pourra être prévu comme celui des voitures publiques ; vous n’irez plus sur le rivage, pendant des semaines, pendant des mois entiers, le cœur en proie à de cruelles angoisses, chercher d’un œil inquiet, aux limites de l’horizon, les traces incertaines du navire qui doit vous rendre un père, une mère, un frère, un ami.

La machine à vapeur, enfin, traînant à sa suite des milliers de voyageurs, courra, sur les chemins de fer, beaucoup plus vite que sur l’hippodrome le meilleur cheval de race chargé seulement de son svelte jockey.

Voilà, Messieurs, l’esquisse fort abrégée des bienfaits qu’a légués au monde la machine dont Papin avait déposé le germe dans ses ouvrages, et qu’après tant d’ingénieux efforts Watt a portée à une admirable perfection. La postérité ne les mettra certainement pas en balance avec des travaux, beaucoup trop vantés, et dont l’influence réelle, au tribunal de la raison, restera toujours circonscrite dans le cercle de quelques individus et d’un petit nombre d’années.

On disait, jadis, le siècle d’Auguste, le siècle de Louis XIV. Des esprits éminents ont déjà soutenu qu’il serait juste de dire le siècle de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu. Suivant moi, je n’hésite pas à l’annoncer, lorsqu’aux immenses services déjà rendus par la machine à vapeur se seront ajoutées toutes les merveilles qu’elle nous promet encore, les populations reconnaissantes parleront aussi des siècles de Papin et de Watt !



  1. Madame Watt (Mac-Gregor) s’éteignit en 1832, dans un âge très-avancé. Elle avait eu la douleur de survivre aux deux enfants qui étaient issus de son mariage avec M. Watt.