Images de la vie/27

Chez l'auteur (p. 80-82).

COUP DE VENT


Les récoltes étaient terminées et le dernier tombereau de pommes de terre avait été entré ce jour-là dans la cave lorsque Philémon Boyer s’adressant à son père au souper lui annonça : « Ben, je crois que ce serait le bon temps pour moi de me marier ».

Il y avait un an et demi que Philémon fréquentait sérieusement Adèle Lesieur, la fille du forgeron et il avait été entendu entre les deux jeunes gens qu’ils s’épouseraient aussitôt que le père Étienne Boyer se déciderait à donner sa terre à son fils. Les amoureux trouvaient que l’attente avait assez duré.

Le vieux garda un moment le silence. Son fils avait vingt-cinq ans, juste le bon âge pour fonder une famille, puis Adèle possédait de précieuses qualités et elle lui ferait une bonne femme. Souvent dans ces derniers temps, il avait songé à ces choses et il se disait que c’était là la vie. Alors, il déclara : « C’est bon, nous irons demain su l’notaire pour passer les papiers et tu deviendras le maître à la saint Michel. Tu t’engageras cependant à nous faire vivre, ta mère et moi.

— Ben certain, ben certain, acquiesça le fils.

Désormais assuré du bien paternel, Philémon convint avec Adèle qu’ils se marieraient le deuxième samedi d’octobre.

Dans l’attente de ce jour, les deux jeunes gens se trouvaient parfaitement heureux et envisageaient l’avenir avec confiance.

Philémon s’acheta un beau complet avec gilet de fantaisie.

Trois dimanches consécutifs les bans furent publiés au prône.

Chez le forgeron, on se préparait pour le dîner de noces.

Le jeudi de la semaine avant le mariage, le vieux Boyer regardant le firmament après le déjeuner déclara : « Je crois que c’est un bon temps pour chasser les outardes. Il n’y a rien qui presse. Je vais prendre une journée de congé. »

Ce disant, il rentra dans la maison, prit son fusil accroché derrière le poêle, mit dans sa poche une douzaine de cartouches qu’il gardait dans le haut de l’armoire de la cuisine.

— Je ne sais pas si je reviendrai pour le dîner. Fais-moi donc une couple de beurrées, dit-il à sa femme.

La vieille lui tailla une couple de tartines qu’elle enveloppa dans un sac de papier et les lui remit.

Avec son fusil, ses cartouches et son pain, le père s’éloigna dans les champs. À l’heure du repas, il n’était pas rentré. Alors, le fils et sa mère prirent le dîner sans lui.

Dans les champs, le vieux allait à l’aventure espérant rencontrer une volée d’outardes. Comme le gibier tardait à faire son apparition et que l’appétit se faisait sentir, il s’assit au revers d’un fossé et dévora ses tartines. Tout en mangeant, il songeait qu’il s’était dépouillé de sa terre mais il estimait que c’était logique et que son père à lui avait autrefois agi de la même façon à son égard. Comme il avalait ses dernières bouchées, il aperçut une douzaine d’outardes qui volaient en triangle dans le ciel gris en faisant entendre leur funèbre mélopée. Le vieux ne se hâtait pas d’épauler et de tirer. Sa connaissance de ces oiseaux lui faisait supposer qu’ils s’arrêteraient un moment dans une pièce de sarrasin qui avait été récolté quelques jours auparavant. Il avait deviné juste et comme les voyageurs ailés allaient s’abattre à l’endroit qu’il avait prévu, il visa et tira. Au bruit de l’explosion, les outardes reprirent précipitamment leur vol mais l’une d’elles, mortellement atteinte, resta sur le sol.

Le vieux Boyer était certain de ne pas rentrer bredouille. Tout de même, il n’était pas satisfait et voulait faire mieux encore. La chance le servit et, au cours de l’après-midi, il abattit deux canards sauvages. Après cet exploit, il estima qu’il avait fait une bonne journée et que c’était le temps de rentrer chez lui. Lors donc, il attacha ses trois pièces de gibier à la ceinture de sa blouse et il allait prendre le chemin de sa maison, mais au moment de jeter son fusil déchargé sur l’épaule, il eut une hésitation puis mettant à exécution une idée qui lui était venue, il glissa une nouvelle cartouche dans le canon de son arme. Qui sait, en s’en retournant, il aurait peut-être l’occasion de rencontrer quelque autre gibier et il fallait être prêt à en profiter.

Tout en marchant, le vieux songeait que la terre qu’il avait cultivée pendant tant d’années ne lui appartenait plus. Il l’avait donnée à son fils et elle resterait ainsi dans la famille. Tout de même, il éprouvait une étrange impression à l’idée de ne plus posséder aucun bien. Puis, son imagination vagabondant, il pensait au mariage qui aurait lieu dans trois jours, au repas de noces au cours duquel il aurait sûrement l’occasion de parler de sa chasse et de ses beaux coups de fusil. Dame, on a beau être modeste, ça fait tout de même plaisir de raconter qu’on a abattu une outarde et deux canards. On lui ferait des compliments. Bien certain aussi que sa femme, lorsqu’il arriverait tout à l’heure, lui dirait un mot aimable en le voyant apparaître avec son gibier. La faim aussi se faisait sentir. Il n’avait mangé que ses deux beurrées depuis son départ et, comme il avait marché tout le jour, il avait un solide appétit. En imagination, il humait la délicieuse odeur de l’omelette au lard qu’il mangerait à son souper. Ce sont là des pensées agréables. La tête haute, le fusil sur l’épaule, le gibier pendant à sa ceinture, il ouvrit glorieux la porte de son logis. Juste à ce moment, un brusque coup de vent fit violemment tourner un pan de la contre-porte que l’on avait négligé d’assujettir avec la targette. Le panneau frappa fortement la crosse du fusil sur l’épaule de l’homme qui entrait. Sous la violence du choc, le coup partit. La balle atteignit en pleine poitrine le fils Philémon qui venait de se laver les mains avant de se mettre à table et qui se trouvait debout juste devant la porte. Il allait s’affaisser, mais sa mère qui se tenait tout près, le saisit. Appuyé sur elle, il fit le tour de la cuisine en laissant derrière lui une large traînée de sang, puis il croula au plancher, mort.

Et le père au désespoir sortit de la maison et lança l’arme fatale dans la rivière, de l’autre côté de la route.