Imitation de Jésus-Christ/Livre 2/Chapitre 10

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 230-236).

De la reconnoissance pour les grâces de Dieu.


Oh ! que tu sais mal te connoître,
mortel, et que mal à propos,
toi que pour le travail Dieu voulut faire naître,
tu cherches ici du repos !
Songe plus à la patience

qu’à cette aimable confiance
que versent dans les cœurs ses consolations,
et te prépare aux croix que sa justice envoie,
plus qu’à cette innocente joie
que mêlent ses bontés aux tribulations.

Quels mondains à Dieu si rebelles
de leurs âmes voudroient bannir
le goût de ces douceurs toutes spirituelles,
s’ils pouvoient toujours l’obtenir ?
Les pompes que le siècle étale
n’ont jamais rien qui les égale :
les délices des sens n’en sauroient approcher ;
et de quelques appas qu’elles nous semblent pleines,
celles du siècle enfin sont vaines,
et la honte s’attache à celles de la chair.

Mais les douceurs spirituelles,
seules dignes de nos desirs,
seules n’ont rien de bas, et seules toujours belles,
forment de solides plaisirs.
C’est la vertu qui les fait naître,
et Dieu, cet adorable maître,
n’en est jamais avare aux cœurs purs et constants ;
mais on n’en jouit pas autant qu’on le souhaite,

et l’âme la moins imparfaite
voit la tentation ne cesser pas longtemps.

Par trop d’espoir en nos mérites
la fausse liberté d’esprit
s’oppose puissamment à ces douces visites
dont nous régale Jésus-Christ.
Lorsque sa grâce nous console,
d’un seul accent de sa parole
il remplit tout l’excès de sa bénignité ;
mais l’homme y répond mal, l’homme l’en désavoue,
s’il ne rend grâces, s’il ne loue,
s’il ne rapporte tout à sa haute bonté.

Veux-tu que la grâce divine
coule abondamment dans ton cœur ?
Fais remonter ses dons jusqu’à son origine ;
n’en sois point ingrat à l’auteur.
Il fait toujours grâce nouvelle
à qui, pour la moindre étincelle,
lui témoigne un esprit vraiment reconnoissant ;
mais il sait bien aussi remplir cette menace
d’ôter au superbe la grâce
dont il prodigue à l’humble un effet plus puissant.


Loin, consolations funestes,
qui m’ôtez la componction !
Loin de moi ces pensers qui semblent tous célestes,
et m’enflent de présomption !
Dieu n’a pas toujours agréable
tout ce qu’un dévot trouve aimable ;
toute élévation n’a pas la sainteté :
on peut monter bien haut sans atteindre aux couronnes ;
toutes douceurs ne sont pas bonnes,
et tous les bons desirs n’ont pas la pureté.

J’aime, j’aime bien cette grâce
qui me sait mieux humilier,
qui me tient mieux en crainte, et jamais ne se lasse
de m’apprendre à mieux m’oublier :
ceux que ses dons daignent instruire,
ceux qui savent où peut réduire
le douloureux effet de sa substraction,
jamais du bien qu’ils font n’osent prendre la gloire,
jamais n’ôtent de leur mémoire
qu’ils ne sont que misère et qu’imperfection.

Qu’une sainte reconnoissance
rende donc à Dieu tout le sien ;
et n’impute qu’à toi, qu’à ta propre impuissance,

tout ce qui s’y mêle du tien :
je m’explique, et je te veux dire
que des grâces que Dieu t’inspire
tu pousses jusqu’à lui d’humbles remercîments,
et que te chargeant seul de toutes tes foiblesses,
tu te prosternes, tu confesses
qu’il ne te peut devoir que de longs châtiments.

Mets-toi dans le plus bas étage,
il te donnera le plus haut :
c’est par l’humilité que le plus grand courage
montre pleinement ce qu’il vaut.
La hauteur même dans le monde
sur ce bas étage se fonde,
et le plus haut sans lui n’y sauroit subsister :
le plus grand devant Dieu, c’est le moindre en soi-même,
et les vertus que le ciel aime
par les ravalements trouvent l’art d’y monter.

La gloire des saints ne s’achève
que par le mépris qu’ils en font ;
leur abaissement croît autant qu’elle s’élève
et devient toujours plus profond.
La vaine gloire a peu de place
dans un cœur où règne la grâce,

l’amour de la céleste occupe tout le lieu ;
et cette propre estime, où se plaît la nature,
ne sauroit trouver d’ouverture
dans celui qui se fonde et s’affermit en Dieu.

Quand l’homme à cet être sublime
rend tout ce qu’il reçoit de bien,
d’aucun autre ici-bas il ne cherche l’estime :
ici-bas il ne voit plus rien.
Dans le combat, dans la victoire,
de tels cœurs ne veulent de gloire
que celle que Dieu seul y verse de ses mains :
tout leur amour est Dieu, tout leur but sa louange,
tout leur souhait, que sans mélange,
elle éclate partout, en eux, en tous les saints.

Aussi sa bonté semble croître
des louanges que tu lui rends ;
et pour ses moindres dons savoir le reconnoître,
c’est en attirer de plus grands.
Tiens ses moindres grâces pour grandes,
n’en reçois point que tu n’en rendes :
crois plus avoir reçu que tu n’as mérité ;
estime précieux, estime incomparable
le don le moins considérable,

et redouble son prix par ton humilité.

Si dans les moindres dons tu passes
à considérer leur auteur,
verras-tu rien de vil, rien de foible en ses grâces,
rien de contemptible à ton cœur ?
On ne peut sans ingratitude
nommer rien de bas ni de rude,
quand il vient d’un si grand et si doux souverain ;
et lorsqu’il fait pleuvoir des maux et des traverses,
ce ne sont que grâces diverses
dont avec pleine joie il faut bénir sa main.

Cette charité, toujours vive,
qui n’a que notre bien pour but,
dispose avec amour tout ce qui nous arrive,
et fait tout pour notre salut.
Montre une âme reconnoissante
quand tu sens la grâce puissante ;
sois humble et patient dans sa substraction ;
joins, pour la rappeler, les pleurs à la prière,
et de peur de la perdre entière,
unis la vigilance à la soumission.