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IX.

DE CLÉMENCE À FERNANDE.

Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis dans un monde où l’on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les meilleurs guides possibles vers le bon et l’utile. Ta mère le sait de reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême bon sens et une excellente manière d’être ; cela n’empêche pas que, sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne t’ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l’on prend en général une meilleure tenue, ne l’a corrigée de rien. Qu’elle aime à la folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement ; mais que ta mère t’ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu.

N’importe ! il faut bien que je m’y fasse, car M. Jacques est en plein dans la société dite du Champ d’Asile, du moins je le présume. Je n’ai pas de préjugés ; je vois toutes sortes de gens, je me pique d’être impartiale en politique, et je m’accoutume à supporter les différences dont la société abonde, sans m’étonner de rien ; je te parlerai donc comme je dois parler à une personne qui est dans ta position ; et je m’écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même point de vue que toi.

Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n’a peut-être pas tort, et qu’il faut beaucoup réfléchir à cette parole : « Il ne s’abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents. » Si l’on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais comme tu as fait à propos de M. Jacques ; mais moi, à propos de M. Jacques, je n’en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui boivent, qui s’enivrent et qui bavardent ; quelle qu’ait été sa première éducation, dès l’âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte ; cela l’oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment supérieur ; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le croire tel, d’après tout ce que tu m’en dis ; mais si nous nous trompions l’une et l’autre ? s’il était inférieur à tous ces braves butors que tu aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté ? si toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans les manières, était seulement la prudence d’un homme qui cache quelque vice ? Je te dirai naturellement ce que je crains ; je m’imagine que M. Jacques est un de ces hommes d’un certain âge qui ont beaucoup de dépravation et beaucoup d’orgueil. Ces gens-là sont tout mystère ; mais on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent. Je ne puis me résoudre à t’en dire davantage, d’autant plus que je me trompe peut-être absolument.