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XLV.

DE CLÉMENCE À FERNANDE.

Fernande ! Fernande ! tu te perds, et en vérité c’est trop tôt ; tu me fais de la peine. Je savais bien que cela devait t’arriver un jour ; avec ton caractère faible et l’absence de sympathie qui existe entre ton mari et toi, cela m’a toujours semblé inévitable ; mais j’espérais que tu résisterais plus longtemps à ton destin, et que tu soutiendrais contre lui une lutte plus noble et plus courageuse. C’est se laisser vaincre trop vite. Ma pauvre Fernande, tu es dans l’âge où l’on ne sait pas encore tirer parti de son mauvais sort, et conduire au moins prudemment une affaire de cœur. Tu vas te compromettre, te laisser découvrir par ton mari ; lui demander pardon, l’obtenir ; le tromper encore, et peu à peu devenir son ennemie ou son esclave. Fernande, est-il possible que tu n’aies pu attendre deux ou trois ans !

Je sais que tu es pure encore, et qu’avant de commettre ta première faute tu verseras bien des larmes inutiles, et que tu adresseras à tous les anges protecteurs bien des prières perdues ; mais le mal est déjà fait et le péché commis dans ton cœur. Tu aimes, il n’y a pas à dire, mon amie, tu aimes un autre homme que ton mari.

Tu ne le savais pas encore en m’écrivant ; sans quoi tu ne m’aurais peut-être pas écrit ce qui se passe ; mais cela est aussi clair pour moi que l’avenir et le passé de ma pauvre Fernande. Cet Octave est jeune, tu as remarqué qu’il a une figure charmante ; il entre par tes fenêtres, il joue du hautbois et endort tes enfants d’une manière magique ; il joue au roman autour de toi, et te voilà troublée, confuse, émue, c’est-à-dire éprise. Tu pouvais très-bien raconter dès le commencement à ton mari les impertinences de M. Octave, et y couper court sans mériter le plus léger reproche de la part de M. Jacques. Mais ce serait finir trop vite une aventure qui t’amuse et te charme bien plus qu’elle ne te fait peur ; car tu es prête à te trouver mal de frayeur chaque fois que le lutin apparaît, et pourtant tu t’arranges toujours de manière à l’évoquer dans l’obscurité. Enfin l’ennemi change ses batteries, et, pour t’apprivoiser, te parle d’un amour qu’il n’a peut-être jamais eu pour Sylvia, et qui bien certainement n’est qu’un prétexte pour arriver à toi. Tu accueilles ce prétexte avec empressement, et sans concevoir le plus léger soupçon sur sa sincérité, tu cours au rendez-vous, et te voilà engagée dans une intrigue d’amour qui aura les résultats accoutumés, quelques plaisirs et beaucoup de larmes.

Il est bien vrai que, pour te disculper à tes propres yeux du nouvel amour que tu sens fermenter en toi, tu récapitules les torts de ton mari, et tu t’efforces de te prouver qu’il t’a fallu bien du courage et du dévouement pour l’aimer jusqu’ici. Mais toute cette théorie d’amour et d’infidélité est fondée sur des principes faux. D’abord, tu n’as jamais eu d’amour véritable pour M. Jacques ; ensuite, rien dans sa conduite n’autorise les fautes que tu vas commettre. D’après tout ce que tu m’as raconté de lui, je vois qu’il est le meilleur homme du monde, et qu’il n’a d’autre tort dans tout ceci que d’avoir le double de ton âge. Pourquoi lui en chercher de plus graves ? Pourquoi accuser son caractère et son cœur ? Fernande, cela est injuste et ingrat. Il suffit de tromper ton mari, il ne faut pas le calomnier. Avoue que tu es jeune, étourdie, que tes principes ont peu de solidité et ton caractère aucune énergie ; que tu sens le besoin d’aimer et que tu t’y abandonnes. Ce sont là des malheurs et non pas des crimes ; mais aie au moins la noblesse de rendre justice à ton mari, et de ne l’accuser de rien, sinon d’avoir trente-cinq ans et de t’avoir épousée.

Je gage qu’à l’heure qu’il est tu as versé dans le sein de M. Octave le secret de tes chagrins domestiques, car il t’a raconté ce qu’il avait eu à souffrir de Sylvia ou de quelque autre, et ce récit a éveillé en toi tant de sympathie que tu as décidé en une heure d’en faire ton ami et ton frère. Dès lors tu agis en conséquence, les billets et les rendez-vous vont leur train. Quel billet que ce premier billet de M. Octave ! quelle passion, quels éloges, quelles prières, quelles tendres expressions ! et tout cela pour toi, Fernande ! Aussi, tu ne l’as pas fait attendre, et tu étais au rendez-vous avant lui, je parie. À présent, il doit t’avoir dit clairement que c’est toi et non Sylvia qu’il aime, ou du moins que, s’il a jamais connu et aimé celle-ci, tu la lui as fait parfaitement oublier. Cela aura pu t’empêcher pendant deux jours d’aller au grand ormeau, mais le troisième tu n’auras pu y tenir, et vous en êtes maintenant au délire charmant de l’amour platonique. Il est convenu qu’on respectera l’honneur de M. Jacques, jusqu’à ce que les sens l’emportent par surprise, quelque beau soir, sur la volonté. Moyennant quelques louis, sortis de la poche de M. Octave, Rosette n’a-t-elle pas déjà quelque entorse, une écorchure au pied qui l’empêche de marcher jusqu’à l’entrée du vallon ? Ai-je deviné juste, ou ne s’est-il rien passé de pareil à tout ce que je suppose ?

Il peut se présenter un hasard qui change la marche des choses ; c’est que M. Jacques, étonné de te voir devenue si brave, toi qui n’osais traverser le salon dans l’obscurité il y a quelques jours, et qui maintenant traverses le parc et la campagne à neuf heures du soir, s’avise de te suivre et de t’observer ; le moins qu’il puisse faire, en mari sage et prudent, c’est de t’adresser un sermon laconique, mais un peu grave, et de prendre des moyens pour éloigner ton amant. Alors le désespoir allumera la passion, et vous deviendrez plus ingénieux et plus habiles dans vos rapports secrets ; le malheur de M. Jacques n’en sera que plus sûr et plus prompt. Si M. Octave ne t’aime pas assez pour risquer d’être tué en escaladant ta fenêtre, tu t’en consoleras et tu te mettras à détester ton mari, parce que, dans sa mauvaise humeur, une femme s’en prend surtout à son mari de tous les chagrins qui lui adviennent. Dans ce cas-là, tu ne seras pas longtemps à trouver un autre amant, car ton cœur appellera impérieusement quelque affection nouvelle pour chasser la douleur et l’ennui dont tu seras consumée. Comme tu n’es pas fort patiente pour observer et pour connaître les caractères auxquels tu te fies, il pourra bien t’arriver de faire encore un mauvais choix, et alors malheur à toi ! Tu marcheras d’erreur en faute et d’étourderie en coups de tête. Une des plus belles fleurs d’innocence que la société ait vues éclore sera flétrie et empoisonnée par son mauvais destin et sa faible nature.

Quoi qu’il t’arrive, Fernande, je ne t’abandonnerai pas ; pour te secourir et te consoler, je vaincrai les préjugés, trop bien fondés et malheureusement trop nécessaires, qui soutiennent l’édifice de la société. Mais mon amitié ne pourra pas te servir à grand’chose, et je vois avec douleur l’abîme où tu te précipites les yeux bandés. Pardonne à la dureté de ma lettre ; si elle te blesse, je me consolerai de t’avoir fait de la peine en espérant t’avoir inspiré un peu de prudence, et retardé peut-être, ne fût-ce que de quelques jours, le déplorable sort vers lequel tu t’achemines.