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Il fume cinq heures sur six. (Page 38.)

XXVIII.

DE FERNANDE À CLÉMENCE.

Tu m’humilies, tu me brises ; si c’est la vérité que tu m’enseignes, elle est bien âpre, ma pauvre Clémence. Tu vois cependant que je l’accepte, toute cruelle qu’elle est, et que je reviens toujours à toi, sauf à être plus malheureuse qu’auparavant, quand tu m’as répondu. J’ai donc tort ? Mon Dieu, je croyais qu’avec un malheur comme le mien on ne pouvait pas être coupable. Les méchants sont ceux qui rient des peines d’autrui ; moi je pleure celles de Jacques encore plus que les miennes ; je sais bien que je l’afflige, mais ai-je la force de cacher mon chagrin ? Peut-on tarir ses larmes, peut-on s’imposer la loi d’être insensible à ce qui déchire le cœur ? Si quelqu’un est jamais arrivé à cette vertu, il a dû bien souffrir avant de l’atteindre ; son cœur a dû saigner cruellement ! Je suis trop jeune pour savoir déguiser mon visage et cacher mon émotion ; et puis, ce n’est pas Jacques qu’il me serait possible de tromper. Cette lutte avec moi-même ne servirait donc qu’à augmenter mon mal ; ce qu’il faudrait étouffer, c’est ma sensibilité, c’est mon amour ! Ô ciel, tu me parles de le vaincre ! Cette seule idée lui donne plus d’intensité ; que deviendrais-je à présent que j’ai connu l’amour, si je me trouvais le cœur vide ? Je mourrais d’ennui. J’aime mieux mourir de chagrin, la mort sera moins lente.

Tu prends le parti de Jacques, tu as bien raison ! c’est lui qui est un ange, c’est lui qui devrait être aimé d’une âme aussi forte, aussi calme que la tienne. Mais suis-je donc indigne de lui ? ne suis-je pas sincère et dévouée autant qu’il est possible de l’être ? Non ! ce ne sont pas des lueurs d’enthousiasme que j’ai pour lui, c’est une vénération constante, éternelle. Il m’aime vraiment, je le sais, je le sens ; il ne faut pas me dire qu’il n’aime de moi que ma jeunesse et ma fraîcheur ; si je le croyais !… non, cette idée est trop cruelle ! Tu es inexorable dans ton mépris pour l’amour ; ton esprit observateur juge tout sans pitié ; mais de quel droit parles-tu d’un sentiment que tu n’as pas éprouvé ? Si tu savais combien un pareil doute me ferait souffrir, une fois entré dans mon cœur, tu n’aurais pas la cruauté de m’y pousser.

Eh bien, s’il en était ainsi, si Jacques m’aimait comme un passe-temps, moi qui lui ai dévoué toute ma vie, moi qui l’aime de toutes les forces de mon âme, j’essaierais de ne plus l’aimer ; mais cela me serait impossible, je mourrais.

Ma pauvre tête est malade. Aussi quelle lettre tu m’écris ! je n’ai pu cacher l’impression qu’elle me faisait, et Jacques m’a demandé si je venais d’apprendre quelque mauvaise nouvelle. J’ai répondu que non. « Alors, m’a-il dit, c’est une lettre de ta mère. » Je mourais de peur qu’il ne me demandât à la voir, et, tout interdite, j’ai baissé la tête sans répondre. Jacques a frappé la table avec une violence que je ne lui ai jamais vue. « Que cette femme n’essaie point d’empoisonner ton cœur, s’est-il écrié, car je jure sur l’honneur de mon père qu’elle me paierait cher la moindre tentative contre la sainteté de notre amour ! » Je me suis levée tout épouvantée, et je suis retombée sur ma chaise. « Eh bien, qu’as-tu ? m’a-t-il dit. — Vous-même, qu’avez-vous contre ma mère ? que vous a-t-elle fait pour vous mettre ainsi en colère ? — J’ai des raisons que tu ne sais pas, Fernande, et qui sont grosses comme des montagnes ; puisses-tu ne les savoir jamais ! mais, pour l’amour de notre repos, cache-moi les lettres de ta mère, et surtout l’effet qu’elles produisent sur toi. — Je te jure que tu te trompes, Jacques, me suis-je écriée ; cette lettre n’est pas de ma mère, elle est de… — Je n’ai pas besoin de le savoir, a-t-il dit vivement ; ne me fais pas l’injure de répondre à des questions que je ne t’adresserai jamais. » Et il est sorti ; je ne l’ai pas revu de la journée. Ô Dieu ! nous en sommes presque à nous quereller ! et pourquoi ? parce que j’ai cru le voir triste et que j’ai pris de l’inquiétude ? Oh ! s’il n’y avait pas au fond de tout cela quelque chose de vrai, nous n’en serions pas où nous en sommes. Jacques a eu des peines qu’il m’a cachées, à bonne intention peut-être, mais il a eu tort ; s’il m’avait révélé la première, je ne l’aurais pas interrogé sur les autres, tandis qu’à présent je m’imagine toujours qu’il couve quelque mystère, et je ne trouve pas cela juste, car mon âme lui est ouverte, et il peut y lire à chaque instant. Je vois bien qu’il est préoccupé, quelque chose le distrait de l’amour qu’il avait pour moi ; quelquefois il a un froncement de sourcil qui me fait trembler de la tête aux pieds. Il est vrai que si je prends le courage de lui adresser la parole, cela se dissipe aussitôt, et je retrouve son regard bon et tendre comme auparavant. Mais autrefois je ne lui déplaisais jamais, je lui disais avec confiance tout ce qui me passait par l’esprit ; quand j’étais absurde, il se contentait de sourire, et il prenait la peine de redresser mon jugement avec affection. À présent, je vois que certaines paroles, dites presque au hasard, lui font un mauvais effet ; il change de visage, ou il se met à fredonner cette petite chanson qu’il chantait à Smolensk, quand on lui retira une balle de la poitrine. Une parole de moi lui fait le même mal apparemment.

Il est six heures du soir ; Jacques, qui est d’ordinaire si exact, et qui se faisait un scrupule de me causer la plus légère inquiétude ou la plus frivole impatience, n’est pas encore rentré pour dîner. Est-ce qu’il me boude ? est-ce qu’il aura eu un chagrin assez vif pour rester absorbé ainsi depuis midi ? Je suis tourmentée ; s’il lui était arrivé quelque accident ! s’il ne m’aimait plus ! Peut-être que je lui ai tellement déplu aujourd’hui qu’il éprouve de la répugnance à me voir. Oh ! ciel ! ma vue lui deviendrait odieuse ! Tout cela me fait un mal horrible, je suis enceinte et je souffre beaucoup. Les anxiétés auxquelles je m’abandonne me rendent encore plus malade. Il faut que j’en finisse ; il faut que je me jette aux pieds de Jacques, et que je le conjure de me pardonner mes folies. Cela ne peut pas m’humilier : ce n’est pas à mon mari, c’est à mon amant que s’adresseront mes prières. J’ai offensé se délicatesse, j’ai affligé son cœur ; il faut qu’une fois pour toutes il me pardonne, et que tout soit oublié. Il y a bien des jours que nous ne nous expliquons plus ; cela me tue. J’ai l’âme pleine de sanglots qui m’étouffent ; il faut que je les répande dans son sein, qu’il me rende toute sa tendresse, et que je recouvre ce bonheur pur et enivrant que j’ai déjà goûté.


Dimanche matin.

Ô mon amie, que je suis malheureuse ! rien ne me réussit, et la fatalité fait tourner à mal tout ce que je tente pour me sauver. Hier, Jacques est rentré à six heures et demie ; il avait l’air parfaitement calme, et m’a embrassée comme s’il eût oublié nos petites altercations. Je connais Jacques à présent ; je sais quels efforts il fait sur lui-même pour vaincre son déplaisir ; je sais que la douleur concentrée est un fer rouge qui dévore les entrailles. Je me suis fait violence pour dîner tranquillement ; mais, aussitôt que nous avons été seuls, je me suis jetée à ses genoux en fondant en larmes. Sais-tu ce qu’il a fait ? Au lieu de me tendre les bras et d’essuyer mes pleurs, il s’est dégagé de mes caresses et s’est levé d’un air furieux ; j’ai caché mon visage dans mes mains pour ne pas le voir dans cet état ; j’ai entendu sa voix tremblante de colère qui me disait : « Levez-vous, et ne vous mettez jamais ainsi devant moi. » J’ai senti alors le courage du désespoir. « Je resterai ainsi, me suis-je écriée, jusqu’à ce que vous m’ayez dit ce que j’ai fait pour perdre votre amour. — Tu es folle, a-t-il répondu en se radoucissant, et tu ne sais qu’imaginer pour troubler notre paix et gâter notre bonheur. Expliquons-nous, parlons, pleurons, puisqu’il te faut toutes ces émotions pour alimenter ton amour ; mais, au nom du ciel, relève-toi, et que je ne te voie plus ainsi. » J’ai trouvé cette réponse bien dure et bien froide, et je suis retombée sur moi-même à demi brisée d’abattement et de douleur. « Faut-il que je te relève malgré toi ? a-t-il dit en me prenant dans ses bras et en me portant sur le sofa ; quelle rage ont donc toutes les femmes de jeter ainsi leur âme en dehors comme si elles étaient sur un théâtre ! Souffre-t-on moins, aime-t-on plus froidement, pour rester debout et pour ne pas se briser la poitrine en sanglots ? Que ferez-vous, pauvres enfants, quand la foudre vous tombera sur la tête ? — Tout ce que vous dites là est horrible, lui ai-je répondu ; est-ce par le dédain que vous voulez vous délivrer de mon amour ? vous importune-t-il déjà ? » Il s’est assis auprès de moi, et il est resté silencieux, la tête baissée, l’air résigné, mais profondément triste. Il m’a laissée pleurer longtemps, puis il a fait un effort pour me prendre les mains ; mais j’ai vu que cette marque d’affection lui coûtait ; et j’ai retiré mes mains précipitamment. « Hélas ! hélas ! » a-t-il dit, et il est sorti. Je l’ai rappelé, mais en vain, et je me suis presque évanouie. Rosette, en apportant des lumières dans le salon, m’a trouvée sans mouvement ; elle m’a portée à mon lit, elle m’a déshabillée pendant qu’on avertissait mon mari ; il est venu, et m’a témoigné beaucoup d’intérêt. J’avais une extrême impatience d’être seule avec lui, espérant qu’il me dirait quelque chose qui me consolerait tout à fait ; je voyais tant d’émotion sur sa figure ! Je ne pouvais cacher l’ennui que me causaient les interminables prévenances de Rosette ; j’ai fini par lui parler un peu durement, et Jacques a dit quelques mots en sa faveur. J’avais les nerfs réellement malades ; je ne sais comment la manière dont Jacques a semblé s’interposer entre moi et ma femme de chambre m’a causé un mouvement de colère invincible. Plusieurs fois déjà, ces jours derniers, je m’étais impatientée contre cette fille, et Jacques m’en avait blâmée. « Je sais bien qu’en toute occasion, lui ai-je dit, vous donnez de préférence raison à Rosette et à moi tout le tort. — Vous êtes réellement malade, ma pauvre Fernande, a-t-il répondu. Rosette, tu fais trop de bruit autour de ce lit, va-t en ; je te sonnerai si madame a besoin de toi. » Aussitôt j’ai senti combien j’étais injuste et folle. « Oui, je suis malade, » ai-je répondu dès que j’ai été seule avec lui, et je me suis caché la tête dans son sein en pleurant ; il m’a consolée en me prodiguant les plus tendres caresses et en me donnant les plus doux noms. Je n’avais plus la force de demander une autre explication, tant j’avais la tête brisée ; je me suis endormie sur l’épaule de Jacques. Mais ce matin, quand j’ai sonné ma femme de chambre, j’ai vu une autre figure, assez laide et insignifiante. « Qui êtes-vous, ai-je dit, et où est Rosette ? — Rosette est partie, m’a dit Jacques aussitôt en sortant de sa chambre pour répondre a ma question. J’avais besoin d’une ménagère diligente et honnête à ma ferme de Blosse, et j’y ai envoyé Rosette pour le reste de la saison. En attendant que tu la remplaces à ton gré, j’ai fait venir sa sœur pour te servir. » J’ai gardé le silence, mais j’ai trouvé cette leçon bien dure et bien froide. Oh ! j’avais bien compris l’histoire de la romance.

Que faire maintenant ? Je vois que mon bonheur s’en va jour par jour, et je ne sais comment l’arrêter. Évidemment, Jacques se dégoûte de moi, et c’est ma faute ; je ne vois pas qu’il ait envers moi le moindre tort ; je ne vois pas non plus que je sois réellement coupable envers lui. Nous nous faisons du mal mutuellement, comme par une sorte de fatalité ; peut-être s’y prend-il mal avec moi. Il est trop grave, trop sentencieux dans ses avis. Les résolutions qu’il prend, la promptitude avec laquelle il tranche les sujets de trouble entre nous, montrent, ce me semble, une espèce de hauteur méprisante à mon égard. Un mot de doux reproche, quelques larmes versées ensemble, et les caresses du raccommodement, vaudraient bien mieux. Jacques est trop accompli, cela m’effraie ; il n’a pas de défauts, pas de faiblesses ; il est toujours le même, calme, égal, réfléchi, équitable. Il semble qu’il soit inaccessible aux travers de la nature humaine, et qu’il ne puisse les tolérer dans les autres qu’à l’aide d’une générosité muette et courageuse ; il ne veut point entrer en pourparler avec eux. C’est trop d’orgueil. Moi je suis une enfant, j’ai besoin qu’on me guide et qu’on me relève quand je tombe. Oui, tu avais raison, Clémence ; je commence à croire que le caractère de Jacques n’est pas assez jeune pour moi. C’est de là que viendra mon malheur ; car, à cause de sa perfection, je l’aime plus que je n’aimerais un jeune homme, et sa raison empêchera peut-être que je m’entende jamais avec lui.