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Chez l'auteur (p. 97-98).

À LA MÉMOIRE D’UN HÉROS


J’ai reçu une couple de fois la visite d’un neveu, fils d’un de mes frères établi dans l’Alberta. Il étudiait et travaillait afin d’obtenir son brevet de lieutenant dans l’armée afin d’aller se battre outremer. Rien ne l’obligeait à partir. Il s’était engagé volontairement. Garçon d’un grand talent, il avait tout d’abord songé à se faire prêtre, mais un accident qui affecta grandement sa vue pendant quelques années l’avait forcé à renoncer à ses études. Il s’acheta alors une ferme non loin des terres de son père et il devint en plus l’intendant d’un gentleman farmer qui possédait un vaste domaine à côté de son champ à lui. Là, il menait une vie fort agréable et l’avenir lui souriait. En lui-même, il se disait que dans quelques années, il tâcherait de se faire élire comme député au Parlement du Canada. Nul doute qu’il aurait réalisé cette ambition.

Lorsque vint la guerre, comme un autre est pris par l’amour de Dieu, il fut saisi par l’amour de la patrie. Au lieu de continuer à vivre bien tranquille, à amasser de l’argent, il s’enrôla. En lui, revivait l’âme de son grand père qui avait tant d’admiration pour les héros : Napoléon 1er, Condé, Duguesclin, Turenne, Bayard, dont il ne pouvait se lasser de lire les exploits.

D’une taille de plus de six pieds, cent quatre-vingt livres de muscles et d’os, il avait une stature d’athlète ; le futur officier paraissait bien fait pour commander.

« Lorsque nous faisons l’exercice le matin, que j’entends les notes sonores d’une marche militaire, que je vois luire au soleil levant les baïonnettes des soldats qui défilent l’arme sur l’épaule, je deviens tout transporté, je me sens tout vibrant, tout frémissant. il me vient une âme de héros », me déclarait le jeune homme. Il était de la race des vrais Laberge qui aiment les aventures, les batailles, la gloire, et qui ne connaissent pas la peur. Haut la main, il a obtenu son grade de lieutenant. Et quelques mois plus tard, il est tombé à Falaise en chargeant l’ennemi à la tête de ses hommes. Il a obéi à son destin : il a vécu son rêve. Il n’ensemencera plus sa lointaine ferme de l’Alberta, il ne récoltera plus le blé qui nourrissait le peuple des villes.

Le vaillant lieutenant Arthur Laberge, glorieusement tombé à Falaise, dort à jamais dans la terre de France.