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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 139-150).


CHAPITRE XI

LES MÉFAITS DE FRANK


De même que les plus grands hommes ont leur coté faible, les jeunes gens les plus sages se mettent quelquefois dans l’embarras,

Frank passait pour un écolier modèle ; il avait une conduite exemplaire et il jouissait avec une certaine fierté de sa bonne réputation. Cependant, malgré toute sa sagesse, il se laissait parfois entraîner à suivre son penchant et faisait des bêtises tout comme un autre. C’est sa passion pour les machines à vapeur qui en était cause. Elle datait de loin et lui avait déjà joué plus d’un mauvais tour. Un jour, il avait manqué mettre le feu à la maison en voulant découvrir le mécanisme d’une petite machine à vapeur qu’on lui avait donnée. Un autre jour, en faisant des expériences avec une bouillotte, il avait produit une explosion dont la main gauche garda toujours la trace. Enfin, je n’en finirais pas si je disais toutes les mésaventures qui lui arrivèrent grâce à cela.

Au moment dont nous parlons, Frank avait abandonné depuis longtemps tous ces jeux d’enfants ; mais sa vieille passion était plus forte que jamais, et il n’avait pas de plus grand plaisir que d’aller à la gare du chemin de fer pour y étudier de près ses machines favorites. Il avait si bien cultivé la connaissance des mécaniciens et des chauffeurs, que ceux-ci lui accordaient toutes sortes de faveurs. À dire vrai, ils étaient très flattés de cette admiration d’un jeune homme si instruit pour leurs monstres de fer.

Le chemin de fer était tout récemment établi à Harmony. Il n’allait encore que jusque-là, et il n’y avait pas grand mouvement sur cette ligne qui n’était qu’un embranchement. Les deux uniques wagons des trains de voyageurs étaient souvent presque entièrement vides ; mais de grands trains de marchandises allaient et venaient continuellement de la fabrique d’Harmony à la ligne principale, qui était à quelques kilomètres.

Frank avait donc de nombreuses occasions de se livrer à son passe-temps favori. Son ami Bill le chauffeur l’emmena tant de fois avec lui dans ses voyages qu’il connut bientôt à fond le maniement de sa machine préférée, la locomotive n° 11. Il savait si bien la diriger, il l’aimait tant, qu’il se promit d’avoir, quand il aurait fait fortune, une ligne de chemin de fer et une locomotive pour son plaisir particulier.

Gustave s’intéressait moins que Frank à cette étude de la vapeur, mais il l’accompagnait souvent dans ses visites aux mécaniciens et aux machines.

Un jour qu’ils étaient allés de compagnie à la station, ils trouvèrent la machine n° 11 chauffée et prête à se mettre en route. Les wagons n’étaient pas encore attachés, et le conducteur était invisible. Il n’y avait personne dans la gare, tous les employés étant occupés, un peu plus loin, à réparer un léger accident qui venait d’arriver.

« Voilà une bonne occasion de regarder à notre aise la vieille dame, » dit Frank pour imiter le langage de Bill.

Il grimpa sur la machine. Une fois là, il ajouta :

« Je donnerais dix dollars pour pouvoir aller tout seul jusqu’à la jonction.

— Vous ne pourriez jamais, répondit Gustave en montant aussi.

— Voulez-vous que j’essaye ? Rien n’est plus facile. »

Frank posa la main sur la soupape, d’un air de défi.

« Allons, faites-la chanter ! s’écria Gustave, répétant en plaisantant l’ordre que Bill donnait à son aide, et n’imaginant guère qu’il serait obéi.

— Très bien, nous allons partir, mais nous ne ferons qu’aller et venir jusqu’à l’aiguille. Je l’ai fait cent fois avec Bill. »

Frank ouvrit la soupape avec précaution et rejeta le levier en arrière. Le monstre s’ébranla et se mit en marche en soufflant.

Gustave, voyant Joë à la place de l’aiguilleur, lui cria de loin :

« Faites attention, Joë ; vous allez faire des malheurs. Il ne faut pas l’ouvrir !

— Je voudrais bien qu’il l’ouvrît, dit Frank surexcité. Il n’y a pas de train avant vingt minutes, et pendant que nous y sommes nous pourrions aller jusqu’au tournant.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Gustave hors de lui, que fait Joë ? Arrêtez-le, Frank ! Frank, revenons à la gare. »

Joë, n’entendant que le mot « ouvrir, » avait obéi sans penser le moins du monde que ses amis oseraient jamais changer de voie.

La machine n° 11 s’engagea sur la grande ligne.

« Je vous revaudrai cela ! » cria Gustave en montrant le poing à Joë stupéfait.

La locomotive marchait avec une vitesse croissante. Frank était ravi, et Gustave lui-même se laissait aller au charme de cette aventure étrange. Il y avait cependant fort à parier qu’il en résulterait des choses fâcheuses.

« Allons-nous vraiment jusqu’à la jonction ? demanda Gustave.

— Certainement, répondit Frank, de l’air résolu qu’il prenait toujours quand il se laissait emporter par sa passion. Bill nous grondera autant si nous revenons maintenant que si nous continuons. Mieux vaut aller jusqu’au bout et prendre au moins du plaisir en échange. Si vous avez peur, dites-le, je ralentirai la marche et vous descendrez. »

Les yeux bruns de Frank étincelaient de bonheur. Quelle joie de pouvoir à la fois réaliser ses plus chers désirs et montrer ses talents à un ami !

« Continuez, dit celui-ci, je descendrai en même temps que vous. Pas avant. »

Gustave se rassit avec calme. L’audace de son compagnon l’effrayait un peu, mais il tenait à honneur de rester auprès de lui et de partager jusqu’à sa punition.

« J’appelle cela tout simplement idéal. Et vous ? lui demanda Frank, tandis qu’ils traversaient une rivière à deux kilomètres de la station, et non loin du tournant.

— C’est assez gentil, répondit Gustave, mais ils crient là-bas comme des enragés. Les entendez-vous ? Voyez-vous comme ils gesticulent. Je vous assure que nous ferions mieux de retourner. »

Gustave ne cessait de regarder en arrière d’un air anxieux. Malgré tous les efforts qu’il faisait pour cela, il ne jouissait pas du tout de la promenade.

« Laissons-les faire. Je veux aller jusqu’au tournant, et j’irai, dût-il m’en coûter 50 dollars. Ne craignez rien. Il n’y a pas l’ombre de danger. Le prochain train ne passera pas avant vingt minutes. »

Pour plus de sûreté, Frank tira sa montre. Il avait le soleil dans les yeux et ne vit pas très clairement l’heure ; sans cela il se serait aperçu qu’il était beaucoup plus tard qu’il ne le pensait.

Ils continuèrent donc leur route. Ils venaient tout juste d’arriver au tournant, quand un coup de sifflet les fit tressaillir et pâlir.

« C’est le train de marchandises, dit Gustave d’une voix étranglée par l’émotion.

— Non, c’est un train sur l’autre ligne, » répondit Frank, qui frissonnait involontairement en pensant à ce qui arriverait s’il s’était trompé.

Un instant après, le tournant était passé et la longue voie se déroulait devant leurs yeux avec un train de marchandises s’avançant vers eux.

Il n’y avait qu’une seule ligne ; le danger était imminent. Les deux enfants restèrent quelques secondes paralysés par la terreur.


Le danger était imminent.

« Faut-il sauter ? » dit Gustave en regardant autour de lui. D’un côté était la rivière, de l’autre un talus escarpé. Lequel choisir ?

« Ne bougez pas, » dit Frank d’un ton de commandement.

Il donna un coup de sifflet pour avertir le train qui arrivait de ralentir sa marche, renversa la vapeur et retourna en arrière plus vite qu’il n’était parti.

Cinq minutes, qui parurent un siècle aux deux étourdis et mille ans à ceux qui les attendaient au point de départ, s’écoulèrent, et la machine n° 11 revint à sa place sans accident. Deux jeunes gens pales et la figure bouleversée en descendirent lentement, pendant que le train de marchandises passait tout près de l’endroit où ils s’étaient garés.

Les employés étaient furieux, Bill surtout ne tarissait pas ; mais Gustave et Frank, tout ahuris, les entendaient à peine. Ils n’eurent jamais qu’un souvenir confus de ce moment-là. Ils se rappelaient vaguement qu’on les avait rudoyés, grondés, questionnés et menacés de châtiments terribles, mais c’était tout.

Quant à Joë ? il avait disparu.

Les deux coupables s’éloignèrent encore tout tremblants et tout étourdis.

« Reposons-nous un peu, » dit Frank d’une voix brisée.

Ils se laissèrent tomber sur un banc sans pouvoir parler. Ils étaient rouges, haletants et tout émus du danger passé.

Gustave eut la générosité de ne faire aucun reproche à son ami. Celui-ci humecta ses lèvres sèches avec un peu de neige et lui dit :

« Ne vous désolez pas, mon vieux camarade, c’est moi seul qui suis en faute : et je ne vous laisserai pas punir à ma place. Je payerai tout ce qu’il y aura à payer, bien entendu.

— Allons-nous être grondés ! soupira Gustave ; mais nous l’avons bien mérité.

— J’espère que personne n’en aura rien dit à ma mère, reprit Frank. Si je ne le lui apprends pas moi-même, elle me croira perdu. »

La faute qu’ils avaient commise sembla seulement alors lui apparaître dans toute son énormité.

« Quand j’ai vu arriver la locomotive, dit Gustave en frissonnant, j’ai bien cru que tout était fini. Nous aurions été perdus si vous n’aviez pas eu tant de sang-froid, » ajouta-t il en regardant Frank avec admiration.

Maintenant que c’était passé, Gustave trouvait qu’ils avaient tout de même accompli une action d’éclat.

« Aurons-nous une amende ou de la prison ? demanda Frank d’un ton piteux.

— Je ne serais pas étonné que nous eussions toutes les deux. Savez-vous que ce n’est pas une bagatelle que d’enlever une locomotive ! Quels accidents auraient pu arriver par notre faute, pensez donc !

— C’est effrayant ! Comment ai-je pu faire une pareille folie ! gémit Frank déplorant, mais trop tard, d’avoir succombé à la tentation.

— Courage, Frank ! Je ne vous abandonnerai pas ! »

Mais Gustave n’était pas moins affligé que son ami, et tous deux se croyaient à jamais déshonorés.

Qu’était devenu Joë pendant ce temps ?

Il était resté consterné en voyant passer la locomotive devant lui, et aussitôt, revenu de sa stupéfaction, il avait couru de toute la vitesse de ses jambes préparer Mme Minot à la mort de son fils. Sa connaissance des machines était très limitée, et l’espoir de voir revenir ses amis sans aucun mal ne lui était pas même venu à l’esprit.

Ce fut Mme Peck qui répondit au violent coup de sonnette de Joë.

« Frank est parti sur la machine n° 11. Il va bien sûr être tué ! » cria Joë tout essoufflé.

D’une main Mme Peck lui ferma la bouche ; de l’autre elle le prit au collet et le poussa dans la salle à manger.

« Ne parlez pas si fort, lui dit-elle de manière à lui imposer silence. Qu’est-il arrivé ? »

Elle ajouta quand il eut fini :

« Courez vite voir ce qu’ils sont devenus. Vous me rapporterez les nouvelles à moi seule. Je ne veux pour rien au monde que vous effrayiez sa mère.

— Oh ! je n’ose pas, répondit Joë avec terreur. C’est moi qui leur ai ouvert l’aiguille quand ils me l’ont dit. Bill me tuerait, bien sûr ! »

Joë voyait déjà les deux enfants tués, et plusieurs trains déraillés grâce à lui.

« Alors, allez où vous voudrez, lui dit Mme Peck, mais ne dites pas un mot de tout cela à personne. Je n’admets pas qu’on vienne raconter des histoires pareilles à Mme Minot. »

Joë partit comme une flèche.

Mme Peck resta devant la porte, la figure contractée par l’inquiétude. Enfin elle vit venir Frank, qui avait un air extraordinairement sérieux et tendait vers elle ses mains non moins extraordinairement noircies par du charbon.

« Dieu soit loué ! il n’a pas de mal, » s’écria-t-elle en poussant Frank dans la salle à manger avec aussi peu de cérémonie qu’elle en avait employé pour Joë.

« Je vous demande pardon, lui dit-elle comme explication de sa conduite, mais il y a du monde avec madame votre mère, et cet écervelé de Joë vient de me raconter une histoire qui m’a mis la tête à l’envers. Qu’y a-t-il de vrai là dedans ?

Elle parut soulagée d’un grand poids en apprenant qu’il n’y avait eu aucun malheur.

Mais, pour Frank, le plus mauvais moment à passer était celui où il lui faudrait tout avouer à sa mère. Il le fit pourtant très franchement, ne déguisa en rien la vérité et ne chercha pas à atténuer sa faute.

Mme Minot était si heureuse de voir son fils sain et sauf, qu’elle n’eut pas le courage d’être aussi sévère que l’eût mérité une si terrible escapade. Elle se contenta de lui interdire dorénavant aucune visite à la trop charmante machine n° 11.

« Maman, demanda Frank à demi-voix, que va-t-on me faire ? »

Gustave l’avait épouvanté avec son mot de prison.

« Je l’ignore, mon enfant, mais j’irai voir M. Burton aussitôt que possible. Il ne serait pas juste que Gustave souffrit de votre équipée. :

— On verra bien tout de suite que Gustave est innocent, dit Frank avec animation ; mais Joë ne l’est pas, lui, et il doit avoir sa part de la punition. S’il n’avait pas touché à l’aiguille, rien ne serait arrivé ; mais, quand j’ai vu la voie libre, il ma été impossible de ne pas continuer. »

Au même instant, Jack se précipita dans la chambre. Le bruit de la fugue de Frank était parvenu jusqu’à lui, mais il refusait de le croire, tant que son frère ne le lui aurait pas avoué lui-même, et lui fallut se rendre à l’évidence.

Il n’eut d’abord que de l’admiration pour le sang-froid de son frère, mais une seconde pensée lui vint, et il s’écria avec désespoir :

« Oh ! Frank, vous avez joué avec votre vie ! »

Cet événement émut vivement Jane ; mais, bientôt rassurée sur le résultat, sa gaieté reprit le dessus, et, pendant que Frank, très troublé, allait avec sa mère chez M. Burton, elle supposa, de concert avec Jack, tous les incidents du procès qu’on allait faire à Frank.

Suivant eux, le coupable allait être condamné à dix ans de réclusion, et à une amende qui réduirait toute sa famille à la mendicité, si Jack et Jane ne parvenaient pas à gagner des sommes folles, l’un avec sa plume et l’autre avec son aiguille.

Tous deux furent presque désappointés, quand Frank leur annonça qu’il n’y aurait probablement qu’une amende à payer, puisqu’il n’était arrivé aucun accident. Du moins, c’était l’opinion de M. Burton. Ce qu’il en adviendrait pour Joë, Frank ne le savait pas encore ; mais son avis était qu’il méritait en outre une bonne correction.

Naturellement, toute cette affaire fit grand bruit dans le monde des enfants.

Lorsque Frank retourna en classe le lendemain, il se disait que sa réputation devait avoir été gravement atteinte, et il fut tout surpris de se trouver au contraire le lion du jour pour ses camarades. Les jeunes gens sont, en vérité bien étourdis. Le prétendu héros eût couru de grands risques d’être gâté par leur absurde admiration, si la sentence, plus juste, de M. le juge Falk ne l’eût condamné à une amende, de 25 dollars qui lui donna à réfléchir. Ajoutez-y que les sermons de toutes les personnes sérieuses du pays lui ôtèrent toute idée de considérer la faute qu’il avait commise comme un exploit.

Il apprit par la même occasion combien il faut peu compter sur la popularité. Bientôt ceux-là même qui l’avaient le plus admiré se tournèrent contre lui, et il lui fallut appeler à son secours tout son courage, toute sa patience et toute sa fierté pour supporter l’accueil plus que froid qu’il trouva auprès d’eux comme partout.

Ses camarades eux-mêmes lui tinrent en réserve plus d’une taquinerie blessante, et il ne fut pas jusqu’aux petites filles qui de leur côté se mirent aussi de la partie. Un jour, Molly, qui adorait taquiner « les grands, » déposa sur le bord d’une des fenêtres de la maison de Mme Minet une locomotive et des wagons de chemin de fer, un joujou d’enfant appartenant à Boo. Ce jouet était adressé au conducteur Frank Minot, avec le conseil de s’en tenir désormais à ces « trains. »

Frank accueillit ce cadeau par un coup de pied énergique, fit tomber les wagons dans la rue, puis il rentra chez lui en poussant la porte avec une telle fureur que toute la maison en fut ébranlée.

Des éclats de rire de Molly et de son coadjuteur Grif lui répondirent.

Cette maladroite explosion de colère n’eut d’autre résultat que de leur faire rapporter, peu après, les mêmes wagons tout sens dessus dessous avec deux vieilles poupées sans tête à côté et cet écriteau par-dessus : La machine n° 11 après l’expédition du mécanicien Frank.

Frank en voulut longtemps à Molly, qu’il ne pouvait combattre comme il l’avait fait pour Grif. La paix finit cependant par se rétablir entre eux, et l’approche du 22 février changea le cours des idées de tous ces mauvais plaisants.

Mais Frank, rentré en lui-même, apprécia sainement son équipée et surmonta par la suite bien des tentations rien qu’en se disant : « Rappelle-toi le n° 11 ! »