Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 56

Que nous devons renoncer à nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en portant notre croix.


Autant que tu pourras t’écarter de toi-même,
autant passeras-tu dans mon être suprême.
Comme l’âme au dedans enracine la paix
quand pour tout le dehors elle éteint ses souhaits,
ainsi lorsqu’au dedans elle-même se quitte,
elle s’unit à moi par un si haut mérite.
Je te veux donc apprendre à te bien détacher,
sans plus te revêtir, sans plus te rechercher,
t’instruire à te soumettre à ma volonté pure,
sans contradiction, sans bruit et sans murmure.

Suis-moi, je suis et vie, et voie, et vérité :
on ne va point sans voie au terme projeté,
on ne vit point sans vie, on ne peut rien connoître
si de la vérité le jour ne vient paroître.

C’est moi qui suis la vie où tu dois aspirer,
la vérité suprême où tu dois t’assurer,

la voie à suivre en tout, mais voie inviolable,
vérité hors de doute, et vie interminable.

Je suis la droite voie, et dont le juste cours
pour arriver au ciel ne souffre aucuns détours ;
je suis la vérité souveraine et sacrée ;
je suis la vie enfin, vraie, heureuse, incréée.
Si tu prends bien ma voie, et marches sans gauchir,
la vérité saura pleinement t’affranchir :
tu la verras entière, et sa clarté fidèle
te servira de guide à la vie éternelle.

Pour la connoître bien, écoute et crois ma voix ;
pour entrer à la vie, aime et garde mes lois ;
pour te rendre parfait, vends tout, et te détache :
quiconque est mon disciple à soi-même s’arrache ;
de la présente vie il fait un saint mépris :
si tu prétends à l’autre, on ne l’a qu’à ce prix.
Tu dois à tous tes sens faire une rude guerre,
pour être grand au ciel t’humilier en terre,
pour régner avec moi te charger de ma croix ;
ma couronne est acquise à qui soutient son poids,
et c’est l’aimable joug de cette servitude

qui seul ouvre la voie à la béatitude.

Seigneur, puisqu’il t’a plu de choisir ici-bas
les rigueurs d’une vie étroite et méprisée,
fais qu’aux mêmes rigueurs ma constance exposée
par le mépris du monde avance sur tes pas.
J’aurois mauvaise grâce à ne vouloir pas être
au même rang que mon auteur :
le disciple n’est pas au-dessus du docteur,
ni l’esclave au-dessus du maître.

Fais que ton serviteur s’exerce à t’imiter ;
fais qu’à suivre ta vie à toute heure il s’essaie :
en elle est mon salut, et la sainteté vraie ;
c’est par là seulement qu’on te peut mériter.
Quoi que je lise ailleurs, quoi que je puisse entendre,
je n’en puis être satisfait,
et je n’y trouve rien de ce plaisir parfait
que d’elle seule on doit attendre.

Puisque tu sais, mon fils, toutes ces vérités,
que ta sainte lecture a toutes ces clartés,
tu seras bienheureux, si tu fais sans réserve
ce que tu vois assez que je veux qu’on observe.
Celui qui bien instruit par ces enseignements,

garde un profond respect pour mes commandements,
c’est celui-là qui m’aime ; et comme je sais rendre
à qui me sait aimer plus qu’il n’ose prétendre,
je l’aime, et l’aimerai jusqu’à lui faire voir
ma gloire en cet éclat qu’on ne peut concevoir,
l’en couronner moi-même, et pour digne salaire
l’asseoir à mes côtés au trône de mon Père.

Seigneur, dont la bonté ne s’épuise jamais,
et qui dans tous nos maux toi-même nous consoles,
puissé-je voir l’effet de tes saintes paroles !
Puissé-je mériter ce que tu me promets !
J'ai reçu de ta main le fardeau salutaire
de cette aimable et sainte croix,
et je la porterai jusqu’aux derniers abois
telle que tu la voudras faire.

La croix est en effet du bon religieux
la véritable vie, et le chemin solide,
la lumière assurée, et l’infaillible guide
qui le mène à la gloire et l’introduit aux cieux.
Quand on a commencé d’en suivre la bannière,
il ne faut plus en désister,
et l’on devient infâme à la vouloir quitter,
ou faire deux pas en arrière.

Mes frères, marchons donc sous cet heureux drapeau ;

marchons d’un même pas, Jésus sera des nôtres :
pour lui nous l’avons pris, ainsi que ses apôtres ;
nous le devons pour lui suivre jusqu’au tombeau.
Le plus âpre sentier ne peut donner de peine,
puisqu’il nous est frayé par lui :
il marche devant nous, et sera notre appui,
comme il est notre capitaine.

Pourrions-nous reculer en voyant notre roi
les armes à la main commencer la conquête ?
Il combattra pour nous, il est à notre tête ;
suivons avec ardeur, n’ayons aucun effroi ;
soyons prêts de mourir dans ce champ de victoire
que lui-même a teint de son sang :
la retraite est un crime, et qui sort de son rang
souille et trahit toute sa gloire.