Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 11

Qu’il faut examiner soigneusement les desirs du cœur, et prendre peine à les modérer.


Je vois qu’à me servir enfin tu te disposes ;
mais n’en espère pas grand fruit,
à moins que je t’apprenne encor beaucoup de choses
dont tu n’es pas encore assez instruit.

Seigneur, que veux-tu m’apprendre ?
Je suis prêt de t’écouter ;
joins à la grâce d’entendre
la force d’exécuter.


Toutes tes volontés doivent être soumises
purement à mon bon plaisir,
jusqu’à ne souhaiter en toutes entreprises
que les succès que je voudrai choisir.

Tu ne dois point t’aimer, tu ne dois point te plaire
dans tes propres contentements ;
tu dois n’être jaloux que de me satisfaire,
et d’obéir à mes commandements.

Quel que soit le desir qui t’échauffe et te pique,
considère ce qui t’en plaît,
et vois si sa chaleur à ma gloire s’applique,
ou s’il t’émeut par ton propre intérêt.

Lorsque ce n’est qu’à moi que ce desir se donne,
qu’il n’a pour but que mon honneur,
quelque effet qui le suive, et quoi que j’en ordonne,
ta fermeté tient tout à grand bonheur.

Mais lorsque l’amour-propre y garde encor sa place,
quoique secret et déguisé,
c’est là ce qui te gêne et ce qui t’embarrasse,
c’est ce qui pèse à ton cœur divisé.


Défends-toi donc, mon fils, de la première amorce
d’un desir mal prémédité ;
n’y prends aucun appui, n’y donne aucune force
qu’après m’avoir pleinement consulté.

Ce qui t’en plaît d’abord peut bientôt te déplaire,
et te réduire au repentir,
et tu rougiras lors de ce qu’aura pu faire
cette chaleur trop prompte à consentir.

Tout ce qui paroît bon n’est pas toujours à suivre,
ni son contraire à rejeter ;
l’ardeur impétueuse à mille erreurs te livre,
et trop courir c’est te précipiter.

La bride est souvent bonne, et même il en faut une
à la plus sainte affection ;
son trop d’empressement la peut rendre importune,
et te pousser dans la distraction.

Il te peut emporter hors de la discipline,
sous pretexte de faire mieux,
et laisser du scandale à qui ne l’examine
que par la règle où s’attachent ses yeux.


Il peut faire en autrui naître une résistance
que tu n’auras daigné prévoir,
et de qui la surprise ébranlant ta constance
la troublera jusqu’à ta faire choir.

Un peu de violence est souvent nécessaire
contre les appétits des sens,
même quand leur effet te paroît salutaire,
quand leurs desirs te semblent innocents.

Ne demande jamais à ta chair infidèle
ce qu’elle veut ou ne veut pas ;
range-la sous l’esprit, et fais qu’en dépit d’elle
son esclavage ait pour toi des appas.

Qu’en maître, qu’en tyran cet esprit la châtie,
qu’il l’enchaîne de rudes nœuds,
jusqu’à ce que domptée et bien assujettie,
elle soit prête à tout ce que tu veux ;

Jusqu’à ce que de peu satisfaite et contente,
elle aime la simplicité,
et que chaque revers qui trompe son attente
sans murmurer en puisse être accepté.