Impressions de voyage (Eugène Manuel)

Revue des Deux Mondes tome 46, 1881
Eugène Manuel

Impressions de voyage


IMPRESSIONS DE VOYAGE

TABLEAU


Que de fois je l’ai vu, ce paysage aimé !
Un grand pré, de buissons tout autour enfermé,
Où quelque paysan, farouche et solitaire,
Penche au sol son visage aussi brun que sa terre,
Tandis que le soleil lui faisant ses adieux
Semble mettre à son front un baiser radieux ;
Des bandes de gazon, semé de pâquerettes ;
De vieux murs délabrés et moussus, dont les crêtes
Sont un jardin complet fait pour herboriser ;
Un orme, où les linots, le soir, viennent jaser ;
Derrière un grand rideau d’arbres, le toit qui fume,
Et, dans l’ombre, un ruisseau déjà noyé, de brume,
Où des pêcheurs, le long des saules rabougris,
Rangent aux talus verts leurs petits bateaux gris :
Je crois voir, admirant verdure, onde et visages,
Millet, tes paysans, — Corot, tes paysages !


MONTAGNE A VENDRE


Par-devant maître André, de Gap, parfait notaire,
J’ai failli, l’autre jour, être propriétaire
Et maître d’un domaine au prix de vingt louis :
— C’est pour rien ! — j’en plaçais sous tes yeux éblouis

Les titres, avec seings, contre-seings et paraphes,
De quoi faire rêver mes futurs biographes !

J’allais à Briançon, jeudi : j’avais quitté
Le bord de la Durance et m’étais arrêté
Près d’Embrun, pour gagner, en passant, quelque faîte
D’où mon regard pourrait se donner cette fête
De contempler au loin les croupes du Pelvoux.
L’homme qui me guidait m’avait dit : « Voulez-vous
Un beau coup d’œil ? Le temps, très clair, nous favorise ;
Nous prendrons le sentier qui monte à Vallouise,
Au-delà des Vigneaux ; là, vous regarderez,
Et quand vous aurez vu, vous me remercierez !
Vous pourrez prolonger la course commencée
Ou redescendre encor, le soir, à la Bessée. »

J’ai toujours eu du goût pour les mauvais chemins.
Quand le pied n’y suffit, tant mieux ! j’y mets les mains ;
Et j’ai de vieux remords, dont rien ne me délivre,
Pour certaine escalade où tu voulus me suivre.
Donc, nous étions partis, grimpant sans trop d’efforts
Dans les longs éboulis d’un de ces contre-forts
Dont les roches, l’hiver, en bruyantes coulées,
S’acharnent sur les buis et courent aux vallées.
Les énormes degrés devant nous s’étageaient,
Et lentement les monts dans l’azur émergeaient,
Amas confus, chaos de dômes et de crêtes.
Pareils aux flots figés d’effroyables tempêtes.
Le sentier serpentait sur un plateau rayé
De fissures, toujours par les vents balayé ;
Et bientôt j’aperçus, dans son nimbe de neige,
Le Pelvoux, et plus loin, morne et sombre, la Mèje !

Je ne te décris pas, — je l’essaierais en vain, —
Ce grand spectacle où l’âme aspire le divin.
Comme moi, tu connais le langage des cimes,
Et, la main dans la main, souvent, près des abîmes,
Sur les sommets où, las du bruit, nous nous calmons,
Nous avons commenté la genèse des monts !
Les Alpes et la mer évoquent mêmes rêves :
L’infini des sommets vaut l’infini des grèves.
Mon guide cependant, devenu familier.
M’apprit qu’à Saint-Vincent il était hôtelier ;

Qu’il avait quelques lots de pentes forestières,
Et, plus haut, des pâtis pour ses vaches laitières,
Où l’enfant qui les mène est cinq mois en exil,
« Je vois que vous aimez les montagnes, dit-il. »
Je n’avais pas un air à m’en pouvoir défendre.
« Le Pelvoux par malheur, monsieur, n’est pas à vendre !
Mais sur la gauche, là, plus près, vous remarquez
Ces rochers dentelés, décharnés, disloqués,
A pic ? Ils sont à moi : je pourrais m’en défaire,
Et pour un prix très doux nous ferions une affaire.
— Mais il n’y pousse rien ? — Non, monsieur, c’est le roc !
Le sol est ce qu’il est, et je vous l’offre en bloc ;
Son ossature nue et visible s’étale :
Ne parlons plus ici de terre végétale !
— Par où les gravit-on ? — On ne les gravit pas.
Le possesseur, de loin, les regarde d’en bas.
Un pâtre, qui voulut un jour toucher le faîte,
A roulé sur la pente : il s’est fendu la tête !
Nous espérons toujours quelque nouveau grimpeur
Qui tente l’aventure et s’y risque sans peur.
Mais n’importe ! il s’agit d’avoir, sans autre idée.
Une montagne à soi, bien dûment possédée !
S’il venait plus d’Anglais visiter nos hauteurs,
La plus méchante aiguille aurait ses acheteurs.
Et nous vendrions tout ! Aux confins de l’Isère
Avoir une montagne, et pour une misère !
Pour peu que vous soyez un peintre, un écrivain,
Vous en saurez l’emploi : je suis tranquille ! Enfin,
Vrai morceau d’amateur, quartz pur, roche profonde :
Vous en aurez, monsieur, jusqu’à la fin du monde ! »

Comme un coin, son discours entra dans mon esprit,
Et l’éblouissement du vertige me prit.
Mon âme, en un instant, se sentit toute pleine
D’un mépris souverain pour les gens de la plaine.
Bourgeois, fermiers, manans, dont tous les revenus
N’étaient rien, à mes yeux, près d’un de ces pics nus !
Déjà j’étais tout fier de délivrer quittance.
Pour un bien qu’on ne peut regarder qu’à distance !
De quel air aurais-tu reçu, cadeau princier.
Une montagne, avec sa neige et son glacier ?
Elle produirait mieux que des fleurettes blanches !
Il en descend, bon an, mal an, vingt avalanches,

Et, si l’on en pouvait exploiter le granit,
Pour bâtir une ville entière elle en fournit !
Nul poète si haut n’aurait eu son domaine,
Ni raillé comme moi la platitude humaine !
Apostrophant déjà ces possesseurs d’en bas,
Je leur criais : « J’aurai ce que vous n’avez pas !
Que me font vos colzas, vos orges et vos seigles ?
Vous avez des perdrix dans vos champs ? J’ai des aigles !
Chez vous c’est l’alouette, et chez moi le vautour !
L’ours brun monte la garde aux créneaux de ma tour !
Tandis que vous taillez vos petites tonnelles,
J’achète par contrat des neiges éternelles !
Vous n’avez que limons et qu’impurs sédimens :
J’ai du sol vierge encor les premiers fondemens !
Pauvres gens, qui vantez vos bois, vos pâturages !
Mes locataires sont les vents et les orages,
Et la nuée obscure où dort le feu du ciel :
J’ai son courroux direct et confidentiel.
Quand la foudre aux échos lancera sa mitraille,
Je saurai que chez moi, là haut, elle travaille ;
Que ses terribles coups, qui mettent en émoi
Le canton tout entier, sont pour moi, sont à moi !
D’en bas, j’entends sa voix sur les rocs solitaires,
Et comme au Sinaï, Dieu parle sur mes terres ! »

Faut-il conclure, dis ? — Tout bien examiné,
J’attendrai ta réponse au fond du Dauphiné.

RÉPONSE.


Il faut dans tout terrain la place d’une tente.
Je sais à Bougival un chalet qui me tente ;
L’horizon, que l’on touche, expire à Saint-Germain
Mais on y peut monter par un très bon chemin.


EUGENE MANUEL.