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GEORGES SAND.





Indiana et Valentine ont soulevé, comme on devait s’y attendre, plusieurs questions morales et religieuses. La critique européenne, et en particulier la critique française, n’ont pas encore secoué leurs vieilles habitudes. Malgré les vives et hautaines remontrances des esprits éminens qui depuis un demi-siècle ont mis l’histoire et la philologie au service de la raison, malgré les protestations formelles et précises de Warton et de Tyrwhit, des frères Schlegel et de Goethe, les salons et les universités, les oisifs et les studieux s’obstinent encore à voir dans un ouvrage d’imagination un plaidoyer pour ou contre la vertu, une thèse favorable ou hostile aux lois de la société. C’est donc un devoir pour nous, impérieux, irrésistible, d’ajouter notre voix aux voix illustres que nous venons de nommer, et de revendiquer, à leur exemple, les franchises et les privilèges de l’art.

Parce qu’il a plu au précepteur d’Alexandre d’indiquer un but moral à la tragédie, parce que dans une phrase assez vague jetée presqu’au hasard, dans le plus incomplet et le moins authentique de ses ouvrages, il assigne à la poésie dramatique une sorte de pédagogie, tous les bluteurs de préceptes littéraires s’évertuent à l’envi à vouloir moraliser la fantaisie, la plus libre et la plus vive de toutes les facultés humaines. Ils ne reconnaissent pas à l’imagination le droit de choisir partout, dans les plus hardis comme dans les plus chastes épisodes de la vie, un sujet d’exercice ; ils proscrivent d’un trait de plume les joyeuses inventions du génie antique, toutes les fois qu’il s’attaque aux parties honteuses ou coupables du rôle humain. Ils condamnent sans les entendre Aristophane et Lucien ; ils ne font pas grâce aux hardiesses de Pétrone. Ils citent les joyeusetés de Rabelais aux assises de leur impassible raison, et mettent hors la loi Pantagruel et Panurge.

Pour nous, qui voyons l’art de plus haut, à qui l’intime et familière société des poètes, des statuaires et des peintres, a révélé depuis long-temps la véritable destination de l’imagination sous toutes ses formes, nous ne laisserons jamais échapper l’occasion de nier de toutes nos forces le caractère dogmatique et didactique auquel on voudrait la contraindre. L’art est par lui-même une forme complète, indépendante de la pensée ; s’il emprunte à la réalité ou à l’histoire, à la vérité ou à la philosophie, des idées qui ne sont pas de son domaine immédiat, c’est pour se les assimiler, pour les faire siennes, c’est parce que la beauté, attribut exclusif de l’objet qu’elle se propose, ne peut se dégager absolument des autres élémens de la pensée.

C’est pourquoi, en ramenant l’attention sur les deux livres de M. G. Sand, nous croyons devoir subordonner la question sociale à la question littéraire. Ce n’est pas notre faute si des esprits distingués, préoccupés de controverses religieuses, ont vu, dans ces deux récits, écrits avec une simplicité si rare de nos jours, l’occasion de discuter et de défendre la discipline ecclésiastique du mariage. Nous respectons leurs convictions, parce qu’elles sont sérieuses et sincères ; mais nous ne croyons pas qu’il faille estimer la valeur d’un roman d’après sa conformité avec le dogme et la liturgie chrétiennes.

Indiana et Valentine sont deux fables différentes pour le lecteur qui ne voit dans un livre que l’intérêt et le plaisir des incidens, la complication et le jeu des ressorts, et le dénoûment clair et décisif de l’action qu’il a suivie. Ces différences très-réelles, et dont il faut tenir compte au poète pour l’en féliciter, s’évanouissent au jour de la conscience, au regard de la réflexion. Derrière ces deux fables on retrouve une même et commune idée, qu’elles traduisent et développent chacune à leur manière ; cette idée, c’est l’adultère.

Or, aux yeux de la loi, l’adultère est une faute ; aux yeux de la religion, c’est un crime. Cependant ce n’est ni avec la religion, ni avec la loi que nous devons le juger ici. Ce n’est ni à saint Augustin, ni à Montesquieu, que nous devons emprunter les argumens de la discussion.

Non ; comme la beauté suprême, vers laquelle doit tendre incessamment le génie du poète, n’est autre chose que la suprême vérité, révélée par l’inspiration et l’éloquence au lieu d’être démontrée par le procédé lent et successif de l’enseignement, la critique n’a qu’un devoir, ce n’est ni celui du légiste, ni celui du prêtre, c’est celui de l’historien. Elle n’a pas à s’inquiéter si l’Évangile ou le Code condamne l’adultère : elle accepte la faute sans la juger. Elle la voit s’accomplir sous ses yeux, elle constate impartialement les métamorphoses que le temps et les hommes ont apportées dans l’institution du mariage ; et, quand elle sait bien sûrement ce qui est, elle compare la réalité à l’invention, l’histoire à la poésie ; elle pèse dans sa balance la fidélité, la clairvoyance, la véracité du peintre, et prononce sans passion et sans injustice.

Oui, nous le reconnaissons volontiers, avant l’établissement de la loi chrétienne l’adultère n’avait qu’une importance médiocre et tout-à-fait secondaire. Chez les peuples d’Asie, instituteurs de la Grèce ; dans la Grèce, institutrice de Rome ; dans la ville éternelle dont l’Europe a recueilli l’héritage, la femme n’était qu’un plaisir. Esclave soumise, sa beauté ne lui donnait qu’un empire de quelques instans. Elle obéissait, mais ne se dévouait pas. Aussi voyez comme les plus grands noms de l’antiquité se jouent du mariage ! Périclès a deux fils, et il répudie sa femme pour vivre avec Aspasie, et pas une voix dans Athènes ne s’élève pour le condamner. Aspasie était plus belle, plus ingénieuse, plus éloquente, et cela suffit à son excuse.

La loi chrétienne, en substituant le dévouement à l’obéissance, en plaçant l’âme au-dessus des sens, a fait du mariage une institution sérieuse. Avant que l’Evangile n’eût pris possession du trône des Constantins, le mariage n’avait rien de sacré ; il a reçu de la loi nouvelle un caractère auguste, inviolable, et de ce jour seulement l’adultère est devenu un crime.

Depuis saint Jérôme jusqu’à La Mennais, la religion et avec elle l’adultère ont subi bien des variations. Depuis le cinquième siècle jusqu’à la fin du quinzième, le châtiment a participé de la rudesse des mœurs : la jalousie se vengeait par le cloître ou le meurtre. Avec François Ier, l’adultère s’est assis sur le trône. Il est devenu un délassement, une partie de plaisir, une fête joyeuse : le comte de Chateaubriand passait volontiers pour un fou. En quittant les élégantes galeries de Chambord pour les monotones solennités de Versailles, il a pris un aspect nouveau. Sous Louis XIV, l’adultère n’était plus un plaisir, c’était une profession. Sous la régence et sous Louis XV, il y a eu progrès : la profession s’est changée en devoir. Au temps de Bussy, les maris trompés se comptaient comme les chevrons ; Voisenon et Collé auraient couvert de huées les vertus scrupuleuses ou les vices poltrons. Les calomnies dirigées contre Marie-Antoinette n’ont pas de valeur historique. Le directoire et les premières années de l’empire ont voulu recommencer la régence, mais n’y ont pas réussi. Avec la restauration nous sont revenus l’austère gravité, et aussi, nous devons l’avouer, le charlatanisme d’hypocrisie, qui ont marqué les dernières années de Louis XIV ; après l’impuissante singerie de madame de Pompadour, nous avons grimacé les pruderies de madame de Maintenon.

Telle est en peu de mots l’histoire de l’adultère en France ; et si l’on y prend garde, c’est aussi celle de la religion. A Chambord, c’est la joviale indulgence du curé de Meudon ; à Versailles, la hautaine colère et les sanglantes réprimandes de Bossuet ; après l’évêque de Meaux, le cardinal Dubois.

Aujourd’hui la religion ne vit plus guère que par la morale ; le dogme et le mystère ne rencontrent plus que de rares crédulités. Ce n’est plus le prêtre qui flétrit l’adultère, c’est la société.

Mais en même temps qu’elle condamne la violation du serment, elle ne fait rien pour en assurer le respect. Tous ses préceptes sur la sainteté du mariage se réduisent à peu près aux lignes concises et sévères de l’Esprit des Lois, à savoir que la femme a plus d’intérêt que l’homme à la continence et à la chasteté. Ce n’est plus l’Evangile qui parle et qui commande un immuable dévouement, c’est le législateur qui conseille la vertu comme un bon calcul. Ce précepte, malgré son aridité, malgré l’absence de sanction, aurait bien quelque importance, si l’éducation lui venait en aide, si la vie de famille et les enseignemens des premières années préparaient les jeunes esprits, non-seulement à l’intelligence, mais bien aussi à l’accomplissement du principe.

Mais, que voyons-nous dans le monde au milieu duquel nous vivons ? Pour les hommes, il n’y a qu’un but avoué, la richesse. L’ambition, il faut le dire, l’ambition vraie, devient plus rare tous les jours, et sera bientôt introuvable ; la tribune, le conseil, les ambassades se ravalent au niveau des vulgaires industries. Pour les femmes, elles ont à choisir entre deux partis, la curiosité ou la coquetterie. Si elles ne prennent intérêt à rien ni à personne ; si, pour se dispenser de mal vouloir ; elles occupent leurs journées de visites sans nombre, de promenades sans but ; si elles multiplient leurs liaisons pour échapper par la légèreté aux dangers de l’intimité, on les proclame prudentes. Si, moins réservées, moins sûres d’elles-mêmes, elles s’aventurent jusqu’à plaire, encore faut-il qu’elles se défient des moindres amitiés, qu’elles s’arrêtent à temps, afin d’obtenir un établissement avantageux. Celles qui ne sont ni curieuses ni coquettes sont inestimables, infiniment rares, et presque ridicules par leur singularité.

Le mariage est pour l’avarice des hommes une spéculation, et rien de plus ; pour les curieuses, un ennui inévitable ; pour les coquettes, un piège où elles succombent, parce qu’elles ne peuvent briser le lendemain leurs habitudes de la veille. Les fêtes du monde ne sont autre chose qu’un perpétuel et public démenti aux maximes de la société. L’union consacrée par la loi et par l’église, qui devrait adoucir pour tous deux les douleurs du pèlerinage, c’est pour l’homme le sommeil des sens qui s’endorment dans la possession pour se réveiller bientôt, et chercher le plaisir dans la nouveauté ; pour la femme, un marché qu’elle signe aveuglément sans prévoir les obligations qu’il entraîne.

Dans une pareille société, l’adultère est inévitable, puisqu’au lieu d’associer la femme à la destinée qu’il s’est faite, l’homme traite le mariage comme le bail d’une ferme ; il est tout simple que chacun des deux viole le contrat, car le double serment n’est le plus souvent qu’un double mensonge. Indiana et Valentine, en traduisant sous la forme dramatique ce vice de la société moderne, n’ont pas voulu le défendre et l’amnistier. Loin de là, dès les premières pages, on reconnaît le cri d’une conscience impitoyable et sévère ; mais le poète ne peut manquer à la vérité, et tant pis pour la vérité si elle est triste, tant pis pour la société si elle cache sous l’éclat de ses fêtes, sous l’austère gravité de ses paroles, les douleurs de la honte et les remords de l’hypocrisie.

Indiana débute par un prologue plein de naturel et de fidélité ; nous pénétrons dans le ménage du colonel Delmare, vieille gloire émérite des beaux jours de l’empire, forcé par les défiances de la restauration de se réfugier dans l’industrie ; bourru, borné, sévère pour lui-même, impitoyable aux faiblesses qu’il ne comprend pas, impérieux, exigeant, et marié, par un de ces mille hasards dont se compose la vie du monde, à une femme jeune, vive, d’une imagination mobile, d’une beauté plus idéale que visible, plus belle pour la rêverie que pour les sens. Cette femme c’est Indiana ; auprès d’elle, ou plutôt entre elle et son mari, l’auteur a placé un caractère singulier, recueilli en lui-même, avare de paroles, et en apparence incapable de pensée, Ralph, dévoué sans retour à l’impossible conciliation du colonel et de sa femme, apologiste désintéressé de leurs fautes mutuelles. Jusqu’ici, vous le voyez, le drame n’est que nécessaire, mais il n’est pas encore engagé ; c’est, si vous le voulez, l’exposition, mais la liste des acteurs n’est pas complète. Pour que la lutte commence, il faut à Indiana un homme qui comprenne son malheur et qui surprenne à son profit sa puissance d’aimer. Ce nouvel acteur ne tarde pas à paraître, c’est Raymon de Ramière ; mais il n’entame pas d’abord le rôle qui lui est destiné. En joueur habile et prudent, il prend de la société tous les plaisirs qu’elle peut lui donner, sans négliger un seul de ceux qu’il rencontre sur la route. Madame Delmare est charmante ; Raymon ne l’ignore pas, mais c’est peut-être une vertu sévère, difficile, inexorable, qui sait ? le siège de la place peut durer long-temps. En attendant, ne fût-ce que pour ne pas désapprendre, Raymon s’en prend à Noun, délicate et ardente jeune fille, née sous le ciel des colonies, élevée avec Indiana, sa compagne, sa servante et son amie, pour qui l’amour est une frénésie plutôt qu’une passion. Noun ne résiste pas long-temps, et se livre à Raymon. Cette liaison, prenez-y garde, bien qu’elle manque d’élévation et de poésie, n’est pas inutile à l’intérêt du récit. Pour Raymon, Noun est une distraction, ce n’est pas une affaire ; mais il est utile, pour la suite du poème, d’établir nettement le caractère de Raymon, de dessiner en traits profonds et ineffaçables l’égoïsme à l’aide duquel il échappe à toutes les angoisses de la passion, et profite sûrement de toutes les faiblesses de son adversaire.

Trompée par de fausses indications, la jalousie du colonel s’éveille, et, loin de prévenir la faute d’Indiana, hâte sa chute par un redoublement de tyrannie. Raymon épie froidement les alternatives de résignation et de révolte qui déchirent le cœur de la jeune femme ; et, quand le temps est venu, il se déclare. Noun essaie en vain de le ramener à elle ; ses caresses furieuses ne réussissent pas à précipiter les pulsations d’un cœur qui n’a jamais battu que pour sa beauté, et fatigué maintenant d’un plaisir trop facile ; l’infortunée jeune fille passe rapidement du désespoir à la folie, et se noie. Ceci est un ressort hardi, mais indispensable selon moi. Raymon, une fois débarrassé de ce premier obstacle, doit marcher plus sûrement à son but. Dès ce moment la tragédie n’attend plus .

Raymon obtient sans peine plusieurs rendez-vous avec Indiana. La vertu de la jeune femme, loin de céder aux premières attaques, trouve dans l’amour même un moyen de résistance. Aimer, pour Indiana, c’est une chose si belle et si grande, si passionnée et si chaste à la fois, qu’elle croirait déshonorer l’amour en lui donnant asile ailleurs que dans son ame ; ce dévouement sans réserve au bonheur d’un autre, ce sacrifice irréfléchi, imprévoyant, de toute son existence, voudrait-elle le dégrader pour le plaisir des sens ? Comme il arrive dans ces sortes de luttes, elle refuse tout à son amant, hormis le dernier abandon qu’un amant puisse prétendre. Comme les femmes vraiment éprises, elle s’excite à la défense en livrant aux baisers de Raymon ses lèvres et ses épaules : elle espère l’apaiser à force de caresses.

Qu’arrive-t-il ? vous le prévoyez déjà, et tant mieux ! car ceci prouve que la fable est logique. Raymon se lasse de la résistance d’Indiana. En tacticien consommé, il lui avoue ses liaisons avec Noun, il lui avoue qu’il a passé toute une nuit dans ses bras. Il espère, et l’événement ne dément pas ses prévisions, il espère qu’Indiana estimera plus haut son amour, à qui les sens et la plus exquise beauté ne suffisent pas ; Noun était plus belle qu’Indiana ; c’est son ame, sa vie tout entière, qu’il veut étreindre et absorber dans ses embrassemens : Indiana est bien près de céder.

Mais tout n’est pas fini. Si elle se livrait, ce ne serait là qu’un drame vulgaire. A quoi servirait l’égoïsme de Raymon ? Le colonel est ruiné, il veut quitter la France. Indiana résiste aux ordres de son mari, s’échappe de sa prison et se réfugie chez son amant. Raymon revient du bal, trouve sa maîtresse qui l’attend depuis cinq heures, et qui vient lui demander protection. Ce nouvel embarras déconcerte ses calculs. Il voudrait profiter de l’occasion, mais échapper à l’avenir. Il la renvoie et lui recommande ses devoirs. C’est un infâme ! mais il a raison.

Indiana veut se tuer. Ralph la sauve d’elle-même et la décide à partir avec son mari, près duquel il excuse son absence. Une lettre de Raymon la ramène en France. Elle accourt, elle fait trois mille lieues pour arriver à lui, pour se donner toute entière. Raymon est marié !

Ici tout semble terminé, mais non. Ralph, qui jusque là s’est résigné au rôle d’esclave, qui a vu Raymon aimé d’Indiana, et qui, malgré sa haine, n’a pas trahi le secret, Ralph se révèle enfin. Il n’y a plus de bonheur au monde pour celle qu’il aimait d’un amour désespéré, mais qu’il savait heureuse d’un autre amour ; il lui propose un double suicide. Ils se préparent tous deux solennellement à leur dernière heure. Ils veulent aller mourir au Nouveau-Monde, en face d’une nature vierge, comme si loin des villes ils étaient plus près de Dieu ! Après une confidence entière et sans réserve de sa passion, Ralph emporte dans ses bras Indiana, qui n’a répondu que par des prières aux aveux de son nouvel amant. Leur double suicide devait les fiancer dans l’éternité ; leurs embrassemens les arrêtent sur le seuil de la mort ; ils vivent, et se consolent dans un amour désormais sans obstacle. On le voit, le livre devait finir avec le mariage de Raymon. C’était un dénoûment sombre, impitoyable, à la manière d’Eschyle, l’expiation pour le crime voulu, le châtiment terrible pour une faute à qui le temps seul avait manqué : le bonheur est de trop dans les dernières pages.

Mais Indiana n’en demeure pas moins un magnifique développement de l’adultère ; c’est un grand poème, et très-vrai, où bien des familles peuvent lire la destinée qui les attend.

Valentine, pour la composition et le style, est supérieure à Indiana. Les caractères sont mieux dessinés, leur silhouette est plus vive, plus nette, mieux arrêtée ; l’action est mieux conduite, et le livre ne finit vraiment qu’à la dernière page. On y sent à chaque pas l’expérience et la sécurité. La plume et la pensée, plus sûres d’elles-mêmes, s’abandonnent plus rarement aux inutiles effusions qui ralentissent le récit, et qui, loin de servir de halte et de point d’orgue, trahissent la jeunesse de l’écrivain… Habilement ménagées, ces interventions directes du narrateur, qui se peuvent comparer aux rentrées d’instrumens dans un concerto, délasseraient le lecteur pour l’attacher plus intimement ; trop multipliées, elles révèlent une timidité maladroite, qui s’oriente à chaque pas.

La fable de Valentine, aussi simple que celle d’Indiana pour la construction générale, admet pourtant un plus grand nombre de personnages. Au premier plan, il n’y a que deux acteurs, Valentine et Bénédict, celle qui doit succomber, et celui qui doit triompher, le vainqueur et la victime. Mais, outre ces deux figures principales, il y a, pour couvrir la toile, plusieurs autres types, finement indiqués, et qui donnent à tout le récit un naturel parfait. Athénaïs, Louise, la marquise et la comtesse de Raimbault, le père Lhéry, Pierre Blutty, Valentin, se groupent à merveille, et composent un monde tout entier, au milieu duquel l’auteur nous introduit si facilement, et en apparence avec si peu de préparation et d’artifice, qu’on a peine à ne pas croire à l’existence réelle de tous les personnages. On croit les reconnaître et s’en souvenir, comme si on avait vécu avec eux pendant plusieurs années.

L’idée mère, l’idée génératrice de Valentine, c’est comme dans Indiana, la violation du serment, la lutte de l’amour contre la Loi, le duel implacable de la passion contre la société. Si jusqu’ici je n’ai rien dit de M. de Lansac, le mari de Valentine, c’est qu’en vérité son rôle est par trop médiocre. Il est si rarement en scène, qu’il est presque réduit à une sorte d’existence abstraite ; c’est plutôt un chiffre, une lettre algébrique qu’un homme vivant de notre vie, animé de nos ambitions. Quand il paraît, il n’est pas inférieur à la mission que l’auteur lui attribue, mais il ne paraît pas assez souvent. Il est trop exclusivement le mari qu’il fallait à Valentine pour faillir ; il est composé tout d’une pièce, sa physionomie est celle d’un automate dressé au rôle de mari ; c’est un diplomate, et je veux bien que l’habitude de discuter les questions de politique européenne le façonne à l’indifférence, à l’impassibilité ; mais au moins devrait-on surprendre parfois, derrière ce procédurier de paix et de guerre, quelques restes du vieil homme. Tel qu’il est, il simplifie, je l’avoue, les préparatifs de la catastrophe ; mais je l’eusse mieux aimé plus complexe et plus actif.

La marquise de Raimbault est une ingénieuse création, qui serait prise pour une caricature, si l’auteur n’avait le soin de ne la risquer en scène qu’à de rares intervalles. C’est un esprit sans cœur, le modèle idéal des femmes du dix-huitième siècle. La comtesse de Raimbault, sa fille, a peut-être le même inconvénient que M. de Lansac ; elle est hautaine, arrogante, fière de son nom comme une parvenue qui a troqué sa dot contre un blason ; mais les perles toutes neuves de sa couronne de comtesse ne suffisent pas à excuser la sécheresse de son cœur. Qu’elle soit méchante, je le veux bien ; mais cette complète absence des sentimens maternels n’est-elle pas une justification trop éloquente de la perte de ses deux filles ?

Louise, sœur aînée de Valentine, est un personnage très-vrai, dont chacun de nous peut retrouver le type dans la société. La honte d’une première faute l’a rendue timide et défiante. Elle est encore capable d’amour, mais elle craint de s’y livrer. Elle résiste, par une raison factice, par une froideur que son cœur dément, aux attaques de Bénédict. Elle invoque le souvenir de ses premiers malheurs, comme une protection toute-puissante et qui doit la sauver. plus contenu, plus réservé, plus hypocrite dans son expression, l’amour chez les femmes de cet âge a quelque chose de maladif et de furieux. Comprimé douloureusement, il double ses forces ; et, quand il déborde, il prend un caractère singulier d’animosité ! On dirait alors que la femme se venge.

Mais je dirai de Louise ce que j’ai dit de M. de Lansac et de la comtesse de Raimbault. Bien que ce dernier type soit très-supérieur aux deux premiers pour la vie et la vérité, cependant il a l’inconvénient très-grave de favoriser trop directement le dessein du poète. L’indifférence du mari, la dureté de la mère et l’exemple de la sœur, c’est trop. Toutes les femmes, en lisant Valentine seront tentées de se dire : Je suis sûre de moi, je n’aurai jamais à combattre un pareil front d’armée. Mon mari ne vaut rien et m’abandonne ; mais je me réfugierai dans le cœur de ma mère ; je m’abriterai de ses conseils ; le bon exemple de ma sœur me sauvera.

Valentine, ainsi placée, malgré la netteté, la précision et le charme que l’auteur lui attribue, malgré la grâce de son caractère, la vivacité de son imagination, la pure limpidité de ses pensées, l’élévation de ses espérances, ne semble plus avoir, au premier aspect, qu’une existence impersonnelle ; les hommes et les choses lui sont tellement hostiles, qu’elle n’a plus qu’à céder. Cependant le poète réussit à nous attacher au sort de Valentine par le développement successif de ses douleurs. Il y a tant d’art et de poignante vérité dans le tableau de sa conscience, qu’on oublie, en lisant, au fond de son cœur tous les artifices de l’avant-scène. L’excès d’adresse se corrige et s’efface par le naturel et l’exquise vraisemblance de la figure principale.

Bénédict est une création d’autant plus surprenante, qu’il rappelle parfois plusieurs types connus, sans jamais se confondre avec eux et s’y absorber. Sa pauvreté, ses accès frénétiques, ses tristesses, son isolement, ont bien quelque parenté avec le Saint-Preux de Jean-Jacques, avec l’Antony de Dumas, le Didier de Victor Hugo. Mais cette analogie n’altère pas l’originalité de la physionomie.

Athénais, la jeune fermière que Bénédict doit épouser, est un portrait plein de fraîcheur, pris sur le fait et copié sur la nature avec une fidélité qui ferait honneur au pinceau de Wilkie. Elle sert à dessiner le caractère de Bénédict, et n’a que l’importance qui lui convient. Elle est fière de ses parures, de sa beauté, de sa jeunesse, de sa fortune, des jalousies qu’elle excite, mais au fond bonne fille, capable d’un amour ordinaire, plutôt disposée à reconnaître, par la soumission et les caresses, le bonheur qu’on lui donnera, sans s’inquiéter d’où il vient, qu’à choisir un homme entre tous, à l’exclusion du reste du monde, pour lui dévouer son ame, sa beauté, son existence, son avenir. Elle est née sous une heureuse étoile : Si toutes les femmes lui ressemblaient, il serait impossible d’écrire un roman.

Maintenant que nous avons jugé le mérite individuel de tous les acteurs, il est facile de pressentir notre opinion sur le drame lui-même. L’exposition est bonne. La fête de village fait passer devant nos yeux les figures que j’ai décrites. Le baiser de Bénédict sur le front de Valentine est une heureuse invention. Il est tout simple qu’un villageois, qui a connu pendant quelques années seulement les cercles de la ville, prenne pour un être supérieur à lui une jeune fille de naissance. L’amour, dans le sens poétique, n’est pas loin de l’adoration. Chacun des deux amans doit se croire au-dessous de l’autre. Il faut que l’homme admire dans celle qu’il chérit la pureté du cœur, et la femme, la profondeur de l’intelligence.

Le mariage d’Athénaïs avec Pierre Blutty est un épisode bien amené, et utile. Les journées que Bénédict passe entre l’amour si différent, mais également sincère de ces trois femmes, ont le malheur très-pardonnable de ressembler à la féerie. Mais, au fond de ses souvenirs d’enfance, le cœur retrouve quelques journées pareilles, poèmes obscurs, indéfinissables, à qui le poète seul a manqué. Les progrès de la passion chez Valentine, de cet amour qui domine les deux autres, sont racontés avec un grand charme de naïveté et remplis d’observations fines, délicates. C’est une étude que les plus habiles moralistes ne dédaigneraient pas d’avouer.

La nuit qui décide le sort de Valentine et de Bénédict est à coup sûr une des plus admirables créations de la poésie moderne. Je ne sais guère de comparable à cette scène magnifique que le cinquième acte de Roméo. Quand Valentine, entre le sommeil et le délire prodigue à Bénédict des baisers et des caresses qu’elle croit légitimes, quand elle écarte elle-même d’une main impatiente les voiles que son amant égaré avait mis entre sa faiblesse et le danger de sa beauté ; lorsque sa bouche, traduisant une à une les illusions de son rêve, révèle à Bénédict la réalité désespérante de son bonheur, que ses lèvres couvrent de baisers le front brûlant de celui qu’elle préfère, qu’elle avoue hautement comme le maître de sa destinée, comme son dieu, qu’elle attire sur son sein, comme un époux aimé à qui elle ne doit rien refuser, l’homme qui ne peut la posséder sans crime, on cède à l’irrésistible émotion de la vérité. Il est impossible de pousser plus loin l’ardeur et la chasteté de la poésie. Valentine enivre Bénédict du parfum de ses cheveux ; elle étreint sa poitrine contre la sienne, leurs haleines se confondent, leurs dernières forces s’éteignent dans le plaisir ; dans la colère de son bonheur, Bénédict mord l’épaule de Valentine. A chaque instant le tableau menace de devenir lascif, et pourtant il n’y a pas une page qui ne soit d’une irréprochable pureté.

Le retour de M. de Lansac, son entrevue avec sa femme dans le pavillon, ses regards qu’il promène impassiblement du front de Valentine à la glace qui lui cache Bénédict, sa harangue sur les devoirs du mariage, son adresse à profiter de la fausse position de Valentine, sont des traits de main de maître. Le mot de Valentine à Bénédict après le départ de son mari, « soyez tranquille,» est sublime. Elle comprend que son amour pour Bénédict lui défend d’appartenir à M. de Lansac, qu’il faut choisir entre ces deux lits pour échapper à la prostitution ; c’est bien, et admirablement vrai. Ses prières et ses larmes aux genoux de son maître légal pour qu’il la sauve d’elle-même, et sa réponse pleine de fierté quand elle surprend dans ses paroles une misérable idée de libertinage, complètent merveilleusement le dévouement de cette belle âme.

Quand l’adultère se consomme, il est devenu nécessaire. La résistance est épuisée. Valentine est seule et sans défense. Tout lui manque à la fois : il faut qu’elle choisisse entre mourir ou se donner ; elle se livre à Bénédict. C’est un dénoûment bien amené, mais qui, à mon avis, contredit formellement l’épigraphe du livre. Tant que dure le combat, il y a, je l’avoue, du courage dans la défense de Valentine. Mais, quand elle capitule, sa défense est devenue impossible. Elle a résisté dans sa faiblesse ; mais il n’est pas juste de dire qu’elle succombe dans sa force, à moins qu’on appelle du nom de force la sécurité mensongère d’un cœur qui croit avoir tué la passion, parce qu’il a long-temps lutté corps à corps avec elle. C’est une erreur à mon avis ; car au commencement de la guerre les forces sont neuves, après plusieurs engagemens l’énergie s’émousse, et plus d’une femme s’est rendue d’épuisement et de fatigue.

Ceci, du reste, n’est qu’une chicane mesquine et ne trouble en rien la beauté générale du livre.

Je n’attache pas grande importance à la mort de Bénédict. C’est une mort vulgaire. Mais comme elle vient vite, bien qu’elle soit quelque peu mélodramatique, cela ne vaut pas la peine de blâmer. L’aveu de Louise à Valentine est terrible et d’un bel effet.

A tout prendre, Valentine mérite plus de réprimandes et plus d’éloges qu’Indiana. Il y a dans le dernier venu plus d’habileté dans les belles parties, mais aussi il y a plus d’accessoires inutiles. Il y a plus de ressorts superflus et défectueux. Mais les parties irréprochables dominent de bien haut les beautés d’Indiana.

Qui a fait ces deux livres ? que signifie la signature de G. Sand ? Il faudrait une grande inexpérience pour ne pas reconnaître, à de nombreux indices, la touche d’une main de femme. Un homme n’aurait jamais consenti à peindre impitoyablement l’égoïsme de Raymon, ni à dire cet aphorisme brutal : La femme est imbécile par nature. Un homme n’aurait pas trouvé la sublime promesse de Valentine : Soyez tranquille ! il aurait mis à cela plus d’adresse et moins de naïveté. Le métier se serait passé du cœur.

Faut-il traduire par le nom de Georgina l’anonyme mystérieux ? je ne sais. Mais en tout cas, quel que soit l’auteur de ces deux beaux livres, voici les conjectures auxquelles je m’arrête. Ce doit être une femme d’une sensibilité vive, mais qui de bonne heure aura eu la direction personnelle de ses actions. Cette liberté prématurée a donné à son esprit un caractère quelque peu viril. A côté d’une idée qui ne pouvait naître que sur l’édredon, entre les blondes d’un bonnet, à côté d’un sentiment qui part d’un cœur emprisonné sous un corset, il s’en rencontre parfois qui indiquent un hardi cavalier, la cravache à la main, courant à travers champs, de grand matin, humant l’air à pleins poumons, sautant les fossés au risque de rompre le cou de son cheval. C’est tour à tour la naïveté de Longus, l’entraînement de Manon Lescaut, puis les tons crus et hardis de Beyle ou de Mérimée. Il est impossible d’avoir plus d’éloquence avec moins de style.

Parmi les livres de femmes, je préfère de beaucoup Indiana et Valentine aux livres de miss Burney ou de madame de Tencin. Avec moins de qualités littéraires que Delphine et Corinne, tous deux possèdent des qualités poétiques bien supérieures ; car les deux romans de madame de Staël ressemblent trop souvent à l’enseignement universitaire, ou à l’improvisation d’un salon de beaux-esprits et de bas bleus. Pour moi, je n’hésite pas à le déclarer, Indiana et Valentine se placent sur la même ligne que Clémentine et Clarisse, et j’excepterai toujours des deux chefs-d’œuvre de Richardson les deux tiers au moins qui gâtent le troisième. C’est du dernier que j’entends parler. Les parties paisibles d’Indiana et de Valentine se peuvent comparer aux meilleures pages de madame de Souza, d’Eugène de Rothelin, et d’Adèle de Sénange. C’est la même éloquence de cœur, la même puissance et la même simplicité d’expression.

Toutes ces preuves sont accablantes et trahissent l’anonyme : c’est un livre de femme ; car c’est aux femmes seulement qu’il est donné d’avoir de l’esprit avec le cœur. L’homme au contraire mêle son esprit et l’artifice de sa pensée à l’expression de tous les sentimens. Il combine, il arrange ses moindres effusions. Souvent même dans le tête-à-tête il préfère l’effet à la vérité ; à plus forte raison dans un livre.

Sans doute la pratique et l’étude pourront révéler à l’auteur d’Indiana et de Valentine, que j’appellerai Georgina Sand, à tout hasard, de nouvelles ressources qu’elle ignore aujourd’hui. Mais ce perfectionnement artificiel de son talent ne vaudra pas ses hardiesses ignorantes ; la plus riche parure, les diamans dans les cheveux valent-ils jamais la beauté qui ne se sait pas ?


GUSTAVE PLANCHE.