Indiana (illustré, Hetzel 1852)/Préface 1832

IndianaJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 2 (p. 2-3).

PRÉFACE DE 1832

Si quelques pages de ce livre encouraient le grave reproche de tendance vers des croyances nouvelles, si des juges rigides trouvaient leur allure imprudente et dangereuse, il faudrait répondre à la critique qu’elle fait beaucoup trop d’honneur à une œuvre sans importance ; que, pour se prendre aux grandes questions de l’ordre social, il faut se sentir une grande force d’âme ou s’attribuer un grand talent, et que tant de présomption n’entre point dans la donnée d’un récit fort simple où l’écrivain n’a presque rien créé. Si, dans le cours de sa tâche, il lui est arrivé d’exprimer des plaintes arrachées à ses personnages par le malaise social dont ils sont atteints ; s’il n’a pas craint de répéter leurs aspirations vers une existence meilleure, qu’on s’en prenne à la société pour ses inégalités, à la destiné pour ses caprices ! L’écrivain n’est qu’un miroir qui les reflète, une machine qui les décalque, et qui n’a rien à se faire pardonner si ses empreintes sont exactes, si son reflet est fidèle.

Considérez ensuite que le narrateur n’a pas pris pour texte ou pour devise quelques cris de souffrance et de colère épars dans le drame d’une vie humaine. Il n’a point la prétention de cacher un enseignement grave sous la forme d’un conte ; il ne vient pas donner son coup de main à l’édifice qu’un douteux avenir nous prépare, son coup de pied à celui du passé qui s’écroule. Il sait trop que nous vivons dans un temps de ruine morale, où la raison humaine a besoin de rideaux pour atténuer le trop grand jour qui l’éblouit. S’il s’était senti assez docte pour faire un livre vraiment utile, il aurait adouci la vérité, au lieu de la présenter avec ses teintes crues et ses effets tranchants. Ce livre-là eut fait l’office des lunettes bleues pour les yeux malades.

Il ne renonce point à remplir quelque jour cette tâche honnête et généreuse ; mais, jeune qu’il est aujourd’hui, il vous raconte ce qu’il a vu, sans oser prendre ses conclusions sur ce grand procès entre l’avenir et le passé, que peut-être nul homme de la génération présente n’est bien compétent pour juger. Trop consciencieux pour vous dissimuler ses doutes, mais trop timide pour les ériger en certitudes, il se lie à vos réflexions, et s’abstient de porter dans la trame de son récit des idées préconçues, des jugements tout faits. Il remplit son métier de conteur avec ponctualité. Il vous dira tout, même ce qui est fâcheusement vrai ; mais si vous l’affubliez de la robe du philosophe, vous le verriez bien confus, lui, simple diseur, chargé de vous amuser et non de vous instruire.

Fût-il plus mûr et plus habile, il n’oserait pas encore porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante. Il faut être si sûr de pouvoir les guérir, quand on se risque à les sonder ! Il aimerait mieux essayer de vous rattacher à d’anciennes croyances anéanties, à de vieilles dévotions perdues, plutôt que d’employer son talent, s’il en avait, à foudroyer les autels renversés. Il sait pourtant que, par l’esprit de charité qui court, une conscience timorée est méprisée comme une réserve hypocrite dans les opinions, de même que, dans les arts, une allure timide est raillée comme un maintien ridicule ; mais il sait aussi qu’à défendre les causes perdues il y a honneur, sinon profit.

Pour qui se méprendrait sur l’esprit de ce livre, une semblable profession de foi jurerait comme un anachronisme. Le narrateur espère qu’après avoir écouté son conte jusqu’au bout, peu d’auditeurs nieront la moralité qui ressort des faits, et qui triomphe là comme dans toutes les choses humaines ; il lui a semblé, l’achevant, que sa conscience était nette. Il s’est flatté enfin d’avoir raconté sans trop d’humeur les misères sociales, sans trop de passion les passions humaines. Il a mis la sourdine sur ses cordes quand elles résonnaient trop haut ; il a tâché d’étouffer certaines notes de l’âme qui doivent rester muettes, certaines voix du cœur qu’on n’éveille pas sans danger.

Peut-être lui rendrez-vous justice, si vous convenez qu’il vous a montré bien misérable l’être qui veut s’affranchir de son frein légitime, bien désolé le cœur qui se révolte contre les arrêts de sa destinée. S’il n’a pas donné le plus beau rôle possible à tel de ses personnages qui représente la loi, s’il a montré moins riant encore tel autre qui représente l’opinion, vous en verrez un troisième qui représente l’illusion, et qui déjoue cruellement les vaines espérances, les folles entreprises de la passion. Vous verrez enfin que, s’il n’a pas effeuillé des roses sur le sol où la loi parque nos volontés comme des appétits de mouton, il a jeté des orties sur les chemins qui nous en éloignent.

Voila, ce me semble, de quoi garantir suffisamment ce livre du reproche d’immoralité ; mais si vous voulez absolument qu’un roman finisse comme un conte de Marmontel, vous me reprocherez peut-être les dernières pages ; vous trouverez mauvais que je n’aie pas jeté dans la misère et l’abandon l’être qui, pendant deux volumes, a transgressé les lois humaines. Ici l’auteur vous répondra qu’avant d’être moral il a voulu être vrai ; il vous répétera que, se sentant trop neuf pour faire un traité philosophique sur la manière de supporter la vie, il s’est borné à vous dire Indiana, une histoire du cœur humain avec ses faiblesses, ses violences, ses droits, ses torts, ses biens et ses maux.

Indiana, si vous voulez absolument expliquer tout dans ce livre, c’est un type ; c’est la femme, l’être faible chargé de représenter les passions comprimées, ou, si vous l’aimez mieux, supprimées par les lois ; c’est la volonté aux prises avec la nécessité ; c’est l’amour heurtant son front aveugle à tous les obstacles de la civilisation. Mais le serpent use et brise ses dents à vouloir ronger une lime ; les forces de l’âme s’épuisent à vouloir lutter contre le positif de la vie. Voilà ce que vous pourrez conclure de cette anecdote, et c’est dans ce sens qu’elle fut racontée à celui qui vous la transmet.

Malgré ces protestations, le narrateur s’attend à des reproches. Quelques âmes probes, quelques consciences d’honnêtes gens, s’alarmeront peut-être de voir la vertu si rude, la raison si triste, l’opinion si injuste. Il s’en effraie ; car ce qu’un écrivain doit craindre le plus au monde, c’est d’aliéner à ses productions la confiance des hommes de bien, c’est d’éveiller des sympathies funestes dans les âmes aigries, c’est d’envenimer les plaies déjà trop cuisantes que le joug social imprime sur des fronts impatients et rebelles.

Le succès qui s’étaie sur un appel coupable aux passions d’une époque est le plus facile à conquérir, le moins honorable à tenter. L’historien d’Indiana se défend d’y avoir songé ; s’il croyait avoir atteint ce résultat, il anéantirait son livre, eût-il pour lui le naïf amour paternel qui emmaillote les productions rachitiques de ces jours d’avortements littéraires.

Mais il espère se justifier en disant qu’il a cru mieux servir ses principes par des exemples vrais que par de poétiques inventions. Avec le caractère de triste franchise qui l’enveloppe, il pense que son récit pourra faire impression sur des cerveaux ardents et jeunes. Ils se mèneront difficilement d’un historien qui passe brutalement au milieu des faits, coudoyant à droite et à gauche sans plus d’égard pour un camp que pour l’autre. Rendre une cause odieuse ou ridicule, c’est la persécuter et non pas la combattre. Peut-être que tout l’art du conteur consiste à intéresser à leur propre histoire les coupables qu’il veut ramener, les malheureux qu’il veut guérir.

Ce serait donner trop d’importance à un ouvrage destiné sans doute à faire peu de bruit que de vouloir écarter de lui toute accusation. Aussi l’auteur s’abandonne tout entier à la critique ; un seul grief lui semble trop grave pour qu’il l’accepte, c’est celui d’avoir voulu faire un livre dangereux. Il aimerait mieux rester à jamais médiocre que d’élever sa réputation sur une conscience ruinée, il ajoutera donc encore un mot pour repousser le blâme qu’il redoute le plus.

Raymon, direz-vous, c’est la société ; l’égoïsme, c’est la morale, c’est la raison. Raymon, répondra l’auteur, c’est la fausse raison, la fausse morale par qui la société est gouvernée ; c’est l’homme d’honneur comme l’entend le monde, parce que le monde n’examine pas d’assez près pour tout voir. L’homme de bien, vous l’avez à côté de Raymon ; et vous ne direz pas qu’il est ennemi de l’ordre ; car il immole son bonheur, il fait abnégation de lui-même devant toutes les questions d’ordre social.

Ensuite vous direz que l’on ne vous a pas montré la vertu récompensée d’une façon assez éclatante. Hélas ! on vous répondra que le triomphe de la vertu ne se voit plus qu’aux théâtres du boulevard. L’auteur vous dira qu’il ne s’est pas engagé à vous montrer la société vertueuse, mais nécessaire, et que l’honneur est devenu difficile comme l’héroïsme, dans ces jours de décadence morale. Pensez-vous que cette vérité dégoûte les grandes âmes de l’honneur ? Je pense tout le contraire.