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LXXV.

D’OCTAVE À FERNANDE.

Je t’ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je t’abandonnerai ? Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut être exposée, quand la tienne est compromise et désolée par ma faute ? Me prends-tu pour un lâche ? Ah ! c’est bien assez d’être un fou que Dieu maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances et traverse toutes les entreprises. N’importe, ce n’est point le moment des plaintes et du découragement ; songe que je ne puis plus te compromettre maintenant ; le mal est fait, rien ne m’en consolera, et mon cœur saignera éternellement pour ma faute. Mais si le passé n’est pas réparable, du moins l’avenir nous appartient, et je ne supporte pas l’idée qu’il doive être pour toi un châtiment implacable et éternel. Pauvre infortunée ! Dieu ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute ta vie d’une faute que tu n’as pas commise ; s’il veut punir, il faudra qu’il commence par moi ; mais va, Dieu est indulgent, et il protège ceux que le monde abandonne. Il te préservera, lui seul sait de quelle façon ; du moins il te rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son mal pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais ses insolentes réprimandes. Quand j’ai quitté Saint-Léon, elle était très-légèrement indisposée, et sa constitution annonçait une force capable de résister aux maladies inévitables de l’enfance. Tu la retrouveras guérie, ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. Tout le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous étions une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une même vie semblait nous animer ; tu as voulu rompre cet accord que le ciel ordonnait. Il te poussait dans mes bras ; Jacques l’aurait ignoré ou toléré, et Sylvia n’aurait osé s’en offenser. À présent, le monde a parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, il faut les laver avec du sang. Laisse faire, j’offrirai le mien à Jacques jusqu’à la dernière goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lâches si j’agissais autrement ? S’il doit s’apaiser en prenant ma vie et te rendre le bonheur, je mourrai consolé et purifié de mon crime ; mais s’il te maltraite, s’il te menace, s’il t’humilie seulement, malheur à lui ! Je t’ai jetée dans le précipice, je saurai t’en retirer. Crois tu que je m’inquiète du monde ? J’ai cru autrefois que c’était un maître sévère et juste ; j’ai rompu avec lui du jour où il m’a défendu de t’aimer. À présent, je brave ses anathèmes ; je te prendrai dans mes bras et je t’emporterai au bout de la terre. J’enlèverai tes enfants, ta fille au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude où les clameurs insensées de la société ne nous atteindront pas. Je n’ai pas, comme Jacques, une grande fortune à t’offrir ; mais ce que je possède t’appartiendra ; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai pour que ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n’aies rien à faire qu’à jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui dont tu jouis ; mais il te prouvera plus d’amour et de dévouement que tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et hâte-toi d’aller à Saint-Léon. Si je ne craignais d’augmenter sa colère, je viendrais te prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-même à ton mari ; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, que je viens pour le braver, et telle n’est pas mon intention. Je vais m’offrir à lui, et lui donner la réparation qu’il voudra. Il me mépriserait avec raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit jardin de ta mère ce matin, et je l’ai vue en grand conciliabule avec Rosette ; chasse cette fille le plus tôt possible. Je t’ai vue aussi, dans quel état de pâleur et d’abattement ! J’ai senti toutes les tortures du remords et du désespoir. J’étais habillé en paysan, et c’est moi qui ai vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver mon premier billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce soir au moment de ton départ, et je ferai le voyage à deux pas derrière toi. Prends courage, Fernande ; je t’aime de toutes les forces de mon âme ; plus nous serons malheureux, et plus je t’aimerai.