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Jacques (1853)/Chapitre 54

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LIV.

DE FERNANDE À CLÉMENCE.

Non, mon amie, non, je ne suis pas en colère ; il est possible que j’aie eu un moment d’aigreur et d’ironie en te répondant : ta lettre était si dure et si cruelle ! mais je te jure que la mienne a suffi pour épancher tout mon dépit, et qu’après l’avoir écrite je n’ai pas plus pensé à notre querelle que s’il ne se fût rien passé. Si j’ai été trop loin dans ma réponse, pardonne-moi, et, une autre fois, ménage-moi un peu plus. Vraiment, je n’avais pas mérité des leçons si dures ; je m’étais conduite un peu follement, il est vrai ; mais mon cœur était resté si étranger aux sentiments que tu me supposes, que, cette fois, je ne pouvais accepter ton arrêt comme une vérité utile. Il me semblait voir dans ta manière de me traiter une sorte de mépris que je ne pouvais pas et que je ne devais pas supporter. Pour l’amour de Dieu, n’en parlons plus jamais ! Tu m’as boudée bien longtemps, et tu as attendu trois lettres de moi pour me dire enfin que tu étais fâchée. J’espère que tu verras dans ma persévérance à t’écrire une amitié à l’épreuve des mortifications de l’amour-propre : il en doit être ainsi. Oublie donc toute rancune, et reviens à moi comme je reviens à toi, sincèrement et avec joie.

Tu me montres tant d’indifférence et tu te déclares si étrangère désormais à ce qui me concerne, que je n’ose presque plus t’en parler. Cependant je veux te forcer à reprendre notre correspondance telle qu’elle était. Il m’était si agréable de te raconter toute ma vie, semaine par semaine ! Il me semblait avoir allégé mes chagrins de moitié quand je te les avais confiés ; il est vrai qu’à présent je n’ai plus de chagrins. Jamais je n’ai été plus heureuse et plus tranquille. Toutes les petites blessures que nous nous faisions, Jacques et moi, sont à jamais cicatrisées ; rien ne nous fait plus souffrir : nous nous entendons sur tout, nous nous devinons. J’étais bien coupable envers lui, et je ne conçois plus comment j’ai pu l’accuser si souvent, lui qui n’a qu’une pensée et qu’un vœu dans l’âme, mon bonheur. Tout cela me semble un rêve aujourd’hui, et je ne peux m’expliquer ce que j’étais alors ; peut-être que nous étions trop seuls vis-à-vis l’un de l’autre et trop inoccupés. Un peu de société et de distraction est nécessaire à mon âge et même à celui de Jacques ; car il est aussi plus heureux depuis que nous vivons en famille. Je t’ai dit qu’Octave s’était installé à une demi-lieue d’ici, dans une petite habitation charmante où nous allons tous lui demander à déjeuner une ou deux fois par semaine. Pour lui, il vient tous les jours nous trouver. Il a eu cet été, pendant deux mois, un de ses amis, M. Herbert, un brave Suisse plein de franchise et de douceur. Nous ne faisions que chasser, manger, rire, aller en bateau, chanter ; et quelles bonnes nuits de sommeil après toute cette fatigue et cette gaieté ! Sylvia est l’âme de nos plaisirs. Je ne sais dans quels termes elle est avec Octave ; il ne se plaint pas d’elle, et, quoiqu’ils se prétendent amis seulement, je crois fort qu’ils sont plus amants que jamais. Sylvia devient tous les jours plus belle et plus aimable ; elle est si forte, si active, qu’elle nous entraîne dans son activité comme dans un tourbillon. Elle est toujours éveillée la première, et c’est elle qui arrange la journée et décrète nos amusements ; elle en prend si bien sa part qu’elle nous force à nous amuser autant qu’elle. Jacques, avec son sang-froid, est le plus comique et le plus amusant de nous tous ; il fait toutes sortes de drôleries et d’espiègleries avec une gravité imperturbable, et sa manière d’être fou est si douce, si gentille et si peu bruyante, qu’on ne s’en lasse jamais. Octave est plus turbulent, il est si jeune ! il saute, il court, il joue dans nos prés comme un poulain échappé. Son ami Herbert, quand il était ici, était chargé de la lecture pendant que nous dessinions ou que nous brodions les jours de pluie ou de trop grande chaleur. Au milieu de ce bonheur, mes enfants poussent comme de petits champignons ; c’est à qui les aimera le plus. Jamais je n’ai vu d’enfants si gâtés et si caressés ; Octave est celui de tous que ma fille préfère ; il se couche par terre sur le tapis où elle se roule au soleil, et pendant des heures entières elle s’amuse à passer ses petites mains dans les longs cheveux blonds de son ami. Sylvia est la favorite de mon fils ; elle le tient sur ses genoux en jouant du piano avec une main, et il l’écoute comme s’il comprenait le langage des notes ; de temps en temps il se tourne vers elle avec un sourire d’admiration et cherche à parler ; mais il ne fait entendre que des sons inarticulés, qui, au dire de Sylvia, sont des réponses très-précises et très-logiques au langage du piano. Il faut voir ses interprétations et la traduction qu’elle fait de ses moindres gestes, et le sérieux, le recueillement avec lequel Jacques écoute tout cela. Ah ! nous sommes bien enfants tous, et bien heureux !

Depuis qu’Herbert est parti et que le froid commence à se faire sentir, nous sommes un peu plus sédentaires. Nous avons encore pourtant de belles journées d’automne, et nos soirées ont pris une tournure de mélancolie délicieuse. Sylvia improvise au piano, et, pendant ce temps, nous sommes assis tout pensifs autour de l’âtre où pétille le sarment. Sylvia ne s’approche jamais du feu ; elle est d’un tempérament sanguin, et craint toujours que le sang ne lui monte à la tête. Mon vieux fumeur de Jacques va et vient par la chambre, et de temps en temps donne un baiser à sa sœur et à moi ; puis il tape sur l’épaule d’Octave en lui disant : « Est-ce que tu es triste ? » Octave relève la tête, et nous nous apercevons quelquefois que son visage est couvert de larmes. C’est l’effet des improvisations étranges et tour à tour tristes et folles de Sylvia. Alors Jacques et Octave se racontent les divers rêves poétiques qu’ils ont faits pendant le chant et les modulations de piano. Il est étrange de voir comme les mêmes notes et les mêmes sons agissent différemment sur les nerfs de chacun d’eux ; quelquefois Jacques est à cheval sur la bête de l’Apocalypse quand Octave est endormi sur la paille d’une prison ; d’autres fois c’est Jacques qui est atterré de tristesse dans quelque désert épouvantable, tandis qu’Octave vole avec les sylphes autour du calice des fleurs au clair de la lune. Rien n’est plus amusant que d’entendre les fantaisies qui leur passent par l’esprit. Sylvia s’en mêle rarement : c’est la fée qui évoque les apparitions et qui les contemple sans émotion et en silence, comme des choses qu’elle est habituée à gouverner. Ce qui l’amuse le plus, c’est de voir l’effet de la musique sur le chien de chasse d’Octave, et d’interpréter les singuliers gémissements qui lui échappent à de certaines phrases d’harmonie ; elle prétend qu’elle a trouvé l’accord et la combinaison des sons qui agissent sur la fibre de ce vaporeux animal, et que ses sensations sont beaucoup plus vives et plus poétiques que celles de ces messieurs. Tu ne saurais t’imaginer combien ces folies nous occupent et nous divertissent. Quand on est plusieurs à s’aimer comme nous faisons, toutes les idées, tous les goûts deviennent communs à tous, et il s’établit une sympathie si vive et si complète, qu’une seule âme semble animer plusieurs corps.

Adieu, mon amie, écris-moi donc ; et, comme tu as pris autrefois part à mes chagrins, prends part à ma joie.