Images de la vie/01

Chez l'auteur (p. 7-10).

AU VILLAGE


Cléophas Marleau était le plus vieil habitant du village. Il avait quatre-vingt-trois ans, mais il paraissait à peine avoir dépassé la soixantaine tellement il était bien conservé. C’était un petit homme mince et maigre avec une abondante chevelure grise et une figure insignifiante, presque pas ridée. Certes, il avait durement travaillé ; comme tout le monde, il avait eu ses épreuves, ses tracas, mais il les oubliait. Il faisait comme le chien qui, après avoir traversé une mare d’eau, se secoue vigoureusement afin de pouvoir se sécher. Lui, il chassait les soucis ; il ne se rongeait pas le cœur et ne se cassait pas la tête à penser, à se poser des questions sans réponses possibles. C’est ainsi qu’il était. Sa femme était morte il y avait bien longtemps et depuis les funérailles, il demeurait avec sa fille Victorine, veuve, qui possédait une petite maison pas loin de l’église, et avec sa petite-fille Élodie, âgée de dix-huit ans. En plus de celle-ci, il avait un fils célibataire, Napoléon, qui avait toujours bien gagné sa vie à la ville et qui lui payait sa pension chez sa sœur. Depuis huit mois cependant, le garçon, bien qu’âgé de plus de quarante ans, s’était volontairement engagé dans l’armée et il se battait quelque part, là-bas, dans des pays lointains. Tout de même, une partie de sa paye venait à son père. Ainsi, depuis environ vingt ans, le vieux Cléophas Marleau vivait en paix, calme et tranquille, près de sa fille et de sa petite fille, une belle jeunesse qui était bien avenante et gentille. Le jour, le père Marleau fumait sa pipe assis sur le perron, mais le soir, après la prière à l’église qu’il ne manquait jamais, il se joignait au groupe de villageois qui se réunissaient devant la boutique du cordonnier-barbier et qui jasaient et débitaient des banalités et des riens pendant des heures. Debout, les mains derrière le dos, Cléophas Marleau, la bouche ouverte et sa figure insignifiante affadie davantage par un petit rire simple et niais écoutait les histoires que l’on racontait à la ronde. Vers les dix heures, il retournait chez lui et se mettait au lit. Ainsi, les jours s’ajoutaient aux jours et les années aux années sans lui apporter une ride ou un souci.

Un soir, comme il rentrait à la maison après la causerie habituelle chez le cordonnier-barbier, sa fille Victorine, sans aucun préambule, déclara : « Écoutez, papa, je me fais voler ma maison ». Tout surpris, estomaqué, le vieux répéta : « Tu te fais voler ta maison ! Comment ça ? »

— Oui, c’est ce v’limeux d’cousin, cette crasse d’Adhémar Samary qui m’a fait signer un papier. Un après-midi, il y a deux mois, il est venu ici, et pressé, pressé qu’il m’a dit. Il était en train de conclure une belle affaire qui lui rapporterait un gros profit, assurait-il, mais il fallait se hâter. Il avait besoin pour cela de donner deux garanties de mille piastres. Déjà, déclarait-il, le boucher Demers lui en avait donné une et il comptait sur moi pour l’autre. « Ça n’a aucune importance », affirmait-il. « Tu ne risques rien. C’est comme si tu promettais de me donner une allumette. C’est juste une formalité. Tu comprends, en affaires, on demande toujours des garanties, mais crains pas, tu n’auras pas à payer » avait-il ajouté en riant. « Alors, moi, comme c’était mon cousin et comme il disait que je ne risquais rien, j’ai signé. Pis, aujourd’hui, je vois que c’était simplement un truc pour me voler. C’est le notaire qui a le papier en mains et qui va faire vendre ma maison si je ne paie pas. Et où veux-tu que je prenne de l’argent pour payer ? Où veux-tu que je trouve mille piastres ? »

Et toute découragée, Victorine se tordait les mains dans son tablier bleu.

— Cet Adhémar c’est une crapule comme on n’en voit pas souvent, déclara le père Marleau. Mais pourquoi ne m’en as-tu pas parlé avant de signer ?

— Ben, il disait que c’était très pressé, que ça n’avait pas d’importance. Je n’ai pas eu le temps de penser.

— C’est ben triste, on va se faire mettre à la porte de chez nous, déclara le vieux.

— Qu’est-ce que je vais faire ? Mon Dieu ! Qu’est-ce que je vais faire ? se lamenta la pauvre Victorine.

Le lendemain après-midi qui était un samedi, alors que le vieux fumait sa pipe assis sur une marche du perron, le chauffeur de taxi Dubeau qui revenait de la gare descendit de sa voiture et lui remit un télégramme. Et comme le père Marleau regardait d’un air égaré ce bout de papier : « C’est pour vous », déclara l’homme. « L’opérateur m’a demandé de vous donner ça en passant. C’est important. »

Tout troublé parce que c’était la première fois de sa vie qu’il recevait une dépêche, le vieux regardait son nom tracé sur cette feuille et avait l’esprit comme paralysé. Finalement, comme pour avoir de l’aide, il appela : Victorine ! Celle-ci sortit de la maison.

— C’est un télégramme qui arrive, fit-il, en lui montrant le carré de papier.

— Pis, qu’est-ce qu’il dit ? demanda la femme.

— Je ne sais pas.

— Hé bien, ouvrez-le. Qu’est-ce que vous attendez ?

Alors, à cet ordre, Cléophas Marleau déchira maladroitement la feuille et lut : Votre fils Napoléon Marleau tué sur les champs de bataille. Tous mes regrets.

Thomas Sullivan, ministre de la guerre.

Le vieux et sa fille demeurèrent un moment atterrés, muets de surprise et de douleur. Ils étaient là immobiles sur le perron, se regardant sans parler, le vieux tenant toujours froissé dans sa main le papier qui lui apportait la mauvaise nouvelle, puis, lentement, les jambes lourdes, le père et la fille entrèrent dans leur maison.

Le soir, le vieux alla voir le curé, le priant de recommander son fils aux prières, lors du prône, le dimanche. En outre, il lui remit le montant voulu pour chanter une grand-messe le lundi, pour le repos de l’âme du défunt.

C’était une famille bien éprouvée.

Le lundi, comme le père Marleau revenait de l’église où il avait assisté à la messe à l’intention du soldat tombé en combattant, sa fille se précipita à sa rencontre et la figure toute bouleversée lui dit : « Papa, cours chercher le docteur. Je crois qu’Élodie se meurt. »

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Je ne sais pas. Cours vite.

Il la sut bien vite, la triste nouvelle, le vieux grand-père. Se trouvant enceinte, la fille avait cherché à sortir d’embarras. Docile et ignorante, elle avait suivi les conseils qu’on lui avait donnés et maintenant, dans une étroite chambre de la petite maison, elle avait une terrible hémorragie. Son lit était tout rouge et elle n’avait presque pas la force de parler.

— Je vais faire de mon mieux pour arrêter ça pour le moment, mais je vais faire venir la voiture d’ambulance pour la conduire à l’hôpital, déclara le Dr Duquette.

— Ah, mon Dieu, quel malheur ! quel malheur ! se lamentait la mère affolée.

Et le soir, dans la petite rue curieuse et alertée par le klaxon de la voiture, la fille à moitié morte partait pour l’hôpital.

— Docteur, vous allez vous occuper d’elle. Je n’ai confiance qu’en vous, déclarait au médecin la mère éplorée.

— Oui, j’irai la voir chaque jour, promit-il, afin de donner un peu confiance à la malheureuse, mais sachant que c’étaient là de vaines paroles et que la fille n’avait plus que quelques heures à vivre.

Comme il l’avait promis, le praticien partit le lendemain pour aller voir sa malade à l’hôpital. Ce ne fut que pour la voir mourir. Il ne revint que le soir et il songeait à la douleur de la mère et à celle du grand-père lorsqu’il leur apprendrait la triste fin de la fille. Comme il passait devant la boutique du cordonnier-barbier, il aperçut, les mains derrière le dos, bouche bée et son insignifiante figure affadie davantage par un petit rire simple et niais, le vieux Cléophas Marleau qui, indifférent aux désastres et aux deuils qui fondaient sur lui, écoutait avec complaisance les histoires de ses compères.