Imitation de Jésus-Christ/Avertissements

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 8-28).

Au lecteur.

Je n’invite point à cette lecture ceux qui ne cherchent dans la poésie que la pompe des vers : ce n’est ici qu’une traduction fidèle, où j’ai tâché de conserver le caractère et la simplicité de l’auteur. Ce n’est pas que je ne sache bien que l’utile a besoin de l’agréable pour s’insinuer dans l’amitié des hommes ; mais j’ai cru qu’il ne falloit pas l’étouffer sous les enrichissements, ni lui donner des lumières qui éblouissent au lieu d’éclairer. Il est juste de lui prêter quelques grâces, mais de celles qui lui laissent toute sa force, qui l’embellissent sans le déguiser et l’accompagnent sans le dérober à la vue : autrement ce n’est plus qu’un effort ambitieux, qui fait plus admirer le poëte qu’il ne touche le lecteur. J’espère qu’on trouvera celui-ci dans une raisonnable médiocrité, et telle que demande une morale chrétienne qui a pour but d’instruire, et ne se met pas en peine de chatouiller les sens. Il est hors de doute que les curieux n’y trouveront point de charme, mais peut-être qu’en récompense les bonnes intentions n’y trouveront point de dégoût ; que ceux qui aimeront les choses qui y sont dites supporteront la façon dont elles y sont dites, et que ce qui pénétrera le cœur ne blessera point les oreilles. Le peu de disposition que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison, non-seulement d’un chapitre avec l’autre, mais d’une période même avec celle qui la suit, et les répétitions assidues qui se trouvent dans l’original sont des obstacles assez malaisés à surmonter, et qui par conséquent méritent bien que vous me fassiez quelque grâce. Surtout les redites y sont fréquentes que quand notre langue seroit dix fois plus abondante qu’elle n’est, je l’aurois épuisée fort aisément ; et j’avoue que je n’ai pu trouver le secret de diversifier mes expressions toutes les fois que j’ai eu la même chose à exprimer. Il s’y rencontre même des mots si farouches pour nos vers, que j’ai été contraint d’avoir souvent recours à d’autres qui n’y répondent qu’imparfaitement, et ne disent pas tout ce que mon auteur veut dire. J’espérois trouver quelque soulagement dans le quatrième livre, par le changement des matières ; mais je les y ai rencontrées encore plus éloignées des ornements de la poésie, et les redites encore plus fréquentes : il ne s’y parle que de communier et dire la messe. Ce sont des termes qui n’ont pas un assez beau son dans nos vers pour soutenir la dignité de ce qu’ils signifient : la sainteté de notre religion les a consacrés, mais en quelque vénération qu’elle les ait mis, ils sont devenus populaires à force d’être dans la bouche de tout le monde. Cependant j’ai été obligé de m’en servir souvent, et de quelques autres de même classe. Si j’ose en dire ma pensée, je prévois que ceux qui ne liront que ma traduction feront moins d’état de ce dernier livre que des trois autres ; mais aussi je me tiens assuré que ceux qui prendront la peine de la conférer avec le texte latin connoîtront combien ce dernier effort m’a coûté, et ne l’estimeront pas moins que le reste. Je n’examine point si c’est à Jean Gersen, ou à Thomas a Kempis, que l’église est redevable d’un livre si précieux. Cette question a été agitée de part et d’autre avec beaucoup d’esprit et de doctrine, et si je ne me trompe, avec un peu de chaleur. Ceux qui voudront en être particulièrement éclairés pourront consulter ce qu’on a publié de part et d’autre sur ce sujet. Messieurs des requêtes du parlement de Paris ont prononcé en faveur de Thomas a Kempis ; et nous pouvons nous en tenir à leur jugement, jusqu’à ce que l’autre parti en ait fait donner un contraire. Par la lecture, il est constant que l’auteur étoit prêtre ; j’y trouve quelque apparence qu’il étoit moine ; mais j’y trouve aussi quelque répugnance à le croire italien. Les mots grossiers dont il se sert assez souvent sentent bien autant le latin de nos vieilles pancartes que la corruption de celui de delà les monts ; et non-seulement sa diction, mais sa phrase en quelques endroits est si purement françoise, qu’il semble avoir pris plaisir à suivre mot à mot notre commune façon de parler. C’est sans doute sur quoi se sont fondés ceux qui du commencement que ce livre a paru, incertains qu’ils étoient de l’auteur, l’ont attribué à Saint Bernard et puis à Jean Gerson, qui étoient tous deux françois ; et je voudrois qu’il se rencontrât assez d’autres conjectures pour former un troisième parti en faveur de ce dernier, et le remettre en possession d’une gloire dont il a joui assez longtemps. L’amour du pays m’y feroit volontiers donner les mains ; mais il faudroit un plus habile homme, et plus savant que je ne suis, pour répondre aux objections que lui font les deux autres, qui s’accordent mieux à l’exclure qu’à remplir sa place. Quoi qu’il en soit, s’il y a quelque contestation pour le nom de l’auteur, il est hors de dispute que c’étoit un homme bien éclairé du Saint-Esprit, et que son ouvrage est une bonne école pour ceux qui veulent s’avancer dans la dévotion. Après en avoir donné beaucoup de préceptes admirables dans les deux premiers livres, voulant monter encore plus haut dans les deux autres, et nous enseigner la pratique de la spiritualité la plus épurée, il semble se défier de lui-même ; et de peur que son autorité n’eût pas assez de poids pour nous mettre dans des sentiments si détachés de la nature, ni assez de force pour nous élever à ce haut degré de la perfection, il quitte la chaire à Jésus-Christ, et l’intro lui-même instruisant l’homme et le conduisant de sa main propre dans le chemin de la véritable vie. Ainsi ces deux derniers livres sont un dialogue continuel entre ce rédempteur de nos âmes et le vrai chrétien, qui souvent s’entre-répondent dans un même chapitre, bien que ce grand homme n’y marque aucune distinction. La fidélité avec laquelle je le suis pas à pas m’a persuadé que je n’y en devois pas mettre, puisqu’il n’y en avoit pas mis ; mais j’ai pris la liberté de changer la mesure de mes vers toutes les fois qu’il change de personnages, tant pour aider le lecteur à remarquer ce changement, que parce que je n’ai pas cru à propos que l’homme parlât le même langage que Dieu. Au reste, si je ne rends point ici raison du changement que j’y ai fait en l’orthographe ordinaire, c’est parce que je l’ai rendue au commencement du recueil de mes pièces de théâtre, où le lecteur pourra recourir.

Au lecteur.

… les matières y ont si peu de disposition à la poésie, que mon entreprise n’est pas sans quelque apparence de témérité ; et c’est ce qui m’a empêché de m’engager plus avant, que je n’aye consulté le jugement du public par ces vingt chapitres que je lui donne pour coup d’essai, et pour arrhes du reste. J’apprendrai, par l’estime ou le mépris qu’il en fera, si j’ai bien ou mal pris mes mesures, et de quelle façon je dois continuer : s’il me faut étendre davantage les pensées de mon auteur pour leur faire recevoir par force les agréments qu’il a méprisés, ou si ce peu que j’y ajoute quelquefois, par la nécessité de fournir une strophe, n’est point une liberté qu’il soit à propos de retrancher. Je pensois être le premier à qui il fût tombé en l’esprit de sanctifier la poésie par un ouvrage si précieux ; mais je viens d’être surpris de le voir rendu en vers latins par le R P Thomas Mesler, bénédictin de l’abbaye impériale de Zuifalten, et imprimé à Bruxelles dès l’année mil six cent quarante-neuf. Il s’en est acquitté si dignement, que je ne prétends pas l’égaler en notre langue. Je me contenterai de le suivre de loin, et de faire mes efforts pour rendre mon travail utile à mes lecteurs, sans aspirer à la gloire que le sien a méritée. Je ne prétends non plus à celle de donner mon suffrage parmi tant de savants, et me rendre partie en cette fameuse querelle touchant le véritable auteur d’un livre si saint. Que ce soit Jean Gersen, que ce soit Thomas a Kempis, ou quelque autre qu’on n’ait pas encore mis sur les rangs, tâchons de suivre ses instructions, puisqu’elles sont bonnes, sans examiner de quelle main elles viennent. C’est ce qu’il nous ordonne lui-même dans le cinquième chapitre de ce premier livre, et cela doit suffire à ceux qui ne cherchent qu’à devenir meilleurs par sa lecture : le reste n’est important qu’à la gloire des deux ordres qui le veulent chacun revêtir de leur habit. Je n’ai pas assez de suffisance pour pouvoir juger de leurs raisons, mais je trouve qu’ils ont raison l’un et l’autre de vouloir que l’église leur soit obligée d’un si grand trésor et si j’ose en dire mon opinion, j’estime que ce grand personnage a pris autant de peine à n’être pas connu, qu’ils en prennent à le faire connoître, et tiens fort vraisemblable qu’il n’eût pas osé nous donner ce beau précepte d’humilité dès le second chapitre : ama nesciri s’il ne l’eût pratiqué lui-même. Aussi ne puis-je dissimuler que je penserois aller contre l’intention de l’auteur que je traduis, si je portois ma curiosité dans ce qu’il nous a voulu et su cacher avec tant de soin. Ce m’est assez d’être assuré par la lecture de son livre que c’étoit un homme de Dieu, et bien illuminé du Saint-Esprit. J’y trouve certitude qu’il étoit prêtre ; j’y trouve grande apparence qu’il étoit moine ; mais j’y trouve aussi quelque répugnance à le croire italien. Les mots grossiers dont il se sert assez souvent sentent bien autant le latin de nos vieilles pancartes que la corruption de celui de delà les monts ; et si je voyois encore quelques autres conjectures qui le pussent faire passer pour françois, j’y donnerois volontiers les mains en faveur du pays.


Au lecteur.

Je donne cette seconde partie à l’impatience de ceux qui ont fait quelque état de la première, et ce n’est pas sans un peu de confusion que je leur donne si peu de chose à la fois. Quelques-uns même en pourront murmurer avec justice ; mais après la grâce qu’ils m’ont faite de ne point dédaigner ce qu’ils en ont vu, je pense avoir quelque droit d’espérer qu’ils ne me refuseront pas celle de se contenter de ce que je puis, et de n’exiger rien de moi par delà ma portée. Le bon accueil qu’en a reçu le premier échantillon de cet ouvrage m’a bien enhardi à le poursuivre ; mais il ne m’a pas donné la force d’aller bien loin sans me rebuter. Le peu de disposition que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison non-seulement d’un chapitre avec l’autre, mais d’une période même avec celle qui la suit, et la quantité des redites qui s’y rencontrent, sont des obstacles assez malaisés à surmonter. Et si, outre ces trois difficultés, qui viennent de l’original, vous voulez bien en considérer trois autres de la part du traducteur, peu de connoissance de la théologie, peu de pratique des sentiments de dévotion, et peu d’habitude à faire des vers d’ode et de stances, j’ose m’assurer que vous me trouverez assez excusable, quand je vous avouerai qu’après seize ou dix-sept cents vers de cette nature, j’ai besoin de reprendre haleine, et de me reposer plus d’une fois dans une carrière si longue et si pénible. C’est ce que je fais avec d’autant plus de liberté, que je n’y vois aucun chapitre dont l’intelligence dépende de celui qui le précède, ou de celui qui le suit ; et que n’ayant point d’ordre entre eux, je puis m’arrêter où je me trouve las, sans craindre d’en rompre la tissure. Si Dieu me donne assez de vie et d’esprit, je tâcherai d’aller jusqu’au bout, et lors nous rejoindrons tous ces fragments. Cependant je conjure le lecteur d’agréer ce que je lui pourrai donner de temps en temps, et surtout de souffrir l’importunité de quelques mots que j’emploie un peu souvent. Les répétitions sont si fréquentes dans le texte de mon auteur, que quand notre langue seroit dix fois plus abondante qu’elle n’est, ma traduction l’auroit déjà épuisée. Il s’y trouve même des mots si farouches pour la poésie, que je suis contraint d’en chercher d’autres, qui n’y répondent pas si parfaitement que je souhaiterois, et n’en sauroient exprimer toute la force.

Je fais cette excuse particulièrement pour celui de consolations, dont il se sert à tous propos, et qui a grand peine à trouver sa place dans nos vers avec quelque grâce ; celui de joie et celui de douceur, que je lui substitue, ne disent pas tout ce qu’il veut dire ; et à moins que l’indulgence du lecteur supplée ce qui leur manque, il ne concevra pas la pensée de l’auteur dans toute son étendue. Il en est ainsi de quelques autres que je ne puis pas toujours rendre comme je voudrois. Je n’en veux pas toutefois imputer si pleinement la faute à la foiblesse de notre langue, que je ne confesse que la mienne y a bonne part ; mais enfin je ne puis mieux, et de quelque importance que soit ce défaut, je n’ai pas cru qu’il me dût faire quitter un travail que d’ailleurs on me veut faire croire être assez utile au public, et pouvoir contribuer quelque chose à la gloire de Dieu et à l’édification du prochain.

Au lecteur.

Je n’ai qu’un mot à vous dire, non pour ce qui regarde ma traduction, que le public a reçue assez favorablement pour me résoudre à la continuer, mais touchant quelques ornements qu’on m’a convié d’y joindre, pour suppléer en quelque sorte au défaut de ceux de la poésie qui n’y peuvent pas entrer aisément. Ce sont des figures de tailledouce, que j’ai fait mettre au devant de chaque chapitre, et qui contiennent comme autant d’emblèmes historiques, dont le corps est toujours une action remarquable ou de Jésus-Christ, ou de la Vierge, ou d’un saint, ou de quelque personne illustre ; et l’âme, une sentence tirée du même chapitre, et à qui cette action sert d’exemple. J’ai fait graver ces sentences en latin, pour ne leur rien ôter de leur force ; mais afin que les dames les puissent entendre sans autre interprète que moi, j’en ai fait imprimer la version en caractère italique, où véritablement elles n’en trouveront pas toujours la lettre rendue mot pour mot, parce que la liaison de mon discours m’engage quelquefois à les tourner d’une autre façon, et ne me permet pas de les exposer en forme de sentences ; mais du moins elles en rencontreront toujours le sens assez fidèlement exprimé, pour en faire l’application aux histoires dont elle les verront accompagnées. Au reste je n’ai point voulu que cette nouvelle édition fût embarrassée du texte latin, parce que j’ai cru que la fidélité de ma traduction étoit assez justifiée par la précédente ; ceux qui auront la curiosité de les conférer ensemble, y pourront avoir recours : cependant comme il y a quantité de personnes pour qui cette opposition de l’original est inutile, j’ai cru ne les devoir pas importuner davantage, et me suis contenté de leur donner mes vers aucunement en meilleur état qu’on ne les a vus, y ayant fait quelques changements notables, surtout aux premiers chapitres, où il m’a semblé que je n’avois pas d’abord assez pénétré l’esprit de l’auteur. J’espère avec le temps vous rendre un compte encore plus exact de ses pensées, quand je vous ferai voir l’ouvrage entier ; mais je vous avoue que je prévois que ce ne sera pas si tôt : non que je n’en aye grande impatience, mais parce que ces matières ont si peu de disposition à s’accommoder avec notre poésie, qu’elles me lassent incontinent et m’obligent à me reposer plus souvent que je ne voudrois. Si ces commencements vous agréent, faites-moi la grâce de ne vous ennuyer point de mes longueurs à vous donner le reste : il est des plumes plus heureuses que la mienne, qui vous feroient moins attendre cette satisfaction, si elles avoient entrepris ce travail ; mais pour moi, je ne suis point honteux de vous avouer une seconde fois avec franchise qu’il m’est impossible d’en venir à bout qu’avec beaucoup de temps et beaucoup de peine.

Au lecteur.

J’ai bien des grâces à vous demander, mais aussi les difficultés qui se rencontrent en cette sorte de traduction méritent bien que vous ne m’en soyez pas avare. Le peu de disposition que les matières y ont à la poésie, le peu de liaison non-seulement d’un chapitre avec l’autre, mais d’une période même avec celle qui la suit, et la quantité des redites, sont des obstacles assez malaisés à surmonter. Et si, outre ces trois, qui viennent de l’original, vous voulez bien en considérer trois autres de la part du traducteur, peu de connoissance de la théologie, peu de pratique des sentiments de dévotion, et peu d’habitude à faire des vers d’ode et de stances, j’ose m’assurer que vous me pardonnerez aisément les défauts que je vois moi-même dans cet ouvrage, sans l’en pouvoir purger au point qu’on peut raisonnablement attendre d’un homme à qui les vers ont acquis quelque réputation. Surtout les répétitions sont si fréquentes dans le texte de mon auteur, que quand notre langue seroit dix fois plus abondante qu’elle n’est, je l’aurois déjà épuisée. Elles ont bien lieu de vous importuner, puisqu’elles m’accablent, et j’avoue ingénument que je n’ai pu encore trouver le secret de diversifier mes expressions toutes les fois qu’il me présente la même chose à exprimer. Le premier et le dernier chapitre de ce second livre en sont tous remplis, et comme je n’ai pu me résoudre à faire une infidélité à mon guide, que je suis pas à pas, de peur de m’égarer dans un chemin qui m’est presque inconnu, aussi n’ai-je pu forcer mon génie à n’y laisser aucune marque du dégoût que ces redites m’ont donné. Il se rencontre même dans son texte des mots si farouches pour la poésie, que je suis contraint d’avoir recours à d’autres, qui n’y répondent pas si bien que je souhaiterois et n’en sauroient faire passer toute la force en notre françois. Je fais cette excuse particulièrement pour celui de consolations, dont il se sert à tous propos, et qui a grande peine à trouver sa place dans les vers avec quelque grâce. Ceux de tribulation, contemplation, humiliation, ne sont pas de meilleure trempe. La nécessité me les fait employer plus souvent que ne peut souffrir la douceur de la belle poésie, et quand je m’enhardis à en substituer quelques autres en leur place, je sens bien qu’ils ne disent pas tout ce que mon auteur veut dire, et qu’à moins que l’indulgence du lecteur supplée ce qui leur manque, il ne concevra pas sa pensée dans toute son étendue. Il en est ainsi de quelques autres encore que je ne puis pas rendre toujours comme je voudrois, et sont cause que les personnes bien illuminées, qui entendent et goûtent parfaitement l’original, ne trouvent pas leur compte dans ma traduction. Je n’en veux pas imputer si pleinement la faute à la foiblesse de notre langue, que je ne confesse que la mienne y a bonne part ; mais enfin je ne puis mieux faire, et de quelque importance que soit ce défaut, je n’ai pas cru qu’il me dût faire quitter un travail que d’ailleurs on me veut faire croire être assez utile au public, et pouvoir contribuer quelque chose à la gloire de Dieu et à l’édification du prochain. Comme tout le monde n’a pas d’égales lumières, beaucoup de bonnes âmes sont assez simples pour ne s’apercevoir pas des imperfections de cette version, que d’autres mieux éclairées y remarquent du premier coup d’œil, et qui ne s’y couleroient pas en si grand nombre, si Dieu m’avoit donné plus d’esprit.

Au lecteur.

Enfin me voilà au bout des deux premiers livres, et je les donne entiers en cette nouvelle impression, mais séparés en deux petits volumes pour la commodité de ceux qui les aiment portatifs. J’ai cru toutefois à propos de mettre à part ces six derniers chapitres en forme de troisième partie, afin que ceux qui se sont déjà chargés des deux premiers fragments ayent moyen de se satisfaire par ce supplément, et ne soient pas obligés de reprendre des mains du libraire ce qu’ils ont déjà. Je ne me lasse point de vous demander grâce pour les redites continuelles où m’engage mon auteur : elles ont bien lieu de vous importuner, puisqu’elles m’accablent, et je confesse ingénument que je n’ai encore pu trouver le secret de diversifier mes expressions, toutes les fois qu’il me présente la même pensée à exprimer. Surtout le dernier chapitre de ce second livre en est tout rempli, et comme je n’ai pu me résoudre à faire une infidélité à mon guide, aussi n’ai-je pu forcer mon génie à n’y laisser aucune marque du dégoût que ces répétitions m’ont donné. Je prévois qu’il faut me résoudre à m’en ennuyer encore plus d’une fois, et que le troisième livre, qui fait seul plus de la moitié de l’ouvrage, n’en sera pas plus exempt que ces deux-ci. J’espère, quelque long qu’il soit, vous le faire voir dans un an ; cependant je vous demande encore un coup de grâce pour tous les défauts que mon insuffisance a laissés couler jusqu’ici dans cette traduction. Vous pouvez vous assurer que je n’y épargne aucun travail, et que vous y verriez moins d’imperfections si Dieu m’avoit donné plus d’esprit.

Au lecteur.

Ce n’est ici que la moitié du troisième livre ; je l’ai trouvé assez long pour en faire à deux fois. Ainsi ma traduction sera divisée en quatre parties, pour être plus portative. Les deux livres que vous avez déjà vus en composeront la première ; celui-ci fournira aux deux suivantes, et le quatrième demeurera pour la dernière. Je vous demande encore un peu de patience pour les deux qui restent ; elles ne me coûteront que chacune une année, pourvu qu’il plaise à Dieu me donner assez de santé et d’esprit. Cependant j’espère que vous ferez aussi bon accueil à celle-ci que vous avez fait à celle qui l’a précédée. Les vers n’en sont pas moindres, et si j’en puis croire mes amis, j’ai mieux pénétré l’esprit de l’auteur dans ces trente chapitres que par le passé. Il n’a fait de tout ce troisième livre qu’un dialogue entre Jésus-Christ et l’âme chrétienne, et souvent il les introduit l’un et l’autre dans un même chapitre, sans y marquer aucune distinction. La fidélité avec laquelle je le suis pas à pas m’a persuadé que je n’y en devois pas mettre, puisqu’il n’y en avoit pas mis ; mais j’ai pris la liberté de changer de vers toutes les fois qu’il change de personnages, tant pour aider le lecteur à reconnoître ce changement que parce que je n’ai pas estimé à propos que l’homme parlât le même langage que Dieu.