Imitation de Jésus-Christ/Livre 2/Chapitre 7

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 209-212).

De l’amour de Jésus-Christ par-dessus toutes choses.


Oh ! qu’heureux est celui qui de cœur et d’esprit
sait goûter ce que c’est que d’aimer Jésus-Christ,
et joindre à cet amour le mépris de soi-même !
Oh ! qu’heureux est celui qui se laisse charmer
aux célestes attraits de sa beauté suprême,
jusqu’à quitter tout ce qu’il aime
pour un Dieu qu’il faut seul aimer !

Ce doux et saint tyran de notre affection
a de la jalousie et de l’ambition :
il veut régner lui seul sur tout notre courage ;
il veut être aimé seul, et ne sauroit souffrir
qu’autre amour que le sien puisse entrer en partage
ni du cœur qu’il prend en otage,
ni des vœux qu’on lui doit offrir.

Aussi tout autre objet n’a qu’un amour trompeur
qui naît et se dissipe ainsi qu’une vapeur,
et dont la foi douteuse est souvent parjurée :

le seul Jésus-Christ aime avec fidélité,
et son amour, pareil à sa source épurée,
n’a pour bornes de sa durée
que celles de l’éternité.

Qui de la créature embrasse les appas
trébuchera comme elle, et suivra pas à pas
d’un si fragile appui le débris infaillible :
l’amour de Jésus-Christ a tout un autre effet ;
qui le sait embrasser en devient invincible,
et sa défaite est impossible
au temps, par qui tout est défait.

Aime-le donc, chrétien, comme le seul ami
qui puisse enfin te faire un bonheur affermi,
et sans cesse à ta perte opposer son mérite ;
attends de tout le reste un entier abandon,
puisque c’est une loi dans le ciel même écrite,
qu’il faut un jour que tout te quitte,
soit que tu le veuilles ou non.

Vis et meurs en ce Dieu qui seul peut secourir,

tant que dure la vie, et lorsqu’il faut mourir,
les foiblesses qu’en l’homme imprime la naissance :
il donnera la main à ton infirmité ;
et la profusion de sa reconnoissance
saura réparer l’impuissance
de ce tout qui t’aura quitté.

Mais je te le redis, il est amant jaloux,
il est ambitieux, et s’éloigne de nous
sitôt que notre cœur pour un autre soupire ;
et si comme en son trône il n’est seul dans ce cœur,
un orgueil adorable à ses bontés inspire
le dédain d’un honteux empire
que partage un autre vainqueur.

Si de la créature entièrement purgé,
tu lui savois offrir le tien tout dégagé,
il y prendroit soudain la place qu’il veut prendre :
tu lui dois tous tes vœux ; et ce qu’un lâche emploi
sur de plus bas objets en fera se répandre,
quoi que tu veuilles en attendre,
c’est autant de perdu pour toi.

Ne mets point ton espoir sur un frêle roseau

qui penche au gré du vent, qui branle au gré de l’eau,
sur le monde en un mot, ni sur sa flatterie :
sa gloire n’est qu’un songe, et ce qu’il en fait voir
pour surprendre un moment de folle rêverie,
comme la fleur de la prairie,
tombera du matin au soir.

Tu seras tôt déçu, si tu n’ouvres les yeux
qu’à ces dehors brillants qu’étale sous les cieux
de tant de vanités l’éblouissante image :
tu croiras y trouver un plein soulagement,
tu croiras y trouver un solide avantage,
pour n’y trouver à ton dommage
qu’un déplorable amusement.

Qui cherche Dieu partout sait le trouver ici ;
qui se cherche partout sait se trouver aussi,
mais par un heur funeste où sa perte se fonde :
il n’a point d’ennemis de qui le coup fatal
puisse faire une plaie en son cœur si profonde,
et les forces de tout un monde
pour lui nuire n’ont rien d’égal.