Ouvrir le menu principal

◄  LVI.
LVIII.  ►

LVII.

D’OCTAVE À FERNANDE.

Tu as raison, ma sœur bien-aimée, je suis fou ; mon cerveau et mon cœur sont malades ; il faut que j’aie du courage et que je parte. Tu es un ange, Fernande ; quel billet tu m’écris ! Ah ! tu ne sauras jamais le bien et le mal qu’il me fait. Persuade-toi que c’est une maladie, et tâche de me persuader que j’en guérirai et que je pourrai revenir, car l’idée de te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole et la sainteté de nos liens ; invoque le nom respecté et chéri de Jacques ; dis-moi tout ce qu’il faut me dire pour me donner la force dont j’ai besoin. Oh ! je l’aurai, Fernande ; ta douceur et ta compassion nous sauvent tous les deux. Je ne m’étais pas attendu à cette tendresse miséricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant ; j’espérais que tu me repousserais durement, et que je pourrais t’aimer et t’estimer moins. Alors, malheur à toi, je serais resté, et j’aurais peut-être réussi à te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et si compatissante ? Le dernier des lâches tomberait à genoux devant toi, et tu sais que je suis un honnête homme ; j’aurai du cœur. Adieu, Fernande ; adieu, ma sœur chérie ; adieu, mon seul et dernier amour ; je deviendrai ce qu’il plaira à Dieu ; je guérirai ou je mourrai. Il ne s’agit pas de cela ; l’important, c’est que tu restes heureuse et pure ; je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.

Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait : le bracelet que vous m’avez jeté par la fenêtre, un soir que vous me prîtes pour Jacques, ne m’a jamais quitté. Celui que vous avez est une copie exacte que j’ai fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous offenser par ma résistance. Je n’ai pas eu le courage de me séparer de ce premier gage d’une affection qui m’est devenue si nécessaire et si funeste ; aujourd’hui que je sens mon cœur criminel, je n’oserais emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J’accomplis le plus terrible des sacrifices ; serez-vous sans pitié ? Je paierai mon dévouement de ma vie peut-être, et votre générosité ne vous coûtera rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J’ai fait effacer de l’écusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé au vôtre, et je l’ai fait remplacer par le mien. Si, à ce moment affreux et solennel où je vous quitte, vous m’accordez ce gage d’amitié et de pardon, il me deviendra plus cher que jamais.

Je dirai ce soir que je pars demain ; je trouverai un prétexte ; je promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes ? N’évite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, Fernande ; que crains-tu donc ? n’es-tu pas sûre de toi ? Et si j’avais un instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu pas qu’avec un mot tu me verrais à tes genoux, le plus silencieux et le plus résigné des hommes ? Ah ! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier jour que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du mal, si mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi ; il m’en faut bien davantage pour te quitter. Songe que ta tâche sera finie demain, et que la mienne va commencer, affreuse, éternelle ! Songe que je suis sur les marches de l’échafaud, et que Dieu te tiendra compte d’une parole de miséricorde que tu m’auras accordée en m’envoyant au martyre.