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LIX.

DE FERNANDE À OCTAVE.

Ce qu’il y avait d’affreux et d’impossible, c’était de nous quitter. Je savais bien que vous auriez la force d’étouffer une pensée funeste plutôt que celle de m’abandonner. Je comptais sur votre amitié quand je vous ai dit : « Oui, tu le peux, reste Octave ; renonce à des rêves coupables, fais un noble effort sur toi-même ; ouvre les yeux, regarde comme tu es saintement aimé, comme tu peux être heureux entre ces trois amis qui te chérissent à l’envi l’un de l’autre, et comme tu vas souffrir dans la solitude avec le remords d’avoir désolé un de ces cœurs sincères, et le regret d’avoir affligé les deux autres par ton départ. Examine ton âme, et vois combien elle est belle, jeune et forte ; ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus généreux ? n’es-tu pas sûr qu’elle gouvernera toujours tes passions ? veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au cœur ? ne serai-je donc pas toujours là pour relever ton courage s’il venait à faiblir ? seras-tu sourd à ma voix quand elle t’implorera ? et ces douces larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes couleront ? » Ô cher Octave ! en te parlant ainsi, je sentais Dieu m’inspirer ; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi ; j’avais comme une révélation de ce qui allait s’opérer entre nous, et ce fut un prodige en effet que ma résolution et ton enthousiasme en ce moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant à genoux et en levant les bras vers le ciel pour le prendre à témoin de tes serments ; comme ton visage pâle devint vermeil et animé ; comme tes yeux fatigués et presque éteints s’illuminèrent d’une flamme sublime. Ce rayon du ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre expression, une autre beauté que je ne te connaissais pas. Ta voix aussi a changé ; elle a quelque chose qui me pénètre comme une musique délicieuse, et quand tu lis tout haut, je n’écoute pas les mots, je ne comprends pas le sens des choses que tu dis ; la seule harmonie de ta voix m’émeut et me donne envie de pleurer. Moi-même je me sens toute changée ; j’ai des facultés nouvelles, je comprends mille choses que je ne comprenais pas hier ; mon cœur est plus chaud et plus riche ; j’aime mon mari, ma sœur Sylvia et mes enfants plus que jamais ; et pour toi, Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de nom, mais que Dieu m’inspire et que Dieu bénit. Ah ! que tu es grand et pur, mon ami ! que tu es différent des autres hommes, et combien peu d’entre eux sont capables de te comprendre !

Que serais-je devenue si tu nous avais quittés ? La seule pensée de te perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami, combien tu nous es nécessaire, et à moi surtout ? Ce que tu m’écrivais l’autre jour est bien vrai : nous ne faisons qu’un. Jamais deux caractères ne se sont convenus, jamais deux cœurs ne se sont compris comme les nôtres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous ressemblent pas, et c’est pour cela que nous les aimons tant ; voilà pourquoi nous avons pu avoir de l’amour pour eux, mais nous ne pouvons en avoir l’un pour l’autre. Pour alimenter l’amour, il faut, je crois, des différences de goûts et d’opinions, de petites souffrances, des pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilité et réveiller la sollicitude journalière. L’amitié, l’amour fraternel, si tu veux, est plus heureux et plus également pur ; c’est un refuge contre tous les maux de la vie, c’est une consolation suprême aux douleurs que cause l’amour. Avant de te connaître, j’avais une amie dans le sein de laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu’elle fût bien âcre et bien sévère dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous les petits événements de ma vie me soulageait d’un grand poids. Tu as lu ses lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente et de t’accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme tu le prétends, une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh ! qu’elle était loin, cette Clémence, d’avoir ta douceur et ta sensibilité ! Elle m’effrayait, et tu me persuades ; elle me menaçait de maux inévitables, et tu m’apprends à m’en préserver ; car tu as au moins autant de raison et de jugement qu’elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituée à t’ouvrir mon cœur à chaque instant, je me suis guérie des petites maladies morales et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient et troublaient mon bonheur. Tu m’as appris à accepter les souffrances de la vie journalière, à tolérer les imperfections de l’amour, à ne demander que ce qui est possible au cœur humain ; tu m’as enseigné la justice, et tu m’as appris à aimer Jacques comme il faut l’aimer pour le rendre heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, ô mon cher ami ! et je suis si accoutumée à avoir recours à toi en tout, que ma félicité serait ruinée du jour où je te perdrais ; je retomberais peut-être dans mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc, et ne parle jamais de t’éloigner. Notre vie sera plus belle encore qu’elle ne l’a été jusqu’ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et nous les élèverons ; nous prendrons de leur intelligence le même soin que nous prenons aujourd’hui de leurs petites personnes. Après eux et après Jacques, tu seras ce que j’aurai de plus cher au monde ; car je t’aime encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia comme ma sœur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec le mien, et je me sens bien plus de confiance et d’entraînement vers toi ; à présent surtout, il me semble que nous avons reçu un nouveau baptême, et que Dieu nous abandonnerait si nous l’invoquions séparément.

Garde mon bracelet, à une condition : c’est que tu y feras remettre le chiffre de Jacques, sans effacer le tien ; qu’ils soient tous deux enlacés au mien, et que ton cœur ne me sépare jamais ni de lui ni de toi.