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LXII.

DE JACQUES À SYLVIA.


De la ferme de Blosse.

Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il est nécessaire que je m’éloigne ; je deviens antipathique, et c’est ce qu’il y a de pire au monde. Fernande aime Octave : cela est maintenant hors de doute pour moi. Hier, quand j’obtins qu’elle fît emporter ses enfants, dont les cris l’empêchent de dormir et la rendent réellement malade, je ne sais si tu remarquas la singulière contestation qui s’éleva entre Octave et elle. « Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants se passeront de vous toute une nuit ! disait-il. — Il faut qu’ils s’y habituent, répondait-elle ; il est temps de les sevrer. — Ils me paraissent bien jeunes pour cela. — Ils ont un an bientôt. — Mais on les soignera mal. À qui une mère peut-elle remettre le soin de veiller sur ses enfants la nuit ? — Je puis remettre sans inquiétude ce soin à Sylvia. » Il fit alors un geste d’impatience extrême, et partit sans dire bonsoir à personne.

Je ne compris pas d’abord le sens de cette conduite ; mais, en y réfléchissant, elle me parut fort claire. J’examinai Fernande : elle était bien pâle depuis quelque temps ! elle me sembla plus triste que malade. Je résolus de savoir à quoi m’en tenir, et j’entrai dans sa chambre à minuit.

Le ciel m’est témoin qu’en faisant emporter les enfants je n’avais pas les intentions qu’Octave m’a supposées. Il y a plus d’un an que je n’ai endormi ma femme sur mon cœur, et ce serait pour moi une joie aussi vive et aussi pure aujourd’hui que le premier jour de notre union, si cette joie était réciproque ; mais il y a un mois que je doute, et ce mois où j’aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la maternité, la presser dans mes bras, a été pour moi une angoisse perpétuelle. Elle est sombre et silencieuse, l’as-tu remarqué, Sylvia ? Octave est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent, les infortunés ! mais ils s’aiment et ils souffrent. En vain j’avais tour à tour accueilli et repoussé la conviction de cet amour réciproque ; elle m’arrivait de plus en plus. Je me décidai enfin hier à l’accepter, quelque rude qu’elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de n’être plus jamais exposé à le devenir. Je m’approchai de son lit, et je vis qu’elle feignait de dormir, espérant, la pauvre femme, se soustraire ainsi à mes importunités ; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux et me tendit la main ; mais je crus remarquer un imperceptible frisson d’effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour, elle m’appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur ; mais le nom d’amour était oublié ; et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur les miennes, sa figure prenait une singulière expression d’abattement et de résignation. Une douceur angélique résidait sur son front, et son regard avait la sérénité d’une conscience pure ; mais sa bouche était pâle et froide, ses bras languissants. Je jugeai l’épreuve assez forte ; il m’eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. J’avais horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable d’user contre son gré. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me dire sincèrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose manquait à son bonheur. « Comment pourrais-je trouver que je ne suis point heureuse, me répondit-elle, quand tu n’es occupé qu’à me rendre la vie agréable, et à éloigner de moi les moindres contrariétés ? Quelle femme il faudrait être pour se plaindre de toi ! — Quand tu voudras changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t’entourer d’une société plus nombreuse, tu sais qu’il te suffira de me dire un mot pour que je mette ma plus grande joie à le satisfaire ; si c’est l’ennui qui te rend malade et mélancolique, pourquoi ne me l’avoues-tu pas ? — Non, ce n’est pas l’ennui, me répondit-elle avec un soupir. » Et je vis qu’elle était tentée de m’ouvrir son cœur. Elle l’eût fait certainement si son secret n’eût appartenu qu’à elle ; mais elle ne devait pas me faire la confession d’un autre. Je l’aidai à la renfermer dans son sein, et je la quittai en lui disant : « Souviens toi que je suis ton père, et que je te porterai dans mes bras pour t’empêcher de marcher sur les épines. Dis-moi seulement quand tu seras lasse de marcher seule ; et, dans quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains jamais. — Tu es un ange ! un ange ! » me dit-elle à plusieurs reprises ; et son visage me remercia malgré elle de ce que je m’en allais. Je rentrai dans ma chambre, et je tombai désolé sur mon lit ; je venais de franchir, pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.

C’en est donc fait irrévocablement ; elle ne m’aime plus ! Hélas ! ne le sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d’une épreuve décisive pour m’en assurer ? N’y a-t-il pas bien des mois qu’elle aime Octave sans le savoir ? Cette paisible affection qu’elle me témoigne désormais, est-ce autre chose que de l’amitié ? Elle est heureuse avec moi maintenant, et elle commence à souffrir par lui ; car l’amour est chez elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés déchirent son cœur ; mais que dois-je faire ? L’éloignerai-je du danger et tâcherai-je de lui faire oublier Octave ? Si je la lance au milieu du monde, impressionnable et ingénue comme elle l’est, elle cherchera à aimer encore et elle fera un mauvais choix ; car elle est trop supérieure à ces poupées de salon qu’on appelle femmes du monde, pour prendre goût à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être étonnée, étourdie pour quelque temps, et se distraire de sa passion ; mais bientôt le besoin d’aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, et l’amour se réveillera dans son cœur, soit pour Octave, soit pour un autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec raison pour l’avoir arrachée à une affection qui était innocente encore, et qui l’aurait peut être été toujours, et pour l’avoir précipitée dans un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux ; elle se noiera dans ses larmes et m’accusera de l’avoir abandonnée au danger avec une lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords ; elle me méprisera pour ne l’avoir pas préservée.

Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu’un homme qui n’aurait jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que j’emploie à retourner sous toutes les faces possibles l’avenir qui s’accomplit ; mais il y a cent mille manières de perdre l’amour d’une femme, et la seule qu’on n’ait pas prévue est précisément celle qui se réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu’au moyen de lois arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand un homme ne peut s’en faire un pour lui seul, et quand les circonstances le forcent à en changer dix fois dans sa vie ? L’année dernière, quand j’accusai Fernande de me tromper effrontément, j’allais partir, j’allais l’abandonner sans remords et sans compassion. Qu’est-ce qui change si étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd’hui ? Elle aime Octave, comme je supposais qu’elle l’aimait alors ; ce sont les mêmes êtres, les mêmes lieux, la même position sociale ; mais ce n’est pas le même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d’un homme dans ce temps-là, et aujourd’hui, je vois qu’elle aime, en tremblant et malgré elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure, à présent ! Voilà toute la différence extérieure ; mais cette différence, c’est tout ; c’est celle d’une femme sans cœur à une femme noble et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. Qu’a-t-elle fait pour perdre mon estime ? Rien, en vérité ; et quand même elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n’aurait fait que céder à l’entraînement d’une destinée inévitable. Elle n’a plus d’amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un ange. Ce n’est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus que de l’amitié ; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement et d’affection qu’elle n’en montre, en se combattant comme elle fait ? Puis-je exiger que son cœur se dessèche, et que sa vie finisse avec notre amour ?

Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle une pensée de colère ; mais je suis horriblement malheureux, car mon amour est encore vivant. Elle n’a rien fait pour l’éteindre ; elle m’a fait souffrir ; mais elle ne m’a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et ne puis pas comme elle ouvrir mon cœur à un amour nouveau. Le moment de souffrir est venu ; il n’y a plus à espérer de le retarder ou de l’éviter. Du moins j’ai contre la souffrance un bouclier qu’aucune espèce de trait ne peut traverser ; c’est le silence. Tais-toi aussi, ma sœur ! Je me soulage, en t’écrivant ; mais que ces discours ne viennent jamais sur nos lèvres.